Louis-Georges Dupont: l’enquête de coroner

L’enquête de coroner sur la mort du policier Dupont, telle qu’on la retrouve encore de nos jours dans les archives de BAnQ.

Il y a 49 ans cet automne se déroulait l’enquête du coroner sur la mort tragique du policier Louis-Georges Dupont. Son corps, transpercé d’un projectile d’arme à feu, a été retrouvé dans sa voiture de service le 10 novembre 1969, à Trois-Rivières. Depuis cette date, on a eu droit à de nombreuses rumeurs, dont la plupart penchaient en faveur de la théorie du complot et de l’assassinat. Soulignons cependant que le verdict officiel, confirmé en 1996 par une commission d’enquête publique, reste le suicide.

Le 2 décembre 1969, c’est d’ailleurs ce verdict qu’établissait le coroner Marcel Chartier d’après les preuves présentées devant lui. Dans un article publié en 2014, Historiquement Logique revenait sur la question de l’aliénation mentale, dont faisait mention Chartier[1].

Depuis plusieurs années, Historiquement Logique redonne la parole aux archives judiciaires. Est-il encore possible d’apprendre des choses sur cette affaire en revisitant simplement les documents légaux?

Tout d’abord, l’enquête originale du coroner Chartier sur cette affaire se trouve toujours dans les contenants préservés dans la voûte de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Voyons maintenant de plus près certaines affirmations qui ont fait leur apparition au cours des années et qui, pour la plupart, tendaient à appuyer la version selon laquelle Dupont aurait été assassiné.

Les notes sténographiques : absentes ou jamais produites?

Parmi les questions soulevées, on a mentionné l’absence des transcriptions sténographiques, alors que des témoins se sont exprimés devant le coroner Chartier. Cette absence est-elle étrange ou non?

En fait, quand on effectue une recherche dans la boîte contenant les dossiers du coroner Chartier pour l’année 1969, on constate, par exemple, la présence de 49 pages de notes sténographiques dans une affaire concernant la mort de Mme Wilfrid Moreau. Celle-ci avait été tuée durant un accident de la route survenu à Batiscan le 8 février 1969.

Dans l’enquête concernant la mort de Manon Bordeleau, une fillette de 4 ans décédée alors qu’on l’avait laissé sans surveillance près d’une voie ferrée, on retrouve 36 pages de notes sténographiques. Le verdict du coroner : mort accidentelle.

Comme troisième exemple, Léo Arvisais est décédé lui aussi accidentellement le 5 décembre 1969. Encore aujourd’hui, on retrouve 49 pages de transcriptions à propos de l’enquête menée par le coroner sur les circonstances de son décès.

La question est de savoir s’il est normal ou non que la partie du dossier du coroner Chartier sur la mort de Dupont ne contiennent aucune note sténographique? D’abord, la question demeure, y a-t-il seulement eu un sténographe ce soir-là pour prendre en note les quelques témoignages entendus?

Comment expliquer cette absence de transcriptions? Parce que la mort de Dupont ne soulevait alors aucun soupçon? Que ses collègues se doutaient déjà, en raison de son comportement au cours de la dernière année, que Dupont était dépressif et que le suicide ne surprenait personne?

En effet, il semble plutôt rare qu’on retrouve des transcriptions sténographiques dans des enquêtes qui se sont soldées par des suicides. Il n’y aurait donc pas lieu de s’alarmer.

L’absence de ces notes est difficilement interprétable en faveur d’un quelconque complot puisque d’autres cas, qui n’ont suscité aucune controverse, ne contiennent plus aucune transcription. À titre d’exemple, il suffit de penser à l’incendie de 1966 qui a causé la mort de Mme Robert Alarie et de ses sept enfants[2]. Or, bien que Le Nouvelliste mentionnait à l’époque qu’il y avait bel et bien eu une enquête de coroner avec des témoignages (des photos de Roland Lemire du Le Nouvelliste en témoignent), et cela devant Marcel Chartier, le dossier ne contient aujourd’hui aucune transcription. On peut seulement y lire un verdict.

Comment doit-on interpréter ce constat?

En fait, faut-il interpréter les absences de documents par une hypothèse qui ne peut s’appuyer sur aucune preuve tangible ou argument solide? Évidemment, ce ne serait pas professionnel.

Avant la Loi sur les archives, apparue en 1983, la conservation des documents des organismes publics reste pratiquement impossible à interpréter. S’y risquer, c’est aussi s’y casser les dents. Par conséquent, l’absence des transcriptions dans le dossier Dupont ne prouve strictement rien.

L’absence de numéro de dossier

Chez les défenseurs de la thèse de l’assassinat, on a accusé le coroner Marcel Chartier d’incompétence parce qu’il n’avait pas rempli un espace situé dans le coin supérieur droit de son procès-verbal. Encore une fois, comment interpréter ce vide? Et, surtout, faut-il se risquer à l’interpréter?

Or, il suffit de repasser rapidement les autres enquêtes signées par Chartier contenues dans la boîte préservée à BAnQ pour constater qu’il n’a rempli cet espace que par un numéro séquentiel, de sorte que les documents se suivent dans un ordre croissant, suivant, semble-t-il, un agencement chronologique. De plus, on constate que cette habitude était aussi celle des coroners Cossette et Grégoire.

Pour être encore plus précis, on ignore qui a ajouté ce numéro séquentiel. Il est le résultat d’un crayon couleur qui ne correspond pas avec l’encre utilisé par Chartier pour signer le document. Ce numéro a donc pu être ajouté beaucoup plus tard.

Les délais entre l’incident et le rapport du coroner

La page couverture des transcriptions de l’enquête de coroner menée sur les circonstances entourant le décès d’André Ayotte prouve qu’il y a bien eu deux enquêtes le soir du 2 décembre 1969.

Est-il étrange de constater que l’enquête du coroner Chartier dans l’affaire Dupont ait été entendue le 2 décembre 1969, près d’un mois après la découverte du corps.

Encore une fois, il suffit de consulter d’autres enquêtes de l’époque pour constater la présence régulière d’un délai entre l’incident tragique et la tenue de l’enquête ou le dépôt du rapport. Par exemple, Mme John Asselin, 67 ans, est décédée d’une crise cardiaque le 11 septembre 1969. Or, le document d’enquête de Chartier a été signé le 10 octobre 1969.

Les exemples du genre pullulent.

