Octobre 70: fin de course pour les fugitifs (34)

Le juge Jacques Trahan dans la cachette ayant abrité les fugitifs Francis Simard, ainsi que les frères Jacques et Paule Rose.

28 décembre 1970

C’est au matin du 28 décembre 1970 que les frères Jacques et Paul Rose, ainsi que Francis Simard, furent arrêtés à Saint-Luc, au 114 du rang Grands Prés. Cette cachette était sous surveillance policière depuis déjà plusieurs jours. Le 6 novembre, les trois fugitifs les plus recherchés au pays avaient échappés aux fouilles grâce à la cachette qu’ils avaient construite dans un placard. Cela n’avait qu’allonger l’attente de leur comparution. Maintenant, ils allaient devoir répondre de leurs actes.

Le propriétaire de la maison de Saint-Luc, Michel Viger, un vendeur d’assurances de Longueuil âgé de 30 ans, a « été forcé de dire où était le repaire après que les agents descendus dans la cave près de la fournaise eurent entendu un toussotement à travers le mur »[1]. Viger aurait déjà été détenu par les policiers en rapport avec la crise sociale.

Le lendemain, 29 décembre, la cour du coroner Jacques Trahan se réunit pour recevoir les journalistes. Trahan remercia les journalistes d’avoir suivi ses dernières recommandations. Il se dit également prêt à reprendre les travaux maintenant. Sur ordre de Me Jacques Ducros, on fit alors entrer Hélène Quesnel et Louise Verreault, toutes deux détenues en lien avec cette enquête.  Me Robert Sacchitelle représentait les intérêts de Louise Verreault. Hélène Quesnel, apparemment accompagnée de sa mère, expliqua avoir demandé les services de Me Mergler mais sans avoir eu de ses nouvelles. Me Ducros se chargea lui-même de le mettre au courant.

  • En attendant que les autres personnes qui doivent comparaître cet après-midi comparaissent, expliqua le coroner, je tiens à inviter les journalistes à se rendre à St-Luc demain après-midi à 14h30 alors que moi-même je me rendrai à cette endroit pour visiter les lieux. La seule chose que je vous demande c’est d’être fidèles au règlement que nous allons établir pour que tout se fasse dans l’ordre. Je suis assuré d’avance de votre coopération et en agissant ainsi nous pourrons travailler dans le bien-être et la paix pour le plus grand bien de la société.

On appela les témoins Robert Dupuis, Claude Larivière et Michel Viger.  Ils étaient tous détenus, eux aussi, en vertu d’un mandat du coroner.  Le juge Trahan les informa qu’ils allaient devoir se présenter aux audiences du 4 janvier 1971.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, nous avons trois nouveaux témoins, Paul Rose, Jacques Rose et François Simard. Paul Rose étant dans le box des accusés. … Est-ce que vous avez un avocat, monsieur Rose?
  • Non, j’ai un conseiller, répliqua Paul Rose.

S’ensuivit alors un échange intéressant. Après que le coroner ait demandé à ce que tout le monde ne parle pas en même temps, il s’ensuivit ceci :

  • Un instant s’il vous plaît, fit le coroner. Alors, vous êtes détenu suivant un mandat que j’ai signé…
  • Ah! Oui, par Choquette, répliqua Paul Rose.
  • Non, c’est moi-même qui l’ai signé.
  • Ha! …
  • Alors, lundi matin, vous vous présenterez devant moi pour la continuation de l’enquête dans l’affaire Laporte, de monsieur Laporte et vous pourrez être appelé comme témoin à ce moment-là. Alors, pour aujourd’hui, c’est la fin.
  • Le show est fini, répliqua Paul Rose. C’est ce que vous voulez dire?
  • Si vous voulez être poli, monsieur, on va être poli avec vous.
  • Ah! Oui.
Michel Viger

Lorsqu’on s’adressa ensuite à Francis Simard pour lui demander s’il avait un avocat, celui-ci répliqua qu’il n’en voulait pas. Quant à Jacques Rose, il répondra « non, ce n’est pas nécessaire, je n’en ai pas fait la demande ».

Me Bernard Mergler s’opposa ensuite à la détention de Clément Roy, affirmant qu’il n’avait toujours pas vu de ses yeux le mandat en vertu duquel on le détenait depuis maintenant huit jours. On le référa alors aux archives parce que ce mandat existait bel et bien.

  • Tout ce que je peux dire sur monsieur Roy, lança Me Ducros, c’est que c’est une des personnes qui a permis à trois témoins importants contre lesquels vous avez émis des mandats le 5 novembre d’échapper à la justice pendant une période de plus de huit jours, pour employer un terme …
  • C’est une affirmation un peu gratuite, rétorqua Me Mergler, vu qu’il n’y a pas d’accusation contre lui.
  • J’en ferai la preuve lundi ou mardi.
  • Alors, intervint le coroner, si vous voulez, nous allons remettre à lundi. Lundi, vous pourrez renouveler votre demande et à ce moment-là nous connaîtrons peut-être plus de faits qui pourront nous aider à rendre une décision…
  • Juste et équitable, compléta Me Mergler.
  • Comme toujours, répliqua le coroner. La séance est levée.

[1] Michel Auger, « Un toussotement a forcé Michel Viger à indiquer le repaire du trio Rose-Simard », La Presse, 29 décembre 1970.

