Octobre 70 deviendra un livre numérique

Avant même la fin de la parution de tous les épisodes de la série Octobre 70, M. Daniel Ducharme, éditeur chez ÉLP Éditeur, en fera un livre numérique qui sera disponible dès cet automne. M. Ducharme, qui est archiviste à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), a su voir en cette série un potentiel que je n’avais su voir moi-même.

La série, qui a débuté le 18 janvier 2018, se terminera le 14 octobre prochain avec la publication de la conclusion. Cette série se veut d’abord et avant tout un survol des archives judiciaires disponibles dans ce dossier chaud qui fait encore jaser, près d’un demi-siècle plus tard. La série n’avait aucune prétention politique.

Le livre sera disponible uniquement en format numérique dès cet automne aux éditions ÉLP, à l’adresse suivante : http://www.elpediteur.com/

Nous vous reviendrons d’ici quelques semaines avec le dévoilement de la page couverture et je profite de l’occasion pour remercier M. Ducharme pour l’ampleur de son travail dans le domaine de l’édition.

Publicités

Octobre 70: Colette Therrien (28)

Colette Therrien

20 novembre 1970

Colette Therrien demanda la protection de la cour, après quoi elle fut interrogée par Me Jean-Guy Boilard. Dans un premier temps, elle confirma qu’au moment des événements d’octobre elle habitait au 3720 Queen Mary.  Elle y résidait avec Francine Bélisle et son frère, Richard Therrien.  Comme nous l’avons vu plus tôt, Colette étudiait à l’Université du Québec en administration.  Je vous épargnerai ici quelques détails répétitifs et que nous avons déjà vu au cours des chapitres précédents.  Nous pourrons ainsi nous attarder aux moments plus importants de son témoignage.

Colette affirma sous serment avoir vu Francis Simard à son appartement dans la soirée du 10 octobre, ce qui nous porte quelques heures à peine après l’enlèvement de Pierre Laporte.

  • Qu’est-ce qu’il venait faire à votre appartement?, demanda Me Boilard.
  • Il venait me voir, il venait nous voir probablement parce qu’ils étaient partis depuis deux ou trois semaines aux États-Unis, puis ils nous avaient envoyé des cartes postales pendant tout le temps qu’ils avaient été partis.

Il fut ensuite précisé que Colette recevait ses cartes postales de Jacques Rose, alors que Francine en avait reçues de Francis Simard.

  • Est-ce qu’on peut dire que c’étaient vos amis?, demanda le coroner.
  • Moi, je peux dire que c’était mon ami, mais je ne peux pas parler pour Francine.
  • Et est-ce que Simard est resté longtemps le 10?, reprit me Boilard.
  • Il est demeuré à coucher dans l’appartement ce soir-là, puis le lendemain matin, moi, quand je me suis levée, c’était assez tôt, il n’était plus dans le salon.
  • Quelle conversation qui a eu lieu ce soir-là entre vous et Francis Simard?
  • Bien, premièrement, je veux dire, la télévision était ouverte. Donc, ce qui se passait à ce moment-là c’était à propos de l’enlèvement de monsieur Laporte. Je veux dire, premièrement je me suis informée du voyage aux États-Unis. J’ai demandé des nouvelles de Jacques, si j’étais pour le revoir bientôt. Puis ensuite de ça on a discuté de l’événement qui se produisait puis Francis Simard en a discuté avec nous d’une façon tout à fait normale sans accentuer quoi que ce soit, je veux dire, qui pouvait nous laisser croire qu’il pouvait avoir rapport avec cet événement.
  • Seriez-vous allée au café Campus avec Simard, Francine Bélisle et François Bélisle?
  • Je me rappelle d’y être allée mais là pour vous dire la date exacte, je ne pourrais pas.

Bien qu’elle ne se rappelait pas de la date exacte, elle se mit d’accord avec Me Boilard pour dire que cette visite au café Campus s’est effectuée entre le 10 et le 17 octobre, donc au cours de la période où Laporte était détenu sur la rue Armstrong.

Ensuite, Colette avait revu Simard au cours de la soirée du 17 octobre, c’est-à-dire pendant que les autorités retrouvaient le corps de Pierre Laporte à Saint-Hubert.

