La marâtre: les années d’incarcération (4/5)

Ernest Lapointe. À l’époque où il était ministre de la Justice à Ottawa, il a reçut plusieurs lettres de Marie-Anne Houde, qui l’implorait sans cesse d’être libérée.

Le 7 septembre 1925, le chapelain Wilfrid T. Kingsley du pénitencier de Kingston écrivait au ministre de la Justice Ernest Lapointe afin d’appuyer la demande de Marie-Anne Houde. Il rappelait sa conduite exemplaire et sa dévotion, tout en reprenant le bon vieil argument selon lequel elle n’aurait pas dû être déclarée « normale ». Pourtant, dois-je me répéter, le procès avait conclu au fait qu’elle était parfaitement saine d’esprit alors qu’on continuait à militer en faveur de la folie, une théorie loufoque présentée malhabilement par la défense. Étrangement, ceux et celles qui dénonçaient le verdict n’avaient pas assisté au procès et c’est peut-être là une leçon à retenir, à savoir qu’il est préférable d’éviter de critiquer une chose que l’on ne connaît pas.

Toutefois, remarquons au passage que le chapelain soulignait que le mari de Marie-Anne avait été libéré depuis peu, sans toutefois préciser la date exacte. Évidemment, il se servait de cette libération pour souligner qu’on devrait aussi agir de même pour la marâtre. Encore une fois, on confondait tout. Rappelons que Marie-Anne Houde était accusée de meurtre, c’est-à-dire d’homicide au premier degré, ou si vous préférez avec préméditation. C’est la pire accusation prévue au Code criminel, à savoir qu’une personne qui a prémédité son geste y a réfléchi au préalable. Le crime a été planifié, désiré. Ainsi, ce type de criminel a beaucoup plus de chance de récidiver, d’autant plus s’il n’éprouve aucun regret et dépersonnalise sa victime. Évidemment, nous ne pourrons jamais être certain si toutes les lettres de la marâtre ont été conservées aux archives – ce serait étonnant vu certains sous-entendu – mais jusqu’à maintenant, c’est-à-dire 5 ans après le crime, elle n’a toujours pas mentionné le nom de sa jeune victime et n’a encore moins manifesté de regret.

La lettre du chapelain s’inscrit donc dans une longue série d’illogisme. D’ailleurs, le 9 septembre, le Chef du Remission Branch lui répondait poliment que ce dossier avait été mainte fois examiné et que le ministre n’était pas justifié de recommander la moindre libération pour cette femme, et cela « for a considerable period to come ».

Cet autre refus n’eut pour réponse qu’une autre lettre de Marie-Anne Houde. Le 25 novembre 1925, elle écrivait en anglais. Le contenu de cette missive est tellement redondant. Elle rappelait le temps qu’elle avait passé en prison et à quel point elle était séparée de ses enfants; qu’ils étaient jeunes et avaient encore besoin des soins de leur mère. Évidemment, elle souligna à son tour le fait qu’on avait récemment libéré son mari du pénitencier Saint-Vincent-de-Paul et qu’il était anxieux de la voir revenir à la maison pour prendre soin de la famille.

Pour appuyer sa demande, elle souligna que son frère, qui habitait à Trois-Rivières, était prêt à l’accueillir dans l’éventualité de sa libération. C’est là qu’elle se disait prête à s’établir et à refaire sa vie. De plus, elle affirma qu’on avait absolument rien à lui reprocher quant à son comportement à l’intérieur des murs de Kingston. Elle signa « Mary Gagnon ».

Le 19 janvier 1926, son fils Georges Gagnon, qui lui aussi avait témoigné contre elle lors du procès, lui écrivit depuis l’hospice St-Joseph de la Délivrance, à Lévis. En fait, il écrit une lettre qu’il adresse au ministère de la justice pour parler de ses parents : « moi je les aimais tant et qui jouissais tant auprès d’eux maintenant je suis privé de voir où ils sont. Je vous promets de leur dire de ne plus recommencer ce qu’ils ont faits. Que c’est triste d’être séparé quand on pourrait en jouir. Oh que je vous supplie d’avoir pitié d’eux rendez-moi [mes parents] s’il vous plaît. De votre suppliant. Georges Gagnon ».

La lettre suivante de Marie-Anne Houde est datée du 5 mai 1926, toujours adressée au ministre de la Justice. En anglais, elle continue de se plaindre de sa situation, demande sa libération et se prétend en mesure de vivre en société. Sans doute le ministre et ses associés l’ont-ils remarqué à l’époque, mais la meurtrière n’avait toujours pas fait mention de sa victime ni du moindre remord. En fait, le seul espoir de réhabilitation, aussi mince soit-il, apparaît lorsqu’elle rédige : « j’ai appris une leçon ici qui me guidera pour le reste de ma vie »[1].

Encore faudrait-il en connaître les détails et les circonstances, de cette leçon. Car si Houde est passée championne dans l’art de la complainte – et je ne parle pas ici de la complainte du phoque en Alaska – elle ne développe jamais ses idées. À croire que cela puisse être une preuve de son manque de profondeur et, surtout, d’auto-analyse.

Évidemment, elle ne manque pas de souligner que « mon mari a été libéré de St-Vincent-de-Paul il y a quelque temps et depuis sa libération il n’a fait aucun effort pour communiquer avec les enfants et je suis très anxieuses [sic] à leur sujet ».

Est-ce la preuve d’une rupture, comme on le verra dans le film de 1952 de Jean-Yves Bigras?

En effet, dans le film noir et blanc qui a marqué plusieurs générations et dont l’intensité n’a pas été estompée par le second film de 2005, les concepteurs ont fait le choix de montrer une rupture du couple. À la toute fin, Télesphore se dissocie complètement de sa femme. Mais fut-ce réellement le cas dans la « vraie vie »?

Quoi qu’il en soit, Houde ajoutait que son frère trifluvien était toujours prêt à l’accueillir, qu’il lui fournirait une maison et l’aide financière nécessaire jusqu’à ce qu’elle obtienne un emploi pour supporter ses enfants. À ce ton, on devine qu’elle se croyait définitivement abandonnée par Télesphore.

Sa plume était toujours aussi malhabile à présenter des arguments convaincants : « J’ai pleinement réalisé le sérieux du crime pour lequel je suis ici et même je suis certaine que je n’étais pas saine d’esprit à l’époque ». Le simple fait qu’elle désigne le meurtre d’Aurore en parlant du « crime pour lequel je suis ici » prouve à quel point elle n’assumait rien du tout.

Est-ce que cela aurait changé quelque chose au cabinet du ministre de la Justice si toutefois elle s’était montrée sincèrement désolée de son crime?

Lettre écrite de la main de Marie-Anne Houde, alias la marâtre (en haut). À titre de comparaison, j’ai ajouté la lettre suivante qui a clairement été écrite par une autre main. J’attire d’ailleurs votre attention sur la phrase dactylographiée en rouge qui le mentionne clairement.

Le 29 juin 1926, un peu plus d’un mois après cette dernière lettre, Hugh Guthrie était nommé ministre de la Justice. Toutefois, il n’occupa cette fonction que temporairement puisque dès le 13 juillet il était remplacé par Esioff-Léon Patenaude, qui occupera le poste jusqu’au 24 septembre 1926. Le lendemain, 25 septembre, Ernest Lapointe revenait comme ministre de la Justice à Ottawa. Il y resterait jusqu’au 6 août 1930.

Ces changements ministériels ont-ils incité la célèbre condamnée à renouveler sa plume?

Quoi qu’il en soit, moins d’un mois après le retour de Lapointe, soit le 20 octobre 1926, Marie-Anne Houde lui écrivait à nouveau. La lettre, en français, se lit comme suit :

Monsieur,

Avec un grand regret de ma faute je viens encore une fois vous demandez [sic] mon pardon non seulement pour moi-même mais aussi pour le bienfait de mes enfants.

J’aie [sic] à présent six ans de fait et après avoir fait mon devoir pendant de si longues années je doit [sic] mériter ma liberté je puis travailler en toutes sortes d’ouvrage et j’aie [sic] la bonne volonté de le faire je puis en plus me supporter moi-même ainsi que mes enfants, j’aie aussi mon frère qui est prête [sic] à me recevoir.

Honorable monsieur, soyez certains que vous ne serez pas en regret de ma liberté je vous ferez connaître que je sais comment appréciate [sic] et vous remercier.

De votre obéissante servante

Marie-Anne Houde

Un papier sans date qui porte le titre « Ste-Sophie », probablement pour Ste-Sophie de Lévrard (le village voisin de Fortierville où la marâtre est née), implore le ministre de la Justice de libérer Marie-Anne Houde. Le message est signé de « Madame Joseph Tousignant de Ste-Sophie-de-Lévrard ».

En février 1927, c’est une lettre de Georges Gagnon, toujours de Ste-Sophie-de-Lévrard, qui demande au ministre de la Justice pour « le pardon de maman ». Il prétendait avoir besoin d’elle.

Au moment de témoigner contre sa mère au procès de 1920, Georges Gagnon avait 9 ans. Au moment d’écrire cette lettre, il avait donc 16 ans. Certes, peut-être avait-il toujours besoin de la présence de sa mère mais on peut imaginer que ce besoin ne devait plus être le même que lorsqu’il avait 9 ou 10 ans. Est-ce que cet argument a effleuré l’esprit du ministre Lapointe?

En fait, Georges se disait âgé de 18 ans et demi et en mesure de supporter sa mère dans l’éventualité de sa libération. En fait, la lettre est signée par les frères Gérard et Georges Gagnon. On reconnait cependant la signature d’un certain Euclide Tousignant. Par qui a-t-elle véritablement été écrite? À l’instigation de qui? De quoi? Et quelle est la motivation réelle qui se cache derrière ces mots?

Tout ceci, bien évidemment, nous devons avoir l’honnêteté de dire que nous l’ignorons. Quoiqu’il en soit, le chef du service des Pardons leur répondit ceci :

Chers enfants,

Je suis chargé d’accuser réception de votre lettre du 1er février à l’Honorable Ministre de la Justice au sujet de votre mère détenue au pénitencier de Kingston.

L’Honorable Solliciteur Général qui est chargé de l’administration de la loi des libérations conditionnelles serait des plus heureux si les circonstances lui permettaient d’accéder à votre prière. Malgré ses bonnes dispositions l’Honorable Lucien Cannon se trouve dans la nécessité de vous dire qu’il ne lui est pas possible pour le moment de recommander la libération de votre mère.

Le 11 avril 1927, Marie-Anne Houde écrivait à nouveau au ministre de la Justice, cette fois en anglais. Outre les demandes redondantes, elle parle cette fois de son frère William Houde de Ste-Sophie-de-Lévrard qui est prêt à s’occuper d’elle. Qu’est devenu son frère de Trois-Rivières?

Elle n’en fera plus jamais mention.

Au passage, elle soulignait que ses deux fils travaillaient et que, par conséquent, ils étaient autonomes. Par ailleurs, elle ne souffla mot à propos de Télesphore. À cette époque, c’est comme s’il n’existait plus.

Dans un autre document daté du début de 1928, on constate que William Houde était toujours prêt à s’occuper d’elle dès sa sortie, ainsi qu’un certain Gérald Gagnon de l’Île Perreault dans le comté de Vaudreuil, à Montréal.

Le 4 septembre 1928, c’est en français que la marâtre tente à nouveau sa chance auprès du ministre Lapointe.

