L’affaire Boudreau: les éléments manquants (partie 4)

Tracy Soleil 23 oct.
Le Soleil, 23 octobre 1953

J’ai constaté récemment que malgré l’épaisseur du dossier qui devait contenir le procès de la cause du meurtre d’Edgar Audet, il manquait plusieurs éléments.  Des éléments très importants.  Il manque les témoignages du procès ayant débuté le 20 octobre 1953.  Le dossier contient donc principalement l’enquête préliminaire et ses témoignages et plusieurs éléments du procès dont les subpoenas, les photos déposées en preuve et les documents officiels du verdict en date du 24 octobre 1953.  Avant 1980, il n’y avait pas de loi qui protégeait nos archives.  Il y a donc des dossiers qui ont disparu pour faire de la place.  Est-ce que c’est normal qu’une cause de cette envergure ait été jetée?  Je ne le sais pas.  J’ai donc contacté plusieurs centres d’archives.  Le dossier n’y est pas.  J’ai vérifié s’il se pouvait que des archives existent en lien avec les juges, sténographes ou autres personnes mêlées à cette cause, mais en vain.  Il me reste une demande en attente avec le Palais de Justice de New Carlisle mais je doute fort que je puisse goûter à cette chance.  En général, après 30 ans, les Palais de Justice transfèrent leurs dossiers aux archives nationales.  Pour rectifier le tir et apporter le plus d’exactitude possible à l’histoire, j’ai fait une recherche sur tous les articles de journaux ou autres publications ayant rapport avec le procès qui a eu lieu du 20 au 24 octobre 1953 à New Carlisle.  Ce sont des articles de journaux mais on va faire avec ça puisque c’est tout ce qu’il me reste pour le moment.

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La Presse, 4 août 1953

Avant d’embarquer dans le procès, j’aimerais revenir sur la semaine de l’arrestation de Tracy.  Un article paru dans La Presse du 4 août 1953 mérite une attention très spéciale.  On sait que l’histoire de la cavale est marquée d’irrégularités selon les informations des médias, des différents témoignages et surtout des rumeurs de la région.  Il y a une autre version.  Dans cet article, on dit que John Willett, cet ami de Tracy ayant voyagé avec lui jusqu’à Montréal après le meurtre, aurait raconté à un de ses proches parents ce que Tracy avait fait à New Richmond.  Ce « parent » étant justement un policier du Port de Montréal aurait alors immédiatement alerté le détective Arthur Normandeau.  On relate même que Willett aurait dit qu’Audet avait été attaqué afin de le terroriser pour l’empêcher de témoigner à un procès ultérieur.  Si on fait le lien avec l’arrestation à Montréal du soir du 25 juillet, on se rappelle que les policiers cherchaient un véhicule précis, de couleur verte, modèle de l’an 1953.  À qui donc appartenait cette voiture?  Ces jours-là, les journaux ne cessaient de clamer que l’affaire de New Richmond était en train de se résoudre, avec des détails au compte-goutte.  Certains articles du mois d’août ont même été jusqu’à affirmer que Tracy Boudreau avait été suivi à partir de Montréal.  Pourquoi donc l’arrêter à New Richmond?  Il voyageait apparemment sur le pouce, ce qui le rend donc facile à arrêter, d’autant plus qu’il était forcément considéré dangereux.  Il y a donc une zone très floue sur ce qui s’est passé à Montréal.  Dans son témoignage, John Willett a dit qu’il a quitté Boudreau à Montréal car il s’en allait à Petawawa en Ontario, où il aurait été ensuite appelé à se rendre à la police pour livrer sa version des faits.  Il aurait donc rapporté Boudreau à la police et celle-ci l’aurait gentiment laissé aller en Ontario?  En interrogatoire, on lui demande quand a-t-il vu Boudreau pour la dernière fois.  Il répond alors « À Québec, ensuite je ne l’ai plus revu ».  On passe ensuite à une autre question sans broncher.  Pourquoi Québec?  C’est quand même là qu’avait été détenu la première personne arrêtée sur Sainte-Catherine et aussi là qu’avait été emmené Tracy lors de son arrestation à New Richmond.  Willett était-il là aussi?  Et qui serait ce parent policier?  Les bottins Lovell des années 50 ne contenaient pas de numéros de téléphones, mais plutôt le nom, l’adresse et l’emploi qu’occupait le résident.  Drôle d’époque.  J’ai donc trouvé un Willett résidant sur la rue Chambord qui était à l’emploi de la Police.  Avec les mots-clés, je l’ai retracé dans les archives de journaux.  C’était un sergent-détective à Montréal qui fut d’abord dans les années 40 dans l’escouade Radio-Police.  C’était à l’époque le nouveau système moderne de transfert d’informations via les émissions radio entre le poste de police et les patrouilleurs.  Je l’ai trouvé aussi capitaine de la patrouille nocturne au début des années 60.  Toutefois, je ne m’étendrai pas plus longtemps sur cette piste puisque je n’ai pas réussi à établir de lien généalogique entre les deux, ce qui fait que cette information est très subjective.

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Extrait du témoignange de John Willett, BanQ Gaspé

Revenons maintenant au procès.  J’ai trouvé 19 article de journaux sur le sujet.  Dans le Soleil du 13 octobre 1953, on nous informe que Tracy a quitté la prison de Québec en compagnie de l’agent Martin Healey (le même qui a questionné à l’enquête coroner).  Dans le même petit encart, on dit que durant ce temps, Wilbert Coffin est également détenu dans la même institution.

Dans La Presse du 22 octobre, on apprend que le médecin légiste Dr Roussel ainsi que le Dr Gauvreau avaient été du même avis quant aux résultats de leurs observations.  Il est aussi écrit que Me Lucien Grenier s’était opposé aux photos de la dépouille de M. Audet mais que le juge Edge les auraient toutefois acceptées.  La Couronne aurait aussi laissé entendre vouloir questionner une trentaine de témoins.  C’est aussi dans cet article qu’on apprend que François, lorsqu’il a longuement été interrogé sur sa déclaration de départ concernant les deux hommes ayant commis le crime, aurait longuement hésité pour ensuite dire qu’il ne se rappelait pas avoir affirmé avoir vu deux personnes.

Toujours dans La Presse, cette fois le 24 octobre, on dit que Lionel Landry, le voisin chez qui François avait été demandé de l’aide, avait témoigné pour raconter que le petit s’était rendu chez lui en criant et en l’implorant de venir aider son père qui venait de se faire assommer par deux hommes à coups de barre.  Il aurait aussi rappelé la menace qu’ils auraient fait à l’endroit de François concernant les meurtres des chasseurs dans l’affaire Coffin.  On parle aussi des témoignages de Gertrude, la femme d’Edgar Audet et d’Ernest Cormier, celui qui avait donné des chèques pour des achats à la Coopérative.  Les deux auraient admis reconnaître les signatures des papiers mis en preuve.  Jacques Pardiac aurait dit n’avoir eu aucune visite qui « pensionnait » chez lui, en plus d’avoir été absent de la maison le soir du meurtre (Boudreau avait dit vouloir récupérer de l’argent d’un Fournier chez Pardiac).  Quant à Romuald Fournier et ses frères, il n’aurait jamais été question d’argent en rapport avec Tracy Boudreau.  Ils n’auraient jamais séjourné chez Jacques Pardiac non plus.

Dans le journal Le Soleil de Québec, on dit que la défense (Me Lucien Grenier) cherchait à contredire la version de François sur ses propos le soir du meurtre.

Dans le journal La Patrie du 24 octobre, on dit que Pearl MacKenzie avait affirmé avoir attendu une vingtaine de minutes sur la route nationale avant que Tracy lui demande de déguerpir au plus vite.  L’agent Eustache Sirois aurait aussi expliqué au début de l’audience que François avait identifié Boudreau parmi plusieurs individus.

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Quebec Telegraph Chronicle, 18 août 1953

Le quotidien ayant le plus commenté l’affaire était le Quebec Chronicle Telegraph.  Le 22 octobre, ils rapportaient que François avait maintenu avoir vu un véhicule quitter la Coopérative.  Lorsqu’interrogé sur le soir du 23 juillet, il aurait balayé nerveusement la salle du regard avant de répondre ne pas se rappeler avoir dit à la Police Provinciale que deux hommes s’étaient présentés au magasin.  Le 24 octobre, un autre article relate qu’un témoin répondant au nom de Paul Cyr aurait dit avoir vendu une caisse de bière à Willett le soir du crime et Raymond Mercier avait dit avoir vu l’accusé en compagnie de Pearl MacKenzie entre 19h00 et 19h30 à l’hôtel New Richmond.  Le 26 octobre, on nous informe alors que selon l’agent Eustache Sirois, François aurait été nerveux lorsqu’il aurait témoigné la première fois.  Il aurait dit que François aurait mentionné soudainement y avoir vu qu’un seul assaillant la fois où il avait identifié Boudreau parmi d’autres hommes.

