L’ambiguïté des enquêtes de coroner

         Quand on a l’habitude de fouiller dans les enquêtes de coroner préservées aux archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), il nous arrive de croiser certains documents dont le contenu nous laisse plutôt perplexes.

Récemment, je me suis rivé le nez à l’une de ces enquêtes qui est, ma foi, plutôt brève. C’est d’ailleurs sa ridicule brièveté qui m’a convaincu de la numériser (voir photo).

La conclusion du coroner Cyrille Delage se lit seulement comme suit : « Il s’agit d’un incendie d’origine suspecte ». Une seule phrase qui ne dit, finalement, pas grand-chose. Il n’y a aucune précision quant à savoir si cet incendie a fait des victimes. Car, ne l’oublions pas, le rôle du coroner est d’intervenir dans des cas de morts suspectes.

Dans ce cas-ci, le fait de mentionner « origine suspecte » ne prouve rien. D’un point de vue historique, cela ne nous aide pas beaucoup à reconstituer les événements.

Les quelques rares informations contenues dans la partie supérieure du document nous indiquent cependant que l’incident s’est produit à Sainte-Marthe, dans le comté de Champlain, le 10 novembre 1976. On ajoute aussi que le bâtiment concerné appartenait à André Verret et Paul Sciacca.

Voilà! C’est tout.

Pour en apprendre davantage, il faut donc se tourner vers les journaux, et cela en se croisant les doigts.

Or, la page frontispice du Le Nouvelliste, paru le 10 novembre 1976, contient la photo d’un incendie survenu à Trois-Rivières sur la rue Sainte-Geneviève et qui projeté quatre familles à la rue. Évidemment, le lieu ne correspond pas.

Quelques pages plus loin, dans la même parution, on retrouve quelques phrases au sujet d’un incendie qui a coûté 4 000$ de dommages au chalet appartenant à un certain Gilles Landry mais qui était occupé par Gilles Ouellet. Ce bâtiment se situait au 225 Désilets à Sainte-Marthe-du-Cap. La nouvelle se terminait ainsi : « Mentionnons que personne n’a été blessé ».

Donc, à première vue, rien ne justifie une enquête de coroner. De plus, le nom du propriétaire ne correspond pas à ceux de Verret ou Sciacca. Il semble donc nécessaire de poursuivre l’enquête.

Une recherche sommaire via Google, puis un œil jeté dans le livre Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980 (2014), par Pierre de Champlain, nous constatons qu’il existait un Paul Sciacca dans le milieu du crime organisé. En fait, selon la courte page Wikipédia qui lui est consacrée, Sciacca aurait été soupçonné en 1966 d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le fils de Joe Bonanno. Ce Paul Sciacca est décédé en 1986.

 

Article paru dans Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 et résumant les faits entourant l’incendie de l’entrepôt Chevrotek. Est-ce que cette entreprise aurait appartenu à un membre de la mafia?

Finalement,  Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 nous apporte d’autres réponses. Cette fois, il semble que ce soit le bon incendie. Il s’agissait donc de l’entrepôt Chevrotek situé dans le rang Red Mill à Ste-Marthe-du-Cap. On évaluait les dégâts à 40 000$. Cette entreprise se spécialisait dans « la production d’équipement servant à la construction de maisons. »

L’article ne fournissait pas les noms des propriétaires.

Est-ce le même homme qu’en 1976? Le Paul Sciacca du crime organisé aurait-il « brassé des affaires » dans un coin aussi perdu que le rang Red Mill? La présence de la mafia expliquerait-elle pourquoi l’enquête du coroner Delage a été incapable d’en dire plus? Et, surtout, pourquoi Delage s’est intéressé à un incendie qui, de prime abord, n’a fait aucune victime?

Évidemment, il m’est encore impossible de prouver que le Paul Sciacca de 1976 soit le même qui ait fait carrière dans le crime organisé.

Tout de même, cette petite recherche démontre à quel point un document qui nous paraît d’abord anodin peut nous mener loin dans la vaste aventure des hypothèses.

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Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (3/3)

Jos_Di_MauloLa semaine dernière, on a vu à quel point Me Frenand Côté, procureur présent lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe, avait tenté de coincer le témoin Jos Di Maulo en surfant sur les détails.  Mais il n’y avait toujours pas de jury pour entendre le doute qu’il venait peut-être de semer auprès de la crédibilité de Di Maulo.

Pour la suite de son témoignage, Di Maulo prétendit être sorti du Casa Loma à toute vitesse, dès les premiers coups de feu.  Il croyait que Tozzi était sorti peu de temps avant lui.  Quant à Ciamarro, il dira l’avoir aperçu près de la sortie qui donnait sur la rue Ste-Catherine.  Lorsque Me Côté lui demanda s’il avait vu d’autres personnes, il dira croire avoir vu Marcel Laurin alors qu’il se dirigeait vers le stationnement.

Bien sûr, le procureur avait de quoi douter de la parole de Di Maulo quant à savoir s’il était sorti au sein de la panique, c’est-à-dire avec tout le monde, et cela dès les premiers coups de feu.

  • Tout le monde est sorti?, demanda Me Côté.
  • Oui, faudrait passer par cette expérience-là, monsieur, pour voir ce qui se passe.
  • Mais vous ne savez pas combien de personnes sont sorties devant vous ni combien de personnes sont parties derrière vous?
  • Non, aucune idée.
  • Monsieur Lezou, lui, est sorti comment? Le savez-vous?
  • Je ne sais pas. Ça se peut qu’il ait sorti en même temps que nous autres mais je ne me rappelle pas.  Ça se peut qu’il ait été en avant de la porte lui aussi.  Tout le monde est sorti en courant.

Me Côté tenta ensuite de remettre en doute son témoignage en expliquant que l’étroitesse de cette porte ne pouvait permettre à tout le monde de sortir en même temps, mais sans grand succès.

  • Vous n’avez pas vu sortir une femme?
  • Non.
  • Une danseuse à gogo?
  • Non, je n’ai pas remarqué. Ça se peut qu’elle était dehors.  Je n’ai pas remarqué.
  • Mlle Gingras?
  • Ça se peut qu’elle était dehors. Je n’ai pas remarqué.
  • À l’intérieur, l’aviez-vous remarquée?
  • Moi, je ne l’ai pas remarquée à l’intérieur.
  • Vous n’avez pas vu de femme là?
  • Ça se peut qu’elle était là, moi je ne l’ai pas remarquée.
  • Vous nous avez dit tantôt qu’il y avait plusieurs femmes?
  • Je vous ai dit, je ne sais pas, moi, je ne peux pas la replacer.
  • Mais vous maintenez quand même qu’il y avait plusieurs femmes dans le cocktail?
  • Il y avait des femmes, oui, mais je ne sais pas qui c’était.
  • Mais vous maintenez qu’il y avait des femmes?
  • Oui, ça, je l’ai dit et je le redis.

Le témoin dira ensuite se souvenir que quelqu’un avait crié : « Vaillancourt est mort ».  C’est alors que Me Côté revint aux détails qui le situaient à l’intérieur de l’établissement avant l’éclatement de la tuerie.