Cher Monsieur,

Avec la dernière [sic] espoir je viens encore une fois avec confiance à vous tous demandé mon pardon où du moins une réduction de sentence.

Après les huit grande années qui sera bientôt écoulée avec peine et grand regret et avec résolution de suivre le règlement qui me sera demandé de faire j’espère que vous me donnerez une chance d’aller auprès de mes enfants qui me sont si chères et qui sont prêtes à tous faire pour mon support et en plus je puis avoir de l’ouvrage ici à Kingston je n’ai aucune idée de retourné dans le district de Québec à moins d’aller voir mon vieux père qui me desire [sic] pour très longtemps.

Le plus vieux de mes fils est agée [sic] de vingt ans et l’autre agée de seize ans tous les deux bien peinées et demande mon secours tous les jours.

Je crois avoir fait mon devoir ici dans cette institution pendant les huit ans je n’ai pas eut aucun rapport contre ma conduite.

Bien avec esperance [sic] je vous demande encore une fois s’il vous plaît ma liberté.

Votre humble servante

Marie Anne Houde

Le 9 mars 1929, le directeur de la prison de Kingston, John C. Ponsford, écrivit à Gallagher pour lui stipuler qu’une religieuse de l’hôpital Hôtel-Dieu était prête à offrir un emploi à Marie-Anne Houde si toutefois on acceptait de la libérer. Selon lui, Marie-Anne manifestait le souhait de ne pas retourner dans la région de Fortierville.

Le 30 octobre 1929, le ministre de la Justice reçut une autre missive de la meurtrière. Sans grande surprise, elle demandait encore à être pardonnée, en plus de mentionner qu’elle connaissait deux ou trois endroits à Kingston où elle pourrait travailler dès sa sortie. « Cher monsieur avec la bonne recommandation de Mlle Robinson et aussi de notre warden [directeur de pénitencier] et considérant ma bonne conduite pendant de si longues années que je serai pardonner [sic] et avec un grand merci encore une fois je saurai l’apprécié [sic]. Je suis votre humble servante. M. A. Houde ».

C’est avec la lettre du 16 septembre 1930 qu’apparaît un changement flagrant. Dans la partie supérieure du document, on a clairement inscrit à la dactylo que cette missive n’a pas été écrite de la main de Marie-Anne Houde. Bien que signée de son nom, un simple coup d’œil suffit à le constater. La question qu’on se pose toujours est de savoir si elle l’a fait écrire par quelqu’un ou si cette lettre est simplement fausse. Il nous est impossible de le savoir précisément, quoique si ce document a été conservé au dossier on peut imaginer que la première option soit la bonne. Dans ce cas, pourquoi Marie-Anne aurait-elle eu besoin d’une tierce personne pour rédiger ses lettres? Parce qu’elle avait enfin compris son manque de talent pour traduire le fond de sa pensée? Pour améliorer ses chances de libération? Ou tout simplement parce qu’une incapacité physique l’empêchait de manier la plume?

Les informations contenues dans cette lettre laissent croire que l’auteur ou l’auteure connaissait très bien le dossier, ou alors retranscrivait seulement ce que Houde lui dictait. Par exemple, on y répétait le faux argument selon lequel Télesphore avait été libéré pour le même crime. Rappelons-le, l’accusation n’était pas la même pour les deux. Elle a été condamnée pour meurtre, lui pour homicide involontaire.

Ce qui rend unique cette lettre c’est que, pour la toute première fois depuis l’arrestation, elle parlait de sa jeune victime. Voici la traduction intégrale :

Cher Monsieur,

Étant donné que j’aurai fait 10 ans le 30 septembre je désire vous soumettre humblement, monsieur, mon application pour une libération conditionnelle. Mon cas, qui a soulevé l’opinion publique contre moi et dont vous avez les détails en votre possession, en est un qui m’a causé une tristesse atroce. Mon cœur, en plus d’un sentiment d’impuissance, est rempli de désespoir. Il m’arrive de croire, monsieur, que, même si on a rien à reprocher ici à mon comportement, le cœur des hommes sera à jamais fermé à mes supplications. Mon mari a été condamné à partager la même peine d’emprisonnement que la mienne et il a été relâché après 5 ans. Il n’est jamais entré en contact avec moi et n’a jamais apporté une contribution pour les enfants. Ceux-ci ont été les vraies victimes dans cette affaire. Au moment de mon arrestation, j’étais sur le point de donner naissance. J’ai ensuite perdu mes deux petits, nés dans des circonstances si tragiques. Si l’enfant qui a été tué par ma main pouvait parler, elle vous dirait que j’ai pris plus soin d’elle que d’aucun autre de nos enfants. Je ne peux dire monsieur ce qui m’a poussée ou m’a possédée à faire ce que le monde a prouvé que j’ai fait. Je donnerais ma vie pour que cela ne soit jamais arrivé. Pendant dix longues années j’ai prié et j’ai sacrifié même les petites choses que j’aurais pu avoir ici qui auraient pu me rendre heureuse. Je l’ai fait afin de réparer. Mais, cette petite vie ne peut être rappelée. Monsieur, je ne pourrai jamais en faire plus afin de réparer ce que j’ai fait. Mon cœur sera brisé tant que je vivrai. Si vous avez de la pitié pour moi et si vous me donnez la chance que les miens m’ont retirée, je croirai les paroles de Dieu « un cœur brisé et repentant ne sera pas méprisé ». Je ne veux pas demander plus que ce que je mérite et pour lequel j’ai travaillé fort. Je place ma confiance et mon avenir entre vos mains, cher monsieur.

Si on sent une certaine évolution dans sa réflexion, nous sommes encore bien loin de l’expression d’un regret profond et sincère. Il est clair que la prisonnière H-600 n’assumait toujours pas son crime, en particulier par le fait qu’elle n’osait pas utiliser le nom de sa victime. Était-ce si difficile?

Travailler fort? Mais comment? Où sont les preuves et les arguments démontrant qu’elle a fait un travail de conscience?

Quant à cette « chance que les miens m’ont retirée », doit-on en déduire que sa famille l’avait finalement reniée? Si oui, que s’était-il produit au cours des dernières années? Selon le ton retrouvé dans ses premières lettres on imaginait plutôt le contraire. Les Tousignant de Ste-Sophie de Lévrard, entre autres, parlaient en sa faveur. Est-ce un revirement de situation qui expliquerait pourquoi Trefflé Houde, le père de la marâtre, avait fini par s’installer à Québec?

On sait que, plus tard, Télesphore a réintégré sa vie à Fortierville et qu’en 1951, lorsqu’il a tenté de bloquer la sortie du film Aurore l’enfant martyre, il avait l’appui de certains de ses enfants, sans qu’on sache toutefois lesquels. Si Télesphore a été « accepté » dans sa communauté, pourquoi pas Marie-Anne Houde? Y avait-il eu la rupture définitive tant attendue?

Quoi qu’il en soit, ses deux fils ne l’ont, semble-t-il, jamais laissé tomber. Quoique …  Nous y reviendrons.

En décembre 1930, ceux-ci se rendirent auprès de Joseph-Napoléon Francoeur, l’avocat qui avait défendu leur mère en 1920 et qui était maintenant devenu ministre du Travail à Québec, afin de faire une autre tentative de libération. Malheureusement pour eux, cette démarche ne fut d’aucun secours.

Le 28 janvier 1931, une autre lettre plutôt insignifiante ne nous apprend pas grand-chose. Puis le 19 mars 1931, un court mémo de l’Armée du Salut recommande sa libération.

Le 9 juin 1931, Me Francoeur écrivait à M. F. Gallagher du Service des Pardons pour lui signaler que « certaines personnes désirent obtenir sa libération ». Il semble tâter le terrain « avant d’apprendre les démarches à cette fin, nous désirons savoir si elles peuvent être couronnées de succès ». Le 17 juin, Gallagher lui répond que « cette cause va être remise à l’étude, sur réception des nouveaux rapports que nous avons demandés. Vos représentations sont soigneusement notées et recevront toute la meilleure considération possible. Dès qu’une décision sera prise, vous en serez dûment informé ».

Le 12 juin 1931, l’évaluation pénitentiaire permet d’établir que la conduite de Marie-Anne était considérée comme « very good ». Une certaine Mme Burleigh, qui habitait au 27 Livingtson Avenue à Kingston, lui promettait du travail dans l’éventualité de sa libération. On nota aussi que sa santé était bonne et le directeur Ponsford fut dans l’obligation d’écrire que l’emprisonnement ne nuisait pas à sa santé, un critère important pour considérer sa libération. Il ira jusqu’à souligner que son comportement était exemplaire depuis le début de son incarcération et qu’il la recommandait personnellement pour la clémence.

Tout ceci porta M. F. Gallagher à écrire, le 24 juin 1931, au cabinet d’avocats Francoeur, Larue et Lanctôt, que « pour faire suite à ma lettre du 17 juin au sujet de Madame Télesphore Gagnon, détenue au pénitencier de Kingston, je dois vous dire qu’après une étude approfondie de cette cause, il n’y a malheureusement aucune possibilité d’en arriver à une conclusion favorable. Les faits et circonstances de la cause, de même que les rapports reçus, ne permettent aucunement de recommander l’exercice de la clémence ».

Dès le lendemain, le bureau de Francoeur, Larue et Lanctôt accusait réception de la réponse tout en soulignant au passage que « nous notons ce que vous voulez bien nous dire ».

Le 22 octobre 1931, Marie-Anne Houde écrivit – encore par l’intermédiaire de la main d’une tierce personne – à Gallagher. Encore une fois, elle demandait à être libérée. Notons cependant qu’elle revenait pour l’une des rares fois sur son crime : « je ne veut [sic] pas dire que je ne suis pas coupable mais ce qui est arrivé je puis l’affirmer que pour moi était comme un rêve je voudrais pouvoir vous l’expliqué [sic] moi-même mais je ne le peut pas car seulement qu’une femme dans la position que j’était moi-même dans ce temps pour sait vous le dire ».

Elle était consciente de l’image que la population lui attribuait car « il me semble et je suis certaine que si j’avait [sic] été ce qu’ils m’ont peint que je n’aurait [sic] pas les rapports qu’ils peuvent vous donné [sic] ici et en plus j’appartiens aussi à une bonne famille et j’aie été élevée par une bonne mère comme vous-même et un bon père qui m’attend pour se fermer les yeux âgé de 86 ans et des enfants qu’ils ont certainement besoin de mon aide dans un temps si dûr [sic] ».

Il est intéressant de la voir se servir de la soi-disant bonne réputation de sa famille, alors qu’au procès son avocat avait justement tenté l’inverse. En effet, Me Francoeur avait essayé de faire une preuve de mauvaise réputation à certains membres de sa famille, comme s’il avait voulu démontrer les difficultés familiales entourant l’accusée et ainsi, peut-être, attirer la sympathie du jury. Cette stratégie n’avait cependant connu aucun succès.

Houde démontre son art pour la manipulation lorsqu’elle ajoute : « n’est-ce pas Mr Gallagher que si vous êtes père de famille qu’il est terriblement dûr [sic] pour une mère d’apprendre cette nouvelle et être incapable de leur venir en aide[?] ». Elle faisait ici allusion au fait que ses enfants étaient sans emploi. Est-ce à dire qu’ils avaient soudainement perdu tout revenu alors que dans une lettre antérieure on les décrivait comme autonomes financièrement?

