L’enquête de la CPQ à Trois-Rivières, 1969

hammer-719066_1280         Tout a commencé le 17 février 1969, lorsque Me Lucien Comeau et Me Jean Méthot se rendirent à Québec pour y rencontrer les membres de la Commission de Police du Québec (CPQ). Selon la rumeur, le bureau des détectives contrôlait le réseau de prostitution. Toutefois, la CPQ profiterait aussi de l’occasion pour étudier d’autres aspects, comme par exemple les finances, l’équipement et le niveau de formation des policiers.

En 1968, alors que la Sûreté provinciale devenait la Sûreté du Québec, le gouvernement de Daniel Johnson créait la Commission de police. Peu de temps après, l’École de police du Québec fermait ses portes pour laisser toute la place à l’Institut de police de Nicolet qui prit la relève dès le 16 juin 1969. Ce dernier serait désormais géré par le ministère de la Justice.

À cette époque, les forces policières trifluviennes se divisaient en deux parties : la gendarmerie, composée de 131 constables en uniformes dont 9 affectés à l’escouade des motocyclistes, et la sûreté, qui englobait principalement l’escouade des enquêtes dont le capitaine était Georges Gagnon, 53 ans. En théorie, Gagnon avait sous ses ordres le lieutenant-détective Jean-Marie Hubert, le sergent-détective Paule Dallaire et 6 autres enquêteurs. Officiellement, il n’y avait aucune escouade de la moralité mais le rapport de la CPQ mentionnera la présence de deux policiers affectés à cette tâche, soit Hubert et Dallaire. On parlera aussi d’un troisième sans toutefois le nommer officiellement[1].

Les audiences de la CPQ s’ouvrirent le 12 août 1969 au palais de justice de Trois-Rivières sous la présidence du juge Roger Gosselin et du commissaire Gérald Tobin. Selon le procès-verbal, on cibla rapidement les liens entre les policiers de la moralité et le réseau de prostitution. Quatre maisons de débauches se démarquèrent : le Manoir Laviolette, le Club St-Paul, l’Hôtel des Trois-Rivières et l’Hôtel St-Louis. On connaissait aussi le Tourist Room Mon Repos, le Caumartin (ou hôtel Bonaventure), l’hôtel Windsor, le Club des Forges, le Lido, le Monaco, et le Laurentien. La police était également au courant que d’autres établissements servaient de lieux de rendez-vous, comme par exemple le Miche à Gogo, le Bar Marin, l’Hôtel St-Georges, l’Hôtel Bonaventure, le Jeannine Spaghetti House (Roi du Spaghetti en 1968) et l’Igloo Bar.

Me Raymond Boily occupait la fonction de procureur de la CPQ, tandis que Me Gaston Gamache et Me Guy Lebrun représentaient l’Association des Policiers de Trois-Rivières. Quant à eux, Me Jean Méthot et Me Lucien Comeau œuvraient pour les intérêts de la Corporation de la Cité.

Dès le début des travaux, on expulsa plusieurs hommes en leur demandant de demeurer à la disposition de la Commission. Aucun d’entre eux ne fut cependant rappelé[2].

Puisque les transcriptions sténographiques des audiences n’ont pas été conservées, on doit s’en remettre uniquement au procès-verbal pour tenter de comprendre ce qui s’est réellement produit. Puisque le bureau des enquêtes était principalement visé, on peut y lire que le greffier Beaumier déposa en preuve les résolutions d’embauche des membres de tous les détectives : Georges Gagnon, Jean-Marie Hubert, Paul Dallaire, Gilles St-Pierre, Clément Massicotte, Guy Poisson, Fernand Gendron, Fernand Thibault, Louis-Georges Dupont, et Lawrence Buckley.

Ce scandale aurait débuté par une visité de Paul Dallaire à la résidence du conseiller municipal Gaston Vallières en novembre 1968. Dallaire aurait alors confié à ce dernier « qu’il plaçait des filles en nombre limité dans divers établissements de Trois-Rivières » et que « les filles subissaient un examen médical régulièrement et qu’elles devaient comparaître après un certain temps pour la forme ».

Le 13 août, le témoin le plus important fut sans aucun doute Roger Dion, un journalier de 50 ans à l’emploi de la municipalité. L’hebdomadaire Photo-Police précisa dans son édition du 23 août que Roger Dion, « à l’emploi de l’exposition de Trois-Rivières, aurait assisté au cours de l’année 1966 et de l’année 1967 à la remise de pots-de-vin à deux détectives de la force constabulaire de Trois-Rivières ». Dion raconta avoir travaillé durant de nombreuses années comme « sticker » pour un kiosque munie d’une roue de fortune et à laquelle on invitait les gens à miser des sommes variant de 0.25$ à 5.00$. Bref, on faisait miroiter aux clients leurs chances de gagner alors qu’en réalité personne n’avait jamais rien empoché. Il fut même question qu’un client s’y était fait flouer d’une somme de 600.00$.

En 1967, Dion avait vu son patron remettre deux billets de 20.00$ « à un autre employé du même kiosque pour aller les remettre à deux policiers qu’il identifie, et il ajoute qu’au cours de l’année 1966, il a vu la même chose se produire mais il n’identifie que l’un des deux policiers à qui, au cours de 1966, de l’argent aurait été remis »[3]. En considérant que les détectives Lawrence Buckley et Paul Dallaire ont été forcé de demeurer dans la salle lors de ce témoignage, on devine qu’ils étaient les policiers ciblés.

Selon Photo-Police, un témoin d’âge mineur raconta ensuite avoir remis 200$ « à un détective pour qu’il solutionne une cause pendante à la Cour du Bien-Être. Il a identifié le détective qui se trouvait à la cour ». Or, le procès-verbal permet de découvrir que ce témoin était Denis Blais, un jeune homme de 20 ans, dont l’occupation est mentionnée comme « checker pour la voirie » et que le policier concerné était Hubert.

C’est seulement en consultant le rapport final de la CPQ qu’on arrive à cerner l’essentiel de ce témoignage. Blais se trouvait au rond-point de la rue Royale lorsqu’un véhicule conduit par « un membre de l’escouade des détectives », en l’occurrence Hubert, s’était approché de lui. Blais lui aurait remis 200$ pour que son affaire puisse « s’arranger » devant la Cour du Bien-Être. Toutefois, Blais aurait subi de l’intimidation de la part de Norman Burns, Claude « Plume » Laplante et Pierre Bouchard, trois individus faisant partie des hommes expulsés du prétoire dès le début de l’enquête. Selon Photo-Police, ces énergumènes étaient connus « des milieux interlopes de Trois-Rivières ».

Au matin du 14 août, l’odeur de la prostitution se répandit dans le prétoire avec l’apparition d’Irène Paquet, une jeune femme de 26 ans habitant à Ste-Foy. Suite à la levée d’un huis clos, le procès-verbal mentionne uniquement que « Messieurs Hubert et Dallaire sont présents au cours de la première partie du témoignage. Monsieur Dallaire seul est présent pour la continuation du témoignage ». Que savait Mme Brière à propos des deux détectives?