  • Mais vous là, qui faisiez face à monsieur Verrier au moment des coups de feu, face à monsieur Vaillancourt aussi bien que n’ayant pas vu monsieur Vaillancourt, pouvez-vous nous dire si vous avez vu d’où venaient les coups de feu?
  • D’où venaient les coups de feu?
  • Oui?
  • Je m’imagine qu’ils venaient de quelqu’un qui n’était pas loin de là, à côté d’eux autres, ça ne pouvait venir d’en arrière du club ou bien de l’autre côté du bar parce qu’on a vu un type qui a sorti en courant, ça ne pouvait pas venir d’une autre place que là, j’imagine.
  • Vous avez vu un type sortir en courant?
  • Du lounge.
  • C’était avant vous, cela?
  • Oui.
  • Et ce monsieur-là, est-ce que vous le connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas, moi.
  • Est-ce que c’est la personne que vous avez décrite comme ayant des bottes, tantôt?
  • Oui, c’est la personne que j’ai vue sortir du lounge.
  • En courant?
  • En courant. …Il a sorti assez vite, je n’ai pas remarqué la façon qu’il a sorti du lounge d’où on était nous autres, mais il a sorti vite.
  • Et là, vous avez présumé que c’était lui, vous avez supposé que c’était lui qui avait tiré, c’est exact?
  • On peut se l’imaginer facilement.
  • Mais pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes parti comme cela?
  • Pourquoi on est parti comme cela?
  • Oui?
  • Vous m’avez demandé une question tout à l’heure, monsieur, il faudrait passer peut-être par une expérience comme cela, peut-être que vous feriez la même chose.
  • Oui, mais enfin, il doit y avoir une motivation, vous aviez peur?
  • Une réaction, on ne sait pas la réaction à ce moment-là, on ne s’arrête pas à rien, on s’en va, c’est tout. On a eu cette réaction-là en tous les cas, nous autres.
  • Tout le monde?
  • Que je m’imagine. S’il y en a qui ont resté là, je ne le sais pas.
  • Pourriez-vous qualifier cela de crainte ou de peur, ce sentiment qui vous a fait en aller?
  • Je ne sais pas comment vous dire cela, c’est arrivé comme cela, on est parti.
  • Enfin, vous avez été d’abord surpris, vous ne vous attendiez pas à cela?
  • C’est pas mal surprenant pour tout le monde, je pense.
  • Et là, à la suite de cette surprise-là, vous avez décidé, enfin l’impulsion du moment, ç’a été de quitter les lieux?
  • Oui.
  • Bien que sachant que celui qui avait tiré venait juste de partir?
  • Qu’est-ce que ça peut déranger, je ne le sais pas. Si on pense à s’en aller, on s’en va.
  • Mais vous suivez celui qui a tiré sur les deux personnes?
  • Comment, on le suivait?
  • Bien, il est parti avant vous, vous nous l’avez dit tantôt?
  • On ne le suivait pas. Je ne sais pas où il était rendu ce gars-là.
  • Oui, mais vous dites que vous êtes parti immédiatement après la chute du corps de Verrier?
  • Bien, je ne sais pas ce que ç’a pris. Ç’a peut-être pris une couple de secondes, quatre, cinq secondes.  On est parti et puis je ne sais pas où il était rendu ce type-là.
  • Vous ne l’avez pas revu à l’extérieur ce type-là?
  • Non, je ne l’ai pas revu.
  • Mais vous dites qu’il ne sortait pas en courant?
  • Il a sorti vite du lounge et puis le club, de la façon qu’il est fait, je ne sais pas s’il est sorti en travers de la porte. Je ne sais pas quel côté il a pris.
  • Il y a combien de portes dans ce club-là?
  • Il y a une porte vers l’extérieur sur la rue Ste-Catherine.
  • Vous dites que vous ne l’avez pas vu sortir du lounge?
  • Oui, je l’ai vu sortir du lounge, monsieur.
  • Ah! … Vous ne l’avez pas vu sortir du club?
  • Non.
  • Est-ce que vous vous êtes occupé de Verrier vous-même?
  • En aucun moment.
  • Est-ce que vous avez essayé de savoir quelle était sa blessure ou enfin …
  • Non.
  • Vous avez entendu cependant dire par quelqu’un : « Vaillancourt est mort »?
  • Quand on a passé par-dessus le corps de Verrier, j’ai remarqué qu’il y avait du sang qui sortait par le côté, c’est la seule affaire.
  • Et en aucun temps vous avez pensé de rester près de lui pour le secourir?
  • Ma réaction n’a pas été de même.
  • Mais vous avez eu le temps quand même d’entendre quelqu’un crier : « Vaillancourt est mort »?
  • Il y a quelqu’un qui a dit cela, je ne sais pas qui peut l’avoir dit mais je l’ai entendu.
  • Et là, vous étiez à l’intérieur du lounge?
  • Non, je sortais, j’étais rendu dans le passage.
  • Et là, vous n’avez pas eu l’idée de revenir pour voir si monsieur Vaillancourt était réellement mort ou simplement blessé?
  • Non.
  • Et pourtant, c’était un de vos amis?
  • Bien oui.
  • Et pourtant, celui qui avait tiré était parti?
  • Je ne le sais pas s’il était parti, moi.
  • Bien, vous l’avez vu sortir?
  • Je l’ai vu sortir du lounge, monsieur, mais je ne sais pas s’il était sorti de l’établissement.
  • Mais dans le lounge même il n’y avait pas de danger?

Outre le fait que Jos Di Maulo aurait gardé son manteau sur le dos durant près de deux heures, Me Côté venait de soulever deux autres contradictions.  Pourquoi sortir immédiatement de l’établissement pour se retrouver dans les talons du tireur, qui venait tout juste de sortir?  Et si Verrier était son ami, pourquoi ne pas s’être inquiéter pour lui?  S’il n’a pas pris le temps de venir à son secours, n’était-ce pas parce qu’il avait largement eu le temps de le voir mourir et que, par conséquent, il était resté à l’intérieur du Casa Loma plus longtemps qu’il ne l’affirmait?

         Restait maintenant la question au sujet de ce qu’il avait fait après sa sortie dans la rue.

  • Et vous vous êtes en allé où à ce moment-là?
  • Moi, je me suis en allé au coin de St-Laurent et Ste-Catherine, et j’ai pris un taxi.
  • Seul?
  • Oui.
  • Pour vous en aller où?
  • À la maison.
  • La sortie du Casa Loma, à ce moment-là, dans quel état était-elle?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial?
  • Non.
  • Qui a ouvert la porte?
  • La porte était ouverte quand je suis parti.
  • La porte était ouverte?
  • Oui.
  • Est-ce que quelqu’un était déjà sorti?
  • Il a fallu qu’il y ait quelqu’un qui a sorti en avant de moi.
  • Oui, puisque Tozzi est sorti avant vous?
  • Oui, c’est cela.
  • Alors, vous n’avez pas remarqué que la vitre était brisée?
  • Non.
  • Je parle de la vitre de la porte?
  • Non, ça se peut qu’elle était brisée. Je n’ai pas remarqué.
  • Et le lendemain, vous êtes revenu au travail?
  • Non, je n’ai pas été travaillé le lendemain.
  • Pourquoi?
  • Parce qu’on était fermé.
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Pardon?
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Qui?
  • Qui?
  • Moi, c’était monsieur Marleau qui m’a informé.
  • Qui est monsieur Marleau?
  • Le gérant de jour du Casa Loma, en bas.
  • Il vous a appelé chez vous?
  • Oui.
  • Vous êtes arrivé chez vous vers quelle heure ce matin-là?
  • Je ne me souviens pas. Peut-être, je ne sais pas, 5h00, 5h30.  Je ne sais pas.
  • Là, vous avez appelé la police?
  • Non, je n’ai pas appelé mais je me suis adonné que j’ai parlé avec monsieur Allard je ne sais pas, peut-être deux heures après.
  • Le matin?
  • Oui, le même matin.
  • C’est lui qui vous a appelé?
  • Non, non. C’est moi qui ai appelé au Casa Loma.  Je me suis adonné à appeler au Casa Loma pur une autre raison et puis j’ai demandé de parler à monsieur Allard.
  • Quelle était la raison?
  • La raison était que je venais d’avoir un téléphone à la maison par ma belle-mère qui venait d’appeler ma femme, qui demandait des nouvelles sur moi parce qu’elle avait compris au radio que le gérant du Casa Loma s’était fait tuer. Alors, à ce moment-là … ma femme est cardiaque, elle était bien nerveuse, ça fait que j’ai pris le téléphone, j’ai appelé ma belle-sœur pour avertir ma famille que ce n’était pas moi, qu’il n’y avait rien d’arrivé à moi.  Quand j’ai appelé ma belle-sœur, ma belle-sœur m’apprend à moi que mon frère était parti au Casa Loma et puis c’est à ce moment-là que j’ai appelé au Casa Loma et que j’ai demandé à parler à monsieur Allard.

Le coroner Lapointe lui demanda alors de préciser l’heure de cet appel.  Di Maulo l’estimera entre 8h30 et 9h00.  Au passage, on entendra Me Fernand Côté expliquer qu’Allard était aussi un témoin dans cette cause.  Mais puisque son importance était moindre, on ne l’entendit pas ce jour-là.

Finalement, Di Maulo expliquera qu’en appelant Allard c’était pour lui demander « s’il pouvait me rendre un service, de regarder si mon frère était en avant de la porte et de lui demander s’il pouvait s’en aller à la maison, que j’étais à la maison, moi, qu’il n’y avait pas de danger ».  Allard lui aurait répondu qu’il vérifierait et lui ferait le message.