Il est intéressant de la voir commenter l’opinion que le public entretenait à son égard, peut-être en raison de la pièce de théâtre qui se jouait sur les planches depuis 1921. À propos de ce qu’on pensait d’elle en dehors des murs, elle écrivait : « le publique [sic] a été bien sévère pour moi dans tous les manières mais peut être que Dieu leur demanderas plus que moi tous cela me fait souffrir davantage car ce que j’aie souffert depuis que je suis ici c’est-à-dire les épreuves du dehors je suis certaines qu’ils valent 20 ans de purgatoire et je ne puis pas dire autrement je ne me sens pas capable de faire beaucoup plus long et il me semble que si vous le vouliez mon temps pourrait être bien court ».

Quand elle parle de ce qu’elle a enduré et souffert en faisant référence aux nouvelles qu’elle recevait de l’extérieur, il se trouvera plusieurs lecteurs pour dire que, justement, c’est là l’un des buts de l’incarcération, c’est-à-dire de priver le ou la condamnée de sa liberté, de ce qu’elle pourrait jouir en temps normal. Tout cela dans le but de forcer la réflexion et, éventuellement, la réhabilitation. Certes, on peut remettre en doute ces méthodes carcérales et pénales, les débats se poursuivent à ce sujet, mais n’empêche que Marie-Anne prouvait encore une fois qu’elle ne comprenait rien au système. Plutôt que d’aider sa cause, elle s’enfonçait.

Bref, près de 12 ans après le crime, elle n’avait toujours rien compris. Rien à rien.

Le 7 décembre 1931, puisque les résultats s’étaient avérés négatifs pour sa libération, l’aumônier catholique de Kingston, W. J. Kingsley, écrivit une autre lettre en faveur de celle qu’il considérait comme sa « protégée »[2]. Encore une fois, les mêmes arguments : il souligne la libération du mari le 8 juillet 1925 pour sa complicité dans le même crime (j’ai déjà expliqué pourquoi cet argument est vide de sens), qu’elle ne gardait aucun souvenir du crime, qu’elle était enceinte à l’époque, et qu’elle avait eu un comportement exemplaire en prison. Bref!

Le 16 décembre, c’est un dénommé Maurice Dupré qui lui répondit, également en anglais, à l’effet qu’il ne croyait pas que ses arguments méritaient d’être soumis au Bureau des Pardons ou au gouverneur général. « Il en est que je suis très familier avec les détails de cette tragédie atroce qui, je peux vous l’assurer, reste très vive dans l’esprit de la vaste majorité des gens de la province de Québec. Les détails émanant des preuves au procès étaient simplement consternantes et, peu importe la sympathie que cette femme peut maintenant inspirer, les autorités ne doivent pas oublier elles-mêmes que la commutation de la sentence de mort de cette femme a suscité de violentes protestations […] ».

Si les « amis » de Marie-Anne Houde n’avaient pas encore compris pourquoi le ministère refusait de lui accorder la moindre attention, c’était le moment ou jamais de comprendre. Et Dupré de terminer sa lettre par cette phrase assassine : « en bref, je souhaite franchement vous assurer que je ne proposerai d’aucune façon de m’associer, sous les présentes conditions, avec aucun exercice de clémence à propos de cette femme ».

Dans un document daté de mars ou avril 1932, on note au sujet de son dossier : « a very bad case. No doubt ».

La prisonnière H-600 n’avait donc plus beaucoup d’espoir de revivre un jour en liberté, à moins que …

… à moins que la nature vienne jouer en sa faveur, ou en sa défaveur. Cela dépend du point de vu. Car, comme plusieurs le savent déjà, la marâtre n’a pas fini ses jours derrière les barreaux. Elle a réussi à retrouver sa liberté, mais à quel prix!


[1] I have learned a lesson here what will guide me throughout the rest of my life.

[2] « […] my protege, Madame Houde […] ».

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À la mémoire de Louise Fleury

Il y a certains crimes pourtant résolus qui font parfois l’objet d’une certaine attention.  Pourquoi?  Pour plusieurs raisons.  Il arrive que ce soit pour des motifs de cheminement personnel ou pour une quête de réponses.  Après tout, ces crimes nous ont modifié collectivement et individuellement, en plus d’avoir façonné notre système judiciaire.  Plus précisément, c’est aussi en étudiant les cas résolus que l’on apprend beaucoup.  Les gens demandent souvent à quoi bon revenir sur ces tristes événements.  Les cas résolus nous permettent de lire les déclarations statutaires des accusés, de lire leur procès et donc leur témoignage, de consulter leur rapport psychiatrique, de voir parfois comment ont-ils pu demander un appel à leur sentence et avec quels motifs.  Avec notre ère numérique, on peut maintenant aller chercher un maximum d’information en quelques clics et ensuite compiler ces données pour trouver des corrélations entre différentes victimes.  Résoudre un cas non-résolu est quelque chose de rare si on pense à sa finalité.  Mais si résoudre une affaire serait d’apporter des confirmations aux familles, de trouver une information qui permet à une soeur de poursuivre son parcours ou encore à une mère de voir la chronologie des faits du meurtre de sa fille exempt d’erreur plutôt que sur une humiliante couverture de journal sur laquelle figure son corps meurtri et nu, on serait donc en mesure d’en résoudre plusieurs.  Cela dépend dans quel angle on voit les choses.

Dans le cas de Louise Fleury, c’est moi-même qui ait approché la famille.  Le meurtrier, Raymond Baird, était un conjoint violent récidiviste.  Comme il a eu plusieurs offenses du même type à son plumitif pénal, je trouvais important d’étudier son parcours.  Louise, 31 ans, a été tuée durant son sommeil le 17 février 1990.  Baird lui a tiré dessus, pratiquement à bout portant, dans le front et dans le dos.  Le fils de Louise, Claude, âgé d’à peine 12 ans, a entendu les coups de feu et s’est sauvé que partiellement vêtu pour aller trouver son grand-père qui résidait sur la même rue.  En attendant les secours, le père de Louise s’est rendu à son logement et n’a pu que constater avec effroi la gravité de ses blessures.  Elle est décédée des suites d’un traumatisme crânio-cérébral et d’une lacération au poumon gauche.  Les prélèvements toxicologiques révèlent que Louise avait ni alcool, ni drogue dans son sang.  Quant à Baird, il avait fait une tentative de suicide en se tirant dans l’abdomen mais il a survécu, sa vie étant déclarée hors de danger le soir même.

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Je me rappelle bien de cet événement car il s’était produit en face de chez nous et Claude était dans la même classe que ma grande soeur.  Je ne le connaissais pas beaucoup.  Mais j’ai toujours eu souvenir de cet habile garçon qui sautait par-dessus des clôtures Frost à une seule main et qui avait ce parfait métissage qui nous rappelle que le partage des chromosomes dans le mélange ethnique a le don d’aller chercher le plus beau de chacun des parents…

Forcément, la vie de Claude venait de prendre un autre chemin.

Dans la feuille de route de Baird, on peut constater qu’il a eu des infractions au Code criminel de 1978 jusqu’à sa dernière, en 2006.  Au niveau des archives des journaux, on peut voir dans La Presse de mai 1973 que lui et deux acolytes avaient été épinglés dans une affaire de vol de 10 000$.  Baird avait alors 18 ans.  En 1981, sa conjointe de l’époque avait porté plainte contre lui.  S’ensuit alors quelques infractions criminelles au code de la route jusqu’au meurtre de Louise en 1990.   Il a plaidé coupable et serait resté en détention jusqu’en 2002.  En 2006, à St-Hubert, il a étranglé sa conjointe mais celle-ci s’en est heureusement sortie de peu.  Au procès découlant de cette odieuse tentative de meurtre, la famille de Louise s’était présentée au Palais de Justice de Longueuil.  En 2012, à l’âge de 57 ans, il est décédé alors qu’il était en détention au pénitencier de Cowansville.  L’enquête du coroner nous indique que ce matin là, il s’est effondré sous l’oeil témoin de quelques détenus et que l’autopsie a conclu à un arrêt cardiorespiratoire en raison d’une insuffisance cardiaque.

Pour ce qui est de l’enquête du coroner de Louise et de l’information médiatique concernant son meurtre, il y a quelques pendules à mettre à l’heure.  D’abord, peu d’articles relataient les bonnes informations.  On se trompe sur l’âge de Louise, sur les circonstances qui ont emmené Baird à tuer et on parle parfois de lui comme étant le père biologique de Claude alors que ce n’était pas le cas.  Même la notice nécrologique que nous offre l’établissement de Cowansville ne contient pas la bonne année quant aux événements.  Le plus troublant est certainement l’enquête du coroner de Louise.  On expose les faits lors de l’arrivée des secours et lorsqu’il est question de Claude, on l’appelle Monsieur Claude alors qu’il allait fêter ses 12 ans deux mois plus tard.  On dit alors qu’il a été appelé par Baird chez son grand-père et qu’il lui a dit avoir tué sa mère.  Il n’est aucunement mentionné que Claude a vécu le drame à l’intérieur du logement et que Baird l’a plutôt appelé de vive voix pour lui demander de venir l’aider.  C’était un enfant qui a tout vu et tout entendu.  Dans ce cas-ci, c’est une enquête qui s’est résolue rapidement mais autrement, ce document aurait pu rester longtemps d’une grande importance puisque les informations étant habituellement exactes peuvent être lues ultérieurement par des professionnels prenant le relais.  Ces erreurs, probablement involontaires, minimisent toutefois l’impact sur l’enfant puisqu’il y a un monde entre voir, entendre ainsi que courir pour sa vie et recevoir un appel tel que mentionné.

L’histoire de Louise Fleury a causé beaucoup de dommages autours d’elle.  J’avais 8 ans et je prenais conscience de cette noirceur extrême.  Ironiquement, je me rappelle que quelques jours plus tard, il faisait un temps magnifique dehors.  Le printemps s’amenait.  J’ai pensé à Claude.  Je me disais que ça devait être insoutenable pour lui de voir les gens continuer leur train de vie, sourire parce qu’il fait beau, parler de « belle journée pour étendre » à la Maisonnée au coin de Notre-Dame.  Je ne pense pas me tromper en pensant que lui, il était encore figé à la première étape de son long deuil.  Je me disais que la vie pouvait être arrogante pas rien qu’un peu avec ses beaux atours.

Louise, repose en paix.

Spécialement, même si on ne s’est pas connu, tu es une bonne partie de la raison pourquoi j’aide d’autres familles à investiguer.

Et Claude, repose en paix toi aussi.

 

Lire la suite « À la mémoire de Louise Fleury »

L’affaire Boudreau: les éléments manquants (partie 4)

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Le Soleil, 23 octobre 1953

J’ai constaté récemment que malgré l’épaisseur du dossier qui devait contenir le procès de la cause du meurtre d’Edgar Audet, il manquait plusieurs éléments.  Des éléments très importants.  Il manque les témoignages du procès ayant débuté le 20 octobre 1953.  Le dossier contient donc principalement l’enquête préliminaire et ses témoignages et plusieurs éléments du procès dont les subpoenas, les photos déposées en preuve et les documents officiels du verdict en date du 24 octobre 1953.  Avant 1980, il n’y avait pas de loi qui protégeait nos archives.  Il y a donc des dossiers qui ont disparu pour faire de la place.  Est-ce que c’est normal qu’une cause de cette envergure ait été jetée?  Je ne le sais pas.  J’ai donc contacté plusieurs centres d’archives.  Le dossier n’y est pas.  J’ai vérifié s’il se pouvait que des archives existent en lien avec les juges, sténographes ou autres personnes mêlées à cette cause, mais en vain.  Il me reste une demande en attente avec le Palais de Justice de New Carlisle mais je doute fort que je puisse goûter à cette chance.  En général, après 30 ans, les Palais de Justice transfèrent leurs dossiers aux archives nationales.  Pour rectifier le tir et apporter le plus d’exactitude possible à l’histoire, j’ai fait une recherche sur tous les articles de journaux ou autres publications ayant rapport avec le procès qui a eu lieu du 20 au 24 octobre 1953 à New Carlisle.  Ce sont des articles de journaux mais on va faire avec ça puisque c’est tout ce qu’il me reste pour le moment.

