La théorie du complot pour les nuls


Daniel Johnson

Il y a toujours une face cachée à nos passions.  Pour le blogue Historiquement Logique, que j’ai fondé en 2010, j’ai écrit des centaines d’articles dont plusieurs sur des histoires de crimes commis au Québec.  Je ne suis pas un analyste ou un chroniqueur très connu et pourtant j’ai droit à des confidences fascinantes, mais aussi des commentaires parfois loufoques, menaçants ou carrément fous.  Normalement, je conserve ces choses-là pour moi, considérant que cela fait partie de la face cachée du « métier », si je puis dire.

Mais cette fois, je ferai exception.  Non pas pour me moqueur d’une ou plusieurs personnes en particulier, mais pour vous montrer à quel point le phénomène existe.  Il y a des personnes, même confrontées aux preuves les plus irréfutables, qui ne desserreront jamais les dents de leur théorie.  Cela reviendrait à essayer de convaincre le pape que Dieu n’existe pas.  C’est peine perdue!

Évidemment, les noms et les lieux ont été changés dans le texte qui suit.  J’essaierai de me faire le plus clair possible.  Car par moment, l’histoire peut être complexe.

Alors, allons-y!

Tout commence par un article assez banal à propos d’un crime commis dans les années 1950 que j’ai publié sur mon blogue.  Un homme (V. L.) tue sa femme (R. M.) avant de se diriger dans une zone isolée pour s’enlever la vie.  Son corps ne fut jamais retrouvé, ce qui explique pourquoi ce cas demeure officiellement non résolu.

Soudainement, comme c’est souvent le cas, l’article mit plusieurs mois avant de capter l’attention d’une personne qui se sentit réellement concernée.  Cette personne, que nous appellerons ici Mme Fabliau, m’écrit tout bonnement, sans aucun préambule : « le « mystère »[1] de V. L. et R. M. est résolu ».

Voilà de quoi capter mon attention, évidemment.  Ai-je oublié quelque chose dans ma recherche avant d’écrire mon article?  Un détail m’a-t-il échappé?  L’affaire fut-elle réellement résolue sans que je le sache?  Ce sont là les questions qui me vinrent tout de suite à l’esprit.

Mais mon p’tit doigt me disait aussi d’attendre la suite.  Et comme de fait, Mme Fabliau versa bien vite dans une théorie gravissime en me disant que V. L. et R. M. ont fréquenté des personnages politiques importants de leur époque, dont le premier ministre Daniel Johnson.  Le double meurtre aurait donc été organisé par des politiciens qui se chargèrent d’engager des tueurs à gage.  Oh!, me dis-je.  Ça commence à être gros cette affaire-là!  Si gros que, en fait, je me méfiais de plus en plus.  Quand on a été vacciné comme moi contre les théories du complot en passant à travers l’affaire Dupont, pas étonnant qu’on reste sur nos gardes.

Puis Mme Fabliau me parle d’un personnage qui aurait fait des confessions sur son lit de mort en 2005.  Un autre se serait pendu, apparemment rongé par les remords.  À ceci, je me contentai de lui répondre en lui demandant si elle avait des preuves concrètes de ce qu’elle avançait, une copie de l’enquête du coroner par exemple.

Peu après, elle me répondit en m’avouant qu’elle ne possédait aucune preuve concrète.  Étant donné que nous vivons dans une société de droit, et que cela implique automatiquement la présence de documents – et en particulier légaux dans le cas de cette affaire – difficile de prétendre à une résolution de crime sans la moindre preuve tangible.

Pendant cette correspondance, je prenais soin de faire la demande auprès de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) afin d’obtenir justement une copie de l’enquête du coroner.  Mais avant d’être mieux outillé pour lui répondre, Mme Fabliau continuait d’élaborer sa théorie du complot.  La question était de savoir quelle était sa source d’information?

Dans un premier temps, elle expliqua avoir trouvé les trois pierres tombales des hommes impliqués dans le « double meurtre ».  Le premier se serait pendu en 1972, tout comme le fera le deuxième en 1987.  Quant au troisième, décédé en 1997, il aurait avoué son crime à son propre fils sur son lit de mort.  Je vous fais remarquer au passage qu’on passe maintenant d’une confession de lit de mort de 2005 à 1997!

