La deuxième vie de Léna Morin

Lena Morin (à gauche) en compagnie de sa soeur Evangeline. Cette dernière tient dans ses bras le fils de Lena, prénommé Paul. Cette photo semble avoir été prise au cours des années 1920.

Nous ne le soulignerons probablement jamais assez : les archives détiennent ce pouvoir de conserver le plus authentiquement possible notre mémoire collective. Par leur pertinence et leur valeur de preuve, elles rétablissent aussi les faits. Dans le cas qui nous occupe, on peut leur ajouter une autre qualité souvent insoupçonnée : elles permettent d’apporter un peu de baume sur des histoires dramatiques.

En décembre dernier, je publiais un article racontant le témoignage d’une jeune fille de 15 ans qui avait eu le courage d’affronter l’assassin de son père et de son petit frère.[1] On se souviendra qu’Aurèle Veuillette, un garçon à peine plus âgée qu’elle, avait emprunté sous de faux prétextes la carabine d’un voisin avant de se diriger vers la ferme des Morin, située dans la région de Snake Creek, près du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. Il se serait caché dans l’un des bâtiments de la propriété afin d’ouvrir le feu sur les membres de la famille Morin. Froidement, il tua Paul Morin et son jeune fils, Paul Jr, qui avait environ 5 ans. La scène s’est produite sous les yeux de la femme de Paul et de sa fille, Léna Morin. En fait, selon son propre témoignage, Léna a accouru au milieu des tirs pour tenter de sauver son père, mais elle est plutôt revenue vers la maison avec le corps de son petit frère dans les bras. Dans sa course, la mère de Léna fut atteinte d’un projectile à un coude.

Non seulement Léna Morin a fait preuve d’un incroyable courage sur le terrain, mais elle a fait face à Veuillette lors de son procès pour double meurtre, tenu quelques mois plus tard. Celui-ci a été condamné à mort pour la préméditation de son geste, mais sa sentence fut commuée en emprisonnement à vie. Par la suite, on perd sa trace.

C’était aussi le cas pour Léna Morin, du moins jusqu’à il y a quelques semaines. Après son témoignage, on ignorait tout à propos de ce qu’on pourrait appeler sa « deuxième vie ».  Devant un tel vide historique, plusieurs questions et hypothèses peuvent se former, mais toujours sans fondement. De plus, en tant qu’auteur et chercheur, on se demande constamment s’il est éthique de franchir cette ligne de la curiosité.

Quelque fois, cependant, ce sont les descendants des protagonistes qui viennent vous chercher.

Comme ce fut le cas avec l’affaire Huard en 2017[2], c’est une personne de la parenté qui m’a contacté, en l’occurrence la petite-fille de Léna Morin. Dans un courriel de janvier dernier, celle-ci m’apprenait que Lena Arline Rose Morin avait vu le jour le 7 juin 1902. Ses parents étaient Paul Morin (né le 27 juin 1874) et Rose Ann Robitaille. Le couple avait eu quatre enfants, dont Léna, Léna Evangeline, et Paul. Ce dernier, comme on le sait, a été victime des tirs de Veuillette en 1917, tout comme son père. Le couple Morin-Robitaille a aussi donné naissance à Marie Jeanne en mars 1900, mais celle-ci est décédée du choléra quelques mois plus tard, en août 1900.

Le plus fascinant dans cette prise de contact, c’est que nous obtenons quelques détails concernant la vie que Lena a connue après son apparition au palais de justice de Bryson en 1918. C’est donc avec la permission de sa petite-fille, Laurie MacDonald, que je partage ces informations, ainsi que deux photos inédites de Léna en compagnie de sa sœur.

Le 27 juin 1920, Lena a épousé Joseph Bruno Roméo Hamelin. La même année, elle lui donna un fils qu’elle baptisa Paul, sans doute en mémoire de son père et de son frère assassinés. En 1924, elle eut un autre fils, celui-là portera le nom de Roland, le père de ma correspondante.

Léna et Roméo ont ensuite vécu à Mattawa, en Ontario, où Roméo a travaillé dans l’industrie du bois, plus spécialement sur les remorqueurs. Sa vie auprès de Léna fut assez courte puisqu’il s’éteignit le 21 mars 1938. Ainsi, Léna se retrouva seule avec ses deux adolescents. Elle prit alors la décision de déménager à North Bay, où elle géra une maison de chambres pour la majeure partie de sa vie.

Selon Laurie, sa grand-mère a trimé dur durant plusieurs années. Toutefois, en mars 1972, la chance lui sourit. Elle remporta une importante somme d’argent grâce à l’Irish Sweepstakes. Comme on s’en doute, ce clin d’œil de la vie lui a facilité la tâche en lui permettant de vivre un quotidien beaucoup plus confortable.

Léna Morin s’est finalement éteinte le 12 décembre 1984. Sa dépouille fut inhumée à Mattawa au côté de son mari, voisin du lot familial des Morin.