Finalement, on apprend dans le Allo Police du 1er novembre 1953 que les 12 jurés ont déclaré Tracy non-coupable de meurtre mais bien de « manslaughter » (meurtre sans intention de tuer).  Cet article informe aussi que Tracy aurait été appréhendé à Montréal et ensuite conduit à New Carlisle.  Erreur par manque d’informations?  Difficile de le savoir mais je note toutes les hypothèses.

Je vous reviens dans très peu de temps avec mes corrélations avec l’affaire Coffin, sur lesquelles je travaille déjà depuis un bon moment.

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Freddy Pellerin, non coupable (3/3)

Le témoignage de Marie Bournival, épouse d’Omer Lacerte, a apporté un élément mystérieux au procès de Freddy Pellerin.

Depuis le premier article de cette série de trois, nous savons que Freddy Pellerin a été le principal et probablement le seul suspect ciblé par les enquêteurs. Au fait, qui était Freddy Pellerin?

Il est difficile de dresser un portrait détaillé, mais nous savons que Jules Freddy Pellerin est né à St-Étienne-des-Grès le 28 juillet 1907. Ses parents étaient Désiré Pellerin et Annie Milette. Son parrain se nommait Jules Milot et sa marraine Aldéa Pellerin. Le dossier retrouvé dans le fonds d’archives des procès expéditifs permet de décrire Freddy, au moment des événements de 1935, comme un jeune homme de 27 ans, célibataire, et catholique. Il habitait à Yamachiche depuis cinq mois. Il savait lire et écrire, et traînait des antécédents criminels pour « boisson ».

Récemment, il m’a été possible de faire un recoupement très intéressant. Pour cela, permettez-moi d’ouvrir une petite parenthèse. En août 1926, après avoir sauvagement assassiné sa fille dans sa maison du 4e rang à St-Étienne-des-Grès, le septuagénaire Alexandre Lavallée est allé frapper à la porte de ses voisins vers minuit, faisant mine d’avoir retrouvé le corps ensanglanté de sa fille. Et devinez qui étaient ces voisins? La famille de Désiré Pellerin.

Au moment de ce crime, Freddy venait d’avoir 19 ans. Habitait-il encore avec ses parents? Si oui, il s’est probablement retrouvé aux premières loges de ce crime odieux puisque selon les journaux et ce qui a survécu du dossier judiciaire relatif à Lavallée, on comprend que Désiré Pellerin et sa femme se sont immédiatement déplacé chez leur voisin pour voir de leurs yeux la scène de crime. En fait, hormis Lavallée, ils ont été les premiers à découvrir l’horreur de cette scène. Si leur fils habitait encore avec eux, faudrait-il en déduire que Freddy a été marqué par cette scène horrible? Le côté scabreux du crime aurait-il pu le hanter jusqu’à l’inspirer pour commettre son propre crime 9 ans plus tard?

Rappelons-nous que dans les deux cas les victimes – Rose-Anna Lavallée et Arthur Boulanger – ont toutes deux été tuées par des coups portées à la tête par un objet contondant qui n’a jamais été retrouvé. Dans l’affaire Lavallée, on a brièvement parlé d’une barre de fer et pour Boulanger un quartier de bois. Mais là s’arrête la comparaison, car le meurtre de Rose-Anna était à caractère sexuel tandis que celui de Boulanger aurait eu le vol pour mobile. De plus, du sang retrouvé sur les vêtements de Lavallée, jumelé à son comportement étrange, aurait tendance à confirmer le verdict qui lui a ensuite coûté la vie sur l’échafaud. N’empêche que cette coïncidence, rendue publique pour la première fois, est plutôt étonnante.

Une recherche dans les journaux permet aussi de trouver quelques-unes des traces de Pellerin. Par exemple, dans Le Nouvelliste du 15 décembre 1931, on le retrouve à une « réunion d’amis » organisée à l’occasion de la visite de Mlles Auréa Bouchard et Délia Bouchard chez leur sœur Mme Wilfrid Lamy. Parmi la longue liste des invités que l’on dit être de St-Étienne, on remarque un Freddy Pellerin. L’article se termine ainsi : « tous se séparèrent à une heure assez avancée ».

Dans Le Nouvelliste du 7 novembre 1931, c’est un texte consacré aux funérailles d’Oliva Gélinas, veuve de Frédéric Boisvert, qui retient notre attention. Lors des funérailles de cette femme, qui eurent lieu le 26 octobre à St-Thomas de Caxton, on peut lire qu’elle laissait dans le deuil plusieurs descendants, dont un « Freddy Pellerin des Trois-Rivières, […] ».

Malheureusement, le dossier retrouvé dans les archives nationales de BAnQ-TR ne contient pas les transcriptions du procès, ce qui signifie que nous sommes incapables de réviser la cause dans ses moindres détails. Néanmoins, nous tenterons un léger survol à l’aide des journaux, une source envers laquelle j’essaie constamment d’être prudent.

Le procès de Pellerin s’est ouvert le 29 octobre 1935 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge H. A. Fortier. La Couronne était représentée par Me Philippe Bigué et Me Jean-Marie Bureau, deux anciens adversaires à l’époque de l’affaire Alexandre Lavallée et Andrew Day. Pour sa part, Pellerin était défendu par Me Gustave Poisson, assisté par le sénateur Charles Bourgeois et par Me Heaton.

L’échantillon de mousse de bois prélevé dans la mare de sang a été préservé dans le dossier judiciaire de BAnQ-TR.

Malgré le fait que cette affaire soit aujourd’hui méconnue, il semble qu’à cette époque elle ait attirée les foules. En effet, Le Nouvelliste soulignait que « cette cause soulève un intérêt considérable dans notre ville et la salle d’audience est trop petite pour contenir tous les curieux qui voudraient suivre cette cause. Un grand nombre de personnes ont guetté, hier, son arrivée au Palais de Justice ou son départ au commencement des séances »[1].

Avant même que ne débute la sélection des jurés, Me Poisson fit une requête afin de demander à ce que la défense puisse examiner les objets saisis dans la garde-robe de l’accusé le 20 septembre. Me Bigué s’y objecta et le juge lui donna raison. Ce dernier expliqua à la défense qu’elle pourrait jouir de cette permission une fois que les objets auront été déposés en preuve.

Il ne fallut qu’une heure pour choisir les douze jurés[2], après quoi on entendit sept premiers témoignages. Parmi les pièces à conviction déposées, on comptait les pantalons « maculés de sang qui furent identifiés par Mlle Cécile Castonguay comme ceux que portait Pellerin dans la veillée qui précéda le meurtre lorsqu’il vint chez Mme C. E. Girardin où elle travaille ».

Le Dr Langis est venu témoigner sur les détails entourant la découverte du corps le 18 septembre. Le chef de police Rosario Lemire et le détective provincial J. E. Gauthier racontèrent quant à eux l’arrestation de Pellerin. Puisqu’on n’a pas entendu ces deux hommes à l’enquête du coroner il aurait été intéressant d’avoir à notre disposition les transcriptions du procès pour connaître tous ces détails supplémentaires qui, finalement, resteront inconnus.

Il semble y avoir eu un intéressant duel entre Me Bigué et Me Poisson. Le premier, qui représentait la Couronne, aurait reproché au criminaliste de multiplier les motions et d’utiliser des tactiques dans le seul but d’étirer le procès. On apprit que le relevé topographique de la scène de crime n’a été réalisé que le 24 septembre sous les indications d’un certain Alphonse Lamy, qui désignait la position des meubles dans la cuisine. Celui-ci se fiait évidemment à sa mémoire des lieux enregistrée lors de la dernière visite qu’il avait faite à Boulanger, quelques heures avant le crime.

Le Dr Langis serait retourné chez lui après la découverte du corps pour téléphoner au coroner Tétreault à Trois-Rivières, et c’est ce dernier qui lui avait demandé de retourner rapidement sur la scène pour verrouiller les portes. Autre raison pour laquelle il aurait été pertinent d’avoir les transcriptions du procès, car certains éléments nouveaux apparurent uniquement devant le juge Fortier. Par exemple, « le Dr Langis expliqua que Boulanger tenait un petit restaurant mais que c’était un fait notoire qu’il vivait surtout du produit de la vente de liqueurs alcooliques. Ces paroles devaient d’ailleurs être confirmées par le chef Rosario Lemire et le détective Gauthier qui déclarèrent avoir trouvé des spiritueux cachés dans le hangar en dessous d’une corde de bois, sous le plancher de l’écurie et sur le sommet des fenêtres dans la cuisine »[3].

Autre cliché du corps d’Arthur Boulanger, 51 ans, tel qu’il a été retrouvé en 1935.

C’est Albert Plouffe, chef de l’information au quotidien Le Nouvelliste, qui a pris les photos du cadavre qui nous sont parvenus aujourd’hui via les archives. « Il se trouvait là lorsque le Dr Fontaine vint faire l’autopsie et c’est alors qu’il prit les deux photographies du cadavre qui ont servi à faire des agrandissements qui ont été produits devant la cour ». Est-ce à dire que ni la police ni le laboratoire de l’Institut médico-légal ne possédait toujours aucun protocole en ce qui concernait le fait d’immortaliser les scènes de crime sur pellicule?  Pourtant, on sait aujourd’hui à quel point les photos de scène de crime peuvent devenir des outils essentiels pour reconstituer les faits entourant un crime.