Enquête sur la mort d’André Ayotte

Un dernier point controversé, celui de la possibilité qu’il y ait eu deux enquêtes de coroner au soir du 2 décembre 1969, l’une à la suite de l’autre. On a même parlé du fait que la personne décédée se nommait André Ayotte.

Lors de la Commission d’enquête publique accordée à la famille Dupont en 1996, le remorqueur Majoric Binette est venu témoigner à l’effet qu’au soir du 2 décembre 1969 il avait témoigné dans deux enquêtes, au point de dire qu’il avait passé « une bonne partie de la veillée » sur place. Or, les fils de Dupont prétendaient, jusque-là, ne jamais avoir vu Binette sur place. Ils niaient également la présence de deux enquêtes tenues le même soir. Bref, ils affirmaient avoir assisté à une seule enquête, celle de leur père.

Ce que les archives nous apprennent, c’est que Binette avait probablement raison. En effet, l’enquête de coroner sur la mort d’André Ayotte existe toujours et elle sommeille dans les boîtes du fonds des enquêtes de coroner préservé à BAnQ. On y retrouve d’ailleurs le témoignage de Binette enregistré en notes sténographiques. De plus, soulignons que les documents contenus dans cette boîte ont été versés à BAnQ en 1983.

Conclusion :

Quoiqu’on en dise, les archives judiciaires permettent de rectifier des faits ou de diminuer l’effet de certaines affirmations, même si celles-ci peuvent être répétées durant plusieurs années. En fait, plutôt que de reprocher au défunt coroner Chartier d’avoir été incompétent, on pourrait même affirmer qu’il présentait des rapports plus raffinés pour son époque. Contrairement à l’un de ses collègues comme le coroner Michel Lupien, qui a rempli sa part de documents à la main, ceux de Chartier sont tous écrit à la machine.

Il est toujours préférable de bien étudier les archives – évidemment lorsqu’elles sont disponibles – avant de se prononcer sur un cas particulier. En effet, ces documents ont encore une valeur légale de preuve.


[1] https://historiquementlogique.com/2014/10/25/laffaire-dupont-la-question-de-lalienation-mentale/

[2] https://historiquementlogique.com/2012/07/20/laffaire-alarie-et-le-coroner-marcel-chartier/

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Octobre 70: la comparution des frères Rose (35)

Francis Simard

 

4 janvier 1971

Le premier témoin appelé ce jour-là fut Laval Perron, technicien pour la Sûreté du Québec. Il fut d’abord interrogé par Me Jacques Ducros de la Couronne. Il raconta s’être rendu au 5630 rue Armstrong pour y prélever des empreintes.

  • Pourriez-vous dire à monsieur le coroner les empreintes digitales de qui, après vérification, vous avez pu trouver à 5630 rue Armstrong?, questionna Me Ducros.
  • J’ai pu vérifier et examiner les empreintes de Jacques Rose, Paul Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.
  • Est-ce que vous y avez aussi trouvé les empreintes de feu monsieur Pierre Laporte?

Quant à l’examen de la voiture à bord de la laquelle on avait retrouvé le corps de Laporte, Perron y avait trouvé l’empreinte du « majeur droit de Bernard Lortie à l’intérieur sur la vitre de la porte de devant ».  On lui laissera ensuite préciser qu’il s’agissait de la porte de droite.

Le témoin suivant fut Raymond Bellemare, capitaine à la Sûreté du Québec. Le 17 octobre, c’est lui qui avait trouvé le cadavre dans la voiture.

  • Est-ce qu’à cette occasion quelqu’un vous a remis un communiqué de presse?, lui demanda Me Ducros.
  • Oui, une personne qui s’est identifiée comme étant Michel St-Louis du poste CKAC Télémédia Québec m’a remis effectivement un communiqué.

Me Ducros lui présenta le communiqué en question afin de lui permettre de bien l’authentifier. Le document fut déposé en preuve sous la cote P-58.

  • Pourriez-vous lire à monsieur le coroner le texte de ce communiqué?
  • « Face à l’arrogance du gouvernement fédéral et de son valet, Bourassa, face à leur mauvaise foi évidente le FLQ a donc décidé de passer aux actes. Pierre Laporte, ministre du chômage et de l’assimilation, a été exécuté à 18h18 ce soir par la cellule Dieppe Royale 22e. Vous trouverez le corps dans le coffre du Chevrolet vert 9J2420 à la base de St-Hubert. Nous vaincrons. FLQ. Les exploiteurs du peuple du Québec n’ont qu’à bien se tenir ».  … Et, de plus, apparaissait un graphique indiquant où découvrir la voiture en question.
  • Et c’est bien à cet endroit-là que vous avez découvert l’automobile dans laquelle se trouvait le corps de monsieur Laporte?
  • Oui, Votre Seigneurie.

C’est ensuite qu’on appela Francis Simard dans la boîte des témoins.  Dès son apparition, il tenta un coup d’éclat en s’inspirant nettement du discours que Charles De Gaule avait fait à Montréal en juillet 1967, lançant « Vive le FLQ!  Vive le Québec libre! ».  Cette incartade fit aussitôt réagir le coroner Trahan.

  • Une minute s’il vous plaît, lança Trahan. Vous êtes en cour. Si vous voulez, vous allez répondre aux questions qui vont vous être posées, normalement.  Voulez-vous avancer dans la boîte s’il vous plaît?
  • Alors, fit le greffier, mettez la main droite sur l’Évangile…
  • Ah non!, répliqua Simard. D’après ce que je vois, comme l’armée est au Québec je me considère comme prisonnier de guerre. Tout ce que j’ai à donner c’est mon numéro : 42.  Je n’ai pas d’affaire à prêter serment.

Après que Me Ducros lui eut fait dire qu’il avait cinq avocats, dont Robert Lemieux, le greffier demanda à nouveau à Simard de mettre sa main droite sur l’Évangile afin de prêter serment.  Il s’avéra que seul Me Lamarre était présent.

