Une association qui se termine dans le sang


Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

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Du nouveau dans l’affaire Huard


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Première photo de Florence Green à être publiée.  Florence a accepté de quitter l’Angleterre en 1945 pour venir s’installer avec son mari, Lionel Huard, au Québec.  Peu après, elle devait cependant mourir dans des circonstances qui demeurent étranges.  (photo: gracieuseté de Julie Woollaston)

            Cette semaine, c’est une lectrice de l’Angleterre qui nous permet d’en apprendre davantage sur un dossier traité l’an dernier.  Revenons d’abord sur les faits entourant l’affaire Huard.

Le 24 avril 2016, Historiquement Logique publiait un article afin de résumer ce dossier criminel qui demeure un mystère peu connu de notre patrimoine historique et judiciaire.  Pour mieux comprendre ce qui suit, je vous invite d’ailleurs à le lire ou le relire en consultant le lien suivant : https://historiquementlogique.com/2016/04/24/laffaire-huard-meurtre-non-resolu-ou-mort-accidentelle/

Un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale qui revient au pays avec une jeune épouse d’origine anglaise, c’est déjà peu banal.  Qu’il l’emmène ensuite vivre dans un taudis d’une région aussi isolée que L’Anse-aux-Bouleaux, près de Baie-Trinité sur la Côte Nord, c’est encore moins banal.

            Le comble, c’est le jour où, le 9 mai 1948, Lionel Huard décide d’aller faire une balade en canot avec sa tendre moitié.  Le soleil brille de tous ses feux mais la journée est très venteuse.  De cette balade, Lionel devait en revenir seul.  La première enquête de coroner, qui examinera le corps de Florence Mary Green, cette épouse ramenée du Royaume Uni, déterminera qu’il s’agit d’un malheureux accident.  C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Lionel.

Toutefois, un détective du nom de Bouchard mettra son nez dans l’affaire.  En interrogeant une voisine, Mariette Tremblay, il découvre que cette jeune femme avait une liaison avec Huard.  C’est du moins ce qu’elle prétend.  Avec un mobile en poche, la justice se mit en branle et une seconde enquête de coroner fut mise sur pied.  La conclusion s’avéra différente.  Cette fois, on parlait de meurtre.

            Un premier procès tenu à La Malbaie condamnera Lionel Huard à la pendaison, mais un second l’acquittera complètement.  Mariette Tremblay avait apparemment imaginé sa liaison.

Ces deux verdicts laissent à l’Histoire deux possibilités diamétralement opposées pour expliquer la mort de Florence Green.  Dans un premier temps, selon les coroners, on passa de l’accident au meurtre.  Puis, la justice fit le contraire, passant du meurtre pour revenir à l’accident.  Officiellement, on est tenu de respecter le dernier verdict, mais force est d’admettre qu’il subsistera toujours une grande part de mystère sur cette affaire.

            Pour mon article d’avril 2016, j’avais réussi à retracer Lionel Huard, décédé le 3 mars 1980 à Montréal.  Il s’était remarié avec une certaine Jeannine Courtemanche en 1964.

            Mais voilà que cette semaine j’eus l’agréable surprise de recevoir un courriel de Julie Woollaston, qui se dit être la petite-fille de Florence Green.  Il faut comprendre que Florence, avant de venir s’installer au Québec avec Huard, avait déjà eu un fils en Angleterre, le père de Julie.  Or, celle-ci a trouvé mon article sur le Web.  Sans pouvoir le traduire, elle me demandait gentiment de lui en faire un résumé, ce que je fis en répondant à son courriel.  Au passage, je profitai de l’occasion pour lui demander si, par hasard, elle possédait des photos de Florence.  Car, soulignons-le, le dossier judiciaire ne comporte souvent aucune photo.  Ce qui est malheureux quand on veut aussi redonner la parole aux victimes.

            Quelle ne fut pas ma surprise lorsque dans son courriel suivant elle m’envoya quelques photos, dont celle qui accompagne le présent article.  On découvre alors que Florence était une très jolie jeune femme qui a certainement éprouvé une grande passion pour accepter de suivre son Lionel dans ce taudis de la région de Baie Trinité.

            Ce que me raconte ensuite Julie Woollaston, c’est que son père, toujours vivant, ne garde aucun souvenir de sa mère car celle-ci avait quitté trop tôt.  Il n’était alors qu’un très jeune enfant.  Toutefois, on apprend que Florence serait née à Thornaby-on-Tees en 1922.  Elle avait trois frères et trois sœurs.  Tous ses frères se sont battus au cours de la Seconde Guerre Mondiale, dont deux à Dunkerque.