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La Presse, 4 août 1953

Avant d’embarquer dans le procès, j’aimerais revenir sur la semaine de l’arrestation de Tracy.  Un article paru dans La Presse du 4 août 1953 mérite une attention très spéciale.  On sait que l’histoire de la cavale est marquée d’irrégularités selon les informations des médias, des différents témoignages et surtout des rumeurs de la région.  Il y a une autre version.  Dans cet article, on dit que John Willett, cet ami de Tracy ayant voyagé avec lui jusqu’à Montréal après le meurtre, aurait raconté à un de ses proches parents ce que Tracy avait fait à New Richmond.  Ce « parent » étant justement un policier du Port de Montréal aurait alors immédiatement alerté le détective Arthur Normandeau.  On relate même que Willett aurait dit qu’Audet avait été attaqué afin de le terroriser pour l’empêcher de témoigner à un procès ultérieur.  Si on fait le lien avec l’arrestation à Montréal du soir du 25 juillet, on se rappelle que les policiers cherchaient un véhicule précis, de couleur verte, modèle de l’an 1953.  À qui donc appartenait cette voiture?  Ces jours-là, les journaux ne cessaient de clamer que l’affaire de New Richmond était en train de se résoudre, avec des détails au compte-goutte.  Certains articles du mois d’août ont même été jusqu’à affirmer que Tracy Boudreau avait été suivi à partir de Montréal.  Pourquoi donc l’arrêter à New Richmond?  Il voyageait apparemment sur le pouce, ce qui le rend donc facile à arrêter, d’autant plus qu’il était forcément considéré dangereux.  Il y a donc une zone très floue sur ce qui s’est passé à Montréal.  Dans son témoignage, John Willett a dit qu’il a quitté Boudreau à Montréal car il s’en allait à Petawawa en Ontario, où il aurait été ensuite appelé à se rendre à la police pour livrer sa version des faits.  Il aurait donc rapporté Boudreau à la police et celle-ci l’aurait gentiment laissé aller en Ontario?  En interrogatoire, on lui demande quand a-t-il vu Boudreau pour la dernière fois.  Il répond alors « À Québec, ensuite je ne l’ai plus revu ».  On passe ensuite à une autre question sans broncher.  Pourquoi Québec?  C’est quand même là qu’avait été détenu la première personne arrêtée sur Sainte-Catherine et aussi là qu’avait été emmené Tracy lors de son arrestation à New Richmond.  Willett était-il là aussi?  Et qui serait ce parent policier?  Les bottins Lovell des années 50 ne contenaient pas de numéros de téléphones, mais plutôt le nom, l’adresse et l’emploi qu’occupait le résident.  Drôle d’époque.  J’ai donc trouvé un Willett résidant sur la rue Chambord qui était à l’emploi de la Police.  Avec les mots-clés, je l’ai retracé dans les archives de journaux.  C’était un sergent-détective à Montréal qui fut d’abord dans les années 40 dans l’escouade Radio-Police.  C’était à l’époque le nouveau système moderne de transfert d’informations via les émissions radio entre le poste de police et les patrouilleurs.  Je l’ai trouvé aussi capitaine de la patrouille nocturne au début des années 60.  Toutefois, je ne m’étendrai pas plus longtemps sur cette piste puisque je n’ai pas réussi à établir de lien généalogique entre les deux, ce qui fait que cette information est très subjective.

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Extrait du témoignange de John Willett, BanQ Gaspé

Revenons maintenant au procès.  J’ai trouvé 19 article de journaux sur le sujet.  Dans le Soleil du 13 octobre 1953, on nous informe que Tracy a quitté la prison de Québec en compagnie de l’agent Martin Healey (le même qui a questionné à l’enquête coroner).  Dans le même petit encart, on dit que durant ce temps, Wilbert Coffin est également détenu dans la même institution.

Dans La Presse du 22 octobre, on apprend que le médecin légiste Dr Roussel ainsi que le Dr Gauvreau avaient été du même avis quant aux résultats de leurs observations.  Il est aussi écrit que Me Lucien Grenier s’était opposé aux photos de la dépouille de M. Audet mais que le juge Edge les auraient toutefois acceptées.  La Couronne aurait aussi laissé entendre vouloir questionner une trentaine de témoins.  C’est aussi dans cet article qu’on apprend que François, lorsqu’il a longuement été interrogé sur sa déclaration de départ concernant les deux hommes ayant commis le crime, aurait longuement hésité pour ensuite dire qu’il ne se rappelait pas avoir affirmé avoir vu deux personnes.

Toujours dans La Presse, cette fois le 24 octobre, on dit que Lionel Landry, le voisin chez qui François avait été demandé de l’aide, avait témoigné pour raconter que le petit s’était rendu chez lui en criant et en l’implorant de venir aider son père qui venait de se faire assommer par deux hommes à coups de barre.  Il aurait aussi rappelé la menace qu’ils auraient fait à l’endroit de François concernant les meurtres des chasseurs dans l’affaire Coffin.  On parle aussi des témoignages de Gertrude, la femme d’Edgar Audet et d’Ernest Cormier, celui qui avait donné des chèques pour des achats à la Coopérative.  Les deux auraient admis reconnaître les signatures des papiers mis en preuve.  Jacques Pardiac aurait dit n’avoir eu aucune visite qui « pensionnait » chez lui, en plus d’avoir été absent de la maison le soir du meurtre (Boudreau avait dit vouloir récupérer de l’argent d’un Fournier chez Pardiac).  Quant à Romuald Fournier et ses frères, il n’aurait jamais été question d’argent en rapport avec Tracy Boudreau.  Ils n’auraient jamais séjourné chez Jacques Pardiac non plus.

Dans le journal Le Soleil de Québec, on dit que la défense (Me Lucien Grenier) cherchait à contredire la version de François sur ses propos le soir du meurtre.

Dans le journal La Patrie du 24 octobre, on dit que Pearl MacKenzie avait affirmé avoir attendu une vingtaine de minutes sur la route nationale avant que Tracy lui demande de déguerpir au plus vite.  L’agent Eustache Sirois aurait aussi expliqué au début de l’audience que François avait identifié Boudreau parmi plusieurs individus.

Tracy photo préliminaire
Quebec Telegraph Chronicle, 18 août 1953

Le quotidien ayant le plus commenté l’affaire était le Quebec Chronicle Telegraph.  Le 22 octobre, ils rapportaient que François avait maintenu avoir vu un véhicule quitter la Coopérative.  Lorsqu’interrogé sur le soir du 23 juillet, il aurait balayé nerveusement la salle du regard avant de répondre ne pas se rappeler avoir dit à la Police Provinciale que deux hommes s’étaient présentés au magasin.  Le 24 octobre, un autre article relate qu’un témoin répondant au nom de Paul Cyr aurait dit avoir vendu une caisse de bière à Willett le soir du crime et Raymond Mercier avait dit avoir vu l’accusé en compagnie de Pearl MacKenzie entre 19h00 et 19h30 à l’hôtel New Richmond.  Le 26 octobre, on nous informe alors que selon l’agent Eustache Sirois, François aurait été nerveux lorsqu’il aurait témoigné la première fois.  Il aurait dit que François aurait mentionné soudainement y avoir vu qu’un seul assaillant la fois où il avait identifié Boudreau parmi d’autres hommes.

Finalement, on apprend dans le Allo Police du 1er novembre 1953 que les 12 jurés ont déclaré Tracy non-coupable de meurtre mais bien de « manslaughter » (meurtre sans intention de tuer).  Cet article informe aussi que Tracy aurait été appréhendé à Montréal et ensuite conduit à New Carlisle.  Erreur par manque d’informations?  Difficile de le savoir mais je note toutes les hypothèses.

Je vous reviens dans très peu de temps avec mes corrélations avec l’affaire Coffin, sur lesquelles je travaille déjà depuis un bon moment.

Freddy Pellerin, non coupable (3/3)

Le témoignage de Marie Bournival, épouse d’Omer Lacerte, a apporté un élément mystérieux au procès de Freddy Pellerin.

Depuis le premier article de cette série de trois, nous savons que Freddy Pellerin a été le principal et probablement le seul suspect ciblé par les enquêteurs. Au fait, qui était Freddy Pellerin?

Il est difficile de dresser un portrait détaillé, mais nous savons que Jules Freddy Pellerin est né à St-Étienne-des-Grès le 28 juillet 1907. Ses parents étaient Désiré Pellerin et Annie Milette. Son parrain se nommait Jules Milot et sa marraine Aldéa Pellerin. Le dossier retrouvé dans le fonds d’archives des procès expéditifs permet de décrire Freddy, au moment des événements de 1935, comme un jeune homme de 27 ans, célibataire, et catholique. Il habitait à Yamachiche depuis cinq mois. Il savait lire et écrire, et traînait des antécédents criminels pour « boisson ».

Récemment, il m’a été possible de faire un recoupement très intéressant. Pour cela, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse. En août 1926, après avoir sauvagement assassiné sa fille dans sa maison du 4e rang à St-Étienne-des-Grès, le septuagénaire Alexandre Lavallée est allé frapper à la porte de ses voisins vers minuit, faisant mine d’avoir retrouvé le corps ensanglanté de sa fille. Et devinez qui étaient ces voisins? La famille de Désiré Pellerin.

Au moment de ce crime, Freddy venait d’avoir 19 ans. Habitait-il encore avec ses parents? Si oui, il s’est probablement retrouvé aux premières loges de ce crime odieux puisque selon les journaux et ce qui a survécu du dossier judiciaire relatif à Lavallée, on comprend que Désiré Pellerin et sa femme se sont immédiatement déplacé chez leur voisin pour voir de leurs yeux la scène de crime. En fait, hormis Lavallée, ils ont été les premiers à découvrir l’horreur de cette scène. Si leur fils habitait encore avec eux, faudrait-il en déduire que Freddy a été marqué par cette scène horrible? Le côté scabreux du crime aurait-il pu le hanter jusqu’à l’inspirer pour commettre son propre crime 9 ans plus tard?

Rappelons-nous que dans les deux cas les victimes – Rose-Anna Lavallée et Arthur Boulanger – ont toutes deux été tuées par des coups portées à la tête par un objet contondant qui n’a jamais été retrouvé. Dans l’affaire Lavallée, on a brièvement parlé d’une barre de fer et pour Boulanger un quartier de bois. Mais là s’arrête la comparaison, car le meurtre de Rose-Anna était à caractère sexuel tandis que celui de Boulanger aurait eu le vol pour mobile. De plus, du sang retrouvé sur les vêtements de Lavallée, jumelé à son comportement étrange, aurait tendance à confirmer le verdict qui lui a ensuite coûté la vie sur l’échafaud. N’empêche que cette coïncidence, rendue publique pour la première fois, est plutôt étonnante.