Le 15 août, un policier de l’escouade de la moralité de Montréal vint raconter sa visite auprès d’un collègue de Trois-Rivières et que ce dernier lui avait raconté que 37 prostituées œuvraient dans la ville de Laviolette. Selon le stratagème mis en place, on permettait à toute nouvelle fille de « travailler » pendant un mois. Si elle respectait les règles, elle pouvait ensuite rester. Cela voulait dire qu’elle s’exposait à des arrestations et qu’elle devait alors payer une « amende » de 100$ sans devoir passer devant la Cour municipale. Selon une autre version contenue dans le procès-verbal, on exigeait des filles un examen médical régulier. Les noms des médecins impliqués ne seront cependant jamais mentionnés.

Puisqu’il en avait probablement assez entendu, le directeur de la police J.-Amédée Delage fit une recommandation pour la suspension des détectives Hubert et Dallaire. Le soir même, le conseil municipal se réunit et la recommandation fut adoptée par le maire suppléant Léo Pidgeon et le greffier Georges Beaumier. Officiellement, Hubert et Dallaire étaient maintenant suspendus[4]. Juste avant cela, Dallaire aurait déclaré « le directeur m’a dit de ne pas m’occuper de ça s’il y avait 200 ou 300 filles, d’en arrêter une durant ma surveillance »[5].

Au matin du 19 août, Me Guy Lebrun se montra furieux en déposant la lettre du directeur Delage devant le commissaire Gosselin. Puisqu’on les suspendait avant la fin des travaux, Lebrun se porta à la défense d’Hubert et Dallaire. « Si un membre de notre Barreau est dans la même situation, le tribunal affecté attend pour statuer que tout soit entendu … Si c’est bon pour le Barreau, c’est bon pour le reste de la population », dira Me Lebrun.

Peu de temps après, le témoignage de Romuald Godin apporta un autre scandale. Au soir du 10 mars 1969, vers 20h15, Godin avait reçu la visite de deux femmes qui entrèrent dans son restaurant en criant « c’est un hold-up ». L’une d’elles avait gardé une main dans la poche de son manteau tout en la pointant vers le sexagénaire. Après que Godin eut contourné son comptoir, l’une des braqueuses le frappa et s’ensuivit une lutte. L’une des voleuses trébucha, ce qui permit à Godin de lui arracher son manteau qui contenait encore des cartes permettant de l’identifier. Les mains vides, les deux femmes avaient ensuite pris la fuite.

Il s’avéra que ces deux braqueuses amateurs étaient Louise St-Pierre, 28 ans, et Claire Bourassa (née Côté), 26 ans. Dans cette histoire, les enquêteurs expliquèrent à Godin qu’ils ne pouvaient le soumettre à une séance d’identification puisqu’ils manquaient alors de figurantes. En fait, les deux jeunes femmes furent remises en circulation. Elles étaient plus rentables sur le trottoir que derrière les barreaux.

Au matin du 23 août, Photo-Police publiait sous le titre « La prostitution était dirigée par des policiers ». On y mentionnait que « c’est le conseiller municipal Gaston Vallières qui a fait la première sortie contre le corps de police de Trois-Rivières en disant qu’il n’avait plus confiance en certains de ses membres. À ce moment, il a été établi qu’un ménage était nécessaire et c’est le conseiller Vallières qui a pris l’affaire en main ».

Dès l’aube du 26 août, Le Nouvelliste répandait la rumeur selon laquelle la municipalité s’apprêtait à réembaucher Hubert et Dallaire. Il semble que le directeur Delage revenait sur sa parole, affirmant cette fois que sans un appel du gérant de la ville il n’aurait jamais recommandé leur suspension.

Le seul témoin mis sur le grill au cours de la journée du 27 août fut le détective Paul Dallaire, 40 ans. Pendant ce temps, suite à une rencontre avec le maire René Matteau, Delage renversait sa décision. Au soir du 2 septembre, Matteau réunit son conseil à l’Hôtel de Ville pour une séance régulière au cours de laquelle le conseiller Fernand Colbert proposa la réembauche de Jean-Marie Hubert et de Paul Dallaire. La proposition fut secondée par le conseiller Benoît Giguère. Toutefois, comme il l’avait fait en 1955 dans l’affaire impliquant le directeur Antonio Roy, le conseiller Gaston Vallières se déclara dissident.

Deux jours plus tard, Hubert déclarait à Arseneault : « On est mieux de porter les causes de prostitution en Cour municipale, ça grossit les coffres de la ville, lança-t-il. Aux Sessions de la Paix, ça va à la province! ».

Le 5 septembre, après avoir entendu le maire, ainsi que le détective Lawrence Buckley et le constable Gilles St-Pierre, les travaux de la commission furent suspendus jusqu’au 17 septembre.

Ce jour-là, après que le juge Gosselin eut ordonné aux détectives Louis-Georges Dupont, Fernand Gendron, Clément Massicotte et Fernand Thibault de retourner à leur travail habituel – puisque les enquêtes de routine continuaient de s’accumuler – on eut la surprise de voir le jeune Dion revenir sur sa première déclaration. Cette fois, il disait ne plus être en mesure d’identifier les deux policiers fautifs. Qu’est-ce qui avait pu motiver son volte-face?

La commission ajourna de 18h00 à 20h45. Entre cette dernière heure et 22h20, on entendit à la barre des témoins le capitaine-détective Georges Gagnon, et les détectives Fernand Gendron, Jean-Marie-Hubert, Clément Massicotte et finalement Louis-Georges Dupont. Au cours de cette période de 95 minutes, on a donc entendu cinq témoins, ce qui fait une moyenne de 19 minutes chacun. Ce détail est important puisque, plus tard, certaines personnes affirmèrent que Dupont avait été assassiné pour avoir témoigné contre ses collègues. Il s’est plutôt enlevé la vie quelques semaines plus tard, c’est-à-dire entre la fin des audiences et le dépôt du rapport de la CPQ. En 19 minutes, il est assez peu probable qu’il ait eu le temps nécessaire pour dénoncer les rouages d’un important réseau de corruption, comme on le prétendit à outrance par la suite[6].

D’ailleurs, le procès-verbal stipule que les détectives Dupont et Massicotte furent évacués du prétoire lors du témoignage du capitaine Gagnon. Si ça se trouve, il y aurait bien plus de chance pour que le témoignage de ce dernier ait pu contenir des détails croustillant à l’endroit de Dupont et Massicotte, qui ne devaient pas entendre ce témoin avant d’apparaître eux-mêmes sous serment. Bref!

Au matin du 18 septembre, on entendit Mme Arthur Trépanier, veuve de 43 ans, également connue sous le nom de Kathy. En fait, son véritable nom était Laurette Bisson. Celle-ci travaillait comme prostituée au Club St-Paul avant de rencontrer Jean-Marie Hubert, qui s’était arrangé pour la faire « travailler » au Manoir Laviolette, à deux pas du palais de justice. Au moment de témoigner en 1996 dans le cadre de la Commission d’enquête Lacerte-Lamontagne, Hubert était toujours marié à Laurette.

