Diane Déry et Mario Corbeil, 1975

Documentation

Diane Déry

Le 18 juillet 2018, nous avons demandé copie de l’enquête du coroner. Nous avons reçu les documents le 25 juillet. Pour compléter le tout, nous avons bénéficié de quelques articles de journaux. Pour reconstituer les faits, nous avons toutefois préconisé les documents du coroner puisque nous ne considérons pas les archives médiatiques comme une source primaire. Parmi les documents relatifs à l’enquête du coroner se trouvent également les deux rapports d’autopsie, des déclarations de témoins et des rapports d’enquête.

En fait, cette enquête contient tellement d’informations sensibles que nous avons pris la décision d’écourter les noms de certains individus. C’est aussi l’occasion de rappeler que nous n’accusons personne dans cette affaire. Nous partageons seulement les faits que ces documents nous permettent de reconstituer.

Par ailleurs, nous verrons plus loin que nos découvertes nous ont également conduits jusqu’à consulter le livre Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, ainsi que son auteur, Pierre De Champlain.

Nous tenons à vous avertir que le présent article pourrait heurter la sensibilité de certaines personnes. La complexité des faits pourrait également vous dérouter quelque peu, mais nous vous assurons que d’ici la fin du dernier paragraphe les choses se mettront en place.

En nous attaquant à cette affaire, nous étions loin de nous douter de tous les détails et hypothèses qui allaient s’imposer tout naturellement au fil de la collection des faits.

Circonstances des décès

Selon l’enquête du coroner, Diane Déry habitait au 1145 rue Bizard à Longueuil, et Mario Corbeil au 1139 rue Boucher, également à Longueuil. Le 20 mai 1975, sur l’heure du souper, les parents de Mario, 15 ans, lui achetèrent une motocyclette. Selon le rapport d’enquête du sergent-détective Renaud Lacombe, il s’agissait d’une Kawasaki de couleur rouge dont le numéro de série était MC104883.

Mario Corbeil

Le même jour, entre 18h00 et 20h00, Mario, tout fier de son cadeau, fit plusieurs balades à ses amis dans les rues du quartier. Vers 20h00 ou 20h15, il a fait monter avec lui son amie et voisine Diane Déry, 13 ans. Tous deux assis sur la Kawasaki, ils s’éloignèrent dans la rue. Ce soir-là, Diane serait la dernière à faire une balade. En fait, au moment où ils s’engagèrent dans un sentier du boulevard Rolland-Therrien pour ensuite disparaître dans un boisé, c’est la dernière fois qu’on les voyait en vie.

Vers 22h00, des recherches s’entamèrent suite au signalement de la double disparition. Il y avait deux heures que Diane et Mario n’étaient pas réapparus. Les parents participèrent aux recherches, qui durèrent toute la nuit.

Au matin du 21 mai, vers 7h20, les recherches se terminèrent brusquement lorsque Romain Dubé, un homme de Ville-de-la-Plaine âgé de 42 ans qui participait aux recherches, fut le premier à trouver les deux corps. Ceux-ci avaient été criblés de balles. « Le corps de la jeune fille fut trouvé sous celui du jeune Mario Corbeil et ce, le mercredi, 21 mai 1975, vers 7h20 a.m. », écrira le sergent-détective Renaud Lacombe dans son rapport d’enquête. « Les corps étaient sur un terrain vacant situé sur le côté est de l’extension du boul. Rolland-Therrien à l’extrémité sud ». Le Soleil écrira que « d’après l’état des vêtements, la jeune fille a été violentée et sexuellement assaillie ». Nous verrons cependant que le rapport d’autopsie ne permet pas de confirmer ce détail.

Les décès ont été constatés vers 10h00 par le Dr Guy De Serres. La scène de crime a été expertisée, tandis que la partie balistique fut confiée à Yvon Thériault et Robert Gaulin du Laboratoire de balistique de l’Institut de Police scientifique de Montréal.

Évidemment, comme il est stipulé dans le rapport que le sergent-détective Lacombe a signé en 1975, plusieurs personnes ont été interrogées, incluant les parents de Diane, Jacques et Nicole Déry, ainsi que ceux de Mario, Maurice et Francine Corbeil. Parmi les témoins rencontrés, deux jeunes, les frères Normand Dion et Alain Dion, avaient fait partie de ceux et celles qui avaient essayé la moto de Mario le soir de la disparition.

Toujours selon le détective Lacombe, la mort de Diane était attribuable « à la perforation du crâne et du cerveau, perforation de l’artère pulmonaire des poumons, par le passage de projectiles d’arme à feu. Le tir effectué à proximité de l’aisselle gauche s’est fait de près ».

Les détails concernant des autopsies sont rarement fascinants mais dans ce cas-ci ils ont une grande importance dans la compréhension des faits. C’est pourquoi nous prenons le temps de les regarder de plus près avant d’aborder les autres documents ainsi que nos hypothèses.

Les autopsies

Commençons par les détails entourant le décès de Diane. D’abord, la jeune victime de 13 ans est décrite comme mesurant 5 pieds et 1 pouce. Son cadavre présentait des rigidités aux membres et « on note des lividités dorsales et latérales gauches ». À 10h00, la température du corps sous-hépatique a été enregistrée à 27°C et à 15h00 à 18°C.

Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre ce que sont les lividités cadavériques. Selon le Traité de médecine légale du Dr Jean-Pol Beauthier, la lividité cadavérique, aussi appelée l’hypostase, « s’installe par un processus purement passif, soit la stase sanguine progressive dans les réseaux capillaro-veineux périphériques, par phénomène hydrostatique. Elle correspond ainsi à des zones colorées (rosées voire bleutées) apparaissant par le fait que le sang dilate ces vaisseaux dans les parties déclives »[1].

En d’autres mots, l’hypostase est l’accumulation de sang par gravité après le décès et devient visible à l’œil nu par différentes colorations. Toujours selon le Dr Beauthier, l’apparition de l’hypostase se fait dans les trois premières heures suivant le décès. Après douze heures, il parle d’une « installation et modification nette au fil des heures ». Bref, puisque les lividités ont été observées dans le dos de Diane, on en déduit qu’elle a été trouvée alors qu’elle était allongée sur le dos depuis plusieurs heures, et non sur le ventre comme l’ont mentionnés certaines sources. Ce fait est donc compatible avec le rapport du détective Lacombe.

Le Dr André Brosseau, qui a réalisé cette autopsie, parle ensuite d’une « entrée d’arme à feu située à la région cervico-occipitale droite. Cette entrée a un diamètre de 0,5 cm et s’entoure d’une aréole érosive ». Cette aréole, également appelée collerette érosive, dessine une sorte d’anneau foncé autour d’un orifice d’entrée de balle. Sa présence indique généralement une plaie d’entrée[2].

Une radiographie a permis de constater que ce projectile était demeuré dans la boîte crânienne, près de l’os ethmoïde (situé derrière le nez, entre les yeux). Et aussi un éclat métallique « à la région occipitale droite ». Un projectile déformé sera retrouvé dans l’os ethmoïde partie inférieure. Donc, le projectile à la tête n’était pas ressorti. L’hémisphère droit du cerveau et le cervelet étaient perforés.

Voici maintenant comment le Dr Brosseau décrivait la trajectoire de ce premier tir : « le projectile tiré à la tête à la région de la nuque de droite, il prend une direction de l’arrière vers l’avant, de droite à gauche et va se loger dans l’os ethmoïde à la fosse antérieure; sur son trajet il y a hémorragie et lacérations cérébro-méningées ».

Diane avait également été atteinte d’un deuxième projectile qui avait fait son entrée à « l’aisselle gauche. Cette entrée a un diamètre de 0,7 cm et s’entoure d’une aréole érosive. Elle se situe exactement à 7 cms [sic] en-dessous de la ligne des épaules et à 6 cms en haut de la ligne mamelonnaire côté gauche ».

Cette deuxième balle avait fracturé la 5e côte droite et la 2e côte à gauche. « Les deux poumons sont troués, affaissés et infiltrés de sang aux pourtours des lacérations ». La trajectoire de cette deuxième balle est décrite ainsi : « le second projectile pénètre à l’aisselle gauche, il fracture la 2ème côte gauche, lacère le poumon gauche, prend une direction vers la droite et du haut vers le bas, lacère l’artère pulmonaire, lacère le poumon droit et va s’immobiliser à droite en latéro-dorsal vis-à-vis la 5ième côte droite qui est fracturée. Sur le T-Shirt bleu, à l’endroit de l’entrée, l’on note la présence d’un tatouage de poudre noire signifiant que le tir s’est fait de près ».

Une fois récupérés, les deux projectiles ont été remis aux experts en balistique.

Outre les deux blessures par balle, il nota « quelques érosions probablement secondaires à des branchailles. L’une est située au dos droit près de la ligne des épaules et est oblique, mesure 3 cms. Au quadrant des deux fesses, nombreuses marques rougeâtres. Au dos droit, en latéral, présence d’une érosion croûtée surmontant une tuméfaction sous-cutanée; cette érosion mesure 1 cm. À cet endroit, on extrait un projectile qui a été remis au département de balistique ».

Apparemment, il s’agissait du projectile qui avait fait son entrée depuis l’aisselle.

Le Dr Brosseau a aussi noté de « nombreuses petites érosions mesurant moins de 0,5 cm. À l’arrière du creux poplité [face arrière du genou] côté gauche, une égratignure oblique de 8 cms ».

Comme il se devait d’examiner la région des organes génitaux, le pathologiste nota que « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ».

L’estomac contenait encore « un gros repas où l’on reconnaît des légumes et des morceaux de viande. La muqueuse gastrique est sans particularité ».

Diane n’avait aucune goutte d’alcool dans le sang. Quant aux organes génitaux, il nota aussi la « présence d’un peu de sang dans la cavité utérine (menstruation) »[3]. Il mentionne ensuite avoir fait un prélèvement pour vérifier s’il y avait présence de spermatozoïdes, mais rien ne nous dit quels ont été les résultats de ces tests.

Dans son rapport, qu’il signera le 8 août 1975, Le Dr André Brosseau attribuait le décès de Diane aux deux points suivants :

  • perforations du crâne et du cerveau, perforations de l’artère pulmonaire et des poumons par le passage de projectiles d’arme à feu.
  • le tir effectué près de l’aisselle gauche s’est fait de près.

Passons maintenant à l’autopsie de Mario Corbeil. Tout comme dans le cas de Diane, une radiographie a démontré « la présence d’un projectile d’arme à feu dans la tête de la victime au sein du rocher temporal droit, d’un second projectile derrière l’oreille droite dans les tissus sous-cutanés, d’un troisième projectile dans les tissus mous de la fesse supérieure gauche ».

L’examen extérieur du corps a permis d’établir que Mario mesurait un peu plus de 5 pieds et 7 pouces et pesait 113 livres. Le Dr André Lauzon notera que « les lividités sont en antérieur avec site de pression sur le côté droit du thorax. Les rigidités sont marquées aux quatre membres et au cou ».

À la tête, il mentionnera aussi la présence de sang qui s’écoulait du nez et de la bouche. « Hématome récent de la paupière supérieure droite, sans évidence de lésion cutanée à ce niveau, et possiblement secondaire à une fracture du crâne sous-jacente ».

Quant aux blessures par balle, il y avait deux plaies d’entrée au niveau de la tête. La première « plaie d’entrée de projectile d’arme à feu (projectiel [sic] « A ») mesurant 0,25 cm de diamètre, située à la région supérieure du crâne, à environ 8,5 cms [sic] en ligne droite et au-dessus du pavillon de l’oreille droite; plaie de sortie de ce même projectile, mesurant 0,8 X 0,5 cms, située à environ 1,5 cms au-dessus du pavillon de l’oreille gauche, légèrement en postérieur en regard de la plaie de droite (plaie d’entrée) ».

Quant au deuxième projectile, la plaie d’entrée mesurait environ 0,3 cm de diamètre et était « située à 2,5 cms en avant de l’oreille droite. Le projectile, comme le démontraient les radiographies, s’est logé dans le rocher temporal gauche sans pénétrer la boîte crânienne, ni endommager le cerveau. La trajectoire de ce projectile est de droite à gauche, légèrement de bas en haut et d’avant en arrière ».

Croquis du Dr André Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles A et B dans la tête de Mario Corbeil.

Le projectile « C » avait créé une plaie d’entrée « mesurant 1 X 1,2 cms, située à la région latérale supérieure du cou droit, sous et derrière l’oreille droite; le projectile a été retrouvé à environ 1,5 cms plus haut dans les tissus sous-cutanés derrière l’oreille droite ». Toutefois, il ajoutait que « ce même projectile (« C ») aurait au préalable vraisemblablement pénétré (plaie d’entrée de 1 X 0,6 cms) les tissus mous sous-cutanés du dos droit à la hauteur de la région moyenne de l’omoplate, à 7 cms de la ligne médiane, pour ressortir à la base du cou droit (plaie de sortie linéaire de 1 cm), puis pénétrer la plaie que nous venons de décrire au chapitre du cou. La trajectoire de ce projectile serait en ligne droite, de bas en haut ».

Un quatrième projectile avait atteint Mario à « la hanche latérale droite présente un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « D ») mesurant 0,3 cm de diamètre. Ce projectile a traversé les tissus mous de la fesse de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière pour se loger dans les tissus sous-cutanés de la région supérieure de la fesse gauche ».

Croquis du Dr Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil au corps. Ces trajectoires tendent à démontrer que ces tirs ont été faits alors que Mario était déjà allongé au sol, sur le ventre. À noter que les trajectoires des balles C, D et F sont très différentes l’une de l’autre et suggèrent deux possibilités: soit que ces tirs ont été faits par trois tireurs différents ou par un seul qui s’est déplacé entre chacun de ses tirs.

