Le Déluge: naufrage d’un mythe

George Smith (1840-1876)

En 1872, George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes cunéiformes de Mésopotamie, présenta en Angleterre un premier compte-rendu de ses travaux.  Sur ces tablettes d’argile datant de plus de deux millénaires avant Jésus-Christ, il avait déchiffré une histoire intitulée l’Épopée de Gilgamesh.

Ce récit comportait de nombreux points communs avec celui du Déluge biblique.  L’idée selon laquelle la Bible était un livre sacré, doublé d’une prétention historique à toute épreuve, venait donc de s’écrouler.  Smith démontra que la Genèse n’avait pas inventé le Déluge; que la légende faisait plutôt partie d’un mythe raconté quelque 2,000 ans avant la rédaction de la Genèse.  Rappelons que les livres qui composent la Genèse ont été rassemblés seulement vers le 5ème siècle avant notre ère.

Près d’un siècle et demi après la présentation de Smith, la popularité de L’Épopée de Gilgamesh au sein de la population se répand timidement, mais se confirme par les travaux de plusieurs autres assyriologues.

Avant même les travaux de Smith, l’histoire du Déluge causait déjà problème.  Dieu pouvait-il détruire sa propre création d’un simple claquement de doigts?  Et puisqu’il n’était survenu aucun autre Déluge depuis, devait-on en déduire que les hommes se conduisaient suffisamment correctement pour ne mériter aucune fin cataclysmique?

À cette dernière question, on prétendra que Dieu regretta son geste et promit de ne plus causer de destruction massive.  Mais alors, qu’adviendra-t-il de l’Apocalypse?

Revenons à l’essentiel.  Pensons à l’inondation qui a balayé le Pakistan au cours de l’été 2010, ou encore le Japon en 2011, La Nouvelle-Orléans, le Saguenay, et ainsi de suite.  On arrivera à dresser quelques points d’inspiration pour une population qui, à l’époque, s’expliquait très mal les forces si époustouflantes de la «nature ».

Bien sûr, il s’en trouve pour dire que le Déluge n’a pas été imaginé, qu’il s’agirait d’une réalité.  Or, c’est aussi une réalité que la mousson est un phénomène annuel pour certaines régions du globe et parle-t-on de Déluge pour autant?

Prétendre que le Déluge ait été un fait est, en quelque sorte, un manque d’intérêt envers notre propre histoire.

Le mot est lui-même devenu un adjectif, tout comme celui de miracle.  On les utilise pour décrire des événements impressionnants.  Un commentateur télé pourrait décrire, par exemple, l’époustouflante remontée d’un pilote automobile en qualifiant l’exploit de « miracle ».

Pareil pour le Déluge, un mot qu’on a d’ailleurs utilisé au Québec pour décrire l’inoubliable inondation du Saguenay en juillet 1996.

Dans le déluge chrétien, c’est au moment où les eaux recouvrent la totalité de la surface terrestre que l’histoire bascule dans le mythe, tout comme la taille de l’arche et la sélection animale.

Si on prend le récit à la lettre, un couple de chaque espèce serait monté à bord de l’arche.  Le récit n’a pas manqué de pourvoir à cette explication en prévoyant un navire aux dimensions impressionnantes, mais c’était encore mal connaître son environnement.  De nos jours, on compte au moins 1,250,000 d’espèces animales connues sur la planète.

Et les reptiles?  Noé aurait-il sauvé les reptiles, alors qu’avant l’arrivée du Déluge la Bible symbolisait Satan par le serpent?

Il est clair que toutes les différentes variétés animales n’ont pu monter à bord d’une seule  embarcation.  Et par couple, cela aurait représenté le double.

Si on revoit ce chiffre à la baisse afin de défendre la théorie religieuse, un autre problème s’impose.  En admettant que l’arche n’a transporté que les principales espèces, c’est alors qu’il faudrait admettre la théorie de l’évolution par la sélection naturelle afin d’expliquer la diversité animale qu’on connaît maintenant.  Or, on sait bien que la théorie de l’évolution de Charles Darwin et les religions monothéistes ne font pas bon ménage.