Di Maulo ajoutera être demeuré chez lui durant toute la journée.  Le surlendemain, il prétendit avoir appris aux nouvelles qu’il y avait eu une troisième victime, et qu’Allard ne lui avait fait aucune mention de ce détail.

Par ses questions, Me Côté lui fit admettre qu’il était parti le dimanche suivant pour son « voyage ».  Peu après, Me Sidney Leithman annonça n’avoir aucune question pour son client.

Avant de conclure son enquête, le coroner se tourna une dernière fois vers Di Maulo pour quelques précisions.

  • Connaissez-vous un nommé Tiny[1]?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu ce soir-là, ce matin-là?
  • Ce matin-là, moi je ne l’ai pas vu.
  • Pas du tout?
  • Non, je l’ai vu de bonne heure dans la veillée mais sur le matin je ne l’ai pas vu. Je ne me souviens pas l’avoir vu.
  • Vous ne lui auriez pas parlé un peu avant les événements?
  • Non.
  • Quelle était sa fonction?
  • À monsieur Tiny?
  • Oui?
  • Gardien de nuit.
  • Est-ce que ça lui arrivait d’ouvrir les portes pour laisser sortir les clients?
  • Je crois que oui. Ça aurait dû arriver souvent.
  • Ce soir-là, est-ce que c’est arrivé?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Auriez-vous vu une des serveuses?
  • Une des serveuses dans le lounge?
  • Oui, oui, dans le bar?
  • À ma connaissance, je ne m’en souviens pas. Ça se peut très bien qu’elle était là, je ne m’en souviens pas.  Le visage, je ne l’ai pas remarqué.  Ça se peut très bien qu’elle était là.
  • L’auriez-vous vue au bar à un certain moment?
  • La serveuse?
  • Oui?
  • J’ai remarqué qu’il y avait une fille au bar mais je ne sais pas si c’était la serveuse qui était là.
  • Vous l’avez vu quand? Longtemps avant les coups de feu?
  • Ah! Oui. Avant, oui.
  • Et au moment des coups de feu?
  • Au moment des coups de feu, je ne me rappelle plus si elle était là.
  • Lui auriez-vous parlé à ce moment-là, immédiatement après?
  • Non, moi je n’ai pas parlé à aucune femme qui était là, qui pouvait être là, excusez-moi.
  • Il y a combien de sorties au club?
  • Il y en a rien qu’une. Il y a deux portes en avant mais il y en a rien qu’une pour sortir qui pouvait être ouverte ce soir-là pour sortir, pour aller à l’extérieur.
  • Il n’y avait pas d’autres portes qui donnent à l’extérieur?
  • Oui, il y en a une dans le lounge.
  • Qui donne où?
  • Sur la rue Ste-Catherine.
  • Est-ce qu’il y a des portes qui donnent ailleurs que sur la rue Ste-Catherine?
  • Ah! Oui, par en arrière, il y a des portes que l’on peut sortir, des exits que l’on peut sortir par en arrière du club.
  • Qui donne où, sur quelle rue?
  • Il y en a une qui donne sur le côté ouest. Il y en a une qui donne sur le côté est, excusez-moi le nom des rues je ne les sais pas.  Je ne les sais pas par cœur.
  • Est-ce que vous empruntez ces portes-là des fois pour sortir?
  • Ça, ce sont des portes qui s’ouvrent dans la soirée quand le public est là et se ferment après que le public est parti, est sorti.
  • Qui ferme ces portes-là?
  • Je ne le sais pas. Ça doit être le monsieur Tiny en question qui les ferme, des fois c’est les buzzboys qui les ferment, des fois le gardien de nuit.
  • Le buzzboy, l’avez-vous vu ce soir-là?
  • Je l’ai vu en arrière du bar.
  • Quand?
  • Dans la soirée, pendant qu’on était là.
  • Oui, je comprends mais à quel moment, avant les coups de feu ou après?
  • Avant les événements.
  • Et après?
  • Je l’ai aperçu je crois qu’il a passé avec une caisse de bière si je me souviens bien, avec quelque chose dans les mains.
  • Combien de temps avant les coups de feu?
  • Bien, au juste, je ne le sais pas. Peut-être une demi-heure avant.

Ainsi se termina le témoignage de Jos Di Maulo.  Le lendemain, La Presse souligna : « hier après-midi, au terme d’une longue enquête du coroner, ponctuée de quatre ajournements, le coroner Laurin Lapointe a rendu un verdict de « doute » à l’endroit de Di Maulo, Ciamarro et Tozzi, dans le meurtre de Jean-Louis Rioux qui, selon les témoignages déjà entendus à l’enquête, aurait été tué quelque 20 ou 25 minutes après les deux autres victimes, soit André Vaillancourt et Jacques Verrier.  Me Lapointe a déclaré au moment de rendre son verdict que les témoignages entendus laissaient planer un doute qu’il n’appartenait pas au coroner de mettre de côté.  Il a ajouté que les trois témoins étaient responsables à un degré qu’il n’est pas de son ressort d’apprécier, en ce qui touche le meurtre de Rioux.  […].  Le teint bazané, à la suite de petites vacances en Floride, Di Maulo a confirmé dans son témoignage, les dépositions antérieures de Julio Ciamarro et de Joseph Tozzi, concernant le meurtre de Rioux.  Di Maulo a révélé avoir quitté précipitamment l’établissement après avoir entendu trois coups de feu.  Il a dit avoir vu le corps de Verrier, près de lui, sur le plancher et avoir vu du sang.  […]  Le témoignage de Di Maulo vient en contradiction avec ceux enregistrés précédemment par le gardien de nuit de l’établissement, qui a affirmé que Di Maulo, Ciamarro et Tozzi ont quitté les lieux par la porte arrière, longtemps après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt ».

Me Sidney Leithman 02
Me Sidney Leithman sera assassiné en 1991.  Son meurtre n’a jamais été résolu jusqu’à maintenant.

         Le 13 septembre 1971, le procès de Di Maulo, Tozzi et Ciamarro s’ouvrit pour le meurtre de Rioux.  Me Fernand Côté, qui avait interrogé Di Maulo lors de l’enquête du coroner, représenta la Couronne.  Encore une fois, il dut faire face aux ténors du barreau de l’époque : Raymond Daoust, Léo-René Maranda et Sidney Leithman.  La défense s’attaqua à la compétence des policiers de l’Identité judiciaire en matière de prise d’empreintes digitales.  Or, Me Daoust avait utilisé cette même technique quelques mois auparavant seulement, lors du procès de Jacques Mesrine à Montmagny.  Puisqu’il avait obtenu l’acquittement du truand français, sans doute espérait-il que sa stratégie puisse miner encore une fois la crédibilité des enquêteurs.

         Mais la défense perdit son pari et Me Fernand Côté obtint un verdict de culpabilité.  Toutefois, si la défense avait perdu une bataille, elle était loin de s’avouer vaincu avant la fin de la guerre.

         Lors du procès de Morin, le témoin vedette Paulette Gingras changea soudainement d’idée et accusa Rioux d’avoir tué Vaillancourt.  Plutôt commode que d’accuser les morts.

Plus tard, elle avouera avoir été achetée par l’accusé, mais le mal était fait.  Di Maulo, Tozzi et Ciamarro auront droit à un second procès, au terme duquel ils seront acquittés.  Ainsi donc, d’un point de vue officiel, le triple meurtre de Vaillancourt, Verrier et Rioux restera à jamais une affaire non résolue.

         Le mystère n’allait cependant pas s’arrêter là.

         Le 13 mai 1991, Me Sidney Leithman fut assassiné alors qu’il se trouvait au volant de sa voiture décapotable à l’intersection des rues Rockland et Jean-Talon à Mont-Royal.  Il fut atteint de quatre projectiles de calibre .45 au cou et à la tête.  Leithman était connu pour avoir défendu plusieurs membres du crime organisé, dont Frank Cotroni et un membre des Hells Angels.  Officiellement, son meurtre n’a toujours pas été résolu.  Dans son dernier livre, Pierre De Champlain consacre plusieurs pages aux détails concernant cet assassinat[2].