Un cinquième projectile avait atteint Mario à l’avant-bras gauche « au niveau de sa région moyenne antérieure un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « E ») mesurant 0,9 X 0,7 cms. En ligne droite en postérieur, à environ 7 cms de distance, plaie de sortie de ce même projectile mesurant 1 X 0,5 cms ».

De plus, « la cuisse postérieure présente une érosion transversale linéaire mesurant environ 5 cms de longueur, représentant vraisemblablement par son aspect l’effleurement d’un projectile d’arme à feu (projectile « F ») sur la peau. Un examen attentif de cette érosion suggère une trajectoire de droite vers la gauche, légèrement de haut en bas; ce qui est d’ailleurs appuyé par l’examen des fibres brisées du pantalon à ce niveau ».

En raison des projectiles qui ont atteint la tête, le rapport parle de « multiples fractures » au crâne.

Quant aux organes internes, le poumon droit présentait « de nombreuses pétéchies de surface ainsi que des foyers d’atélectasie partielle [affaissement des alvéoles pulmonaires] ». Le poumon gauche présentait à peu près les mêmes caractéristiques.

L’estomac de Mario contenait lui aussi des aliments, ce qui suggère que les deux adolescents avaient été tués peu de temps après leur départ en moto. Quant aux organes génitaux, le pathologiste nota la « présence de sang aux abords du rectum, sans fissure ou lacération visible; des prélèvements ont été faits à ce niveau pour recherches de sperme ».

Le résumé du pathologiste est important puisqu’il nous permet de mettre en place les éléments précédents. Principalement, le Dr Lauzon écrivait : « la victime a été atteinte de six (6) projectiles d’arme à feu de petit calibre (calibre « 22 » vraisemblablement) dont l’un est mortel. Toutes les plaies de ces projectiles sont vitales, c’est-à-dire qu’elles ont été faites du vivant de la victime. Aucune autre marque de violence traumatique ne fut décelé à l’examen interne ou externe du corps de la victime ».

La partie la plus importante de cette autopsie réside probablement au niveau des trajectoires de tirs. Encore une fois, laissons la parole au pathologiste : « Le projectile A est entré à la région supérieure droite du crâne à environ 8,5 cms au-dessus de l’oreille droite » avant de ressortir « à environ 1,5 cms au-dessus de l’oreille gauche ». Il décrit la trajectoire comme ceci : « de droite à gauche, légèrement d’avant en arrière, de haut en bas ».

Le projectile B a été « retrouvé écrasé dans le rocher temporal gauche ». Il n’a pas atteint le cerveau mais est entré à la « région antérieure de l’oreille droite » alors que la trajectoire est de « droite à gauche, d’avant en arrière, de bas en haut ».

Le projectile C « ayant pénétré la peau du dos droit à la région moyenne de l’omoplate pour ressortir à la base du cou droit, puis pénétrer de nouveau le cou à sa région latérale supérieure pour être enfin retrouvé[4] sous la peau derrière l’oreille droite ».

Le projectile D « ayant pénétré la hanche droite pour voyager dans les tissus mous de la fesse droite et se loger et être retrouvé à la région supérieure de la fesse gauche dans les tissus sous-cutanés. Trajectoire : de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière ».

Le projectile E a « traversé complètement le bras gauche en ligne droite d’avant en arrière ».

Finalement, pour le dernier projectile, celui surnommé F, il « n’a qu’effleuré la peau de la cuisse postérieure gauche en y créant une érosion qui suggère une direction de droite à gauche ».

Nous verrons dans la section hypothèses que ces détails techniques et parfois déroutants pourront nous permettre de présenter un scénario pouvant expliquer le déroulement des faits.

L’enquête du coroner

Expert en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal en plein travail. (photo: BAnQ)

Le 3 juin 1975, le journaliste Gilles Normand de La Presse soulignait que « l’hypothèse du maniaque sexuel hantant les bois de Longueuil en quête d’innocentes fillettes est maintenant réduite à néant. C’est du moins ce que tend à conclure l’enquête policière sur le double assassinat de Diane Déry, 13 ans, et de son compagnon de motocyclette, Mario Corbeil, 15 ans, dont les corps troués de balles ont été trouvés, le 20 juin [plutôt le 21 mai], dans un champ de broussailles bordant l’avenue Vauquelin, à Longueuil. La police croit maintenant que les deux adolescents ont été abattus par trois ou quatre jeunes gens de moins de 20 ans qui s’exerçaient au tir à la .22. Du moins, des adolescents qui ont été vus au même endroit, pratiquant leur sport préféré, dans les jours précédant le crime, n’y sont pas retournés depuis et ils font aujourd’hui l’objet d’intenses recherches de la part de la police pour qui le principal ennui consiste à les identifier positivement ».

Évidemment, ce n’est pas parce que des jeunes ont l’habitude d’aller tirer dans un boisé et qu’ils cessent soudainement d’y aller que cela fait automatiquement d’eux des coupables. Il faut être très prudent dans l’interprétation des faits.

Selon les articles de journaux de l’époque, le sergent-détective Renaud Lacombe aurait confié à un reporter que des tireurs auraient fait feu en direction de Diane pour lui faire peur mais qu’un projectile l’avait atteint sous un bras, ce qui expliquerait la plaie d’entrée à l’aisselle gauche. Mario aurait alors tenté d’intervenir, allant jusqu’à se battre avec le mystérieux tireur et c’est alors que les jeunes auraient ouvert le feu sur Mario et Diane pour les achever.

Le 29 septembre 1975, Me Maurice Laniel ouvrait son enquête de coroner en déposant le rapport médico-légal sous la cote C-1, à savoir les rapports d’autopsie. Me Laniel n’en était pas à ses premières armes avec d’importantes affaires criminelles. Avant d’être nommé coroner, il avait agi à titre de procureur dans plusieurs causes, dont celle du double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre en 1972. Lors de l’enquête de coroner dans ce dernier dossier, il s’était confronté au dangereux tueur et braqueur de banques Jean-Paul Mercier, le célèbre complice québécois de Jacques Mesrine.

Mais cette enquête-ci devait être de courte durée. On entendit un seul témoin, à savoir le sergent-détective Guy Gervais de Longueuil.

  • Cet avant-midi, lui demanda Me Laniel, êtes-vous prêt à procéder à l’enquête du coroner?
  • Non, monsieur. À date, le département a interrogé plusieurs personnes mais sans résultat. Notre enquête se continue et dès que nous serons en mesure de vous présenter une preuve, nous communiquerons avec vous, monsieur le coroner.

Étant donné que l’affaire n’était toujours pas résolue, il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Ainsi, le coroner Laniel rendit le verdict suivant : « Diane Déry et Mario Corbeil sont décédés de mort violente mais pour le moment dans des circonstances et par une ou plusieurs personnes encore inconnues, demande est faite à la Police de Longueuil de continuer son enquête et de nous faire rapport en temps utile. »

Il se passerait presque deux ans avant qu’il y ait du nouveau dans l’affaire. Toutefois, les médias n’ont jamais diffusé les détails que nous nous apprêtons à partager avec vous.

L’enquête policière

Selon les documents relatifs à l’enquête du coroner, c’est le 4 mai 1977 que le lieutenant Hervé Villeneuve a reçu une « information de l’inspecteur-chef Pierre Robidoux à l’effet que monsieur Yvon T. […], employé de la compagnie Héroux Limitée demeurant au 1284 de la rue Verchères à Longueuil tél : 674-9723, ce monsieur avait déclaré à l’inspecteur Robidoux qu’il était moralement convaincu que son fils Daniel âgé de 16 ans demeurant avec sa mère au 1216 de la rue Blainville a participé au meurtre de Diane Déry et de Mario Corbeil. Selon Monsieur T. […], son fils est un maniaque des armes à feu serait parti de sa demeure pour une période d’environ 15 jours dans les semaines qui ont suivi ces 2 meurtres »[5].

Carabine de calibre .22 de marque Sure-shot Cooey, modèle 64, semi-automatique, comme celle qui aurait servie à assassiner Mario Corbeil et Diane Déry en 1975. Patrick Collin possédait une arme identique.

De plus, le fils T. avait apparemment très peur d’être arrêté, au point où il aurait prononcé, en présence de ses amis, des phrases du genre « s’ils viennent me chercher, je vais les tirer ». Monsieur T. a aussi fourni aux enquêteurs quelques noms pour identifier certains amis de son fils : Michel P., Denis M., Jacques H., Jacques D. et Richard F.

Villeneuve précise dans son rapport d’enquête que c’est « sous le sein de la confidentialité » que ces informations ont été transmises et que T. souhaitait conserver l’anonymat. Toutefois, force est d’admettre que ces informations ne sont plus confidentielles puisqu’une enquête de coroner est publique et c’est ce qui nous permet d’en diffuser le contenu pour la toute première fois depuis 1977. Cependant, nous avons décidé de ne pas révéler les noms de famille de ces individus parce que, selon la suite des choses, nous ne croyons pas qu’ils sont impliqués dans le double meurtre de Déry et Corbeil. Nous souhaitons éviter une inutile chasse aux sorcières.

Le lieutenant Villeneuve n’a pas pris cette affaire à la légère car il écrivait que « suite à ces informations très sérieuses, j’ai réétudié le dossier au complet et j’ai rencontré de nouveau les parents des victimes ». Le 18 juillet 1977, il rencontrait Jacques Déry, le père de Diane, ainsi que Mme Maurice Corbeil, la mère de Mario. En discutant avec elle, celle-ci lui a fourni de nouveaux renseignements, « c’est-à-dire que Mme Corbeil m’a remis un carnet de notes appartenant à son fils Mario dont le contenu était les noms de ses amis et les personnes qu’il contactait. En faisant le contrôle des noms enregistrés dans ce carnet, nous avons obtenu d’autres noms de personnes pouvant être reliés également au premier groupe mentionné par l’informateur ».

Parmi ces nouveaux noms, il y avait Daniel P., Christian L., les frères Alain et Normand D., Patrick Collin et Marcel A. « Toujours selon notre informateur, ce groupe de jeunes avait l’habitude de se tenir dans les bois à l’extrémité sud du boul. Rolland-Therrien et faisait usage fréquemment de carabines telles que 22, 410 ou autres ».

Toujours selon le lieutenant Villeneuve, des rapports de perquisition et d’arrestation ont été émis pour deux raisons précises : procéder à l’arrestation des suspects afin de les interroger et perquisitionner leurs maisons dans l’espoir de retrouver l’arme du crime. Selon les experts en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal l’arme recherchée était de calibre .22 Long Rifle et de marque Cooey, Sure-shot, et munie d’un mécanisme semi-automatique. C’est donc dire qu’il existait des rapports d’expertise en balistique. Malheureusement, ceux-ci ne font pas partie des documents qu’on retrouve dans le dossier de l’enquête du coroner.

Le 13 juillet 1977, on procéda aux arrestations et perquisitions. Parmi les personnes arrêtées on retrouvait Daniel T., Michel P., Richard F., les frères Alain et Normand D., Patrick Collin et Marcel A. Quant à Christian L., il a été rencontré par les policiers à l’Institut Archambeault de Sainte-Anne-des-Plaines, ce qui veut dire qu’il purgeait déjà une peine pour un autre crime.

Dans le cas de Daniel T., qui venait d’avoir 17 ans, la perquisition, qui s’est effectuée au 116 Blainville, n’a pas permis de retrouver quoi que ce soit en lien avec le double meurtre. Cependant, Daniel révéla suffisamment d’informations aux policiers pour leur permettre de retrouver la carabine qu’il avait possédée à l’époque des faits. Il l’avait vendue à une certaine femme Butler au 797 Bord de l’eau.

Nous nous permettons ici d’ouvrir une parenthèse à propos de cette dernière adresse. Il est tout à fait étonnant de constater que cette dame Butler habitait à proximité de l’endroit où on retrouverait le corps du petit Maurice Viens en 1984, c’est-à-dire au 156 Chemin Monseigneur-Gravel. Ce détail, qui ne suffit pas à relier les deux affaires, est tout de même étrange.

Lors de la visite des policiers, la dame en question a remis volontiers l’arme ayant appartenu à Daniel T. De plus, elle leur en donna une autre dont elle souhaitait se débarrasser. Les deux armes étaient des carabines de calibre .22 dont le lieutenant Villeneuve donne ainsi la description : « calibre 22 de marque Lakefield, série inconnue, qui fut saisie au bureau sous le numéro 77-1047. 2e carabine 22 également de marque Cooey modèle 39, et qui fut saisie à nos bureaux sous le numéro 77-1046. À noter que la carabine Lakefield saisie sous le numéro 77-1047 était la carabine que possédait Daniel T. […] à l’époque ».

Pendant que les armes étaient confiées aux experts de l’Institut médico-légal (IML), Daniel T. exposa son alibi aux enquêteurs. « Cependant le résultat de son emploi du temps demeure négatif en ce qui concerne cette enquête, et les seules raisons de sa détention étaient dans le but d’attendre un retour en balistique relativement à sa carabine », écrira Villeneuve.

Selon la déclaration qu’il fit ce jour-là, Daniel expliqua aux policiers avoir connu Mario Corbeil à l’école et que ce dernier était « un garçon qui parlait pas gros, un très bon ami. Je le voyais à l’école Pierre Dupuy et souvent chez une fille qu’on connaissait, Diane et Danielle Charest deux filles gentilles, et aussi je le rencontrais quelquefois sur le coin où nous étions réunis les gars ». Le soir du 20 mai 1975, il affirma être en train de regarder la télévision avec son ami André lorsque Mario Corbeil était arrivé sur sa moto « pour amener Mario Bourget, il me le demanda mais je ne pouvais pas, j’étais avec un ami, alors il repartit ».