On apprit aussi que c’est le détective Gauthier qui avait été chargé de l’enquête dès la découverte du corps. Gauthier s’était rendu à Yamachiche en compagnie des détectives Duchesnay et Galibois, ainsi que du capitaine Roussin. C’est le Dr Langis qui lui avait ensuite remis les clés de la maison de Boulanger. C’est alors qu’on arrive à comprendre ce que contient l’échantillon qui a été conservé dans le dossier archivé à BAnQ-TR. « Le détective Gauthier identifia la mousse du bois produite devant la cour comme celle qui était sur la mare de sang pour un des fragments. L’autre fut pris par lui-même sur un morceau de bois dans le hangar ».

Bref, par cette technique on tentait de relier le crime avec une éventuelle arme du crime, en l’occurrence un quartier de bois trouvé dans le hangar. Est-ce que cela correspondait? L’article du Le Nouvelliste ne nous permet pas de le savoir.

Le chef Rosario Lemire a raconté comment, le 20 septembre, il s’était rendu à la mine de C. E. Girardin à Almaville, où travaillait Pellerin, afin de procéder à son arrestation. Pellerin avait alors dans ses poches 2.05$. Le détective s’était ensuite rendu chez Mme Arthur Milette pour se rendre dans la chambre de Pellerin et y saisir ses vêtements : un habit bleu marin rayé de blanc, une chemise et un chapeau gris. Quand il demanda à Pellerin si c’était bien les habits qu’il portait le lundi soir, Freddy aurait répondu : « oui, mais ce n’est pas la chemise que je portais ».

Le détective Gauthier aurait ensuite été le premier à constater la présence d’une tache de sang sur le bas du pantalon. Lemire s’était aussitôt rendu au bureau du Dr Fontaine à Québec pour lui remettre les vêtements.

Le jeune André Gendron dira avoir vu Pellerin chez son oncle environ un mois plus tôt alors que Boulanger avait refusé de lui vendre de la boisson en disant : « sacre ton camp, je la paie cette boisson-là ».

Mme C. E. Girardin avait vu Pellerin à deux reprises au soir du 16 septembre. La première fois, il était venu avec Roland Milette, Josaphat Milette, Ludovic Milot et un nommé Samson vers 20h00. Une trentaine de minutes plus tard, il revenait mais encore une fois on avait refusé de lui prêter de l’argent. Parmi les autres détails importants, Mme Girardin aurait été éveillé à trois reprises en une trentaine de minutes par les aboiements de son chien. « Elle se rendit à sa fenêtre et vit chaque fois un homme qui lui sembla le même, un homme de taille plutôt petite, habillé d’un habit foncé et d’un chapeau pâle, qui s’en allait sur la rue dans la direction de la maison de Boulanger ».

Cette description physique correspondait-elle à celle de Pellerin? On l’ignore.

Cécile Castonguay, la jeune servante des Girardin, se rappelait surtout que lors de sa première visite Pellerin portait justement un habit bleu marin rayé de blanc et un chapeau gris pâle.

Heureusement, le plan du village nous permet de jeter un œil à cette distance qu’il y avait entre les résidences de Girardin et de Boulanger.

Selon La Presse du 2 novembre 1935, la Couronne s’est investi à démontrer les dépenses faites par Pellerin au lendemain du meurtre, afin de prouver indirectement qu’il avait bien pris l’argent dans les poches de la victime. Alors qu’il était sans le sou la veille, il avait prêté une piastre à Henri Bourassa, payé 2.25$ à Josaphat Milette et Charles Milot, et dépensé 3$ pour des bouteilles de whiskey.

La défense fit entendre sept témoins, dont Yvonne Milette, qui avait pressé les pantalons de Pellerin au matin du 17 septembre avant son départ pour l’exposition de Saint-Barnabé. Étonnamment, elle dira n’y avoir vu aucune trace de sang. Quant à elle, Mme Arthur Milette a déclaré que Pellerin était rentré se coucher vers 23h00 au soir du 16 septembre.

Josaphat Milette dira qu’au matin du 17 septembre Pellerin avait l’air de quelqu’un qui avait plutôt bien dormi. Toutefois, rappelons ici que Milette s’était levé et avait quitté avant lui. Pour faire une telle affirmation, il devait certainement se baser sur l’allure que Pellerin avait eue plus tard dans la journée, à Saint-Barnabé.

L’élément le plus intéressant présenté par la défense vint probablement par la bouche de Mme Adonias Lacerte et de Mme Omer Milette, des voisines de Boulanger. « Environ trois semaines avant son assassinat, elles ont eu connaissance que Boulanger reçut la visite d’un étranger avec qui il se querella. L’étranger qui portait un habit pâle et était venu en automobile demanda à Boulanger de lui payer de l’argent qu’il lui devait et partit en lui disant « qu’il lui casserait la gueule » »[4].

Cette carte nous permet de situer la résidence de Girardin par rapport à celle de la victime, Arthur Boulanger.

Boulanger a-t-il été assassiné par un tueur qui n’a jamais été identifié? Ce doute a-t-il suffit à influencer les jurés?

Ce n’était pas tout, car La Presse ajouta ceci : « dans la soirée du 16, vers 9h p.m., Mme Lacerte eut affaire à sortir sur sa galerie et elle vit un homme dans le chemin près d’un bosquet de broussailles. Croyant avoir reconnu un de ses voisins, elle cria son nom mais ne reçut pas de réponse. C’était un homme de taille moyenne qui lui sembla porter un chapeau pâle ».

Il semble que les jurés ne se sont jamais laissé convaincre de la culpabilité de Freddy Pellerin. Au bout du compte, ils délibérèrent durant 35 minutes avant de rendre un verdict d’acquittement qui a été reçu par des applaudissements. Le 4 novembre, Le Nouvelliste souligna qu’il s’agissait d’une « brillante victoire pour ses deux jeunes procureurs, Mes Gustave Poisson et Hamilton Heaton ». Me Poisson était avocat depuis seulement 3 ans, tandis que Me Heaton était installé à Trois-Rivières depuis un mois seulement. Ayant obtenu une bourse pour se perfectionner à Oxford, il commençait à peine à pratiquer le droit. Les deux avocats avaient accepté de défendre Pellerin environ cinq jours avant le début des assises criminelles, ce qui les avait obligé à mettre les bouchées double, aussi bien de jour et de nuit.

Le Nouvelliste souligna que Pellerin était resté froid tout au long du procès, « sans montrer la moindre appréhension a reçu son verdict d’acquittement de la même façon. Lorsque Me Gustave Poisson eut demandé sa mise en liberté, Pellerin quitta le banc des accusés au milieu des applaudissements de la foule et il se rendit immédiatement serrer la main de ses avocats pour les remercier et les féliciter ».

D’après les heures estimées par la Couronne, il existait un vide d’une dizaine de minutes au cours desquelles Pellerin aurait dû franchir à pied les deux milles entre la résidence de la victime et celle d’Arthur Milette à Grande Rivière pour être physiquement capable de commettre le meurtre.

Évidemment, plusieurs questions restent sans réponse. Ces heures sont-elles fidèles à la réalité? Pourquoi la présence de sang sur les pantalons prouvée par les analyses du Dr Fontaine n’ont pas su convaincre les jurés?

Le 6 décembre 1951, c’est dans la paroisse de Saint-Dominique à Québec que Freddy Pellerin épousait Anne-Marie Myrand, fille de Mederic Myrand et de Marie Ida Bédard. S’installait-il dans la Vieille Capitale pour tenter de se faire oublier?

En dépit des nombreuses questions qui continueront de hanter ce dossier, il nous faut respecter le verdict rendu par le jury. Pellerin a été déclaré innocent et il avait droit à son retour à une vie normale.

Anne-Marie, son épouse, s’est éteinte le 16 mai 1979 à Ste-Foy. Pellerin lui survivra durant une dizaine d’années. Il est mort à Ste-Foy le 26 septembre 1989.


[1] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[2] Les douze jurés au procès de Freddy Pellerin étaient : Arthur Lacombe, de Shawinigan; Gédéon Carignan, de Bécancour; Jacques Blais, de Pointe-du-Lac; Donat Baillargeon, de Saint-Célestin; Sandy Lefebvre, de Saint-Théophile du Lac; Alcide Minville, de Pointe-du-Lac; Jean-Baptiste Tessier, de Saint-Narcisse; François Charrette, de Trois-Rivières; Pierre Desruisseaux, de Nicolet; Napoléon Boulanger, d’Almaville; Édouard Doucet, de Saint-Wenceslas; et Louis Laurent du Cap-de-la-Madeleine. Deux jurés furent exemptés seulement. Le premier, Edmond Bourassa, tombé subitement malade. Le second était Médéric Béliveau de Shawinigan.