À une époque où les moyens de communication étaient rudimentaires, on peut sans doute se permettre d’imaginer que certains phénomènes, classés aujourd’hui comme presque banals par le canal météo, prenaient des proportions gigantesques.  Là où les seules nouvelles en provenance des régions voisines arrivaient par la bouche de témoins souvent peu crédibles, on peut se questionner quant à la fiabilité de certains récits.

Et si on souhaite rester prisonnier du mythe, force est d’admettre que le Déluge n’est pas l’invention de la Bible, comme on vient de le voir.

Dans l’Épopée de Gilgamesh l’histoire commence lorsque Uta-napishti révèle le secret à Gilgamesh, que les dieux ont décidé de créer le Déluge, et on lui dit : « démolis ta maison pour te faire un bateau; renonce à tes richesses pour te sauver la vie; Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf!  Mais embarque avec toi des spécimens de tous êtres-vivants!  Le bateau que tu dois fabriquer sera une construction équilatérale : à largeur et longueur identiques ».

Gerald Messadié nous dit que dans le Coran « le Déluge est également mentionné en conformité avec la Genèse, à cette différence près que l’arche de Noé est une felouque et que la montagne sur laquelle elle s’échoue se trouve à Diyarbékir, en Haut-Djéziré ».

Toujours selon la mythologie, qui n’a pas besoin de logique, c’est la décision d’Adam et Ève de céder à la tentation qui fit en sorte que le reste du monde s’est vu refuser les clés du Paradis.  Cette triste histoire, on l’a répété à des centaines de générations.  Toutefois, Messadié relate une idée intéressante en nous questionnant, à savoir « […] quelle est la responsabilité des oiseaux dans le ciel, par exemple?  Rien ne le dit.  Le Créateur se comporte comme un despote arbitraire, mécontent de l’état de son royaume.  Le premier des Livres du Livre présente donc Dieu comme un despote coléreux, voire colérique et injuste, étranger à la notion de pardon et qui, furieux d’être déçu, décide de noyer toute la création.  Le Déluge! »

D’un point de vu historique, on a mentionné plus haut que la Genèse est un livre qui aurait été écrit ou rassemblé vers l’an 440 avant notre ère.  La captivité des Juifs à Babylone prit fin en 538 avant notre ère lorsque Cyrus, le roi Perse, s’empara de Babylone.  Plutôt tolérant envers la religion juive, celui-ci décida de les libérer.  C’était la chute de Babylone, un événement historique repris dans le livre de l’Apocalypse.

Donc, la Genèse aurait été écrite au retour des Juifs à Jérusalem, au début du 5ème siècle avant notre ère.  Est-il possible que les Juifs aient ramenés avec eux, après tant d’années de captivité, quelques influences babyloniennes?

C’est précisément ce qu’a remarqué Gérald Messadié, en relevant que la fameuse déception du Créateur ressemble étrangement à celle d’Apsu, « l’atrabilaire Créateur babylonien qui, excédé du bruit des créatures, ses enfants, décide de les exterminer ».

On relève aussi la ressemblance avec le dieu Enki et son épouse Ninmah, qui, en état d’ivresse, ont créé un monde raté et chaotique.  « Dans les trois cas », écrit Messadié, « nous avons une première Création ratée par un Créateur arbitraire, qui suscite la fureur divine et qui manque de bien peu être envoyée au Diable, c’est le cas de le dire ».

Messadié en conclut que c’est de Mésopotamie que la Genèse a ramené sa version de la Création, qui était déjà passablement boiteuse.  Il ajoute que « une partie appréciable de l’Ancien Testament s’est donc forgée au contact des religions des oppresseurs mésopotamiens ».