Le lendemain matin, Daniel dit s’être levé pour aller à l’école et qu’il était en train de déjeuner lorsqu’il avait entendu la nouvelle de la disparition à la radio. « Alors je me mis à crier : maman lève-toi, tu sais, mon ami Mario et la petite sœur à Pierre ils sont disparus dans le bois et alors je lui ai dit : maman je ne vais pas à l’école, je vais à la battue ». En route, il aurait rencontré deux autres amis, Alain et Sylvain, qui avaient accepté de le suivre pour participer aux recherches. « Je pars en me disant que Mario n’était pas perdu car moi et lui on connaissait le bois. Je croyais qu’il avait eu un accident, je vais à la trail St-Hubert et je rencontre France, Manon Corbeil et Josée Lasalle, et je demandais aux filles si c’était bien vrai qu’il était perdu et j’appris la mauvaise nouvelle. Quel choc j’ai eu moi qui croyait [sic] qu’il avait eu juste un accident. Alors j’allais voir pareil quelle scène c’était, j’ai jamais vu rien de pareil, alors je repartais chez nous et je contais cette [histoire] à ma mère ».

Il prétendit ensuite ne pas être allé au salon funéraire car ce genre d’endroit le mettait dans tous ses états. Et c’est là qu’il semble proposer une autre piste aux enquêteurs : « […] une journée je décide d’aller à la chasse. Je partais moi, Gilles Desjardins et Sylvain Butler. Nous marchions dans le bois lorsque des coups de feu, les balles sifflaient chaque côté de nous. Alors je vis deux gars, un noir et un blanc. Je commençais avoir pensé à faire pareil comme si j’étais avec quelqu’un d’autre. Et alors je sortis du bois. Je me mis [à] courir chez moi, le soir même je suis allé voir Mme Déry le soir même, alors je lui ai expliqué ce qui s’avait [sic] passé mais j’avais une crainte d’aller voir la police, alors j’ai gardé ça secret ».

Daniel affirmera avoir vendu sa carabine Cooey après le double meurtre parce qu’un oncle lui avait dit de ne jamais acheter ce modèle d’arme en raison de ce qui s’était produit. Il l’avait donc vendu 25$ à M. Sylvain Butler. Ensuite, Daniel s’était plutôt acheté un fusil de calibre .410 avec une capacité de trois coups. Et selon lui, les amis qui avaient l’habitude de se tenir au coin des rues Bizard et Boucher étaient tous des amis de Mario Corbeil. Daniel n’avait jamais eu de doute quant à eux.

À la demande des enquêteurs, il décrira d’ailleurs la personnalité de certains d’entre eux. Par exemple, il dira de Richard F. qu’il était du genre « calme, pas violent, un très bon ami » et de Denis M. qu’il était « nerveux, faiseur de coups (trouble), il aimait beaucoup Diane ».

Michel P., du 1181 rue Brissette, fit également une déclaration quant à son alibi. À l’adresse du 1146 rue Bizard, les policiers saisirent une carabine de calibre .22 de marque Cooey, semi-automatique et enregistrée par les policiers sous la cote 77-1026. « À noter que cette carabine fut possiblement déjà passée en balistique relativement à cette affaire », précisera Villeneuve.

Dans sa déclaration, Michel P. dira être allé voir la moto de Mario Corbeil en compagnie de Pierre Déry. « Il venait d’arriver avec sa moto et quelqu’un en débarqua. Mario offrit à Diane d’aller faire un tour avec quand sa mère lui dit de ranger sa moto. Maria [Mario] insista et elle consentit à ce que ça soit la dernière randonnée. Mario est parti avec Diane et nous étions resté là à l’attendre ».

Pendant ce temps, Michel P. et les autres avaient attendu le retour de Mario et Diane en s’amusant avec leurs bicyclettes à 10 vitesses. « Je me souviens d’avoir vu France et Manon sortir de leur maison tout en s’informant de l’endroit où Mario pourrait bien être. C’est à ce moment que l’on s’aperçut que Mario était long à revenir. C’est à 9h30 [21h30] que sa mère commença à être vraiment inquiète en voyant qu’il tardait beaucoup ».

La suite, on la connaît. Les recherches s’étaient aussitôt entamées et Michel P. affirma que pendant qu’il cherchait ce soir-là dans les bois il n’avait entendu aucun bruit suspect. Le lendemain matin, vers 8h30, c’est une fois rendu à l’école qu’il avait appris que les élèves pouvaient retourner à la maison en raison d’une panne d’eau. C’est donc à son retour qu’il avait appris la triste nouvelle. À noter que, contrairement à Daniel T., il n’avait pas vu la scène de crime.

Richard F. fit également une déclaration pour détailler son alibi. Dans celle-ci, il dira connaître Mario Corbeil et Diane Déry depuis environ un an. Comme Michel P., il se trouvait parmi le groupe réuni autour de Mario et de sa moto au soir du 20 mai. À propos des balades qu’il faisait avec ses amis, Richard F. dira que « ça prenait à peu près 15 minutes par tour ». Pour la suite, il corroborait les versions de ses amis.

Une perquisition a été réalisée chez Christian L., au 1280 de la rue Blanchette. Cette fouille s’est cependant avérée négative. Il en alla sensiblement de même pour Jacques H., et aussi pour les frères D.

Pour sa part, Normand D. dira être un ami proche de Mario Corbeil depuis environ 2 ans. « Nous allions à la chasse, à la pêche, quelquefois nous livrions de la bière. Nous avons campé 2 ou 3 fois dans le champ de St-Hubert. Ça faisait à peu près 6 mois que je ne me tenais plus avec lui quand le drame est arrivé. Trois jours avant je l’avais vu et il m’avait dit que son père lui prêtait les 500$ que Mario lui avait demandés pour acheter son Kawa 90 cc de trail et de route ».

Dans la soirée du 20 mai 1975, il regardait lui aussi la télévision. Le lendemain matin, il corrobora le fait que vers 10h00 ou 11h00 l’école avait manqué d’eau et pris la décision de retourner les élèves à la maison. C’est à bord de l’autobus qui le ramenait chez lui qu’il avait appris, de la bouche d’Alain Néron et Jean-Michel Malicot, la disparition de Diane et Mario. En arrivant à l’intersection des rues Boucher et Rolland-Therrien, il avait vu des voitures de police et c’est là qu’un policier leur avait raconté ce qui venait d’arriver. « Je suis resté un moment sur les lieux, ensuite on est parti et on a rencontré Carl Corbeil qui voulait aller voir l’emplacement du crime, mais nous lui avons dit que c’était mieux de ne pas y aller. […] Quelques semaines après j’en ai parlé avec mon frère et Marcel A. […] (je crois) et l’hypothèse est sortie comme quoi que ça pouvait être Patrick Collin qui avait fait ça parce qu’il avait une .22, 10 coups, semi-automatique, mais ce n’était qu’une hypothèse ».

En fait, comme nous le verrons bientôt, l’hypothèse de Normand D. était peut-être la bonne.

Pour sa part, Alain D., le frère de Normand, dira avoir été l’un des amis qui avait fait une balade à moto dans la soirée du 20 mai. Voici comment il raconte le trajet qu’il avait emprunté avec Mario au cours des minutes qui ont précédées sa disparition : « Nous avons été dans la trail de St-Hubert jusqu’au bout à la grille des Forces armées puis on est revenu chez nous. Ensuite je suis resté dans le coin alentour de la maison avec mon frère Réjean ». Il corrobora la panne d’eau à l’école et le fait d’apprendre la nouvelle à leur retour dans le quartier. Parmi les détails nouveaux qu’il apporte à notre enquête, il a précisé que « après quelques minutes les policiers ont sorti la moto de derrière les buissons un peu plus loin et l’ont attachée après la remorqueuse qui était là ».

Par la suite, il admit avoir discuté de l’affaire avec ses amis afin d’échanger leurs propres hypothèses : « on ne pouvait pas dire que c’était quelqu’un en particulier, mais je peux dire qu’on a pensé un peu à Patrick Colin parce qu’il avait une carabine .22 semi-automatique mais on ne pouvait pas l’accuser sans preuve. On pensait seulement[6] à lui de façon vague parce que à mon avis pourquoi il aurait fait cela? »

L’absence de mobile n’empêche pas la commission d’un crime. Parfois, le tueur restera la seule personne à savoir pourquoi un meurtre a été commis, que ce soit pour l’argent, la vengeance ou le simple plaisir. Devant un tribunal, il n’est pas nécessaire de trouver le mobile pour condamner quelqu’un pour un meurtre.

Dans sa courte déclaration, Marcel A. se considérait comme le meilleur ami de Mario « et quand on allaient [sic] à la chasse avec Patrick Collins[7] et quand il manquait ses animaux, il tirait tout partout […] et l’année suivante, j’ai revu Patrick Collins au centre d’achat Place-Jacques-Cartier et après cela, je ne l’ai plus jamais revu et j’ai entendu dire que un des deux frères Collins s’était tiré une balle dans le pied. Philippe je l’ai revu 4 ou 5 fois cette année à la Place Longueuil, cette année après ça je ne l’ai plus jamais vu ».

Avec ces quelques déclarations, la police avait suffisamment d’éléments pour s’intéresser à Patrick Collin. De fait, c’est dans la déclaration de Christian L. qu’on retrouve d’autres détails pour appuyer cette piste : « moi j’ai rencontrer [sic] Christian Lamoureux à Parthenais et nous avons parlé du meurtre de Mario et je lui ai dit que je soupçonnais Patrick Collins. Pourquoi? Parce que après le meurtre on ne voyait plus Collins à Longueuil et je savais qu’il prenait beaucoup de dope [drogue] en ce temps là et quand il prenait de la dope, il n’avait pas ses idées tout à lui ». Il ajouta que, selon lui, Collin était le tueur de Diane et Mario.

Dans la soirée du 20 mai 1975, Christian L. dira qu’à son arrivée chez Mario Corbeil celui-ci venait de partir avec Diane sur sa selle. Il avait discuté un moment avec France, la sœur de Mario, avant de trouver le temps trop long et de se décider à aller voir où ils pouvaient être. « Il était environ 8h p.m. [20h00] j’ai fait un bout environ à la place où ils ont été trouvé et j’ai retourné de bord pour revenir à mon point de départ c’est-à-dire chez Mario ».

Toujours le 13 août 1977, le détective Jacques Sévigny rencontrait Philippe Collin, le frère de Patrick. Le jeune homme de 20 ans accepta de faire une déclaration dont le contenu s’avère plutôt frappant. Philippe commence par préciser que leur famille avait habité au 3057 rue Mathieu de 1971 à 1975 environ, avant de déménager sur le boulevard Des Ormeaux en juillet ou août 1975. À cette époque, les parents Collin s’étaient séparés. Le père était allé vivre à Tracy avec sa maîtresse. « Quelques mois après mon frère est parti rester avec eux. Soi-disant que mon père allait s’en occuper. Il voyait encore ses amis à Longueuil, avec lesquels il se droguait. Mon père avait une carabine .22 Long Rifle, marque Cooey, semi-automatique, avec laquelle (1 balle dans le canon, 9 dans le chargeur) on allait tirer dans les bois aux alentours. On se rejoignait à une cabane en rondins au milieu du bois ».

Parmi le groupe de jeunes qui avait l’habitude de se rassembler à cet endroit, il parla de Malicot, Mario Corbeil et lui-même, son frère Patrick, Alain Néron, « Bibite » Aubin et le frère de Mario, Carlo. En revenant sur le sujet de son frère, il ajouta que celui-ci « prenait régulièrement de la drogue, parfois chez nous avec ses amis dans sa chambre. Mon père restait indifférent devant mon frère. Il intimidait ma mère en lui faisant des menaces quand il y avait quelque chose qui lui plaisait pas. La maîtresse de mon père, Mme Berthe Venne-Pépin, était directrice dans la polyvalente à Tracy. Et elle s’occupait de drogue comme agent provocateur ».

Philippe dira s’être rendu au salon mortuaire lors des funérailles des deux victimes mais jura que son frère Patrick n’y avait jamais mis les pieds. Toutefois, « suite à cet incident mon frère est resté un peu indifférent, ça n’avait pas l’air de lui faire de la peine, du moins pas trop ».

Quant aux habitudes des victimes, Philippe Collin dira que « Mario fumait un peu. Diane Déry se tenait avec la sœur à Mario. Donc il la voyait très souvent. À ce temps-là Alain N. […] se droguait beaucoup. Lui et Malico[t] flirtaient pas mal avec Diane, mais ça n’allait pas loin. »

Il mentionna aussi deux gars que Patrick voyait à Longueuil mais dont il ignorait les noms.

Le 14 août 1977, au lendemain de l’enregistrement de toutes ces déclarations, la police rencontra Jacques H., 20 ans. Au soir du 20 mai 1975, celui-ci croyais se souvenir être resté chez lui pour se laver et regarder la télévision avec ses parents. Comme il travaillait le lendemain, il ne pensait pas être sorti au cours de la soirée. H. ne connaissait cependant aucune des deux victimes car il habitait à Victoriaville à cette époque. On se demande même pourquoi la police a tenu à récolter ses souvenirs.

Ces jeunes hommes, qui ont enregistré individuellement leurs déclarations devant les enquêteurs, ne se doutaient probablement pas que la police s’intéressait déjà à Patrick Collin. Bien que celui-ci ait refusé de faire une déclaration, on a saisi chez son père, au 10432 rue Rome appartement 2 à Montréal-Nord, une carabine. « La description de cette arme correspond à la description donnée par les experts en balistique sur le modèle de carabine possiblement utilisé lors de ce crime, il s’agit d’une carabine de calibre 22 semi-automatique, de marque Sure-Shot Cooey, modèle 64 série inconnue, avec téléscope [sic] de marque Bushnell ».