Une recherche dans les journaux permet aussi de trouver quelques-unes des traces de Pellerin. Par exemple, dans Le Nouvelliste du 15 décembre 1931, on le retrouve à une « réunion d’amis » organisée à l’occasion de la visite de Mlles Auréa Bouchard et Délia Bouchard chez leur sœur Mme Wilfrid Lamy. Parmi la longue liste des invités que l’on dit être de St-Étienne, on remarque un Freddy Pellerin. L’article se termine ainsi : « tous se séparèrent à une heure assez avancée ».

Dans Le Nouvelliste du 7 novembre 1931, c’est un texte consacré aux funérailles d’Oliva Gélinas, veuve de Frédéric Boisvert, qui retient notre attention. Lors des funérailles de cette femme, qui eurent lieu le 26 octobre à St-Thomas de Caxton, on peut lire qu’elle laissait dans le deuil plusieurs descendants, dont un « Freddy Pellerin des Trois-Rivières, […] ».

Malheureusement, le dossier retrouvé dans les archives nationales de BAnQ-TR ne contient pas les transcriptions du procès, ce qui signifie que nous sommes incapables de réviser la cause dans ses moindres détails. Néanmoins, nous tenterons un léger survol à l’aide des journaux, une source envers laquelle j’essaie constamment d’être prudent.

Le procès de Pellerin s’est ouvert le 29 octobre 1935 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge H. A. Fortier. La Couronne était représentée par Me Philippe Bigué et Me Jean-Marie Bureau, deux anciens adversaires à l’époque de l’affaire Alexandre Lavallée et Andrew Day. Pour sa part, Pellerin était défendu par Me Gustave Poisson, assisté par le sénateur Charles Bourgeois et par Me Heaton.

L’échantillon de mousse de bois prélevé dans la mare de sang a été préservé dans le dossier judiciaire de BAnQ-TR.

Malgré le fait que cette affaire soit aujourd’hui méconnue, il semble qu’à cette époque elle ait attirée les foules. En effet, Le Nouvelliste soulignait que « cette cause soulève un intérêt considérable dans notre ville et la salle d’audience est trop petite pour contenir tous les curieux qui voudraient suivre cette cause. Un grand nombre de personnes ont guetté, hier, son arrivée au Palais de Justice ou son départ au commencement des séances »[1].

Avant même que ne débute la sélection des jurés, Me Poisson fit une requête afin de demander à ce que la défense puisse examiner les objets saisis dans la garde-robe de l’accusé le 20 septembre. Me Bigué s’y objecta et le juge lui donna raison. Ce dernier expliqua à la défense qu’elle pourrait jouir de cette permission une fois que les objets auront été déposés en preuve.

Il ne fallut qu’une heure pour choisir les douze jurés[2], après quoi on entendit sept premiers témoignages. Parmi les pièces à conviction déposées, on comptait les pantalons « maculés de sang qui furent identifiés par Mlle Cécile Castonguay comme ceux que portait Pellerin dans la veillée qui précéda le meurtre lorsqu’il vint chez Mme C. E. Girardin où elle travaille ».

Le Dr Langis est venu témoigner sur les détails entourant la découverte du corps le 18 septembre. Le chef de police Rosario Lemire et le détective provincial J. E. Gauthier racontèrent quant à eux l’arrestation de Pellerin. Puisqu’on n’a pas entendu ces deux hommes à l’enquête du coroner il aurait été intéressant d’avoir à notre disposition les transcriptions du procès pour connaître tous ces détails supplémentaires qui, finalement, resteront inconnus.

Il semble y avoir eu un intéressant duel entre Me Bigué et Me Poisson. Le premier, qui représentait la Couronne, aurait reproché au criminaliste de multiplier les motions et d’utiliser des tactiques dans le seul but d’étirer le procès. On apprit que le relevé topographique de la scène de crime n’a été réalisé que le 24 septembre sous les indications d’un certain Alphonse Lamy, qui désignait la position des meubles dans la cuisine. Celui-ci se fiait évidemment à sa mémoire des lieux enregistrée lors de la dernière visite qu’il avait faite à Boulanger, quelques heures avant le crime.

Le Dr Langis serait retourné chez lui après la découverte du corps pour téléphoner au coroner Tétreault à Trois-Rivières, et c’est ce dernier qui lui avait demandé de retourner rapidement sur la scène pour verrouiller les portes. Autre raison pour laquelle il aurait été pertinent d’avoir les transcriptions du procès, car certains éléments nouveaux apparurent uniquement devant le juge Fortier. Par exemple, « le Dr Langis expliqua que Boulanger tenait un petit restaurant mais que c’était un fait notoire qu’il vivait surtout du produit de la vente de liqueurs alcooliques. Ces paroles devaient d’ailleurs être confirmées par le chef Rosario Lemire et le détective Gauthier qui déclarèrent avoir trouvé des spiritueux cachés dans le hangar en dessous d’une corde de bois, sous le plancher de l’écurie et sur le sommet des fenêtres dans la cuisine »[3].

Autre cliché du corps d’Arthur Boulanger, 51 ans, tel qu’il a été retrouvé en 1935.

C’est Albert Plouffe, chef de l’information au quotidien Le Nouvelliste, qui a pris les photos du cadavre qui nous sont parvenus aujourd’hui via les archives. « Il se trouvait là lorsque le Dr Fontaine vint faire l’autopsie et c’est alors qu’il prit les deux photographies du cadavre qui ont servi à faire des agrandissements qui ont été produits devant la cour ». Est-ce à dire que ni la police ni le laboratoire de l’Institut médico-légal ne possédait toujours aucun protocole en ce qui concernait le fait d’immortaliser les scènes de crime sur pellicule?  Pourtant, on sait aujourd’hui à quel point les photos de scène de crime peuvent devenir des outils essentiels pour reconstituer les faits entourant un crime.

On apprit aussi que c’est le détective Gauthier qui avait été chargé de l’enquête dès la découverte du corps. Gauthier s’était rendu à Yamachiche en compagnie des détectives Duchesnay et Galibois, ainsi que du capitaine Roussin. C’est le Dr Langis qui lui avait ensuite remis les clés de la maison de Boulanger. C’est alors qu’on arrive à comprendre ce que contient l’échantillon qui a été conservé dans le dossier archivé à BAnQ-TR. « Le détective Gauthier identifia la mousse du bois produite devant la cour comme celle qui était sur la mare de sang pour un des fragments. L’autre fut pris par lui-même sur un morceau de bois dans le hangar ».

Bref, par cette technique on tentait de relier le crime avec une éventuelle arme du crime, en l’occurrence un quartier de bois trouvé dans le hangar. Est-ce que cela correspondait? L’article du Le Nouvelliste ne nous permet pas de le savoir.

Le chef Rosario Lemire a raconté comment, le 20 septembre, il s’était rendu à la mine de C. E. Girardin à Almaville, où travaillait Pellerin, afin de procéder à son arrestation. Pellerin avait alors dans ses poches 2.05$. Le détective s’était ensuite rendu chez Mme Arthur Milette pour se rendre dans la chambre de Pellerin et y saisir ses vêtements : un habit bleu marin rayé de blanc, une chemise et un chapeau gris. Quand il demanda à Pellerin si c’était bien les habits qu’il portait le lundi soir, Freddy aurait répondu : « oui, mais ce n’est pas la chemise que je portais ».

Le détective Gauthier aurait ensuite été le premier à constater la présence d’une tache de sang sur le bas du pantalon. Lemire s’était aussitôt rendu au bureau du Dr Fontaine à Québec pour lui remettre les vêtements.

Le jeune André Gendron dira avoir vu Pellerin chez son oncle environ un mois plus tôt alors que Boulanger avait refusé de lui vendre de la boisson en disant : « sacre ton camp, je la paie cette boisson-là ».

Mme C. E. Girardin avait vu Pellerin à deux reprises au soir du 16 septembre. La première fois, il était venu avec Roland Milette, Josaphat Milette, Ludovic Milot et un nommé Samson vers 20h00. Une trentaine de minutes plus tard, il revenait mais encore une fois on avait refusé de lui prêter de l’argent. Parmi les autres détails importants, Mme Girardin aurait été éveillé à trois reprises en une trentaine de minutes par les aboiements de son chien. « Elle se rendit à sa fenêtre et vit chaque fois un homme qui lui sembla le même, un homme de taille plutôt petite, habillé d’un habit foncé et d’un chapeau pâle, qui s’en allait sur la rue dans la direction de la maison de Boulanger ».

Cette description physique correspondait-elle à celle de Pellerin? On l’ignore.

Cécile Castonguay, la jeune servante des Girardin, se rappelait surtout que lors de sa première visite Pellerin portait justement un habit bleu marin rayé de blanc et un chapeau gris pâle.

Heureusement, le plan du village nous permet de jeter un œil à cette distance qu’il y avait entre les résidences de Girardin et de Boulanger.

Selon La Presse du 2 novembre 1935, la Couronne s’est investi à démontrer les dépenses faites par Pellerin au lendemain du meurtre, afin de prouver indirectement qu’il avait bien pris l’argent dans les poches de la victime. Alors qu’il était sans le sou la veille, il avait prêté une piastre à Henri Bourassa, payé 2.25$ à Josaphat Milette et Charles Milot, et dépensé 3$ pour des bouteilles de whiskey.

La défense fit entendre sept témoins, dont Yvonne Milette, qui avait pressé les pantalons de Pellerin au matin du 17 septembre avant son départ pour l’exposition de Saint-Barnabé. Étonnamment, elle dira n’y avoir vu aucune trace de sang. Quant à elle, Mme Arthur Milette a déclaré que Pellerin était rentré se coucher vers 23h00 au soir du 16 septembre.

Josaphat Milette dira qu’au matin du 17 septembre Pellerin avait l’air de quelqu’un qui avait plutôt bien dormi. Toutefois, rappelons ici que Milette s’était levé et avait quitté avant lui. Pour faire une telle affirmation, il devait certainement se baser sur l’allure que Pellerin avait eue plus tard dans la journée, à Saint-Barnabé.

L’élément le plus intéressant présenté par la défense vint probablement par la bouche de Mme Adonias Lacerte et de Mme Omer Milette, des voisines de Boulanger. « Environ trois semaines avant son assassinat, elles ont eu connaissance que Boulanger reçut la visite d’un étranger avec qui il se querella. L’étranger qui portait un habit pâle et était venu en automobile demanda à Boulanger de lui payer de l’argent qu’il lui devait et partit en lui disant « qu’il lui casserait la gueule » »[4].

Cette carte nous permet de situer la résidence de Girardin par rapport à celle de la victime, Arthur Boulanger.

Boulanger a-t-il été assassiné par un tueur qui n’a jamais été identifié? Ce doute a-t-il suffit à influencer les jurés?

Ce n’était pas tout, car La Presse ajouta ceci : « dans la soirée du 16, vers 9h p.m., Mme Lacerte eut affaire à sortir sur sa galerie et elle vit un homme dans le chemin près d’un bosquet de broussailles. Croyant avoir reconnu un de ses voisins, elle cria son nom mais ne reçut pas de réponse. C’était un homme de taille moyenne qui lui sembla porter un chapeau pâle ».

