Ils étaient cinq!


            À travers toute l’histoire judiciaire du Québec, on retrouve des drames inoubliables par leur ampleur, leur cruauté ou tout autre aspect qui font en sorte qu’il est pratiquement impossible de les effacer de notre mémoire collective.  Le 26 juin 1977, l’un de ces cas s’est produit lorsque cinq jeunes personnes ont été tuées d’un seul coup.  Pourquoi cette tragédie s’est-elle effacée de la mémoire collective?  Est-ce en raison du fait que le sort a frappé dans une région éloignée en plus de viser un peuple que nous laissons de côté?

Dans un premier temps, cet oubli pourrait s’expliquer par le fait que les cinq victimes étaient des autochtones.  En fait, cette amnésie sociale pourrait découler de la couverture médiatique de l’époque qui s’est avérée très pauvre.  Les journalistes de 1977 craignaient-ils à ce point les mouches noires qu’ils ont préféré demeurer dans le confort de leurs villes?  Pourtant, ce n’est pas tous les jours que cinq personnes trouvent la mort simultanément, et surtout dans des circonstances criminelles, comme nous allons le voir plus bas.

Le Petit Journal a probablement été le seul média de l’époque à rapporter les faits.  Et encore!  L’article qu’on peut lire dans la parution de la semaine du 2 au 8 juillet 1977 est horriblement bref.  On n’y retrouve que deux paragraphes, le premier évoquant un autre drame par noyade.  Par souci de transparence, voici les deux paragraphes dans leur intégralité :

            Au cours du mois dernier, pas moins de huit Amérindiens[1] de la réserve de la Manouane, au Nord de Saint-Michel des Saints, ont péri par la noyade à la suite de deux accidents de la circulation.  Il y a trois semaines de cela, un couple marié, leur petit enfant, ainsi qu’un adolescent, se retrouvaient dans le lac Madon, suite à une perte de contrôle du véhicule qu’ils occupaient.  La mère tenta de sauver son enfant en agrippant ce dernier pour faire surface.  Mais le père voulu[t] aider les siens et empoigna son fils pour que son épouse s’échappe.  Il sombra au fond avec le bébé, l’adolescent, assommé, demeura coincé dans le véhicule tandis que la pauvre femme regagnait tant bien que mal la rive.

            Plus précisément encore, c’était au tour de cinq autres Indiens [sic], tous des jeunes, de périr de façon similaire, non loin de là, dans la rivière du Milieu, située à une douzaine de milles de Saint-Michel-des-Saints.  Comme on [sic] fait foi notre photo, le spectacle fut des plus macabres.  Dans un chemin de gravier qui longe le cours d’eau, une camionette [sic] transporta sept personnes dont deux blancs quitta la route pour tomber dans environ deux mètres et demi d’eau.  Après avoir brisé un carreau, les deux blancs gagnèrent la berge, mais les Indiens, pris de panique, devaient y rester, du moins jusqu’à l’arrivée des hommes-grenouilles de la Sûreté du Québec.  L’une des victimes étaient parente avec le père et l’enfant noyés lors du premier accident!

Voilà!  Au cours de l’été 1977, c’est tout ce dont eut droit le public, à savoir une rubrique trop brève qui ne sut attirer l’attention d’à peu près personne.  Pas un seul mot sur les « deux blancs » ni même sur l’enquête de coroner qui avait pourtant été complétée au moment de cette publication.  Mince consolation, Le Petit Journal, en dépit d’un texte dépourvu de rigueur et bourré de fautes, avait dépêché un photographe sur place, ce qui nous vaut aujourd’hui un souvenir iconographique permettant une compréhension limitée de la scène de la découverte des corps.

Photo parue dans Le Petit Journal en juillet 1977.

Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de croire que si ce drame était survenu chez les « blancs », dans une ville « plus civilisée », les échos auraient été drôlement plus importants.  C’est évident!  D’autant plus que l’enquête du coroner a conclu que ce quintuple homicide était le résultat d’un acte criminel.

Historiquement Logique a voulu en savoir davantage en demandant une copie de l’enquête du coroner.  Tout d’abord, on apprend que les cinq victimes étaient Denis Eddy Petiquay, 18 ans; Thérèse Flamand Ottawa, 34 ans; Lionel Jean-Claude Petiquay, 19 ans; Nicole Marie Petiquay, 15 ans; et Marie Juliana Quitich, 24 ans.

Selon les documents obtenus, le corps de Denis Petiquay, réclamé par sa mère, portait une chaînette en or.  Jean-Claude Petiquay, dont le corps a été identifié par son père, portait lui aussi une chaînette en or « avec une breloque 1 médaillon ».  Marie-Juliana Quitich, quant à elle, identifiée par sa mère, ne portait apparemment rien de distinctif.  Nicole Petiquay portait aussi une chaîne en or, un jonc, une montre et deux bagues.  Quant à Thérèse Flamand Ottawa, elle ne portait apparemment aucun objet sur elle.

L’enquête de coroner fut conduite par un médecin du nom d’Ulysse Laferrière, qui avait ses bureaux à Berthierville.  Les documents relatifs à cette enquête se traduisent par quelques pages.  C’est dans le cas de la victime Thérèse Flamand Ottawa que nous en apprenons davantage.  Laferrière y résume l’affaire dans ce petit paragraphe : « dans le cas présent, cinq indiens [sic] et indiennes montent dans une camionnette à la Manouan [sic] pour se rendre à St-Michel des Saints.  La camionnette est la propriété de Ronald Sobczynski qui est le conducteur.  Ce dernier est accompagné de Florent Barthe.  Ces deux amis font une partie de pêche et ont les facultés affaiblies.  Barthe est à l’arrière et Sobczynski conduit à gauche[2] et le camion tombe à la rivière.  Les deux blancs sortent du camion et parvienne[nt] à la terre ferme.  Les cinq indiens demeurent dans le camion et se noient ».

