Une association qui se termine dans le sang


Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

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Du nouveau dans l’affaire Huard


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Première photo de Florence Green à être publiée.  Florence a accepté de quitter l’Angleterre en 1945 pour venir s’installer avec son mari, Lionel Huard, au Québec.  Peu après, elle devait cependant mourir dans des circonstances qui demeurent étranges.  (photo: gracieuseté de Julie Woollaston)

            Cette semaine, c’est une lectrice de l’Angleterre qui nous permet d’en apprendre davantage sur un dossier traité l’an dernier.  Revenons d’abord sur les faits entourant l’affaire Huard.

Le 24 avril 2016, Historiquement Logique publiait un article afin de résumer ce dossier criminel qui demeure un mystère peu connu de notre patrimoine historique et judiciaire.  Pour mieux comprendre ce qui suit, je vous invite d’ailleurs à le lire ou le relire en consultant le lien suivant : https://historiquementlogique.com/2016/04/24/laffaire-huard-meurtre-non-resolu-ou-mort-accidentelle/

Un vétéran de la Seconde Guerre Mondiale qui revient au pays avec une jeune épouse d’origine anglaise, c’est déjà peu banal.  Qu’il l’emmène ensuite vivre dans un taudis d’une région aussi isolée que L’Anse-aux-Bouleaux, près de Baie-Trinité sur la Côte Nord, c’est encore moins banal.

            Le comble, c’est le jour où, le 9 mai 1948, Lionel Huard décide d’aller faire une balade en canot avec sa tendre moitié.  Le soleil brille de tous ses feux mais la journée est très venteuse.  De cette balade, Lionel devait en revenir seul.  La première enquête de coroner, qui examinera le corps de Florence Mary Green, cette épouse ramenée du Royaume Uni, déterminera qu’il s’agit d’un malheureux accident.  C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Lionel.

Toutefois, un détective du nom de Bouchard mettra son nez dans l’affaire.  En interrogeant une voisine, Mariette Tremblay, il découvre que cette jeune femme avait une liaison avec Huard.  C’est du moins ce qu’elle prétend.  Avec un mobile en poche, la justice se mit en branle et une seconde enquête de coroner fut mise sur pied.  La conclusion s’avéra différente.  Cette fois, on parlait de meurtre.

            Un premier procès tenu à La Malbaie condamnera Lionel Huard à la pendaison, mais un second l’acquittera complètement.  Mariette Tremblay avait apparemment imaginé sa liaison.

Ces deux verdicts laissent à l’Histoire deux possibilités diamétralement opposées pour expliquer la mort de Florence Green.  Dans un premier temps, selon les coroners, on passa de l’accident au meurtre.  Puis, la justice fit le contraire, passant du meurtre pour revenir à l’accident.  Officiellement, on est tenu de respecter le dernier verdict, mais force est d’admettre qu’il subsistera toujours une grande part de mystère sur cette affaire.

            Pour mon article d’avril 2016, j’avais réussi à retracer Lionel Huard, décédé le 3 mars 1980 à Montréal.  Il s’était remarié avec une certaine Jeannine Courtemanche en 1964.

            Mais voilà que cette semaine j’eus l’agréable surprise de recevoir un courriel de Julie Woollaston, qui se dit être la petite-fille de Florence Green.  Il faut comprendre que Florence, avant de venir s’installer au Québec avec Huard, avait déjà eu un fils en Angleterre, le père de Julie.  Or, celle-ci a trouvé mon article sur le Web.  Sans pouvoir le traduire, elle me demandait gentiment de lui en faire un résumé, ce que je fis en répondant à son courriel.  Au passage, je profitai de l’occasion pour lui demander si, par hasard, elle possédait des photos de Florence.  Car, soulignons-le, le dossier judiciaire ne comporte souvent aucune photo.  Ce qui est malheureux quand on veut aussi redonner la parole aux victimes.

            Quelle ne fut pas ma surprise lorsque dans son courriel suivant elle m’envoya quelques photos, dont celle qui accompagne le présent article.  On découvre alors que Florence était une très jolie jeune femme qui a certainement éprouvé une grande passion pour accepter de suivre son Lionel dans ce taudis de la région de Baie Trinité.