Publicités

La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

Octobre 70: Lise Rose (33)

         Lise Rose, la sœur des frères Rose, était représentée par Me Gaétan Robert. Avant même que les avocats de la Couronne interrogent la jeune femme de 25 ans, celle-ci sentit le besoin d’intervenir.

  • Si vous permettez, je vais m’asseoir parce que je fais la grève de la faim depuis sept jours avec Lise Balcer.

Un membre de la cour se chargea alors de lui apporter une chaise. Ensuite, Lise dira avoir perdu son appartement depuis qu’elle était détenue et comme adresse elle devait donc fournir celle de ses parents, à savoir le 1360 Beauchamp à Longueuil.

  • Quelle est votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Je suis artiste peintre et je travaille aussi au Ministère du Revenu.

Me Robert demanda ensuite à discuter avec sa cliente. Immédiatement après, Lise Rose reprit la parole.

  • Monsieur le coroner, je demande la parole parce que je voudrais expliquer aux gens qui sont là les raisons qui motivent la grève de la faim.
  • Une minute, mademoiselle, fit le coroner Trahan. Si vous n’avez pas d’objection ici, dans la cour du coroner, c’est le coroner qui établit les règlements qui sont fixés par la loi. Alors là, vous avez droit, je pense bien, votre avocat a dû vous avertir, vous avez le droit de demander la protection de la loi, alors je veux savoir de vous si vous demandez la protection de la loi?
  • Alors, je vous accorde la protection de la loi à condition que vous disiez la vérité, purement la vérité et simplement la vérité.
  • Oui, je suis d’accord.
  • Maintenant, quant aux autres déclarations que vous voulez faire, pour moi ça ne regarde absolument pas l’enquête que j’ai à faire. Alors, je ne suis pas ici pour entendre des discours pour me dire pourquoi vous faites la grève de la faim, pourquoi vous faites ci et pourquoi vous faites cela. Vous êtes ici purement et simplement pour répondre aux questions qui vont vous être posées et si des questions qui vous sont posées ne sont pas légales, vous avez votre avocat Me Robert qui s’y objectera et moi je déciderai si l’objection est bien fondée ou mal fondée.
  • Alors, si je comprends bien, vous ne me donnez pas le droit de parole, vous ne me donnez pas le droit d’expliquer à ces gens pourquoi je fais la grève de la faim, c’est-à-dire pour aller à Tanguay?
  • Je viens de vous dire mademoiselle, que moi je ne suis pas ici pour entendre ces doléances-là, les doléances que vous avez à prononcer ça devrait être adressé à d’autres personnes que moi. Quand même que vous le diriez à moi je ne peux rien faire, moi, je suis ici purement et simplement pour entendre votre témoignage se rapportant à l’enquête que j’ai à mener. Alors, par après, si vous voulez faire des doléances à qui de droit, vous les ferez par les canaux ordinaires que vous indiquera votre avocat.
  • Je voudrais expliquer les conditions de détention que l’on a ici, s’entêta-t-elle.
  • Mademoiselle, je sais que …
  • Vous ne les connaissez pas, certain.
  • Il y a bien des choses, vous avez un ombudsman, vous avez tout ce qu’il faut dans la province …
  • Je ne veux pas que ça prenne un an, je veux le dire tout de suite.
  • Pour faire valoir vos droits, alors si vous le voulez on va procéder immédiatement avec la cause.

Ce fut alors à Me Jacques Ducros d’interroger la sœur des frères Rose.  Mais là encore, on frappa un mur.

  • Alors, mademoiselle Rose, si je comprends bien, vous êtes la sœur de Paul et de Jacques Rose?
  • Première chose, je refuse de témoigner.
  • Vous refusez de témoigner pour quelle raison?
  • Je vais vous donner mes raisons que j’ai écrites pour ne pas en oublier aucune parce que je considère qu’il est nécessaire que je proteste contre la discrimination et l’injustice qu’il y a eu à mon égard comme à l’égard de d’autres personnes et voici ces injustices.
  • Ce n’est pas cela que vous demande, fit me Ducros.
  • Je vais vous les donner : les brutalités de la part des policiers enquêteurs…
  • Mademoiselle…
  • Ils m’ont battue à plusieurs reprises …
  • Mademoiselle…
  • Qui m’ont déshabillée complètement nue …
  • Mademoiselle, je vous demande …
  • L’isolement pendant plus de 22 jours…
  • Un instant, intervint le coroner.
  • La grève de la faim j’ai été obligé de la faire pendant neuf jours pour protester contre ces brutalités et …
  • Mademoiselle Rose …, tenta Me Ducros.
  • Le fait que le 19 octobre je me considère comme kidnappée par l’état policier et le fait que par la suite on a créé de toutes pièces un acte d’accusation afin de légitimer les sept à l’occasion … pour les poursuivre indéfiniment …
  • Mademoiselle …, tenta encore Me Ducros.
  • Et le fait qu’on est ici dans des conditions impossibles à vivre en faisant de la cellule 23 heures et demi sur 24 … La nourriture inmangeable, le froid, présentement j’ai mon manteau, il fait assez froid dans ma cellule, la chaleur pendant certains jour aussi …
  • Mademoiselle, fit le coroner, si vous voulez, je vous ai indiqué tout à l’heure l’endroit où vous pouviez …
  • Je tiens à le dire présentement et …
  • Tout ce que je veux savoir …
  • Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici.
  • Je veux savoir de vous, mademoiselle, purement et simplement si vous voulez rendre témoignage?
  • J’ai répondu à cette question : je refuse de témoigner pour protester contre la discrimination, les brutalités et les injustices que j’ai subies depuis que je suis ici.
  • Mademoiselle Rose, fit Me Ducros, je vous repose la question : est-ce que vous êtes la sœur de Paul et Jacques Rose?
  • Je n’ai rien à vous répondre.
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de témoigner, point final.
  • Monsieur le coroner, je fais une motion pour outrage au tribunal.
  • Mademoiselle, fit le coroner en se tournant à nouveau vers Mlle Rose, est-ce que vous avez des motifs sérieux pour refuser de répondre?
  • Je viens de vous les nommer, monsieur le coroner.
  • À part ceux que vous venez de donner?
  • Je pense que c’est un motif sérieux quand un être humain est dans des conditions comme je vis présentement de protester avec les moyens qu’il a, je n’ai pas d’autres moyen pour protester que de refuser de témoigner et de faire la grève de la faim… C’est ce que je fais depuis sept jours avec Lise Balcer.
  • Mademoiselle, moi je n’ai que les moyens que j’ai à ma disposition également, moi c’est de suivre la loi et je vous déclare en mépris de Cour et également comme j’ai dit tout à l’heure je vais remettre la sentence à mardi prochain.
  • Je voudrais spécifier encore les descentes de perquisition dans ma cellule de même que dans celle de Lise Balcer. On m’a enlevé mes écrits et ceux de Lise Balcer, c’est-à-dire des poèmes de même qu’une pièce de théâtre qu’elle était après écrire.
  • S’il vous plaît, soupira le coroner, voulez-vous faire sortir le témoin?
  • Je n’ai rien d’autre à dire sauf que mes sœurs et mes frères Paul et Jacques, je vous aime.