         C’est en Floride, le 28 janvier 2012, que s’éteignit Me Léo-René Maranda.  Il était âgé de 79 ans.  On le connaît aujourd’hui pour avoir défendu des fripouilles de notre passé judiciaire tels que Lucien Rivard, Vincent Cotroni et Monica La Mitraille.

Par un soir de novembre 2012, vers 21h15, l’épouse de Jos Di Maulo, qui est aussi la sœur du célèbre Raynald Desjardins, rentra à sa résidence de Blainville, rue Brainvillier.  En descendant de son véhicule, elle eut le malheur d’apercevoir le corps de son mari étendu par terre, dans la cour, face à son Cadillac Escalade.  L’assassin, qui n’a toujours pas été identifié, aurait utilisé une arme munie d’un silencieux.  Di Maulo avait 70 ans.  Selon la presse, il aurait payé de sa vie son manque de loyauté envers la famille Rizzuto.


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).  Montréal, enquête du coroner sur les décès de André Vaillancourt, Jacques Verrier et Jean-Claude Rioux, 12 mars 1971.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980.  Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000.  Édition de l’Homme, Montréal, 2017, 400 p.

Proulx, Daniel.  Les grands procès du Québec.  Stanké, Montréal, 1996, 261 p.


[1] Selon Daniel Proulx, op. cit., il s’agissait de Gordon « Tiny » Bull, qu’il qualifiait de « concierge », p. 244.

[2] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, 2017, p. 304-311.

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (2/3)

ScreenHunter_145 Aug. 08 21.39Me Fernand Côté ne pouvait évidemment pas en rester là après que son témoin, Jos Di Maulo, ait refusé d’identifier des hommes qui se trouvaient également sur les lieux.  Pourquoi ce refus?

  • Vous voulez dire que vous ne voulez pas dévoiler les noms des personnes qui étaient assises à l’autre table derrière vous autres?
  • C’est cela. Pas pour le moment.
  • Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous ne voulez pas …?
  • C’est parce que j’ai entendu dire par mon représentant que, d’une façon ou de l’autre, la police va nous mettre la charge de meurtre pareil.
  • Mais en quoi cela peut-il vous empêcher de donner les noms des deux ou trois personnes qui étaient assises là?
  • C’est-tu nécessaire pour moi qu’il faut que je le dise?
  • Oui, oui, s’empressa de répliquer le coroner. Vous n’avez pas le choix.  Répondez aux questions, on vous pose une question.  Répondez-y!

Le but d’une enquête de coroner n’était pas de condamner mais d’éclaircir les circonstances d’un ou plusieurs décès de nature suspecte.  Bien souvent, d’ailleurs, les personnes impliquées dans des meurtres parlaient plus librement devant un coroner alors que durant leur procès ils respectaient un silence de carpe.  Ce sera d’ailleurs le cas de Di Maulo, d’où l’importance de prendre le temps de revivre ici son témoignage à l’enquête de coroner.

  • Il faut que je révèle les noms qui étaient là?, s’étonna Di Maulo.
  • De préférence, reprit Me Côté.
  • On n’a pas le droit d’attendre à l’enquête préliminaire?
  • Monsieur, reprit encore le coroner Lapointe, vous êtes devant le coroner actuellement. Il n’y a pas de charge qui a été portée contre vous.  Alors, il vous faut répondre aux questions que l’on vous pose.  Vous ne devez rien présumer.
  • Marcel Laurin, cracha enfin Di Maulo.
  • Avez-vous son adresse?, questionna Me Côté.
  • Non.
  • Savez-vous à peu près où il demeure?
  • Non, je ne le sais pas.
  • Est-ce que c’est un habitué du club?
  • Il venait assez souvent.
  • Quand vous êtes arrivé, est-ce qu’il était déjà assis là?
  • Oui, ils étaient assis là.
  • Vous le connaissez depuis longtemps ce monsieur-là, monsieur Laurin?
  • Assez longtemps.
  • Ça veut dire combien de temps?
  • Peut-être une quinzaine d’années.
  • Et il y avait une autre personne ou d’autres personnes à côté?
  • Oui, il y avait peut-être encore trois, quatre personnes à la table avec lui.
  • Qui était avec lui?
  • Leurs noms, je ne les connais pas. Je pourrais les identifier en voyant leurs visages.
  • Vous les avez vus souvent ces personnes-là?
  • Il y en a un ou deux autres que j’ai vus assez souvent.

Le procureur lui montra ensuite un plan de l’intérieur de l’établissement afin d’apporter quelques précisions.  Puisque ce plan n’a pas été conservé dans le dossier judiciaire, nous passerons plus rapidement sur ce point.  Retenons seulement que l’exercice permis d’établir que la table où Di Maulo disait s’être installé à son arrivée était située à gauche, juste après l’entrée.

Quant à la table identifiée sous le numéro 8, et qui était renversée, Di Maulo affirmera que c’est là que Laurin était installé cette nuit-là.  Puis le procureur Côté revint à la table no. 2, où étaient placés les mystérieux personnages qui n’avaient toujours pas été identifiés.

  • Est-ce que c’était des personnes de sexe masculin?
  • On ne porte pas attention quand on rentre [sic] quelque part pour voir s’il y a une ou deux personnes d’assises là, mais je sais qu’il y avait du monde là.
  • Mais enfin, si vous vous souvenez, est-ce que c’était deux mâles?
  • Oui, oui, c’était des gars. Il n’y avait pas de femme là.
  • Il n’y avait pas de femme et vous dites qu’il y en avait probablement deux?
  • Oui.

Di Maulo dira aussi que, selon lui, il y avait quatre ou cinq personnes au bar.  Parmi elles, il reconnut la présence de Jacques Verrier.

  • Vous le connaissiez depuis longtemps ce monsieur-là?
  • Je n’étais pas près de lui, je le connaissais comme « bonjour », « allô », « ça va bien? ».
  • Vous le voyiez souvent?
  • Non, je ne le voyais pas souvent.
  • Est-ce que c’était un habitué du club?
  • Je crois que Verrier venait assez souvent au club.
  • Est-ce que je me trompe si j’affirme que c’est un de vos amis, peut-être pas aussi intime que …
  • Non, ce n’était pas un de mes amis personnels.   C’était un type qui est venu au cabaret, on se connaissait comme ça, on se rencontrait, je l’ai vu de longue date comme ça.  On se voyait d’un bord à l’autre.  « Bonjour », « allô », pas plus.

Parmi les autres personnes au bar, le témoin identifia ensuite un certain « Lezou ».

  • Est-ce que vous connaissiez monsieur Lezou depuis longtemps?
  • Assez longue date, oui.
  • C’était un ami ou bien …?
  • Oui, il était assez ami avec moi.
  • Ami avec les autres également qui étaient avec vous, à votre connaissance?
  • Peut-être pas autant avec eux autres que moi. Moi, je pense que je le connaissais depuis plus longtemps qu’eux autres.

Étrangement, bien qu’il admit que ce « Lezou » était son ami et qu’il le connaissait depuis longtemps, il ne donnera jamais sa réelle identité.  Quant aux autres clients accoudés au bar, il sera incapable de les identifier

         Sachant qu’une bonne partie de la preuve reposait sur le témoignage de la danseuse nue Paulette Gingras, Me Côté tenta ensuite de lui faire reconnaître, à tout le moins, la présence de femmes dans le bar.

  • Est-ce qu’il y avait des femmes dans le cocktail lounge?
  • Oui, j’ai remarqué qu’il y avait des femmes.
  • Combien de femmes à peu près?
  • Je ne le sais pas, je sais que j’ai remarqué une blonde qui se promenait.
  • Est-ce que vous connaissez Mlle Colette [sic] Gingras?
  • De nom, non.
  • De vue?
  • De vue, peut-être que oui. De nom, je ne le sais pas.
  • Une personne qui travaillait chez vous?
  • Le nom ça ne me dit rien.
  • Une danseuse apparemment qui travaillait chez vous au Casa Loma?
  • Bien, comme je vous dis, si je la vois peut-être que je vais dire que je la connais, mais le nom ne me dit rien.

Est-ce que le témoin ignorait réellement le nom de la danseuse ou s’il jouait sur les mots devant l’erreur de prénom que Me Côté venait de faire en soumettant sa question?