Voilà tout ce que le coroner écrira, excepté le fait qu’il attribua la mort de Thérèse Flamand Ottawa à une « asphyxie parnoyade [sic] ».  Son corps fut identifié par son mari, Santerre Flamand, un trappeur qu’elle avait épousé en 1957.

Que penser de ce court paragraphe?  Était-ce la pratique courante pour l’époque ou la preuve d’un travail bâclé?

Avant la nouvelle loi sur les coroners, en vigueur depuis le 3 mars 1986, le moins qu’on puisse dire c’est que la qualité de ces enquêtes était très aléatoire.  On laissait aux coroners la discrétion de conclure par un simple cas de recherche, ce qui se résumait normalement en une seule feuille officialisant la cause du décès, ou une véritable enquête qui se soldait par un mini-procès avec témoignages et prise de notes sténographiques.

Il est difficile d’inclure le coroner Laferrière dans une hypothèse de complot, car dans un tel cas on l’imagine plus facilement en train de conclure à une mort accidentelle.  Dans le cas présent, il en arrive à un acte criminel, pour des raisons que nous verrons plus bas.  Il faut donc rendre à César ce qui appartient à César!

Toutefois, je pense qu’il y a un problème évident de manque de précisions.  Ce paragraphe ne rend visiblement pas justice à la nature de cette cause.  Devant cinq victimes tuées dans des circonstances criminelles, il aurait fallu une enquête complète avec des témoignages et des notes sténographiques.  Hors, il n’y a rien de tout cela.  Et pourtant, il est étonnant de voir parmi les documents une feuille qui atteste de la présence d’au moins dix témoins.  Que sont devenus leurs témoignages?  Ont-ils seulement été immortalisés par un sténographe?

D’un autre côté, il ne s’agit pas de la seule enquête bâclée, du moins pour le point de vue du chercheur qui préfère évidemment les dossiers complets afin de reconstituer les faits dans leurs moindres détails.  À titre d’exemple, Historiquement Logique a souligné en 2012 les circonstances de l’affaire Alarie, cette mère de famille qui a péri avec ses sept enfants lors d’un incendie survenu à Trois-Rivières en 1967[3].  De ce drame important, les archives n’ont conservés qu’une seule feuille où la cause des huit décès a été résumée par un seul mot : « asphyxie ».  Aucune mention d’un quelconque incendie.  Il faut recouper l’information par les journaux pour comprendre que cette tragédie a été causée par les flammes.

Il ne faut pas non plus chercher les notes sténographiques.  Pourtant, les articles parus en 1967 dans le quotidien Le Nouvelliste font état de la tenue d’une véritable enquête de coroner, à laquelle plusieurs témoins ont été entendus.

Mais revenons à l’affaire qui nous concerne.  Le simple fait que la déclaration du conducteur de la fourgonnette[4] ait été prise de façon manuscrite nous renseigne sur le fait qu’il n’y eut probablement aucun sténographe sur place.

Puisqu’elle apporte plus de détails que le paragraphe peu inspirée du coroner Laferrière, voyons le contenu de la déclaration de Ronald Sobczynski.  Le document permet de comprendre qu’il travaillait comme « vitrier d’automobile ».  Voici maintenant le contenu intégral de sa déclaration :

Je suis parti de Montréal vendredi le 24 juin vers 2heures pour St-Michel où je suis arrivé vers 5heures.  Je conduisais une petite vanne, mon épouse me suivant avec sa voiture.  Nous avons soupé chez Florent Barthe, un ami.  Nous avons passé la journée de samedi à la pêche et nous descendions à St-Michel moi et Florent Barthe lorsque les cinq indiens et indiennes sont montées [sic] dans ma vanne.  Ils nous ont dit : dépêche toi, la police est sévère.  Nous sommes partis vers St-Michel.  Il faisait noir, mais je voyais bien le chemin.  Arrivé à une fourche de chemin je suis allé à gauche au lieu de tout droit.  Une femme criait en arrière; je me suis tourné pour lui dire tais-toi.  Au même instant mon camion tassait vers la gauche; j’ai essayé en vain de le ramener, j’ai appliqué les freins mais je suis tombé dans la rivière.

Un des jeunes était assis en avant avec moi et Florent Barthe était assis avec les autres en arrière.  Florent a brisé la vitre de la porte arrière et a crié : restez pas en arrière.  Florent est resté et j’ai crié suivez-moi et je suis aussi sorti par en arrière.  Florent est monté sur le toit du camion en sortant j’ai crié une fois sorti et Florent m’a tiré par le bras et j’ai aussi monté sur le toit.  Il faisait très noir.  Nous avons regardé en vain si nous ne verrions pas les autres, après nous être [illisible] nous avons nagé vers le rivage.  Nous sommes parvenu à allumer un petit feu au bout de 1 heure et nous sommes restés là jusqu’au matin.  Nous sommes descendus à St-Michel à pied (12 milles).  Nous avons pris un café et nous avons averti la Sûreté du Québec.

Samedi, à partir du matin jusqu’à 7 heures j’ai pris 12 petites bierres [sic] tranquillement; j’ai aussi pris 6 petites bierres de 7 heures au moment de l’accident.  Nous avons mangé tout en prenant notre bierre tranquillement.  Je me sentais pas les facultés affaiblies.

Cette déclaration, signée le 27 juin 1977, fut corroborée par son copain Florent Barthe, qui habitait alors au 661 Matawin à St-Michel des Saints.

Cette déclaration détonne sur plusieurs points, d’abord par le fait que cette version est celle de l’homme que le coroner tient pour criminellement responsable.  Quelle valeur peut-on accorder à cette parole?  Les cinq victimes ne pouvaient évidemment plus parler pour leur défense.