Comme bilan de cette opération, le lieutenant Villeneuve souligna qu’il y avait eu 9 arrestations et 10 perquisitions en autant de lieux différents. Il restait cependant des mandats en suspend pour Denis M. et Daniel P. En revanche, les enquêteurs retenaient Daniel T. et Patrick Collins (09-07-58) en raison des armes retrouvées chez eux. Outre ces carabines « aucun autre motif ne nous permet d’établir que ces personnes pourraient avoir participer [sic] de près ou de loin à cette affaire ».

Cependant, les documents recueillis en juillet 2018 nous permettent de voir que parmi les autres témoins rencontrés le détective écrivit à propos de Mme Jacques Gratton que « cette femme gardait au 3001 rue Rolland-Therrien et a vu deux adultes en moto de couleur noire entrer sur le terrain vacant où furent trouvés les cadavres et a également vu deux enfants sur une motocyclette qui sont également entrés sur le même terrain. Par la suite, elle a vu ressortir les deux premières motos, mais n’a toutefois pas revu les deux enfants sur l’autre motocyclette ».

Qui parmi les jeunes hommes déjà mentionnés possédaient une moto le 20 mai 1975? Devons-nous déduire de ce témoignage qu’ils étaient deux tireurs? Si oui, comment ont-ils transporté leurs carabines sur leur moto?

Malheureusement, les documents disponibles ne fournissent aucune précision pour nous aider à répondre à ces questions. Tout comme il ne contiennent aucun des résultats sur les tests balistiques. Est-ce que la carabine de Collin correspondait aux projectiles prélevés sur les corps?

Étant donné l’absence d’accusation officielle contre lui, on peut imaginer que non, ou alors les projectiles étaient trop endommagés pour permettre une identification satisfaisante.

Parmi les autres témoins entendus, le caporal Simon Lemay de la Base militaire de Saint-Hubert affirmait avoir entendu « 5 à 6 coups de feu vers 7h30 ou 8h15. Il déclare que les détonations semblaient provenir d’une arme à canon court, telle que revolver ou pistolet ». Cette affirmation ne semble toutefois pas correspondre avec les conclusions des experts, qui cherchaient plutôt une carabine, donc une arme à canon long.

Pour sa part, Mme Conrad Rouleau disait avoir entendu des détonations vers 22h00 dans la soirée du 20 mai. Que devons-nous retenir de ce dernier détail?

En conclusion, le détective écrivait ceci : « lors de l’enquête dans cette cause, plusieurs personnes ont été enquêtées et vues, interrogées, mais à date, il nous fut impossible d’établir avec certitude les motifs qui ont incité le ou les auteurs du délit à commettre ces crimes et également, il nous fut impossible de localiser le ou les auteurs du même délit ».

Malgré tous ces détails intéressants, et qui à notre connaissance sont ici publiés pour la toute première fois, l’enquête a replongé dans l’oubli. Pourquoi?

Dans La Presse du 9 novembre 1979, André Cédilot mentionnait que la Sûreté du Québec s’apprêtait à prendre la relève de la police de Longueuil dans trois dossiers de meurtres non résolus, à savoir l’affaire Déry et Corbeil, mais aussi « l’affaire Sharon Prior, de Pointe-St-Charles, une jeune fille de 16 ans assassinée et violée dans un champ de Longueuil, en avril 1975, et de Sylvain Parent, âgé de 17 ans, dont le corps a été découvert sans vie le 20 octobre dernier, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, à Longueuil. Dans les deux cas, comme dans celui de Diane Déry, 14 ans et Mario Corbeil, 16 ans, ce sont les parents des jeunes victimes qui, visiblement insatisfaits du travail des policiers de Longueuil, ont demandé au ministère de la Justice que les enquêtes en cours soient plutôt confiées à la Sûreté du Québec ».

De manière plutôt hâtive, la SQ annonça ensuite « qu’elle s’attend à éclaircir cette affaire dans les jours prochains ». Force est d’admettre que cette déclaration n’a pas atteint sa cible. Presque 40 ans plus tard, on cherche toujours de vraies réponses à ce double meurtre.

Le 2 février 1980, La Presse annonçait que le meurtre de Sylvain Parent venait d’être élucidé par les arrestations de Gaétan Pérusse, 19 ans; Maurice Poitras, 21 ans; et Maurice Dera, 21 ans. « À première vue, il aurait pu s’agir d’un accident de chasse puisque le jeune Parent aimait aller à la chasse aux canards sur les bords du Saint-Laurent, à proximité de la compagnie General Wood et de Pratt and Withney ». C’est l’appel anonyme de l’un des trois suspects qui aurait conduit aux arrestations. Le même article faisait état du fait que la SQ poursuivait son enquête sur le double meurtre de Déry et Corbeil, mais ce sera l’une des dernières fois qu’on mentionnera cette affaire dans les médias traditionnels.

La police de Longueuil, qui n’a jamais pu résoudre non plus le meurtre de Sharon Prior, est-elle à blâmer? Est-ce une affaire d’incompétence? Le fait d’avoir travaillé différemment aurait-il pu permettre de résoudre le double meurtre de Diane et Mario? Est-il seulement encore possible d’apporter des éléments nouveaux pouvant servir à mener à une condamnation?

Hypothèses

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé sur la scène de crime, revenons d’abord sur les détails des deux autopsies. Dans un premier temps, mentionnons que ces deux rapports ne font aucune déduction. Les deux pathologistes devaient garder secrètes leurs conclusions dans l’éventualité d’un procès, mais celui-ci n’a jamais eu lieu.

Par exemple, on ne mentionne pas les résultats des analyses des échantillons tout comme on ne précise pas si les deux victimes étaient nues lorsqu’on les a retrouvées, comme le stipulaient certains journaux. Toutefois, un détail dans le rapport du Dr Brosseau semble appuyer ce fait puisqu’il parle de marques attribuables à des branches dans le dos de Diane. Reste à savoir si ces marques ont été faites parce que le corps a été traîné ou seulement parce qu’il a reposé sur le sol.

Les deux rapports ne mentionnent pas non plus la position des corps au moment de la découverte, mais les marques d’hypostase sont compatibles avec le fait que les deux victimes ont été retrouvées l’une par-dessus l’autre. Ce fait est d’ailleurs confirmé dans le rapport du détective Lacombe. Toutefois, contrairement à ce que certaines personnes ont dit ou écrit, les lividités cadavériques prouvent que Diane reposait sur le dos alors que pour Mario c’était sur le ventre. Diane était donc en-dessous de Mario.

Étaient-ils nus? Et pourquoi cette mise en scène? Pour faire croire à un crime sexuel? Par simple humiliation et méchanceté?

Si cette mise en scène est véridique, il faudrait peut-être envisager la possibilité que les victimes aient été placées dans cette position alors qu’elles étaient encore en vie, ce qui entraînerait automatiquement l’élément de l’humiliation. Cette théorie semble trouver des appuis avec les trajectoires de tir. La plupart des trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil suggèrent que les tirs ont été faits en provenance de différentes directions et alors qu’il était étendu sur le ventre. Soit il y avait un seul tireur qui s’est déplacé entre chaque tir ou alors il y avait plusieurs tireurs.

Encore une fois, les documents disponibles ne nous permettent pas d’éclaircir ce point.

Et que devons-nous déduire de ces autres détails notés par le Dr Brosseau : « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ». Appelé à témoigner dans un procès, le Dr Brosseau aurait été questionné sur cette note afin de développer et permettre aux jurés de comprendre ce qui s’était produit. Mais comme il n’y a pas eu de procès, nous sommes forcés de rester sur notre appétit quant à savoir s’il y a eu viol, tentative de viol ou alors si ces caractéristiques sont attribuables à un autre phénomène.

Soulignons seulement que selon le Dr Beauthier, auteur du Traité de médecine légale, « l’hymen peut apparaître intact alors que la pénétration a été reconnue »[8]. Donc, impossible de tirer la moindre conclusion sans le témoignage du pathologiste.

D’un autre côté, les trajectoires des deux tirs qui ont atteint Diane ne permettent pas d’établir si elle était allongée ou non au moment des coups de feu. Évidemment, le tir dont l’entrée s’est effectué par l’aisselle gauche s’est fait de haut en bas, passant la 2e côte gauche jusqu’à la 5e côte droite. Souvenons-nous que Diane mesurait seulement 5 pieds et 1 pouce. Un tireur plus grand aurait-il pu obtenir une telle trajectoire?

En admettant que Diane ait été exécutée la première, alors qu’elle se tenait debout, pourrait-on en déduire quelque chose de valable?

En fait, ces deux blessures par balle pourraient plutôt nous laisser croire qu’elle a été exécutée la dernière. En admettant que Diane et Mario aient été forcés de se déshabiller de leur vivant pour créer cette mise en scène humiliante, Diane a été forcée de s’allonger la première et Mario par-dessus elle. Ensuite, les agresseurs les ont-ils obligés à faire certaines choses?

Peu importe. Ce qui nous parle davantage ce sont les trajectoires des tirs. La plupart de ceux qui ont touchés Mario semblent avoir été fait alors qu’il était allongé, donc alors qu’il couvrait le corps de Diane. Supposons ensuite que les tireurs, encore inexpérimentés, pensaient peut-être pouvoir les tuer tous les deux en même temps. Après avoir tiré sur Mario, ils se sont peut-être rendu compte que les projectiles de petit calibre n’avaient pas traversé complètement le corps de Mario et que Diane était toujours vivante. Ainsi, un ou deux tireurs se seraient penché pour effectuer les deux tirs fatals. En fait, les deux tirs dont Diane a été victime ont parfaitement pu se faire alors que Mario était étendu par-dessus elle. L’un est entré par l’aisselle et l’autre derrière la tête, alors qu’elle tentait – peut-être – vainement de détourner son regard de l’un des tireurs.

Dans les journaux, on prétendait à l’époque que la police de Longueuil s’apprêtait à résoudre l’affaire, mais force est d’admettre que ce commentaire était hâtif et déplacé. On venait de semer un faux espoir dans l’esprit des proches des victimes.

Il est toujours important de faire ressortir les éléments les plus fiables parmi tous les détails qui s’accumulent dans la description des circonstances entourant un crime. Par exemple, nous savons que la mère de Mario avait permis de justesse à son fils une toute dernière balade, celle qu’il fera avec Diane. Par conséquent, cela semble démontrer que le meurtre n’était pas prémédité puisque personne ne pouvait savoir à l’avance qu’on lui permettrait de faire cette balade et par conséquent de faire ce trajet. Mais ce serait alors tirer une conclusion hâtive, puisqu’il semble que les balades accordées à d’autres amis ce soir-là aient été faites dans le même secteur. Est-ce que le ou les tueurs les attendaient en embuscade?

À tout le moins, la préméditation pour le meurtre de Diane est pratiquement impossible puisque le ou les tireurs ne pouvaient prévoir à l’avance que Diane serait de cette balade. La rencontre dans les bois a-t-elle été fortuite? Y a-t-il eu une confrontation? Avait-on des comptes à régler? Ou alors était seulement le crime gratuit d’un psychopathe en devenir?

Suspect

Patrick Collin

À la vue des événements que nous venons de reconstituer à l’aide des documents de l’enquête du coroner, il y a un suspect qui se démarque naturellement du lot : Patrick Collin. Il se trouve d’ailleurs un formulaire d’admission qui le décrit comme un homme mesurant 5 pieds et 6 pouces et pesant 135 livres, cheveux châtain, yeux bleus et teint médium. Ses tatouages sont décrits comme suit : « bicept [sic] droit un poignard avec tete de serpent de couleur rouge vert brun. Épaule droite une croix. Poignet gauche une fleur de lys. Avant-bras gauche insc (Claudine). Bicept gauche une mouffette ». On indiquait aussi qu’il portait « d’autres tatous sur les cuisses, sur la poitrine un revolver. Côté droit. Pointé, vu de face ».

C’est en vérifiant les archives des journaux que nous avons constaté qu’un certain Patrick Collin aurait participé à au moins un autre meurtre dans les années 1980. En fait, celui-ci a fait partie de la bande des motards criminalisés les Outlaws. Immédiatement, nous avons vérifié l’index du livre Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, de l’auteur spécialisé en crime organisé Pierre De Champlain. Ainsi, en page 235 nous retrouvons ce paragraphe : « Le 4 février 1987, la SQ mène une série de perquisitions dans des résidences privées des Outlaws situées dans le canton de Shipton (région de Danville), en Estrie. La police arrête Patrick Collin, d’origine française, et Gino Goudreau, acquitté en mai 1984 du meurtre d’Yves Buteau, tous deux âgés de 28 ans. Collin avait déjà été accusé et acquitté du meurtre d’un membre des Evil Ones, Sylvain Proulx, de Victoriaville, survenu en février 1985. Les fouilles policières permettent la saisie de diverses armes à feu, de bouteilles de cognac Courvoisier provenant des États-Unis, trouvées à la résidence de Gaétan Goudreau, frère de Gino, et d’un album de photos de membres des Hells Angels ».

Dans le même ouvrage, en note de fin, on apprend qu’en 1988 Collin « fera l’objet d’une ordonnance d’expulsion en France, ayant déjà épuisé tous les recours possibles pour éviter de retourner dans son pays ». Nous avons présenté notre théorie et une partie de nos documents à Pierre De Champlain et, comme nous, il croit qu’il s’agit du même homme.

Est-ce qu’on pourrait alors expliquer le fait que le double meurtre de Diane et Mario n’ait pas été résolu en raison des difficultés que la police a pu rencontrer face à un suspect endurci et qui s’est réfugié dans le milieu fermé du crime organisé?

Ce qui est certain, c’est que Patrick Collin n’était pas un tendre.

Dans La Presse du 26 septembre 1980, on apprend que « trois détenus de l’Institut Leclerc, à Saint-Vincent-de-Paul, ont pris la clef des champs, hier. Selon les autorités pénitentiaires, ils auraient quitté les lieux par la voie d’un tunnel creusé dans les jours précédents, puis auraient disparu à bord d’une voiture conduite par un complice. Les trois évadés, qui ne seraient pas considérés comme dangereux, ont été identifiés comme étant Richard Shaver, 21 ans, David Maurice, 23 ans et Patrick Colin, 22 ans ».