Le vendredi 19 septembre, les audiences se terminèrent à 11h25 lorsque le juge Roger Gosselin déclara la preuve clause[7]. Après avoir entendu 52 témoins en 15 jours, les membres de la Commission se retirèrent à Québec pour écrire leur rapport.

Tel que mentionné plus haut, le détective Dupont fut retrouvé mort dans sa voiture de service au matin du 10 novembre 1969. On conclut rapidement à un suicide. Aucune preuve ne permettait de soupçonner la possibilité d’un meurtre. D’ailleurs, sa famille mit plusieurs années à construire sa théorie, selon laquelle il aurait été éliminé par ses propres collègues. Les enquêtes ultérieures confirmèrent cependant le verdict du suicide.

Le 29 décembre 1969, Tobin et Gosselin déposaient leur rapport, qui fut scindé en deux parties : la première rendue publique et la seconde scellée pour une période de 160 ans.

Certes, ce serait une erreur de retenir que l’unique objectif de cette enquête était la corruption et la prostitution. Dans la première partie du rapport, la CPQ révisait le budget, l’inventaire de l’équipement et la scolarité des policiers. Dans ce dernier cas, les constatations furent peu reluisantes puisqu’on en venait à la conclusion que ce niveau de scolarité oscillait entre une 5ème et une 13ème année. Rappelons qu’une 11ème année de l’époque équivaudrait aujourd’hui à un 5ème secondaire. Le directeur Delage lui-même n’avait apparemment suivi aucune formation relative au métier de policier. Pourtant, il avait travaillé comme détective puisqu’on le retrouve comme tel dans le dossier de la mort suspecte de Rita Lafontaine en 1949.

Évidemment, la CPQ recommandait les congédiements d’Hubert, Dallaire et Gagnon. Seuls les deux premiers furent définitivement écartés de la police dès janvier 1970, tandis que Gagnon eut droit à une humiliante rétrogradation. Toutefois, en 1975, Hubert et Dallaire eurent gain de cause en obtenant de la Ville de Trois-Rivières le montant de 107,500$ pour « dommages moraux, atteinte à la réputation, publicité, troubles familiaux et aussi perte d’ancienneté »[8].

Est-ce que le scellé sur la seconde partie du rapport avait favorisé les deux ex-policiers dans cette cause? Peut-être.

Les faits saillants de l’enquête de la CPQ de 1969 servirent longtemps de toile de fond pour justifier les revendications de l’affaire Dupont, laquelle alla jusqu’à mettre en scène un énorme complot politico-policier s’étendant sur plusieurs décennies. Par contre, ce n’est pas parce que deux policiers tiraient profit des fruits de la prostitution que cela faisait nécessairement d’eux des tueurs. La marge à franchir reste énorme entre la corruption et le meurtre.

D’autre part, il ne faudrait pas non plus jouer les vierges offensées en décriant un réseau qui, justement, pourrait faire l’envie de ceux et celles qui militent en faveur de la décriminalisation de la prostitution. Par exemple, le suivi médical mis en place par le réseau de 1969 fait partie de l’éventualité d’une loi qui légaliserait enfin le plus vieux métier du monde. Suite à sa nomination comme chef de la police de Montréal en 1904, Olivier Campeau établissait certaines recommandations pour mieux encadrer les maisons de débauche, dont celle où « les prostituées doivent subir un contrôle médical rigoureux et régulier »[9].

Quant à savoir si l’idée d’éradiquer complètement la prostitution n’est pas utopique, le recorder Alexandre Poirier tenait ce discours juste et prémonitoire en 1905 : « Il y a des gens qui croient que d’un seul trait de plume les législateurs peuvent supprimer l’ivrognerie. Pour eux le moyen est bien simple : qu’on vote la prohibition des alcools et l’ivrognerie disparaîtra. Eh bien, je suis personnellement enclin à croire le problème d’une solution moins simple. Je crois que le 20ème siècle, quelles que soient les mesures prises par les législateurs, ne verra pas disparaître l’ivrognerie et la prostitution qui déshonorent l’humanité depuis 3,000 ans. Pour ma part, je crois que l’on doit user envers les prostituées d’une certaine tolérance que je considère comme inévitable »[10].

Les amoureux de la thèse du complot insistent sur le fait que la deuxième partie du rapport scellée pour une période de 160 ans pourrait révéler encore des choses. C’est là induire la population en erreur puisqu’en 1996, la juge Céline Lacerte-Lamontagne leva ce scellé afin de rendre le document public. J’en faisais d’ailleurs un résumé dans mon livre L’affaire Dupont (2014), de la page 475 à 479. Le contenu de ce document soi-disant fracassant fut plutôt décevant.

 

[1] Selon un rapport de surveillance de certains membres du crime organisé présents à Trois-Rivières et daté du 7 octobre, ce troisième membre de l’escouade de la moralité aurait été Gilles St-Pierre.

[2] Les noms cités sont : Fernand Archambault, Claude Bergeron, John Burns, Yvon Beaucage, Germain Baril, Michel Crispini, Rosaire Gagné, Claude Ouellet, Ronald Poisson, Yvon Provencher, Gaston Roberge, Gérard Roberge, Fernand St-Arnaud, Léo Thibodeau, Fernand Turcotte, Robert Leblanc, R. Maréchal, R. Robidas, Albert Bélisle, André Poulin, Réal Blais, Robert Beaumier, Claude Beaulieu, et Claude Lacroix.

[3] Selon le rapport final de la CPQ déposé le 29 décembre 1969.

[4] Les conseillers suivants étaient également présents : Fernand Goneau, Aimé Lefrançois, Antoine Gauthier, Benoît Giguère, Gaston Vallières, Fernand Colbert et Florent Groleau.

[5] Jean-Paul Arseneault, Le Nouvelliste.

[6] Les défenseurs de la thèse de l’assassinat affirment encore aujourd’hui que Dupont aurait aussi témoigné le 9 septembre. Selon le procès-verbal, toutefois, la CPQ n’a pas siégé ce jour-là. Il n’y a donc aucune preuve pour étayer leur affirmation.

[7] Le document du procès-verbal, qui a été l’une des principales sources servant à construire ce chapitre, est signé le 24 septembre 1969 par la greffière de la CPQ Jocelyne Tessier.

[8] Eric Veillette, L’affaire Dupont, 2014, Éditions de l’Apothéose, p. 336.

[9] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980, 2014, p. 32.

[10] Ibid., p. 33.

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Le double meurtre de Serge Lefebvre

Serge Lefebvre, alias "Kid Panique".
Serge Lefebvre, alias « Kid Panique ».

