Octobre 70: Francine Bélisle (27)

Francine Bélisle

Après le long témoignage de François Bélisle, l’enquête du coroner reprit ses audiences à 14h15 en appelant la sœur de celui-ci, Francine Bélisle.  Francine dira être âgée de 22 ans. Elle travaillait comme infirmière et habitait au 3720 Queen Mary, appartement 12.  Comme c’était apparemment devenu la coutume, elle demanda à son tour la protection de la Cour.  On accepta également sa demande de pouvoir témoigner en position assise.

Interrogée par Me Boilard, elle expliqua d’abord qu’à l’adresse ci-haut mentionnée elle y habitait avec Colette Therrien et Richard Therrien.  Il n’y avait pas de bail et chacun payait sa part.  À l’époque des faits, elle dira que Colette et Richard étaient des étudiants universitaires.  À l’arrivée de son frère François à Montréal, à une date que Francine fut incapable de préciser, il serait allé habiter à l’appartement du Chemin de la Reine Marie.  C’est aussi là que Francine habitait à cette époque avec Colette et Richard Therrien.  De quoi faire une véritable saga d’adresses.

  • Après l’arrivée de François à Montréal, est-ce que d’autres personnes sont venues loger avec vous à cet appartement de Queen Mary?
  • Oui.
  • Qui?
  • Paul Rose, Jacques Rose et Francis Simard.
  • Est-ce que vous pouvez nous dire, mademoiselle, vers quel moment à peu près sont arrivés Jacques et Paul Rose ainsi que Francis Simard?
  • Le 17.
  • Avant l’arrivée ou avant le 17, devrais-je plutôt dire, est-ce que vous aviez eu la visite de l’un des trois, avant le 17, avant qu’ils ne s’établissent?
  • Oui, ils étaient venus quelques fois, Jacques était venu. Il est venu une ou deux fois avec Francis puis la semaine avant ça Francis était venu aussi.
  • Est-ce que même Francis Simard, la semaine avant le 17 octobre, aurait habité quelques jours, aurait passé quelques jours à l’appartement?
  • Oui, il est venu une ou deux journées.
  • Il est resté en permanence pendant ces deux jours ou trois jours-là?
  • Je sais qu’il est arrivé le soir, moi j’allais travailler, je l’ai rencontré en bas et puis il est monté. Puis quand je suis arrivée le matin il n’était pas là, il est parti le lendemain, je pense.
  • Alors en bref, d’après votre témoignage, ce serait à compter du 17 octobre que Jacques Rose, Paul Rose ainsi que Francis Simard ont commencé d’habiter en permanence à l’appartement que vous aviez sur le Chemin de la Reine Marie?
  • Oui.
  • À quel moment de la journée, si vous vous en souvenez, seraient-ils arrivés à l’appartement le 17?
  • C’est après souper, peut-être 19h00, 20h00, mais à ce moment-là Paul Rose était déjà là. Les deux qui sont arrivés ce soir-là c’est Jacques Rose et Francis Simard.  Moi, quand je suis arrivée samedi, samedi matin, Paul Rose était là.  Je l’ai vu sur le divan, je l’ai reconnu par après, j’ai vu que c’était lui.  Puis le soir, le 17, c’est Jacques Rose puis Francis Simard qui sont arrivés vers 19h00, 19h30, 20h00, quelque chose comme ça.
  • Vous ont-ils dit ou est-ce que l’un des trois vous aurait dit ou aurait dit à quelqu’un en votre présence pour quelle raison tous les trois s’en venaient chez vous pour y habiter?
  • Non, je veux dire, à ce moment-là quand Jacques et Francis sont arrivés moi j’ai trouvé ça normal parce que durant la semaine Francis m’avait dit « On va revenir samedi, durant la fin de semaine on va sortir, tout ça, dans le Vieux Montréal ». Alors, j’ai trouvé ça normal.
  • Mais à compter du 17 octobre 1970 est-ce que vous avez appris pour quelle raison les trois étaient allés à votre appartement du Chemin de la Reine Marie et y avaient séjourné ou y séjournaient?
  • Absolument pas.
  • Vous ne savez pas?
  • Non.
  • Vous aviez un appareil de télévision dans votre appartement?
  • Oui.
  • Vous aviez également un appareil radio?
  • Oui.
  • Vous aviez les journaux?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez regardé la télévision?
  • Oui, le samedi soir j’ai regardé la télévision.
  • Est-ce que vous avez appris par la télévision, la radio, les journaux, que ces trois jeunes gens étaient recherchés par la police à un moment donné?
  • Bien, je l’ai vu dimanche que Paul Rose était recherché.
  • Le dimanche qui suivait le 17?
  • Oui.
  • Et qui serait, sauf erreur de ma part, dimanche le 18?
  • Oui.
  • Soit le lendemain?
  • Oui.