            Ce que me raconte ensuite Julie Woollaston, c’est que son père, toujours vivant, ne garde aucun souvenir de sa mère car celle-ci avait quitté trop tôt.  Il n’était alors qu’un très jeune enfant.  Toutefois, on apprend que Florence serait née à Thornaby-on-Tees en 1922.  Elle avait trois frères et trois sœurs.  Tous ses frères se sont battus au cours de la Seconde Guerre Mondiale, dont deux à Dunkerque.

C’est en 1942 que Florence donna naissance à un fils, le père de Julie.  On imagine qu’elle fit la rencontre de Lionel Huard peu de temps après puisqu’elle l’aurait épousé en 1943 à l’église St Patrick de Thornaby[1].  Le couple eut ensuite deux filles : Eileen Huard en 1944 et Pauline Huard en 1945.  Peu après, la petite famille, sans doute heureuse que la guerre se termine enfin, quitta l’Angleterre à partir des quais de Liverpool pour venir s’établir sur la Côte Nord, au Québec.

            Muni de ces nouvelles informations, il m’a ensuite été possible de retracer le fait que Pauline Huard a épousé Réal Dubois en 1977.  Selon le registre de l’état civil, on y voit que Lionel y est inscrit comme témoin.  Florence Green est inscrite comme mère de la mariée, mais on y indique bien qu’elle est décédée.  Selon cet acte, toutefois, elle serait née le 9 septembre 1925 en Angleterre.

Pauline est également née en Angleterre, le 12 août 1945.  À l’Époque du mariage, Réal Dubois habitait au 3752 rue Masson à Montréal, alors que Lionel Huard résidait au 3660 rue Masson.  Peut-on imaginer que si Pauline habitait encore avec son père elle serait tombée amoureuse d’un voisin?

Les recherches se poursuivent, car le père de Julie Woollaston aimerait bien pouvoir retracer ses deux demi-sœurs.  Si vous pouvez nous aider à retracer Pauline et Eileen Huard, écrivez-moi en privé au courriel suivant : eric.veillette@hotmail.ca

Un merci tout spécial à Julie Woollaston, sans qui cet article n’aurait pas été possible.

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L’acte de mariage de Pauline Huard, la fille de Lionel Huard et de Florence Green.

[1] Pour voir des photos de l’église St Patrick de Thornaby, je vous invite à consulter le lien suivant : http://www.flickriver.com/photos/bolckow/sets/72157632434563656/

Ce 21 janvier 1975


 

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Né en 1945 à Montréal, Richard Blass aura été un des criminels québécois les plus notoires. Avant de mourir à 29 ans, criblé de 27 balles après une spectaculaire chasse à l’homme, il aura fait en tout 21 victimes. Quelques-unes étaient issues du milieu de la pègre tandis que plusieurs autres auront été au cœur d’un sombre concours de circonstances.

Au cours de sa carrière criminelle, Richard Blass s’est évadé trois fois de prison. C’est durant sa toute dernière évasion qu’il commettra un crime sans précédent, soit l’incendie du bar-salon Chez Gargantua, au 1369 rue Beaubien, le 21 janvier 1975. Sans vouloir remâcher son procès, ni tomber dans un ton fleur bleue, cet article ne finira pas sur une musique d’ascenseur au pied de la tombe de Blass, appelé aussi « le chat ». Je veux me pencher un peu de l’autre côté.

Ce 21 janvier 1975, Richard Blass avait des comptes à rendre au bar Gargantua. Un peu passé minuit, il a tué par balle le gérant de l’établissement, Réjean Fortin, un ancien policier. Il a ensuite contraint les témoins de la scène à s’entasser dans un petit réduit servant à entreposer de l’alcool. Il a bloqué la porte avec un juke-box et a mis le feu. Certains spéculeront même qu’il aurait pris le temps de boire une bière, histoire de s’assurer que les flammes soient bien prises avant de quitter. En tout, il a fait 13 victimes. À l’exception de Fortin, ils seraient tous morts par asphyxie.