Dans nos annales judiciaires, le nom de Serge Lefebvre raisonne encore comme un cas hors du commun. Ce n’est pas tous les jours que deux policiers sont abattus lors d’une même intervention. Et que leur assassin soit un des leurs, c’est encore plus rare.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, entre 4h30 et 4h45, c’est en répondant à une alarme de vol dans un dépôt dentaire que deux policiers de la ville de Québec, Jacques Giguère, 43 ans, et Yves Têtu, 25 ans, scellèrent leur destin. À un certain moment, sur les ondes de la police, on entendit la voix anormalement aigue de Têtu disant qu’il y avait des coups de feu. Et puis, … plus rien!

Peu après, le corps de Giguère fut découvert à l’intérieur du dépôt. Il avait été exécuté de quatre projectiles sans avoir lui-même eu le temps de dégainer son arme. Celui de Têtu se trouvait à l’extérieur, sur la chaussée du stationnement, à quelques pas de l’auto-patrouille. Il avait été tué de deux balles, une à la tête et la seconde dans le dos. Ni l’un ni l’autre n’avait eu de geste défensif. Cette première constatation fit alors craindre une hypothèse terrible : l’assassin était peut-être un confrère.

Dernièrement, cette triste histoire a refait surface sur les canaux spécialisés. Dans un documentaire diffusé sur Addik TV, on revenait sur l’aspect humain entourant la mort de Têtu, qui s’était marié trois semaines avant le drame. Dans un autre documentaire, celui-là diffusé au Canal D, on tentait de reconstituer la scène du double meurtre. Entre autres, on y commettait l’erreur de décrire la mort de Têtu alors qu’il se trouvait encore dans l’auto-patrouille.

Selon une source fiable, les erreurs ne s’arrêtent pas là.

En effet, ce dernier documentaire apportait une explication inédite au mobile du crime. Serge Lefebvre, qui avait fait son entrée dans la police de Ste-Foy en février 1966, était reconnu pour commettre des vols pendant ses heures de service. À première vue, il aurait donc abattu Giguère et Têtu parce que ceux-ci l’avaient surpris en flagrant délit. Or, ce documentaire apporte un élément nouveau : Lefebvre était fétichiste. Sa passion pour les sous-vêtements féminins le conduisait apparemment jusqu’à se masturber sur les lieux de ses vols. Voilà qui apporterait une explication supplémentaire à sa violente réaction de la nuit du 3 juillet 1985.

Yves Têtu, 25 ans, l'une des victimes de Lefebvre.
Yves Têtu, 25 ans, l’une des victimes de Lefebvre.

Pourtant, ma source fait remarquer que Lefebvre, que l’on surnommait Kid Panique dans le milieu policier en raison de sa grande nervosité, s’adonnait au cambriolage avant même son entrée dans la police et qu’après avoir enfilé l’uniforme il avait entretenu cette vieille habitude en compagnie d’un autre policier du nom de Tremblay. Ce détail vient remettre en question cette hypothèse de fétichisme puisqu’on imagine mal Lefebvre se masturber en compagnie d’un autre collègue; un plaisir qui se pratique normalement en solitaire.

Toujours selon ma source, des rumeurs circulaient depuis au moins 1972 à l’effet que Lefebvre s’adonnait au vol. Il serait donc étonnant que cette double vie ait soudainement eut l’effet d’une bombe en juillet 1985. Évidemment, le public ne s’y attendait pas, mais force est d’admettre que les choses ne tournaient pas rond au sein du corps policier de Ste-Foy. Certains officiers avaient-ils décidé de fermer les yeux parce qu’en apparence Lefebvre était un gentil policier?

Lorsque Kid Panique obtint son grade de sergent au cours des années 1970, les quelques soupçons qu’on pouvait avoir à son endroit s’envolèrent en fumée, du moins pendant un temps.

Muni de ce nouveau titre, Kid Panique multiplia ses cambriolages, motivé par l’argent et non pour satisfaire une quelconque déviance sexuelle. À ce sujet, le documentaire du Canal D n’indique d’ailleurs pas la source de ses informations. Est-ce que cette idée tordue provenait de Lefebvre lui-même, qui aurait inventé cette histoire de fétichisme pour se rendre intéressant depuis les confins de sa cellule?

Mais revenons sur le double meurtre de Giguère et Têtu. Selon certaines informations, Lefebvre se serait précipité directement chez lui après avoir abattu les deux hommes. Il aurait changé de vêtements, que sa femme aurait fait disparaître. Quelques minutes plus tard, Lefebvre croisait d’autres collègues qui trouvèrent étrange de le voir avec des pantalons portant encore leur pli et une chemise neuve. À une heure aussi tardive de la nuit, les vêtements des policiers avaient plutôt tendance à être défraîchis. En recevant l’appel, ceux-ci trouvèrent également étrange que Lefebvre n’en ait pas parlé puisque l’incident avait eu lieu dans son secteur de patrouille. De plus, ils eurent l’impression que son regard était celui d’un déséquilibré, d’un fou.

Avant le double meurtre, Kid Panique avait déposé son partenaire vers 4h00 en lui donnant la permission de se coucher un peu dans un fauteuil que les policiers du poste avaient l’habitude d’utiliser pour se reposer durant les heures de pause. Plutôt que de l’accompagner, Lefebvre lui expliqua que, puisqu’il ne s’endormait pas, il irait se prendre un lunch et un café à son restaurant favori de Plaza Laval. Mais au lieu de ça, il changea son véhicule de sergent pour un banalisé de marque Aries. À cette heure-là, il savait que les autres patrouilleurs étaient sur leur heure de pause. Ainsi, Lefebvre devenait le seul policier sur la route, exception faite d’une ambulance. Mais celle-ci ne patrouillait évidemment pas dans le parc industriel la nuit et avait plutôt tendance à rester aux aguets devant d’éventuels accidents sur le boulevard Laurier.

Jacques Giguère a été abattu de quatre balles dans le dos.
Jacques Giguère a été abattu de quatre balles dans le dos.

Peu de temps auparavant, certains policiers avaient appris l’existence de plusieurs alarmes de vol au dépôt dentaire et que ce commerce ne faisait pas partie de la ville de Ste-Foy, mais plutôt celle de Québec. Les changements avaient donc été fait pour que, désormais, les alarmes entrent directement à la police de Québec. Voilà qui explique pourquoi Lefebvre n’a pas entendu l’appel sur les ondes de sa radio alors qu’il était en train de commettre son cambriolage dans la nuit du 3 juillet. L’arrivée de Giguère et de Têtu l’a ainsi pris par surprise.

Après la découverte des corps, Lefebvre fut rapidement soupçonné. On lui téléphona pour lui demander de venir discuter de l’affaire, sans toutefois éveiller ses soupçons. En raison de sa voiture sport, il parvint à semer la surveillance policière dressée autour de son logement et à se rendre au poste pour récupérer son arme de service. Peu après, il se dirigea sur le pont de Québec tout en contactant ses collègues. Du haut du pont, il menaça de s’enlever la vie. Contrairement à la scène reconstituée du documentaire, illustrant un Lefebvre qui se tirait en pleine poitrine, Kid Panique avait plutôt choisi de se tirer dans l’abdomen. Ce détail fait dire à plusieurs qu’on peut douter de ses réelles intentions de vouloir se donner la mort.