C’est en 1942 que Florence donna naissance à un fils, le père de Julie.  On imagine qu’elle fit la rencontre de Lionel Huard peu de temps après puisqu’elle l’aurait épousé en 1943 à l’église St Patrick de Thornaby[1].  Le couple eut ensuite deux filles : Eileen Huard en 1944 et Pauline Huard en 1945.  Peu après, la petite famille, sans doute heureuse que la guerre se termine enfin, quitta l’Angleterre à partir des quais de Liverpool pour venir s’établir sur la Côte Nord, au Québec.

            Muni de ces nouvelles informations, il m’a ensuite été possible de retracer le fait que Pauline Huard a épousé Réal Dubois en 1977.  Selon le registre de l’état civil, on y voit que Lionel y est inscrit comme témoin.  Florence Green est inscrite comme mère de la mariée, mais on y indique bien qu’elle est décédée.  Selon cet acte, toutefois, elle serait née le 9 septembre 1925 en Angleterre.

Pauline est également née en Angleterre, le 12 août 1945.  À l’Époque du mariage, Réal Dubois habitait au 3752 rue Masson à Montréal, alors que Lionel Huard résidait au 3660 rue Masson.  Peut-on imaginer que si Pauline habitait encore avec son père elle serait tombée amoureuse d’un voisin?

Les recherches se poursuivent, car le père de Julie Woollaston aimerait bien pouvoir retracer ses deux demi-sœurs.  Si vous pouvez nous aider à retracer Pauline et Eileen Huard, écrivez-moi en privé au courriel suivant : eric.veillette@hotmail.ca

Un merci tout spécial à Julie Woollaston, sans qui cet article n’aurait pas été possible.

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L’acte de mariage de Pauline Huard, la fille de Lionel Huard et de Florence Green.

[1] Pour voir des photos de l’église St Patrick de Thornaby, je vous invite à consulter le lien suivant : http://www.flickriver.com/photos/bolckow/sets/72157632434563656/

Ce 21 janvier 1975


 

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Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975

France Alain: le Dr Gian Franco Cavallo


ScreenHunter_577 Mar. 31 20.5412 mars 1986

Dans l’après-midi du 12 mars, Me Robert Parrot appela le témoin suivant, à savoir le Dr Gian Franco Cavallo.  À 35 ans, celui-ci travaillait à l’Institut médico-légal de Montréal au 1701 rue Parthenais en tant que chimiste professionnel attaché à la section balistique depuis février 1977.  Me Parrot expliqua alors que la police de Sainte-Foy lui avait remis les fameuses bourres trouvées par l’agent Trottier.  En lui remettant ces pièces à conviction en main, il lui demanda d’identifier les bourres.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, c’est la pièce 82-3449, soit un sac en polythène, que nous avons reçu le 28 octobre 1982 de la part du détective Ghyslain Fortin, Sûreté Municipale de Sainte-Foy. Les expertises ont été faites par monsieur Yvon Thériault[1], qui était le responsable de la section à ce moment-là, il est en retraite.  Alors, normalement, il y a une personne maintenant au Laboratoire, c’est-à-dire moi, qui le remplace et qui vient aussi témoigner en son nom.

Une intervention de Me Corriveau permit de comprendre que le rapport initial avait été signé par Thériault.  C’est à ce moment qu’on eut droit à une première prise de bec permettant de démontrer qu’il y avait une certaine tension dans la salle d’audience.  Au moment de parler de copie de ce rapport d’expertise, sans qu’on puisse évidemment savoir ce qui avait pu se produire précisément hors des paroles immortalisées dans les transcriptions, le coroner Trahan intervint en ces termes :

  • J’avais tout compris ça, moi, monsieur Corriveau. C’est ce qu’il a bien expliqué.  Il dit que monsieur, qui a fait les expertises, est à sa retraite et que lui venait ici – il le remplaçait puis il vient ici avec le rapport de monsieur en question qui est à sa retraite.  Alors, choquez-vous pas, monsieur Corriveau.
  • Pardon?, répondit Me Corriveau.
  • Choquez-vous pas, répéta Me Trahan, on va se comprendre, c’est ce qu’il a dit.
  • Mais qui … qui a indiqué le mot …?
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • … Choqué! Ce n’est pas moi.
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • Je ne suis pas choqué. Écoutez donc, j’espère que … on vient de commencer l’enquête, votre Seigneurie.
  • Comment êtes-vous quand vous êtes choqué?
  • … Si on va s’endurer pour quelques semaines, je pense qu’on serait mieux de …
  • Non, non, mais j’ai juste dit ça, choquez-vous pas.
  • Alors, pourquoi insinuer que j’étais choqué?
  • Mais là, l’êtes-vous?
  • Pas du tout. Je veux tout simplement qu’on procède d’une façon légale, c’est tout.