  • Non, non, moi je n’ai pas de serment à faire.
  • Alors, intervint encore le coroner, avant de prendre cette décision-là, est-ce que vous préférez parler à Me Lamarre qui est votre avocat qui est ici présent?
  • Non, non.  Je n’ai pas d’affaire à parler à l’avocat, moi.  La Bible c’est bien que trop sérieux pour moi.  Je ne mettrai jamais la main là-dessus.
  • Peut-être que Me Lamarre pourrait aviser son client de ses droits et de ses obligations, monsieur le coroner, suggéra alors Me Ducros.
  • Ah, mes droits je les connais, répliqua Simard. Puis mes obligations je n’en ai pas. Les seules obligations que j’ai c’est vis-à-vis mes opinions révolutionnaires.
  • Alors, refusez-vous …?, commença le coroner.
  • Puis je les respecte.
  • …monsieur, de …?
  • Ah, je refuse.
  • … de prendre le conseil …?
  • Ah, je n’ai pas besoin de conseils.
  • … que va vous donner votre avocat, Me Lamarre?
  • Bien, je vous dis, la seule chose que je peux prendre c’est mon opinion révolutionnaire. Et, là-dessus, je n’ai pas d’affaire à prêter serment.  Je n’ai rien à dire icitte.  Absolument rien.
  • Alors, là, ce matin vous ne voulez rien dire?
  • Ah, pas rien que ce matin. Je n’ai rien à dire.
  • Très bien, monsieur. Retirez-vous.
  • Vivre le Québec libre! Vive le FLQ!
  • Vous m’impressionnez énormément, lança finalement Me Ducros.
Paul Rose

Le coroner se doutait-il que les complices de Simard agiraient de la même façon?  Quoi qu’il en soit, il se devait tout de même de laisser Me Ducros appeler le prochain témoin, Jacques Rose. En dépit de ce spectacle pathétique, il fallait laisser la chance au coureur.

Contrairement à son camarade, Jacques déposa sa main droite sur la Bible et jura de dire toute la vérité.  Mais lorsque le greffier lui demanda son nom, on eut droit à une autre boutade.

  • Votre nom?
  • En tant que prisonnier de guerre vous savez à quoi vous en tenir, je pense.
  • Voulez-vous donner votre nom, monsieur Rose, s’il vous plaît?, intervint Me Ducros.
  • Alors, quel est votre nom, monsieur Rose?, questionna le coroner.
  • Pardon?
  • Quel est votre nom?
  • Selon la Convention de Genève…
  • Je veux simplement, monsieur, je vous pose une question. Vous êtes un homme intelligent, je vous pose une question, je voudrais purement et simplement savoir votre nom.  Ce n’est pas un discours que je vous demande.  Je vous demande votre nom?
  • Regardez dans la bureaucratie, là, c’est marqué 54. Mon nom, mon pedigree…
  • Je vous demande …?
  • … au complet.
  • Je ne veux pas discuter longtemps avec vous.
  • Ah, moi non plus.
  • Je veux savoir si vous voulez donner votre nom ou pas le donner?

Me Ducros lui demanda ensuite s’il avait un avocat et Rose répliqua : « j’informe la Cour que j’ai fait appel à monsieur, Me Lemieux, l’honorable Me Lemieux, un gars honnête et humain avant tout ».

  • C’est Me Lemieux qui est votre avocat?
  • J’en fais, j’en fais la demande.

Après quelques courtes tergiversations, Me Ducros se montra direct dans une question.

  • Monsieur Rose, est-ce que je peux vous poser une question : qui a tué monsieur Pierre Laporte?
  • Ah, vous êtes un … oui, ça, remarquez que je n’ai pas à répondre.
  • Vous n’avez pas à répondre?
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de répondre là-dessus.
  • Alors, intervint encore le coroner Trahan, vous avez l’intention bien solide de ne pas vouloir parler ici aujourd’hui, répondre aux questions qui vont vous être posées?
  • Je demande à la Cour, là, la réouverture de l’enquête Turcot en 65…
  • On y verra après, répliqua Me Ducros.
  • … sur la mort de sept travailleurs du Québec qui ont été tués comme le caporal Dumas, de la même façon, par les gros millionnaires, les gros big shots.
  • Excusez une seconde, fit le coroner. Je ne crois pas que ça soit nécessaire aujourd’hui de faire des déclarations sur l’enquête Turcot.
  • Non, mais les enquêtes réouvertes ça dérange bien du monde.
  • On va finir celle-là, suggéra Me Ducros.
  • Surtout celle-là. Je pense que vous étiez impliqué là-dedans aussi.
  • Juste une seconde, monsieur, fit le coroner. Tout ce que je peux dire ce matin – et je le dis avec fermeté et courage – …
  • Ah, moi aussi, moi aussi.
  • Une seconde, s’il vous plaît, monsieur. La politesse ça existe en tous lieux et toujours.
  • Puis, ça, j’espère …
  • Je vous demande, monsieur, de vous taire!
  • J’espère que la Cour va être polie envers les accusés.
  • Voulez-vous vous taire une seconde!? C’est moi qui parle. Tout à l’heure on vous donnera la chance de parler. Sur l’échangeur Turcot, monsieur, j’invite – ce matin je n’en aurais pas parlé si vous n’en aviez pas parlé – j’invite le journaliste de Québec-Presse qui a écrit le petit article dimanche à venir …
  • Ah, on a déjà écrit là-dessus?
  • … à venir me voir…
  • Ça promet!
  • … à venir me voir puis je vais lui montrer, moi, qu’il était complètement dans l’erreur et qu’il s’adresse également à monsieur Giroux qui était un des chefs de la CSN à ce moment-là et qui a fait une déclaration à l’effet que c’était l’enquête la plus complète qui ne s’était jamais faite dans le Québec.
  • Ah, et de loin, et de loin. Ce n’est pas à cause de votre obscurantisme qu’il y a eu non-lieu sur cette cause.
  • C’est fini, fini, monsieur.
  • Sur cette enquête et probablement celle de Dumas.
  • Sur ce sujet-là, monsieur, c’est fini. Tout ce que je veux savoir de vous : voulez-vous rendre témoignage oui ou non, aujourd’hui?
  • D’après moi, vous faites partie de la crème verte qu’on appelle la pègre, la pègre gouvernementale.
  • Voulez-vous, monsieur, rendre témoignage aujourd’hui?
  • Je ne suis pas impoli, moi.
Jacques Rose

Sur ces réponses incorrigibles et presque incohérentes, le coroner demanda à ce qu’on escorte Jacques Rose hors de la salle.  Et tout comme Simard, celui-ci se laissa aller à son arrogance en lançant : « Vive les Québécois!  Vive les gars de Lapalme!  Vive les travailleurs du Québec! ».  N’en pouvant plus d’entendre ces balivernes, Me Ducros laissa échapper : « faites-moi sortir ça! ».