Et l’histoire du Déluge n’est pas une invention des Juifs, ni des Chrétiens, ni des musulmans.  Elle a été en partie plagiée sur l’Épopée de Gilgamesh.

Messadié précise d’ailleurs qu’en « 1965, le British Museum identifia dans ses réserves deux tablettes se référant au Déluge et gravées dans la cité babylonienne de Sipar, sous le règne du roi Ammisaduqua, lequel dura de 1646 à 1626 avant notre ère.  On y voit que le Créateur, regrettant sa Création, décida de l’exterminer par la noyade; mais le dieu des eaux, Enki, déjà mentionné, révéla ce plan catastrophique à un roi-prêtre nommé Ziusudra, qui construisit une arche et survécut donc.  Ce personnage a bien existé; il était roi d’une cité de Babylonie du Sud, Shuruppak, vers l’an 2900 avant notre ère.  Ce Ziusudra ressemble fortement à Noé; à moins qu’il n’y ait deux arches… ».

Ce qu’il y a de fascinant avec le déluge, c’est qu’il marque un point de départ sur la discorde entre les mystiques croyants et les scientifiques qui s’acharnent à faire l’histoire le plus fidèlement possible.  Car, il existe bel et bien un débat à savoir si le déluge a vraiment eu lieu.  Certains prétendent avoir des preuves, autant d’un côté que de l’autre.  Qui croire?

Et même si on arrivait à prouver qu’un quelconque déluge ait eu lieu, cela ne prouverait pas pour autant l’existence d’un dieu.  On étudie les phénomènes naturels depuis suffisamment longtemps pour savoir que Dieu n’y y est pour rien.

Donc, y a-t-il eu un déluge?

Oui, sans doute.  Mais certes pas le déluge totalitaire qu’on décrit dans la Bible et qui fut validé par le Coran quelques siècles plus tard.  Pour en arriver à une telle catastrophe, les humains n’auraient eu aucune chance de survivre.  Les plus anciens êtres vivants de la planète sont les microbes, et ils seront encore là lorsque le règne des humains aura cessé.  On sait que des catastrophes à l’échelle planétaire se sont déjà produites, comme celle ayant exterminé les dinosaures à la fin du Crétacé, il y a maintenant 65 millions d’années.  Mais à cette époque, l’homme n’existait pas encore et il ne pouvait donc s’être retransmis une telle histoire par des légendes orales avant de la mettre par écrit.

Un pseudo scientifique nommé « Hapgoog », qu’on retrouve sur Internet, confirme que des carottes prélevées au fond de la mer de Ross datent le début de la dernière période glacière il y a 6,000 ans, ce qui nous rapporte au 4ème millénaire avant notre ère.  Or, on a vu dans l’article La Création : et l’imaginaire de l’homme créa que l’Église chrétienne affirme que le monde a été créé à cette même période.  Donc, certains scientifiques, comme nos fameux chasseurs de fantômes contemporains, débutent des enquêtes avec des objectifs précis.  Il y a effectivement preuve.  Une preuve de partialité!

Comme de raison, les scientifiques sérieux datent la dernière période glacière à une époque plus reculée, soit plus de 10,000 ans, ce qui cadre avec de nombreuses autres découvertes provenant de différents domaines.

Or, ce « Hapgoog » est probablement Charles Hapgood, né en 1904 et mort en 1982.  Bien que diplômé d’Harvard en 1932, il travailla pour la CIA et comme agent de liaison à la Maison Blanche.  Après la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945), il étudia sur des théories concernant le continent perdu de Mu et de l’Atlantide, deux mythes modernes rejetés par les chercheurs sérieux.

On sait que les hypothèses géologiques de Hapgood ont aujourd’hui été infirmées par les géologues et climatologues modernes.  Les carottes glaciaires montrent d’ailleurs que l’Antarctique est couvert de glace depuis au moins 800,000 ans.  Le problème, c’est que ses thèses ont inspiré un certain nombre d’illuminés qui ont fait évoluer des idées dans toutes les directions.  Tout cela égare évidemment le public, qui n’a pas toujours le loisir de faire ses propres recherches afin de développer un esprit pleinement critique.