Une telle contradiction n’est jamais bien vue lorsqu’on cherche à convaincre!

Autre détail important, Mme Fabliau admet ne pas avoir connu V. L. puisqu’elle a vu le jour après le drame.  Elle n’est donc pas une contemporaine des faits, ce qui l’oblige à puiser dans les versions d’autrui, à savoir le ouï-dire.  Sa source principale d’information est une cousine qui avait 7 ans au moment du drame.  Oui, vous avez bien lu.  7 ans!  Elle aussi n’est pas une personne contemporaine des faits.  Tout ce qu’elle sait, elle l’a forcément entendu.  Mais de qui?  De quoi?

Tout cela ressemble donc à du ouï-dire, ce qui n’est pas sans me rappeler Jesse James Jr qui a écrit un livre sur les « exploits » de son célèbre père hors-la-loi aux États-Unis.  Lui aussi avait 7 ans à la mort de son père.  Comment pouvait-il se permettre de raconter dans les moindres détails des exploits auxquels il n’avait pas participé et qu’il s’était probablement fait raconter par des adultes enclins à embellir l’image de son père?[2]

Bref!

Pour résoudre officiellement un crime non résolu, il faut un verdict, et par conséquent un procès.  Et ce n’est pas avec du ouï-dire qu’on arrive à conclure une affaire.  Le ouï-dire est inacceptable en preuve et avec raison.  Sinon, nous aurions droit à des condamnations loufoques comme à l’époque du Moyen Âge ou de l’Inquisition, sans compter que cela coûterait une fortune à l’État en engorgerait nos tribunaux déjà débordés.

Évidemment, si Mme Fabliau souhaite croire sans preuve c’est son droit le plus légitime.

Toujours est-il que cette cousine aurait confié à Mme Fabliau que « l’histoire a été étouffée […] les enfants ne voulaient pas revenir là-dessus ».  Encore une fois, c’est mince et cela ne veut rien dire.  Il se trouve plein de gens qui ont vécu des drames qui ont été résolus et qui pourtant refusent d’en parler.  Je dirais même que certaines personnes gardent le silence sur des choses très personnelles qui publiquement paraîtraient banales, alors il ne faut certainement pas interpréter tous les silences comme une « preuve » de complot.

Parce que Mme Fabliau m’a envoyé une copie de son dialogue facebookien avec sa cousine, je peux me permettre de voir comment s’est formé une partie de cette histoire.  Selon l’extrait suivant, c’est toujours sans argument ni fondement qu’elle écrit à cette cousine en parlant d’une « lettre disparue au poste de police ».  Voici la suite :

  • Plus les personnes du gouvernement conservateur. Daniel Johnson.
  • Est-ce que mon oncle V. L. était dans la politique?, demande Mme Fabliau. Daniel Johnson, c’était qui exactement?
  • Oui, une personne a payé pour la faire disparaître??? Le premier ministre du Québec.
  • Quoi!!??? Le premier ministre du Québec Daniel Johnson a payé les trois pour tuer mon oncle V. L. et son épouse?
  • L. était pas dans la politique. C’était sa femme R. qui lui servait pour ses désirs de sexe à beaucoup [de monde].
  • Là je commence à comprendre pourquoi les enfants ne veulent pas en parler …
  • Oui, c’est ça, car V. était sur le point de découvrir le tout car il avait suivi R. cette journée. avait raison d’être jaloux tu sais…  Avec tous ses enfants c’était pas facile pour lui.  D’ailleurs [les] 2 dernières ne sont pas de lui.
  • Ben, je comprends. J’aurais fais la même chose à sa place… Donc, elle [R.] le trompait.  Mon Dieu… notre pauvre mon oncle V.  … Mamie m’en a jamais parlé… ça dû être trop douloureux…
  • Il était malheureux. Ils l’ont fait disparaître assez vite.
  • J’ai la rage au cœur à entendre ça… Mon oncle V. avait certainement un bon caractère… et souffrir comme ça. Qu’est-ce qui est devenu de son corps?  A-t-il une place au cimetière?
  • Jeté dans la mine de […] et ils l’ont brûlé. Non juste R. est au cimetière.  C’est le bonhomme qui s’est pendu qui s’occupait de la mine à tous les jours et travaillait pour le gouvernement.
  • Mon Dieu, mais c’est horrible, quel monde de sang froid et ignoble pour commettre une telle atrocité!!! Je déteste les politiciens … gang de corrompus…  Pauvre oncle V.  Même pas de place au cimetière [pour] reposer en paix.