Le Courrier de St-Hyacinthe, dans sa parution du 24 juin 1981, nous apprenait que Patrick Collin était en attente de son procès pour vol qualifié.

C’est le 2 février 1985 que le motard Sylvain Proulx a été froidement assassiné à l’hôtel Château Rock de Warwick. « Selon des informations que Le Nouvelliste a obtenues, ce serait Marc Fréchette, d’Asbestos, qui aurait tiré lors de l’altercation qui aurait mené au meurtre de Sylvain Proulx, 21 ans […] »[9]. Selon cet article, la police a dû interroger environ 25 témoins avant de pouvoir identifier Fréchette et Collin, deux individus bien connus pour leur implication dans le milieu de la drogue. Toujours selon cette source, Fréchette et Collin s’étaient réfugié parmi les Outlaws de l’Ontario après le meurtre. La victime était membre des Evil Ones, comme Pierre De Champlain l’a mentionné dans son livre de 2017.

En mars 1985, une voiture explosa à Victoriaville. La cible était apparemment un autre membre des Evil Ones.

Au début d’octobre 1985, Collin sera arrêté lors d’une descente à Montréal et un juge fixera son enquête préliminaire pour le meurtre de Proulx au 24 octobre. « En plus d’être accusé de meurtre au second degré, Collins est également accusé d’utilisation illégale d’une arme à feu. Cette accusation fait référence au fait que lors de l’enquête du coroner, il a été démontré qu’il avait tiré des coups de semonce à l’intérieur de l’hôtel. […] Lors de sa comparution hier, Collins a pris tout le monde par surprise en demandant d’être détenu à la prison de Trois-Rivières. Il a mentionné au juge qu’il était sous libération conditionnelle et que, en autant que c’est possible, il ne voulait pas se retrouver dans un pénitencier. Il a expliqué qu’il ne voulait pas être mêlé aux Hell’s Angels actuellement détenus, en précisant qu’un prisonnier avait été poignardé et qu’il ne voulait pas que le même sort lui arrive. Rappelons que Collins et son présumé complice, Marc Fréchette, sont reliés au groupe des motards les Outlaws, un groupe ennemi des Hell’s. Le juge Proulx lui a répondu que cette requête relevait des autorités pénitentiaires. Il a toutefois fait une recommandation pour qu’il soit détenu à Trois-Rivières en attendant son enquête préliminaire. »[10]

Le 24 octobre, à l’ouverture de l’enquête préliminaire, Me Claude Archambault, l’avocat de Collin et Fréchette, demanda une ordonnance de non-publication, ce que le juge lui accorda pour des raisons qui n’ont pas été rapportées par Le Nouvelliste.

Ce que les journaux n’ont pas pu nous dévoiler à l’époque en raison de cette ordonnance, les archives peuvent-elles aujourd’hui permettre à ces informations de refaire surface?

Dans un article apparaissant sur le site de John Allore, lui-même parent proche d’une victime de meurtre non résolu, on peut lire que les parents de Diane Déry ont fini par s’éloigner de Longueuil. Pourquoi? Par crainte d’une présence d’une bande criminalisée?

Est-il toujours possible de résoudre cette affaire? Où se trouve Patrick Collin aujourd’hui? Est-il encore vivant? Sinon, est-il possible de suspecter d’autres personnes?


[1] Beauthier, Traité de médecine légale, p. 66.

[2] En 1996, dans l’affaire Dupont, on a cependant découvert qu’il y a une exception à ce fait. Il est également possible de retrouver ce genre de collerette érosive sur une plaie de sortie avec appui, par exemple lorsque le corps repose sur une surface qui offre une certaine résistance à la sortie du projectile.

[3] Les parenthèses ne sont pas de nous, mais telles qu’elles apparaissent dans le rapport d’autopsie.

[4] Nous avons souligné le mot tel qu’il l’est dans le rapport d’autopsie.

[5] Rapport de Hervé Villeneuve.

[6] Le soulignement est reproduit ici tel que dans la déclaration.

[7] Son nom de famille est écrit de diverses façons. Parfois on le retrouve sous la forme de Colin, Collin ou Collins. Nous laissons aux adeptes du pointillisme le soin de débattre de la question.

[8] Beauthier, op. cit., p. 414.

[9] Le Nouvelliste, 15 février 1985.

[10] Yves Bernier, Le Nouvelliste, 11 octobre 1985.

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L’ambiguïté des enquêtes de coroner

         Quand on a l’habitude de fouiller dans les enquêtes de coroner préservées aux archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), il nous arrive de croiser certains documents dont le contenu nous laisse plutôt perplexes.

Récemment, je me suis rivé le nez à l’une de ces enquêtes qui est, ma foi, plutôt brève. C’est d’ailleurs sa ridicule brièveté qui m’a convaincu de la numériser (voir photo).

La conclusion du coroner Cyrille Delage se lit seulement comme suit : « Il s’agit d’un incendie d’origine suspecte ». Une seule phrase qui ne dit, finalement, pas grand-chose. Il n’y a aucune précision quant à savoir si cet incendie a fait des victimes. Car, ne l’oublions pas, le rôle du coroner est d’intervenir dans des cas de morts suspectes.

Dans ce cas-ci, le fait de mentionner « origine suspecte » ne prouve rien. D’un point de vue historique, cela ne nous aide pas beaucoup à reconstituer les événements.

Les quelques rares informations contenues dans la partie supérieure du document nous indiquent cependant que l’incident s’est produit à Sainte-Marthe, dans le comté de Champlain, le 10 novembre 1976. On ajoute aussi que le bâtiment concerné appartenait à André Verret et Paul Sciacca.

Voilà! C’est tout.

Pour en apprendre davantage, il faut donc se tourner vers les journaux, et cela en se croisant les doigts.

Or, la page frontispice du Le Nouvelliste, paru le 10 novembre 1976, contient la photo d’un incendie survenu à Trois-Rivières sur la rue Sainte-Geneviève et qui projeté quatre familles à la rue. Évidemment, le lieu ne correspond pas.

Quelques pages plus loin, dans la même parution, on retrouve quelques phrases au sujet d’un incendie qui a coûté 4 000$ de dommages au chalet appartenant à un certain Gilles Landry mais qui était occupé par Gilles Ouellet. Ce bâtiment se situait au 225 Désilets à Sainte-Marthe-du-Cap. La nouvelle se terminait ainsi : « Mentionnons que personne n’a été blessé ».

Donc, à première vue, rien ne justifie une enquête de coroner. De plus, le nom du propriétaire ne correspond pas à ceux de Verret ou Sciacca. Il semble donc nécessaire de poursuivre l’enquête.

Une recherche sommaire via Google, puis un œil jeté dans le livre Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980 (2014), par Pierre de Champlain, nous constatons qu’il existait un Paul Sciacca dans le milieu du crime organisé. En fait, selon la courte page Wikipédia qui lui est consacrée, Sciacca aurait été soupçonné en 1966 d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le fils de Joe Bonanno. Ce Paul Sciacca est décédé en 1986.

 

Article paru dans Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 et résumant les faits entourant l’incendie de l’entrepôt Chevrotek. Est-ce que cette entreprise aurait appartenu à un membre de la mafia?

Finalement,  Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 nous apporte d’autres réponses. Cette fois, il semble que ce soit le bon incendie. Il s’agissait donc de l’entrepôt Chevrotek situé dans le rang Red Mill à Ste-Marthe-du-Cap. On évaluait les dégâts à 40 000$. Cette entreprise se spécialisait dans « la production d’équipement servant à la construction de maisons. »

L’article ne fournissait pas les noms des propriétaires.

Est-ce le même homme qu’en 1976? Le Paul Sciacca du crime organisé aurait-il « brassé des affaires » dans un coin aussi perdu que le rang Red Mill? La présence de la mafia expliquerait-elle pourquoi l’enquête du coroner Delage a été incapable d’en dire plus? Et, surtout, pourquoi Delage s’est intéressé à un incendie qui, de prime abord, n’a fait aucune victime?

Évidemment, il m’est encore impossible de prouver que le Paul Sciacca de 1976 soit le même qui ait fait carrière dans le crime organisé.

Tout de même, cette petite recherche démontre à quel point un document qui nous paraît d’abord anodin peut nous mener loin dans la vaste aventure des hypothèses.

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (3/3)

Jos_Di_MauloLa semaine dernière, on a vu à quel point Me Frenand Côté, procureur présent lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe, avait tenté de coincer le témoin Jos Di Maulo en surfant sur les détails.  Mais il n’y avait toujours pas de jury pour entendre le doute qu’il venait peut-être de semer auprès de la crédibilité de Di Maulo.

Pour la suite de son témoignage, Di Maulo prétendit être sorti du Casa Loma à toute vitesse, dès les premiers coups de feu.  Il croyait que Tozzi était sorti peu de temps avant lui.  Quant à Ciamarro, il dira l’avoir aperçu près de la sortie qui donnait sur la rue Ste-Catherine.  Lorsque Me Côté lui demanda s’il avait vu d’autres personnes, il dira croire avoir vu Marcel Laurin alors qu’il se dirigeait vers le stationnement.

Bien sûr, le procureur avait de quoi douter de la parole de Di Maulo quant à savoir s’il était sorti au sein de la panique, c’est-à-dire avec tout le monde, et cela dès les premiers coups de feu.

  • Tout le monde est sorti?, demanda Me Côté.
  • Oui, faudrait passer par cette expérience-là, monsieur, pour voir ce qui se passe.
  • Mais vous ne savez pas combien de personnes sont sorties devant vous ni combien de personnes sont parties derrière vous?
  • Non, aucune idée.
  • Monsieur Lezou, lui, est sorti comment? Le savez-vous?
  • Je ne sais pas. Ça se peut qu’il ait sorti en même temps que nous autres mais je ne me rappelle pas.  Ça se peut qu’il ait été en avant de la porte lui aussi.  Tout le monde est sorti en courant.

Me Côté tenta ensuite de remettre en doute son témoignage en expliquant que l’étroitesse de cette porte ne pouvait permettre à tout le monde de sortir en même temps, mais sans grand succès.

  • Vous n’avez pas vu sortir une femme?
  • Non.
  • Une danseuse à gogo?
  • Non, je n’ai pas remarqué. Ça se peut qu’elle était dehors.  Je n’ai pas remarqué.
  • Mlle Gingras?
  • Ça se peut qu’elle était dehors. Je n’ai pas remarqué.
  • À l’intérieur, l’aviez-vous remarquée?
  • Moi, je ne l’ai pas remarquée à l’intérieur.
  • Vous n’avez pas vu de femme là?
  • Ça se peut qu’elle était là, moi je ne l’ai pas remarquée.
  • Vous nous avez dit tantôt qu’il y avait plusieurs femmes?
  • Je vous ai dit, je ne sais pas, moi, je ne peux pas la replacer.
  • Mais vous maintenez quand même qu’il y avait plusieurs femmes dans le cocktail?
  • Il y avait des femmes, oui, mais je ne sais pas qui c’était.
  • Mais vous maintenez qu’il y avait des femmes?
  • Oui, ça, je l’ai dit et je le redis.

Le témoin dira ensuite se souvenir que quelqu’un avait crié : « Vaillancourt est mort ».  C’est alors que Me Côté revint aux détails qui le situaient à l’intérieur de l’établissement avant l’éclatement de la tuerie.