En fait, cette déclaration soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Sobczynski affirmait que sa femme l’avait suivi dans une autre voiture, en route vers Saint-Michel des Saints, mais sans préciser le rôle qu’elle a joué par la suite.  Faisait-elle partie de la seconde portion du voyage?  Si oui, fut-elle témoin de quelque chose?

Difficile aussi de comprendre les circonstances dans lesquelles les cinq jeunes autochtones sont montés à bord de la fourgonnette, et surtout pourquoi ils auraient demandé au conducteur de se dépêcher.  Le fait de mentionner que « la police est sévère » sans autre précision ne renseigne sur rien du tout.  Au contraire, ce détail amplifie le mystère.

Et cette femme qui « criait à l’arrière » était-ce Thérèse, Nicole ou Marie?  À moins que ce détail provienne de l’imagination du conducteur?  Après tout, ce dernier semble attribuer sa perte de contrôle au fait que sa conduite ait été perturbée par le comportement d’une passagère.  Il n’assumait visiblement pas son ivresse.  Après tout, il admet lui-même avoir bu 18 bières dans les heures qui ont précédées le drame.  Et à cela, il a le culot d’utiliser à deux reprises le qualificatif « tranquillement » pour décrire sa consommation.  Qu’on les prenne « tranquillement » ou non, le fait d’ingurgiter 18 bières en quelques heures tout en conduisant une fourgonnette se rapproche davantage d’un comportement alcoolique plutôt que de celui d’un conducteur responsable.  Personnellement, je ne bois même pas 18 verres d’eau en une seule journée!

Et comment interpréter ses propos quand il essaie de raconter comment il a tenté de sauver ses cinq passagers.  Cherchait-il à minimiser encore une fois sa responsabilité?

Sans vouloir jeter la pierre à qui que ce soit, ce sont-là de simples questions d’intérêt public.

Évidemment, comme l’ont fait remarquer dernièrement les familles et amis des victimes dans les médias, un autre détail vient s’ajouter à la liste des éléments étranges : sur les sept personnes qui prenaient place à bord du véhicule, les deux seuls survivants, comme par hasard, étaient les seuls Blancs.

En 2016, suite à la diffusion d’un reportage de Radio-Canada, la Sûreté du Québec acceptait de rouvrir l’enquête.  Lors de cette annonce, selon ce qu’a appris Historiquement Logique, Florent Barthe serait mort subitement.

En septembre 2017, Radio-Canada couvrait à nouveau l’événement, mais cette fois pour expliquer que le DPCP venait de se déplacer jusqu’à Saint-Michel-des-Saints pour dévoiler à la Nation Atikamekw qu’il n’y aurait finalement aucune accusation de portée contre le conducteur.  Il semblerait que sa déclaration soit insuffisante pour porter des accusations au criminel puisqu’il n’y a aucune garantie que celle-ci soit acceptée en preuve lors d’un éventuel procès.  Et si le dossier ne comporte aucune autre preuve solide, il serait effectivement très risqué d’entamer un procès criminel reposant sur une seule déclaration dont l’admissibilité n’est pas assurée à l’avance.  D’ailleurs, le conducteur de la fourgonnette aurait refusé de collaborer avec les policiers.

Et puisque notre système judiciaire défend le principe fondamental de l’innocence jusqu’à preuve du contraire, il nous faut respecter cette décision.  La question est maintenant de savoir s’il y a eu des lacunes ailleurs.

Nancy Roy, avocate et directrice générale de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, a déclaré que, selon elle, le coroner et les enquêteurs de l’époque n’avaient pas bien fait leur travail.  Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw, demande quant à lui des excuses publiques.  S’il est impossible de détailler le déroulement de l’enquête policière sans le dossier de police, il semble que la moindre des choses serait d’accorder cette mince consolation demandée par M. Awashish.

D’autre part, le chef de Manawan, Jean-Roch Ottawa, s’est offusqué que cette rencontre avec le DPCP ce soit tenue à Saint-Michel-des-Saint et non à la Manawan, où habitaient les cinq victimes.

Aujourd’hui, il apparaît évident que la couverture médiatique de 1977 a été défaillante et que l’enquête du coroner Laferrière semble anormalement anorexique comparativement à des affaires impliquant moins de victimes et parfois même des décès réellement accidentel.  Bref, il a visiblement manqué de rigueur.

À titre de comparaison, revenons sur l’affaire Sclater, ce meurtre commis en Haute Mauricie en 1905.  Nous étions alors à une époque où la civilisation québécoise était moins bien développée qu’en 1977 et pourtant tous les grands journaux de l’époque ont dépêchés un représentant à Trois-Rivières, dont celui de La Patrie qui a accompagné un policier jusqu’à Grande Anse.  Lorsque « la bonne histoire » est flairée, on ne peut donc pas dire que c’est la distance qui fait peur aux journalistes.  Faudrait-il en déduire un manque d’intérêt pour les nations autochtones?  Un racisme médiatique?

Et comme si ce n’était pas assez, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a permis à Historiquement Logique d’apprendre que trois mois après le drame de juin 1977, le père d’une des victimes, Jérôme Petiquay, était à son tour victime d’un drame horrible.  Encore une fois, c’est le coroner Ulysses Laferrière qui conduisit l’enquête qui se résume … en quatre pages.  Et cette fois il atteignait le comble du ridicule.  Dans la zone réservée au moyen d’identifier le corps, il répond : « en le voyant ».

Malgré tout, le document nous apprend que Jérôme Petiquay a été tué le 22 septembre 1977.  Encore une fois, le coroner se fit très imprécis dans son résumé : « dans le cas présent il s’agit du meutre [sic] de Jérôme Gilbert Petiquay commis par Jean louis Quitish.  Je n’ai pas vu le cadavre qui fut envoyé à la morgue.  Le procureur de la couronne a obtenu de Québec la permission de traduire directement Quitish en cours criminelle sans passer par le coroner, et cela à cause de dépenses considérables que nécessiterait cette enquête avec des indiens.  Je n’ai vu que le criminel et l’escouade de la sûreté du Québec, section des crimes contre la personne »[5].