Bref, on aura compris le climat qui venait de s’installer et qui peut laisser croire que Me Corriveau partait avec une longueur de retard.  On ne pourra sans doute jamais comprendre l’origine de ces tensions ou préjugés envers tous et chacun, mais il semblait effectivement régner un climat étrange dans cette Cour alors qu’il ne s’agissait même pas encore d’un procès.

Le coroner alla ensuite jusqu’à demander à Me Corriveau s’il exigeait la présence de Thériault, l’auteur du rapport, mais l’avocat de Benoît Proulx répondit que non.  Ce n’est qu’ensuite que Me Parrot put reprendre son interrogatoire de l’expert en balistique afin de connaître les conclusions de Thériault quant à l’analyse de ces deux bourres retrouvées dans la rue, à la désormais célèbre intersection.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, ces bourres sont deux types de bourres; bourre protectrice et bourre séparatrice, proviennent de cartouches de marque IVI ou CIL. Alors, c’est exactement la même chose car CIL a vendu son usine à IVI, Industries Valcartier, qui est ici au nord de Québec.
  • Voulez-vous expliquer, monsieur Cavallo, les bourres se trouvent comment dans une … On retrouve ça à quel endroit dans une cartouche de calibre .12?
  • À l’intérieur de la cartouche. Alors, une bourre s’appelle protectrice car elle contient tous les plombs.  Et la bourre séparatrice sépare les plombs de la poudre, tout simplement.  À ce moment-là, lorsqu’on fait feu, la poudre propulse à l’extérieur les bourres et les plombs.

Pour fin de démonstrations, Me Parrot lui présenta une cartouche de calibre .12.  Le Dr Cavallo expliqua qu’il faudrait défaire cette cartouches pour voir les bourres et que dans cette marque on en retrouvait deux.

  • Il y en a deux, dit-il. Une en haut, la bourre qui s’appelle protectrice, puis une au centre, la bourre séparatrice.

Ces bourres étaient évidemment expulsées au moment de la mise à feu et pouvaient franchir une distance jusqu’à une moyenne de 35 pieds, selon le témoin.

  • Qu’est-ce qui fait en sorte que les bourres se retrouvent à 35 pieds ou à 5 pieds?
  • Elles vont toujours se retrouver à 35 pieds. Disons que la distance à partir de laquelle on peut les retrouver est de 35 pieds.  On peut les retrouver, par contre, à l’intérieur d’un cadavre parce qu’elles peuvent pénétrer à l’intérieur d’un cadavre, à ce moment-là vous avez une distance inférieure.  S’il y a quelque chose qui les arrête, elles n’iront pas à 35 pieds.  Mais s’il n’y a rien qui va les arrêter, elles vont continuer jusqu’à 35, 40 pieds.

L’expert ajouta que les vêtements pouvaient cependant empêcher que les bourres pénètrent dans un corps.

  • À l’égard du rapport de monsieur Thériault, est-ce qu’il peut déterminer, suivant le rapport qu’il a fait, quelle était la distance qui séparait celui qui tenait l’arme de la victime?
  • D’après la pièce numéro 82-34946, sans doute un sac de polythène contenant les vêtements de la victime, il appert que sur un manteau noir, d’imitation de fourrure de mouton, aucune trace de poudre n’a été observée [le manteau de France Alain]. Par contre, la dispersion des plombs, c’est-à-dire le trou que les plombs ont fait en pénétrant dans le manteau, est de 2 pouces et demi.  Alors, si on se fie à cette dispersion des plombs, la distance entre la bouche de l’arme à feu et le manteau est entre 6 et 15 pieds, dépendant du fusil qui a été utilisé.  Si le fusil était tronçonné, cela nous amène à 6 pieds.  Si le fusil n’était pas tronçonné, cela nous amène à 15 pieds.

Pour plus de détails, Cavallo expliqua ensuite qu’il s’agissait d’une cartouche IVI fabriquée par Les Industries Valcartier, de calibre .12 et de marque Imperial.  La grosseur de plomb était du BB.  La cartouche fut ainsi déposée sous la cote C-4.  Et Cavallo continua ses explications pour préciser ce que représentaient, dans le calibre .12, une balle unique, communément appelé slug, et les différentes grosseurs de plombs.  On passait ensuite au SG, ou chevrotine (buckshot), et puis le BB.