Le prochain témoin appelé fut Paul Rose. Encore une fois, sa comparution ne fut guère mieux que les autres. Tel un révolutionnaire convaincu et enragé, il déclara dès son entrée : « Le FLQ 70 n’est pas mort.  Vive le FLQ 71, 72 et le FLQ 70! ».  Terriblement patient, le coroner Trahan lui laissa tout de même une chance de présenter un témoignage honnête.  Paul commença par dire que Me Lemieux était son avocat, puis tout bascula à nouveau.

  • Monsieur Rose, commença le coroner avant d’être interrompu.
  • Je m’adresse à la salle, lança le principal suspect.
  • Une seconde, monsieur Rose. J’ai juste une question à vous poser parce que dans la province de Québec il y a encore des règles …
  • Dans le Québec.
  • … des règles à suivre devant les cours de justice. Monsieur Rose, est-ce que vous êtes prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage ce matin?
  • En 1970 …
  • Je vous pose juste une question.
  • En 1970 …
  • Je vous pose une question, monsieur Rose. Êtes-vous prêt à rendre témoignage ou à ne pas rendre témoignage?
  • …on s’est battu contre l’establishement.
  • Alors, s’il vous plaît, voulez-vous sortir monsieur Rose. Je conclus que vous ne voulez pas rendre témoignage.
  • On a visé juste et on a frappé fort.

On fit alors sortir Paul Rose, qui, à l’image de ses deux présumés complices, n’eut pas le temps d’en rajouter, au grand bonheur des membres de la cour du coroner.

  • Alors, monsieur le coroner, fit Me Ducros, vu la coopération de nos trois derniers témoins je demanderais un ajournement.
  • Tout ce que j’ai à dire à ce moment-ci c’est que j’espère que ce ne sont pas les membres du Barreau qui ont conseillé les témoins d’agir de la façon qu’ils viennent d’agir.
  • Moi aussi, monsieur le coroner, fit Me Ducros.

L’enquête fut donc suspendue avant de reprendre un peu plus tard avec le témoin Jacques Gaboury, détective de la Sûreté du Québec.  Il était l’un des policiers ayant participé aux arrestations de Simard et des frères Rose le 28 décembre chez Michel Viger à Saint-Luc.  Il s’était ensuite chargé de conduire Simard jusqu’au quartier général de la SQ à Montréal alors qu’il était accompagné de l’agent Marcel Vigneault. Michel Viger se trouvait également dans le même véhicule.

  • Par la suite, fit Me Ducros, au cours de la soirée, est-ce que vous avez eu l’occasion d’interroger ou de parler avec Francis Simard?
  • Le 28 au soir j’ai interrogé, en compagnie de l’agent Marcel Vigneault, j’ai interrogé Francis Simard.
  • Et est-ce qu’à ce moment-là celui-ci vous a fait certaines déclarations?
  • Exactement, il m’a fait une déclaration.
  • Est-ce qu’il vous a permis de prendre des notes au sujet de ce qu’il vous racontait?
  • Au sujet de ce qu’il racontait l’agent Marcel Vigneault écrivait au fur et à mesure ce qu’il racontait.

Lorsque Me Ducros lui demanda d’authentifier le document de la déclaration, le coroner demanda au témoin s’il avait d’abord, comme la loi l’exige, mis le suspect en garde. Gaboury acquiesça. Ainsi, il jura lui avoir expliqué qu’il n’était pas obligé de parler. Cette déclaration comportait 6 pages.

  • Bon, reprit Me Ducros. Qu’est-ce que monsieur Simard vous a raconté le 28 décembre 1970 à la suite de son arrestation?

Voici l’intégrale de cette déclaration, telle que lue par le détective Gaboury.

« Au mois d’octobre 70 j’ai fait un voyage au Texas », dit Gaboury en faisant lecture de la déclaration de Francis Simard.  « J’étais accompagné de madame Rose, Jacques et Paul Rose de même que la jeune Marie-Claire. Pour le voyage, nous nous sommes servis du véhicule de madame Rose qui est un compact jaune.  C’est en revenant que nous avons appris l’enlèvement de monsieur James Cross.  Nous l’avons appris par radio aux environs de New York, il était tard dans la soirée du 5 octobre 1970.  Sur le chemin du retour, dans un petit magasin aux États-Unis, nous avons acheté des montures de bois servant à modifier les carabines de modèle M-1.  Les deux montures en question coûtèrent environ 30$ chacun.  De plus, nous avons acheté le grillage supérieur au prix de 1.50$.  L’achat s’est fait à l’insu de madame Rose.  À notre arrivée à Montréal, nous nous sommes rendus à la maison de la rue Armstrong.  Madame Rose, mère de Paul et Jacques, est retournée chez elle. Le lendemain, ici à Montréal, j’ai acheté deux mécanismes de M-1 que j’ai montés par la suite. Enfin, suite à l’enlèvement de monsieur Cross par la cellule Libération, nous, la cellule Chénier qui comprend Jacques et Paul Rose, moi-même et Bernard Lortie comme stand-by avons décidé d’enlever Pierre Laporte, et ce pour surseoir la menace d’exécution qui pesait sur monsieur Cross qui n’était pas responsable du malaise québécois et forcer le gouvernement à négocier en enlevant l’une des têtes dirigeantes du parti Libéral, le tout en accord avec la cellule Libération pour garder Cross en vie.  Au moment de l’enlèvement, et à aucun autre moment, nous n’avons fait usage de drogues, calmants ou boissons pour commettre ces actes. Nous étions pleinement conscients de ce que nous faisions et pourquoi nous le faisions.  Le jour de l’enlèvement nous avons téléphoné et vérifié plusieurs fois chez les Laporte.  Finalement, le sachant dehors, nous nous y sommes rendus et là Jacques et Paul Rose de même que Bernard Lortie et moi-même l’avons enlevé. Jacques conduisait l’auto de marque Chevrolet. Bernard était assis sur la banquette avant avec lui tandis que j’étais à l’arrière avec Paul. Sur les lieux, Paul et Bernard sont descendus pendant que je surveillais avec la carabine M-1 par la vitre arrière.  Paul avait l’autre arme.