Scientifiquement parlant, l’événement qui se rapproche le plus d’un déluge globale s’est produit au Parmien, époque situé entre 299 et 251 millions d’années.  « Au Parmien moyen, le niveau des mers était l’un des plus hauts jamais atteints – environ 200 mètres au-dessus du niveau actuel », écrivait Sylvie Crasquin, directrice de recherche, dans la revue Les Dossiers de Recherche en mai 2010.

Il ne s’agit donc pas d’un événement soudain comme le Déluge, mais d’une période.

En mars 1876, le British Museum confia une autre mission à George Smith afin d’excaver les restes de la bibliothèque d’Assurbanipal en Mésopotamie.  À une centaine de kilomètre d’Alep, Smith tomba malade et s’éteignit le 19 août suivant de dysenterie.  Il n’était âgé que de 36 ans.  Il laissait derrière lui une épouse et plusieurs enfants.  Ses découvertes avaient cependant ouvert les portes à un domaine important de l’Histoire.

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Caïn et Abel: le premier meurtre de l’Histoire?

Caïn fuyant avec sa famille, Musée d’Orsay, Paris, 1880, par Fernand Cormon.

Est-il possible de jeter un œil historique sur un récit que la croyance prétend être un fait?

On aura compris que le tout premier meurtre de l’humanité ne peut qu’être imaginé, tout comme l’ont fait des peuplades longtemps avant nous.  L’incident aura sans doute été transmis oralement durant un certain temps, mais sans plus.  Car sans écriture l’homme était encore mal situé pour bien façonner son passé.

Mais revenons à ce meurtre qui a tant fait jaser et que les trois grandes religions monothéistes prétendent être à l’origine de la cruauté humaine.

« Abel faisait paître les moutons, Caïn cultivait le sol.  À la fin de la saison, Caïn apporta au Seigneur une offrande de fruits de la terre; Abel apporta lui aussi des prémices de ses bêtes et leur graisse.  Le Seigneur tourna son regard vers Abel et son offrande, mais il détourna son regard de Caïn et de son offrande » (GN, 4 : 1-5).

Des moutons?

La chèvre a été l’un des premiers animaux d’élevage à être domestiqués, vers 9,500 ans avant notre ère.  Logique qu’on parle ici de moutons, car la Genèse date environ du 5ème siècle avant notre ère.

Abel apporte de la graisse en offrande à Dieu?  Peut-on se permettre d’ironiser en y voyant un régime alimentaire peu équilibré pour le Créateur?

Trèves de plaisanterie, on remarque également que Dieu « détourna son regard de Caïn ».  Pourquoi?

La Bible ne l’explique pas.  Dieu aurait-il eu une préférence pour Abel?  Si oui, pourquoi?  Du favoritisme?

Répondre par l’affirmative à cette dernière question serait d’admettre que Dieu était injuste!?

La suite nous explique que « Caïn en fut très irrité et son visage fut abattu.  Le Seigneur dit à Caïn : « Pourquoi t’irrites-tu?  Et pourquoi ton visage est-il abattu?  Si tu agis bien, ne le relèveras-tu pas?  Si tu n’agis pas bien, le péché, tapi à ta porte, te désire.  Mais toi, domine-le.  Caïn parla à son frère Abel et, lorsqu’ils furent aux champs, Caïn attaqua son frère Abel et le tua ».

Encore une fois, aucune explication.  Caïn tua son frère, bêtement et froidement.  D’un point de vu logique, et même judiciaire, le seul motif qu’on peut déceler dans cette trop brève description est la jalousie.  Mais une jalousie résultant d’une injustice implantée par Dieu lui-même.