[3] Le Nouvelliste, 30 octobre 1935.

[4] La Presse, 2 novembre 1935.

Freddy Pellerin, non coupable (2/3)

Autre cliché de l’intérieur du logement d’Arthur Boulanger, dont le meurtre n’a jamais été résolu.

Après que le Dr Rosario Fontaine eut livré les résultats de son autopsie, le coroner Adélard Tétreault appela le témoin suivant. Cécile Castonguay, une jeune fille de 19 ans, habitait à Yamachiche et travaillait comme servante chez Charles Édouard Girardin.

  • Le soir du 16 septembre, lui demanda le Dr Tétreault, est-ce que vous avez vu un homme, est-ce que quelqu’un s’est présenté chez monsieur Girardin?
  • Bien, il y en a pas rien qu’un, mais plusieurs se sont présentés.
  • Voulez-vous dire qui?
  • Il y avait un monsieur Samson, et deux messieurs Milette, leurs noms je ne les connais pas. Je les connais par leur nom de famille. Et puis monsieur Milot, après ils sont revenus, il y avait à ma connaissance monsieur Vaillancourt et monsieur Pellerin.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance de leur conversation?
  • Oui.
  • Ils sont venus pour voir monsieur Girardin?
  • Monsieur Pellerin a demandé si monsieur Charles Denis Girardin était présent. Il était pas revenu encore.
  • Alors, est-ce qu’il est reparti après?
  • Oui, il a pas été bien, bien longtemps. Il a été 20 minutes. Ils sont revenus.
  • Monsieur Pellerin, comment était-il habillé?
  • Il avait un habit foncé, rayé. Je ne peux pas dire au juste si c’était bleu ou gris foncé. Je ne peux pas dire la couleur au juste, je sais qu’il était rayé, des petites barres fines.
  • Est-ce qu’il avait un chapeau?
  • Oui, gris.
  • Alors, ensuite, vous avez plus revu ces gens-là, ou plutôt sont-ils retournés, à votre connaissance?
  • Ils sont revenus, ils sont pas revenus à ma connaissance, parce que je me suis couchée, mais on m’a dit …

Le coroner Tétreault connaissait bien son métier, car il s’arrêta sur cette réponse. Il savait trop bien que si Cécile continuait de raconter ce qu’on lui avait dit cela aurait été du ouï-dire. Néanmoins, on lui laissa préciser l’heure de cette visite : 20h00.

Peu après, ce fut à Me Philippe Bigué d’interroger la jeune fille.

  • Au cours de la conversation que vous avez entendue, avez-vous remarqué quelque chose de particulier dans la conversation de Pellerin?
  • Bien non, j’ai pas remarqué grand-chose.
  • A-t-il demandé quelque chose à ceux qui l’accompagnaient?
  • Ils parlaient comme ça. Pour dire que j’ai porté bien, bien attention à sa conversation à lui, je sais qu’il a parlé un peu. C’était le soir de la convention[1] et ils parlaient de ça eux autres.
  • A-t-il parlé du lendemain, qu’est-ce qu’il y avait le lendemain?
  • Je le sais pas, il en a pas parlé.
  • A-t-il parlé de l’exposition de Saint-Barnabé qui avait lieu le lendemain?
  • Entre eux autres, j’en ai pas eu connaissance.
  • A-t-il été question d’argent?
  • Pour moi, je ne peux pas dire. À [ma] connaissance, non.

Freddy Pellerin, qui assistait malgré lui aux témoignages rendus devant le coroner, était défendu par Me Léopold Pinsonneault. Ce fut à ce dernier de soumettre quelques questions à Cécile.

  • À quelle heure est arrivé Pellerin chez vous?
  • Huit heures [20h00].
  • À quelle heure est-il parti?
  • Vers huit heures et vingt. Je ne peux pas dire au juste, à peu près.
  • Qu’est-ce qui vous a porté à remarquer l’heure de son arrivée et départ?
  • Parce que je me suis couchée à 20h30 et ça faisait à peu près 10 minutes qu’il était parti, moi je me suis couchée à 20h30.

Le témoin suivant était Roland Milette, 16 ans. Lui aussi habitait à Yamachiche. Milette confirma s’être rendu à Trois-Rivières le 16 septembre, jour de la convention du parti Libéral, en compagnie de Freddy Pellerin et de Josephat Milette. Les trois amis étaient partis de Grande Rivières avec un camion appartenant à Edgar Vaillancourt. Roland jura que Pellerin avait passé l’après-midi avec eux dans la ville de Laviolette. Ils étaient revenus à Yamachiche vers 18h00 alors qu’il faisait encore clair.

  • En arrivant à Yamachiche, qu’est-ce que vous avez fait?
  • On a débarqué à l’hôtel Paquin.
  • Vous étiez toujours avec les deux mêmes compagnons?
  • Oui.
  • Là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai été chez Eugène Maillette, au garage, là. De là, on a parti pour aller chez monsieur Charles Girardin.
  • Là, pourquoi êtes-vous allé là?
  • Moi, j’ai pas rentré là, rien que Josephat Milette et Pellerin qui sont rentrés.
  • Vous ont-ils dit pourquoi ils entraient?
  • Non, ils n’ont rien dit.
  • Quand ils sont sortis non plus?
  • Non.
  • Pendant que vous étiez là, avez-vous attendu à la porte?
  • Oui, j’ai attendu aura le porteau [?].
  • Vous aviez votre cheval dans le temps?
  • Non.
  • Vous, vous êtes resté dehors, et il vous a rien dit, il a dit : « je vais arrêter ici »?
  • Oui.
  • Il est ressorti?
  • Oui, moi et Josephat on a parti, on a été atteler, lui a resté là.
  • Avec monsieur Girardin?
  • J’ai pas rentré, moi.
  • Il vous a pas dit pourquoi il avait été chez Girardin?
  • Non.
  • Ensuite, vous êtes allé atteler le cheval et quand vous êtes revenu vous avez pris Pellerin où?
  • Là, chez monsieur Girardin.
  • Vous êtes allé où ensuite?
  • On s’est en allé droit chez Arthur Milette.
  • Vous êtes resté ensemble?
  • Oui.
  • Tout le temps?
  • Je restais à coucher là, moi.
  • Les trois?
  • Non, moi.
  • Les autres?
  • Freddy a resté au village une secousse.
  • Vous vous êtes couché à quelle heure, vous?
  • À 22h30 j’étais couché. On était couché.
  • Monsieur Pellerin couchait chez vous?
  • Non, moi j’ai été couché chez Arthur Milette.
  • Lui, est-ce qu’il est allé coucher avec vous, Pellerin, ce soir-là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Est-ce qu’il faisait clair quand il est arrivé?
  • J’ai pas regardé.
  • Vers quelle heure est-il arrivé?
  • Je le sais pas.
  • Vous êtes-vous ouvert les yeux quand il s’est couché avec vous?
  • Non.
  • Vous en avez pas eu connaissance du tout?
  • Non.
  • Vous avez pas été éveillé par lui quand il s’est couché?
  • Du tout.
  • Il vous a pas éveillé du tout?
  • Non.
  • Le lendemain, vous lui avez parlé?
  • Oui.
  • Il est parti de bonne heure?
  • J’ai parti vers les 6h00 de là.
  • Lui?
  • Quand j’ai parti, il était couché.
  • Vous vous êtes couché à 22h30 et il était pas rentré?
  • Non.
  • À 22h30 d’Yamachiche?
  • Oui.
  • Et vous avez pas eu connaissance du tout quand il est entré, rien de ça?
  • Non.

Les questions du procureur Philippe Bigué permirent ensuite de comprendre que Roland n’avait pas l’habitude de dormir à Grande Rivières chez Arthur Milette, mais que Pellerin oui. Le jeune Roland dira être arrivé à cet endroit vers 21h00 ou 21h15.

  • Quelle était la dernière maison où vous étiez entré avant de partir pour la Grande Rivière, à Yamachiche, la dernière place que vous aviez été?, questionna Me Bigué.
  • Chez Charles Girardin, on a arrêté là en passant.
  • C’est le maire, ça?
  • Oui.
  • Étiez-vous tous les trois, Josephat Milette, Freddy Pellerin et vous?
  • On l’a pris là quand on a monté.
  • Est-ce que c’était lui qui vous a dit de le prendre là?
  • Oui.
  • Vous étiez tous les trois en voiture, dans un buggy?
  • Un chariot.
  • À quelle occasion Freddy Pellerin vous a-t-il laissé pour aller chez Girardin? Qui conduisait le cheval?
  • C’était Josephat Milette.
  • Alors, je comprends qu’on a dû lui dire d’arrêter, quelque chose comme ça, pour arrêter, qu’il voulait arrêter chez Girardin?
  • Oui.
  • Pourquoi a-t-il dit d’arrêter chez Girardin?
  • Il a dit de le prendre là, qu’il entrait là.
  • Vous l’avez arrêté là, mais est-ce qu’il ne vous a pas dit pourquoi, quelle affaire il avait chez Girardin?
  • Non.
  • Vous l’avez laissé là?
  • Oui.
  • Vers quelle heure?
  • On l’a laissé à peu près cinq minutes.