Par la suite, nous nous sommes dirigés vers la maison de la rue Armstrong.  Le soir du 10 octobre 1970, je me suis rendu chez Francine, elle travaillait de nuit et j’ai couché là quand même.  Les trois autres sont demeurés avec monsieur Laporte.  Le dimanche, soit le lendemain, je suis retourné à la maison et Paul, Jacques et Ben y étaient.  Vers le milieu de la semaine je suis sorti à nouveau pour livrer un communiqué.  C’était une lettre de Pierre Laporte qui n’est jamais parvenue d’ailleurs.  À ce moment-là Paul était sorti et nous ne pouvions pas revenir, il ne pouvait pas revenir parce qu’il était suivi.  À la maison, il y avait toujours Bernard et Jacques.

Durant l’après-midi du vendredi j’étais à la maison de la rue Armstrong avec Jacques Rose et Bernard quand Laporte a brisé une vitre en lançant un oreiller et il a tenté de sauter par la fenêtre.  Il s’est coupé à un poignet de même qu’à la paume de l’autre main et sur l’abdomen. Aux membres, nous lui avons fait des garrots et à l’abdomen un pansement humide.  Il pleurait et voulait qu’on le conduise à l’hôpital.  Il n’en était pas question et nous l’avons installé sur le divan dans le salon.  Un peu plus tard il semblait bien.  Un peu plus tard Bernard est parti pour ne plus revenir.  Quant à Paul il est revenu le même soir.  Le lendemain, soit le samedi, vers 17h30 ou 18h00, tous les trois, Jacques, Paul et moi-même avons étouffé Pierre Laporte avec la chaîne qu’il portait à son cou depuis sa détention. On est trois responsables.  On savait ce qu’on faisait et, politiquement parlant, nous devions le faire et on l’a fait.  Le même soir, Jacques et Paul se sont dirigés vers Wan-Del Aviation pour le … avec le Chevrolet et le corps de Laporte dans le coffre arrière.  J’ai suivi dans l’auto blanche que nous possédions.

Après avoir abandonné l’auto et le corps nous nous sommes dirigés vers la route 3 puis vers Longueuil en passant par le Chemin du Tremblay.  Près de l’aréna Jacques-Cartier j’ai moi-même jeté les carabines M-1 que j’avais mis dans un sac de toile.  J’ai moi-même, j’ai monté moi-même ces armes et je reconnais mon travail sur les armes que vous avez en votre possession.  Par la suite, nous nous sommes rendus à Longueuil où nous avons abandonné l’auto pour nous rendre à Montréal par autobus.  Là, nous nous sommes rendus chez Francine Bélisle qui ignorait tout de cette affaire, de même que ceux qui habitaient avec elle.  Ne voulant pas impliquer personne par mes déclarations en dehors de la cellule je termine ici.

Simard reconnut avoir parlé sans menace ni promesse, mais il refusa de signer sa déclaration. Les deux armes dont il était question se retrouvaient maintenant devant Me Ducros. Elles avaient été modifiées par Simard et retrouvées à l’endroit qu’il avait indiqué.

Gaboury raconta ensuite que le 29 décembre, au lendemain des arrestations, il avait visité un lieu stratégique en compagnie de Simard.

  • Le 29 décembre 1970, soit le lendemain de cette déclaration, Francis Simard nous a accompagné et dirigés pour une visite de reconnaissance des lieux à partir du moment de l’appel téléphonique qui a été placé d’une boîte sur la rive sud à Saint-Lambert en face du 1430 de la rue Saint-Charles, dont le numéro de téléphone de la boîte est 677-0193.
  • Avec qui étiez-vous à ce moment-là?, demanda le coroner.
  • J’étais accompagné de l’agent Marcel Vigneault.
  • Pourriez-vous relater au coroner tous les endroits, tous les lieux qui vous ont été indiqués à l’occasion de cette visite par … Tout ce qui vous a été indiqué par Francis Simard?
  • De ce restaurant qui se nomme le restaurant Mike qui est sur la rue Saint-Charles, Francis Simard nous a demandé de continuer vers, sur la route 3, sur la rue Saint-Charles en direction ouest, de tourner à gauche sur la rue Tiffin et ensuite à droite sur la rue Robitaille et il nous a fait immobiliser en face de la demeure de monsieur Laporte au 725 de la rue Robitaille. Il nous a dit que c’était en face de la maison à l’endroit même où nous étions immobilisés que monsieur Laporte a été vu et enlevé.  De là, ils sont partis en direction ouest, ils ont tourné à gauche sur la rue Mortlake en direction sud.  Ensuite, ils ont tourné encore à gauche sur la rue Smiley en direction est et ensuite à droite sur la rue Tiffin en direction sud puis, en se dirigeant vers Ville LeMoyne ou Saint-Lambert à ce moment-là, ils ont tourné à gauche sur la rue St-Joseph.  Et là Francis Simard nous dit qu’il a débarqué de l’automobile à l’intersection de Saint-Joseph et boulevard Taschereau en face du restaurant Café Doric à 1350 Taschereau, Longueuil.  De cet endroit Francis Simard a quitté les lieux pour revenir à Montréal en allant prendre un taxi de l’autre côté du boulevard Taschereau.  Par la suite, nous nous sommes rendus, accompagné également de Francis Simard et de monsieur Vigneault, en face du 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert.  Après la mort de monsieur Laporte, Francis Simard nous indiqua le chemin qu’ils ont parcouru avec le cadavre de monsieur Laporte dans la valise de l’automobile Chevrolet.  Ils sont partis de cet endroit, Jacques et Paul Rose, Jacques Rose conduisait l’automobile Chevrolet, il était accompagné de Paul Rose.  Et Francis Simard était dans une autre automobile en arrière, une petite automobile Acadian blanc.  Ils sont partis sur la rue Armstrong en direction sud, ils ont traversé le chemin de la Savane, ils sont tournés en direction ouest, soit en direction de Saint-Hubert ou de Longueuil, sur le Chemin de la Savane et au coin ils se sont arrêtés.  L’Acadian blanc conduit par Simard s’est arrêté sur la route pendant que la Chevrolet continuait son trajet en entrant sur le terrain de stationnement de Montreal Flying Club.  Et là Francis Simard a attendu Jacques et Paul Rose qui sont revenus à pied.  Paul Rose a pris le volant de l’automobile Acadian blanc et ils ont, ils sont revenus sur le Chemin de la Savanne, ils ont tourné à droite en direction de Boucherville, ensuite rendu … ils ont emprunté, ils ont tourné à gauche en direction nord sur la rue Montarville en direction de Boucherville encore puis ensuite ils ont emprunté le Chemin de Touraine en tournant à leur gauche pour revenir vers Longueuil.  Ils ont passé au côté du ciné-parc de Boucherville, en arrière du ciné-parc cet quand ils arrivent ils arrivent dans Longueuil par le Chemin du Tremblay.  En passant en face de l’aréna, à environ mille pieds de l’intersection du boulevard Jacques-Cartier et du Chemin Du Tremblay, Francis Simard m’indique approximativement l’endroit où il a jeté les deux carabines M-1 et il nous invite à continuer notre route sur ses indication et il arrive dans Longueuil.  Ils tournent à gauche sur la rue Barthelemy puis ils tournent à droite à une autre intersection sur le Chemin Chambly direction nord et là ils tournent à gauche sur la rue LeMoyne en direction ouest, ils tournent à gauche sur Chateauguay, ils tournent à droite sur la rue Perreault, ils tournent à droite sur d’Iberville et stationnent l’automobile sur cette rue en face du 319.  De là, ils se rendent à pied à une intersection coin Joliette et Lemoyne où ils prennent l’autobus pour revenir à Montréal et se rendre à Queen Mary Road.