On m’a dit que peu d’encre a coulé sur ces dites victimes. En vérifiant les archives, j’ai bien vu qu’il était difficile en effet d’en savoir sur elles. Avec les mots-clés de l’événement, on a plutôt droit à un sempiternel flot d’articles sur la carrière de Blass. Une liste des victimes est toutefois sortie dans les journaux, mais elle a dû être corrigée plusieurs fois car il y a eu des erreurs. Après identifications, visites à la morgue et une enquête coroner plutôt controversée, la liste est devenue plus claire.

  • Réjean Fortin, le gérant du bar, ancien policier de 44 ans.
  • Claire Fortin, épouse de Réjean, était venue au bar pour jaser d’un éventuel voyage de couple en Europe.  Elle avait aussi 44 ans.
  • Gaétan Caron était un futur marié avec une carrière prometteuse comme dessinateur industriel, sportif et amateur de musique. Il n’était jamais allé au Gargantua avant ce soir-là.  Il avait 23 ans.
  • Pierre LeSiège, un ami de Gaétan. Un costaud de 6’2 qui travaillait à la brasserie Molson et qui était aussi membre des Chevaliers de Colomb.  Il était à l’aube de ses 23 ans.
  • Yves Pigeon était un chauffeur de taxi qui aurait conduit des clients à la porte du bar.  Certains diront qu’il était entré dans le bar pour changer un billet de 50 dollars; d’autres diront qu’il avait besoin d’utiliser les toilettes.  Or, dans certains articles, on nous dit qu’il aurait été obligé d’entrer dans le bar en tant que témoin à éliminer.  Sa voiture a été trouvée encore en marche sur la rue Beaubien.  Il était père de 4 enfants.  Il avait 42 ans.
  • Serge Trudeau venait de gagner aux courses à chevaux et voulait fêter.  Il avait 25 ans.
  • Augustin Carbonneau avait 32 ans.
  • Pierre Lamarche aurait été touché d’une balle, qui aurait effleuré son abdomen. On dit que ce serait la balle qui a tué Fortin qui aurait également atteint Pierre mais on a déjà avancé que ce dernier aurait voulu forcer la porte du réduit et qu’il aurait reçu la balle que Blass aurait tirée pour les décourager de tenter de sortir.  Il avait 29 ans.
  • Jacques Lamarche était le frère de Pierre.  Il avait 30 ans.
  • Juliette Manseau, agée de 17 ans, est la plus jeune des victimes.
  • Kenneth Devouges était connu comme étant un petit fraudeur.  Il était aussi le petit ami de Juliette.
  • Denise Lauzé, une employée du bar, était âgée de 21 ans.
  • Ghislain Brière était un chauffeur d’autobus et le petit ami de Denise.  Il avait 23 ans.

Un article de La Presse, le lendemain des événements, faisait état de la douleur et de la consternation dans trois familles des victimes.  On se désole d’avoir appris la mort de certaines victimes à la radio.  Au retour de la Sûreté du Québec, le père de Pierre LeSiège disait aux journalistes qu’il pouvait bien parler de la peine de mort de façon théorique avant ce drame, mais qu’une fois plongé dans ce cauchemar, il considérait la chose d’une autre façon.  Pour lui, seule la pendaison pouvait punir un monstre comme celui qui avait fait ce massacre la nuit d’avant.  Il faut dire qu’après ce sinistre événement, le débat sur la peine de mort avait été ravivé dans les médias.  M. LeSiège avait eu la lourde tâche d’identifier son fils parmi les 13 victimes empilées à la morgue.  Sa femme, quant à elle, a appris la nouvelle à la radio, en tricotant.  Pierre était son bébé.  Le plus jeune d’une famille de quatre enfants.

Chez les Caron, c’est sa sœur Micheline qui s’est prononcée, assise dans la chambre de son frère.  Elle parlait de lui avec tendresse.  Elle disait que son frère était un homme vaillant, un gars en or.  Le dimanche d’avant, ils avaient écouté ensemble de la musique dans son nouveau système de son.  Il allait se « mettre la corde au cou » prochainement.  Il voulait sortir un peu et essayer le Gargantua…

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Chez les Lamarche, La Presse était accueillie avec un peu plus d’amertume et de désarroi. Le père des deux frères avait communiqué avec le journal pour crier sa révolte. Toutefois, il n’a pas reçu les journalistes car des membres de la famille avaient décidé de confier l’affaire à un avocat. Joint au téléphone, le père éploré avait seulement pris la peine de dire que ses deux fils n’avaient jamais mis les pieds dans ce bar avant ce soir-là.