Il semble que ce que le procureur souhaitait entendre de la bouche du témoin était une heure précise et surtout le motif de cet arrêt chez Girardin. Me Bigué devait déjà en avoir une bonne idée, à savoir que Pellerin avait demandé à emprunter de l’argent ce soir-là parce qu’il n’avait plus un sou en poche. Qu’à cela ne tienne, il finirait par obtenir ce détail de la part d’un autre témoin.

  • Quand il est remonté avec vous autres êtes-vous parti directement par la Grande Rivière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce que vous avez dit en embarquant?
  • J’ai pas compris ce qu’il a parlé en embarquant.
  • Il ne vous a pas dit ce qu’il était allé faire?
  • Non.
  • Êtes-vous débarqué, vous?
  • Non.
  • Lui, ensuite, a-t-il débarqué?
  • Quand on a eu un bout de fait il a débarqué.
  • Pour venir au village?
  • Oui.
  • Où étiez-vous quand Freddy Pellerin a débarqué?
  • Sur la grande route.
  • Sur la route nationale?
  • Oui.
  • Comment est-ce venu ça? Il a dû encore demandé pour débarquer, il a pas sauté en bas quand le cheval marchait?
  • Non, il a fait arrêter.
  • Qu’est-ce qu’il a dit?
  • Je le sais pas.
  • Étiez-vous tous les trois sur le même siège?
  • Non, j’étais en arrière.
  • Avec qui étiez-vous?
  • Josephat et Pellerin. Moi, j’étais debout en arrière.
  • Appuyé sur les deux d’en avant?
  • Oui.
  • Quand il a débarqué lui, il a dû dire quelque chose?
  • S’il a dit quelque chose il a rien dit à moi.
  • Vous étiez collés tous les trois ensembles, si vous étiez debout en arrière?
  • J’étais debout, comme je suis ici, moi.
  • Le siège était en avant?
  • Oui.
  • Vous étiez pris après le siège pour pas tomber?
  • Oui.
  • Comment ça se fait qu’il y avait rien qu’un siège?
  • Oui.
  • Pellerin était en avant, qu’est-ce qu’il a dit?
  • Il a dit d’arrêter.
  • Pourquoi?
  • Il a pas dit pourquoi.
  • Est-ce que ça se trouvait bien loin du village?
  • Aura [près de] l’hôtel Bellevue.
  • Dans le village?
  • Oui.
  • L’avez-vous attendu là?
  • Non, on a continué.
  • Ça se trouvait devant la maison de qui?
  • L’hôtel Lesieur.
  • Vous l’avez arrêté, vous l’avez laissé là et vous êtes partis?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit : « je retournerai coucher chez vous »?, demanda le coroner Tétreault.
  • Oui, il a dit qu’il était pour venir coucher.
  • Vous a-t-il dit : « attendez-moi pas je vais rentrer tard »?
  • Non.
  • Quand il est arrivé, vous l’avez pas entendu arriver du tout?
  • Non.

Que ce soit attribuable aux réponses du témoin ou à l’imprécision du sténographe, ce témoignage nous laisse sur notre appétit. Vraisemblablement, on perçoit un possible manque de fiabilité de la part du témoin lorsque Me Pinsonneault, défenseur de Pellerin, lui demande à nouveau combien de temps Freddy était demeuré chez Girardin. La réponse sera immédiatement suivie d’une dernière question de Me Bigué qui suscitera une réponse que nous devons retenir.

  • À votre connaissance, fit Me Pinsonneault, combien de temps Pellerin est-il resté chez Girardin quand vous l’avez attendu?
  • Quand on l’a attendu là, ça je le sais pas.
  • Vous avez pas dit cinq minutes?, lui rappela Me Bigué.
  • Oui, à peu près.

Roland Milette affirmait ne pas savoir avant d’admettre une période de 5 minutes. Cécile avait plutôt parlé d’une vingtaine de minutes. Que doit-on tirer de cette contradiction?

Mare de sang autour de laquelle on aperçoit les gouttelettes mentionnées par le Dr Rosario Fontaine, expert légiste.

Il semble que Roland Milette soit devenu militaire peu de temps après les événements de Yamachiche. On le retrouve en 1945 lorsqu’il a épousé Lucia Côté dans la région de Rimouski.

Le témoin suivant fut Charles Denis Girardin, un contracteur de Yamachiche âgé de 26 ans. Le coroner espérait obtenir une version plus explicite des faits.

  • Le lundi le 16 septembre dans l’après-midi, est-ce que vous étiez à Yamachiche?, l’interrogea le Dr Tétreault.
  • Dans l’après-midi, je suis allé à Trois-Rivières.
  • À la convention?
  • Oui, monsieur.
  • Vous êtes allé là comment?
  • En machine.
  • Avec?
  • Un ami.
  • Un monsieur?
  • Une jeune fille[2].
  • Et vous êtes revenu à quelle heure, à l’heure de Yamachiche?
  • Environ 20h30, je crois.
  • Vous êtes allé chez vous?
  • Je suis rentré chez nous.
  • En rentrant, est-ce que votre mère vous a dit que quelqu’un était venu pour vous voir?
  • Non, je ne me rappelle pas du tout.
  • Vous êtes rentré chez vous?
  • Oui, j’ai pris mon journal pour commencer à lire.
  • Votre mère ne vous a pas dit que quelqu’un était allé pour vous voir?
  • Je ne me rappelle pas.
  • Comme ça, il a pas été question que personne était allée vous voir?
  • Quand je suis arrivé à la maison, quelque temps après, monsieur Freddy Pellerin est arrivé chez nous, me demandant de lui prêter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé, le lendemain matin. Il était environ 21h00 du soir, ça fait que j’ai dit, vu qu’il ne travaillait pas pour moi, j’ai dit que j’avais pas d’argent à lui prêter, plus ou moins pour me débarrasser de lui. J’ai dit : « mon père va arriver dans une heure ou deux heures d’ici, attends, peut-être qu’il t’en prêtera, lui. Maintenant, quand il est entré à la maison il était seul, il a été environ cinq minutes. Il était en boisson. Il était pas saoul. Maintenant, j’ai rien remarqué d’autre chose.
  • Évidemment, on vous demande ce que vous savez, pas plus. Il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui, en disant qu’il me remettrait ça quand il travaillerait pour moi, qu’il me remettrait ça sur son salaire.

Questionné par Me Bigué, Girardin croyait avoir reconnu l’un des compagnons de Pellerin comme étant Josephat Milette, resté dans la voiture. Il spécifia cependant ne pas en être absolument certain.

  • Quand il vous a demandé pour emprunter 5$ pour aller à Saint-Barnabé, vous a-t-il dit autre chose au sujet de ses moyens, s’il avait ou n’avait pas d’argent, ou s’il était cassé?
  • Il m’a dit qu’il avait pas d’argent, et qu’il venait emprunter 5$ pour aller à l’exposition. J’ai dit que je ne tenais pas à lui prêter.

Me Léopold Pinsonneault se réserva quelques questions.

  • Est-ce qu’il ne devait pas commencer à travailler pour vous?
  • Il était supposé, j’attendais des contrats, il était supposé. Si j’avais eu le contrat, il aurait eu commencé à travailler pour moi. Ils sont venus le chercher …
  • Comme question de fait, le mercredi, le surlendemain, il a commencé pour vous?
  • J’ai été le chercher chez eux le mercredi pour venir travailler là-bas. Il était couché dans le temps. Il s’est montré en haut par le châssis, il a répondu que oui. Il s’est habillé, ça lui a pris cinq minutes. Il s’est habillé et je l’ai embarqué avec moi.

C’est l’intervention du coroner qui permit ensuite de comprendre qu’après les événements, Girardin avait amené Pellerin pour travailler à sa mine située à Almaville, près de Shawinigan. C’est là que les enquêteurs étaient venus cueillir Pellerin.

  • Vous passez par Trois-Rivières pour aller à la mine?
  • Oui, c’est-à-dire, moi j’avais affaire chez J. B. Loranger pour aller chercher des creens [?]. Ils sont partis deux pour aller à la taverne, quand j’ai eu fini j’ai remarqué qu’il manquait des hommes. J’ai pensé qu’il pouvait être rendu à la taverne, je me suis rendu là.
  • À quelle taverne?
  • Commercial, au coin près du marché.
  • À l’Hôtel Saint-Maurice?
  • Oui.
  • Vous êtes entré dans la taverne?
  • J’ai envoyé Philippe Vaillancourt pour les chercher. J’avais peur qu’ils prennent trop de temps, et j’y suis allé moi-même.
  • Il était assis?
  • Quand j’ai rentré dans la taverne, il sortait.
  • Est-ce qu’il avait pris quelque chose?
  • C’est évident qu’il allait là pour ça, j’ai pas vu, mais c’est évident qu’il allait là pour en boire.