Extrait de l’enquête de coroner sur la mort de Jérôme Petiquay en septembre 1977.

Certes, le coroner Laferrière ne maniait pas la plume aussi aisément qu’un Stephen King ou un Stéphane Bourgoin en matière de description de scène de crime.

Devant une affaire aussi mystérieuse et inquiétante d’un point de vu de couverture médiatique et policier, il est difficile de ne pas soulever des questions lourdes de sens.  Y a-t-il une justice à double vitesse?  Le multiculturalisme québécois envers les pays étrangers témoigne-t-il de notre hypocrisie, puisque nous levons le nez sur ces communautés qui occupaient cette terre bien avant l’arrivée de Samuel de Champlain?

(si vous possédez de l’information dans ce dossier ou tout autre histoire semblable touchant la communauté Atikamekw, n’hésitez pas à m’écrire : eric.veillette@hotmail.ca)

 

 

 

 

[1] Étrangement, l’article utilise d’abord le terme Amérindien avant d’utiliser ce lui de « Indien », un mot aujourd’hui considéré comme plus péjoratif et inapproprié.

[2] Joli pléonasme.

[3] Pour en savoir davantage, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Alarie de 1967 : https://historiquementlogique.com/2012/07/20/laffaire-alarie-et-le-coroner-marcel-chartier/

[4] Si dans l’article du Petit Journal et dans les documents relatifs à l’enquête du coroner on utilise de manière inappropriée les mots « camionnette », « vanne » ou « camion », le terme le plus précis est celui de fourgonnette.  Une camionnette réfère à un véhicule de style pick-up, donc à boîte ouverte, tandis qu’un camion relève plutôt de la catégorie des poids lourds.

[5] Les fautes sont retranscrites tel que vu dans le document, incluant l’absence de lettres majuscules aux endroits appropriés.

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Casa Loma: le témoignage de Jos Di Maulo (3/3)


Jos_Di_MauloLa semaine dernière, on a vu à quel point Me Frenand Côté, procureur présent lors de l’enquête du coroner Laurin Lapointe, avait tenté de coincer le témoin Jos Di Maulo en surfant sur les détails.  Mais il n’y avait toujours pas de jury pour entendre le doute qu’il venait peut-être de semer auprès de la crédibilité de Di Maulo.

Pour la suite de son témoignage, Di Maulo prétendit être sorti du Casa Loma à toute vitesse, dès les premiers coups de feu.  Il croyait que Tozzi était sorti peu de temps avant lui.  Quant à Ciamarro, il dira l’avoir aperçu près de la sortie qui donnait sur la rue Ste-Catherine.  Lorsque Me Côté lui demanda s’il avait vu d’autres personnes, il dira croire avoir vu Marcel Laurin alors qu’il se dirigeait vers le stationnement.

Bien sûr, le procureur avait de quoi douter de la parole de Di Maulo quant à savoir s’il était sorti au sein de la panique, c’est-à-dire avec tout le monde, et cela dès les premiers coups de feu.

  • Tout le monde est sorti?, demanda Me Côté.
  • Oui, faudrait passer par cette expérience-là, monsieur, pour voir ce qui se passe.
  • Mais vous ne savez pas combien de personnes sont sorties devant vous ni combien de personnes sont parties derrière vous?
  • Non, aucune idée.
  • Monsieur Lezou, lui, est sorti comment? Le savez-vous?
  • Je ne sais pas. Ça se peut qu’il ait sorti en même temps que nous autres mais je ne me rappelle pas.  Ça se peut qu’il ait été en avant de la porte lui aussi.  Tout le monde est sorti en courant.

Me Côté tenta ensuite de remettre en doute son témoignage en expliquant que l’étroitesse de cette porte ne pouvait permettre à tout le monde de sortir en même temps, mais sans grand succès.

  • Vous n’avez pas vu sortir une femme?
  • Non.
  • Une danseuse à gogo?
  • Non, je n’ai pas remarqué. Ça se peut qu’elle était dehors.  Je n’ai pas remarqué.
  • Mlle Gingras?
  • Ça se peut qu’elle était dehors. Je n’ai pas remarqué.
  • À l’intérieur, l’aviez-vous remarquée?
  • Moi, je ne l’ai pas remarquée à l’intérieur.
  • Vous n’avez pas vu de femme là?
  • Ça se peut qu’elle était là, moi je ne l’ai pas remarquée.
  • Vous nous avez dit tantôt qu’il y avait plusieurs femmes?
  • Je vous ai dit, je ne sais pas, moi, je ne peux pas la replacer.
  • Mais vous maintenez quand même qu’il y avait plusieurs femmes dans le cocktail?
  • Il y avait des femmes, oui, mais je ne sais pas qui c’était.
  • Mais vous maintenez qu’il y avait des femmes?
  • Oui, ça, je l’ai dit et je le redis.

Le témoin dira ensuite se souvenir que quelqu’un avait crié : « Vaillancourt est mort ».  C’est alors que Me Côté revint aux détails qui le situaient à l’intérieur de l’établissement avant l’éclatement de la tuerie.