Une fois ces victimes trouvées, je pouvais commencer mes recherches.  Même avec les archives, rien ne sortait ou presque avec ces noms.  J’ai toutefois pu sortir leur nécrologie avec La Presse.  Du moins, neuf personnes sur treize…

Ces petits encarts allaient peut-être me frayer un chemin vers les familles.

Parmi les quatre familles que j’ai pu retracer sur les réseaux sociaux, j’ai reçu un témoignage d’Elizabeth qui était la jeune épouse de Jacques Lamarche.  Elle a gentiment accepté de me livrer son témoignage.

Elizabeth et Jacques s’étaient rencontrés dans une fête.  Ils se sont mariés en septembre 1973.  Ils étaient donc époux depuis seulement un an et demi lorsque le drame a eu lieu. Elle a appris la mort de son mari quand la police est venue la rencontrer au travail.  Le soir même, elle a vu la nouvelle au journal télévisé de 18h00 et son père l’a appelée.

Une violente onde de choc.

Elizabeth était enceinte de 3 mois.  La nouvelle a été si brutale qu’elle a failli perdre son bébé, au point d’être hospitalisée un bref moment.  Cette angoisse était aussi décuplée puisque du même coup, son beau-frère Pierre a été tué, décimant en une seule nuit la famille Lamarche.

Elle dit avoir ressenti une lourde perte qui l’a carrément étourdie pendant un long moment.  Elle était surtout triste de savoir que Jacques ne connaîtrait jamais sa fille. Sans compter qu’il faut un jour expliquer à cette enfant les conditions d’une noirceur innommable qui font qu’elle n’aura jamais connu son père.  Bien sûr, elle ira visiter sa tombe, mais rien ne pourra changer ce triste destin.

Beaucoup d’années se sont écoulées depuis ce soir de janvier 1975.  Elizabeth a poursuivi son chemin dans cette vie qui pouvait finalement avoir son lot de bonheur.  Mais elle n’oublie pas.  Cette perte est tatouée dans son subconscient pour lui rappeler ponctuellement ce chemin ardu qu’elle a dû traverser.  Elle est contente que ces années de douleur soient derrière elle mais elle pense souvent avec tristesse à ce nombre de personnes affectées par la perte des frères Lamarche, même si on ne parle pourtant que de deux victimes sur treize personnes.  La famille, les amis…  Pour chaque victime, il faut penser au rayon de dommages que crée le violent impact de ce drame.

Elizabeth a côtoyé la famille Lamarche durant la petite enfance de sa fille mais ensuite, les chemins ont cessé de se croiser.  Elle a maintenant 66 ans.  Elle est devenue une grand-mère et elle profite de sa retraite bien méritée.  Elle a réalisé qu’après la tristesse, le bonheur se trouve quelque part et la vie continue.

J’ai écrit à Kristian Gravenor du blogue Coolopolis puisqu’il s’est lui aussi penché sur l’affaire Gargantua et il m’a rappelée que les victimes ne s’arrêtent pas juste à ces 13 personnes, mais aussi à la famille Blass.  À cette mère qui voulait garder l’anonymat mais qui pouvait monter aux barricades pour ses fils qu’elle aimait inconditionnellement, même s’ils l’ont certainement fait vieillir avant son temps.  Je n’ai pas eu le temps de me pencher là-dessus (peut -être aussi que ça me dépassait) mais cette femme aurait mis fin à ses jours quelques années après ce tumulte.

Richard avait aussi un fils de 9 ans lors de ces événements.  Peut-être que mon feeling n’est pas bon mais j’ai l’impression que le soir du 21 janvier 1975, il n’a pas été bordé par son père.

À suivre, du moins…  Peut-être.


La Presse , 22 janvier 1975 http://www.banq.qc.ca/HighlightPdfWithJavascript/HighlightPdfWithJavascript?pdf=http%3A%2F%2Fcollections.banq.qc.ca%2Fretrieve%2F5904941&page=1#navpanes=0&search=%22chevalier%20colomb%20siege%22
Nécrologie, La Presse, janvier 1975