  • Est-ce qu’il était seul à ce moment-là?
  • Non.
  • Avec qui était-il?
  • Avec Jacques Rose et Paul Rose, étaient aussi dans l’appartement.

Me Boilard se permit d’ouvrir une parenthèse qui offrit à Colette la possibilité d’expliquer que Paul Rose était venu chez elle le vendredi 16 octobre alors qu’elle était encore au lit.

  • Ça a sonné, dit-elle. C’est mon frère qui a répondu puis je n’ai pas reconnu la voix. Tout de suite, donc, je me suis levée et j’ai vu que Paul était à l’appartement.  On a jasé jusqu’à une heure environ puis je suis allée me coucher parce que je devais travailler le lendemain matin.  Je me souviens de l’avoir vu ce soir-là.
  • Et est-ce que Paul Rose est resté chez vous pour passer la nuit ou qu’est-ce qui est arrivé?
  • Le matin quand je me suis levée il était couché dans le salon.
  • Et a-t-il passé la journée suivante?
  • Je ne pourrais pas certifier s’il a passé la journée mais le samedi soir quand je suis arrivée à l’appartement il était là.
  • Il était encore là?
  • Oui.
  • Ça c’est quelle date dites-vous, là, à peu près?
  • Le 16 octobre, le vendredi soir.
  • Alors, dois-je comprendre que Paul Rose aurait été chez vous à compter du 16 octobre?
  • Oui, bien, il a peut-être, il est peut-être venu avant mais moi je ne l’ai pas vu.
  • Vous, à votre connaissance, il aurait été chez vous à compter du 16 octobre et le 17 il aurait été rejoint par Francis Simard et Jacques Rose. Est-ce exact?
  • Oui.

Doit-on comprendre que Colette Therrien poussait l’audace jusqu’à laisser entendre que Paul Rose n’avait pu assassiner Pierre Laporte parce qu’il était resté à son appartement toute la journée du 17 octobre 1970?

  • Et à compter du 17, est-ce que l’on peut dire que Jacques Rose, Paul Rose et Francis Simard ont vécu continuellement à votre appartement?
  • Oui, sauf un samedi soir, le samedi soir où je suis arrivée, où j’avais vu Jacques pour la première fois quand il est revenu des États-Unis, Paul Rose était là, Francis Simard aussi puis je me souviens que Paul Rose est sorti. Quand je me suis couchée il n’était pas revenu mais le lendemain il était là quand même.

Par la suite, les trois hommes auraient vécu chez elle jusqu’au jour des premières arrestations du 6 novembre 1970.

Me Boilard reprit sa stratégie quant aux actualités diffusées dans les médias pour tenter de comprendre la vision de Colette.  Comme les autres avant elle, Colette minimisa ces effets, ajoutant que les frères Rose s’étaient comportés de façon normale devant ces actualités pourtant effrayantes.  Y avait-il un peu de mauvaise foi dans cette atténuation?

Elle admit cependant qu’entre le 17 octobre et le 6 novembre elle avait vu Paul Rose préparer des communiqués ou des lettres.  De ces documents, elle en avait livré deux.

  • À quel endroit?
  • J’en ai livré un au coin de la rue Sherbrooke et McTavish. Ensuite, j’en ai livré un à l’Université de Montréal le soir de la conférence pour les libertés civiles.

Pour ces deux livraisons, elle avoua s’être retrouvée en compagnie de François Bélisle.

  • À quel endroit avez-vous fait des photocopies?
  • À l’Université de Montréal, à la Bibliothèque du Droit puis à la Bibliothèque des sciences sociales.

Il fut question qu’au soir du 29 octobre elle devait livrer quatre communiqués à la demande de Paul Rose, entre autres au Le Devoir, un autre pour le Montréal-Matin et le dernier pour le Journal de Montréal. Toutefois, Colette était revenue à l’appartement avec les quatre documents. Le lendemain, cependant, elle les avait envoyés par la poste.