La suite paraît encore plus étrange : « Caïn dit au Seigneur : « Ma faute est trop lourde à porter.  Si tu me chasses aujourd’hui de l’étendue de ce sol, je serai caché à ta face, je serai errant et vagabond sur la terre, et quiconque me trouvera me tuera. »  Le Seigneur lui dit : « Eh bien!  Si l’on tue Caïn, il sera vengé sept fois. » » (GN 4 : 13-15).

Encore le mystérieux chiffre sept qui semble si cher aux auteurs de l’époque[1].  Mais pourquoi Dieu accepterait-il de venger la mort du premier assassin?  Serait-ce une leçon pour le système judiciaire?  Ou plutôt, et encore une fois, une incohérence biblique?

En sous-entendu, on comprend aussi que Caïn devient fugitif et fondera sa propre « lignée », de manière tout à fait inexpliquée d’ailleurs.  La question qu’on se pose depuis longtemps est de savoir avec quelle femme il fonda sa descendance.  L’une de ses sœurs?

On en revient encore à l’inceste, phénomène si présent dans la Bible.

Ouvrons une parenthèse.  À la lecture d’un livre comme celui de Colin Spencer, Histoire de l’homosexualité, de l’antiquité à nos jours, on remet en perspective une époque où la liberté sexuelle a inévitablement influencée les écrits de toutes les grandes religions.  En fait, l’Église chrétienne a mis quelques siècles avant de condamner par exemple l’homosexualité et la pédérastie, des pratiques courantes et socialement acceptés dans nombre de civilisations.

Revenons aux descendants de Caïn, toujours selon la Bible bien sûr.  Ce peuple fondé par un assassin, donc impur, pourrait expliquer la haine que les croyants eurent envers les autres peuples païens.  Une excuse permettant de les accuser d’être les descendants de Caïn, voire de justifier plus tard le Déluge.  Bref, toute religion finit par trouver des arguments afin de justifier sa haine d’autrui.

Dans le Coran on peut lire à ce sujet : « Raconte-leur l’histoire des deux fils d’Adam.  En vérité, quand ils ont présenté une offrande à Allah, Il l’a reçu de l’un, et refusé de l’autre.  Celui-ci dit : « Je te tuerai. »  Il dit : « Allah n’accepte d’offrande que des frémissants. »  Si tu élèves ta main contre moi pour me tuer, je ne l’élèverai pas contre toi, je ne te tuerai pas.  Je crains Allah, Rabb des univers.  Je veux que tu portes ma faute avec ta faute, parmi les Compagnons de Feu, lots des fraudeurs.  Il lui est suggéré de tuer son frère, et il le tue.  Il comparaît parmi les perdants.  Allah suscite un corbeau qui gratte la terre pour lui apprendre comment recouvrir la dépouille de son frère.  Il dit : « Aïe!  Je suis incapable de faire comme ce corbeau et de recouvrir la dépouille de mon frère? »  Et il comparaît parmi les repentis » (5. 27-31).

On parle ici clairement de Caïn (en arabe Kabil) et d’Abel (en arabe Habil).  Les homélies étaient multiples chez les Hébreux comme chez les Arabes pour expliquer le premier meurtre de l’Histoire.  André Chouraqui, traducteur émérite du Coran, nous dit d’ailleurs que « Al-Baïdawi explique la dispute par une rivalité des deux frères amoureux d’une même femme. »

Qui aurait été cette femme?  Une de leurs sœurs?  Leur mère?

Laissons de côté ces spéculations mythologiques et restons-en avec les écrits, donc la base.

Certains suggèrent que le conflit entre les deux frères s’expliquerait, semble-t-il, par le fait que Caïn aurait présenté son blé le plus mauvais, tandis qu’Abel donna son agneau le plus gras.  Pourtant, rien de cela n’est précisé dans la Bible ni le Coran.

On remarque cependant que le Coran reprend l’idée de la jalousie créée par Dieu, ignorant Caïn sans la moindre raison.

« Il lui est suggéré de tuer son frère » devient un élément troublant.  Qui aurait suggéré à Caïn de commettre ce meurtre?  Allah?