Évidemment, il est clair que Me Jean-Guy Boilard ne croyait plus un seul mot sortant de la bouche de Francine.  Elle affirmait ne pas savoir pourquoi ses trois amis venaient se réfugier chez elle alors que depuis 18h00 ou 19h00, dans la soirée du 17 octobre, la télévision et la radio ne parlaient plus que d’une seule chose : la découverte du corps de Pierre Laporte à Saint-Hubert.  De plus, soulignons qu’elle connaissait l’allégeance politique de ces trois même amis et leur implication au sein du FLQ.

  • Lorsque vous avez vu que les trois étaient recherchés par la police est-ce qu’il en a été question entre vous et eux ou entre d’autres personnes en votre présence?
  • Bien, j’ai demandé à Paul comment ça se fait puis il m’a dit : « c’est parce que ça fait un bout de temps que j’ai disparu de la circulation. Peut-être qu’ils me soupçonnent mais je n’ai rien à voir là-dedans ».  Alors, c’est passé comme ça.  Mais quand même, on leur a demandé de s’en aller puis ils nous ont dit « on va faire quelque chose à cet effet-là ».

Francine affirma ensuite que c’est seulement le 18 octobre qu’elle avait appris que Paul était recherché par les autorités.  Elle aurait quitté l’appartement le 22 octobre avant d’apprendre, cette fois, que les autres étaient également considérés comme des fugitifs.

  • Jeudi 22 octobre vous avez quitté l’appartement pour aller habiter à quel endroit?
  • Sur la rue du Parc Lafontaine, je pense que c’est 3884.
  • Est-ce que vous aviez déjà un appartement à cette adresse-là?
  • Non, c’est un de mes amis qui demeure là.
  • Comment s’appelle-t-il?
  • François Roux.

Me Boilard semblait soupçonner que ces nombreux appartements étaient financés par une certaine organisation – en l’occurrence le FLQ – et que plusieurs témoins appelés sous serment devant le coroner semblaient avoir pour habitude de changer de lieu de résidence assez facilement.  On ne peut évidemment pas accuser quelqu’un au criminel de déménager régulièrement mais ce comportement avait tout de même de quoi éveiller les soupçons, comme un fait qui vient s’emboîter au reste du puzzle.

  • Combien de temps êtes-vous restée à l’appartement ou à la chambre de François Roux?
  • Je suis restée jusqu’au 4 novembre.
  • Du 22 octobre au 4 novembre?
  • Oui.
  • Pendant cette période de temps, du 22 octobre au 4 novembre 70, est-ce que vous êtes néanmoins allée ou êtes-vous retournée à l’appartement du Chemin de la Reine Marie?
  • Oui, je pense que j’y suis retournée une fois parce que je n’avais presque pas de bagages quand je suis partie, je n’avais presque rien apporté, alors je suis retournée chercher du linge.
  • Lorsque vous y êtes retournée dans cet espace de temps du 22 octobre au 4 novembre est-ce que vous y avez vu dans l’appartement Jacques et Paul Rose ainsi que Francis Simard?
  • Oui, ils y étaient.
  • De quelle façon étiez-vous retournée, en ce sens que je veux savoir est-ce que c’était d’abord le matin, l’après-midi, le soir?
  • Ça, je ne me souviens pas si c’est le matin après avoir fini de travailler que je serais allée chercher des choses ou le soir que je serais partie un peu plus tôt pour aller chercher des choses avant d’aller travailler. Je crois que c’est le matin après avoir fini de travailler.