Le témoin suivant fut Ludovic Milot, un journalier de 29 ans qui habitait à Yamachiche. Lui aussi avait vu Pellerin chez Girardin dans la soirée du 16 septembre vers 20h00. Ce soir-là, tout ce que Pellerin lui aurait demandé c’est de savoir quand il prévoyait retourner dans le bois.

Le jour de l’exposition, il l’avait revu au cours de la matinée, où Pellerin lui avait offert à boire. D’ailleurs, c’est Pellerin qui avait payé les deux bières. En plus de dire à Milot qu’il avait remboursé 1$ à un nommé Bourassa, il avait aussi acheté une bouteille de whiskey à 1$.

  • Il était habillé comment cette journée-là?, lui demanda Me Bigué.
  • Je ne peux pas dire l’habit, je sais qu’il avait un chapeau gris, il était habillé en bleu marin, un bleu rayé.
  • Là, vous avez été trois quarts d’heures avec lui?
  • Environ ça.
  • Après avoir été acheté cette bouteille de boisson-là, l’avez-vous laissé?
  • J’ai jasé quelques minutes avec et j’ai retourné faire le tour de l’exposition.
  • Vous l’avez vu quand?
  • Le soir. Pour le soir, il a pas été question de rien. Ensuite, je l’ai revu mercredi quand on est monté travailler ensemble, le 18.
  • Le jeudi?
  • On a travaillé ensemble là-bas.
  • Le jeudi, il vous a jamais donné d’argent?
  • J’ai changé de casque avec, il m’a donné 15¢ de retour.
  • C’est quand ça?
  • Jeudi.
  • Ensuite, c’est tout ce que vous savez?
  • Oui.
  • Il vous a pas parlé de rien à part ça?
  • Non.
  • Une fois rendu à la mine, là, qui est-ce qu’il y avait le soir que vous êtes arrivé, le soir de votre arrivée?
  • Moi, lui Freddy, Berthiaume.
  • Vous êtes-vous entretenu sur le meurtre qu’il [y] avait eu à Yamachiche?
  • Quand on l’a su, le jeudi soir là-bas.
  • Vous en avez parlé?
  • Oui, tous ensembles. Quand il arrive quelque chose dans notre place on en parle.
  • Freddy Pellerin qu’est-ce qu’il a dit à ce sujet-là?
  • On l’a pas remarqué, je peux pas dire s’il a parlé ou non.
  • Était-il bien ou pas bien ce soir-là?
  • On m’a dit qu’il était malade, il a pris une ponce, il a dit qu’il avait le rhume, qu’il avait la grippe.
  • À quel moment a-t-il demandé ça une ponce, est-ce une ponce de boisson?
  • Non, une ponce de gingembre, parce que de la boisson on en avait pas là-bas.
  • Étiez-vous à parler de ça quand il a demandé sa ponce?
  • On en a parlé durant la veillée, on a parlé de ça.

Le témoin suivant fut Lucien Ricard, un cultivateur de 19 ans. Encore une fois, le coroner fut le premier à l’interroger.

  • Mardi, êtes-vous allé à l’Exposition de Saint-Barnabé?
  • Oui.
  • Vous avez rencontré beaucoup de monde?
  • Oui, plusieurs.
  • Avez-vous rencontré monsieur Pellerin?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Quand ça, dans l’avant-midi?
  • Vers 11h30, à peu près, je le sais pas.
  • Est-ce qu’il vous a remis de l’argent?
  • Non, cette fois-là il m’a rien donné du tout.
  • L’après-midi, l’avez-vous revu?
  • Je l’ai vu vers 12h30 ou 13h00, je le sais pas trop.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il voulait avoir du fort.
  • Et puis?
  • On a été en chercher.
  • Vous étiez allé avec lui?
  • Oui.
  • Qui a payé ça?
  • Lui.
  • Ensuite, êtes-vous retourné par après encore?
  • Non, ça été la seule fois.
  • Là, il en a acheté pour combien?
  • Pour 2.00$ devant moi.
  • Il a payé devant vous?, questionna Me Bigué.
  • Oui.
  • D’une seule fois?
  • C’est lui qui a payé les deux fois.
  • 1.00$ chaque fois?
  • Oui.

Ce fut alors qu’on rappela Cécile Castonguay pour apporter une précision.

  • Mademoiselle Castonguay, fit Me Bigué, vous nous avez dit tout à l’heure que d’après vous Freddy Pellerin, le soir qu’il est allé chez Girardin, quand vous l’avez vu avait un habit foncé et rayé?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez pu l’identifier dans cette salle?
  • Oui, rien que les pantalons qu’il avait pas sur lui.
  • L’habit, était-ce le même habit?
  • Oui.
  • Vous dites que c’était pas les mêmes pantalons?
  • Non, pas qu’il avait sur lui.

Mme Eugène Maillette, 47 ans, dira avoir vu Pellerin au soir du 16 septembre entre 20h et 21h.

  • Est-ce qu’il vous a parlé à vous?, questionna le coroner Tétreault.
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Il m’a demandé si j’avais pas d’argent à lui prêter?
  • Pour emprunter de l’argent?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a spécifié un montant?
  • Il m’a demandé 5.00$ à emprunter.
  • Vous a-t-il dit pourquoi?
  • C’était pour aller à l’exposition de Saint-Barnabé.
  • Lui en avez-vous prêté?
  • Non.
  • Vous avez pas voulu lui en prêter?
  • Non.
  • Est-ce qu’il vous a dit quelque chose là-dessus?
  • Non, il a pas insisté.
  • Il est reparti?
  • Oui.
  • Vous l’avez pas revu de la soirée?
  • Non.

On appela ensuite le témoin Joseph Milot, 37 ans, qui se disait de Grennanville dans le Massachusetts.  Le Dr Tétreault avait quelques questions pour lui. Il était cependant natif de la région mauricienne et connaissait Pellerin depuis longtemps. Toutefois, Milot dira ne jamais avoir travaillé avec lui.

  • Vous l’avez rencontré ici quand?
  • Le jour de l’exposition.
  • Ça se trouvait mardi le 17 septembre?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • C’était la première fois qu’on se voyait, on s’est donné la main, on a parlé de différentes affaires, des États-Unis. Il m’a demandé pour aller prendre un coup.
  • Il a payé combien?
  • Il avait une bouteille sur lui.
  • À part de ça, il a pas été question d’argent, de rien de ça?
  • Oui, il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ de monsieur Charles Girardin, et qu’il avait un autre 5.00$ sur lui, et que ce 5.00$ qu’il se l’était fait voler.
  • Il a dit qu’il avait retiré 18.00$ de Girardin?
  • Oui, monsieur.
  • Il vous a payé la traite?
  • Oui, deux coups.
  • Il vous a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il s’était fait voler 5.00$?
  • Oui.
  • Vous a-t-il dit quand il avait eu cet argent-là?
  • Non.

Comme cette réponse entrait en contradiction avec le témoignage de Girardin et qu’on venait très probablement de démontrer que Pellerin avait menti pour expliquer la présence de cet argent dans ses poches, Me Bigué tenait à en savoir un peu plus. Ainsi, le témoin lui répéta que Pellerin avait dit avoir « retiré » cet argent. Par exemple, il n’avait pas utilisé le mot « prêter » ou « donner ».

Me Pinsonneault sentit alors le besoin de venir soumettre quelques questions.

  • A-t-il dit qu’il avait 23.00$?
  • Il m’a dit qu’il avait retiré 18.00$ et qu’il avait 5.00$ à part de ça, et que le 5.00$ il se l’était fait voler.
  • À propos de quoi est venue cette question d’argent?
  • On parlait des États-Unis, il disait que ça prenait plus de temps à gagner 18.00$ ici que chez nous.
  • Vous a-t-il demandé à emprunter de l’argent?
  • Non.

Donat Marcotte, un journalier de Yamachiche âgé de 48 ans, connaissait Pellerin seulement de vue. Il dira avoir vu Boulanger à Trois-Rivières le jour de la convention du parti Libéral.

  • On est descendu ensemble de l’autobus.
  • Qui y avait-il dans l’autobus?
  • Moi et lui, on était assis en arrière, j’ai pas remarqué les autres.
  • Vous avez passé l’après-midi avec lui?
  • Pas tout l’après-midi.
  • Jusqu’à vers quelle heure?
  • Quand on a débarqué de l’autobus on a été prendre une bouteille de bière. Je l’ai laissé, et on s’est revu avant de partir.
  • Êtes-vous revenu avec lui?
  • Non, il m’a dit qu’il prenait le train pour Louiseville.
  • Est-ce qu’il vous a dit le but de son voyage?
  • On descendait à la convention, et il a dit qu’il retournait à Louiseville après.
  • Est-ce qu’il avait de l’argent?
  • Oui, il avait un peu d’argent.
  • Il en avait sur lui?
  • Oui.
  • Vous ne savez pas combien?
  • Non.
  • Monsieur Pellerin, l’avez-vous vu cette journée-là?
  • Oui, à Trois-Rivières.
  • L’après-midi?
  • Oui.