Finalement, par mégarde, le témoin venait de répondre à une question à laquelle elle s’était refusée un peu plus tôt. En effet, Lise Rose venait d’avouer qu’elle était bien la sœur des frères Rose.

Sur ce, Me Robert s’opposa à son expulsion, mais le coroner le réprimanda plutôt pour lui rappeler qu’il aurait dû mieux conseiller sa cliente.  Me Robert expliqua avoir informé Lise de toute la situation, ce qui laisse entendre qu’elle avait agis de son propre chef.

Lorsque Me Robert reprit le sujet de la demande de transfert  de sa cliente vers la prison Tanguay pour femmes, le coroner dut lui expliquer qu’il n’avait qu’un rôle de coroner et que ce genre de demande ne relevait pas de ses compétences. Après un léger cafouillage entre les avocats, le coroner Jacques Trahan se sentit obligé d’apporter, encore une fois, certaines précisions.

  • Voulez-vous, s’il vous plaît, messieurs, vous conduire tous et chacun comme si nous étions dans une cour de justice purement et simplement, pas pour ma personne mais pour ce que je représente. Moi ici, je représente la Loi, pas d’autre chose. Alors, je vous demanderais de vous servir des termes et des tons de voix nécessaires pour pareille séance. Moi, vous comprenez Me Robert, j’ai un rôle ici à remplir comme coroner, je n’ai pas d’autre chose que cela à remplir, ce n’est pas moi qui est l’exécuteur des règlements des prisons de la ville ou de la province, vous avez des endroits pour porter plainte, si vous avez des plaintes à porter, alors …
  • Les plaintes sont portées, on n’a pas été écouté, répliqua Me Robert. Ça prend trois mois, son procès sera passé lorsque l’on aura l’audition de l’ombudsman.
  • J’ai vu des rapports, monsieur, où l’ombudsman a agi plus vite que cela, plus vite que ce que vous venez de dire, alors je vous conseille fortement de prendre les moyens légaux à votre disposition et je suis certain que l’on vous écoutera et que justice sera rendue pour tout le monde. Moi, je ne peux pas aller plus loin que cela, c’est bien malheureux, c’est mon rôle, je suis obligé de suivre la loi alors … si tout le monde avait suivi la loi peut-être que l’on ne serait pas ici en tous les cas. … De toute façon, on va attendre la fin pour le décider, alors j’ajourne à mardi prochain, à moins que vous ayez d’autres témoins à faire entendre.
  • Alors, à mardi prochain à 10h00 du matin, mardi le 1er décembre.
  • Je tiens à dire que j’ai été battue à plusieurs reprises et déshabillée complètement nue par les policiers enquêteurs, intervint encore Lise Rose.

Cette fois, personne ne lui prêta attention.

Octobre 70: Clément Roy (32)

24 novembre 1970

En après-midi, on entendit le témoin Clément Roy, un chômeur de 22 ans qui habitait au 3518 Du Havre, appartement 338. Me Ducros lui montra la photo déposée sous la cote 9 tout en lui demandant d’identifier la personne qui apparaissait sur cette photo.