Le témoin suivant fut Marcel Vigneault, agent de la SQ, qui corrobora entièrement le témoignage de son collègue Gaboury.  Il ajoutera cependant que Simard avait pris le temps de relire sa déclaration après que Vigneault l’eut écrite.

Finalement, on appela Raymond Bellemare, capitaine à la SQ.  Le 30 décembre, celui-ci s’était rendu à la maison du 3630 rue Armstrong vers 16h30 en compagnie du sergent Sainte-Marie.

  • Ce dernier m’informa qu’il avait reçu une information de Paul Rose à l’effet que dans le grenier ou entre le plafond et la toiture on pourrait trouver deux crosses de fusil-mitrailleur M-1. Et l’endroit pour s’y introduire se trouvait un garde-robe ou placard. Il y avait une ouverture d’à peu près deux pieds carrés.  Je me suis glissé entre la couverture et le plafond et en fait j’ai trouvé les deux crosses de M-1.

Ces deux crosses d’arme à feu furent déposées en preuve sous la cote 59. Le témoignage du capitaine Bellemare permit également de comprendre qu’au sujet du trajet, les déclarations de Lortie et Simard concordaient.

À la fin de cette journée du 4 janvier 1971, le coroner Jacques Trahan livra sa conclusion en ces termes :

  • L’enquête qui se termine avait pour but exclusivement la recherche et l’étude des circonstances qui ont entouré la mort du ministre Pierre Laporte, survenu le ou vers le 17 octobre 1970. Nous sommes satisfaits après avoir entendu les médecins-légistes que monsieur Laporte est décédé d’une mort violente et nous sommes d’opinion que messieurs Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie devraient être tenue criminellement responsables de cette mort.  Conformément aux prescriptions de l’article 448 du Code criminel, nous ordonnons donc que ces personnes soient mises sous garde et conduites, sans délai, devant un juge de paix.  … À l’enquête instituée à Montréal, par moi, coroner du district judiciaire plus haut mentionné, au sujet de la mort de Pierre Laporte, 49 ans, en son vivant domicilié à 725 rue Robitaille, Saint-Hubert, district de Montréal, survenu à Saint-Hubert, district de Montréal, le 17 octobre 1970, et après avoir entendu les témoignages, il appert que la mort de la personne précitée est survenue dans les circonstances suivantes :  la victime a été enlevée et séquestrée, et, selon les constatations d’autopsie, le décès doit être attribué à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  … Le lien était une chaînette scapulaire qui entourait encore le cou de la victime au moment où le corps fut découvert dans la malle d’une voiture automobile, le 17 octobre 1970. Cette enquête établit que la mort est due à un processus d’asphyxie aigüe par strangulation au lien.  Et qu’à mon avis il y [a] eu crime, que les faits qui le constituent sont ceux décrits ci-dessus et que le nom du ou des auteurs présumés sont : Paul Rose, Jacques Rose, Francis Simard et Bernard Lortie.

 

Octobre 70: fin de course pour les fugitifs (34)

Le juge Jacques Trahan dans la cachette ayant abrité les fugitifs Francis Simard, ainsi que les frères Jacques et Paule Rose.

28 décembre 1970

C’est au matin du 28 décembre 1970 que les frères Jacques et Paul Rose, ainsi que Francis Simard, furent arrêtés à Saint-Luc, au 114 du rang Grands Prés. Cette cachette était sous surveillance policière depuis déjà plusieurs jours. Le 6 novembre, les trois fugitifs les plus recherchés au pays avaient échappés aux fouilles grâce à la cachette qu’ils avaient construite dans un placard. Cela n’avait qu’allonger l’attente de leur comparution. Maintenant, ils allaient devoir répondre de leurs actes.

Le propriétaire de la maison de Saint-Luc, Michel Viger, un vendeur d’assurances de Longueuil âgé de 30 ans, a « été forcé de dire où était le repaire après que les agents descendus dans la cave près de la fournaise eurent entendu un toussotement à travers le mur »[1]. Viger aurait déjà été détenu par les policiers en rapport avec la crise sociale.

Le lendemain, 29 décembre, la cour du coroner Jacques Trahan se réunit pour recevoir les journalistes. Trahan remercia les journalistes d’avoir suivi ses dernières recommandations. Il se dit également prêt à reprendre les travaux maintenant. Sur ordre de Me Jacques Ducros, on fit alors entrer Hélène Quesnel et Louise Verreault, toutes deux détenues en lien avec cette enquête.  Me Robert Sacchitelle représentait les intérêts de Louise Verreault. Hélène Quesnel, apparemment accompagnée de sa mère, expliqua avoir demandé les services de Me Mergler mais sans avoir eu de ses nouvelles. Me Ducros se chargea lui-même de le mettre au courant.

  • En attendant que les autres personnes qui doivent comparaître cet après-midi comparaissent, expliqua le coroner, je tiens à inviter les journalistes à se rendre à St-Luc demain après-midi à 14h30 alors que moi-même je me rendrai à cette endroit pour visiter les lieux. La seule chose que je vous demande c’est d’être fidèles au règlement que nous allons établir pour que tout se fasse dans l’ordre. Je suis assuré d’avance de votre coopération et en agissant ainsi nous pourrons travailler dans le bien-être et la paix pour le plus grand bien de la société.