Après le coup de feu, son arme glissa et tomba dans les eaux du fleuve. Par chance, elle sera retrouvée par les plongeurs de la Sûreté du Québec deux semaines plus tard. Soumise ensuite à la loupe des experts en balistique, l’arme était bien celle qui avait servi à tuer les deux policiers.

Quelques semaines plus tard, une commerçante de Cap-Rouge informa certains policiers que Serge Lefebvre avait été impliqué dans un cambriolage commis dans son commerce une vingtaine d’années plus tôt. À cette époque, en apprenant que des soupçons pesaient contre lui, Lefebvre était retourné chez la victime pour remettre les objets volés. Il l’aurait même supplié de ne faire aucune plainte auprès de la Sûreté du Québec – qui couvrait alors la région de Cap-Rouge – parce qu’il était sur le point d’entrer dans la police. Donc, Lefebvre était voleur avant même de devenir policier.

Le second incident d’importance reconstitué dans le documentaire est un hold-up commis par un homme portant un déguisement de mascotte. Selon les informations qui me sont parvenues, le costume était celui d’un ours panda et le vol s’est produit dans une succursale bancaire de Place Laurier en septembre 1979. La mise en scène du documentaire montre le voleur qui tire à deux reprises en direction d’un agent de sécurité armé. Peu après, Lefebvre débarque sur les lieux. Alors que le voleur prend une caissière en otage, l’arme sur la tempe, Lefebvre prend tout de même la chance de sortir son arme et de tirer, comme l’aurait fait Clint Eastwood dans la peau de son célèbre personnage de Dirty Harry. Évidemment, il y a une marge entre ce qui est acceptable au cinéma et dans la réalité. Lefebvre avait inutilement risqué la vie de l’otage, ce qui lui avait pourtant mérité une décoration pour son « exploit ».

Dans le documentaire du Canal D on y mentionne que le voleur est décédé peu de temps après, alors que dans celui d’Addik TV on précise qu’il se serait suicidé peu après avoir été blessé par Lefebvre. Quoi qu’il en soit, Kid Panique est soudainement devenu un héros local.

Selon ma source, il y a encore quelques rectifications à apporter à cet incident. D’abord, l’agent de sécurité rattaché à Place Laurier se nommait Serge Masson, un ancien policier qui ne portait aucune arme à feu et qui connaissait Lefebvre pour avoir travaillé avec lui dans le passé. À l’arrivée de ce dernier, Masson l’aurait incité à s’avancer vers le braqueur après l’avoir faussement informé que l’arme de l’individu était factice. L’instant d’après, Lefebvre sortait son arme et tirait sur l’individu.

Quelques secondes plus tard, un autre policier débarqua sur les lieux et Lefebvre lui dira que le braqueur se trouvait derrière le comptoir. Lorsque ce policier y jeta un œil, l’homme était toujours vivant. Il portait sa cagoule et respirait avec difficulté. Mais l’arme du voleur était bien réelle puisqu’il s’en était servi pour s’enlever la vie.

Les doubles meurtres de policiers ne font pas légion dans l’histoire judiciaire du Québec. En 1948, les policiers montréalais Paul-Émile Duranleau et Nelson Paquin étaient sauvagement abattus alors qu’ils tentaient d’intervenir lors d’un braquage de banque. Les deux braqueurs, Noël Cloutier et Donald Perreault, furent jugés et pendus en 1949 pour ce crime. Puis le drame se répètait en 1962 lorsque les policiers Claude Marineau et Denis Brabant étaient tués en pleine rue par un braqueur déguisé en Père Noël. L’enquête permettra d’identifier ce dernier comme étant Georges Marcotte, qui sera condamné à mort. En vertu des nouvelles mentalités sur la question de la peine capitale, il évitera cependant l’échafaud.

Pour sa part, Lefebvre retrouvait sa liberté en 2001. Mais une dizaine d’années plus tard, les vieilles habitudes ayant la vie dure, il était à nouveau repris pour vol.


La sortie en librairie de « L’affaire Dupont »

IMG_1766         C’est à compter du vendredi 26 septembre prochain que le livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire fera sa sortie officielle en librairie. Dans un premier temps, il sera en vente à la Librairie l’Exèdre, située au 910 boulevard St-Maurice à Trois-Rivières. Il est possible de réserver un exemplaire du volume dès maintenant en téléphonant au (819) 373-0202.

L’affaire Dupont, qui compte 636 pages, présentera l’histoire la plus complète jamais publiée jusqu’à maintenant concernant ce dossier controversé. Dans son introduction, l’auteur insiste sur l’objectivité et le fait de laisser ses lecteurs forger leur propre opinion. Ainsi leur permet-il de revisiter la chronologie des événements de 1969 à 1994, avant de les plonger dans les nombreux témoignages entendus légalement en Cour en 1995 et 1996.

Dans sa conclusion, l’auteur se permet de revenir sur des points importants afin de démontrer une meilleure compréhension des preuves déposées légalement, ainsi que les autres qui ne l’ont jamais été. Il sera donc important de faire la différence entre un soupçon et une preuve.

Ce livre reste conscient de l’ampleur que cette légende urbaine a prise au cours des quatre dernières décennies, mais rappelle aussi que les perceptions, même les plus profondes, ne sont pas admissibles en preuve devant un tribunal et qu’il ne faut donc pas s’y fier pour porter un jugement éclairé.

Quoiqu’on en pense, quoiqu’on en dise, le dossier de l’affaire Dupont fait école. Jamais on n’aura dépensé autant d’énergie et d’argent pour trancher sur la cause de la mort d’un seul individu, exception faite de certaines recherches archéologiques peut-être.

Si l’affaire vous passionne, alors ne tardez pas à réserver votre exemplaire du livre dès maintenant car les quantités sont limitées.

Bonne lecture à tous!

 

Jean-Pierre Corbin résoudra-t-il l’affaire Dupont?

Jean-Pierre Corbin, à l'époque où il gagnait sa vie comme barman.
Jean-Pierre Corbin, à l’époque où il gagnait sa vie comme barman.

Oui, selon ses propres dires.

Du moins, c’est ce qu’il m’a personnellement mentionné à deux reprises au cours de l’automne dernier.  Et tout cela se fera dans un livre qu’il projette de publier en avril 2014.  Espérons seulement que ce ne soit pas un simple Poisson d’avril!

Jean-Pierre Corbin est un ancien barman ayant connu les années tumultueuses de Trois-Rivières, en particulier les années 1960.  Ainsi, paraît-il, il aurait côtoyé des personnages importants du crime organisé, incluant les policiers corrompus Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire, tous deux congédiés en 1970 à la suite d’une enquête de la Commission de Police du Québec (CPQ).  Parmi les autres, peut-être retrouvait-on de petites frappes locales, ou encore de plus grosses pointures comme le tueur à gage Marcel Martel, Claude Faber, Robert Gignac, Joe Di Maulo ou Frank Cotroni.  Sait-on jamais!