  • Mais vous là, qui faisiez face à monsieur Verrier au moment des coups de feu, face à monsieur Vaillancourt aussi bien que n’ayant pas vu monsieur Vaillancourt, pouvez-vous nous dire si vous avez vu d’où venaient les coups de feu?
  • D’où venaient les coups de feu?
  • Oui?
  • Je m’imagine qu’ils venaient de quelqu’un qui n’était pas loin de là, à côté d’eux autres, ça ne pouvait venir d’en arrière du club ou bien de l’autre côté du bar parce qu’on a vu un type qui a sorti en courant, ça ne pouvait pas venir d’une autre place que là, j’imagine.
  • Vous avez vu un type sortir en courant?
  • Du lounge.
  • C’était avant vous, cela?
  • Oui.
  • Et ce monsieur-là, est-ce que vous le connaissiez?
  • Non, je ne le connais pas, moi.
  • Est-ce que c’est la personne que vous avez décrite comme ayant des bottes, tantôt?
  • Oui, c’est la personne que j’ai vue sortir du lounge.
  • En courant?
  • En courant. …Il a sorti assez vite, je n’ai pas remarqué la façon qu’il a sorti du lounge d’où on était nous autres, mais il a sorti vite.
  • Et là, vous avez présumé que c’était lui, vous avez supposé que c’était lui qui avait tiré, c’est exact?
  • On peut se l’imaginer facilement.
  • Mais pouvez-vous nous dire pourquoi vous êtes parti comme cela?
  • Pourquoi on est parti comme cela?
  • Oui?
  • Vous m’avez demandé une question tout à l’heure, monsieur, il faudrait passer peut-être par une expérience comme cela, peut-être que vous feriez la même chose.
  • Oui, mais enfin, il doit y avoir une motivation, vous aviez peur?
  • Une réaction, on ne sait pas la réaction à ce moment-là, on ne s’arrête pas à rien, on s’en va, c’est tout. On a eu cette réaction-là en tous les cas, nous autres.
  • Tout le monde?
  • Que je m’imagine. S’il y en a qui ont resté là, je ne le sais pas.
  • Pourriez-vous qualifier cela de crainte ou de peur, ce sentiment qui vous a fait en aller?
  • Je ne sais pas comment vous dire cela, c’est arrivé comme cela, on est parti.
  • Enfin, vous avez été d’abord surpris, vous ne vous attendiez pas à cela?
  • C’est pas mal surprenant pour tout le monde, je pense.
  • Et là, à la suite de cette surprise-là, vous avez décidé, enfin l’impulsion du moment, ç’a été de quitter les lieux?
  • Oui.
  • Bien que sachant que celui qui avait tiré venait juste de partir?
  • Qu’est-ce que ça peut déranger, je ne le sais pas. Si on pense à s’en aller, on s’en va.
  • Mais vous suivez celui qui a tiré sur les deux personnes?
  • Comment, on le suivait?
  • Bien, il est parti avant vous, vous nous l’avez dit tantôt?
  • On ne le suivait pas. Je ne sais pas où il était rendu ce gars-là.
  • Oui, mais vous dites que vous êtes parti immédiatement après la chute du corps de Verrier?
  • Bien, je ne sais pas ce que ç’a pris. Ç’a peut-être pris une couple de secondes, quatre, cinq secondes.  On est parti et puis je ne sais pas où il était rendu ce type-là.
  • Vous ne l’avez pas revu à l’extérieur ce type-là?
  • Non, je ne l’ai pas revu.
  • Mais vous dites qu’il ne sortait pas en courant?
  • Il a sorti vite du lounge et puis le club, de la façon qu’il est fait, je ne sais pas s’il est sorti en travers de la porte. Je ne sais pas quel côté il a pris.
  • Il y a combien de portes dans ce club-là?
  • Il y a une porte vers l’extérieur sur la rue Ste-Catherine.
  • Vous dites que vous ne l’avez pas vu sortir du lounge?
  • Oui, je l’ai vu sortir du lounge, monsieur.
  • Ah! … Vous ne l’avez pas vu sortir du club?
  • Non.
  • Est-ce que vous vous êtes occupé de Verrier vous-même?
  • En aucun moment.
  • Est-ce que vous avez essayé de savoir quelle était sa blessure ou enfin …
  • Non.
  • Vous avez entendu cependant dire par quelqu’un : « Vaillancourt est mort »?
  • Quand on a passé par-dessus le corps de Verrier, j’ai remarqué qu’il y avait du sang qui sortait par le côté, c’est la seule affaire.
  • Et en aucun temps vous avez pensé de rester près de lui pour le secourir?
  • Ma réaction n’a pas été de même.
  • Mais vous avez eu le temps quand même d’entendre quelqu’un crier : « Vaillancourt est mort »?
  • Il y a quelqu’un qui a dit cela, je ne sais pas qui peut l’avoir dit mais je l’ai entendu.
  • Et là, vous étiez à l’intérieur du lounge?
  • Non, je sortais, j’étais rendu dans le passage.
  • Et là, vous n’avez pas eu l’idée de revenir pour voir si monsieur Vaillancourt était réellement mort ou simplement blessé?
  • Non.
  • Et pourtant, c’était un de vos amis?
  • Bien oui.
  • Et pourtant, celui qui avait tiré était parti?
  • Je ne le sais pas s’il était parti, moi.
  • Bien, vous l’avez vu sortir?
  • Je l’ai vu sortir du lounge, monsieur, mais je ne sais pas s’il était sorti de l’établissement.
  • Mais dans le lounge même il n’y avait pas de danger?

Outre le fait que Jos Di Maulo aurait gardé son manteau sur le dos durant près de deux heures, Me Côté venait de soulever deux autres contradictions.  Pourquoi sortir immédiatement de l’établissement pour se retrouver dans les talons du tireur, qui venait tout juste de sortir?  Et si Verrier était son ami, pourquoi ne pas s’être inquiéter pour lui?  S’il n’a pas pris le temps de venir à son secours, n’était-ce pas parce qu’il avait largement eu le temps de le voir mourir et que, par conséquent, il était resté à l’intérieur du Casa Loma plus longtemps qu’il ne l’affirmait?

         Restait maintenant la question au sujet de ce qu’il avait fait après sa sortie dans la rue.