Il y a quelques années, Laurie a eu l’occasion de visiter la ferme où s’est déroulé le drame de 1917. Ce fut pour elle un moment intense et particulier. « Je dois dire que la visite était très surréaliste, de discuter à l’endroit où mon arrière-grand-père et mon oncle ont été assassinés. »[3]

Les soeurs Lena (à gauche) et Evangeline Morin, deux survivantes d’un drame qui s’est joué en 1917. (Date inconnue)

Tel que mentionné plus haut, les archives permettent de rétablir des faits en plus d’apaiser certains sentiments.

Comme c’est le cas dans une autre affaire sur laquelle j’ai écrit au cours des dernières années et dont une descendante m’explique en privé[4] qu’on leur avait caché la véritable nature du drame des ancêtres de son mari, il semble que la même réaction humaine se soit appliquée ici. En effet, Laurie m’informe qu’au cours de sa jeunesse on leur avait raconté l’histoire selon laquelle Paul Morin et son fils avaient perdu la vie lors d’un accident de chasse. En fait, Laurie demeure incertaine à savoir si son père, Roland, a pu apprendre la vérité avant de mourir.

De plus, Laurie n’avait jamais vu la photo de Léna prise à l’époque du drame et qui se trouve toujours dans le dossier judiciaire préservé à Bibliothèque et Archives Canada (BAC). C’est cette photo qui accompagne l’article que nous avons publié le 5 décembre 2018.[5]

Si Léna a fait le choix de raconter cette version de l’histoire à ses enfants, on peut aisément le comprendre. Pour éviter de revivre constamment ce drame, il était naturellement plus facile de parler d’un accident. Pour sa part, la petite-fille de Léna espère que nos échanges permettront de jeter un peu de lumière sur cette brave jeune fille qui, à 15 ans, a eu le courage de marcher dans le prétoire du palais de justice de Bryson le 24 avril 1918 et de témoigner contre un assassin sans scrupule.


[1] Eric Veillette, « Témoigner contre son agresseur … en 1917 », Historiquement Logique! (blog), 5 décembre 2018, https://historiquementlogique.com/2018/12/05/temoigner-contre-son-agresseur-en-1917/.

[2] Eric Veillette, « Du nouveau dans l’affaire Huard », Historiquement Logique! (blog), 30 juin 2017, https://historiquementlogique.com/2017/06/30/du-nouveau-dans-laffaire-huard/.

[3] Laurie MacDonald, « Lena’s Life », 26 janvier 2019.

[4] Dans ce dernier cas, je n’ai pas encore obtenu l’autorisation d’en faire publiquement un suivi.

[5] Veillette, « Témoigner contre son agresseur … en 1917 ».

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Un divorce justifié

         Selon La Revue trimestrielle canadienne de 1920, 15% des requêtes déposées en cour civil concernaient des demandes en divorce ou séparation de corps comme on le disait à l’époque. Les plus jeunes auront sans doute du mal à s’imaginer qu’à cette époque il fallait de bonnes raisons pour obtenir le divorce, si bien que seul le consentement des époux ne suffisait pas. C’était aussi l’époque où le droit des femmes était pratiquement réduit à néant. Par exemple, encore en 1937, le Code civil de la province de Québec obligeait les femmes à suivre leurs maris si celui-ci décidait de déménager dans une ville quelconque.

Ce même Code, des articles 186 à 191, prévoyait quelques justifications pour demander un divorce, par exemple l’adultère. Certes, on n’avait pas prévu l’argument que Célestine Labonté utilisa en 1915. Son mari, déjà condamné à mort pour meurtre, venait d’être libéré du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.

Voyons d’abord les faits.

Le 26 mai 1902, c’est à Saint-Lazare, dans le comté de Bellechasse, que Joseph Gosselin, 32 ans, étrangla à mort Vitaline Marquis, épouse d’Octave Trahan et mère de famille. La victime, disparue depuis plusieurs jours, a été retrouvée dans un bosquet à proximité de chez elle. Selon La Presse, elle aurait été « horriblement défigurée », ajoutant à cela que l’une de ses oreilles avait été tranchée. Son mari travaillait à Thetford Mines au moment du crime. En juin, au moment de l’enquête préliminaire, Célestine Labonté, la femme de Gosselin, refusa par deux fois de témoigner sous serment.

Après une courte cavale, Gosselin fut arrêté et officiellement accusé. Le 7 décembre 1902, Célestine Labonté, qui habitait chez son père depuis que son mari était en prison, rencontra le juge Cannon, à qui elle confia que le curé lui avait conseillé de dire la vérité si toutefois elle était appelée à la barre. Le lendemain, 8 décembre, Me Ernest Roy, l’avocat de Gosselin, tenta de rencontrer Célestine mais le sergent McCarthy lui fit obstruction. Le 9 décembre, le procès s’ouvrit au palais de justice de Montmagny devant le juge Pelletier. Appelée comme témoin, Célestine avouera la crainte qu’elle entretenait envers son mari. Ce point sera plus tard débattu devant la Cour Suprême puisque selon la Common Law une femme n’est pas tenue de témoigner contre son mari.