  • Moi, je n’ai rien à voir avec l’objet de cette enquête puis je n’ai rien à dire ici, répliqua Roy.
  • L’objet de cette …?
  • Je n’ai rien à voir avec l’objet de cette enquête présente puis je n’ai rien à dire ici.
  • Monsieur Roy, l’objet de cette enquête c’est de découvrir les circonstances qui ont entouré la mort de l’honorable Pierre Laporte?
  • Moi je vous dis que je ne sais rien par rapport à ça, que je ne peux rien vous dire là-dessus puis que je ne peux rien vous aider à découvrir, enfin ce que vous voulez découvrir au sujet de la mort de Laporte.
  • Alors, monsieur, intervint le coroner, est-ce que vous avez un avocat?
  • Bernard Mergler, mais je ne crois [pas] qu’il soit ici, je ne le vois pas, enfin.
  • Alors, désirez-vous demander la protection de la loi avant de rendre témoignage comme …?
  • Bien, là, je vous ai dit …
  • … la loi me permet de vous le demander?
  • Je vous ai dit que je n’ai rien à dire là-dessus et je m’en tiens à ça.
  • Monsieur Roy, reprit Me Ducros, je vous redemande une autre fois : est-ce que vous connaissez la personne qui apparaît sur la photo qui a été cotée sous le numéro 9?
  • Non, j’ai dit que je n’avais rien à dire ici puis je m’en tiens à ça.
  • Est-ce que vous connaissez monsieur Paul Rose?
  • C’est inutile de me demander cette question.

Tout en gardant son calme, le coroner expliqua au témoin qu’en vertu de l’article 23 de la loi sur les coroners il était obligé de répondre aux questions. Malheureusement, cela fut insuffisant pour que Roy accepte de collaborer.

  • Je voudrais savoir pourquoi mon avocat n’a pas été avisé que je comparaissais.

Me Gaétan Robert se porta alors volontaire pour conseiller le témoin et le coroner accepta cette alternative. En fait, il accepta également de quitter la salle avec les autres pour laisser Me Robert seul avec Roy

Une fois la discussion terminée, les audiences purent reprendre. Me Robert annonça alors avoir avisé Clément Roy de ses droits et de la situation.  Le coroner accorda ensuite la protection de la Cour mais Roy, malgré le fait d’avoir admis que Me Robert l’avait conseillé, continua de maintenir son silence. Il refusait de collaborer pour des raisons qu’on ignore. Cependant, ce manque de bonne foi est un signe non justifié de rébellion envers la procédure de cette enquête de coroner. Tout ce que cette cour cherchait à éclaircir ce sont les détails entourant le décès de Laporte et non de faire le procès du FLQ.

Après plusieurs refus, le coroner lui servit une explication qui aurait normalement raisonné n’importe quelle personne normale.

  • Mais là ce n’est pas à vous de décider si vous n’avez rien à dire. Nous vous demandons purement et simplement de suivre la loi qui existe, qui nous gouverne, vous comme moi, moi comme vous, et je vous demanderais de bien vouloir nous aider pour le plus grand bien de tout le monde. Parce que nous avons tous la liberté mais seulement il ne faut pas oublier une chose, c’est [que] notre liberté elle arrête au moment où on empiète sur la liberté du voisin. Alors là, à ce moment-ci, par votre refus, vous empiétez peut-être sur la liberté du voisin. Alors je vous demande encore une fois de bien vouloir y penser.  Nous sommes ici pour une tâche bien définie et nous espérons que vous comprendrez très bien le rôle que vous avez à jouer. Et encore une fois, je vous le répète, le témoignage que vous pourrez rendre avec la protection de la loi que je vous ai accordée ne peut absolument pas être contre vous.
  • Je ne vois pas exactement de quelle façon je pourrais empiéter sur la liberté de quelqu’un en refusant de répondre, répliqua Roy.

Décidément, Clément Roy ne comprenait rien à rien, en plus de faire preuve d’un manque de respect envers la société. Cette même société avait le droit de savoir ce qui s’était passé dans une affaire de crime public, qui de surcroît avait coûté la vie à un homme public.

  • Peut-être que par les déclarations que vous faites vous allez aider à faire reconnaître l’innocence d’une autre personne et par le fait que vous ne répondrez pas peut-être qu’une personne qui devrait être libérée ne pourra pas l’être. Alors, c’est dans ce sens-là que je vous explique que votre liberté, en ne voulant pas rendre témoignage, que vous pouvez empiéter sur la liberté du voisin. C’est dans ce sens-là que je dis ça. Parce que la société est composée de diverses cellules. Je comprends que si la société n’était composée de votre cellule, très bien, vous ne pourriez pas causer de tort à d’autre que vous-même mais comme la société est composée de diverses cellules et que vous êtes une des parties de ces cellules, alors il me semble qu’en honnête homme vous devriez vous soumettre aux lois et aider à ce que justice soit rendue. Autrement, moi, je vous avertis, je serai obligé de me servir de la loi qui existe dans pareil cas, ce que je n’aime pas à faire. Il me semble qu’entre gens qui pouvons comprendre il est plus facile de suivre, de vouloir suivre la loi que de vouloir être contre la loi.
  • Je m’en tiens à ce que j’ai déclaré tantôt, s’obstina Roy.
  • Est-ce que vous avez des motifs sérieux de ne pas vouloir répondre ou de refuser à témoigner, pas des motifs futiles mais des motifs sérieux?
  • J’ai la nette impression que le témoignage que je pourrais faire ou que d’autres gens ont fait peut servir de prétexte pour porter d’autres accusations contre les individus qui ont témoigné, même si ce témoignage à l’enquête du coroner ne peut pas servir de preuve, ne peut pas servir pour incriminer le gars. Je crois quand même qu’il est possible que d’autres accusations soient portées avec ces témoignages-là.
  • Alors, c’est la seule et unique raison pourquoi vous ne voulez pas répondre?
  • Exactement!
  • Alors, moi je vous déclare qu’au point de vue légal votre raison ne tient pas. Et encore une fois, je vous demande si vous avez un motif sérieux, à part celui-là, pour refuser de témoigner?
  • Je vous dirai que je ne suis pas d’accord, disons, avec vous, je ne suis pas de votre opinion sur la question légale.