Il semble que les jurés ne se sont jamais laissé convaincre de la culpabilité de Freddy Pellerin. Au bout du compte, ils délibérèrent durant 35 minutes avant de rendre un verdict d’acquittement qui a été reçu par des applaudissements. Le 4 novembre, Le Nouvelliste souligna qu’il s’agissait d’une « brillante victoire pour ses deux jeunes procureurs, Mes Gustave Poisson et Hamilton Heaton ». Me Poisson était avocat depuis seulement 3 ans, tandis que Me Heaton était installé à Trois-Rivières depuis un mois seulement. Ayant obtenu une bourse pour se perfectionner à Oxford, il commençait à peine à pratiquer le droit. Les deux avocats avaient accepté de défendre Pellerin environ cinq jours avant le début des assises criminelles, ce qui les avait obligé à mettre les bouchées double, aussi bien de jour et de nuit.

Le Nouvelliste souligna que Pellerin était resté froid tout au long du procès, « sans montrer la moindre appréhension a reçu son verdict d’acquittement de la même façon. Lorsque Me Gustave Poisson eut demandé sa mise en liberté, Pellerin quitta le banc des accusés au milieu des applaudissements de la foule et il se rendit immédiatement serrer la main de ses avocats pour les remercier et les féliciter ».

D’après les heures estimées par la Couronne, il existait un vide d’une dizaine de minutes au cours desquelles Pellerin aurait dû franchir à pied les deux milles entre la résidence de la victime et celle d’Arthur Milette à Grande Rivière pour être physiquement capable de commettre le meurtre.

Évidemment, plusieurs questions restent sans réponse. Ces heures sont-elles fidèles à la réalité? Pourquoi la présence de sang sur les pantalons prouvée par les analyses du Dr Fontaine n’ont pas su convaincre les jurés?

Le 6 décembre 1951, c’est dans la paroisse de Saint-Dominique à Québec que Freddy Pellerin épousait Anne-Marie Myrand, fille de Mederic Myrand et de Marie Ida Bédard. S’installait-il dans la Vieille Capitale pour tenter de se faire oublier?

En dépit des nombreuses questions qui continueront de hanter ce dossier, il nous faut respecter le verdict rendu par le jury. Pellerin a été déclaré innocent et il avait droit à son retour à une vie normale.

Anne-Marie, son épouse, s’est éteinte le 16 mai 1979 à Ste-Foy. Pellerin lui survivra durant une dizaine d’années. Il est mort à Ste-Foy le 26 septembre 1989.


[1] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[2] Les douze jurés au procès de Freddy Pellerin étaient : Arthur Lacombe, de Shawinigan; Gédéon Carignan, de Bécancour; Jacques Blais, de Pointe-du-Lac; Donat Baillargeon, de Saint-Célestin; Sandy Lefebvre, de Saint-Théophile du Lac; Alcide Minville, de Pointe-du-Lac; Jean-Baptiste Tessier, de Saint-Narcisse; François Charrette, de Trois-Rivières; Pierre Desruisseaux, de Nicolet; Napoléon Boulanger, d’Almaville; Édouard Doucet, de Saint-Wenceslas; et Louis Laurent du Cap-de-la-Madeleine. Deux jurés furent exemptés seulement. Le premier, Edmond Bourassa, tombé subitement malade. Le second était Médéric Béliveau de Shawinigan.

[3] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[4] La Presse, 2 novembre 1935.

Freddy Pellerin, non coupable (2/3)

Autre cliché de l’intérieur du logement d’Arthur Boulanger, dont le meurtre n’a jamais été résolu.

Après que le Dr Rosario Fontaine eut livré les résultats de son autopsie, le coroner Adélard Tétreault appela le témoin suivant. Cécile Castonguay, une jeune fille de 19 ans, habitait à Yamachiche et travaillait comme servante chez Charles Édouard Girardin.

  • Le soir du 16 septembre, lui demanda le Dr Tétreault, est-ce que vous avez vu un homme, est-ce que quelqu’un s’est présenté chez monsieur Girardin?
  • Bien, il y en a pas rien qu’un, mais plusieurs se sont présentés.
  • Voulez-vous dire qui?
  • Il y avait un monsieur Samson, et deux messieurs Milette, leurs noms je ne les connais pas. Je les connais par leur nom de famille. Et puis monsieur Milot, après ils sont revenus, il y avait à ma connaissance monsieur Vaillancourt et monsieur Pellerin.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance de leur conversation?
  • Oui.
  • Ils sont venus pour voir monsieur Girardin?
  • Monsieur Pellerin a demandé si monsieur Charles Denis Girardin était présent. Il était pas revenu encore.
  • Alors, est-ce qu’il est reparti après?
  • Oui, il a pas été bien, bien longtemps. Il a été 20 minutes. Ils sont revenus.
  • Monsieur Pellerin, comment était-il habillé?
  • Il avait un habit foncé, rayé. Je ne peux pas dire au juste si c’était bleu ou gris foncé. Je ne peux pas dire la couleur au juste, je sais qu’il était rayé, des petites barres fines.
  • Est-ce qu’il avait un chapeau?
  • Oui, gris.
  • Alors, ensuite, vous avez plus revu ces gens-là, ou plutôt sont-ils retournés, à votre connaissance?
  • Ils sont revenus, ils sont pas revenus à ma connaissance, parce que je me suis couchée, mais on m’a dit …

Le coroner Tétreault connaissait bien son métier, car il s’arrêta sur cette réponse. Il savait trop bien que si Cécile continuait de raconter ce qu’on lui avait dit cela aurait été du ouï-dire. Néanmoins, on lui laissa préciser l’heure de cette visite : 20h00.

Peu après, ce fut à Me Philippe Bigué d’interroger la jeune fille.

  • Au cours de la conversation que vous avez entendue, avez-vous remarqué quelque chose de particulier dans la conversation de Pellerin?
  • Bien non, j’ai pas remarqué grand-chose.
  • A-t-il demandé quelque chose à ceux qui l’accompagnaient?
  • Ils parlaient comme ça. Pour dire que j’ai porté bien, bien attention à sa conversation à lui, je sais qu’il a parlé un peu. C’était le soir de la convention[1] et ils parlaient de ça eux autres.
  • A-t-il parlé du lendemain, qu’est-ce qu’il y avait le lendemain?
  • Je le sais pas, il en a pas parlé.
  • A-t-il parlé de l’exposition de Saint-Barnabé qui avait lieu le lendemain?
  • Entre eux autres, j’en ai pas eu connaissance.
  • A-t-il été question d’argent?
  • Pour moi, je ne peux pas dire. À [ma] connaissance, non.

Freddy Pellerin, qui assistait malgré lui aux témoignages rendus devant le coroner, était défendu par Me Léopold Pinsonneault. Ce fut à ce dernier de soumettre quelques questions à Cécile.

  • À quelle heure est arrivé Pellerin chez vous?
  • Huit heures [20h00].
  • À quelle heure est-il parti?
  • Vers huit heures et vingt. Je ne peux pas dire au juste, à peu près.
  • Qu’est-ce qui vous a porté à remarquer l’heure de son arrivée et départ?
  • Parce que je me suis couchée à 20h30 et ça faisait à peu près 10 minutes qu’il était parti, moi je me suis couchée à 20h30.

Le témoin suivant était Roland Milette, 16 ans. Lui aussi habitait à Yamachiche. Milette confirma s’être rendu à Trois-Rivières le 16 septembre, jour de la convention du parti Libéral, en compagnie de Freddy Pellerin et de Josephat Milette. Les trois amis étaient partis de Grande Rivières avec un camion appartenant à Edgar Vaillancourt. Roland jura que Pellerin avait passé l’après-midi avec eux dans la ville de Laviolette. Ils étaient revenus à Yamachiche vers 18h00 alors qu’il faisait encore clair.

  • En arrivant à Yamachiche, qu’est-ce que vous avez fait?
  • On a débarqué à l’hôtel Paquin.
  • Vous étiez toujours avec les deux mêmes compagnons?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai été chez Eugène Maillette, au garage, là. De là, on a parti pour aller chez monsieur Charles Girardin.
  • Là, pourquoi êtes-vous allé là?
  • Moi, j’ai pas rentré là, rien que Josephat Milette et Pellerin qui sont rentrés.
  • Vous ont-ils dit pourquoi ils entraient?
  • Non, ils n’ont rien dit.
  • Quand ils sont sortis non plus?
  • Non.
  • Pendant que vous étiez là, avez-vous attendu à la porte?
  • Oui, j’ai attendu aura le porteau [?].
  • Vous aviez votre cheval dans le temps?
  • Non.
  • Vous, vous êtes resté dehors, et il vous a rien dit, il a dit : « je vais arrêter ici »?
  • Oui.
  • Il est ressorti?
  • Oui, moi et Josephat on a parti, on a été atteler, lui a resté là.
  • Avec monsieur Girardin?
  • J’ai pas rentré, moi.
  • Il vous a pas dit pourquoi il avait été chez Girardin?
  • Non.
  • Ensuite, vous êtes allé atteler le cheval et quand vous êtes revenu vous avez pris Pellerin où?
  • Là, chez monsieur Girardin.
  • Vous êtes allé où ensuite?
  • On s’est en allé droit chez Arthur Milette.
  • Vous êtes resté ensemble?
  • Oui.
  • Tout le temps?
  • Je restais à coucher là, moi.
  • Les trois?
  • Non, moi.
  • Les autres?
  • Freddy a resté au village une secousse.
  • Vous vous êtes couché à quelle heure, vous?
  • À 22h30 j’étais couché. On était couché.
  • Monsieur Pellerin couchait chez vous?
  • Non, moi j’ai été couché chez Arthur Milette.
  • Lui, est-ce qu’il est allé coucher avec vous, Pellerin, ce soir-là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Est-ce qu’il faisait clair quand il est arrivé?
  • J’ai pas regardé.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Vous êtes-vous ouvert les yeux quand il s’est couché avec vous?
  • Non.
  • Vous en avez pas eu connaissance du tout?
  • Non.
  • Vous avez pas été éveillé par lui quand il s’est couché?
  • Du tout.
  • Il vous a pas éveillé du tout?
  • Non.
  • Le lendemain, vous lui avez parlé?
  • Oui.
  • Il est parti de bonne heure?
  • J’ai parti vers les 6h00 de là.
  • Lui?
  • Quand j’ai parti, il était couché.
  • Vous vous êtes couché à 22h30 et il était pas rentré?
  • Non.
  • À 22h30 d’Yamachiche?
  • Oui.
  • Et vous avez pas eu connaissance du tout quand il est entré, rien de ça?
  • Non.

Les questions du procureur Philippe Bigué permirent ensuite de comprendre que Roland n’avait pas l’habitude de dormir à Grande Rivières chez Arthur Milette, mais que Pellerin oui. Le jeune Roland dira être arrivé à cet endroit vers 21h00 ou 21h15.