Thériault ne pouvait témoigner car il était maintenant à sa retraite.  Sans même tenir compte de son rapport, Cavallo reconnut aisément ces bourres comme des pièces faisant partie de cartouches de marques CIL ou IVI.

  • En regardant les plombs (C-46), on peut en conclure qu’il s’agissait de cartouches de calibre .12?
  • Tout ce qu’on peut dire, monsieur le coroner, c’est que ce sont des plombs de type BB ou de grosseur BB.  Mais les plombs BB se retrouvent dans d’autres calibres que le .12 : dans le calibre 16, dans le calibre .28 et .410 aussi.

Lorsque Me Parrot lui demanda combien de plombs BB pouvait contenir une telle cartouche, Cavallo répondit en citant le rapport de Thériault, qui avait noté la présence de 64 plombs.  Il fut cependant incapable de dire précisément combien de plombs on avait retiré de la victime et envoyés pour fin d’analyses auprès de l’Institut médico-légal.  Cavallo dit qu’il faudrait alors les compter dans le contenant déposé en preuve.  « De toute façon, les pathologistes ne recueillent jamais tous les plombs », dit-il.

Il fut ensuite question d’un sac poubelle que lui avait remis l’enquêteur Fortin, codifié comme pièce 84-20125.  Cavallo dira que cette pièce à conviction lui avait été apportée le 6 mai 1985 par le détective John Tardif de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy.

  • C’est un sac de polythène vert, dit Cavallo. La grandeur de ce sac est de 36 pouces par 52.  Il est ouvert aux deux bouts et un des bouts est déchiqueté, ici.

Ce sac fut déposé sous la cote C-48.  Cavallo expliqua alors que la question que la police se posait à l’époque était de savoir si cette déchirure avait été produite par une décharge d’arme à feu, laissant entendre que le sac recouvrait l’arme du crime au moment du tir.

  • L’analyse chimique des lèvres n’a pas révélé la présence des éléments normalement rencontrés, les éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Par contre, la déchirure est compatible avec un coup de feu.  Nous avons fait des tests au laboratoire avec un sac semblable.  Nous avons tenu un fusil à l’intérieur du sac et nous avons tiré un coup de feu et nous remarquons le même type de déchirure ou des déchirures semblables.

Il faut savoir à ce stade que selon la théorie de la police, l’assassin aurait dissimulé son fusil de chasse dans un sac poubelle, probablement pour le cacher lors de ses déplacements dans ce quartier étudiant.

  • Maintenant, monsieur Cavallo, on vous a demandé au cours du mois de décembre 1985 d’expertiser une arme de calibre .12?
  • C’est exact. Le 17 janvier 1986, le policier Michel Gauvin de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy me remettait la pièce portant le numéro d’étiquette A-48789, un fusil de marque Cooey.

Me Parrot lui présenta alors un fusil, que Cavallo, en l’ouvrant pour vérifier qu’il était bien déchargé, reconnut comme étant l’arme qu’on lui avait demandé d’examiner.  C’était un fusil de chasse qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois et dont le numéro de série était 63642.  La marque était Cooey et le modèle 84.  Le canon de l’arme avait une longueur de 760 mm.  La longueur totale de l’arme était de 1,168 m.  Évidemment, il confirma que cette arme pouvait être dissimulée dans un sac semblable à celui dont il venait d’être question.

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Fusil Cooey Model 84 de calibre .12, identique à celui qui a enlevé la vie à France Alain en 1982 (photo: http://www.gunsamerica.com)

 

Afin de démontrer la facilité avec laquelle cette arme pouvait être démontée en pièce, Cavallo le fit devant les yeux de Me Parrot et du coroner en moins de quelques secondes.  La démonstration laissait donc entendre qu’il avait aussi été possible de la démonter de cette façon afin de mieux la dissimuler durant un transport quelconque.

Lorsqu’on lui demanda si le fût de l’arme était seulement une pièce décorative, Cavallo s’empressa de répondre qu’il avait son utilité car après plusieurs tirs le canon pouvait devenir chaud et qu’ainsi le fût servait à protéger la main passive du tireur.

Ce fut alors que le coroner demanda à Me Parrot de tenter de mettre l’arme dans le sac déposé sous la cote C-48, sans doute pour vérifier si la théorie tenait la route.  Me Parrot demanda alors au témoin de tenter la chose.