Lors de ce retour, elle avoua avoir utilisé un code pour pouvoir entrer, une exigence des frères Rose et de Simard.  Toutefois, elle prétendit n’avoir jamais utilisé ce code, qu’elle s’entêtait plutôt à utiliser sa clé.  D’autre part, elle reconnut les modifications apportées au placard.  Ce projet de construire une cachette aurait débuté le lundi 19 octobre, journée durant laquelle Francine était sortie pour rendre visite à Angèle Lavallée.  Elle croyait que c’était Jacques Rose qui lui avait annoncé ce qui allait être fait au placard.  Lorsque Francine était rentrée au soir du 19 octobre, les travaux étaient commencés.  Cette nuit-là, elle avait travaillé et le lendemain elle était allée dormir chez Angèle Lavallée en sachant que ces travaux l’empêcheraient sans doute de trouver un sommeil récupérateur.

Et à son retour, elle avait vu la cachette.

  • Est-ce que vous avez vu des gens entrer à l’intérieur de cette cachette-là, appelons ça comme ça?
  • Oui, je veux dire, des fois quand ça sonnait ils s’en allaient là-dedans.
  • Voulez-vous nous expliquer comment ça marchait, comment ça procédait? Quand ça sonnait à la porte qu’est-ce qui se passait?
  • Bien, ils entraient là-dedans.
  • Les trois?
  • Oui.
  • Dans le placard. Et quand les gens qui étaient venus à l’appartement étaient des gens, disons, de la maison ou étaient partis, qu’est-ce que vous faisiez pour les informer que le danger était passé?
  • On leur disait « vous pouvez sortir ».

Francine ne savait cependant rien quant à l’approvisionnement des matériaux de construction qui ont servi à la fabrication de cette planque. Elle prétendra également que les frères Rose ne lui avaient pas dit à quoi servirait cette cachette.

  • Mais vous saviez que c’était pour se cacher?, s’étonna Me Boilard.
  • Ah oui.

À son retour dans l’appartement, le 4 novembre, elle avouera qu’il s’y trouvait une quatrième personne, c’est-à-dire Bernard Lortie. Après cette date, ils avaient continué d’utiliser la cachette dans le placard.

  • Une fois j’ai remarqué qu’ils étaient entré dedans, même ils couchaient là des fois, aussi.

Boilard la ramena ensuite à la journée du 6 novembre 1970, c’est-à-dire le jour où elle avait été arrêtée.

  • Lors de l’arrestation, devons-nous comprendre que les frères Rose, Francis Simard, de même que Lortie étaient à votre appartement?
  • Bien, je veux dire, moi quand ils sont arrivés j’étais couchée. Alors je ne savais pas s’ils étaient sortis ou s’ils étaient dans la cachette. Quand je me suis levée, j’ai eu connaissance qu’ils ont trouvé Bernard Lortie mais les autres je ne savais pas réellement où ils étaient, s’ils avaient pu sortir par en arrière ou s’ils avaient rentré dans la cachette.
  • C’était en fin de journée, je pense, que vous avez été arrêtée?
  • Après souper, je pense, quelque chose comme ça.
  • Est-ce qu’on a frappé? Est-ce qu’on a sonné à votre porte?
  • J’étais couchée, moi. Les policiers sont entrés dans la chambre puis ils m’ont dit « Lève-toi ». Je les ai vus là, mais je ne sais pas de quelle façon ils sont entrés.

L’un des points à éclaircir était de savoir si Francine savait si les frères Rose étaient cachés à ce moment. Puisque les policiers n’avaient pu les trouver lors de cette opération, cela voudrait dire que Francine Bélisle s’était fait complice des fugitifs car en bonne citoyenne elle aurait dû signaler leur présence.