  • Quelle était la dernière maison où vous étiez entré avant de partir pour la Grande Rivière, à Yamachiche, la dernière place que vous aviez été?, questionna Me Bigué.
  • Chez Charles Girardin, on a arrêté là en passant.
  • C’est le maire, ça?
  • Oui.
  • Étiez-vous tous les trois, Josephat Milette, Freddy Pellerin et vous?
  • On l’a pris là quand on a monté.
  • Est-ce que c’était lui qui vous a dit de le prendre là?
  • Oui.
  • Vous étiez tous les trois en voiture, dans un buggy?
  • Un chariot.
  • À quelle occasion Freddy Pellerin vous a-t-il laissé pour aller chez Girardin? Qui conduisait le cheval?
  • C’était Josephat Milette.
  • Alors, je comprends qu’on a dû lui dire d’arrêter, quelque chose comme ça, pour arrêter, qu’il voulait arrêter chez Girardin?
  • Oui.
  • Pourquoi a-t-il dit d’arrêter chez Girardin?
  • Il a dit de le prendre là, qu’il entrait là.
  • Vous l’avez arrêté là, mais est-ce qu’il ne vous a pas dit pourquoi, quelle affaire il avait chez Girardin?
  • Non.
  • Vous l’avez laissé là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure?
  • On l’a laissé à peu près cinq minutes.

Il semble que ce que le procureur souhaitait entendre de la bouche du témoin était une heure précise et surtout le motif de cet arrêt chez Girardin. Me Bigué devait déjà en avoir une bonne idée, à savoir que Pellerin avait demandé à emprunter de l’argent ce soir-là parce qu’il n’avait plus un sou en poche. Qu’à cela ne tienne, il finirait par obtenir ce détail de la part d’un autre témoin.

  • Quand il est remonté avec vous autres êtes-vous parti directement par la Grande Rivière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez dit en embarquant?
  • J’ai pas compris ce qu’il a parlé en embarquant.
  • Il ne vous a pas dit ce qu’il était allé faire?
  • Non.
  • Êtes-vous débarqué, vous?
  • Non.
  • Lui, ensuite, a-t-il débarqué?
  • Quand on a eu un bout de fait il a débarqué.
  • Pour venir au village?
  • Oui.
  • Où étiez-vous quand Freddy Pellerin a débarqué?
  • Sur la grande route.
  • Sur la route nationale?
  • Oui.
  • Comment est-ce venu ça? Il a dû encore demandé pour débarquer, il a pas sauté en bas quand le cheval marchait?
  • Non, il a fait arrêter.
  • Qu’est-ce qu’il a dit?
  • Je le sais pas.
  • Étiez-vous tous les trois sur le même siège?
  • Non, j’étais en arrière.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Josephat et Pellerin. Moi, j’étais debout en arrière.
  • Appuyé sur les deux d’en avant?
  • Oui.
  • Quand il a débarqué lui, il a dû dire quelque chose?
  • S’il a dit quelque chose il a rien dit à moi.
  • Vous étiez collés tous les trois ensembles, si vous étiez debout en arrière?
  • J’étais debout, comme je suis ici, moi.
  • Le siège était en avant?
  • Oui.
  • Vous étiez pris après le siège pour pas tomber?
  • Oui.
  • Comment ça se fait qu’il y avait rien qu’un siège?
  • Oui.
  • Pellerin était en avant, qu’est-ce qu’il a dit?
  • Il a dit d’arrêter.
  • Pourquoi?
  • Il a pas dit pourquoi.
  • Est-ce que ça se trouvait bien loin du village?
  • Aura [près de] l’hôtel Bellevue.
  • Dans le village?
  • Oui.
  • L’avez-vous attendu là?
  • Non, on a continué.
  • Ça se trouvait devant la maison de qui?
  • L’hôtel Lesieur.
  • Vous l’avez arrêté, vous l’avez laissé là et vous êtes partis?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit : « je retournerai coucher chez vous »?, demanda le coroner Tétreault.
  • Oui, il a dit qu’il était pour venir coucher.
  • Vous a-t-il dit : « attendez-moi pas je vais rentrer tard »?
  • Non.
  • Quand il est arrivé, vous l’avez pas entendu arriver du tout?
  • Non.

Que ce soit attribuable aux réponses du témoin ou à l’imprécision du sténographe, ce témoignage nous laisse sur notre appétit. Vraisemblablement, on perçoit un possible manque de fiabilité de la part du témoin lorsque Me Pinsonneault, défenseur de Pellerin, lui demande à nouveau combien de temps Freddy était demeuré chez Girardin. La réponse sera immédiatement suivie d’une dernière question de Me Bigué qui suscitera une réponse que nous devons retenir.

  • À votre connaissance, fit Me Pinsonneault, combien de temps Pellerin est-il resté chez Girardin quand vous l’avez attendu?
  • Quand on l’a attendu là, ça je le sais pas.
  • Vous avez pas dit cinq minutes?, lui rappela Me Bigué.
  • Oui, à peu près.

Roland Milette affirmait ne pas savoir avant d’admettre une période de 5 minutes. Cécile avait plutôt parlé d’une vingtaine de minutes. Que doit-on tirer de cette contradiction?

Mare de sang autour de laquelle on aperçoit les gouttelettes mentionnées par le Dr Rosario Fontaine, expert légiste.

Il semble que Roland Milette soit devenu militaire peu de temps après les événements de Yamachiche. On le retrouve en 1945 lorsqu’il a épousé Lucia Côté dans la région de Rimouski.

Le témoin suivant fut Charles Denis Girardin, un contracteur de Yamachiche âgé de 26 ans. Le coroner espérait obtenir une version plus explicite des faits.

  • Le lundi le 16 septembre dans l’après-midi, est-ce que vous étiez à Yamachiche?, l’interrogea le Dr Tétreault.
  • Dans l’après-midi, je suis allé à Trois-Rivières.
  • À la convention?
  • Oui, monsieur.
  • Vous êtes allé là comment?
  • En machine.
  • Avec?
  • Un ami.
  • Un monsieur?
  • Une jeune fille[2].
  • Et vous êtes revenu à quelle heure, à l’heure de Yamachiche?
  • Environ 20h30, je crois.
  • Vous êtes allé chez vous?
  • Je suis rentré chez nous.
  • En rentrant, est-ce que votre mère vous a dit que quelqu’un était venu pour vous voir?
  • Non, je ne me rappelle pas du tout.
  • Vous êtes rentré chez vous?
  • Oui, j’ai pris mon journal pour commencer à lire.
  • Votre mère ne vous a pas dit que quelqu’un était allé pour vous voir?
  • Je ne me rappelle pas.
  • Comme ça, il a pas été question que personne était allée vous voir?
  • Quand je suis arrivé à la maison, quelque temps après, monsieur Freddy Pellerin est arrivé chez nous, me demandant de lui prêter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé, le lendemain matin. Il était environ 21h00 du soir, ça fait que j’ai dit, vu qu’il ne travaillait pas pour moi, j’ai dit que j’avais pas d’argent à lui prêter, plus ou moins pour me débarrasser de lui. J’ai dit : « mon père va arriver dans une heure ou deux heures d’ici, attends, peut-être qu’il t’en prêtera, lui. Maintenant, quand il est entré à la maison il était seul, il a été environ cinq minutes. Il était en boisson. Il était pas saoul. Maintenant, j’ai rien remarqué d’autre chose.
  • Évidemment, on vous demande ce que vous savez, pas plus. Il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui, en disant qu’il me remettrait ça quand il travaillerait pour moi, qu’il me remettrait ça sur son salaire.

Questionné par Me Bigué, Girardin croyait avoir reconnu l’un des compagnons de Pellerin comme étant Josephat Milette, resté dans la voiture. Il spécifia cependant ne pas en être absolument certain.

  • Quand il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à Saint-Barnabé, vous a-t-il dit autre chose au sujet de ses moyens, s’il avait ou n’avait pas d’argent, ou s’il était cassé?
  • Il m’a dit qu’il avait pas d’argent, et qu’il venait emprunter 5$ pour aller à l’exposition. J’ai dit que je ne tenais pas à lui prêter.

Me Léopold Pinsonneault se réserva quelques questions.

  • Est-ce qu’il ne devait pas commencer à travailler pour vous?
  • Il était supposé, j’attendais des contrats, il était supposé. Si j’avais eu le contrat, il aurait eu commencé à travailler pour moi. Ils sont venus le chercher …
  • Comme question de fait, le mercredi, le surlendemain, il a commencé pour vous?
  • J’ai été le chercher chez eux le mercredi pour venir travailler là-bas. Il était couché dans le temps. Il s’est montré en haut par le châssis, il a répondu que oui. Il s’est habillé, ça lui a pris cinq minutes. Il s’est habillé et je l’ai embarqué avec moi.

C’est l’intervention du coroner qui permit ensuite de comprendre qu’après les événements, Girardin avait amené Pellerin pour travailler à sa mine située à Almaville, près de Shawinigan. C’est là que les enquêteurs étaient venus cueillir Pellerin.

  • Vous passez par Trois-Rivières pour aller à la mine?
  • Oui, c’est-à-dire, moi j’avais affaire chez J. B. Loranger pour aller chercher des creens [?]. Ils sont partis deux pour aller à la taverne, quand j’ai eu fini j’ai remarqué qu’il manquait des hommes. J’ai pensé qu’il pouvait être rendu à la taverne, je me suis rendu là.
  • À quelle taverne?
  • Commercial, au coin près du marché.
  • À l’Hôtel Saint-Maurice?
  • Oui.
  • Vous êtes entré dans la taverne?
  • J’ai envoyé Philippe Vaillancourt pour les chercher. J’avais peur qu’ils prennent trop de temps, et j’y suis allé moi-même.
  • Il était assis?
  • Quand j’ai rentré dans la taverne, il sortait.
  • Est-ce qu’il avait pris quelque chose?
  • C’est évident qu’il allait là pour ça, j’ai pas vu, mais c’est évident qu’il allait là pour en boire.

Le témoin suivant fut Ludovic Milot, un journalier de 29 ans qui habitait à Yamachiche. Lui aussi avait vu Pellerin chez Girardin dans la soirée du 16 septembre vers 20h00. Ce soir-là, tout ce que Pellerin lui aurait demandé c’est de savoir quand il prévoyait retourner dans le bois.

Le jour de l’exposition, il l’avait revu au cours de la matinée, où Pellerin lui avait offert à boire. D’ailleurs, c’est Pellerin qui avait payé les deux bières. En plus de dire à Milot qu’il avait remboursé 1$ à un nommé Bourassa, il avait aussi acheté une bouteille de whiskey à 1$.

  • Il était habillé comment cette journée-là?, lui demanda Me Bigué.
  • Je ne peux pas dire l’habit, je sais qu’il avait un chapeau gris, il était habillé en bleu marin, un bleu rayé.
  • Là, vous avez été trois quarts d’heures avec lui?
  • Environ ça.
  • Après avoir été acheté cette bouteille de boisson-là, l’avez-vous laissé?
  • J’ai jasé quelques minutes avec et j’ai retourné faire le tour de l’exposition.
  • Vous l’avez vu quand?
  • Le soir. Pour le soir, il a pas été question de rien. Ensuite, je l’ai revu mercredi quand on est monté travailler ensemble, le 18.
  • Le jeudi?
  • On a travaillé ensemble là-bas.
  • Le jeudi, il vous a jamais donné d’argent?
  • J’ai changé de casque avec, il m’a donné 15¢ de retour.
  • C’est quand ça?
  • Jeudi.
  • Ensuite, c’est tout ce que vous savez?
  • Oui.
  • Il vous a pas parlé de rien à part ça?
  • Non.
  • Une fois rendu à la mine, là, qui est-ce qu’il y avait le soir que vous êtes arrivé, le soir de votre arrivée?
  • Moi, lui Freddy, Berthiaume.
  • Vous êtes-vous entretenu sur le meurtre qu’il [y] avait eu à Yamachiche?
  • Quand on l’a su, le jeudi soir là-bas.
  • Vous en avez parlé?
  • Oui, tous ensembles. Quand il arrive quelque chose dans notre place on en parle.
  • Freddy Pellerin qu’est-ce qu’il a dit à ce sujet-là?
  • On l’a pas remarqué, je peux pas dire s’il a parlé ou non.
  • Était-il bien ou pas bien ce soir-là?
  • On m’a dit qu’il était malade, il a pris une ponce, il a dit qu’il avait le rhume, qu’il avait la grippe.
  • À quel moment a-t-il demandé ça une ponce, est-ce une ponce de boisson?
  • Non, une ponce de gingembre, parce que de la boisson on en avait pas là-bas.
  • Étiez-vous à parler de ça quand il a demandé sa ponce?
  • On en a parlé durant la veillée, on a parlé de ça.