  • Monsieur Jean-Claude Rioux, est-ce que ça vous dit quelque chose?
  • Du tout.
  • Vous n’aviez jamais vu ce monsieur-là?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait au bar quelqu’un que vous ne connaissiez pas de nom mais que vous aviez déjà vu, à part Verrier et Lezou?
  • Que j’avais déjà vu et que je ne connaissais pas de nom?
  • Que vous ne pourriez pas qualifier par leur nom par exemple?
  • À ma connaissance, je ne me rappelle pas. Je ne peux pas me rappeler.  Ça, ce sont les seules personnes que je peux me rappeler.
  • Maintenant, monsieur Yvon Métras, est-ce que …?
  • Ça se peut qu’il était là, je n’ai pas remarqué.
  • Le connaissez-vous?
  • Si je le connais?
  • Oui?
  • De nom, non.
  • Le buzzboy?
  • Si vous me montrez ce que c’est, peut-être que je pourrais vous dire « oui, c’est lui, je le connais ».
  • Mais ce n’est pas nous autres qui travaillaient au Casa Loma, monsieur Di Maulo?
  • Ce n’est pas nous autres qui allaient là à tous les soirs?
  • Je vous réponds aux questions, monsieur, je vous dis que si vous me montrez la personne, peut-être que je vais pouvoir l’identifier, vous dire que c’est lui mais de nom, je ne le connais pas.
  • Alors, il y avait monsieur Verrier, monsieur Lezou. Monsieur Verrier, par rapport au bar, était situé à quel endroit quand vous êtes entré?  Est-ce que monsieur Verrier était déjà au bar?
  • Ça se peut. Je n’ai pas remarqué cela.
  • Mais à un moment donné vous l’avez vu au bar?
  • Oui, je l’ai vu de dos. Il était accoté de dos parce que moé, de la façon qu’on était assis, eux autres étaient debout au bar, on les voyait de dos.
  • Maintenant, monsieur Verrier, est-ce qu’il était au centre du bar ou à une extrémité du bar ou à l’autre extrémité du bar?
  • Non, il était plutôt contre la porte, peut-être le centre, je ne peux pas vous dire au juste. Peut-être à trois, quatre pieds quand on entre dans le lounge.
  • Près de la porte d’entrée?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelqu’un qui le séparait de cette porte d’entrée ou s’il était la première personne?
  • Oui, il y avait une autre personne debout.
  • À quel endroit?
  • Juste en entrant dans le lounge, contre le bar.
  • Une personne que vous connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas.

On comprit que, finalement, tous les clients accoudés au bar lui tournaient le dos.  Seul Vaillancourt, qui s’affairait derrière le bar, lui faisait face.  Il peut parfois paraître laborieux de discuter de ces détails mais ceux-ci servent à reconstituer les faits et, parfois, à vérifier la véracité des propos des témoins.  Dans certains cas, on arrive même à s’en servir pour les confondre en faisant apparaître certaines invraisemblances.

Une bonne partie de ce témoignage se passa à décrire physiquement les lieux et surtout l’emplacement des protagonistes.  Quant à l’homme qui discutait avec Vaillancourt, Di Maulo le décrivit comme un « gars qui était assez gros, il avait une bonne posture [corpulence?] ».  Il le dira vêtu en carreauté.

  • Est-ce que c’est possible qu’il y ait eu une autre personne entre Verrier et Lezou?, demanda Me Fernand Côté.
  • Ça se peut très bien.
  • Vous souvenez-vous avoir vu quelqu’un à cet endroit-là ou pas loin de cet endroit-là?
  • Non, je ne me souviens pas, moi, monsieur. Je n’entre pas au Casa Loma et je ne vérifie pas tous les visages qui sont là.  On entre là, nous autres, sept jours par semaine, naturel.  C’est un établissement, on est toujours là.  On n’arrive pas là et on n’envisage pas le monde qui sont assis là un par derrière l’autre.

Le procureur Côté le ramena ensuite à son entrée dans la place, que Di Maulo avait lui-même estimé vers 3h20 ou 3h30.  Dès son arrivée, il avait aussi affirmé s’être assis avec Tozzi et Ciamaro.

  • Et là, vous avez fait quoi?, questionna Me Côté. Vous avez commandé des boissons ou vous avez jasé ou qu’est-ce que vous avez fait?  Vous avez fait quoi?
  • On a jasé. Je me rappelle qu’on a jasé du golf.  On avait fait une réservation pour aller jouer dans le nord de la Caroline [du Nord], jouer au golf et que c’était exactement aujourd’hui qu’on était supposé aller jouer là, la réservation était faite pour le 7.
  • C’est le 5 aujourd’hui.
  • C’était fait pour aujourd’hui de toute façon.
  • Vous n’avez pas parlé de cela pendant deux heures?
  • On est pas mal des amateurs de golf. On a jasé de cela pendant pas mal longtemps.
  • De cette excursion que vous projetiez?
  • Oui, oui, parce que ça fait deux années que l’on y va et on aimait cela aller là.
  • Et vous avez pris des boissons alcooliques ou autres, est-ce que vous avez bu à ce moment-là?
  • Je ne me souviens pas si eux autres buvaient. Moi, j’avais un scotch.
  • Vous êtes resté là combien de temps à peu près?
  • Combien de temps?
  • Oui, à cette table-là?
  • J’ai été là, à la table de monsieur Laurin, comme je vous ai dit tout à l’heure, j’ai été voir les types qui étaient là une secousse.
  • Vous vous êtes rendu à la table de monsieur Laurin?
  • Oui.
  • Vous avez parlé avec eux?
  • Je me suis rendu là et j’ai retourné à la table avec Julio.
  • Vous êtes resté là pendant combien de temps à la table?
  • Ah! Je ne le sais pas.  Une dizaine de minutes peut-être, je ne le sais pas.  Je ne m’en souviens pas.  Je sais que j’ai acheté des billets même d’un type qui était assis à la table parce qu’il faisait un party bientôt et j’ai acheté des billets pour le party.
  • Vous avez été combien de minutes à peu près à cette table-là?
  • Une dizaine de minutes à peu près.
  • Et là, vous êtes retourné à votre table?
  • Oui.
  • À partir du moment où vous êtes entré et assis à cet endroit-là jusqu’au moment où vous êtes sorti, il a pu s’écouler combien de temps en gros, là, à peu près?
  • Comment dites-vous cela?

Jos Di Maulo maîtrisait bien la technique de la répartie, en particulier celle qui consistait à répondre à des questions par d’autres questions.  D’ailleurs, il finira par rester vague sur ce dernier point.

Après un certain temps, le procureur Fernand Côté décida de s’attaquer au vif du sujet, à savoir le moment où le drame avait éclaté.  Selon l’enquête, ainsi que le témoignage du gardien de nuit, Verrier et Vaillancourt auraient été rapidement assassinés, tandis que le meurtre de Rioux serait survenu quelques dizaines de minutes plus tard.  Pourquoi ce délai?  Avait-on essayé de le persuader de garder le silence avant de finalement changer d’avis en lui tranchant la gorge?

Pouvait-on seulement espérer que le témoin Di Maulo accepte d’entrer dans ces détails?