  • Est-ce que vous avez vu Jacques Rose quand les policiers se sont annoncés, savez-vous où il était?
  • Non, je ne le sais pas du tout. J’étais couchée, moi.
  • Depuis combien de temps étiez-vous couchée?, demanda le coroner.
  • Je m’étais couchée dans l’après-midi vers deux heures parce que je travaillais le soir.
  • À quelle heure commenciez-vous à travailler le soir?
  • À 23h00.
  • Mais avant de vous coucher vous les avez quand même vus tous les quatre, ils étaient dans l’appartement?, reprit Me Boilard.
  • Dans l’après-midi.
  • Vous n’avez pas mentionné aux policiers qui se sont trouvés à votre appartement l’existence de cette cachette-là, n’est-ce pas?
  • Non.
  • À quel endroit Bernard Lortie a-t-il été arrêté à votre connaissance?
  • Bien, je l’ai aperçu dans le salon, moi. J’ai vu qu’il était assis dans le salon.

Pour éviter de passer pour une menteuse éhontée, Francine dût admettre qu’à cette époque elle avait entendu parler de la mort de Pierre Laporte.  Elle dira l’avoir appris à la télévision, alors que Francis Simard dormait près d’elle dans le salon. Elle jura qu’aucun commentaire n’a été échangé ce soir-là

  • Est-ce qu’il y a eu des commentaires d’échangés à ce moment-là?
  • Non, absolument pas. Francis s’est réveillé à un moment donné. On lui a dit ça et il a paru tout surpris.

Quant à Paul Rose, toujours selon Francine, il n’aurait rien dit. Voilà un autre élément difficile à imaginer, d’autant plus si on se rappelle le ton utilisé par Simard lui-même dans le livre qu’il publia en 1982. Elle parut encore plus suspecte en tant que témoin lorsqu’elle affirma n’avoir posé aucune question quant à cette cachette et cela tout au long de sa construction. Pourtant, rappelons-le, elle se retrouvait avec les fugitifs les plus recherchés en Amérique du Nord qui, de surcroît, construisaient une cachette dans son placard. A-t-on vraiment d’autre choix que de penser au fait que Francine était soit une jeune femme immensément insouciante ou alors la plus mauvaise des menteuses?

Pourtant, l’instant d’après elle dira avoir quitté son logement le 22 octobre justement parce qu’elle ne voulait pas être mêlée aux affaires de Paul Rose. Elle avouera l’avoir rencontré à l’été 1969 à la Maison du Pêcheur en Gaspésie. Me Boilard lui demanda d’ailleurs pourquoi elle ne s’était pas questionnée lorsque les Rose avaient construit cette cachette dans son appartement. Tout ce qu’elle trouva à répondre, c’est que « par les journaux je me doutais qu’ils avaient peut-être quelque chose à voir avec ça, mais, je veux dire, je ne leur ai rien demandé ».

  • Qu’est-ce qui vous a fait revenir à votre appartement le 4 novembre?
  • C’est parce que mon petit frère, je lui avais dit plusieurs fois de sortir de l’appartement, je ne voulais pas qu’il reste là. Il ne voulait rien entendre. Alors en fin de semaine, je suis allé chez nous puis je lui ai dit : « quand tu vas revenir à Montréal tu ne retourneras pas à l’appartement, tu prendras ma chambre ».
  • Et pour quelle raison ne vouliez-vous pas que votre frère, François, retourne à l’appartement de Queen Mary?
  • Parce que je ne voulais pas qu’il soit mêlé dans ça, c’est tout.
  • Mêlé dans quoi?
  • Bien, si jamais, je veux dire, on se faisait arrêter je n’étais pas intéressée à ce qu’il se fasse arrêter.
  • Se faire arrêter pourquoi?
  • Parce qu’il était là.
  • Qui? Paul Rose?
  • Parce que les autres étaient là, puis lui aussi.
  • Mais qu’est-ce que vous craigniez de l’arrestation des autres, à part Paul Rose, si vous ignoriez tout d’eux?
  • Bien oui, mais on se doutait quand même qu’ils devaient avoir quelque chose à voir avec ça puis que …
  • Depuis combien de temps étiez-vous locataire de cet appartement-là?, questionna le coroner.
  • On avait loué au début d’août l’appartement.
  • En 1970?
  • Oui.
  • Puis la dernière fois que vous avez vu Paul Rose c’était en 69 à la Maison du Pêcheur?
  • À la Maison du Pêcheur.
  • Comment ça se fait qu’il est arrivé chez vous tout à coup?
  • Je ne le sais réellement pas.