  • Alors, fit Cavallo, évidemment, ça dépasse ici mais, si vous refermez le sac, il n’y a pas de problème. Vous avez un jeu, et l’arme, à l’intérieur …
  • C’est votre témoin.

Me Parrot produisit alors le rapport d’Yvon Thériault sous la cote C-51 et ce fut ensuite que Me Corriveau s’approcha de l’expert afin de le contre-interroger.

  • Alors, monsieur Cavallo, dans le rapport de monsieur Thériault, on voit qu’il indique ceci : « ces bourres se retrouvent dans les cartouches de marque CIL ou IVL ».
  • IVI, le corrigea Cavallo.
  • Est-ce qu’on peut retrouver ces bourres dans d’autres marques?
  • Typiquement, ces bourres-là sont retrouvées au Québec dans les cartouches de marque CIL et IVI seulement.
  • Mais est-ce qu’on peut retrouver dans d’autres?
  • Il serait possible qu’en Europe, quelque part, il y ait une fabrique qui utilise exactement la même bourre et je ne connais pas cette usine et ni monsieur Thériault ne connaîtrait pas cette usine. Mais il est possible, c’est un fait.
  • Il est possible qu’on peut [puisse] en retrouver, n’est-ce pas?
  • Il est possible, c’est exact.
  • Mais à votre connaissance?, intervint le coroner.
  • On les retrouve seulement …
  • Seulement que dans CIL …
  • … dans ces deux marques?
  • C’est exact.
  • Mais ça, reprit Me Corriveau, c’est votre connaissance…
  • Qui, enfin, est la même marque parce que IVI a acheté l’usine ou – pas l’usine mais l’équipement pour produire ces bourres de la compagnie CIL.
  • Mais vous avez admis qu’on peut le retrouver ailleurs?
  • Monsieur Corriveau, intervint encore le coroner, vous avez posé votre question. On a eu la réponse puis on comprend, puis c’est suffisant.
  • Non, fit Me Corriveau. Écoutez donc …
  • Il a dit que tout est possible sur la terre, vous le savez, puis il l’a dit que c’était possible. Mais lui, il donne ce qu’il pense puis ce que monsieur Thériault pense.  Alors c’est suffisant, monsieur Corriveau.

Sans trop qu’on sache pourquoi, un débat venait de s’entamer entre le coroner et l’avocat de Benoît Proulx, au point où on pourrait y voir un abus inexpliqué de la part du coroner.  D’ailleurs, il parut curieux que le coroner déclare que Cavallo pouvait parler au nom de Thériault.  Pourtant, on sait que la justice ne peut prendre en considération la pensée d’une personne qui ne vient même pas témoigner sous serment devant elle.

Et ce n’était que le début.  Le coroner n’en avait pas terminé avec Me Corriveau.

  • La loi dit que vous pouvez [poser] des questions pertinentes, reprit le coroner, vous les avez posées …
  • Oui, fit Me Corriveau.
  • Elle était très pertinente votre question et c’est assez.
  • Alors, quand vous avez regardé le sac d’ordures, reprit Me Corriveau en se tournant vers le témoin, vous êtes chimiste, je pense, hein?
  • C’est exact, fit Cavallo.
  • Est-ce que vous l’avez analysé au point de vue de trouver une substance quelconque qui peut provenir d’une cartouche ou …
  • Si on se réfère à mon rapport du 28 juin 1985, que j’ai moi-même signé cette fois-ci, je dis que l’analyse chimique des lèvres, le sac déchiqueté, les lèvres déchiquetées, n’a pas révélé, n’a pas révélé la présence des éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Donc, je n’ai pas retrouvé d’éléments métalliques comme le plomb, comme l’antimoine, comme le baryum, et je n’ai pas retrouvé de grains de poudre, d’accord.  Alors, je n’ai pas retrouvé d’éléments chimiques.  Par contre, ce que je dis, c’est que la déchirure est compatible avec un coup de feu, c’est-à-dire qu’elle a les mêmes marques semblables que si on avait tiré un coup de feu.  C’est tout ce que je peux dire.  Je ne dis pas que c’est un coup de feu qui l’a fait, je dis que c’est compatible avec un coup de feu …
  • Juste compatible?
  • … et c’est exactement ce que j’ai dit, compatible. Tout est possible sur terre.
  • Possible, répéta seulement Me Corriveau.
  • C’est possible que ce soit possible, rouspéta le coroner qui semblait avoir une dent contre l’avocat.
  • Est-ce que vous avez fait d’autres expertises en rapport avec ce calibre .12?, poursuivit Me Corriveau sans se soucier du commentaire.
  • Vous voulez parler avec le sac?, demanda Cavallo.
  • Non, non. Le fusil?
  • Le fusil? Tout ce que j’ai fait comme expertise c’est le rapport qui date du 24 janvier 1986 qui dit que c’est un fusil de marque Cooey modèle 84, calibre .12, numéro de série 63642, capacité de un coup.  La longueur du canon : 760 mm.  L’arme totale : 1168 mm.  Je dis que ce fusil est en condition de tir, donc on peut tirer avec ce fusil et la pression qu’il faut appliquer sur la détente est de 4,7 kilos ou environ 10 livres.