Les questions de Me Bigué permirent ensuite de comprendre que cette bière dégustée en compagnie de Boulanger avait été consommée à l’hôtel St-Maurice et que c’est Boulanger qui avait payé. La Couronne essayait-elle déjà de démontrer que Pellerin aurait pu croiser Boulanger à Trois-Rivières et voir que celui-ci avait beaucoup d’argent en poche?

  • Lui avez-vous vu sortir de l’argent?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Par rapport à l’argent qu’il avait, combien pouvait-il avoir?
  • Suivant moi, je prétendais qu’il avait une soixantaine de piastres, il avait des 1$, des 2$, des 5$, des 100$, que j’ai pu voir. Je les ai pas comptées, il a sorti un rouleau d’argent de sa poche en arrière.
  • De sa poche de fesse comme on dit?
  • Oui.
  • À gauche?
  • Non, à droite.

Freddy Pellerin fut ensuite appelé à témoigner. Cependant, le jeune homme se montra assez peu coopératif. Malgré cela, il est préférable de reproduire ici l’intégral de son témoignage.

  • Avez-vous quelque chose à nous dire?, lui demanda le coroner.
  • Non.
  • Voulez-vous mettre la main sur l’Évangile?
  • Non.
  • Vous avez rien à dire?
  • Non.
  • Vous êtes libre, on ne peut pas vous forcer. Vous ne connaissez rien au sujet du meurtre de Boulanger?
  • Non, monsieur.
  • Alors, vous préférez ne pas parler?
  • Non.
  • Voulez-vous rendre témoignage?, lui demanda franchement Me Bigué.
  • Non.
  • C’est par mon conseil que monsieur Pellerin ne rend pas témoignage, finira par déclarer Me Pinsonneault.

Comme dernier témoin, on rappela le Dr Fontaine afin de le questionner sur les résultats de son analyse réalisée sur une paire de pantalons. Il se trouvait à Québec en face du Parlement lorsqu’on lui avait remis le complet bleu rayé de blanc, et il avait ensuite apporté le tout à Montréal afin de réaliser ses analyses.

  • J’ai trouvé en bas des deux jambes du pantalon des petites giclures de sang, très fines. Sur les deux côtés, il y en avait au moins une trentaine de ces petites gouttelettes, très fines, de même nature et de même apparence et dimension que celles que j’avais constatées sur le plancher où la victime était étendue. J’ai fait les examens et j’ai constaté qu’il s’agissait de sang humain. Vous voyez ici aux endroits marqués au savon, tous ces petits trous, qui étaient autant de gouttelettes de sang, j’en ai laissé plusieurs évidemment, et j’en ai pris plusieurs pour faire mon examen. Il y en a encore ici, tous ces petits endroits marquent des gouttelettes de sang.
  • Gouttelettes qui correspondaient quant à la dimension avec les gouttelettes de sang sur le plancher, chaque côté de la tête de la victime?, lui demanda Me Bigué.
  • Certainement.
  • C’était du sang humain?
  • Oui, monsieur.
  • Docteur, intervint Me Pinsonneault, quelle quantité de sang avez-vous recueilli sur le pantalon?
  • C’est difficile à dire, parce que tous ces petits morceaux que j’ai détachés, je les ai mis dans une solution de sérum physiologique, j’ai obtenu une solution d’après, [à] peu près un millième de sérum, qui était plus que suffisant pour faire mon examen.
  • Et avec cette quantité, très petite, vous en avez eu suffisamment pour pouvoir jurer que c’était du sang humain?
  • J’en avais plus que suffisamment, j’aurais pu avec deux ou trois petites gouttes déterminer la nature du sang et j’en avais trente.

C’est ainsi que se termina l’enquête du coroner. Le Dr Tétreault en avait suffisamment entendu pour déclarer Freddy Pellerin criminellement responsable de la mort d’Arthur Boulanger. Le jeune homme devrait donc subir un procès pour meurtre.

Avec le recul, peut-on se demander si, d’après les témoignages entendus, c’était suffisant pour comprendre que Pellerin était responsable de la mort de Boulanger?

Dans un premier temps, il avait demandé à emprunter de l’argent mais on lui avait refusé. Pourtant, le lendemain, il avait plusieurs billets de banque en poche. Il a d’ailleurs menti en disant avoir obtenu 18$ de Girardin, alors que ce dernier a dit sous serment ne pas lui en avoir prêté. Et que dire de ces gouttelettes de sang humain sur le bas de ses pantalons?

Je vous laisse le soin de répondre.

Le troisième et dernier article nous permettra de faire un survol médiatique du procès.

 

[1] Le 16 septembre 1935 une convention du parti Libéral s’était tenue à Trois-Rivières.

[2] Cette jeune fille ne sera jamais nommée.

Le meurtre gratuit de Cynthia Crichlow

(Photo: La Presse)

Le 15 avril 1997, Cynthia Crichlow, 24 ans, était passagère dans un véhicule qui roulait à Montréal sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du Palais des Congrès, lorsqu’une pierre de 4 kilos traversa le pare-brise pour venir l’atteindre à l’abdomen.  Selon La Presse, il s’agirait plutôt de deux roches de 4 kilos lancées depuis le viaduc surplombant l’autoroute Ville-Marie.  Toutefois, l’enquête du coroner ne parle que d’une seule pierre.

Le drame s’est produit vers 22h30.  Cynthia venait de terminer son travail et rentrait chez elle, à Côte-Saint-Paul.  Elle travaillait au Centre de traitements des documents de la Banque Nationale.  « La roche n’a même pas touché au tableau de bord et a frappé directement Mme Crichlow en plein ventre ».  Sa collègue, qui se trouvait au volant, ne prit même la peine de s’arrêter et roula jusqu’à l’urgence du centre hospitalier Angrignon.  À 23h40, elle entrait en salle d’opération mais à 3h00 son décès était constaté.  L’impact avait causé l’éclatement du foie et de graves dommages internes.

Dans La Presse du 19 avril 1997, son père, Denis Crichlow, parlait ainsi de la ou des personnes responsables de la mort de sa fille : « s’ils ne sont pas punis par la loi, qu’ils le soient au moins par la culpabilité.  […] M. Crichlow, chauffeur d’autobus à la STCUM, a indiqué que tous tentaient toujours tant bien que mal de se remettre de la soudaine disparition de la jeune femme, qui devait se marier le 19 juillet avec Réjean Lecours, 27 ans, avec qui elle vivait depuis plusieurs années ».

Bien sûr, M. Crichlow profita de l’occasion pour lancer un cri du cœur afin de demander aux autorités de tout faire en leur possible pour retrouver le ou les coupables.  Résiliant et sage, il ajoutait : « il existe certains passages piétonniers au-dessus des autoroutes qui sont munis de clôtures pour éviter justement ces attaques.  Je ne vois pas de raison valable pour que cette mesure préventive ne soit pas généralisée, notamment au niveau du passage où Cynthia a été tuée ».

Si La Presse commettait l’erreur de placer Cynthia au volant, on y rapporta cependant les impressions du ministre des Transports, Jacques Brassard : « On a envisagé un certain nombre de mesures qui pourraient empêcher ce genre d’acte criminel ».  Brassard souhaitait discuter avec la Ville de Montréal avant d’entamer quoi que ce soit.  S’il admit que des actions pouvaient être prises « assez rapidement », il souligna aussi « la difficulté de rendre parfaitement sécuritaires les quelques 6 000 structures semblables au Québec ».

On s’en doute, l’enquête menée par le sergent-détective Raymond Poirier manquait dangereusement d’indices.  En fait, on manquait tellement d’éléments pour explorer une première piste qu’on demanda à la Sûreté du Québec (SQ) une liste des événements similaires commis sur le territoire provincial.

Le 10 mai 1997, toujours dans La Presse, on apprenant que la police était sur « une piste intéressante », ce qui poussa le journaliste Marc Thibodeau à écrire : « le policier, avare de commentaires, s’est contenté de préciser que les enquêteurs avaient obtenu des informations prometteuses la semaine dernière au sujet de ce drame, qui a suscité bien des réactions au cours du dernier mois ».  Pour sa part, le porte-parole du Service des travaux publics pour la Ville de Montréal, Philippe Briand, soulignait le fait qu’aucune mesure n’était envisagée pour corriger la situation, ajoutant au passage que « nous n’avons reçu aucune demande politique à ce sujet », comme s’il fallait absolument un ordre gouvernemental pour agir.  Pour expliquer cette inaction, il ajouta : « c’est la première fois qu’un tel incident se produit à cet endroit, malgré toutes ces années.  Une telle mesure ne risquerait-elle pas d’être excessive? ».