Cette fois, ce sont les questions soumises par le coroner Trahan lui-même qui semèrent un autre doute. Elle ira jusqu’à dire qu’elle n’avait jamais su à l’avance que les fugitifs viendraient se cacher dans son appartement. Trahan avait aussi remarqué un autre point intéressant, c’est-à-dire le fait que Francine semblait les avoir accepté chez elle.

  • Et vous les avez acceptés?
  • Je ne les ai pas acceptés. On voulait qu’ils s’en aillent mais ils ne voulaient pas sortir, ils avaient peur, je ne sais pas. Ils se sont construit la cachette puis ils ne voulaient pas s’en aller.

Elle niera avoir entendu des conversations compromettantes ou avoir vu Paul Rose rédiger des communiqués. Évidemment, il parait bien plus suspect de tout nier que d’admettre au moins certaines choses. Disons simplement que plusieurs de ses réponses traduisent un comportement étrange.

Francine avouera ensuite avoir contacté François Roux pour le faire venir à l’appartement de Queen Mary le 6 novembre. À l’arrivée de Roux, Jacques Rose lui aurait demandé de se taire. Par ailleurs, elle ne se rappelait pas si Paul Rose s’était absenté le 17 octobre 1970. Évidemment, la Couronne voulait savoir où se trouvait le felquiste au moment où le corps de Laporte avait été transporté juste avant sa découverte.

  • Pendant cette période de temps-là, est-ce qu’il y a eu des discussions entre vous, Colette Therrien et Richard Therrien, surtout après la promulgation de la loi sur les mesures de guerre, est-ce qu’il y a eu des discussions entre vous trois à compter, disons, du 16 octobre pour savoir ce qui pourrait vous arriver à l’un ou à l’autre si les frères Rose et Simard étaient arrêtés chez vous? Est-ce qu’il y a eu des discussions entre vous trois à ce sujet-là?
  • Oui, on avait demandé à Richard vu qu’il étudiait le droit.
  • Qu’est-ce qu’on vous avait dit?
  • Il nous avait dit qu’on pouvait avoir cinq ans.
  • Est-ce qu’après avoir obtenu cette réponse vous avez essayé de clarifier la situation, disons, ou de régler le problème?
  • Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
  • En somme, est-ce que vous avez invité les Rose et Simard à quitter l’appartement?
  • Oui, on leur a demandé.
  • Puis c’est après le 17 qu’ils ont construit une cachette dans votre appartement?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez intéressée à faire cinq ans?, intervint le coroner Trahan.
  • Non, absolument pas.
  • Alors, est-ce que vous avez pris les moyens pour ne pas les faire?
  • Bien, je n’avais pas envie de me faire descendre non plus.
  • Est-ce que vous avez eu des menaces?
  • Bien, Paul nous avait dit une fois « les délateurs on s’en souvient, on les reconnait ».

Francine ajouta que si les fugitifs ne couchaient pas dans leur cachette, ils dormaient dans le salon.  Encore une fois, elle parut suspecte en affirmant qu’à l’appartement il n’était jamais question du FLQ lors de leurs conversations, qu’ils se renseignaient plutôt à travers les journaux. On comprit qu’elle recevait La Presse directement à l’appartement et que ce quotidien les informait chaque jour sur les événements à l’échelle provinciale. Après lui avoir fait admettre que dans ce journal elle n’avait vu que le nom de Paul Rose comme suspect, Me Boilard tenta de la faire parler davantage.