  • Qu’est-ce qui a fait partir tout le monde qui était là?
  • On a entendu du tirage. On a entendu des coups de feu.  Tout le monde courait d’un bord à l’autre.  On s’est sauvé.  On est tous sortis par en avant.
  • Combien de coups de feu?
  • On a entendu un premier coup de feu, après cela j’en ai entendu un autre et puis il y en a eu un autre après. On ne s’arrête plus pour remarquer combien de coups de feu arrivent à ce moment-là.
  • Alors, là, vous en avez [entendu] trois?
  • Au moins trois, oui.
  • Ces coups de feu-là, est-ce que vous savez vers qui ou vers quoi ils étaient dirigés?
  • Je sais que j’ai vu un corps tomber. Ça fait qu’ils auraient dû être dirigés vers quelqu’un.
  • Lequel corps?
  • J’ai vu le corps de Verrier tomber.
  • Verrier était à quelle distance de vous autres à peu près?
  • Il n’était pas loin. Il a tombé juste à côté de la table.
  • Et vous-même à ce moment-là, vous étiez assis à la table avec Tozzi et Ciamaro?
  • Le premier coup de feu, là, tout le monde … on s’est énervé. On s’est levé, on se levait, je ne sais pas si on était encore assis.  Je pense qu’on était après se lever et puis là on a vu un autre coup de feu et puis on a vu le corps de Verrier tomber à terre.
  • Mais quand vous avez entendu le premier, là, vous étiez assis tous les trois?
  • Oui, on était tous assis.
  • Vous-même, par rapport à Verrier, vous l’aviez devant vous ou vous l’aviez de côté à gauche ou à droite?
  • Je le voyais de dos, moi.
  • En somme, quand il est tombé, vous, vous étiez debout?
  • Oui, j’étais déjà debout quand je l’ai vu tomber à terre.
  • Et vous l’avez vu là, de pleine face?
  • J’ai vu un corps tomber, monsieur. Je ne me suis pas arrêté pour lui regarder le visage, j’ai vu le corps qui tombait.
  • Ce que je veux dire, c’est que vous étiez droit devant lui quand il est tombé, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous n’étiez pas de côté?
  • J’ai vu le corps tomber en avant de nous autres.
  • Monsieur Tozzi et monsieur Ciamaro aussi étaient debout?
  • Je ne me souviens pas. Ça se peut qu’ils étaient debout eux autres aussi.
  • Et le premier coup de feu, savez-vous vers qui il aurait été dirigé?
  • Aucune idée.
  • Vous n’en avez aucune idée?
  • Non.
  • Même présentement?
  • Non, aucune idée… présentement. Je ne le sais pas.  Je ne peux pas vous répondre en plus, même si je répondrais quelque chose qu’on entend dire …
  • Ce serait du ouï-dire?
  • Oui, c’est ça. Alors je ne peux pas me permettre de vous répondre à cela.
  • À ce moment-là, vous avez également monsieur Vaillancourt en face de vous?
  • Vaillancourt, de la manière qu’il était assis en arrière du bar quand je l’ai remarqué, au moment avant que ça arrive toutes ces choses-là, peut-être que Verrier aurait pu le cacher par secousses [moments]. Peut-être qu’il grouillait, il était assis au bar.  André Vaillancourt était assis plutôt bas, on lui voyait juste la tête qui sortait, ça fait que de la façon que c’est arrangé ça et puis lui était assis, ça fait que peut-être on lui voyait juste la tête, ça fait qu’à ce moment-là Verrier aurait pu grouiller et puis il y avait une autre personne au côté de Verrier, on ne voyait presque pas André.  On savait qu’il était assis là, qu’il faisait face au public, on lui voyait la tête mais au moment que c’est arrivé je ne regardais pas là, moi.
  • Alors, vous prétendez que le premier coup a été tiré là, Vaillancourt était encore assis?
  • Je ne le sais pas, ça se peut qu’il était encore assis.
  • Et ça se peut qu’il était debout aussi?
  • Oui.
  • Vous ne regardiez pas là quand le premier coup de feu a été tiré?
  • Non, on jasait.
  • Pendant que vous jasiez là, est-ce que vous entendiez d’autres personnes jaser aussi?
  • Ça jasait au bar, je ne le sais pas. Ils étaient après prendre un drink au bar.
  • Avez-vous entendu des conversations?
  • Non, je n’ai entendu aucune conversation. Je sais que ça jasait mais je n’ai aucune idée de quoi ça pouvait jaser.
  • Est-ce que ça parlait doucement, violemment?
  • À ma connaissance, je n’ai pas entendu personne qui parlait fort ou quelque chose comme cela, parce qu’on s’en serait aperçu. On n’était pas assez loin pour …
  • Parce que vous étiez à proximité, vous étiez à peu près à combien de pieds du bord?
  • Une affaire de peut-être quoi, quatre pieds de distance.
  • Alors, vous voyez à la suite du deuxième coup de feu, vous voyez quelqu’un qui est monsieur Verrier, tomber?
  • Oui.
  • Vous-même, à ce moment-là, qu’est-ce que vous faites?
  • On est parti à courir par en avant, je suis parti par en avant, tout le monde courrait vers la porte par en avant. Moi j’ai sorti par en avant.  Là, je ne me rappelle plus qui était en avant de moi.

Voilà qui contredisait le témoignage du gardien de nuit, qui avait affirmé sous serment que Di Maulo, Tozzi et Ciamaro étaient apparu hors du Casa Loma plus de 20 minutes après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt.  S’il fallait en croire ce gardien, il fallait nécessairement se demander ce que les trois hommes avaient fait à l’intérieur avant de sortir.  Et comme l’enquête permettait de croire que Rioux avait été tué le dernier, d’autres questions se soulevaient d’elles-mêmes.

         Bien sûr, Di Maulo continuera de prétendre qu’il s’était enfui dès les premiers coups de feu, mais Me Fernand Côté tenait une carte dans sa manche qui risquait de démasquer une partie de son mensonge.

  • Vous avez pris votre manteau?
  • Je l’avais sur le dos, je pense.
  • Depuis 3h30 jusqu’au moment de l’incident, vous aviez votre manteau?
  • Je pense que oui, parce que mon paletot, si je me rappelle bien, je pense que je ne l’avais pas ôté pantoute.
  • C’était un manteau d’hiver cela ou un bien un trench?
  • C’était un genre de manteau en suède.

Était-ce suffisant pour douter de la parole du témoin?  Di Maulo avait-il réellement gardé son manteau depuis son arrivée vers 3h20 jusqu’à sa sortie vers 5h00, c’est-à-dire près de deux heures?

Ou alors mentait-il?  S’il était sorti avec son manteau d’hiver sur le dos c’était parce qu’il s’était attardé à l’intérieur, qu’il avait pris tout son temps?  Me Fernand Côté venait-il de le piéger?

 

Crime organisé à Montréal 2: de 1980 à 2000

De_Champlain_2017De Champlain, Pierre.  Crime organisé à Montréal 2 : de 1980 à 2000.  Montréal : Éditions de l’Homme, 2017.

            C’est le genre de volume que l’on sait de grande qualité et d’une rigueur exemplaire avant même de l’ouvrir.  Le nom de Pierre De Champlain n’est plus à faire dans le domaine des connaissances entourant le crime organisé.  Une œuvre magistrale et remarquablement bien documentée qui fait suite, comme on peut le deviner, à l’ouvrage précédent qui couvrait la période de 1900 à 1980.

            La préface est signée du non moins réputé André Cédilot, qui souligne d’ailleurs ceci : « il n’est certes pas facile de mettre en scène de façon cohérente d’aussi nombreux personnages et événements sur une longue période, mais ce fastidieux travail s’avère d’une grande utilité pour la mémoire collective ».

Et le résultat est impressionnant.

            Toujours modeste et d’une narration effacée, De Champlain nous plonge d’abord dans le déclin du gang des frères Dubois pour nous intégrer progressivement dans les années 1980.  On y croise la CECO et autres noms familiers, pour en venir à l’incroyable histoire de Donald Lavoie, ce tueur à gages qui a retourné sa veste après avoir appris par hasard qu’on avait émis un contrat sur sa tête.  L’épisode est digne d’Hollywood, d’autant plus que Lavoie est l’un des seuls de sa race à avoir tenu parole et réussi une réhabilitation parfaite après avoir respecté son contrat avec les autorités.

             Après la chute des frères Dubois, l’auteur nous transporte dans l’univers des Provençal, ce nom qui restera à jamais associé avec les braquages de blindés, dont celui qu’on surnomme encore le « vol du siècle ».

            Quoique son règne en ait pris pour son rhume depuis la fin des années 1970 avec la mort violente de Paolo Violi et ses propres condamnations, le nom de Frank Cotroni nous accompagne dans ce début des années 1980, comme pour nous rappeler que ce nom a longtemps entretenu une aura particulière sur le monde criminel montréalais.  Cotroni n’est évidemment plus ce qu’il avait été par le passé, mais ses dernières années permettent de survoler d’autres aspects marquants, comme la controverse entourant le milieu de la boxe, les frères Hilton et l’assassinat de Me Frank Schoofey, qui n’a d’ailleurs jamais été résolu.

            Au chapitre 4, le lecteur se retrouve devant la genèse la plus complète jamais vulgarisée sur l’origine des clubs de motards au Québec.  L’auteur va jusqu’à relater les faits entourant des clubs mythiques comme les Popeyes et plusieurs autres dont les noms ont été oubliés avec le temps.