En 1996, Corbin a assisté à la majeure partie des audiences de la Commission Lacerte-Lamontagne, qui avait pour but d’enquêter sur les circonstances entourant le décès du détective Louis-Georges Dupont, retrouvé mort dans sa voiture de service le 10 novembre 1969.  Puisqu’il avait choisi de rester assis jusqu’à la toute fin des audiences, il faudrait donc en déduire qu’à cette époque il ne détenait aucune information pertinente ayant pu venir en aide à la Justice.

Ce fut donc au tournant du millénaire que Corbin rencontrera pour la première fois les frères Jacques et Robert Dupont, les fils du regretté détective.  Ceux-ci étaient beaucoup trop occupés par les médias en 1996 pour lui avoir prêté attention.  Et puisque Corbin leur parla de meurtre, après que la Commission ait conclu au suicide, les frères Dupont ouvrirent toutes grandes leurs oreilles.

En 2003, c’est en grande pompe qu’on annonçait les révélations du siècle sur les ondes radiophoniques de la station CHLN, dans le cadre de l’émission Omnibus animée par Robert Pilote.  Corbin se retrouva dans le studio en même temps que Jacques Dupont, qui ne demandait qu’à entendre les fameuses révélations qui, espérait-il, allaient enfin résoudre sa contre-enquête sur la mort de son père.  (Je vous invite d’ailleurs à entendre cette bande audio disponible dans la colonne de droite du présent site sous la bannière « Documents audio »)

Étrangement, Corbin refusa de fournir les noms des deux policiers qu’il soupçonnait de meurtre.  Il pouvait bien jouer de prudence si cela l’amusait, mais rappelons seulement qu’à l’époque de la Commission ces noms avaient été largement et publiquement diffusés.  Cette crainte non fondée eut de quoi mettre une première puce à l’oreille.

Devant cette réaction futile, difficile de ne pas voir en lui un homme cherchant à se donner de l’importance.

Mais bon.  Admettons qu’on puisse lui pardonner ce petit écart de conduite.

Interrogé par Pilote, Corbin dira que les deux mystérieux flics (Hubert et Dallaire)[i], auraient attiré Dupont jusqu’à un chalet de Champlain.  C’est là que Dupont aurait été séquestré du 5 au 9 novembre avant d’être assassiné dans des circonstances qu’il ne détaillait pas.

Cette révélation présumait donc que le corps de Dupont ait été transporté jusqu’au lieu de la découverte du boulevard St-Jean.  Par conséquent, on parlait de mise en scène.  Rien de moins!

Toutefois, au cours de l’entrevue on entend Corbin se tourner vers Jacques Dupont à quelques reprises pour chercher son approbation : « hein, Jacques? ».

De plus, tout ce qu’il dira à propos de la prostitution, du déplacement du crime organisé de Montréal vers Trois-Rivières, et tout le bataclan, relève de l’accessibilité publique.  N’importe quel lecteur ou chercheur amateur pouvait en avoir appris autant à la médiathèque ou dans certains livres, comme celui de Jean-Pierre Charbonneau (La Filière canadienne), ou plus récemment dans Vice et corruption à Montréal 1892-1970, de Magalie Brodeur.  Même ceux qui ont horreur des bibliothèques avaient le loisir de connaître ces ragots qui circulent toujours à Trois-Rivières.  Le bouche à oreille a depuis longtemps fait son œuvre.

D’autres réponses provenaient directement de certains documents que lui avait transmis Jacques Dupont.  Bref, Corbin était loin de réinventer la roue.

L’émission d’Omnibus s’est donc terminée sans les révélations promises, mais non sans que Corbin promette la sortie imminente de son livre.  Plus de 10 ans plus tard, toujours rien.  Si les propos de son bouquin sont si importants, alors pourquoi tout ce temps écoulé?

En 2010, les frères Dupont obtenaient la réouverture de l’enquête sur la mort de leur père et en février 2011 Corbin exposait à nouveau sa théorie dans le cadre de l’émission Enquête de Radio-Canada, dans un reportage de Pierre Marceau intitulé Meurtre ou mystère?.  Publiquement, c’était la première fois qu’il fournissait une explication au kilométrage manquant sur la voiture dans laquelle Dupont a été retrouvé en 1969.  Les 57 milles (91,7 km) s’expliquaient par un trajet partant du poste de police (2250 rue Royale) vers le chalet, avant de revenir vers le site de la découverte et pour aboutir avec le retour de la voiture (tirée par une remorqueuse) jusqu’au poste de la rue Royale.

Une découverte étonnante, certes, mais sans l’appui d’éléments supplémentaires ça restait mince.  Aussi bien dire qu’on venait de retrouver un couteau au milieu d’un appartement sans cadavre.

Cette fois, cependant, lorsque Marceau lui demande si Dupont a été « attiré » dans ce chalet, Corbin se fera beaucoup moins affirmatif qu’en 2003 en répondant seulement « apparemment », un mot qui semble d’ailleurs détenir une place de choix dans son vocabulaire.

Selon un informateur, qu’il laisse entendre être encore vivant au moment du reportage de février 2011, il expliquait que Dupont aurait été tué à cet endroit et que le chalet avait fini par être emporté par une crue printanière, à une date indéterminée bien sûr.

Peu après la diffusion de ce reportage, Corbin fut cueilli par des enquêteurs de la section des Cold Case (non résolu) de la Sûreté du Québec (SQ).  Il se plaindra plus tard, à moi entre autres, que ces policiers n’ont pas été tendres envers lui.  Faut-il au moins se donner la peine de se mettre un instant à leur place?  Peut-être qu’ainsi il serait plus facile de comprendre leur frustration en apprenant l’existence de cette piste à la télé.  Il demeure un fait que, dans la logique de notre système judiciaire, lorsqu’on détient une information capitale dans une affaire de meurtre on doit nécessairement en informer la police avant les médias.

Quand j’ai rencontré Corbin à l’automne 2013, je lui ai fait remarquer qu’il aurait été préférable, en admettant qu’il possède vraiment la clé de toute l’affaire, de le voir d’abord communiquer avec la police plutôt que d’exposer ses théories à la télé ou dans un livre.  Bien sûr, il fait partie de ces gens qui ne font aucune confiance aux policiers, en plus de les soupçonner de collusion.  Il a probablement ses raisons.  Mais selon quelle preuve, au juste?

Quand il m’a promis que la sortie prochaine de son livre allait résoudre toute l’affaire, je lui ai demandé s’il ne craignait pas d’être soupçonné ou accusé d’entrave à la justice.  Je n’ai eu droit qu’à un long silence.  Le choix de résoudre un assassinat dans un livre n’est certainement pas synonyme de preuve sérieuse.