Voilà que le témoin se pensait plus connaissant des lois que le coroner Trahan.  Ce dernier, d’ailleurs, n’eut d’autre choix que de déclarer qu’il venait de se rendre coupable de mépris de Cour. Quant à la sentence, il promit de la rendre plus tard.

La Cour s’ajourna.

 

Octobre 70: Fernand Venne (31)

Me Robert Lemieux

Roger Fernand Venne, 43 ans, était le mari de Thérèse, qui avait témoigné un peu plus tôt à propos d’une visite que Paul Rose avait faite à leur maison de Longueuil pendant que le ministre Pierre Laporte était introuvable.  Venne travaillait pour l’Hydro-Québec.

Le coroner Trahan demanda aux journalistes présents dans la salle de ne pas divulguer l’adresse du témoin.  D’emblée, le coroner accorda aussi à Venne la protection de la Cour.

D’abord interrogé par Me Yves Fortier, on apprit que le témoin était marié à Thérèse Dubois et que le couple avait trois enfants prénommés Roger, René et Sylvie[1].  Il lui montra ensuite la photo déposée sous la cote 9 en lui demandant de l’identifier.

  • C’est Paul Rose, répondit le témoin.
  • Pourriez-vous, s’il vous plaît, brièvement dire au coroner depuis combien de temps vous connaissez Paul Rose, dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et si vous l’avez vu souvent durant les deux ou trois dernières années?
  • Je l’ai rencontré, si je me souviens bien, c’était à l’occasion de l’organisation du MIS sur la rive sud, c’était chez un monsieur Lefebvre, Jacques Yvon Lefebvre.
  • En quelle année cela environ?
  • Il y a environ peut-être deux ans, deux ans et demi.
  • Vers les années 68 environ?
  • Oui.
  • Et après cette première rencontre en marge du mouvement MIS est-ce que vous avez revu assez régulièrement monsieur Paul Rose?
  • Je l’ai vu assez souvent par la suite, oui, d’abord dans d’autres organisations, d’abord pour le MIS beaucoup, et puis ensuite dans certaines assemblées du Parti Québécois et puis lorsqu’on a organisé le Parti Québécois dans le comté de Taillon il a travaillé avec nous autres.
  • Est-ce que l’on peut dire que Paul Rose était un ami politique ou un ami social en autant que votre famille est concernée?
  • Bien, disons que sans être un ami intime on le connaissait bien.
  • Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion avant cette année, avant cet automne, de lui rendre des services à Paul Rose?
  • Services, non, personnellement non, à lui personnellement non. C’était des services disons que l’on se rendait mutuellement pour une cause.
  • Est-ce qu’il ne vous a pas lui déjà rendu des services?
  • Oui, plusieurs services, de fiers services.
  • Il vous a aidé par exemple à la construction de votre maison?
  • Oui, l’an dernier à deux occasions où l’on était mal pris à ce moment-là parce que la première fois moi j’étais accidenté, je ne pouvais pas me servir de ma main droite alors il était venu nous aider avec mon frère pour défaire l’ancienne cheminée de la maison.
  • Quand vous dites son frère, c’est son frère Jacques?
  • Non, mon frère.
  • Est-ce que vous le connaissez son frère Jacques Rose?
  • Oui, je l’ai rencontré, je ne l’ai pas rencontré souvent Jacques mais il y a eu … à une occasion il m’a rendu service aussi, j’avais un trouble sur mon automobile, un trouble de freins et comme il était bon mécanicien il était venu me réparer cela.
  • C’était un bon mécanicien Jacques Rose?
  • Oui, très bon, parce que ça faisait deux fois que j’allais au garage avec mon auto et j’avais toujours le même trouble.
  • Il n’avait pas une certaine réputation Jacques Rose sur la rive sud comme étant le mécanicien des indépendantistes?
  • Oui, un peu.
  • C’est cela?
  • Oui, beaucoup d’indépendantistes avaient recours à ses services.
  • Monsieur Venne, au mois d’octobre 1970 et plus exactement le 13 de ce mois est-ce que vous avez rencontré Paul Rose et si oui, dans quelle circonstance?
  • Oui, d’abord j’ai appris qu’il était chez nous parce qu’en revenant de dîner au bureau j’avais un message d’appeler à la maison et c’est là que ma femme m’a annoncé que Paul Rose était à la maison. Je l’ai vu en revenant.
  • Est-ce que vous lui avez parlé au téléphone?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre Paule Rose et vous à ce moment-là au téléphone?
  • Au téléphone simplement il m’a dit qu’il avait quelque chose à me demander et puis qu’il aimait mieux de le demander de vive voix alors je lui ai dit : « il va falloir que tu attendes que je revienne de travailler parce que je finis à 16h30 et je vais être à la maison vers 17h05, 17h10 ».
  • Maintenant, ça faisait combien de temps que vous ne l’aviez pas vu ou que vous ne lui aviez pas parlé à Paul Rose?
  • Au-delà d’un an.
  • Avez-vous été surpris quand votre femme vous a dit « Paul Rose est ici »?
  • Oui, pas mal. J’ai dit : « d’où qu’il sort celui-là? ».
  • Est-ce que vous lui avez demandé à Paul « d’où sors-tu? »?
  • Non, pas au téléphone.
  • Alors, cette conversation au téléphone a été plutôt brève?
  • Oui, très brève.
  • Alors, quand vous terminez votre travail le soir vous entrez chez vous?
  • Oui.
  • Et vous voyez Paul Rose?
  • Oui.
  • De quoi a-t-il été question entre vous et Paul Rose à ce moment-là?
  • Quand je suis arrivé à la maison il était assis devant la télévision. Moi j’ai été à la chambre de bain et là j’ai été le retrouver au salon et je lui ai demandé qu’est-ce qui l’amenait.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’il avait des problèmes?
  • Oui, il a dit qu’il avait des problèmes financiers et puis que … que l’affaire de la Maison du Pêcheur à Gaspé lui avait fait beaucoup de dettes et puis là qu’il avait des créanciers qui étaient à ses trousses et puis qu’il avait besoin d’argent rapidement.
  • En d’autres mots, le service qu’il vous demandait c’était de lui prêter des sous?