  • Mais vous là, qui faisiez face à monsieur Verrier au moment des coups de feu, face à monsieur Vaillancourt aussi bien que n’ayant pas vu monsieur Vaillancourt, pouvez-vous nous dire si vous avez vu d’où venaient les coups de feu?
  • D’où venaient les coups de feu?
  • Oui?
  • Je m’imagine qu’ils venaient de quelqu’un qui n’était pas loin de là, à côté d’eux autres, ça ne pouvait venir d’en arrière du club ou bien de l’autre côté du bar parce qu’on a vu un type qui a sorti en courant, ça ne pouvait pas venir d’une autre place que là, j’imagine.
  • Vous avez vu un type sortir en courant?
  • Du lounge.
  • C’était avant vous, cela?
  • Oui.
  • Et ce monsieur-là, est-ce que vous le connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas, moi.
  • Est-ce que c’est la personne que vous avez décrite comme ayant des bottes, tantôt?
  • Oui, c’est la personne que j’ai vue sortir du lounge.
  • En courant?
  • En courant. …Il a sorti assez vite, je n’ai pas remarqué la façon qu’il a sorti du lounge d’où on était nous autres, mais il a sorti vite.
  • Et là, vous avez présumé que c’était lui, vous avez supposé que c’était lui qui avait tiré, c’est exact?
  • On peut se l’imaginer facilement.
  • Mais pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes parti comme cela?
  • Pourquoi on est parti comme cela?
  • Oui?
  • Vous m’avez demandé une question tout à l’heure, monsieur, il faudrait passer peut-être par une expérience comme cela, peut-être que vous feriez la même chose.
  • Oui, mais enfin, il doit y avoir une motivation, vous aviez peur?
  • Une réaction, on ne sait pas la réaction à ce moment-là, on ne s’arrête pas à rien, on s’en va, c’est tout. On a eu cette réaction-là en tous les cas, nous autres.
  • Tout le monde?
  • Que je m’imagine. S’il y en a qui ont resté là, je ne le sais pas.
  • Pourriez-vous qualifier cela de crainte ou de peur, ce sentiment qui vous a fait en aller?
  • Je ne sais pas comment vous dire cela, c’est arrivé comme cela, on est parti.
  • Enfin, vous avez été d’abord surpris, vous ne vous attendiez pas à cela?
  • C’est pas mal surprenant pour tout le monde, je pense.
  • Et là, à la suite de cette surprise-là, vous avez décidé, enfin l’impulsion du moment, ç’a été de quitter les lieux?
  • Oui.
  • Bien que sachant que celui qui avait tiré venait juste de partir?
  • Qu’est-ce que ça peut déranger, je ne le sais pas. Si on pense à s’en aller, on s’en va.
  • Mais vous suivez celui qui a tiré sur les deux personnes?
  • Comment, on le suivait?
  • Bien, il est parti avant vous, vous nous l’avez dit tantôt?
  • On ne le suivait pas. Je ne sais pas où il était rendu ce gars-là.
  • Oui, mais vous dites que vous êtes parti immédiatement après la chute du corps de Verrier?
  • Bien, je ne sais pas ce que ç’a pris. Ç’a peut-être pris une couple de secondes, quatre, cinq secondes.  On est parti et puis je ne sais pas où il était rendu ce type-là.
  • Vous ne l’avez pas revu à l’extérieur ce type-là?
  • Non, je ne l’ai pas revu.
  • Mais vous dites qu’il ne sortait pas en courant?
  • Il a sorti vite du lounge et puis le club, de la façon qu’il est fait, je ne sais pas s’il est sorti en travers de la porte. Je ne sais pas quel côté il a pris.
  • Il y a combien de portes dans ce club-là?
  • Il y a une porte vers l’extérieur sur la rue Ste-Catherine.
  • Vous dites que vous ne l’avez pas vu sortir du lounge?
  • Oui, je l’ai vu sortir du lounge, monsieur.
  • Ah! … Vous ne l’avez pas vu sortir du club?
  • Non.
  • Est-ce que vous vous êtes occupé de Verrier vous-même?
  • En aucun moment.
  • Est-ce que vous avez essayé de savoir quelle était sa blessure ou enfin …
  • Non.
  • Vous avez entendu cependant dire par quelqu’un : « Vaillancourt est mort »?
  • Quand on a passé par-dessus le corps de Verrier, j’ai remarqué qu’il y avait du sang qui sortait par le côté, c’est la seule affaire.
  • Et en aucun temps vous avez pensé de rester près de lui pour le secourir?
  • Ma réaction n’a pas été de même.
  • Mais vous avez eu le temps quand même d’entendre quelqu’un crier : « Vaillancourt est mort »?
  • Il y a quelqu’un qui a dit cela, je ne sais pas qui peut l’avoir dit mais je l’ai entendu.
  • Et là, vous étiez à l’intérieur du lounge?
  • Non, je sortais, j’étais rendu dans le passage.
  • Et là, vous n’avez pas eu l’idée de revenir pour voir si monsieur Vaillancourt était réellement mort ou simplement blessé?
  • Non.
  • Et pourtant, c’était un de vos amis?
  • Bien oui.
  • Et pourtant, celui qui avait tiré était parti?
  • Je ne le sais pas s’il était parti, moi.
  • Bien, vous l’avez vu sortir?
  • Je l’ai vu sortir du lounge, monsieur, mais je ne sais pas s’il était sorti de l’établissement.
  • Mais dans le lounge même il n’y avait pas de danger?

Outre le fait que Jos Di Maulo aurait gardé son manteau sur le dos durant près de deux heures, Me Côté venait de soulever deux autres contradictions.  Pourquoi sortir immédiatement de l’établissement pour se retrouver dans les talons du tireur, qui venait tout juste de sortir?  Et si Verrier était son ami, pourquoi ne pas s’être inquiéter pour lui?  S’il n’a pas pris le temps de venir à son secours, n’était-ce pas parce qu’il avait largement eu le temps de le voir mourir et que, par conséquent, il était resté à l’intérieur du Casa Loma plus longtemps qu’il ne l’affirmait?

         Restait maintenant la question au sujet de ce qu’il avait fait après sa sortie dans la rue.

  • Et vous vous êtes en allé où à ce moment-là?
  • Moi, je me suis en allé au coin de St-Laurent et Ste-Catherine, et j’ai pris un taxi.
  • Seul?
  • Oui.
  • Pour vous en aller où?
  • À la maison.
  • La sortie du Casa Loma, à ce moment-là, dans quel état était-elle?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial?
  • Non.
  • Qui a ouvert la porte?
  • La porte était ouverte quand je suis parti.
  • La porte était ouverte?
  • Oui.
  • Est-ce que quelqu’un était déjà sorti?
  • Il a fallu qu’il y ait quelqu’un qui a sorti en avant de moi.
  • Oui, puisque Tozzi est sorti avant vous?
  • Oui, c’est cela.
  • Alors, vous n’avez pas remarqué que la vitre était brisée?
  • Non.
  • Je parle de la vitre de la porte?
  • Non, ça se peut qu’elle était brisée. Je n’ai pas remarqué.
  • Et le lendemain, vous êtes revenu au travail?
  • Non, je n’ai pas été travaillé le lendemain.
  • Pourquoi?
  • Parce qu’on était fermé.
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Pardon?
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Qui?
  • Qui?
  • Moi, c’était monsieur Marleau qui m’a informé.
  • Qui est monsieur Marleau?
  • Le gérant de jour du Casa Loma, en bas.
  • Il vous a appelé chez vous?
  • Oui.
  • Vous êtes arrivé chez vous vers quelle heure ce matin-là?
  • Je ne me souviens pas. Peut-être, je ne sais pas, 5h00, 5h30.  Je ne sais pas.
  • Là, vous avez appelé la police?
  • Non, je n’ai pas appelé mais je me suis adonné que j’ai parlé avec monsieur Allard je ne sais pas, peut-être deux heures après.
  • Le matin?
  • Oui, le même matin.
  • C’est lui qui vous a appelé?
  • Non, non. C’est moi qui ai appelé au Casa Loma.  Je me suis adonné à appeler au Casa Loma pur une autre raison et puis j’ai demandé de parler à monsieur Allard.
  • Quelle était la raison?
  • La raison était que je venais d’avoir un téléphone à la maison par ma belle-mère qui venait d’appeler ma femme, qui demandait des nouvelles sur moi parce qu’elle avait compris au radio que le gérant du Casa Loma s’était fait tuer. Alors, à ce moment-là … ma femme est cardiaque, elle était bien nerveuse, ça fait que j’ai pris le téléphone, j’ai appelé ma belle-sœur pour avertir ma famille que ce n’était pas moi, qu’il n’y avait rien d’arrivé à moi.  Quand j’ai appelé ma belle-sœur, ma belle-sœur m’apprend à moi que mon frère était parti au Casa Loma et puis c’est à ce moment-là que j’ai appelé au Casa Loma et que j’ai demandé à parler à monsieur Allard.

Le coroner Lapointe lui demanda alors de préciser l’heure de cet appel.  Di Maulo l’estimera entre 8h30 et 9h00.  Au passage, on entendra Me Fernand Côté expliquer qu’Allard était aussi un témoin dans cette cause.  Mais puisque son importance était moindre, on ne l’entendit pas ce jour-là.

Finalement, Di Maulo expliquera qu’en appelant Allard c’était pour lui demander « s’il pouvait me rendre un service, de regarder si mon frère était en avant de la porte et de lui demander s’il pouvait s’en aller à la maison, que j’étais à la maison, moi, qu’il n’y avait pas de danger ».  Allard lui aurait répondu qu’il vérifierait et lui ferait le message.

Di Maulo ajoutera être demeuré chez lui durant toute la journée.  Le surlendemain, il prétendit avoir appris aux nouvelles qu’il y avait eu une troisième victime, et qu’Allard ne lui avait fait aucune mention de ce détail.

Par ses questions, Me Côté lui fit admettre qu’il était parti le dimanche suivant pour son « voyage ».  Peu après, Me Sidney Leithman annonça n’avoir aucune question pour son client.

Avant de conclure son enquête, le coroner se tourna une dernière fois vers Di Maulo pour quelques précisions.

  • Connaissez-vous un nommé Tiny[1]?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu ce soir-là, ce matin-là?
  • Ce matin-là, moi je ne l’ai pas vu.
  • Pas du tout?
  • Non, je l’ai vu de bonne heure dans la veillée mais sur le matin je ne l’ai pas vu. Je ne me souviens pas l’avoir vu.
  • Vous ne lui auriez pas parlé un peu avant les événements?
  • Non.
  • Quelle était sa fonction?
  • À monsieur Tiny?
  • Oui?
  • Gardien de nuit.
  • Est-ce que ça lui arrivait d’ouvrir les portes pour laisser sortir les clients?
  • Je crois que oui. Ça aurait dû arriver souvent.
  • Ce soir-là, est-ce que c’est arrivé?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Auriez-vous vu une des serveuses?
  • Une des serveuses dans le lounge?
  • Oui, oui, dans le bar?
  • À ma connaissance, je ne m’en souviens pas. Ça se peut très bien qu’elle était là, je ne m’en souviens pas.  Le visage, je ne l’ai pas remarqué.  Ça se peut très bien qu’elle était là.
  • L’auriez-vous vue au bar à un certain moment?
  • La serveuse?
  • Oui?
  • J’ai remarqué qu’il y avait une fille au bar mais je ne sais pas si c’était la serveuse qui était là.
  • Vous l’avez vu quand? Longtemps avant les coups de feu?
  • Ah! Oui. Avant, oui.
  • Et au moment des coups de feu?
  • Au moment des coups de feu, je ne me rappelle plus si elle était là.
  • Lui auriez-vous parlé à ce moment-là, immédiatement après?
  • Non, moi je n’ai pas parlé à aucune femme qui était là, qui pouvait être là, excusez-moi.
  • Il y a combien de sorties au club?
  • Il y en a rien qu’une. Il y a deux portes en avant mais il y en a rien qu’une pour sortir qui pouvait être ouverte ce soir-là pour sortir, pour aller à l’extérieur.
  • Il n’y avait pas d’autres portes qui donnent à l’extérieur?
  • Oui, il y en a une dans le lounge.
  • Qui donne où?
  • Sur la rue Ste-Catherine.
  • Est-ce qu’il y a des portes qui donnent ailleurs que sur la rue Ste-Catherine?
  • Ah! Oui, par en arrière, il y a des portes que l’on peut sortir, des exits que l’on peut sortir par en arrière du club.
  • Qui donne où, sur quelle rue?
  • Il y en a une qui donne sur le côté ouest. Il y en a une qui donne sur le côté est, excusez-moi le nom des rues je ne les sais pas.  Je ne les sais pas par cœur.
  • Est-ce que vous empruntez ces portes-là des fois pour sortir?
  • Ça, ce sont des portes qui s’ouvrent dans la soirée quand le public est là et se ferment après que le public est parti, est sorti.
  • Qui ferme ces portes-là?
  • Je ne le sais pas. Ça doit être le monsieur Tiny en question qui les ferme, des fois c’est les buzzboys qui les ferment, des fois le gardien de nuit.
  • Le buzzboy, l’avez-vous vu ce soir-là?
  • Je l’ai vu en arrière du bar.
  • Quand?
  • Dans la soirée, pendant qu’on était là.
  • Oui, je comprends mais à quel moment, avant les coups de feu ou après?
  • Avant les événements.
  • Et après?
  • Je l’ai aperçu je crois qu’il a passé avec une caisse de bière si je me souviens bien, avec quelque chose dans les mains.
  • Combien de temps avant les coups de feu?
  • Bien, au juste, je ne le sais pas. Peut-être une demi-heure avant.

Ainsi se termina le témoignage de Jos Di Maulo.  Le lendemain, La Presse souligna : « hier après-midi, au terme d’une longue enquête du coroner, ponctuée de quatre ajournements, le coroner Laurin Lapointe a rendu un verdict de « doute » à l’endroit de Di Maulo, Ciamarro et Tozzi, dans le meurtre de Jean-Louis Rioux qui, selon les témoignages déjà entendus à l’enquête, aurait été tué quelque 20 ou 25 minutes après les deux autres victimes, soit André Vaillancourt et Jacques Verrier.  Me Lapointe a déclaré au moment de rendre son verdict que les témoignages entendus laissaient planer un doute qu’il n’appartenait pas au coroner de mettre de côté.  Il a ajouté que les trois témoins étaient responsables à un degré qu’il n’est pas de son ressort d’apprécier, en ce qui touche le meurtre de Rioux.  […].  Le teint bazané, à la suite de petites vacances en Floride, Di Maulo a confirmé dans son témoignage, les dépositions antérieures de Julio Ciamarro et de Joseph Tozzi, concernant le meurtre de Rioux.  Di Maulo a révélé avoir quitté précipitamment l’établissement après avoir entendu trois coups de feu.  Il a dit avoir vu le corps de Verrier, près de lui, sur le plancher et avoir vu du sang.  […]  Le témoignage de Di Maulo vient en contradiction avec ceux enregistrés précédemment par le gardien de nuit de l’établissement, qui a affirmé que Di Maulo, Ciamarro et Tozzi ont quitté les lieux par la porte arrière, longtemps après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt ».

Me Sidney Leithman 02
Me Sidney Leithman sera assassiné en 1991.  Son meurtre n’a jamais été résolu jusqu’à maintenant.

         Le 13 septembre 1971, le procès de Di Maulo, Tozzi et Ciamarro s’ouvrit pour le meurtre de Rioux.  Me Fernand Côté, qui avait interrogé Di Maulo lors de l’enquête du coroner, représenta la Couronne.  Encore une fois, il dut faire face aux ténors du barreau de l’époque : Raymond Daoust, Léo-René Maranda et Sidney Leithman.  La défense s’attaqua à la compétence des policiers de l’Identité judiciaire en matière de prise d’empreintes digitales.  Or, Me Daoust avait utilisé cette même technique quelques mois auparavant seulement, lors du procès de Jacques Mesrine à Montmagny.  Puisqu’il avait obtenu l’acquittement du truand français, sans doute espérait-il que sa stratégie puisse miner encore une fois la crédibilité des enquêteurs.