Ma propre enquête sur le terrain m’a permis d’apprendre certaines choses en lien avec la piste du chalet, dont le fait que les témoins rencontrés n’ont jamais reçu la visite de la police.  S’il était permis d’en déduire trop facilement que les enquêteurs n’ont pas fait leur boulot, il est surtout plus plausible de comprendre que ceux-ci ce sont plutôt désintéressés de cette piste parce qu’elle ne tenait tout simplement pas la route.

Depuis plus d’un an, Corbin sait que je me suis mis à la tâche pour présenter l’histoire la plus complète sur cette affaire (je m’abstiens cependant des ragots colportés dans les bars et tavernes).  Impossible cependant de savoir si mon projet l’a pressé à remettre le sien sur la sellette.

Ce qui est sûr, c’est qu’il serait à peu près temps qu’il partage enfin ce qu’il sait, en particulier pour la famille Dupont qui a dépensé temps et énergie depuis plusieurs décennies, mais aussi pour le public.  Si on accuse parfois les institutions de manque de transparence, il ne faudrait pas que les auteurs tombent également dans le même piège et ainsi manquer de respect aux lecteurs.

Malheureusement, je ne me rappelle pas de la dernière occasion où un livre a pu résoudre une telle saga en l’espace de quelques pages.  Bien au contraire!

En France, l’affaire de l’assassinat de la députée Yann Piat, exposée dans le documentaire Faites entrer l’accusé – l’affaire Yann Piat, une femme à abattre, a démontré cette tendance sociale à vouloir à tout prix prouver la théorie du complot politique alors qu’en réalité les assassins n’étaient que des voyous au mobile douteux.  Ce qui étonne le plus dans cette affaire, c’est qu’avant que la justice puisse mettre la main sur les coupables, la psychose sociale avait poussé deux journalistes à publier un livre basé sur un seul informateur et qui étayait la thèse du complot politique.  Or, il s’avéra que leur livre n’était qu’un pétard mouillé.  Leurs auteurs furent d’ailleurs poursuivis en justice pour diffamation.

Dans l’affaire Omar Raddad l’auteur aspirant à l’Académie française Jean-Marie Rouart a consacré un livre à cette affaire après y avoir consacré une enquête personnelle qui n’a durée que … 10 jours (voir Faites entrer l’accusé – l’assassin désigné Omar Raddad).  Le livre de Rouart lui valut également une condamnation en diffamation.

Dans toute cause célèbre on retrouve des gens qui veulent se rendre intéressants.  Parfois ils sont sincères et parfois non.  Et même là, la sincérité n’est pas un gage de vérité absolue.

Pour la plupart d’entre eux, il est difficile de comprendre leurs véritables motivations.  Il n’y a qu’à se rappeler les ragots et autres fausses pistes dans l’affaire de Cédrika Provencher.  Mais ce n’est pas parce qu’on est incapable d’expliquer leurs motivations réelles qu’il faut leur accorder de l’importance.  Dans l’affaire de l’assassinat de Sylvie Baton, par exemple, alors que l’enquête piétinait depuis 14 ans, un témoin s’est soudainement manifesté pour livrer une piste détaillée.  Pourtant, après une enquête et une confrontation avec certains autres témoins, cette personne a fini par avouer avoir tout inventé.

Pourquoi?  On ne se l’explique pas.  Mais ces cas existent!

Je n’accuse évidemment pas Corbin d’être ce genre de témoin bidon, mais disons que les révélations miracles, surtout après plus de 44 ans de mystère, me semblent quelque peu farfelues.

Puisque Corbin m’a affirmé en 2013 que son informateur était maintenant décédé, quelle preuve pourra-t-il apporter?  Le contenu de son manuscrit se contentera-t-il de ragots et autres anecdotes de tavernes?

Est-ce avec un kilométrage, un chalet et un témoignage d’outre-tombe qu’il résoudra une affaire que la justice voit toujours comme un suicide?

Laissez-moi alors citer un dernier exemple.

Dans l’affaire Coffin, en 1953, un dénommé Hamel, employé de l’avocat de la défense Me Maher, rencontra les policiers Matte et Mercier pour leur avouer un fait très important.  En compagnie de Me Maher, Hamel dira avoir récupéré la carabine de Coffin au camp de chasse de ce dernier pour la faire ensuite disparaître en la jetant du haut du pont de Québec.

Lors du procès de Coffin, à Gaspé en 1954, Hamel reviendra sur sa déclaration et niera tout.  Sur une preuve de voir-dire, les témoignages des policiers Matte et Mercier se corroborèrent parfaitement.  Bien qu’il n’avait aucune raison de remettre en doute la parole des deux policiers, le juge déclara inadmissibles les déclarations d’Hamel « surtout parce que les informations que la poursuite obtiendrait seraient du ouï-dire »[ii].

Or, si dans une cause aussi importante que celle de Coffin, accusé d’un triple meurtre[iii], la Cour a refusé d’accepter en preuve le témoignage de deux honnêtes policiers, qu’en serait-il d’un ancien barman au passé mystérieux qui cite les paroles d’un informateur décédé?

Puisque j’ose écrire ces lignes avant la sortie de son livre, il faut bien admettre la possibilité de mon erreur.  Si je me trompe, ce livre pourrait alors devenir un outil permettant aux frères Dupont de relancer leur contre-enquête et de renverser tout le système judiciaire.  Est-il permis de le croire?

Pour toutes ces raisons, la piste du chalet de Champlain a sans doute fait perdre du temps aux enquêteurs de la SQ, mais aussi aux frères Dupont et à tous les intéressés, y compris les citoyens.  Si Corbin avait eu l’humilité de dire qu’il publiait seulement un livre objectif en rapportant des choses qu’il a mémorisé au fil du temps et de ses aventures de tavernes, j’aurais salué son ouvrage.  J’étais d’ailleurs très sincère l’automne dernier au moment de l’encourager à publier, ne serait-ce que pour partager son savoir avec les lecteurs.  Et je suis toujours aussi sincère, car ces ouvrages sur l’histoire méconnue de Trois-Rivières demeurent encore trop rares.

Mais il y a une marge entre la richesse que peut apporter un livre à l’histoire judiciaire d’une région et la prétention de résoudre une énigme vieille de 44 ans!

Il faut tout simplement être honnête et éviter de transformer trop facilement un soupçon en une preuve.  Pour ce faire, il faut donc éviter de commettre la même erreur que les enquêteurs de 1969, c’est-à-dire de s’en tenir à une seule hypothèse et de construire autour de celle-ci.

À moins que Corbin avoue du bout de sa plume être celui qui a pressé la détente, il serait étonnant que le système judiciaire lui accorde la moindre importance et accepte de renverser le verdict de suicide dans l’affaire Dupont.


[i] Brièvement, il sera même question du détective Lawrence Buckley.

[ii] Clément Fortin, L’affaire Coffin : une supercherie?, 2007, p. 185.

[iii] En réalité, l’accusation portait sur seulement l’un des trois chasseurs américains, le jeune Richard Lindsey.