  • Oui, c’est cela.
  • Qu’est-ce que vous avez répondu?
  • Je lui ai répondu : « pauvre toi, si j’avais de l’argent je finirais de bâtir ma maison, c’est impossible dans le moment ».
  • Est-ce que Paul Rose … le Paul Rose que vous voyiez le 13 octobre dans votre salon, est-ce que c’était en apparence, en physionomie, en réaction, est-ce que c’était le même Paul Rose que vous aviez vu plus d’un an auparavant?
  • Je lui ai demandé aussi parce que je voyais qu’il avait l’air curieux, qu’il avait l’air, je ne sais pas comme abattu, caduque et puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il avait, ce qui se passait et puis il m’a dit qu’il avait eu un accident, qu’il avait tombé en bas d’un escalier, d’ailleurs il portait des marques sur le front et puis qu’il avait bien mal à la tête.
  • Il avait mal à la tête?
  • Oui, alors j’ai mis cela sur le compte de cela qu’il n’avait pas l’air disons …
  • Dans son assiette?
  • Oui, à son normal.
  • Il ne vous a pas donné d’autres explications?
  • Non.
  • Vous ne lui en avez pas demandé d’autres?
  • Oui, je lui ai demandé qu’est-ce qu’il faisait, s’il travaillait, s’il faisait encore … s’il enseignait encore et puis il m’a dit : « non, je n’ai pas été ré-engagé par la Régionale de Chambly alors je lui ai dit : « qu’est-ce que tu comptes faire? ». Il m’a répondu : « j’ai fait application dans d’autres régionales pour essayer d’avoir de la suppléance, et puis là il m’a dit « je m’attends d’avoir une réponse ces jours-ci d’une régionale de Montréal ».  Ç’a resté là.
  • Et l’argent qu’il vous demandait, est-ce qu’il vous disait pourquoi il en avait besoin?
  • Bien, c’est cela qu’il m’avait dit.
  • Pour payer les dettes?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a mentionné un montant?, questionna le coroner.
  • Non, il n’en a pas été question.
  • Est-ce qu’il vous a demandé autre chose à part l’argent?, reprit Me Fortier.
  • Non.
  • Est-ce que vous lui avez fait des suggestions, est-ce que vous lui avez dit où il pourrait en trouver de l’argent?
  • Non.
  • Vous ne lui avez pas dit par exemple « tu pourrais peut-être t’adresser à tes parents »?
  • Oui, je lui ai dit cela, je lui ai demandé, je lui ai dit : « t’as pas essayé du côté de ta mère, elle vient de s’acheter un char, elle doit avoir de l’argent ».
  • Au 13 octobre, monsieur Venne, ne vous méprenez pas sur le sens de ma question, au 13 octobre c’est trois jours après l’enlèvement de Pierre Laporte, n’est-ce pas, à Saint-Lambert?
  • Oui.
  • Je pense qu’il ne serait pas exagéré de ma part de dire que c’est sur les lèvres de tous les montréalais, même les montréalais de la rive sud?
  • Oui.
  • Paul Rose est un type avec lequel vous avez milité dans des partis politiques ou para-politiques, est-ce que vous parlez à ce moment-là ou en tout temps avec Paul Rose de l’enlèvement de Pierre Laporte et de monsieur Cross?
  • Non, je me souviens qu’il en avait été question aux bulletins de nouvelles quand on regardait la télévision puis je lui ai demandé qu’est-ce qu’il en pensait et puis il a tout simplement haussé les épaules, n’a pas dit un mot, aucun commentaire.
  • Est-ce qu’il avait été question par exemple au bulletin de nouvelles du 13 octobre au soir que l’avocat Robert Lemieux avait été mandaté par le FLQ pour négocier avec Me Robert Demers?
  • Je ne me souviens pas à ce moment-là qu’est-ce que … quelle était la nature exacte des nouvelles, je ne m’en souviens pas.
  • Alors, votre témoignage catégorique, monsieur Venne, c’est que Paul Rose n’a aucunement fait mention de l’enlèvement de monsieur Laporte ou de monsieur Cross et n’a passé aucun commentaire à ces sujets?
  • Pas du tout, quand je lui ai posé la question tout ce qu’il a fait, il a haussé les épaules.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose s’est servi de l’appareil téléphonique chez vous?
  • Pas le temps que j’étais à la maison, non.
  • Maintenant, est-ce que vous pourriez nous dire s’il vous plaît ce qui est arrivé quand vous avez eu fini de souper, que vous avez eu fini de voir les nouvelles, de visionner les nouvelles à la télévision, qu’est-ce que vous avez fait?
  • C’est qu’après le souper il avait mentionné, d’ailleurs il me l’avait mentionné plus tôt quand il a été question d’argent là, qu’il y avait quelqu’un qu’il voulait voir à Montréal qui serait probablement en mesure de lui aider.
  • Est-ce qu’il vous a dit qui était cette personne?
  • Non, il ne m’a pas mentionné de nom.
  • Est-ce qu’il vous a dit où cette personne demeurait?
  • Je lui ai demandé, moi … ça, c’est après le souper quand il a été question de partir, il a dit : « Bon, bien, je vais m’en aller à c’t’heure, il faut que j’aille à Montréal », ça fait que je lui ai dit : « écoute, c’est tu loin où tu vas à Montréal, je lui ai dit, nous autres on a affaire à Longueuil au comptoir de journaux … ».
  • Chez Carignan?
  • Oui, ça fait que je lui ai dit : « si ce n’est pas trop loin, j’ai rien qu’à traverser le pont, c’est une affaire de rien, je vais aller te reconduire ».
  • Est-ce qu’il a accepté votre offre?
  • Ha! Il a dit : « ce n’est pas nécessaire, je vais m’arranger ».  Ça fait que je lui ai dit : « écoute, si t’es mal pris t’as pas d’argent, c’est une affaire de rien pour moi d’aller te reconduire ». Ça fait qu’il a dit : « c’est correct », et puis c’est [là] qu’on est parti.
  • Vous êtes partis avec votre automobile?
  • Oui.
  • Où était garée votre voiture, est-ce qu’elle était garée sur la rue devant votre maison?
  • Non, elle était dans la cour.
  • Est-ce que c’est une cour qui est illuminée ou si c’est une cour qui est plutôt sombre?
  • Bien, quand les lumières sont allumés dans la cour en arrière, évidemment, il fait clair.