  • Et vous vous êtes en allé où à ce moment-là?
  • Moi, je me suis en allé au coin de St-Laurent et Ste-Catherine, et j’ai pris un taxi.
  • Seul?
  • Oui.
  • Pour vous en aller où?
  • À la maison.
  • La sortie du Casa Loma, à ce moment-là, dans quel état était-elle?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Vous n’avez rien remarqué de spécial?
  • Non.
  • Qui a ouvert la porte?
  • La porte était ouverte quand je suis parti.
  • La porte était ouverte?
  • Oui.
  • Est-ce que quelqu’un était déjà sorti?
  • Il a fallu qu’il y ait quelqu’un qui a sorti en avant de moi.
  • Oui, puisque Tozzi est sorti avant vous?
  • Oui, c’est cela.
  • Alors, vous n’avez pas remarqué que la vitre était brisée?
  • Non.
  • Je parle de la vitre de la porte?
  • Non, ça se peut qu’elle était brisée. Je n’ai pas remarqué.
  • Et le lendemain, vous êtes revenu au travail?
  • Non, je n’ai pas été travaillé le lendemain.
  • Pourquoi?
  • Parce qu’on était fermé.
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Pardon?
  • Qui vous avait dit que c’était fermé?
  • Qui?
  • Qui?
  • Moi, c’était monsieur Marleau qui m’a informé.
  • Qui est monsieur Marleau?
  • Le gérant de jour du Casa Loma, en bas.
  • Il vous a appelé chez vous?
  • Oui.
  • Vous êtes arrivé chez vous vers quelle heure ce matin-là?
  • Je ne me souviens pas. Peut-être, je ne sais pas, 5h00, 5h30.  Je ne sais pas.
  • Là, vous avez appelé la police?
  • Non, je n’ai pas appelé mais je me suis adonné que j’ai parlé avec monsieur Allard je ne sais pas, peut-être deux heures après.
  • Le matin?
  • Oui, le même matin.
  • C’est lui qui vous a appelé?
  • Non, non. C’est moi qui ai appelé au Casa Loma.  Je me suis adonné à appeler au Casa Loma pur une autre raison et puis j’ai demandé de parler à monsieur Allard.
  • Quelle était la raison?
  • La raison était que je venais d’avoir un téléphone à la maison par ma belle-mère qui venait d’appeler ma femme, qui demandait des nouvelles sur moi parce qu’elle avait compris au radio que le gérant du Casa Loma s’était fait tuer. Alors, à ce moment-là … ma femme est cardiaque, elle était bien nerveuse, ça fait que j’ai pris le téléphone, j’ai appelé ma belle-sœur pour avertir ma famille que ce n’était pas moi, qu’il n’y avait rien d’arrivé à moi.  Quand j’ai appelé ma belle-sœur, ma belle-sœur m’apprend à moi que mon frère était parti au Casa Loma et puis c’est à ce moment-là que j’ai appelé au Casa Loma et que j’ai demandé à parler à monsieur Allard.

Le coroner Lapointe lui demanda alors de préciser l’heure de cet appel.  Di Maulo l’estimera entre 8h30 et 9h00.  Au passage, on entendra Me Fernand Côté expliquer qu’Allard était aussi un témoin dans cette cause.  Mais puisque son importance était moindre, on ne l’entendit pas ce jour-là.

Finalement, Di Maulo expliquera qu’en appelant Allard c’était pour lui demander « s’il pouvait me rendre un service, de regarder si mon frère était en avant de la porte et de lui demander s’il pouvait s’en aller à la maison, que j’étais à la maison, moi, qu’il n’y avait pas de danger ».  Allard lui aurait répondu qu’il vérifierait et lui ferait le message.

Di Maulo ajoutera être demeuré chez lui durant toute la journée.  Le surlendemain, il prétendit avoir appris aux nouvelles qu’il y avait eu une troisième victime, et qu’Allard ne lui avait fait aucune mention de ce détail.

Par ses questions, Me Côté lui fit admettre qu’il était parti le dimanche suivant pour son « voyage ».  Peu après, Me Sidney Leithman annonça n’avoir aucune question pour son client.

Avant de conclure son enquête, le coroner se tourna une dernière fois vers Di Maulo pour quelques précisions.