On appela les témoins Robert Dupuis, Claude Larivière et Michel Viger.  Ils étaient tous détenus, eux aussi, en vertu d’un mandat du coroner.  Le juge Trahan les informa qu’ils allaient devoir se présenter aux audiences du 4 janvier 1971.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, nous avons trois nouveaux témoins, Paul Rose, Jacques Rose et François Simard. Paul Rose étant dans le box des accusés. … Est-ce que vous avez un avocat, monsieur Rose?
  • Non, j’ai un conseiller, répliqua Paul Rose.

S’ensuivit alors un échange intéressant. Après que le coroner ait demandé à ce que tout le monde ne parle pas en même temps, il s’ensuivit ceci :

  • Un instant s’il vous plaît, fit le coroner. Alors, vous êtes détenu suivant un mandat que j’ai signé…
  • Ah! Oui, par Choquette, répliqua Paul Rose.
  • Non, c’est moi-même qui l’ai signé.
  • Ha! …
  • Alors, lundi matin, vous vous présenterez devant moi pour la continuation de l’enquête dans l’affaire Laporte, de monsieur Laporte et vous pourrez être appelé comme témoin à ce moment-là. Alors, pour aujourd’hui, c’est la fin.
  • Le show est fini, répliqua Paul Rose. C’est ce que vous voulez dire?
  • Si vous voulez être poli, monsieur, on va être poli avec vous.
  • Ah! Oui.
Michel Viger

Lorsqu’on s’adressa ensuite à Francis Simard pour lui demander s’il avait un avocat, celui-ci répliqua qu’il n’en voulait pas. Quant à Jacques Rose, il répondra « non, ce n’est pas nécessaire, je n’en ai pas fait la demande ».

Me Bernard Mergler s’opposa ensuite à la détention de Clément Roy, affirmant qu’il n’avait toujours pas vu de ses yeux le mandat en vertu duquel on le détenait depuis maintenant huit jours. On le référa alors aux archives parce que ce mandat existait bel et bien.

  • Tout ce que je peux dire sur monsieur Roy, lança Me Ducros, c’est que c’est une des personnes qui a permis à trois témoins importants contre lesquels vous avez émis des mandats le 5 novembre d’échapper à la justice pendant une période de plus de huit jours, pour employer un terme …
  • C’est une affirmation un peu gratuite, rétorqua Me Mergler, vu qu’il n’y a pas d’accusation contre lui.
  • J’en ferai la preuve lundi ou mardi.
  • Alors, intervint le coroner, si vous voulez, nous allons remettre à lundi. Lundi, vous pourrez renouveler votre demande et à ce moment-là nous connaîtrons peut-être plus de faits qui pourront nous aider à rendre une décision…
  • Juste et équitable, compléta Me Mergler.
  • Comme toujours, répliqua le coroner. La séance est levée.

[1] Michel Auger, « Un toussotement a forcé Michel Viger à indiquer le repaire du trio Rose-Simard », La Presse, 29 décembre 1970.

La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

Octobre 70: Lise Rose (33)

         Lise Rose, la sœur des frères Rose, était représentée par Me Gaétan Robert. Avant même que les avocats de la Couronne interrogent la jeune femme de 25 ans, celle-ci sentit le besoin d’intervenir.

  • Si vous permettez, je vais m’asseoir parce que je fais la grève de la faim depuis sept jours avec Lise Balcer.

Un membre de la cour se chargea alors de lui apporter une chaise. Ensuite, Lise dira avoir perdu son appartement depuis qu’elle était détenue et comme adresse elle devait donc fournir celle de ses parents, à savoir le 1360 Beauchamp à Longueuil.

  • Quelle est votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Je suis artiste peintre et je travaille aussi au Ministère du Revenu.

Me Robert demanda ensuite à discuter avec sa cliente. Immédiatement après, Lise Rose reprit la parole.

  • Monsieur le coroner, je demande la parole parce que je voudrais expliquer aux gens qui sont là les raisons qui motivent la grève de la faim.
  • Une minute, mademoiselle, fit le coroner Trahan. Si vous n’avez pas d’objection ici, dans la cour du coroner, c’est le coroner qui établit les règlements qui sont fixés par la loi. Alors là, vous avez droit, je pense bien, votre avocat a dû vous avertir, vous avez le droit de demander la protection de la loi, alors je veux savoir de vous si vous demandez la protection de la loi?
  • Alors, je vous accorde la protection de la loi à condition que vous disiez la vérité, purement la vérité et simplement la vérité.
  • Oui, je suis d’accord.
  • Maintenant, quant aux autres déclarations que vous voulez faire, pour moi ça ne regarde absolument pas l’enquête que j’ai à faire. Alors, je ne suis pas ici pour entendre des discours pour me dire pourquoi vous faites la grève de la faim, pourquoi vous faites ci et pourquoi vous faites cela. Vous êtes ici purement et simplement pour répondre aux questions qui vont vous être posées et si des questions qui vous sont posées ne sont pas légales, vous avez votre avocat Me Robert qui s’y objectera et moi je déciderai si l’objection est bien fondée ou mal fondée.
  • Alors, si je comprends bien, vous ne me donnez pas le droit de parole, vous ne me donnez pas le droit d’expliquer à ces gens pourquoi je fais la grève de la faim, c’est-à-dire pour aller à Tanguay?
  • Je viens de vous dire mademoiselle, que moi je ne suis pas ici pour entendre ces doléances-là, les doléances que vous avez à prononcer ça devrait être adressé à d’autres personnes que moi. Quand même que vous le diriez à moi je ne peux rien faire, moi, je suis ici purement et simplement pour entendre votre témoignage se rapportant à l’enquête que j’ai à mener. Alors, par après, si vous voulez faire des doléances à qui de droit, vous les ferez par les canaux ordinaires que vous indiquera votre avocat.
  • Je voudrais expliquer les conditions de détention que l’on a ici, s’entêta-t-elle.
  • Mademoiselle, je sais que …
  • Vous ne les connaissez pas, certain.
  • Il y a bien des choses, vous avez un ombudsman, vous avez tout ce qu’il faut dans la province …
  • Je ne veux pas que ça prenne un an, je veux le dire tout de suite.
  • Pour faire valoir vos droits, alors si vous le voulez on va procéder immédiatement avec la cause.

Ce fut alors à Me Jacques Ducros d’interroger la sœur des frères Rose.  Mais là encore, on frappa un mur.