  • Et est-ce que les lumières étaient allumées ce soir-là?
  • Ce soir-là, je ne pourrais pas vous dire mais fort probablement que quand il fait noir on les allume, surtout pour sortir.
  • Alors, quand vous quittez la maison il fait noir?
  • Oui.
  • La nuit est tombée?
  • Oui, c’est assez sombre.
  • Alors, là, vous vous dirigez en voiture…
  • Oui.
  • C’est vous qui conduisez?
  • Oui.
  • Paul Rose est assis au centre?
  • Non, c’est ma femme qui est assise au centre.
  • Et Paul Rose?
  • Il est assis à droite.
  • Près de la portière?
  • Oui.
  • Et si je comprends bien, vos deux enfants sont en arrière?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose à ce moment-là, monsieur Venne, a un comportement qui continue de vous surprendre?
  • Non, il était tranquille. Il n’a pas dit un mot presque tout le temps de la route.
  • Avez-vous remarqué si, en aucun temps, alors qu’il est assis dans votre voiture, s’il se retournait pour voir par exemple s’il était suivi?
  • Moi, je n’ai rien remarqué d’anormal dans son comportement.
  • D’accord. Alors, vous allez chez Carignan?
  • Oui.
  • Acheter des cigarettes, je crois, est-ce cela?
  • Oui.
  • Là, vous avez stationné votre voiture?
  • J’ai arrêté devant chez Carignan sur la rue Saint-Charles et puis ma femme est descendue avec Paul Rose et puis moi j’ai continué avec mon auto sur la rue Grant et je me suis stationné là.
  • Vous n’avez pas stationné devant le kiosque à journaux, n’est-ce pas?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait une raison particulière pour cela?
  • C’est défense de stationner là.
  • Alors, c’est pour ça que vous êtes allé sur l’autre rue?
  • Oui.
  • Et là, est-ce que vous êtes resté dans votre voiture?
  • Non, je suis descendu et j’ai été me chercher un paquet de cigarettes.
  • Et tous les trois vous êtes revenus dans la voiture?
  • Oui.
  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a acheté quelque chose au kiosque?
  • Non.
  • Alors, qu’est-ce qui arrive après … Paul Rose ne vous avait pas dit où il allait, n’est-ce pas?
  • Il m’avait dit que c’était dans l’est de la ville sur la rue Ontario près de Cuvilliers.
  • Il vous avait dit sur Ontario près de Cuvilliers?
  • Oui, quand je lui avais demandé si c’était loin.
  • Alors, là, qu’est-ce qui arrive, vous empruntez le pont Jacques-Cartier?
  • Oui, on continue, on prend la rue Ontario et on se dirige vers l’est.
  • Est-ce que c’est lui qui vous dirige ou si c’est vous qui savez où aller?
  • Je savais où aller parce que je connais la rue Cuvilliers, je sais où ça se trouve, j’ai déjà demeuré dans ce coin-là.
  • Alors vous arrivez à un moment donné au coin de Cuvilliers et Ontario?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce qui se passe, là?
  • J’ai tourné sur Cuvilliers et là j’ai modéré et je lui ai demandé : « est-ce que c’est loin où tu t’en vas? ». Il m’a répondu : « non, la première chance que vous avez d’arrêter … c’est dans ce bout-ci ».  Alors le premier coin que j’ai pu trouver pour me tasser près du trottoir, bien j’ai arrêté et c’était à peu près à 200, 300 pieds du coin de la rue Ontario.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé, là?
  • Il est descendu et nous a dit : « bonsoir, merci ». Et c’est tout.
  • Il ne vous a pas donné d’autres précisions quant à l’endroit où il allait?
  • Non.
  • S’il y allait à pied, s’il y allait en taxi?
  • Non.
  • S’il pénétrait dans une maison?
  • Non, du tout.
  • Et vous, qu’est-ce que vous avez fait après cela?
  • J’ai continué sur la rue Cuvilliers qui est un sens unique vers le nord et puis là à partir de là, ma femme m’a mentionné que ça lui tentait de voir les magasins sur la rue Sainte-Catherine dans l’ouest. Ça faisait longtemps qu’elle ne les avait pas vus, qu’elle n’avait pas vu les magasins illuminés, ça fait que j’ai dit : « on a le temps d’y aller avant que Roger revienne de l’école ».
  • Aviez-vous pensé à ce moment-là, monsieur, que monsieur Rose devait revenir coucher chez vous le soir?, intervint le coroner.
  • Je ne me souviens pas s’il en avait été question mais je sais que ma femme l’avait invité à revenir.
  • Est-ce que Paul Rose, lorsqu’il a quitté votre domicile pour pénétrer dans votre voiture, est-ce qu’il avait, est-ce qu’il portait un imperméable ou un manteau quelconque?, reprit Me Fortier.
  • Non, seulement un jacket.
  • Il portait seulement un jacket avec chemise?
  • Chemise ou blouse.
  • Maintenant, est-ce que vous avez constaté, monsieur Venne, après la visite de Paul Rose, s’il avait oublié quelque chose chez vous et si oui, quoi?
  • Non, moi je l’ai appris seulement une semaine plus tard qu’il avait laissé son manteau chez nous.
  • Alors, ni votre femme, ni vos enfants, ni l’un ou l’autre de vos enfants vous aurait dit le lendemain par exemple le 14 octobre, que Paul Rose avait laissé un manteau chez vous?
  • Non, je n’étais pas au courant.
  • Après votre arrivée du bureau est-ce qu’en aucun temps l’un ou l’autre de vos enfants aurait quitté la maison?
  • Pas à ma connaissance.
  • Est-ce que vous avez dit à qui que ce soit après le 13 octobre 1970 et ce, évidemment à part de la police, que Paul Rose vous avait rendu visite à cette date-là?
  • On en a fait le moins de publicité possible à la suite, à la connaissance des événements qui sont survenus par la suite.
  • Mais le 14, par exemple, ou le 15 est-ce que vous n’avez pas dit à quelqu’un de vos amis ou de vos connaissances que Paul Rose était venu chez vous?
  • Oui, c’est possible.
  • D’amis que vous pouviez avoir en commun?
  • C’est possible.
  • Est-ce que Paul Rose avait demandé de faire des messages pour lui?
  • Non.
  • Est-ce que vous connaissez cet individu dont je vous montre la photo ici (photo cotée 10)?
  • Oui, Francis Simard.