  • Connaissez-vous un nommé Tiny[1]?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu ce soir-là, ce matin-là?
  • Ce matin-là, moi je ne l’ai pas vu.
  • Pas du tout?
  • Non, je l’ai vu de bonne heure dans la veillée mais sur le matin je ne l’ai pas vu. Je ne me souviens pas l’avoir vu.
  • Vous ne lui auriez pas parlé un peu avant les événements?
  • Non.
  • Quelle était sa fonction?
  • À monsieur Tiny?
  • Oui?
  • Gardien de nuit.
  • Est-ce que ça lui arrivait d’ouvrir les portes pour laisser sortir les clients?
  • Je crois que oui. Ça aurait dû arriver souvent.
  • Ce soir-là, est-ce que c’est arrivé?
  • Je n’ai pas remarqué.
  • Auriez-vous vu une des serveuses?
  • Une des serveuses dans le lounge?
  • Oui, oui, dans le bar?
  • À ma connaissance, je ne m’en souviens pas. Ça se peut très bien qu’elle était là, je ne m’en souviens pas.  Le visage, je ne l’ai pas remarqué.  Ça se peut très bien qu’elle était là.
  • L’auriez-vous vue au bar à un certain moment?
  • La serveuse?
  • Oui?
  • J’ai remarqué qu’il y avait une fille au bar mais je ne sais pas si c’était la serveuse qui était là.
  • Vous l’avez vu quand? Longtemps avant les coups de feu?
  • Ah! Oui. Avant, oui.
  • Et au moment des coups de feu?
  • Au moment des coups de feu, je ne me rappelle plus si elle était là.
  • Lui auriez-vous parlé à ce moment-là, immédiatement après?
  • Non, moi je n’ai pas parlé à aucune femme qui était là, qui pouvait être là, excusez-moi.
  • Il y a combien de sorties au club?
  • Il y en a rien qu’une. Il y a deux portes en avant mais il y en a rien qu’une pour sortir qui pouvait être ouverte ce soir-là pour sortir, pour aller à l’extérieur.
  • Il n’y avait pas d’autres portes qui donnent à l’extérieur?
  • Oui, il y en a une dans le lounge.
  • Qui donne où?
  • Sur la rue Ste-Catherine.
  • Est-ce qu’il y a des portes qui donnent ailleurs que sur la rue Ste-Catherine?
  • Ah! Oui, par en arrière, il y a des portes que l’on peut sortir, des exits que l’on peut sortir par en arrière du club.
  • Qui donne où, sur quelle rue?
  • Il y en a une qui donne sur le côté ouest. Il y en a une qui donne sur le côté est, excusez-moi le nom des rues je ne les sais pas.  Je ne les sais pas par cœur.
  • Est-ce que vous empruntez ces portes-là des fois pour sortir?
  • Ça, ce sont des portes qui s’ouvrent dans la soirée quand le public est là et se ferment après que le public est parti, est sorti.
  • Qui ferme ces portes-là?
  • Je ne le sais pas. Ça doit être le monsieur Tiny en question qui les ferme, des fois c’est les buzzboys qui les ferment, des fois le gardien de nuit.
  • Le buzzboy, l’avez-vous vu ce soir-là?
  • Je l’ai vu en arrière du bar.
  • Quand?
  • Dans la soirée, pendant qu’on était là.
  • Oui, je comprends mais à quel moment, avant les coups de feu ou après?
  • Avant les événements.
  • Et après?
  • Je l’ai aperçu je crois qu’il a passé avec une caisse de bière si je me souviens bien, avec quelque chose dans les mains.
  • Combien de temps avant les coups de feu?
  • Bien, au juste, je ne le sais pas. Peut-être une demi-heure avant.

Ainsi se termina le témoignage de Jos Di Maulo.  Le lendemain, La Presse souligna : « hier après-midi, au terme d’une longue enquête du coroner, ponctuée de quatre ajournements, le coroner Laurin Lapointe a rendu un verdict de « doute » à l’endroit de Di Maulo, Ciamarro et Tozzi, dans le meurtre de Jean-Louis Rioux qui, selon les témoignages déjà entendus à l’enquête, aurait été tué quelque 20 ou 25 minutes après les deux autres victimes, soit André Vaillancourt et Jacques Verrier.  Me Lapointe a déclaré au moment de rendre son verdict que les témoignages entendus laissaient planer un doute qu’il n’appartenait pas au coroner de mettre de côté.  Il a ajouté que les trois témoins étaient responsables à un degré qu’il n’est pas de son ressort d’apprécier, en ce qui touche le meurtre de Rioux.  […].  Le teint bazané, à la suite de petites vacances en Floride, Di Maulo a confirmé dans son témoignage, les dépositions antérieures de Julio Ciamarro et de Joseph Tozzi, concernant le meurtre de Rioux.  Di Maulo a révélé avoir quitté précipitamment l’établissement après avoir entendu trois coups de feu.  Il a dit avoir vu le corps de Verrier, près de lui, sur le plancher et avoir vu du sang.  […]  Le témoignage de Di Maulo vient en contradiction avec ceux enregistrés précédemment par le gardien de nuit de l’établissement, qui a affirmé que Di Maulo, Ciamarro et Tozzi ont quitté les lieux par la porte arrière, longtemps après le double meurtre de Verrier et Vaillancourt ».

Me Sidney Leithman 02
Me Sidney Leithman sera assassiné en 1991.  Son meurtre n’a jamais été résolu jusqu’à maintenant.

         Le 13 septembre 1971, le procès de Di Maulo, Tozzi et Ciamarro s’ouvrit pour le meurtre de Rioux.  Me Fernand Côté, qui avait interrogé Di Maulo lors de l’enquête du coroner, représenta la Couronne.  Encore une fois, il dut faire face aux ténors du barreau de l’époque : Raymond Daoust, Léo-René Maranda et Sidney Leithman.  La défense s’attaqua à la compétence des policiers de l’Identité judiciaire en matière de prise d’empreintes digitales.  Or, Me Daoust avait utilisé cette même technique quelques mois auparavant seulement, lors du procès de Jacques Mesrine à Montmagny.  Puisqu’il avait obtenu l’acquittement du truand français, sans doute espérait-il que sa stratégie puisse miner encore une fois la crédibilité des enquêteurs.

         Mais la défense perdit son pari et Me Fernand Côté obtint un verdict de culpabilité.  Toutefois, si la défense avait perdu une bataille, elle était loin de s’avouer vaincu avant la fin de la guerre.

         Lors du procès de Morin, le témoin vedette Paulette Gingras changea soudainement d’idée et accusa Rioux d’avoir tué Vaillancourt.  Plutôt commode que d’accuser les morts.

Plus tard, elle avouera avoir été achetée par l’accusé, mais le mal était fait.  Di Maulo, Tozzi et Ciamarro auront droit à un second procès, au terme duquel ils seront acquittés.  Ainsi donc, d’un point de vue officiel, le triple meurtre de Vaillancourt, Verrier et Rioux restera à jamais une affaire non résolue.

         Le mystère n’allait cependant pas s’arrêter là.

         Le 13 mai 1991, Me Sidney Leithman fut assassiné alors qu’il se trouvait au volant de sa voiture décapotable à l’intersection des rues Rockland et Jean-Talon à Mont-Royal.  Il fut atteint de quatre projectiles de calibre .45 au cou et à la tête.  Leithman était connu pour avoir défendu plusieurs membres du crime organisé, dont Frank Cotroni et un membre des Hells Angels.  Officiellement, son meurtre n’a toujours pas été résolu.  Dans son dernier livre, Pierre De Champlain consacre plusieurs pages aux détails concernant cet assassinat[2].