            Après un passage obligé sur la période de Mom Boucher, de la mort tragique du petit Desrochers et autres drames entourant la fameuse guerre des motards, il n’oublie pas la montée des gangs de rue.  Finalement, avec la mondialisation du crime organisé, le tableau serait difficilement plus complet.

            L’auteur nous laisse sur une conclusion rappelant une fin de siècle marquée par un énorme changement au sein des motards et une brisure inattendue du clan Rizzuto.  Mais cela inclus aussi quelques revers dans le milieu policier et judiciaire, comme le cuisant échec de l’opération SharQc.  D’un autre côté, les gangs de rue et autres clans structurés poursuivent leurs activités, comme en fait foi certains reportages actuels.  Bref, il n’y a peut-être pas de conclusion satisfaisante à faire lorsqu’on s’attaque à un sujet aussi vaste et incontrôlable que celui du crime organisé.  La seule question qui nous vient alors à l’esprit : à quand le prochain tome qui couvrira cette fois la période de 2000 à 2020?

            Finalement, le lecteur averti aura tôt fait de constater la présence de plusieurs dizaines de pages contenant des notes, une bibliographie et un index.  L’ampleur de ces dernières pages en dit long sur la qualité et surtout la quantité de travail que s’est astreint l’auteur pour informer son lectorat.

            Un autre ouvrage à insérer dans votre bibliothèque du domaine judiciaire québécois.  Un incontournable, quoi!

 

Mom Boucher

momOUELLETTE, Guy, et LESTER, Normand.  MOM.  Montréal : Les Intouchables, 2005, 268 p.

            L’auteur principal de cet ouvrage est un ancien policier spécialisé dans le crime organisé qui a fini par se transformer en politicien.  Le second a ses habitudes auprès des histoires de crimes, des polars et autres récits frôlant parfois le conspirationnisme.

            L’avant-propos souligne que la principale motivation de Guy Ouellette à présenter ce livre était de dépeindre Maurice « Mom » Boucher sous son véritable jour, en opposition à l’image qu’on lui avait donné dans les médias.  Si les plus jeunes se rappellent à peine d’avoir entendu son nom, on se souviendra que dans les années 1990 Boucher était pratiquement devenu une légende vivante du crime.

            Maurice Boucher est né le 21 juin 1953 à Causapscal, en Gaspésie.  Il y avait à peine quelques jours, trois chasseurs américains disparaissaient en Gaspésie.  Et on connaît l’impact que cette affaire eut plus tard avec la condamnation de Wilbert Coffin.  C’est aussi à cette époque que Marguerite Ruest Pitre devenait la dernière femme pendue dans l’histoire du Canada.  Elle aussi avait des origines gaspésiennes.  Bref!

            Devant un père alcoolique, Maurice Boucher apprendra à détester les règles et à développer une indifférence totale face au comportement du paternel.  En dépit de cette carapace, il sombre dans le crime.  Les premières évaluations psychologiques présentées dans le livre ne sont guère encourageantes.  De trafiquant de drogue, il se transforme en braqueur.  Il réalisera d’ailleurs un vol de façon plutôt maladroite, digne des frères Dalton.

            En 1982, lorsque Guy Ouellette apprend son existence pour la première fois, Boucher porte déjà son célèbre surnom en plus de frayer avec les motards criminalisés de Montréal.  Pour les auteurs, c’est l’occasion d’exposer aux lecteurs les inquiétantes règles des motards SS.

            Certes, on ne pouvait passer au côté de la fameuse tuerie de Lennoxville ou, si vous préférez, l’épisode des fameux sacs de couchage.  Cette tuerie faillit décimer complètement l’organisation des Hells Angels.  C’est peut-être ce qui explique pourquoi Maurice Boucher a pu passer entre les mailles du filet puisqu’à cette époque il purgeait une peine pour agression sexuelle armée contre une jeune fille.  Au passage, Ouellette profite de l’occasion pour blâmer l’attitude policière de cette époque, à savoir qu’on laissait aller les choses en croyant que cette bande n’arriverait pas à se reconstruire.  Et pourtant, on connait la suite.  Les Hells Angels sont revenus en force.

            Boucher retrouva sa liberté en 1986.  L’année suivante, il devenait officiellement un Hells Angels à part entière.

            En 1991, ce fut au moment où des policiers procédèrent à une vérification routière de plusieurs motards que Ouellette croisa Boucher pour la toute première fois.  Ce dernier s’amusait déjà à faire des pitreries devant les caméras de télévision.  « Boucher prend de la place, mais il ne me pas [sic] fait grande impression », écrit l’ancien policier.  Toutefois, le personnage en menait déjà large à cette époque, au point de laisser entendre qu’il aspirait à gravir les échelons de la hiérarchie criminelle.

            En 1993, Boucher s’associa avec Raynald Desjardins, le célèbre criminel québécois affilié au clan Rizzuto, pour une imposante importation de drogue en sol canadien.  Au terme d’une opération menée par la GRC, Desjardins sera arrêté et condamné à une peine de 15 ans, tandis que Boucher ne sera pas ennuyé.  Est-ce une autre erreur?  Un manque de collaboration entre les corps policiers?

            Quoi qu’il en soit, Ouellette souligne que si la GRC avait arrêté Boucher à cette époque, nous n’aurions sans doute pas connu, à partir de l’année suivante, ce qu’on appelle encore aujourd’hui la guerre des motards (1994-2002).

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Acte de mariage des parents de Maurice Boucher.  Le mariage a eu lieu en Gaspésie, le 19 février 1953.

            Officiellement, cette guerre éclata en 1994 avec le meurtre de Pierre Daoust, qui ne sera jamais clairement élucidé.  En juillet de la même année, le conflit prit rapidement de l’ampleur lors des funérailles d’un Hells, Jean-Louis Duhaime.  La cérémonie, qui se déroula à Trois-Rivières, se transforma en cirque.  La police municipale trifluvienne perdit complètement le contrôle au profit des motards, et tout cela donna au public l’impression que ces rebelles étaient plus puissants que les représentants de l’ordre.  Ce sera donc une énorme prise de conscience pour toute la province.

            Les meurtres et attentats à la bombe se poursuivirent.  On se rappelle encore de cette époque où les gens, même dans le privé, n’osaient pas prononcer le moindre mot contre les motards.  D’autres allaient plus loin en expliquant, sur une pointe d’admiration, que ces hommes-là ne s’en prenaient qu’à eux-mêmes, comme si on devait considérer leur présence comme un cadeau de la société.  Ce discours s’avéra rapidement désuet lorsqu’un garçon de 11 ans, Daniel Desrochers, fut tué lors de l’explosion d’un véhicule piégé au cours de l’été 1995.

            En plus de cette mort injuste, l’approche du référendum poussa le gouvernement provincial à réagir.  On assistera alors à la formation de l’escouade Carcajou, dont l’un des principaux éléments sera justement Guy Ouellette.  Car les motards savaient profiter de plusieurs situations, dont l’affaiblissement ou le ralentissement policier en raison de la Commission Poitras et l’affaire Matticks.  Mais tout cela n’entrava en rien la montée en puissance de Mom Boucher, qui se souciait de son image publique, au point où il souhaita obtenir le contrôle d’une partie des médias.  Pour ce faire, il utilisera Gaétan Rivest, un ancien policier devenu un proche des Hells, ainsi que sa relation avec le controversé chroniqueur Claude Poirier.

            À ce sujet, Ouellette donne d’ailleurs l’impression de remettre le pendule à l’heure : « Dans les mois qui suivent, Gaétan Rivest devient un collaborateur régulier de l’émission d’André Arthur à CKVL, où il discute avec Claude Poirier de questions touchant la Sûreté du Québec.  Poirier autant qu’Arthur enragent de voir que la SQ n’a jamais voulu que je réponde à leurs questions dans le cadre de leur émission radiophonique journalière.  Ils répliquent à notre mutisme par le dénigrement.  Ils s’en prennent souvent à moi à cette époque ».

            Pas très étonnant de la part d’Arthur, qui a aussi déblatéré des inepties à l’époque du procès de Benoît Proulx à Québec, au début des années 1990.  Quant à Poirier, on connaît son histoire d’amour avec les mauvais garçons depuis son aventure maintes fois répétée avec Richard Blass.

            Ce que reproche Ouellette à ce genre de comportement médiatique, c’est qu’on a ainsi permis à un chef criminel reconnu d’utiliser les médias pour créer la confusion.