Venne reconnut également Jacques Rose sur la photo no 11.  Quant à Bernard Lortie, il dira ne jamais l’avoir rencontré. Il reconnaissait son visage uniquement pour l’avoir vu dans les journaux. Il reconnut aussi Lise Rose, la sœur des célèbres frères felquistes.

  • Est-ce que vous savez si le lendemain de la visite de Paul Rose à savoir le 14 octobre est-ce que vous savez si quelqu’un s’est rendu chez vous pour y voir Paul Rose?
  • J’ai su par la suite que Mme Rose était venue faire un tour chez nous, c’était le mercredi matin, je crois.
  • Est-ce que vous savez aussi si depuis le 13 octobre 1970 Paul Rose a placé un appel à votre domicile?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas au courant?
  • Non.
  • Monsieur Venne, il a été question très brièvement tout à l’heure de l’apparence de Paul Rose la journée du 13 octobre. Est-ce que vous pourriez s’il vous plaît nous donner un peu plus de précision sur les blessures qu’il semblait porter à la figure?
  • Bien, ça m’a donné l’impression de ne pas être des blessures très graves, ça m’a semblé plutôt superficiel mais il avait des taches rouges ici comme du mercurochrome, de l’iode à différentes places sur le front, dans le haut du front.
  • Est-ce que ça vous semblait être des blessures qui avaient été causées récemment ou qu’il avait subies longtemps auparavant?
  • Je ne pourrais pas dire.
  • Et son explication était qu’il était tombé dans un escalier?
  • Oui, c’est cela.

Avant de remercier complètement le témoin, le coroner lui fit dire qu’à ce moment-là Paul Rose avait les cheveux bruns et ne portait pas la barbe.

René Venne, 14 ans, suivit son père à la barre des témoins. Ce fut ensuite au tour d’Angèle Lavallée, une infirmière de 21 ans. On entendit également Pierre Lemay, 21 ans, et Robert Pagé, 27 ans.


[1] Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Armand Fernand Venne qui a épousé une Thérèse Dubois le 25 octobre 1952.  On le décrivait alors comme comptable.  Rien ne prouve, cependant, qu’on parle bien du même couple.