Le 27 octobre, elle avait aussi livré un autre communiqué qui contenait un passeport et des empreintes digitales pouvant servir d’authenticité.  Elle prétendit n’avoir lu aucun des communiqués.

  • Est-ce qu’à un moment donné vous avez commencé à soupçonner, disons, à défaut d’un meilleur terme, que les trois ou l’un quelconque des trois c’est-à-dire Paul Rose, Jacques Rose et Francis Simard pouvaient être impliqués dans l’affaire Laporte?
  • Je veux dire, les premiers soupçons qui me sont venus, premièrement c’est quand Paul, c’est en apprenant que parmi les deux recherchés il y avait un nommé Paul Rose, un ancien professeur. Avant ça, je n’ai jamais eu aucun doute qui ait pu …

Contrairement aux témoins précédents, Colette eut au moins l’honnêteté d’admettre qu’après l’annonce de la mort de Laporte les fugitifs lui étaient apparus nerveux.

  • Alors, qu’est-ce qui est arrivé à ce moment-là?
  • Là, Jacques, premièrement m’a demandé s’il pouvait rester chez moi. Il m’a dit que ça ne serait pas long, une ou deux semaines, le temps de trouver des vêtements et qu’il devait avoir de l’argent pour s’en aller. Je lui ai alors répondu que moi personnellement, vu que je connaissais quand même assez Jacques, que je pouvais prendre le risque de l’héberger mais que je n’étais pas la seule à vivre au 3720 Queen Mary puis que de plus je n’étais nullement intéressée à mêler mon frère à ça puis que son état de santé, peut-être que mon frère ne pourrait pas supporter une tension aussi grande. Alors j’en ai parlé, je veux dire, je ne veux pas dire que j’ai convaincu personne en fin de compte malgré que moi j’avais un motif peut-être qui était un peu plus fort qu’eux. Eux n’avaient aucune raison de vouloir les héberger chez nous.

Elle admit aussi avoir acheté à la quincaillerie Pascal de la rue Côte-des-Neiges les outils ayant servis à la fabrication de la cachette.

L’enquête devait se poursuivre avec Thérèse Venne, un témoin qui allait apporter un autre éclairage sur les déplacements de Paul Rose entre le 10 et le 17 octobre. Pendant ce temps, la police poursuivait ses recherches. Les trois fugitifs couraient toujours.

 

Octobre 70: La Loi sur les mesures de guerre (18)

Vendredi, 16 octobre 1970

C’est vers 4h00, au matin du 16 octobre 1970, que la Loi des mesures de guerre fut proclamée.  En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[1].

De son côté, Georges-Hébert Germain, biographe de Bourassa, soulignera: « Trudeau agissait comme s’il contrôlait tout à lui seul.  Or, ce n’est pas lui qui a réclamé l’armée; c’est Bourassa.  Ce n’est pas lui qui a demandé l’application de la Loi sur les mesures de guerre; c’est Bourassa, qui ne l’a jamais nié.  Juridiquement, il ne pouvait en être autrement.  C’est le gouvernement provincial qui doit faire au gouvernement fédéral la demande du recours à l’armée et de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre »[2].

Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa, Jean-François Lisée se laisse tenter par l’exagération : « à quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit.  Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues.  Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion.  Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.  Dans les années précédant et suivant octobre 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques.  Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec.  Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en Occident.  Jamais il n’a suspendu les libertés »[3].

Lisée ne consacrera que quelques pages à la période de la Crise d’octobre et évitera de s’attarder sur de nombreux points importants.  Mais il continue d’insister, en bon séparatiste, sur des termes comme « suspendre les droits civils » ou « suspensions des libertés » en abordant le sujet de la Loi sur les mesures de guerre.

Pour Simard, du moins dans son livre de 1982, c’est après l’annonce de cette loi que tout changea et aussi que Laporte tenta de s’échapper : « Il a vraiment craqué.  C’était pour lui comme s’il n’y avait plus d’espoir.  Il était écrasé.  C’est dans cet état qu’il a tenté de « s’échapper ».  Je mets le mot échapper entre guillemets parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une tentative d’évasion »[4].