            Comme on peut s’en douter, il est impossible de parler de ce chef des motards sans mentionner les meurtres des deux gardiens de prison.  Selon Ouellette, c’est en partant de l’idée de vouloir immuniser son groupe que lui vint l’idée de s’en prendre à des représentants de l’ordre.  Son intention de départ était de viser des gardiens de prison mais aussi des policiers, des juges et des procureurs.  « Le chef Nomads mise, d’une part, sur le fait qu’il est impossible pour la Couronne de négocier avec quiconque s’attaque au système de justice.  Il est assuré, d’autre part, que jamais le tueur d’un gardien de prison, d’un policier, d’un juge ou d’un procureur de la Couronne ne parlera.  Il est convaincu que le tueur se fera lui-même tuer en prison par des gardiens furieux ou encore qu’il fera ses 25 ans en isolement, « dans le trou ».  De cette façon, Boucher pense avoir trouvé la parade absolue pour se protéger contre le système : le priver de délateurs »[1].

            Pour cette mission, Boucher arrête son choix sur un jeune criminel qui ambitionne de devenir Hells Angels : Stéphane « Godasse » Gagné.  Le 26 juin 1997, c’est avec un complice que Gagné prend en chasse un véhicule conduit par un gardien de prison.  En fait, les deux tueurs se sont contentés de voir la présence d’un écusson à l’épaule gauche du conducteur.  Sur la route, Gagné ouvre le feu alors qu’il est à la hauteur du véhicule.  Agrippé à son complice, qui conduit une moto, il prend la fuite à toute vitesse.  C’est seulement le lendemain que Gagné apprendra de la bouche de Mom Boucher que sa victime était une femme.  « C’est beau mon Godasse », lui lança Boucher.  « C’est pas grave si elle avait des totons ».

La victime se nommait Diane Lavigne.

            Au début de septembre, ce sera au tour d’un autre gardien de prison, Pierre Rondeau, à tomber sous les balles.  Au départ, les enquêteurs ne se doutaient pas que les deux crimes puissent être reliés, et encore moins que cela fasse partie d’une stratégie tordue des motards.  Ouellette nous explique ensuite comment on a pu, en quelques semaines seulement, identifier Gagné comme étant l’assassin.  Celui-ci, se sentant abandonné par les avocats des motards, prendra la décision de passer à table.  Il raconte tout.  Le 18 décembre 1997, un mandat d’arrestation fut émis contre Mom Boucher.  Lors de son interrogatoire, celui-ci restera solide et muet.  Il ne craquera pas.

            Par mesures de précautions, la justice prit la décision de l’enfermer à la prison des femmes Tanguay, que Ouellette finira par visiter en l’absence de Boucher, alors occupé à une comparution.  De cette visite, l’ancien policier retiendra : « mon attention est attirée par un téléphone public.  Je note que, gravés dans le bois, se trouvent le nom et le numéro de téléphone du journaliste Claude Poirier avec qui il est en relation depuis des années.  Boucher a une grande confiance en Claude Poirier et il l’appelle régulièrement pour discuter d’affaires policières et judiciaires alors qu’on a des écoutes judiciairement autorisées sur les téléphones qu’utilise Boucher.  Maurice Boucher apprécie particulièrement les critiques féroces de Claude Poirier à l’endroit de la police et l’encourage dans ce sens »[2].

            Malheureusement, Godasse Gagné ne fit pas le poids devant Me Jacques Larochelle, qui avait déjà défendu Denis Lortie, le tireur fou qui s’en était pris à l’Assemblée Nationale en 1984.  Selon Ouellette, il semble qu’on doive également attribuer une partie du blâme au juge Boilard en ce qui concerne l’issue du premier procès.  Le juge aurait erré en droit en utilisant plusieurs fois l’expression « témoin taré » pour désigner Stéphane Gagné.  Évidemment, c’est là un manque total d’objectivité.

Et comme si ce n’était pas suffisant, des motards s’infiltrèrent dans le prétoire pour intimider les jurés en les fixant constamment du regard.

            Plusieurs se souviennent encore de la sortie triomphante de Boucher du palais de justice de Montréal après son acquittement.  Et voici comment Ouellette nous rappelle la scène : « plusieurs gestes obscènes sont dirigés vers les policiers pendant la sortie des motards du Palais de justice.  Les reportages des télévisions et des journaux montrent Boucher descendant l’escalier mobile avec le photographe Michel Tremblay qui a eu droit à certaines exclusivités médiatiques dans le passé et qui en aura plusieurs autre dans l’avenir, autant de la part des Hells Angels que des Rock Machine-Bandidos.  Tout souriant, le journaliste Claude Poirier discute avec les motards présents sur le trottoir de la rue Saint-Antoine devant le Palais »[3].

            Cet acquittement fut un choc pour le Québec.  Encore une fois, il donnait l’impression que ces criminels organisés étaient intouchables.  Le soir même, Boucher célébrera sa victoire en assistant au combat de boxe entre Dave Hilton et Stéphane Ouellet au Centre Bell.  D’ailleurs, Guy Ouellette profite de l’occasion pour nous laisser entendre que le combat revanche entre ces deux boxeurs québécois aurait pu être arrangé par les motards, ce qui n’est pas une réelle surprise dans un sport qui a toujours entretenu une aura malsaine : « Je me souviens d’un combat revanche, fin mai 1999, entre Dave Hilton et Stéphane Ouellet.  Un membre influent des Hells Angels, Louis Melou Roy, m’avoue alors avoir « misé un gros paquet d’argent CONTRE son boxeur favori ».  En faisant mes recherches usuelles dans l’enceinte du Centre Bell, afin de localiser les motards venus assister au combat, je croise Roy et sa compagne à un comptoir de restauration rapide du 3ème étage.  Je localise aussi plusieurs autres membres du chapitre Sherbrooke dans une « loge corporative » du 5ème étage.  On se souvient qu’Hilton a terrassé Ouellet à 2 min 48 du troisième round.  L’histoire ne dit pas quels ont été les gains de Melou Roy ce soir-là, et je n’ai jamais pu lui en reparler avant sa disparition mystérieuse en juin 2000 »[4].

            Tandis que Boucher se la coule douce en voyageant à travers le monde, certains représentants de l’ordre refusèrent de laisser tomber les bras.  Ce fut le cas de Guy Ouellette, mais aussi de la courageuse procureur France Charbonneau, qui se retrouvera plus tard à la tête de la fameuse Commission Charbonneau.  Les auteurs ne se gênent pas pour souligner sa grande contribution au succès qui allait suivre.  C’est grâce à son travail acharné que la Cour d’appel ordonnera finalement la tenue d’un second procès.

            Il n’en reste pas moins que durant cette liberté, Mom Boucher continuait d’attirer l’attention.  Sa célébrité s’amplifiait sans cesse.  Il y aura plusieurs moments cruciaux durant cette période, mais on retiendra principalement l’attentat contre le journaliste Michel Auger, le mariage de René Charlebois – auquel les motards avaient invités les artistes Ginette Reno et Jean-Pierre Ferland – ainsi que la fameuse trêve avec Fred Faucher, un événement encore couvert par Claude Poirier.

            Et cette fois, ce sera la déchéance du chef des motards.  Le procès est rondement mené par Me France Charbonneau, qui non seulement résiste aux attaques de Me Larochelle mais lui offre quelques répliques intelligentes.  Stéphane « Godasse » Gagné est aussi mieux préparé, et ses dires seront mieux corroborés.  La loi antigang a fait en sorte d’apporter plusieurs améliorations, dont une meilleure protection pour les jurés.  Finalement, justice est rendue.  Maurice « Mom » Boucher est reconnu coupable.

            Guy Ouellette nous rappelle que le combat contre les motards criminalisés est une affaire de tous les jours.  Toutefois, il semble ironique de relire ce dernier extrait apparaissant dans les derniers paragraphes du livre : « On peut penser que, comme beaucoup de membres Hells Angels condamnés à perpétuité avant lui, Mom Boucher deviendra, avec le temps, un prisonnier comme les autres.  Sa notoriété s’estompera.  Qui se rappellera encore de lui à sa libération vers l’âge de 70 ans en 2023? »[5].

[1] P. 134.

[2] P. 173.

[3] P. 179.

[4] P. 180, les lettres en italique et en majuscule sont des auteurs du livre.

[5] P. 254.