         C’est en Floride, le 28 janvier 2012, que s’éteignit Me Léo-René Maranda.  Il était âgé de 79 ans.  On le connaît aujourd’hui pour avoir défendu des fripouilles de notre passé judiciaire tels que Lucien Rivard, Vincent Cotroni et Monica La Mitraille.

Par un soir de novembre 2012, vers 21h15, l’épouse de Jos Di Maulo, qui est aussi la sœur du célèbre Raynald Desjardins, rentra à sa résidence de Blainville, rue Brainvillier.  En descendant de son véhicule, elle eut le malheur d’apercevoir le corps de son mari étendu par terre, dans la cour, face à son Cadillac Escalade.  L’assassin, qui n’a toujours pas été identifié, aurait utilisé une arme munie d’un silencieux.  Di Maulo avait 70 ans.  Selon la presse, il aurait payé de sa vie son manque de loyauté envers la famille Rizzuto.


Médiagraphie

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).  Montréal, enquête du coroner sur les décès de André Vaillancourt, Jacques Verrier et Jean-Claude Rioux, 12 mars 1971.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980.  Éditions de l’Homme, 2014, 502 p.

De Champlain, Pierre.  Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000.  Édition de l’Homme, Montréal, 2017, 400 p.

Proulx, Daniel.  Les grands procès du Québec.  Stanké, Montréal, 1996, 261 p.


[1] Selon Daniel Proulx, op. cit., il s’agissait de Gordon « Tiny » Bull, qu’il qualifiait de « concierge », p. 244.

[2] Pierre De Champlain, Histoire du crime organisé à Montréal 2, de 1980 à 2000, 2017, p. 304-311.

L’affaire St-Louis: épilogue


St-Louis 02         Après que le juge Crête eut terminé de livrer ses directives au jury, la Couronne et la Défense se dirent toutes deux satisfaites.  Il était alors 16h10 et le juge demanda aux douze jurés de se retirer afin de délibérer.  Ils revinrent peu de temps après.

  • Messiers les jurés êtes-vous d’accord sur votre verdict et qui va parler pour vous?, leur demanda alors le greffier
  • C’est moi, répondit le juré Augustin Constantin.
  • Quel est votre verdict? Dites-vous que Marcel St-Louis l’accusé à la barre est coupable ou non coupable du crime de meurtre dont il est accusé?
  • Après délibération et avec l’aide de Dieu le verdict se dit comme ceci que Marcel St-Louis… c’est un homicide involontaire coupable.
  • Écoutez bien votre verdict tel que la Cour l’a enregistré. Vous dites que l’accusé Marcel St-Louis est trouvé coupable d’une offense moindre à savoir du crime d’involontaire coupable manslaughter et vous dites tous la même chose.
  • Oui.

         Marcel St-Louis se mérita une peine d’emprisonnement de six mois.  La justice semblait avoir bien fait son travail, mais elle ne pouvait non plus tout prévoir.

         En octobre 1971, St-Louis défraya à nouveau les manchettes.  Cette fois, à Roxton-Sud, dans la région de Sherbrooke, il tua sa conjointe Gaétane Giggs, 21 ans, ainsi que la fillette de celle-ci, qui se prénommait Nancy.  Il aurait même laissé une note d’adieu dans un miroir qui disait « Adieu à tous, nous sommes très heureux là où nous sommes.  Marcel, Gaétane et Nancy ».

         Au matin du 26 septembre 1971, St-Louis tuait donc son amie et sa fille avant de tenter de s’enlever la vie.  M. et Mme Franklin Griggs, les parents de la victime, avaient accepté d’héberger St-Louis pour la période des Fêtes en 1970.  Avant cela, St-Louis avait habité avec un certain François Graveline au 310 rue Decelles à Granby.  Tout indique que depuis sa condamnation en 1969 il avait abandonné son épouse légitime (Simone Laverdure) et sa fille.

         Deux semaines avant le drame, Gaétane donnait naissance à une fillette que l’on présumait être la fille de St-Louis.  Au matin du drame, les policiers s déplacèrent pour une voiture en flammes, une Comet de l’année 1961.  C’est que Marcel St-Louis en avait apparemment assez avec la vie et avait même pris la décision de mettre le feu à son véhicule.  Mais puisqu’il était très tôt et qu’on croyait la famille en train de dormir, les policiers n’avaient pas osé aller frapper à leur porte.  C’est donc cinq heures plus tard qu’on découvrit le drame qui s’était déroulé à l’intérieur.

         Les trois corps ensanglantés gisaient dans un lit.  Toutefois, Marcel St-Louis était encore vivant, un projectile d’arme à feu avait traversé un de ses poumons et un autre sous son cœur pour ressortir dans l’omoplate.  Malgré cela, son état n’inspirait déjà plus aucune crainte lorsque Allô Police publia la nouvelle quelques jours plus tard.  Gaétane et Nancy avaient toutes deux été tuées par des projectiles de calibre .22 provenant d’une arme semi-automatique.  Le moins qu’on puisse dire c’est que la carabine de calibre .22 semblait être son arme de prédilection.  Selon le pathologiste André Brousseau, la mère et la fille avaient connu une mort instantanée.

         À l’époque, on s’étonna qu’aucun bruit n’ait été entendu de l’extérieur de la résidence, ce qui n’est pourtant pas étonnant avec une arme d’aussi faible calibre.

ScreenHunter_465 Dec. 19 23.02
La voiture que St-Louis a incendié avant d’assassiner sa copine, la fille de celle-ci, et de tourner l’arme contre lui.