Pour sa défense, Gosselin accepta de témoigner. Pour expliquer la présence de sang dans la fourche de son caleçon, il prétendit avoir eu une relation sexuelle avec sa femme et que celle-ci ne se sentait pas bien. Il n’en dira pas davantage. En guise de réplique, la Couronne appela sa femme à témoigner et c’est alors qu’éclata le litige en lien avec la Common Law. Le 18 décembre, le jury reconnut Gosselin coupable de meurtre et le juge fixa son exécution au 12 juin 1903. La défense porta la cause en appel jusqu’en Cour Suprême, qui trancha le 20 avril 1903. Selon ce jugement, Célestine aurait avoué avoir lavé le linge taché de sang de son mari, et cela à la demande de son avocat, c’est-à-dire Me Roy.

La sentence de Gosselin fut commuée en emprisonnement à vie et on le conduisit au pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.[1] On sait qu’en 1915 il avait retrouvé sa liberté car dans La Presse du 21 juin 1915 on peut lire : « Il est assez extraordinaire de voir une femme poursuivre en séparation de corps son mari, condamné à l’emprisonnement à perpétuité. C’est pourtant ce qui a eu lieu, ce matin, en cour de Pratique, présidée par l’hon. Juge Bruneau, lorsque le tribunal a accordé à Dame Célestine Labonté, la permission de poursuivre en séparation de corps [divorce], Joseph Gosselin, son époux. La demanderesse allègue que celui-ci a été convaincu de meurtre devant la cour du Banc du Roi pour le district de Montmagny le 29 avril 1903, mais que la sentence de mort a été commuée en un emprisonnement pour la vie. Or, elle a appris dernièrement, dit-elle, que Gosselin serait sorti du pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, et elle a raison de croire qu’il la recherche et désire se remettre avec elle. C’est pourquoi elle demande aux tribunaux qu’il lui soit permis d’obtenir la séparation judiciaire. Sa Seigneurie, après avoir manifesté quelque surprise de la singularité de la requête, a accordé la permission sollicité ».


[1] La Presse, 2 juin 1902.

L’affaire Alfred Coulombe

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Alfred Coulombe, le 6ème pendu de la prison de Trois-Rivières.

Le 20 juillet 1932, Marie-Louise Paquin Valcourt, 47 ans, se dirigea en direction de la beurrerie de St-Léon-le-Grand vers 15h30. Plus tard, elle revint dans le rang St-Barthélémy, où résidait son ancien pensionnaire Alfred Coulombe. Celui-ci l’aurait interpellé pour avoir une discussion dont les termes ne furent jamais connus. Toutefois, l’altercation qui se produisit entre eux attira rapidement l’attention d’Édouard Houde, qui habitait la maison en face de Coulombe. Accompagné de son beau-frère, celui-ci tenta de les séparer mais son intervention lui valut un coup de poing de Coulombe dans l’estomac. Alors que Marie-Louise tentait de fuir en direction de la maison de Houde, Coulombe la rattrapa, sortit une barre de fer qu’il dissimulait dans son pantalon et se mit à la frapper violemment. À l’arrivée du premier médecin, la femme était morte. Peu de temps après son crime, Coulombe se mit à marcher à travers champ afin de se rendre à l’église de St-Léon pour se livrer au curé.

Le procès de Coulombe s’ouvrit le 26 octobre 1932 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. La Couronne était représentée par Me Philippe Bigué alors que la défense de l’accusé était assurée par Me Rodolphe Beaulac et Me Émile Ferron de Louiseville. Puisque les transcriptions du procès ne semblent pas avoir survécu à l’épreuve du temps, il est bien difficile d’approfondir les détails de cette affaire. Toutefois, il m’a été possible de découvrir dans les archives de BANQ Trois-Rivières une enquête préliminaire qui avait opposé Marie-Louise et son futur meurtrier en 1928. Coulombe était alors accusé de s’être introduit par effraction dans le hangar des Valcourt pour y voler la voiture de marque Ford. À la lecture de ces transcriptions, on constate cependant qu’il est difficile de savoir qui était véritablement le propriétaire de cette voiture, car Coulombe réclamait apparemment en être propriétaire. De plus, une rumeur persiste encore à l’effet que Mme Valcourt aurait flirté avec Coulombe avant de le laisser tomber.

Quel était donc le mobile de ce crime odieux? Une vieille confrontation devant les tribunaux ou une histoire sentimentale qui a mal tournée?

Au terme du procès, le 28 octobre 1932, Coulombe fut reconnu coupable et le juge Marchand le condamna à la pendaison. Au matin du 20 janvier 1933, à 7h00, il devint officiellement le 6ème meurtrier à être pendu dans l’enceinte de celle qu’on appelle aujourd’hui la vieille prison de Trois-Rivières, devenue depuis un musée.