Ce mot enlève au meurtrier une part de responsabilité car il implique un complice, celui ou ceux qui lui ont suggéré de le faire.

Quant au corbeau, il vient symboliquement nous dire qu’on a montré à Caïn comment se débarrasser du corps de son frère.  Donc, on y retrouve encore l’élément de complicité.  Si l’Islam a l’intention d’imputer à Caïn toute la criminalité humaine, c’est un échec.  Il avait au moins un complice qui laisse d’ailleurs sous-entendre une divinité.

Dieu complice de meurtre?

Et au verset 32 de la même sourate, il semble clair que Mahomet s’adressait directement aux juifs, comme pour leur faire la leçon : « Alors, pour les Fils d’Isrâ’îl, nous avons écrit ceci : « Voici, qui tue quelqu’un qui n’a tué personne ni semé de violence sur terre est comme s’il avait tué tous les hommes.  Et qui en sauve un est comme s’il avait sauvé tous les hommes. »  Nos envoyés sont venus à eux avec des preuves.  Mais voici, après cela, il est sur terre, un grand nombre de transgresseurs ».

Et parmi ces transgresseurs on retrouve aussi des musulmans.  Bien sûr, évitons de généraliser, ce qui équivaudrait à verser dans le préjugé, mais plusieurs soi-disant illuminés d’Allah auraient intérêt à relire quelques fois ce verset avant d’attacher à leur taille une ceinture d’explosifs.

L’étude logique et réfléchie de ces premiers chapitres de la Genèse suffirait à comprendre que les religions juives, chrétiennes et islamiques ne reposent sur rien de concret.  Donc, comme plusieurs s’en doutent déjà, l’étude des autres livres pourrait s’avérer futile.

Ni le Talmud, ni la Bible et ni Coran ne sont des livres historiques.  Rationnellement, on peut envisager ces récits uniquement comme de la mythologie, une forme intéressante de se cultiver à propos des influences et courants de pensée qui nous ont précédés; et qui, bien souvent, circulent encore largement parmi nos sociétés multiculturelles.

Les géants: quand on veut se moquer de l’Histoire

Pour l’esprit rationnel, les invraisemblances mythologiques et religieuses sont nombreuses.  En fait, la mythologie n’a pas besoin de logique, nous dit Jean Bottéro[1], assyriologue et historien des religions.

Toutefois, il ne faudrait pas se laisser emporter par un sentiment personnel et aborder plutôt le sujet de la mythologie comme l’intangibilité des mentalités humaines qui nous ont précédées.

Une personne de la communauté musulmane a tenté de me faire avaler l’histoire selon laquelle il y avait eu des géants sur la Terre et qu’on en avait maintenant des preuves concrètes, voir archéologiques.  L’idée ne semble pas isolée puisque, bien sûr, le Coran atteste cette « vérité ».

Même si je devine chez certains d’entre vous l’esquisse d’un sourire devant une telle évocation, il faudrait garder à l’esprit que cette histoire circule toujours et qu’on tente de s’en servir pour corrompre les esprits naïfs.

À la question, ou plutôt à cette tentative de fausser l’histoire de l’humanité, je répondis par l’affirmative, en disant que « oui, effectivement, il y a déjà eu des géants sur Terre.  On leur a donné le nom de dinosaures ».

Comme de raison, ma réponse toute rationnelle ne fut guère appréciée.

D’abord, l’invention des géants n’est pas du Coran, dont la rédaction remonte au 7ème siècle de notre ère, car on les retrouve aussi dans la Bible.  Et oui!  Comme quoi les livres sacrés ne sont pas aussi inventifs que certains aimeraient le croire.  Tout comme dans le domaine culturel, on s’inspire majoritairement de ce qui nous a précédés.