Ce rapport fut aussitôt déposé sous la cote C-52.  Cavallo ajouta ensuite que cette arme n’était reliée à aucune autre cause pendante dans leurs dossiers en plus d’ajouter que « cette arme a été conçue et fabriquée pour tirer des projectiles à une vitesse supérieure à 500 pieds/seconde, ce qui en fait une arme à feu ».  Puis Me Parrot revint à la charge pour quelques questions supplémentaires.

  • Monsieur Cavallo, parlez-nous donc du sac C-48, le fameux sac, qui est blanchi? Ce sac, l’effritement qu’on retrouve à l’une des extrémités, ne serait-ce pas causé par des brûlures, un échauffement?
  • Je ne pourrais pas m’avancer jusqu’à ce point-là. C’est possible, mais là, je ne peux pas vous dire.  Je ne peux pas confirmer qu’il y a eu une chaleur près de ce sac-là.
  • K. Quant à l’autre sac dont vous avez fait l’expertise avec votre arme, à votre lieu de travail, est-ce que ça présente – vous n’êtes pas en mesure de nous dire également si ç’a présenté des traces de brûlure semblables, enfin vous dites que vous n’êtes pas en mesure de le mentionner pour C-48, est-ce que ça représente des traces de brûlure dans le cas de votre … votre autre sac?
  • Je n’ai fait aucune expertise dans ce sens-là.
  • K.
  • Faudrait faire une expertise peut-être plus poussée pour voir si, au niveau microscopique, on pourrait voir les effets de la brûlure ou non.
  • En avez-vous fait une expertise sur l’autre sac?, demanda le coroner.
  • Pas au niveau de la brûlure.
  • Alors, sur aucun des deux sacs?
  • Aucun des deux sacs.

Cavallo avoua n’avoir fait aucune expertise concernant la possibilité de traces de poudres sur ce dernier sac non plus.

  • Alors, reprit Me Parrot, vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous êtes capable de… vous n’avez pas fait l’expertise pour savoir si on peut retrouver des traces de plomb, enfin de particules quelconques …
  • … sur votre sac que vous avez-vous-même utilisé?
  • Non, pas du tout.
  • Et vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous seriez susceptible d’en trouver?
  • Nous devrions en trouver mais je ne peux pas vous garantir qu’on va en trouver parce que c’est du polythylène [polythène?]. Alors, le polythylène peut ne pas accepter, ne pas garder des traces de poudre, des traces d’éléments métalliques, et caetera.

Questionné par le coroner, Cavallo admit que c’était la même chose en ce qui avait trait à l’autre sac.  Cavallo se proposa même de refaire des expertises sur les sacs, au point de dire que « d’ici le mois de juillet 1987 on pourra le faire ».  Quelle nouvelle technologie de la science judiciaire prévoyait-on en juillet 1987?

Cavallo fut ensuite remercié et libéré.

Sa présence avait permis d’établir des faits en lien avec la présumée arme du crime, ce qui serait bénéfique pour la compréhension de la suite des choses.


[1] Yvon Thériault est aussi l’expert en balistique qui a reçu en novembre 1969 les pièces à conviction concernant l’affaire de Louis-Georges Dupont, détective retrouvé mort dans sa voiture de service à Trois-Rivières.  La famille Dupont s’est ensuite servie du rapport de Thériault, qui disait avoir reçu uniquement des balles chemisées, afin de contredire les expertises ultérieures, qui elles, affirmaient que la balle fatale retrouvée dans la banquette était plutôt en plomb.  Si cette question peut encore soulever un questionnement, Yvon Thériault était décédé avant de pouvoir témoigner à la commission d’enquête de 1996 entourant les circonstances de la mort de Dupont.  Depuis, la justice a confirmé à quelques reprises le verdict de suicide dans cette affaire, tout comme je l’ai fait à la suite de mon enquête publiée en 2014 sous le titre L’affaire Dupont, une saga judiciaire.