Simard et ses complices se trouvaient apparemment dans le salon lorsque « nous avons entendu un bruit de fenêtre cassée.  Nous nous sommes précipités dans la pièce où se trouvait Laporte.  Il avait réussi à se défaire des menottes qui le retenaient.  Tout en essayant de se protéger avec un oreiller, il s’était jeté dans la fenêtre de la chambre.  Il n’avait pas réussi à passer au travers.  Elle était trop haute.  Il portait encore le bandeau qui lui cachait les yeux.  C’était  comme s’il n’avait pas pris la peine de l’enlever, alors que de ses mains libres il aurait pu le faire.  C’est la première chose qu’il aurait dû enlever.  Je ne peux pas expliquer ce comportement, mais ça indique bien l’état dans lequel il se trouvait »[5].

Plutôt que de considérer cela comme une tentative d’évasion, Simard préférait plutôt parler d’un « geste de désespoir » ou d’un « acte de folie ».  C’est donc comme cela que Simard expliquait les blessures de Laporte, en essayant de sortir par une fenêtre de chambre.  S’il faut poursuivre dans cette logique, les blessures sanglantes auraient donc causé une panique chez les ravisseurs, une attitude que Simard tente de justifier : « C’était tragique, dramatique.  Ça faisait mal.  Le goût te prend de plus en plus fort de le libérer.  Tu ressens le besoin de mettre un terme à sa captivité comme si c’était aussi la tienne.  Tu rêves d’en finir avec une situation qui, pour toi aussi, devient de plus en plus difficile.  Humainement, c’est presque intenable »[6].

Les ravisseurs pansèrent les blessures de leur otage mais ne le conduiront jamais à l’hôpital.  C’est pourtant ce qui aurait dû être fait, si on en croit l’aspect « humain » que Simard voulait se donner.  Toujours selon ses dires, ils l’auraient ensuite assis dans le salon.  Laporte paraissait tellement stoïque que « sa tête tombait sur sa poitrine ».  La tension aurait augmenté et provoqué une importante discussion parmi les ravisseurs.

Certes, n’importe quel criminel prit d’un soudain élan de conscience et qui se serait véritablement soucié de la vie humaine plutôt aurait finalement tout assumé pour conduire son otage à l’hôpital.  Ils auraient pu le laisser devant la porte des urgences sous le couvert de la nuit, par exemple, et repartir sans être remarqués.  Ce n’est cependant pas ce que Simard et les frères Rose ont fait.

Certes, ils ont discuté, mais ils ne semblent pas avoir envisagé de lever le moindre petit doigt pour cet homme blessé.  Comble du vide créatif, Simard ne fournira que cette piètre réponse : « qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas été le conduire à l’hôpital?  Je pense que la réponse n’est pas dans la maison de la rue Armstrong.  Elle est dans tout ce que nous avions fait avant.  Elle est dans tout ce qui se passait à l’extérieur »[7].

Ce soir-là, Robert Bourassa admit avoir demandé à Ottawa d’appliquer la Loi sur les mesures de guerre « parce qu’il craint que les membres du FLQ soient sur le point de passer à la quatrième étape de leur plan de terrorisme, c’est-à-dire l’assassinat sélectif »[8].  Bourassa dira avoir pris cette décision avec « énormément de réticence ».

Avait-il vraiment le choix?

Évidemment, certains affabulateurs comme Vallières maintiendront que tout cela faisait partie d’un énorme complot, mais « Bourassa s’est dit moralement convaincu que l’escalade observée depuis trois ans se serait poursuivie jusqu’à l’exécution complète du plan de terrorisme dévoilé dans le document remis par le FLQ aux autorités à l’occasion de l’enlèvement de M. James Cross, il y a maintenant près de deux semaines »[9].

Contrairement à ce que certaines personnes ont affirmés, faut-il vraiment croire que la Loi sur les mesures de guerre arrivait comme une surprise complète au matin du 16 octobre?  Non seulement on en parlait déjà depuis plusieurs heures, mais les soldats étaient déjà descendus dans les rues de Montréal au cours des années précédentes pour venir en aide aux policiers.