Le témoin suivant fut Lucien Ricard, un cultivateur de 19 ans. Encore une fois, le coroner fut le premier à l’interroger.

  • Mardi, êtes-vous allé à l’Exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui.
  • Vous avez rencontré beaucoup de monde?
  • Oui, plusieurs.
  • Avez-vous rencontré monsieur Pellerin?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Quand ça, dans l’avant-midi?
  • Vers 11h30, à peu près, je le sais pas.
  • Est-ce qu’il vous a remis de l’argent?
  • Non, cette fois-là il m’a rien donné du tout.
  • L’après-midi, l’avez-vous revu?
  • Je l’ai vu vers 12h30 ou 13h00, je le sais pas trop.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il voulait avoir du fort.
  • Et puis?
  • On a été en chercher.
  • Vous étiez allé avec lui?
  • Oui.
  • Qui a payé ça?
  • Lui.
  • Ensuite, êtes-vous retourné par après encore?
  • Non, ça été la seule fois.
  • Là, il en a acheté pour combien?
  • Pour 2.00$ devant moi.
  • Il a payé devant vous?, questionna Me Bigué.
  • Oui.
  • D’une seule fois?
  • C’est lui qui a payé les deux fois.
  • 1.00$ chaque fois?
  • Oui.

Ce fut alors qu’on rappela Cécile Castonguay pour apporter une précision.

  • Mademoiselle Castonguay, fit Me Bigué, vous nous avez dit tout à l’heure que d’après vous Freddy Pellerin, le soir qu’il est allé chez Girardin, quand vous l’avez vu avait un habit foncé et rayé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez pu l’identifier dans cette salle?
  • Oui, rien que les pantalons qu’il avait pas sur lui.
  • L’habit, était-ce le même habit?
  • Oui.
  • Vous dites que c’était pas les mêmes pantalons?
  • Non, pas qu’il avait sur lui.

Mme Eugène Maillette, 47 ans, dira avoir vu Pellerin au soir du 16 septembre entre 20h et 21h.

  • Est-ce qu’il vous a parlé à vous?, questionna le coroner Tétreault.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il m’a demandé si j’avais pas d’argent à lui prêter?
  • Pour emprunter de l’argent?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a spécifié un montant?
  • Il m’a demandé 5.00$ à emprunter.
  • Vous a-t-il dit pourquoi?
  • C’était pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé.
  • Lui en avez-vous prêté?
  • Non.
  • Vous avez pas voulu lui en prêter?
  • Non.
  • Est-ce qu’il vous a dit quelque chose là-dessus?
  • Non, il a pas insisté.
  • Il est reparti?
  • Oui.
  • Vous l’avez pas revu de la soirée?
  • Non.

On appela ensuite le témoin Joseph Milot, 37 ans, qui se disait de Grennanville dans le Massachusetts.  Le Dr Tétreault avait quelques questions pour lui. Il était cependant natif de la région mauricienne et connaissait Pellerin depuis longtemps. Toutefois, Milot dira ne jamais avoir travaillé avec lui.

  • Vous l’avez rencontré ici quand?
  • Le jour de l’exposition.
  • Ça se trouvait mardi le 17 septembre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • C’était la première fois qu’on se voyait, on s’est donné la main, on a parlé de différentes affaires, des États-Unis. Il m’a demandé pour aller prendre un coup.
  • Il a payé combien?
  • Il avait une bouteille sur lui.
  • À part de ça, il a pas été question d’argent, de rien de ça?
  • Oui, il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ de monsieur Charles Girardin, et qu’il avait un autre 5.00$ sur lui, et que ce 5.00$ qu’il se l’était fait voler.
  • Il a dit qu’il avait retiré 18.00$ de Girardin?
  • Oui, monsieur.
  • Il vous a payé la traite?
  • Oui, deux coups.
  • Il vous a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il s’était fait voler 5.00$?
  • Oui.
  • Vous a-t-il dit quand il avait eu cet argent-là?
  • Non.

Comme cette réponse entrait en contradiction avec le témoignage de Girardin et qu’on venait très probablement de démontrer que Pellerin avait menti pour expliquer la présence de cet argent dans ses poches, Me Bigué tenait à en savoir un peu plus. Ainsi, le témoin lui répéta que Pellerin avait dit avoir « retiré » cet argent. Par exemple, il n’avait pas utilisé le mot « prêter » ou « donner ».

Me Pinsonneault sentit alors le besoin de venir soumettre quelques questions.

  • A-t-il dit qu’il avait 23.00$?
  • Il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il avait 5.00$ à part de ça, et que le 5.00$ il se l’était fait voler.
  • À propos de quoi est venue cette question d’argent?
  • On parlait des États-Unis, il disait que ça prenait plus de temps à gagner 18.00$ ici que chez nous.
  • Vous a-t-il demandé à emprunter de l’argent?
  • Non.

Donat Marcotte, un journalier de Yamachiche âgé de 48 ans, connaissait Pellerin seulement de vue. Il dira avoir vu Boulanger à Trois-Rivières le jour de la convention du parti Libéral.

  • On est descendu ensemble de l’autobus.
  • Qui y avait-il dans l’autobus?
  • Moi et lui, on était assis en arrière, j’ai pas remarqué les autres.
  • Vous avez passé l’après-midi avec lui?
  • Pas tout l’après-midi.
  • Jusqu’à vers quelle heure?
  • Quand on a débarqué de l’autobus on a été prendre une bouteille de bière. Je l’ai laissé, et on s’est revu avant de partir.
  • Êtes-vous revenu avec lui?
  • Non, il m’a dit qu’il prenait le train pour Louiseville.
  • Est-ce qu’il vous a dit le but de son voyage?
  • On descendait à la convention, et il a dit qu’il retournait à Louiseville après.
  • Est-ce qu’il avait de l’argent?
  • Oui, il avait un peu d’argent.
  • Il en avait sur lui?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas combien?
  • Non.
  • Monsieur Pellerin, l’avez-vous vu cette journée-là?
  • Oui, à Trois-Rivières.
  • L’après-midi?
  • Oui.

Les questions de Me Bigué permirent ensuite de comprendre que cette bière dégustée en compagnie de Boulanger avait été consommée à l’hôtel St-Maurice et que c’est Boulanger qui avait payé. La Couronne essayait-elle déjà de démontrer que Pellerin aurait pu croiser Boulanger à Trois-Rivières et voir que celui-ci avait beaucoup d’argent en poche?

  • Lui avez-vous vu sortir de l’argent?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Par rapport à l’argent qu’il avait, combien pouvait-il avoir?
  • Suivant moi, je prétendais qu’il avait une soixantaine de piastres, il avait des 1$, des 2$, des 5$, des 100$, que j’ai pu voir. Je les ai pas comptées, il a sorti un rouleau d’argent de sa poche en arrière.
  • De sa poche de fesse comme on dit?
  • Oui.
  • À gauche?
  • Non, à droite.

Freddy Pellerin fut ensuite appelé à témoigner. Cependant, le jeune homme se montra assez peu coopératif. Malgré cela, il est préférable de reproduire ici l’intégral de son témoignage.

  • Avez-vous quelque chose à nous dire?, lui demanda le coroner.
  • Non.
  • Voulez-vous mettre la main sur l’Évangile?
  • Non.
  • Vous avez rien à dire?
  • Non.
  • Vous êtes libre, on ne peut pas vous forcer. Vous ne connaissez rien au sujet du meurtre de Boulanger?
  • Non, monsieur.
  • Alors, vous préférez ne pas parler?
  • Non.
  • Voulez-vous rendre témoignage?, lui demanda franchement Me Bigué.
  • Non.
  • C’est par mon conseil que monsieur Pellerin ne rend pas témoignage, finira par déclarer Me Pinsonneault.

Comme dernier témoin, on rappela le Dr Fontaine afin de le questionner sur les résultats de son analyse réalisée sur une paire de pantalons. Il se trouvait à Québec en face du Parlement lorsqu’on lui avait remis le complet bleu rayé de blanc, et il avait ensuite apporté le tout à Montréal afin de réaliser ses analyses.

  • J’ai trouvé en bas des deux jambes du pantalon des petites giclures de sang, très fines. Sur les deux côtés, il y en avait au moins une trentaine de ces petites gouttelettes, très fines, de même nature et de même apparence et dimension que celles que j’avais constatées sur le plancher où la victime était étendue. J’ai fait les examens et j’ai constaté qu’il s’agissait de sang humain. Vous voyez ici aux endroits marqués au savon, tous ces petits trous, qui étaient autant de gouttelettes de sang, j’en ai laissé plusieurs évidemment, et j’en ai pris plusieurs pour faire mon examen. Il y en a encore ici, tous ces petits endroits marquent des gouttelettes de sang.
  • Gouttelettes qui correspondaient quant à la dimension avec les gouttelettes de sang sur le plancher, chaque côté de la tête de la victime?, lui demanda Me Bigué.
  • Certainement.
  • C’était du sang humain?
  • Oui, monsieur.
  • Docteur, intervint Me Pinsonneault, quelle quantité de sang avez-vous recueilli sur le pantalon?
  • C’est difficile à dire, parce que tous ces petits morceaux que j’ai détachés, je les ai mis dans une solution de sérum physiologique, j’ai obtenu une solution d’après, [à] peu près un millième de sérum, qui était plus que suffisant pour faire mon examen.
  • Et avec cette quantité, très petite, vous en avez eu suffisamment pour pouvoir jurer que c’était du sang humain?
  • J’en avais plus que suffisamment, j’aurais pu avec deux ou trois petites gouttes déterminer la nature du sang et j’en avais trente.

C’est ainsi que se termina l’enquête du coroner. Le Dr Tétreault en avait suffisamment entendu pour déclarer Freddy Pellerin criminellement responsable de la mort d’Arthur Boulanger. Le jeune homme devrait donc subir un procès pour meurtre.

Avec le recul, peut-on se demander si, d’après les témoignages entendus, c’était suffisant pour comprendre que Pellerin était responsable de la mort de Boulanger?

Dans un premier temps, il avait demandé à emprunter de l’argent mais on lui avait refusé. Pourtant, le lendemain, il avait plusieurs billets de banque en poche. Il a d’ailleurs menti en disant avoir obtenu 18$ de Girardin, alors que ce dernier a dit sous serment ne pas lui en avoir prêté. Et que dire de ces gouttelettes de sang humain sur le bas de ses pantalons?

Je vous laisse le soin de répondre.

Le troisième et dernier article nous permettra de faire un survol médiatique du procès.

 

[1] Le 16 septembre 1935 une convention du parti Libéral s’était tenue à Trois-Rivières.

[2] Cette jeune fille ne sera jamais nommée.