France Alain: les témoignages de Boulanger et Perron


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Intersection des rues Belmont et Chapdelaine, à Ste-Foy (Québec), là où France Alain fut sauvagement abattue en octobre 1982.

         On se rappellera que dans l’article précédent consacré à cette affaire, on avait vu le témoignage de Céline Doyle, une étudiante habitant le même immeuble que France Alain en 1982.  Après avoir entendu certains bruits, Céline avait fini par suivre deux femmes dans la rue.  Celles-ci venaient de faire la triste découverte.

         Au moment d’être appelé à témoigner à l’enquête du coroner le 12 mars 1986, Monique Boulanger était âgée de 31 ans.  Sous les questions de Me Pierre Parrot, on comprit rapidement que le soir du drame, le 25 octobre 1982, Monique marchait sur la rue Chapdelaine en compagnie de son amie Christiane Perron.  À cette époque, Monique demeurait sur la rue Jean-Durant.  Elle se rappela la présence de deux trottoirs longeant les bords de la rue Chapdelaine.  En fait, il n’y avait que devant le cimetière Belmont, situé juste en face du croisement fatal, qu’il était absent.

         Juste avant que le drame n’éclate, les deux marcheuses déambulaient du côté nord, donc à l’opposé du cimetière.

  • À un certain moment donné, lui demanda Me Parrot, est-ce que votre attention a été attirée particulièrement par un bruit?
  • J’ai entendu, moi, je pensais que c’était ce qu’on appelle en anglais un back fire. J’ai entendu ça quand j’étais à peu près, vis-à-vis la rue Myrand et Chapdelaine.  Je m’en allais à ce moment-là en direction de Nérée-Tremblay.  Je m’en allais vers Belmont.
  • Aviez-vous traversé Myrand à ce moment-là?
  • À ma souvenance, oui.
  • Est-ce que vous avez jeté un coup d’œil après avoir entendu ce bruit-là? Qu’est-ce que vous faites?
  • Après avoir entendu le coup, j’ai levé les yeux et j’ai vu une voiture très loin. Alors, c’est pour ça que j’ai pensé que c’était un back fire.
  • La voiture était, par rapport à vous, rendue à quel endroit à peu près?
  • Elle était dépassée Belmont, à ma souvenance.

Le témoin ajoutera que la voiture s’était rapidement éloignée en direction de l’intersection de Mackay et Chapdelaine, de sorte qu’elle fut incapable de l’identifier.  Elle ajoutera aussi un autre élément digne de mention.

  • C’était pendant la semaine de lecture à l’université, dit-elle. Habituellement, il y a beaucoup de gens qui circulent et puis à ce moment-là, cette semaine-là, il y avait pratiquement personne.  C’est une rue où c’était très noir à cette époque-là.

Étant donné qu’elle avait cru à un back fire, Monique ne s’était pas pressée et avait poursuivi normalement sa marche tout en bavardant avec Christiane.  D’ailleurs, durant un instant, les deux femmes ne croisèrent personne sur le trottoir.

Lorsqu’on lui demanda des précisions quant à l’heure où ce bruit avait été produit, Monique se montra plutôt vague en situant la chose entre 19h00 et 20h00.

  • Est-ce qu’il y avait une circulation automobile dense ce soir-là?
  • Pas du tout.
  • Qu’est-ce qui se passe par la suite?
  • Quand on est arrivé au coin de Chapdelaine et Belmont, on a continué un petit peu à marcher sur … au début du trottoir et j’ai aperçu, sur le trottoir, un sac avec une pinte de lait, des verres et puis un sac de biscuits et j’ai dit à ma copine : « Fais attention, il y a des choses sur le trottoir ». Et en la poussant pour …, parce qu’on était quasiment rendues sur ces objets-là, … en la poussant, je me suis retournée et j’ai aperçu le corps.
  • Est-ce que la personne vous a paru encore vivante?
  • Elle ne m’apparaissait pas vivante quand je l’ai vue.
  • Êtes-vous demeurée un petit bout de temps auprès d’elle?
  • Moi, je me suis approchée près d’elle.  Je me suis penchée, ma compagne est allée chercher du secours.  Moi, je suis restée avec elle.  Je lui ai parlé.
  • Est-ce qu’elle vous répondait?
  • Elle gémissait.
  • Est-ce qu’elle a pu balbutier quelques mots?
  • Pas du tout.