  • Et c’est à cause du fait que vous avez vu le nom de Paul Rose que vous nous dites aujourd’hui sous serment avoir quitté votre appartement le 22 octobre?
  • Oui.
  • Y être revenu le 4 novembre?
  • Oui.
  • Et y avoir été arrêtée le 6 novembre?
  • Oui.
  • Alors que vous saviez le 6 que les trois mêmes individus plus un autre étaient encore à votre appartement?
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez cessé d’avoir peur à partir du 4 novembre?
  • Non, justement, j’étais supposée d’aller me chercher un autre appartement le samedi. J’étais supposée d’aller voir pour une autre chambre.
  • Mais vous nous avez dit tout à l’heure que la principale raison, et corrigez-moi si je fais erreur, que la principale raison de votre retour le 4 novembre était de convaincre votre frère, François, de quitter la maison, l’appartement de Queen Mary. Est-ce que j’ai bien saisi votre témoignage?
  • C’est-à-dire que la fin de semaine, cette fin de semaine-là, je suis allée chez nous, chez moi, mon frère était là aussi puis je lui ai dit que quand il reviendrait de Victoriaville qu’il prendrait ma chambre puis que moi je retournerais là-bas jusqu’à ce que je trouve autre chose.

On établit clairement qu’avant le 17 octobre les frères Rose et Simard n’habitaient pas à l’appartement de Queen Mary. Cet élément correspondait d’ailleurs aux faits que nous connaissons aujourd’hui, à savoir que ces hommes-là étaient occupés à gérer la séquestration de Pierre Laporte. Toutefois, cela n’empêche pas plusieurs questions de subsister après toutes ces années quant aux détails des allées et venues des frères Rose, Simard et Lortie entre le 10 et le 17 octobre 1970. Sont-ils demeurés constamment auprès de Laporte? Ont-ils circulé hors de la maison de la rue Armstrong? Si oui, où sont-ils allé? Qui ont-ils visité?

Évidemment, Francis Simard ne dit pas un seul mot sur cette question dans son livre de 1982.

Francine Bélisle finit par dire que le 11 octobre, alors qu’elle était parfaitement au courant de l’enlèvement de Pierre Laporte, que Paul Rose était venu chez elle. Mais, étrangement, Rose serait resté une trentaine de minutes sans prononcer le moindre mot. Évidemment, nous ne sommes pas les premiers à trouver cette réponse insolite.

  • Est-ce que ça veut dire ça, mademoiselle, que n’importe qui peut entrer chez vous comme ça, s’asseoir puis partir sans qu’il y ait quoi que ce soit qui se dise?
  • Bien non, il m’a dit qu’il attendait quelqu’un.
  • Qu’il attendait qui?
  • Qu’il attendait Francis Simard. Alors je lui ai dit de s’asseoir.
  • Pour quelle raison attendit-il Francis Simard?
  • Je ne le sais pas.
  • Il ne vous l’a pas dit?
  • Non.
  • Vous ne lui avez pas demandé?
  • Non plus.
  • Ça ne vous a pas surprise que Paul Rose vous dise qu’il s’en allait chez vous pour attendre Francis Simard?
  • Justement, ça m’a surprise, mais il m’a dit : « j’attends Francis », alors je l’ai laissé faire.

Sans trop de surprise, elle ira jusqu’à dire qu’elle ne connaissait pas la rue Armstrong et il parut étrange de l’entendre hésiter à savoir comment elle avait appris la découverte du corps de Laporte alors que la majorité des Québécois avaient été marqué par cette nouvelle. De plus, elle avait clairement répondu quelques minutes plus tôt l’avoir appris par la télévision, assise dans le salon avec Simard allongé près d’elle.

  • Saviez-vous où il habitait Paul Rose avant qu’il vienne chez vous à votre appartement?, questionna Me Boilard.
  • Non, je ne le savais pas.
  • Quand, la dernière fois, l’aviez-vous vu avant, semble-t-il, le 11 octobre 70?
  • Je l’avais vu à la Maison du Pêcheur.
  • En quelle année?
  • En 69.

Entre janvier et octobre 1970, le seul qu’elle avait revu était Jacques Rose puisqu’il fréquentait Colette Therrien.

  • Est-ce que vous avez déjà rencontré une jeune fille du nom de Lise Balcer? Je ne parle pas ici, je parle avant votre arrestation du 6 novembre 70?
  • Je pense que Colette avait déjà mentionné ce nom-là, Lise, mais …
  • Je parle de vous, là?
  • Non, moi je ne la connaissais pas.