Dans la Genèse, datant du 5ème siècle avant notre ère, on peut lire ceci au début du chapitre concernant le Déluge : « En ces jours, les géants étaient sur la terre et ils y étaient encore lorsque les fils de Dieu vinrent trouver des filles d’homme et eurent d’elles des enfants.  Ce sont les héros d’autrefois, ces hommes de renom » (GN 6, 4).

On les retrouve également à l’époque de Moïse : « Et ils se mirent à décrier devant les fils d’Israël le pays qu’ils avaient exploré : « Le pays que nous avons parcouru pour l’explorer, disaient-ils, est un pays qui dévore ses habitants et tous les gens que nous y avons vus étaient des hommes de grande taille.  Et nous y avons vu ces géants, les fils de Anaq, de la race des géants; nous nous voyions comme des sauterelles et c’est bien ainsi qu’eux-mêmes nous voyaient ». (NB 13, 32-33)

Et encore dans le Deutéronome : « Les Emites y habitaient auparavant, un peuple grand, nombreux et de haute taille comme les Anaqites; ils étaient considérés aussi comme des Refaïtes, à la manière des Anaqites, mais les Moabites les appelaient Emites » (DT 2, 10-11).

Précisons ici que le terme Refaïtes désignait l’ancienne population du pays de Canaan, ce qui correspond aujourd’hui à peu près à la Palestine.

Dans le livre Siracide on les mentionne en ces termes : « Il n’a pas pardonné aux antiques géants, qui s’étaient révoltés à cause de leur force » (SI 16, 7).

En hébreu le mot géant signifiait prince, ce qui pourrait bien nous amener à voir le mot comme un adjectif, en l’utilisant au deuxième degré donc.  Car là se situe souvent une bonne part du problème : nombre de fanatiques religieux ne voient que le premier degré.

La dernière mention biblique des géants apparaît dans le livre de Baruch : « C’est là que furent engendrés les fameux géants, ceux du commencement, de haute stature et versé dans l’art de la guerre.  Ce n’est pas eux que Dieu a choisis, ni à eux qu’il a indiqué le chemin de la science; et ils périrent, car ils n’avaient pas de discernement; ils périrent à cause de leur irréflexion » (BA 3, 26-28).

Si le terme symbolise réellement les princes, on comprend déjà mieux que ces versets pourraient peut-être les dénoncer pour leur arrogance, leur richesse et autres défauts étroitement liés aux puissants.  Or, un simple adjectif de la sorte aurait-il pu être seulement interprété au premier degré par Mahomet, plusieurs siècles plus tard?

D’un point de vu historique, on sait que chaque nouvelle religion n’est qu’une absorption ou une réinterprétation des précédentes.  Pour attirer à lui un plus grand nombre d’adeptes, Mahomet intégra certains éléments des deux groupes religieux les plus puissants de l’époque : les juifs et les chrétiens.  Et ainsi les géants ne sont qu’une idée parmi tant d’autres.

De plus, les amateurs de mythologie grecque auront déjà compris qu’on pourrait remonter plus loin dans le temps afin de retrouver les origines de ces fameux géants, où on les connaissait sous le nom de Titans, eux qui avaient précédés les Dieux de l’Olympe.  Ils furent cependant vaincus par Zeus et enchaînés dans les profondeurs de la Terre (prélude à l’enfer?).  Ainsi, des dieux venaient d’être déclassés par d’autres.  Évolution de l’homme égale évolution de la divinité.

Et on peut remonter encore plus loin, car l’idée circulait déjà en Mésopotamie.  En effet, la déesse Tiamat aurait engendré des géants.  « Les Mésopotamiens semblent avoir eu de la propension à construire de tels monstres, terrifiants et composites […] », explique Jean Bottéro[2].

Puisque c’est en Mésopotamie qu’on retrouve les plus anciens écrits de l’histoire humaine, impossible donc de savoir précisément jusqu’où pouvait remonter le mythe des géants dans la tradition orale.