  • Alors, mademoiselle Rose, si je comprends bien, vous êtes la sœur de Paul et de Jacques Rose?
  • Première chose, je refuse de témoigner.
  • Vous refusez de témoigner pour quelle raison?
  • Je vais vous donner mes raisons que j’ai écrites pour ne pas en oublier aucune parce que je considère qu’il est nécessaire que je proteste contre la discrimination et l’injustice qu’il y a eu à mon égard comme à l’égard de d’autres personnes et voici ces injustices.
  • Ce n’est pas cela que vous demande, fit me Ducros.
  • Je vais vous les donner : les brutalités de la part des policiers enquêteurs…
  • Mademoiselle…
  • Ils m’ont battue à plusieurs reprises …
  • Mademoiselle…
  • Qui m’ont déshabillée complètement nue …
  • Mademoiselle, je vous demande …
  • L’isolement pendant plus de 22 jours…
  • Un instant, intervint le coroner.
  • La grève de la faim j’ai été obligé de la faire pendant neuf jours pour protester contre ces brutalités et …
  • Mademoiselle Rose …, tenta Me Ducros.
  • Le fait que le 19 octobre je me considère comme kidnappée par l’état policier et le fait que par la suite on a créé de toutes pièces un acte d’accusation afin de légitimer les sept à l’occasion … pour les poursuivre indéfiniment …
  • Mademoiselle …, tenta encore Me Ducros.
  • Et le fait qu’on est ici dans des conditions impossibles à vivre en faisant de la cellule 23 heures et demi sur 24 … La nourriture inmangeable, le froid, présentement j’ai mon manteau, il fait assez froid dans ma cellule, la chaleur pendant certains jour aussi …
  • Mademoiselle, fit le coroner, si vous voulez, je vous ai indiqué tout à l’heure l’endroit où vous pouviez …
  • Je tiens à le dire présentement et …
  • Tout ce que je veux savoir …
  • Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici.
  • Je veux savoir de vous, mademoiselle, purement et simplement si vous voulez rendre témoignage?
  • J’ai répondu à cette question : je refuse de témoigner pour protester contre la discrimination, les brutalités et les injustices que j’ai subies depuis que je suis ici.
  • Mademoiselle Rose, fit Me Ducros, je vous repose la question : est-ce que vous êtes la sœur de Paul et Jacques Rose?
  • Je n’ai rien à vous répondre.
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de témoigner, point final.
  • Monsieur le coroner, je fais une motion pour outrage au tribunal.
  • Mademoiselle, fit le coroner en se tournant à nouveau vers Mlle Rose, est-ce que vous avez des motifs sérieux pour refuser de répondre?
  • Je viens de vous les nommer, monsieur le coroner.
  • À part ceux que vous venez de donner?
  • Je pense que c’est un motif sérieux quand un être humain est dans des conditions comme je vis présentement de protester avec les moyens qu’il a, je n’ai pas d’autres moyen pour protester que de refuser de témoigner et de faire la grève de la faim… C’est ce que je fais depuis sept jours avec Lise Balcer.
  • Mademoiselle, moi je n’ai que les moyens que j’ai à ma disposition également, moi c’est de suivre la loi et je vous déclare en mépris de Cour et également comme j’ai dit tout à l’heure je vais remettre la sentence à mardi prochain.
  • Je voudrais spécifier encore les descentes de perquisition dans ma cellule de même que dans celle de Lise Balcer. On m’a enlevé mes écrits et ceux de Lise Balcer, c’est-à-dire des poèmes de même qu’une pièce de théâtre qu’elle était après écrire.
  • S’il vous plaît, soupira le coroner, voulez-vous faire sortir le témoin?
  • Je n’ai rien d’autre à dire sauf que mes sœurs et mes frères Paul et Jacques, je vous aime.

Finalement, par mégarde, le témoin venait de répondre à une question à laquelle elle s’était refusée un peu plus tôt. En effet, Lise Rose venait d’avouer qu’elle était bien la sœur des frères Rose.

Sur ce, Me Robert s’opposa à son expulsion, mais le coroner le réprimanda plutôt pour lui rappeler qu’il aurait dû mieux conseiller sa cliente.  Me Robert expliqua avoir informé Lise de toute la situation, ce qui laisse entendre qu’elle avait agis de son propre chef.

Lorsque Me Robert reprit le sujet de la demande de transfert  de sa cliente vers la prison Tanguay pour femmes, le coroner dut lui expliquer qu’il n’avait qu’un rôle de coroner et que ce genre de demande ne relevait pas de ses compétences. Après un léger cafouillage entre les avocats, le coroner Jacques Trahan se sentit obligé d’apporter, encore une fois, certaines précisions.

  • Voulez-vous, s’il vous plaît, messieurs, vous conduire tous et chacun comme si nous étions dans une cour de justice purement et simplement, pas pour ma personne mais pour ce que je représente. Moi ici, je représente la Loi, pas d’autre chose. Alors, je vous demanderais de vous servir des termes et des tons de voix nécessaires pour pareille séance. Moi, vous comprenez Me Robert, j’ai un rôle ici à remplir comme coroner, je n’ai pas d’autre chose que cela à remplir, ce n’est pas moi qui est l’exécuteur des règlements des prisons de la ville ou de la province, vous avez des endroits pour porter plainte, si vous avez des plaintes à porter, alors …
  • Les plaintes sont portées, on n’a pas été écouté, répliqua Me Robert. Ça prend trois mois, son procès sera passé lorsque l’on aura l’audition de l’ombudsman.
  • J’ai vu des rapports, monsieur, où l’ombudsman a agi plus vite que cela, plus vite que ce que vous venez de dire, alors je vous conseille fortement de prendre les moyens légaux à votre disposition et je suis certain que l’on vous écoutera et que justice sera rendue pour tout le monde. Moi, je ne peux pas aller plus loin que cela, c’est bien malheureux, c’est mon rôle, je suis obligé de suivre la loi alors … si tout le monde avait suivi la loi peut-être que l’on ne serait pas ici en tous les cas. … De toute façon, on va attendre la fin pour le décider, alors j’ajourne à mardi prochain, à moins que vous ayez d’autres témoins à faire entendre.
  • Alors, à mardi prochain à 10h00 du matin, mardi le 1er décembre.
  • Je tiens à dire que j’ai été battue à plusieurs reprises et déshabillée complètement nue par les policiers enquêteurs, intervint encore Lise Rose.

Cette fois, personne ne lui prêta attention.