Selon Monique, les policiers arrivèrent sur les lieux en moins de 5 minutes.  Elle se souvenait parfaitement de l’aide que Céline Doyle était venu leur offrir au milieu de cette cohue.  L’une des trois femmes s’était finalement chargée de mettre instinctivement une couverture sur le corps de la victime avant l’arrivée des services d’urgence.

Me Parrot voulut obtenir plus de détails quant à la mystérieuse voiture, mais Monique précisa seulement que celle-ci s’était éloignée à une vitesse tout à fait normale.

Me Lawrence Corriveau, l’avocat de Benoît Proulx, exerça son droit de contre-interroger le témoin mais son intervention fut plutôt brève et sans toutefois apporter quoi que ce soit de nouveau.

Comme il était facile de s’en douter, on appela ensuite Christiane Perron, 33 ans, technicienne en assistance sociale.  Évidemment, elle confirma son rôle déjà présenté par sa copine.

  • Quand on est revenue de notre marche, dit-elle, on était sur notre retour. C’est plus ma compagne Monique qui l’a entendu puis qui m’a fait remarquer : « l’as-tu entendu? ».  Parce qu’on jasait, puis j’étais prise par la conversation qu’on avait.
  • À ce moment-là, est-ce que vous avez observé s’il y avait plusieurs personnes qui circulaient sur la rue ou sur le trottoir?
  • En fait, ce qu’on a remarqué c’est que c’était très tranquille.  C’était sombre, puis il y avait … en tout cas, on n’a vu personne.  C’était vraiment calme.

À son tour, elle confirmera la présente de la pinte de lait et des articles d’épicerie au sol, ces objets ayant été les premiers à attirer leur attention.

  • Nous, on a pensé que c’est un accident de voiture puis que la personne, peut-être, s’était sauvée. Parce que le corps était étendu puis on pensait même que c’était un enfant, à voir, à première vue, comme ça.  Ça fait qu’à ce moment-là, Monique est restée près du corps puis moi je me suis dépêchée.  Fallait que je bouge, de toute façon.  C’était énervant.  Ça fait qu’alors je me suis dépêchée d’aller dans un bloc-appartements puis j’ai sonné à la première porte où il y avait quelqu’un pour téléphoner à la police.

En utilisant les photos déposées en preuve, Christiane indiqua l’endroit exact à l’intersection des rues Belmont et Chapdelaine où gisait le corps.  À ce moment-là, comme nous le verrons plus tard, France Alain était toujours en vie.

  • Qu’est-ce qui a attiré votre attention?, lui demanda Me Parrot. C’est davantage le sac d’épicerie?
  • Oui, c’est ça. Oui, parce que j’ai failli marcher dessus.  Puis c’est là qu’on a vu le corps étendu, parce que, après ça, il n’y a rien qui a attiré notre attention.
  • Madame Perron, est-ce que vous êtes en mesure de nous dire quelle heure pouvait-il être au moment où vous observez qu’il y a une personne qui est étendue sur l’herbe?
  • Entre 19h00, 20h00, 20h15.  Parce qu’on a pris une marche à peu près de trois quarts d’heure, une heure.  C’est au retour de notre marche.

Tout comme sa compagne, elle se souvenait que les policiers, après l’appel d’urgence, avaient mis environ 5 minutes à arriver sur les lieux.  À son tour, elle souligna combien ce quartier était sombre à la tombée de la nuit.  Contrairement à Monique, cependant, elle dira n’avoir noté aucun son provenant de la victime.  Celle-ci lui paraissait déjà morte.

Puisque Me Corriveau déclara n’avoir aucune question pour le témoin, Christiane put quitter la salle.

La présence de cette voiture, qui ne sera jamais identifiée, sera l’un des points mystérieux de l’enquête.  Puisque Monique avait cru en la production d’un back-fire, cela paraissait logique d’y associer le sombre véhicule.  Évidemment, on apprendra plus tard que ce bruit ne pouvait être que celui du coup de feu fatal, que devenait la voiture dans tout cela?  Pouvait-il s’agir d’un hit and run?  D’un tireur se trouvant à bord d’une voiture pour fuir plus rapidement les lieux?

Si on doit en croire cette théorie, comment expliquer que ces témoins ont vu la voiture s’éloigner à une vitesse tout à fait normale?

En fait, la question est de savoir si on doit absolument intégrer ce véhicule au scénario du meurtre?