Certains prétendent que dans le Coran on les désigne comme le peuple d’Aad.  Si Mahomet avait entendu parler d’eux selon le terme de géants, et nom par le mot hébreu qui désigne des princes, cela pourrait bien expliquer pourquoi il aurait reprit cette erreur, que ses fidèles amplifieraient avec le temps, jusqu’à aboutir à cette histoire récente de la prétendue découverte d’un squelette de géant.

Dans le monde réel, on connait l’histoire des Mycéniens, qui ont construis des forteresses vers 1600 ans avant notre ère.  « Ces gens avaient le goût du colossal, à coup sûr : les Grecs crurent voir l’œuvre de géants dans ces amoncellements de blocs de deux mètres de long et d’un mètre d’épaisseur qui s’élevaient jusqu’à vingt mètres », nous rappelle Gérald Messadié[3].  Or, si les constructions et les portes sont gigantesques, cela ne prouve évidemment pas qu’il y ait eu des géants.  Pour cela, il aurait fallu découvrir de la poterie ou autres objets d’usage quotidien à la démesure de ces soi-disant gigantesques personnages.

Or, il n’en fut rien.

Il ne faudrait donc pas prendre ses rêves pour des réalités, comme les mystiques en ont l’habitude.  Car celle-là, c’est une réalité : une trop grande proportion de gens veut croire en ce qui n’existe pas, au point où ils arrivent véritablement à se croire eux-mêmes.  Phénomène que pourrait peut-être expliquer la psychologie, mais ici n’est pas le but.  La croyance est une chose personnelle, alors il serait triste de la voir prendre l’Histoire pour une science naïve.

Voyons tout de même ces fameuses « preuves ».

Mon premier contact avec cette histoire fut une vidéo sur le site Youtube[4]; vidéo qui, faut le dire, est composée uniquement d’un défilement de photos.  En effet, on y voit le squelette d’un géant au sol déterré par de prétendus archéologues.

Seconde puce à l’oreille : la vidéo se termine par l’annonce « paranormal.biz ».  Non, mais laissez-moi rire!  J’ai nettement eu l’impression qu’on me prenait pour un imbécile, donc qu’on me manquait de respect.

En fait, la rumeur prend ses racines dans un poisson d’avril lancé en 2006 sur un blog Internet[5].

Voilà donc un exemple de polémique que peut entraîner un simple truquage photographique.  Comme on l’a vu en 2010 dans le scandale entourant la pétrolière BP suite au déversement de pétrole dans le golfe du Mexique, le fantastique logiciel Photoshop peut être utilisé à différentes fins, autant à de bonnes qu’à de mauvaises.  Le problème, c’est que le mysticisme de certains musulmans, aveuglés par leur foi, ont répliqués sur le blog ci-haut mentionné, transformant un banal poisson d’avril en véritable débat religieux.  Ironiquement, sur certains sites coraniques on retrouve d’autres interprètes qui alimentent ce mythe et pour y parvenir ils se servent aussi de citations bibliques.  Décidément, on se sert du livre sacré du voisin lorsque cela fait bien son affaire.

Plusieurs musulmans prétendent d’ailleurs que Stonehenge est l’œuvre des géants, tout comme les pyramides d’Égypte.

Et pour la pyramide de l’empire de Teotihuacan, en Amérique centrale?  On en fait quoi?

Laissons seulement le mot de la fin à Jean Bottéro : « Les mythes représentent une forme inférieure et naïve de l’explication : dans un domaine où l’on n’avait pas de moyens scientifiques et assurés d’enquête à propos des grands mystères du monde et de notre destin, renonçant (inconsciemment, ça va de soi) à atteindre le vrai, on recherchait seulement le vraisemblable, en recourant à l’imagination »[6].


[1] Jean Bottéro, Babylone et la Bible, 1994, p. 138.

[2] Jean Bottéro, Babylone et la Bible, 1994, p. 155.

[3] Gérald Messadié, Histoire générale de Dieu, …

[6] Bottéro, op. cit., p. 137.