À la fin de son témoignage, il fut question qu’elle était détenue, tout comme Colette Therrien, dans le célèbre immeuble de la rue Parthenais à Montréal, là où on avait centralisé la Sûreté du Québec et le laboratoire de médecine légale depuis juin 1968.

  • Est-ce que vous connaîtriez un livre intitulé La lumière des justes?
  • J’en ai de ces livres-là dans ma cellule.
  • Est-ce que vous auriez récemment, plus particulièrement le 8 novembre, tenté de prêter ou de faire parvenir l’un de ces livres à mademoiselle Therrien?
  • Oui.
  • Dans ce livre-là il y avait un message, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Qui disait quoi?
  • Je ne me souviens pas exactement.
  • Je vais essayer de vous aider. Vous me direz si c’est vrai, si c’est exact. Je cite : « pas vu J. ni F. depuis fin septembre… ». Est-ce que je dois comprendre que J. c’est pour Jacques Rose et F. pour Francis Simard?
  • Oui.
  • « …quand M. du P… », j’imagine que c’est Maison du Pêcheur?
  • Oui.
  • « …a brûlé. Vu P… », serait-il exact de dire que c’est Paul Rose?
  • Oui.
  • « …pour la dernière fois le lendemain de l’enlèvement de Laporte à cause de mes parents qui y étaient. Je n’ai pas dit que j’étais demeurée en chambre 2-3 semaines mais je vais le dire à l’avocat. Je ne voulais pas dire le nom de François mais ça peut aider s’il veut témoigner que j’ai demeuré là. vu Ben … », j’imagine que c’est pour Bernard Lortie. « … une fois auparavant à l’appartement avec J. »  J’imagine pour Jacques Rose. « As-tu dit que j’étais demeurée en chambre? Tu effaceras tout ça avec tes doigts ».  Est-ce que ça pourrait être le message que vous avez voulu faire parvenir à mademoiselle Therrien?
  • Oui.
  • Pour quelle raison?
  • Parce qu’à ce moment-là on n’avait pas dit qu’ils étaient encore à l’appartement. C’était vrai aussi qu’avant de revenir dans l’appartement c’est les dernières fois que je les avais vus.
  • Est-ce que c’était également pour tenter d’induire mademoiselle Therrien à dire des choses ou ne pas dire des choses?
  • Non, absolument pas. C’est ce qu’elle avait dit de toute façon.
  • Mais quel était le motif, là, la vraie raison de tout ça? On ne se contera pas de blagues, là. Pour quelle raison un message dans un livre à Colette Therrien pendant que vous êtes détenue?
  • Bien, parce que justement on n’avait pas dit qu’ils étaient encore à l’appartement, je veux dire, moi je ne savais pas s’ils étaient sortis ou s’ils étaient encore dans la cachette. Puis je ne voulais pas le révéler parce que je n’avais pas envie de me faire descendre, ils auraient peut-être pu me descendre, je ne sais pas.
  • Qui aurait pu vous descendre?
  • Bien, eux autres, les types qui étaient à l’appartement, parce que Paul nous avait dit : « les délateurs on s’en souvient ». Alors, je n’étais pas intéressée à …
  • Est-ce que c’est parce que vous pensez que Paul se souvient des délateurs que vous avez fait passer ce message-là?
  • À ce moment-là, je n’avais pas dit qu’ils étaient encore à l’appartement, je ne voulais pas le dire parce que j’avais peur justement.
  • Vous ne vouliez pas non plus que mademoiselle Therrien le dise?
  • Bien non, c’est parce qu’elle m’avait dit justement, elle aussi, qu’elle les avait vus les dernières fois, on les avait vus aux mêmes moments sauf les dernières fois qu’on n’avait pas dit qu’ils étaient revenus le 17.
  • Vous ne vouliez pas dire que les frères Rose et Simard avaient habité à votre appartement? Est-ce que c’est ça?
  • On ne voulait pas le dire justement parce que je ne savais pas s’ils étaient encore dans la cachette ou s’ils étaient encore en liberté, rien.

 

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