         Mais la défense perdit son pari et Me Fernand Côté obtint un verdict de culpabilité.  Toutefois, si la défense avait perdu une bataille, elle était loin de s’avouer vaincu avant la fin de la guerre.

         Lors du procès de Morin, le témoin vedette Paulette Gingras changea soudainement d’idée et accusa Rioux d’avoir tué Vaillancourt.  Plutôt commode que d’accuser les morts.

Plus tard, elle avouera avoir été achetée par l’accusé, mais le mal était fait.  Di Maulo, Tozzi et Ciamarro auront droit à un second procès, au terme duquel ils seront acquittés.  Ainsi donc, d’un point de vue officiel, le triple meurtre de Vaillancourt, Verrier et Rioux restera à jamais une affaire non résolue.

         Le mystère n’allait cependant pas s’arrêter là.

         Le 13 mai 1991, Me Sidney Leithman fut assassiné alors qu’il se trouvait au volant de sa voiture décapotable à l’intersection des rues Rockland et Jean-Talon à Mont-Royal.  Il fut atteint de quatre projectiles de calibre .45 au cou et à la tête.  Leithman était connu pour avoir défendu plusieurs membres du crime organisé, dont Frank Cotroni et un membre des Hells Angels.  Officiellement, son meurtre n’a toujours pas été résolu.  Dans son dernier livre, Pierre De Champlain consacre plusieurs pages aux détails concernant cet assassinat[2].

         C’est en Floride, le 28 janvier 2012, que s’éteignit Me Léo-René Maranda.  Il était âgé de 79 ans.  On le connaît aujourd’hui pour avoir défendu des fripouilles de notre passé judiciaire tels que Lucien Rivard, Vincent Cotroni et Monica La Mitraille.

Par un soir de novembre 2012, vers 21h15, l’épouse de Jos Di Maulo, qui est aussi la sœur du célèbre Raynald Desjardins, rentra à sa résidence de Blainville, rue Brainvillier.  En descendant de son véhicule, elle eut le malheur d’apercevoir le corps de son mari étendu par terre, dans la cour, face à son Cadillac Escalade.  L’assassin, qui n’a toujours pas été identifié, aurait utilisé une arme munie d’un silencieux.  Di Maulo avait 70 ans.  Selon la presse, il aurait payé de sa vie son manque de loyauté envers la famille Rizzuto.


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).  Montréal, enquête du coroner sur les décès de André Vaillancourt, Jacques Verrier et Jean-Claude Rioux, 12 mars 1971.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980.  Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000.  Édition de l’Homme, Montréal, 2017, 400 p.

Proulx, Daniel.  Les grands procès du Québec.  Stanké, Montréal, 1996, 261 p.


[1] Selon Daniel Proulx, op. cit., il s’agissait de Gordon « Tiny » Bull, qu’il qualifiait de « concierge », p. 244.

[2] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, 2017, p. 304-311.

Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (2/3)

ScreenHunter_145 Aug. 08 21.39Me Fernand Côté ne pouvait évidemment pas en rester là après que son témoin, Jos Di Maulo, ait refusé d’identifier des hommes qui se trouvaient également sur les lieux.  Pourquoi ce refus?

  • Vous voulez dire que vous ne voulez pas dévoiler les noms des personnes qui étaient assises à l’autre table derrière vous autres?
  • C’est cela. Pas pour le moment.
  • Y a-t-il une raison particulière pour laquelle vous ne voulez pas …?
  • C’est parce que j’ai entendu dire par mon représentant que, d’une façon ou de l’autre, la police va nous mettre la charge de meurtre pareil.
  • Mais en quoi cela peut-il vous empêcher de donner les noms des deux ou trois personnes qui étaient assises là?
  • C’est-tu nécessaire pour moi qu’il faut que je le dise?
  • Oui, oui, s’empressa de répliquer le coroner. Vous n’avez pas le choix.  Répondez aux questions, on vous pose une question.  Répondez-y!

Le but d’une enquête de coroner n’était pas de condamner mais d’éclaircir les circonstances d’un ou plusieurs décès de nature suspecte.  Bien souvent, d’ailleurs, les personnes impliquées dans des meurtres parlaient plus librement devant un coroner alors que durant leur procès ils respectaient un silence de carpe.  Ce sera d’ailleurs le cas de Di Maulo, d’où l’importance de prendre le temps de revivre ici son témoignage à l’enquête de coroner.

  • Il faut que je révèle les noms qui étaient là?, s’étonna Di Maulo.
  • De préférence, reprit Me Côté.
  • On n’a pas le droit d’attendre à l’enquête préliminaire?
  • Monsieur, reprit encore le coroner Lapointe, vous êtes devant le coroner actuellement. Il n’y a pas de charge qui a été portée contre vous.  Alors, il vous faut répondre aux questions que l’on vous pose.  Vous ne devez rien présumer.
  • Marcel Laurin, cracha enfin Di Maulo.
  • Avez-vous son adresse?, questionna Me Côté.
  • Non.
  • Savez-vous à peu près où il demeure?
  • Non, je ne le sais pas.
  • Est-ce que c’est un habitué du club?
  • Il venait assez souvent.
  • Quand vous êtes arrivé, est-ce qu’il était déjà assis là?
  • Oui, ils étaient assis là.
  • Vous le connaissez depuis longtemps ce monsieur-là, monsieur Laurin?
  • Assez longtemps.
  • Ça veut dire combien de temps?
  • Peut-être une quinzaine d’années.
  • Et il y avait une autre personne ou d’autres personnes à côté?
  • Oui, il y avait peut-être encore trois, quatre personnes à la table avec lui.
  • Qui était avec lui?
  • Leurs noms, je ne les connais pas. Je pourrais les identifier en voyant leurs visages.
  • Vous les avez vus souvent ces personnes-là?
  • Il y en a un ou deux autres que j’ai vus assez souvent.

Le procureur lui montra ensuite un plan de l’intérieur de l’établissement afin d’apporter quelques précisions.  Puisque ce plan n’a pas été conservé dans le dossier judiciaire, nous passerons plus rapidement sur ce point.  Retenons seulement que l’exercice permis d’établir que la table où Di Maulo disait s’être installé à son arrivée était située à gauche, juste après l’entrée.

Quant à la table identifiée sous le numéro 8, et qui était renversée, Di Maulo affirmera que c’est là que Laurin était installé cette nuit-là.  Puis le procureur Côté revint à la table no. 2, où étaient placés les mystérieux personnages qui n’avaient toujours pas été identifiés.

  • Est-ce que c’était des personnes de sexe masculin?
  • On ne porte pas attention quand on rentre [sic] quelque part pour voir s’il y a une ou deux personnes d’assises là, mais je sais qu’il y avait du monde là.
  • Mais enfin, si vous vous souvenez, est-ce que c’était deux mâles?
  • Oui, oui, c’était des gars. Il n’y avait pas de femme là.
  • Il n’y avait pas de femme et vous dites qu’il y en avait probablement deux?
  • Oui.

Di Maulo dira aussi que, selon lui, il y avait quatre ou cinq personnes au bar.  Parmi elles, il reconnut la présence de Jacques Verrier.

  • Vous le connaissiez depuis longtemps ce monsieur-là?
  • Je n’étais pas près de lui, je le connaissais comme « bonjour », « allô », « ça va bien? ».
  • Vous le voyiez souvent?
  • Non, je ne le voyais pas souvent.
  • Est-ce que c’était un habitué du club?
  • Je crois que Verrier venait assez souvent au club.
  • Est-ce que je me trompe si j’affirme que c’est un de vos amis, peut-être pas aussi intime que …
  • Non, ce n’était pas un de mes amis personnels.   C’était un type qui est venu au cabaret, on se connaissait comme ça, on se rencontrait, je l’ai vu de longue date comme ça.  On se voyait d’un bord à l’autre.  « Bonjour », « allô », pas plus.

Parmi les autres personnes au bar, le témoin identifia ensuite un certain « Lezou ».

  • Est-ce que vous connaissiez monsieur Lezou depuis longtemps?
  • Assez longue date, oui.
  • C’était un ami ou bien …?
  • Oui, il était assez ami avec moi.
  • Ami avec les autres également qui étaient avec vous, à votre connaissance?
  • Peut-être pas autant avec eux autres que moi. Moi, je pense que je le connaissais depuis plus longtemps qu’eux autres.

Étrangement, bien qu’il admit que ce « Lezou » était son ami et qu’il le connaissait depuis longtemps, il ne donnera jamais sa réelle identité.  Quant aux autres clients accoudés au bar, il sera incapable de les identifier

         Sachant qu’une bonne partie de la preuve reposait sur le témoignage de la danseuse nue Paulette Gingras, Me Côté tenta ensuite de lui faire reconnaître, à tout le moins, la présence de femmes dans le bar.

  • Est-ce qu’il y avait des femmes dans le cocktail lounge?
  • Oui, j’ai remarqué qu’il y avait des femmes.
  • Combien de femmes à peu près?
  • Je ne le sais pas, je sais que j’ai remarqué une blonde qui se promenait.
  • Est-ce que vous connaissez Mlle Colette [sic] Gingras?
  • De nom, non.
  • De vue?
  • De vue, peut-être que oui. De nom, je ne le sais pas.
  • Une personne qui travaillait chez vous?
  • Le nom ça ne me dit rien.
  • Une danseuse apparemment qui travaillait chez vous au Casa Loma?
  • Bien, comme je vous dis, si je la vois peut-être que je vais dire que je la connais, mais le nom ne me dit rien.

Est-ce que le témoin ignorait réellement le nom de la danseuse ou s’il jouait sur les mots devant l’erreur de prénom que Me Côté venait de faire en soumettant sa question?

  • Monsieur Jean-Claude Rioux, est-ce que ça vous dit quelque chose?
  • Du tout.
  • Vous n’aviez jamais vu ce monsieur-là?
  • Non.
  • Est-ce qu’il y avait au bar quelqu’un que vous ne connaissiez pas de nom mais que vous aviez déjà vu, à part Verrier et Lezou?
  • Que j’avais déjà vu et que je ne connaissais pas de nom?
  • Que vous ne pourriez pas qualifier par leur nom par exemple?
  • À ma connaissance, je ne me rappelle pas. Je ne peux pas me rappeler.  Ça, ce sont les seules personnes que je peux me rappeler.
  • Maintenant, monsieur Yvon Métras, est-ce que …?
  • Ça se peut qu’il était là, je n’ai pas remarqué.
  • Le connaissez-vous?
  • Si je le connais?
  • Oui?
  • De nom, non.
  • Le buzzboy?
  • Si vous me montrez ce que c’est, peut-être que je pourrais vous dire « oui, c’est lui, je le connais ».
  • Mais ce n’est pas nous autres qui travaillaient au Casa Loma, monsieur Di Maulo?
  • Ce n’est pas nous autres qui allaient là à tous les soirs?
  • Je vous réponds aux questions, monsieur, je vous dis que si vous me montrez la personne, peut-être que je vais pouvoir l’identifier, vous dire que c’est lui mais de nom, je ne le connais pas.
  • Alors, il y avait monsieur Verrier, monsieur Lezou. Monsieur Verrier, par rapport au bar, était situé à quel endroit quand vous êtes entré?  Est-ce que monsieur Verrier était déjà au bar?
  • Ça se peut. Je n’ai pas remarqué cela.
  • Mais à un moment donné vous l’avez vu au bar?
  • Oui, je l’ai vu de dos. Il était accoté de dos parce que moé, de la façon qu’on était assis, eux autres étaient debout au bar, on les voyait de dos.
  • Maintenant, monsieur Verrier, est-ce qu’il était au centre du bar ou à une extrémité du bar ou à l’autre extrémité du bar?
  • Non, il était plutôt contre la porte, peut-être le centre, je ne peux pas vous dire au juste. Peut-être à trois, quatre pieds quand on entre dans le lounge.
  • Près de la porte d’entrée?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il y avait quelqu’un qui le séparait de cette porte d’entrée ou s’il était la première personne?
  • Oui, il y avait une autre personne debout.
  • À quel endroit?
  • Juste en entrant dans le lounge, contre le bar.
  • Une personne que vous connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas.

On comprit que, finalement, tous les clients accoudés au bar lui tournaient le dos.  Seul Vaillancourt, qui s’affairait derrière le bar, lui faisait face.  Il peut parfois paraître laborieux de discuter de ces détails mais ceux-ci servent à reconstituer les faits et, parfois, à vérifier la véracité des propos des témoins.  Dans certains cas, on arrive même à s’en servir pour les confondre en faisant apparaître certaines invraisemblances.

Une bonne partie de ce témoignage se passa à décrire physiquement les lieux et surtout l’emplacement des protagonistes.  Quant à l’homme qui discutait avec Vaillancourt, Di Maulo le décrivit comme un « gars qui était assez gros, il avait une bonne posture [corpulence?] ».  Il le dira vêtu en carreauté.

  • Est-ce que c’est possible qu’il y ait eu une autre personne entre Verrier et Lezou?, demanda Me Fernand Côté.
  • Ça se peut très bien.
  • Vous souvenez-vous avoir vu quelqu’un à cet endroit-là ou pas loin de cet endroit-là?
  • Non, je ne me souviens pas, moi, monsieur. Je n’entre pas au Casa Loma et je ne vérifie pas tous les visages qui sont là.  On entre là, nous autres, sept jours par semaine, naturel.  C’est un établissement, on est toujours là.  On n’arrive pas là et on n’envisage pas le monde qui sont assis là un par derrière l’autre.

Le procureur Côté le ramena ensuite à son entrée dans la place, que Di Maulo avait lui-même estimé vers 3h20 ou 3h30.  Dès son arrivée, il avait aussi affirmé s’être assis avec Tozzi et Ciamaro.