Mais où sont les preuves?

Ce que les théoriciens du complot ne comprennent pas, la plupart du temps, c’est qu’il faut des preuves pour étayer une telle histoire, surtout lorsqu’elle a la prétention d’impliquer des noms aussi importants.  La signification même d’une preuve leur semble abstraite, la confondant souvent avec le simple indice.  Lorsqu’il est question par exemple des affirmations d’une personne, ce n’est pas une preuve mais un indice.  Tout ceci devient de de la preuve légale si un juge l’accepte devant lui lors d’un procès.

Pour le reste, afin de pouvoir donner du crédit à une telle affaire, il faut se tourner vers les documents disponibles au public.  Et quels sont-ils?  Dans ce cas-ci, puisqu’il ne semble n’y avoir eu aucun procès ni autre procédure judiciaire, il faut se tourner vers le fonds des enquêtes de coroner.

Malheureusement pour Mme Fabliau et sa cousine, j’ai consulté l’enquête du coroner.  La cause officielle du décès s’y lit comme suit : « violente, mauvais traitements ».

Voilà qui laisse entendre que R. M. était peut-être victime de mauvais traitements depuis un certain temps, ce qui nous fait davantage pencher vers une hypothèse de violence conjugale.  L’autopsie a également démontré l’enfoncement du crâne.

Le document n’en dit pas plus, au grand damne des conspirationnistes.  Mais selon les journaux de l’époque, V. L. est ensuite allé se jeter dans une profonde mine.  Contrairement aux dires de la cousine, il n’a jamais été question de feu.  Les recherches ont été abandonnées parce qu’il aurait coûté trop cher pour récupérer le corps (il aurait fallu des années pour pomper l’eau hors de la mine).

L’absence du corps a certainement contribué à alimenter les ragots.  Mais d’après les seuls documents dont nous disposons, le drame ressemble davantage à un drame familiale – meurtre suivi d’un suicide – plutôt que d’un terrible complot politique.

D’après ce qu’il nous reste en matière de documents, la thèse la plus plausible demeure donc celle du meurtre suivi d’un suicide.  Un vulgaire et triste drame familiale que l’on ne souhaite pas à son pire ennemi.

Comment expliquer que les membres d’une famille en arrivent à croire en des histoires aussi tordues?

Au milieu d’un tel tourbillon de rumeurs, il serait sans doute utopique de tenter de trouver l’origine exacte de cette idée du complot.  Pour certaines personnes, on devine dans leur regard leur prédisposition innée à voir découvrir des complots derrière chaque poteau de téléphone.  D’autres le font sans doute par déni ou par amour de se rebeller contre le pouvoir en place.  Bref, laissons cette partie-là de l’affaire aux psychiatres.

Bien sûr, plusieurs personnes se disent : « et si c’était vrai? ».  Cette simple question démontre un manque d’objectivité, car le bon chercheur ou le scientifique attend plutôt d’obtenir des documents (preuves) pour appuyer une version ou une autre.  Il n’a rien à gagner ni à perdre dans une telle affaire : il livrera simplement le résultat de ses recherches pour laisser aux autres le soin de les interpréter.

Il est tout à fait possible que V. L. ait eut des amis politiques – mon propre grand-père en a eu – mais d’après le seul document qui nous permet aujourd’hui de débuter une enquête sérieuse il faut garder la tête froide et éviter d’aller au-delà de ce que nous ne pouvons pas interpréter.

Quant à ceux et celles qui croient en cette affaire de complot, il vous suffit de prendre des vacances de quelques mois pour lire le fonds consacré à Daniel Johnson préservé par BAnQ : il représente 1,69 m d’épaisseur.


[1] Ces guillemets ne sont pas de moi.

[2] Jesse James Jr a écrit son livre en 1899 alors que son père est mort assassiné en 1882.  Pour plus de détails, je vous invite à lire mon compte rendu de ce livre : https://historiquementlogique.com/2011/01/30/jesse-james-my-father-par-jesse-james-jr/

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