Vice et corruption à Montréal 1892-1970

Vice et corruptionBrodeur, Magaly.  Vice et corruption à Montréal 1892-1970.  Presses de l’Université du Québec, 2011, 129 p.

Au premier contact de ce petit livre sans éclat, on serait en droit de se demander si le sujet a réellement été approfondi.  Y révèle-t-on des noms?  Des situations loufoques et inoubliables?

Bien qu’il pourrait décevoir ceux et celles qui s’attendent à une histoire suivie et détaillée du crime organisé et des scandales politiques, cet ouvrage académique confirme le phénomène pour ces gens qui, encore trop naïfs, refusent de voir la réalité en face.  Voilà qui rejoint notre actualité teintée de commission d’enquête, de démissions, de scandales et, espérons-le, des accusations.

La corruption n’est pas un phénomène nouveau et Mme Brodeur nous le prouve aisément.  La doctorante de l’Université de Montréal nous plonge rapidement dans le sujet dès son introduction, qui détaille bien l’évolution du monde interlope jusqu’à la légalisation du jeu en 1970.  Elle nous fait donc comprendre que l’adoption du Code criminel par le gouvernement fédéral en 1892 condamnait le jeu et plongeait du même coup la population dans ce qu’elle décrit elle-même comme « une longue période de noirceur […]».  Elle va jusqu’à souligner que dans les études concernant la question du jeu « on précise rarement que c’est une importante modification du Code criminel, effectuée par le gouvernement fédéral, qui a permis aux provinces d’occuper ce secteur ».

Comme ce fut le cas pour la célèbre période de la prohibition, les interdits ont suscité non seulement un engouement mais a permis au crime organisé de s’installer et de bâtir un empire solide; voir même indestructible.  Dès le début du 19ème siècle, un employé de maison de jeu pouvait gagner jusqu’à 100$ par semaine, alors que le salaire moyen de l’époque pour la même durée était environ de 16$.

On comprend aussi que Montréal joua un rôle important dans le crime organisé nord-américain puisque les appels téléphoniques transitant par Montréal évitant des liens criminels entre États, ce qui aurait alors donné des motifs au FBI d’intervenir.  En fait, « Montréal fut rapidement désignée pour être le centre névralgique de l’industrie du pari en Amérique du Nord […] ».

Si l’auteure explique que la « barbotte » est le nom donné à « un jeu de dés qui a rendu la ville de Montréal célèbre », elle en vient rapidement à décrire l’incontournable réalité que le crime organisé a besoin d’une complicité des municipalités et des corps policiers pour exister.  La corruption est si présente qu’une enquête administrative sur la Ville de Montréal se déclenche en 1909.  C’est le juge Lawrence Cannon qui rendra son rapport le 13 décembre 1909, dans lequel il écrit, entre autres, que la ville est « saturée de corruption provenant surtout de la plaie du patronage », que les échevins favorisent leurs parents et amis pour l’obtention de contrats.  Il en conclut également que les maisons de jeu, tout comme la prostitution, jouissaient d’un système de protection.

Cannon allait jusqu’à écrire comme conclusion ne pas croire en un « assainissement durable de la police ».  En d’autres mots, la corruption et la malhonnêteté faisait partie de la description de tâche des policiers!

En 1944, le fils de Lawrence Cannon hérite d’une commission d’enquête sur les agissements de la Sûreté Provinciale, qui deviendra la Sûreté du Québec en juin 1968.  Le bilan n’est guère plus reluisant.

Au cours des années 1950, la Commission d’enquête Caron permet de propulsé deux personnages à l’avant scène : Pacifique « Pax » Plante et Jean Drapeau.  C’est en grande partie grâce aux articles tranchants sur le crime organisé de Plante, publiés dans Le Devoir, que cette Commission a été mise sur pied.  En 1946, Plante s’était retrouvé à l’escouade de la moralité de Montréal mais le ménage qu’il avait commencé ne plaisait pas à tous, si bien qu’on avait fini par l’écarter.  Cette Commission devint donc pour lui une sorte de revanche.  Quelques semaines seulement après le dépôt du rapport Caron, Drapeau fut élu maire de Montréal.

À tout le moins, la Commission Caron a permis d’établir hors de tout doute des liens solides entre le milieu politique, policier et le crime organisé.  Mais comme la mémoire collective est de courte durée, les conclusions du juge Caron passèrent rapidement à l’oubli.  On devine même que le phénomène se répétera en ce qui concerne la Commission Charbonneau.  En ce qui a trait aux travers humains, l’histoire se répète; c’est bien connu!

Le ménage de la ville dure un temps, puis quelques années plus tard tout est à recommencer.  On se souviendra qu’en raison de son incorruptibilité, Plante a dû s’exiler au Mexique dès 1958.

Pour décrire ce mal qui nous ronge de l’intérieur, l’auteure n’hésite pas à souligner la complicité que les gouvernements provinciaux, y compris celui de Duplessis, entretenaient avec le crime organisé.  En effet, l’Union Nationale était loin de donner l’exemple en matière d’intégrité.  Après tout, chacun y trouvait son compte.  Sauf les incorruptibles.

Dans son deuxième chapitre, elle aborde principalement le financement des gouvernements municipaux.  Avec la crise financière des années 1930, le gouvernement provincial s’immiscera de plus en plus dans les affaires municipales, de sorte que celles-ci perdront continuellement du terrain.  L’étude se concentre évidemment sur Montréal, qui d’ailleurs a été mise sous tutelle à deux reprises, en 1918 et en 1940.  Récemment, en raison de la démission du maire Tremblay et de plusieurs allégations de corruption volant dans l’air, l’idée d’une troisième tutelle fut évoquée.  Décidément, il semble qu’on ait perdu le contrôle sur Montréal depuis plus d’un siècle.

Finalement, tout ceci pour apprendre que ces hypocrisies et crimes de toutes sortes finirent par aboutir à l’idée qu’avait lancée l’ancien maire de Montréal Camilien Houde.  En 1968, Jean Drapeau contournait la loi en créant sa « taxe volontaire », mais le gouvernement le poursuivit en justice.  En litige face au ministre de la justice Rémi Paul, c’est en décembre 1969 que la Cour Suprême rend son verdict contre Montréal.  Mais dès le 1er janvier 1970 la loterie devenait légale avec la naissance de Loto-Québec.  « La Ville de Montréal et les municipalités venaient une fois encore de se faire ravir un outil fiscal », souligne Magaly Brodeur.

Le gouvernement savait bien qu’il s’agissait là d’une merveilleuse poule aux œufs d’or puisque depuis sa création Loto-Québec « a versé près de 27,1 milliards en dividendes à l’État québécois […] ».  Pendant que des spécialistes débattent sur la question du trouble compulsif du jeu, le gouvernement continue d’exploiter un vice humain tout en le divertissant avec des émissions concernant certaines loteries, justement pour lui dorer la pilule et lui masquer une grande part de la réalité.

Vice et corruption à Montréal 1892-1970 (PDF)