  • Et là, vous avez fait quoi?, questionna Me Côté. Vous avez commandé des boissons ou vous avez jasé ou qu’est-ce que vous avez fait?  Vous avez fait quoi?
  • On a jasé. Je me rappelle qu’on a jasé du golf.  On avait fait une réservation pour aller jouer dans le nord de la Caroline [du Nord], jouer au golf et que c’était exactement aujourd’hui qu’on était supposé aller jouer là, la réservation était faite pour le 7.
  • C’est le 5 aujourd’hui.
  • C’était fait pour aujourd’hui de toute façon.
  • Vous n’avez pas parlé de cela pendant deux heures?
  • On est pas mal des amateurs de golf. On a jasé de cela pendant pas mal longtemps.
  • De cette excursion que vous projetiez?
  • Oui, oui, parce que ça fait deux années que l’on y va et on aimait cela aller là.
  • Et vous avez pris des boissons alcooliques ou autres, est-ce que vous avez bu à ce moment-là?
  • Je ne me souviens pas si eux autres buvaient. Moi, j’avais un scotch.
  • Vous êtes resté là combien de temps à peu près?
  • Combien de temps?
  • Oui, à cette table-là?
  • J’ai été là, à la table de monsieur Laurin, comme je vous ai dit tout à l’heure, j’ai été voir les types qui étaient là une secousse.
  • Vous vous êtes rendu à la table de monsieur Laurin?
  • Oui.
  • Vous avez parlé avec eux?
  • Je me suis rendu là et j’ai retourné à la table avec Julio.
  • Vous êtes resté là pendant combien de temps à la table?
  • Ah! Je ne le sais pas.  Une dizaine de minutes peut-être, je ne le sais pas.  Je ne m’en souviens pas.  Je sais que j’ai acheté des billets même d’un type qui était assis à la table parce qu’il faisait un party bientôt et j’ai acheté des billets pour le party.
  • Vous avez été combien de minutes à peu près à cette table-là?
  • Une dizaine de minutes à peu près.
  • Et là, vous êtes retourné à votre table?
  • Oui.
  • À partir du moment où vous êtes entré et assis à cet endroit-là jusqu’au moment où vous êtes sorti, il a pu s’écouler combien de temps en gros, là, à peu près?
  • Comment dites-vous cela?

Jos Di Maulo maîtrisait bien la technique de la répartie, en particulier celle qui consistait à répondre à des questions par d’autres questions.  D’ailleurs, il finira par rester vague sur ce dernier point.

Après un certain temps, le procureur Fernand Côté décida de s’attaquer au vif du sujet, à savoir le moment où le drame avait éclaté.  Selon l’enquête, ainsi que le témoignage du gardien de nuit, Verrier et Vaillancourt auraient été rapidement assassinés, tandis que le meurtre de Rioux serait survenu quelques dizaines de minutes plus tard.  Pourquoi ce délai?  Avait-on essayé de le persuader de garder le silence avant de finalement changer d’avis en lui tranchant la gorge?

Pouvait-on seulement espérer que le témoin Di Maulo accepte d’entrer dans ces détails?

  • Qu’est-ce qui a fait partir tout le monde qui était là?
  • On a entendu du tirage. On a entendu des coups de feu.  Tout le monde courait d’un bord à l’autre.  On s’est sauvé.  On est tous sortis par en avant.
  • Combien de coups de feu?
  • On a entendu un premier coup de feu, après cela j’en ai entendu un autre et puis il y en a eu un autre après. On ne s’arrête plus pour remarquer combien de coups de feu arrivent à ce moment-là.
  • Alors, là, vous en avez [entendu] trois?
  • Au moins trois, oui.
  • Ces coups de feu-là, est-ce que vous savez vers qui ou vers quoi ils étaient dirigés?
  • Je sais que j’ai vu un corps tomber. Ça fait qu’ils auraient dû être dirigés vers quelqu’un.
  • Lequel corps?
  • J’ai vu le corps de Verrier tomber.
  • Verrier était à quelle distance de vous autres à peu près?
  • Il n’était pas loin. Il a tombé juste à côté de la table.
  • Et vous-même à ce moment-là, vous étiez assis à la table avec Tozzi et Ciamaro?
  • Le premier coup de feu, là, tout le monde … on s’est énervé. On s’est levé, on se levait, je ne sais pas si on était encore assis.  Je pense qu’on était après se lever et puis là on a vu un autre coup de feu et puis on a vu le corps de Verrier tomber à terre.
  • Mais quand vous avez entendu le premier, là, vous étiez assis tous les trois?
  • Oui, on était tous assis.
  • Vous-même, par rapport à Verrier, vous l’aviez devant vous ou vous l’aviez de côté à gauche ou à droite?
  • Je le voyais de dos, moi.
  • En somme, quand il est tombé, vous, vous étiez debout?
  • Oui, j’étais déjà debout quand je l’ai vu tomber à terre.
  • Et vous l’avez vu là, de pleine face?
  • J’ai vu un corps tomber, monsieur. Je ne me suis pas arrêté pour lui regarder le visage, j’ai vu le corps qui tombait.
  • Ce que je veux dire, c’est que vous étiez droit devant lui quand il est tombé, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous n’étiez pas de côté?
  • J’ai vu le corps tomber en avant de nous autres.
  • Monsieur Tozzi et monsieur Ciamaro aussi étaient debout?
  • Je ne me souviens pas. Ça se peut qu’ils étaient debout eux autres aussi.
  • Et le premier coup de feu, savez-vous vers qui il aurait été dirigé?
  • Aucune idée.
  • Vous n’en avez aucune idée?
  • Non.
  • Même présentement?
  • Non, aucune idée… présentement. Je ne le sais pas.  Je ne peux pas vous répondre en plus, même si je répondrais quelque chose qu’on entend dire …
  • Ce serait du ouï-dire?
  • Oui, c’est ça. Alors je ne peux pas me permettre de vous répondre à cela.
  • À ce moment-là, vous avez également monsieur Vaillancourt en face de vous?
  • Vaillancourt, de la manière qu’il était assis en arrière du bar quand je l’ai remarqué, au moment avant que ça arrive toutes ces choses-là, peut-être que Verrier aurait pu le cacher par secousses [moments]. Peut-être qu’il grouillait, il était assis au bar.  André Vaillancourt était assis plutôt bas, on lui voyait juste la tête qui sortait, ça fait que de la façon que c’est arrangé ça et puis lui était assis, ça fait que peut-être on lui voyait juste la tête, ça fait qu’à ce moment-là Verrier aurait pu grouiller et puis il y avait une autre personne au côté de Verrier, on ne voyait presque pas André.  On savait qu’il était assis là, qu’il faisait face au public, on lui voyait la tête mais au moment que c’est arrivé je ne regardais pas là, moi.
  • Alors, vous prétendez que le premier coup a été tiré là, Vaillancourt était encore assis?
  • Je ne le sais pas, ça se peut qu’il était encore assis.
  • Et ça se peut qu’il était debout aussi?
  • Oui.
  • Vous ne regardiez pas là quand le premier coup de feu a été tiré?
  • Non, on jasait.
  • Pendant que vous jasiez là, est-ce que vous entendiez d’autres personnes jaser aussi?
  • Ça jasait au bar, je ne le sais pas. Ils étaient après prendre un drink au bar.
  • Avez-vous entendu des conversations?
  • Non, je n’ai entendu aucune conversation. Je sais que ça jasait mais je n’ai aucune idée de quoi ça pouvait jaser.
  • Est-ce que ça parlait doucement, violemment?
  • À ma connaissance, je n’ai pas entendu personne qui parlait fort ou quelque chose comme cela, parce qu’on s’en serait aperçu. On n’était pas assez loin pour …
  • Parce que vous étiez à proximité, vous étiez à peu près à combien de pieds du bord?
  • Une affaire de peut-être quoi, quatre pieds de distance.
  • Alors, vous voyez à la suite du deuxième coup de feu, vous voyez quelqu’un qui est monsieur Verrier, tomber?
  • Oui.
  • Vous-même, à ce moment-là, qu’est-ce que vous faites?
  • On est parti à courir par en avant, je suis parti par en avant, tout le monde courrait vers la porte par en avant. Moi j’ai sorti par en avant.  Là, je ne me rappelle plus qui était en avant de moi.

Voilà qui contredisait le témoignage du gardien de nuit, qui avait affirmé sous serment que Di Maulo, Tozzi et Ciamaro étaient apparu hors du Casa Loma plus de 20 minutes après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt.  S’il fallait en croire ce gardien, il fallait nécessairement se demander ce que les trois hommes avaient fait à l’intérieur avant de sortir.  Et comme l’enquête permettait de croire que Rioux avait été tué le dernier, d’autres questions se soulevaient d’elles-mêmes.

         Bien sûr, Di Maulo continuera de prétendre qu’il s’était enfui dès les premiers coups de feu, mais Me Fernand Côté tenait une carte dans sa manche qui risquait de démasquer une partie de son mensonge.

  • Vous avez pris votre manteau?
  • Je l’avais sur le dos, je pense.
  • Depuis 3h30 jusqu’au moment de l’incident, vous aviez votre manteau?
  • Je pense que oui, parce que mon paletot, si je me rappelle bien, je pense que je ne l’avais pas ôté pantoute.
  • C’était un manteau d’hiver cela ou un bien un trench?
  • C’était un genre de manteau en suède.

Était-ce suffisant pour douter de la parole du témoin?  Di Maulo avait-il réellement gardé son manteau depuis son arrivée vers 3h20 jusqu’à sa sortie vers 5h00, c’est-à-dire près de deux heures?

Ou alors mentait-il?  S’il était sorti avec son manteau d’hiver sur le dos c’était parce qu’il s’était attardé à l’intérieur, qu’il avait pris tout son temps?  Me Fernand Côté venait-il de le piéger?

 

Crime organisé à Montréal 2: de 1980 à 2000

De_Champlain_2017De Champlain, Pierre.  Crime organisé à Montréal 2 : de 1980 à 2000.  Montréal : Éditions de l’Homme, 2017.

            C’est le genre de volume que l’on sait de grande qualité et d’une rigueur exemplaire avant même de l’ouvrir.  Le nom de Pierre De Champlain n’est plus à faire dans le domaine des connaissances entourant le crime organisé.  Une œuvre magistrale et remarquablement bien documentée qui fait suite, comme on peut le deviner, à l’ouvrage précédent qui couvrait la période de 1900 à 1980.

            La préface est signée du non moins réputé André Cédilot, qui souligne d’ailleurs ceci : « il n’est certes pas facile de mettre en scène de façon cohérente d’aussi nombreux personnages et événements sur une longue période, mais ce fastidieux travail s’avère d’une grande utilité pour la mémoire collective ».

Et le résultat est impressionnant.

            Toujours modeste et d’une narration effacée, De Champlain nous plonge d’abord dans le déclin du gang des frères Dubois pour nous intégrer progressivement dans les années 1980.  On y croise la CECO et autres noms familiers, pour en venir à l’incroyable histoire de Donald Lavoie, ce tueur à gages qui a retourné sa veste après avoir appris par hasard qu’on avait émis un contrat sur sa tête.  L’épisode est digne d’Hollywood, d’autant plus que Lavoie est l’un des seuls de sa race à avoir tenu parole et réussi une réhabilitation parfaite après avoir respecté son contrat avec les autorités.

             Après la chute des frères Dubois, l’auteur nous transporte dans l’univers des Provençal, ce nom qui restera à jamais associé avec les braquages de blindés, dont celui qu’on surnomme encore le « vol du siècle ».

            Quoique son règne en ait pris pour son rhume depuis la fin des années 1970 avec la mort violente de Paolo Violi et ses propres condamnations, le nom de Frank Cotroni nous accompagne dans ce début des années 1980, comme pour nous rappeler que ce nom a longtemps entretenu une aura particulière sur le monde criminel montréalais.  Cotroni n’est évidemment plus ce qu’il avait été par le passé, mais ses dernières années permettent de survoler d’autres aspects marquants, comme la controverse entourant le milieu de la boxe, les frères Hilton et l’assassinat de Me Frank Schoofey, qui n’a d’ailleurs jamais été résolu.

            Au chapitre 4, le lecteur se retrouve devant la genèse la plus complète jamais vulgarisée sur l’origine des clubs de motards au Québec.  L’auteur va jusqu’à relater les faits entourant des clubs mythiques comme les Popeyes et plusieurs autres dont les noms ont été oubliés avec le temps.

            Après un passage obligé sur la période de Mom Boucher, de la mort tragique du petit Desrochers et autres drames entourant la fameuse guerre des motards, il n’oublie pas la montée des gangs de rue.  Finalement, avec la mondialisation du crime organisé, le tableau serait difficilement plus complet.

            L’auteur nous laisse sur une conclusion rappelant une fin de siècle marquée par un énorme changement au sein des motards et une brisure inattendue du clan Rizzuto.  Mais cela inclus aussi quelques revers dans le milieu policier et judiciaire, comme le cuisant échec de l’opération SharQc.  D’un autre côté, les gangs de rue et autres clans structurés poursuivent leurs activités, comme en fait foi certains reportages actuels.  Bref, il n’y a peut-être pas de conclusion satisfaisante à faire lorsqu’on s’attaque à un sujet aussi vaste et incontrôlable que celui du crime organisé.  La seule question qui nous vient alors à l’esprit : à quand le prochain tome qui couvrira cette fois la période de 2000 à 2020?

            Finalement, le lecteur averti aura tôt fait de constater la présence de plusieurs dizaines de pages contenant des notes, une bibliographie et un index.  L’ampleur de ces dernières pages en dit long sur la qualité et surtout la quantité de travail que s’est astreint l’auteur pour informer son lectorat.

            Un autre ouvrage à insérer dans votre bibliothèque du domaine judiciaire québécois.  Un incontournable, quoi!