Le 3 juin 1997, trois autres victimes vinrent s’ajouter à la liste.  Selon le compte rendu de Georges Lamon dans La Presse, il semble que ces trois personnes ait été victimes de la même pierre, qui pesait apparemment 5 kilos.  Elle aurait d’abord fendu le réservoir d’un premier véhicule, dont le conducteur s’est aperçu seulement plus tard de l’incident.  Puis une Toyota Tercel 1996 conduite par Denis Lefebvre fut atteinte à une roue.  « Quand je me suis engagé dans le tunnel, une dizaine d’autos y circulaient et je n’en ai vu aucune éviter la pierre […].  Je n’ai vu non plus de camions en avant.  Je n’ai pu l’éviter et je l’ai frappé avec ma roue.  J’ai été obligé de m’arrêter et de changer de roue.  Ça me coûte 295$.  J’ai été vraiment chanceux car si la pierre est tombé d’en haut … c’était une question de secondes ».

Denis Lefebvre, avec la pierre qui a endommagé son véhicule quelques semaines après le meurtre de Cynthia Crichlow (photo: La Presse).

La troisième victime fut Eric Sardano, qui roulait à environ 75 mètres derrière le véhicule de Lefebvre.  Dans son cas, sa Pontiac Sunfire 96 a subi des dommages évalués à 1 500$.

L’enquête du coroner nous apprend quelques détails supplémentaires.  D’abord, Cynthia est née le 4 décembre 1972.  Les causes de sa mort sont décrites en trois étapes : « traumatisme abdominal, lacération du foie, choc hémorragique ».  Si on ne précise pas l’identité de la conductrice, on mentionne toutefois que Cynthia était bien assise du côté passager et que le véhicule circulait « sur l’autoroute Ville-Marie direction Ouest, lorsqu’elle fut atteinte à la partie inférieure droite du thorax, par une pierre qui venait de traverser le pare-brise. La conductrice du véhicule se dirigea alors instantanément vers le Centre Hospitalier Angrignon, où madame Crichlow arriva en état de choc. On diagnostica [sic] une hémorragie abdominale pour laquelle madame Crichlow fut opérée d’urgence, mais sans succès ».  Comme on l’a vu par les journaux, son décès fut constaté à 3h00 dans la nuit du 16 avril 1997.

Quant à l’arme du crime, le coroner José-Luis Labarias décrit la pierre comme ayant une dimension de 20X4 cm et pesant 4 kilos.  Il souligna : « L’accident s’est produit au moment où le véhicule circulait sous la Palais des Congrès de Montréal, au niveau des panneaux de signalisation indiquant la sortie rue Université. Ces panneaux de signalisation sont attachés au muret de contention d’une des passerelles qui surplombent l’autoroute Ville-Marie. À cet endroit, au niveau de la troisième voie et à droite, il y a une séparation de 30 cm entre deux panneaux de signalisation et c’est à travers cet espace que la pierre a été jetée.  Cet endroit a été identifié formellement par la conductrice du véhicule. Une autre pierre, de taille semblable à celle trouvée non loin du lieu de l’accident, fut également trouvée. Ces pierres proviennent de l’espace vert du métro Place d’Armes, lequel donne sur le Palais des Congrès. Une distance de dix mètres sépare la porte de ce métro de l’endroit où la pierre a été lancée. Une quarantaine d’incidents ont été rapportés dernièrement sur les passerelles surplombant les autoroutes du territoire de l’île de Montréal. Dans la majorité des cas, des enquêtes n’ont pas été menées du fait que ces incidents n’ont pas porté de conséquence, si ce n’est dans un unique cas où l’on a enregistré des lésions corporelles graves. Dans les autres cas, on rapporte surtout des dommages causés aux véhicules circulant sur l’autoroute Ville-Marie, dans le secteur du centre-ville ».

Parmi ses recommandations, le coroner Labarias soulignait : « je recommende [sic] à la Ville de Montréal et au Ministère des Transports, de conclure un accord très rapidement dans le but d’installer une protection efficace des passerelles qui enjambent l’autoroute au niveau du métro Place d’Armes, afin d’éviter que tout projectile puisse être jeté du haut de celles-ci et porte atteinte à la sécurité des automobilistes. Je recommende [sic] à la Ville de Montréal, de retirer la pierre concassée de l’espace vert se trouvant devant la porte de Métro Place d’Armes, et de la remplacer par un revêtement fixe. Ces fragments de pierre peuvent servir de projectiles et provoquer des réflexes dangereux pour les automobilistes circulant sur l’autoroute, nuire à leur visibilité ou même endommager leur pare-brise ».

Si le coroner parlait d’une quarantaine d’incidents, les journaux n’en mentionnèrent que trois ou quatre.  Est-ce là la preuve d’un jeu morbide auquel s’adonnaient quelques joyeux lutins?

Le 4 avril 1998, La Presse apprenait à ses lecteurs l’annonce selon laquelle le ministère des Transports, la Ville de Montréal et la police de la CUM (maintenant SPVM) procéderaient bientôt à l’installation de clôtures sur le site.  On estimait les coûts à 150 000$.  Les travaux furent amorcés seulement en novembre 1998.

Malheureusement, il semble que l’enquête policière n’ait donné aucun résultat par la suite.  Vingt ans plus tard, est-il encore possible de recueillir des témoignages ou des indices suffisamment importants pour permettre de faire avancer le dossier?


Médiagraphie :

Marc Thibodeau, « Ça prend un drame pour faire bouger le gouvernement », La Presse, 19 avril 1997.

Marc Thibodeau, « Mort de Cynthia Crichlow : la police suit une piste intéressante », La Presse, 10 mai 1997.

Georges Lamon, « Trois autres automobilistes victimes d’une pierre sur la chaussée du tunnel Ville-Marie », La Presse, 3 juin 1997.

Martin Pelchat, « Des travaux pour éviter un autre drame sur l’autoroute Ville-Marie », La Presse, 4 avril 1998.

Sophie Brouillet, « Autoroute derrière les barreaux », La Presse, 21 novembre 1998.

Enquête du coroner José Luis Labarias, 1997.

 

L’affaire Boulanger: une partie du dossier judiciaire retrouvé

Dans le dossier retrouvé, on note cette photo judiciaire qui montre l’intérieur du logement de la victime, Arthur Boulanger. Sur le plancher, on constate la présence d’une mare de sang.

Le projet Portrait de la Mauricie par les Archives Judiciaires Criminelles (PMAJC), entamé le 3 janvier 2018, porte déjà ses fruits. Alors qu’un article d’Historiquement Logique publié en juin 2015[1] expliquait que le dossier judiciaire de l’affaire Boulanger n’avait pas été conservé dans les archives nationales, les recherches que j’effectue actuellement pour indexer les dossiers qui sont conservés dans la voûte de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières m’a permis d’avoir l’agréable surprise la semaine dernière de tomber sur celui de Freddy Pellerin. Cet individu, qui avait 27 ans à l’époque, a été le principal suspect dans cette affaire. Au terme d’un procès, il a cependant été acquitté.

Le dossier retrouvé, quoique plutôt mince pour une cause de meurtre, se trouvait dans les boîtes non classées des archives nationales et dans lesquels on retrouve normalement les procès expéditifs.

Il y a toutefois un bémol à cette trouvaille : ce dossier ne contient pas les transcriptions sténographiques du procès, au terme duquel Pellerin a été acquitté. Nous savons que les détails présentés lors d’un procès criminel pour meurtre sont les plus détaillés, ce qui en fait l’outil idéal pour reconstituer les événements entourant un crime.

À défaut de cela, cependant, le dossier retrouvé comporte les transcriptions prises lors de l’enquête du coroner et des pièces très intéressantes qui nous aiderons à mieux comprendre ce qui a pu se produire à Yamachiche en 1935. Parmi ces documents, on retrouve des photos judiciaires, un plan des lieux, et même un échantillon qui, pour le moment, reste non identifié.

Rappelons qu’Arthur Boulanger, 51 ans, a été assassiné dans le logement qu’il habitait à Yamachiche en face de la gare en septembre 1935. On l’avait apparemment battu avec une barre de fer.

Je ne pense pas qu’il faille fonder beaucoup d’espoir quant à l’idée de retrouver un jour le dossier du procès. Selon les explications d’Evelyn Kolish dans le Guide des archives judiciaires (2017)[2] le dossier a probablement été élagué. À partir de 1920, les archives nationales ont fait face à une arrivée gigantesque d’archives, ce qui a poussé les responsables de l’époque à prendre des décisions, entre autre l’élagage.

De plus, je soupçonne que les dossiers judiciaires qui se sont terminés par un acquittement ont été parmi les premiers à être détruits, d’autant plus que les accusés qui ont été blanchis ont droit à leur retour à la vie privée. La justice les considère comme blanchis.

En attendant de mieux étudier le dossier et de vous présenter le fruit de cette découverte, je vous invite à lire ou relire l’article publié en 2015 : Meurtre non résolu à Yamachiche : L’affaire Boulanger.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Disponible en ligne : http://www.banq.qc.ca/documents/ressources_en_ligne/instr_rech_archivistique/garchjud_fr.pdf