Devrait-on blâmer Bourassa ou d’autres politiciens pour cette décision?  On le sait, plusieurs Québécois ont ensuite vu en Bourassa un premier ministre faible qui « mangeait dans la main » de Trudeau.  Selon les felquistes, et en particulier Francis Simard, c’est l’annonce de cette loi qui changea tout pour les ravisseurs de Pierre Laporte.  Était-ce une façon de jeter le blâme du drame qui allait suivre sur les épaules du gouvernement?  Sans cette loi, Laporte aurait-il été libéré?  Devant une telle menace terroriste, le gouvernement avait-il d’autres choix?

Au cours de la soirée du 16 octobre, dans une entrevue diffusée à la fois à la radio et à la télévision depuis son bureau de l’édifice de l’Est, Trudeau déclara : « Si les gouvernements cédaient au chantage des ravisseurs de MM. Cross et Laporte, la loi de la jungle finirait par supplanter nos institutions juridiques qui se désagrégeraient graduellement.  […]  Si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer la prochaine fois une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance.  Demain, la victime aurait été un gérant de Caisse populaire, un fermier, un enfant.  Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage?  Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? »[10].

Dans ce discours qui dura une quinzaine de minutes, Trudeau ne se gêna aucunement pour émettre son opinion sur le FLQ : « Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que M. Cross et M. Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation.  De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.  Pour survivre, toute société doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté ».  Trudeau ajoutera que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il avait instauré la Loi sur les mesures de guerre.  Il n’avait pas eu le choix.

Toutefois, « le chef du gouvernement a reconnu que le droit criminel dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.  Mais, comme aux Communes dans l’après-midi, il a fait part de son intention de discuter avec les chefs des partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la Loi sur les mesures de guerre »[11].

Trudeau souligna également qu’il y avait suffisamment eu d’actes de violence au cours de la dernière année.  L’application de cette loi était-elle une grave injustice, comme plusieurs allaient le prétendre par la suite, ou un aboutissement inévitable de la montée violente d’un mouvement radical?

Trudeau expliqua qu’il agissait ainsi parce que le FLQ avait d’abord posé des bombes, pratiqué deux enlèvements et menacé de procéder à des assassinats sélectifs.  Plus tard, les détracteurs de Trudeau ont aussi prétendu que cette Loi était utilisée pour faire peur à la population, mais déjà le 16 octobre le premier ministre du Canada expliquait qu’il agissait plutôt pour éviter que la peur ne se répande.  N’empêche que la présence de soldats dans les rues avait de quoi créer une certaine instabilité.

En plus de la Loi sur les mesures de guerre, on déclara le FLQ illégal, ce qui avait pour conséquence que « quiconque est membre du FLQ, ou lui prête assistance, ou communique ses déclarations, ou préconise l’emploi de la force pour renverser le gouvernement est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans au plus »[12].

Si on doit en croire ces déclarations, c’est donc à regret que Trudeau aurait pris ces mesures.  Évidemment, ses adversaires étaient contre l’idée.  « M. T. C. Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, est d’avis que le gouvernement emploie un marteau-pilon pour écraser une noix.  M. Réal Caouette, leader du Ralliement créditiste, s’est déclaré solidaire du gouvernement.  Certes, de telles mesures ne sont pas de nature à réjouir les Canadiens, mais elles s’imposent, tout comme s’imposait bien avant ce jour une plus grande fermeté envers certains éléments de la société québécoise »[13].

Et comme il y a des opportunistes à toutes les époques, on découvre dans Le Devoir du 17 octobre 1970 l’annonce d’une conférence intitulée « le drame Cross-Laporte vu par un psychanalyste ».  La publicité précisait : « tel est le titre de la pertinente conférence que prononcera André La Rivière, psychanalyste consultant de Montréal, devant les Membres du Club Richelieu de St-Rémi, le lundi 19 octobre.  M. La Rivière, ex-boursier des Hôpitaux psychologiques et psychiatriques, et ancien professeur à l’Université de Montréal, est l’auteur de plus de 95 ouvrages (Dépression nerveuse, névrose et psychose, et justice), dont certains, traduits en plusieurs langues, sont distribués dans le monde entier ».

Peut-on parier qu’au soir de sa conférence, le lundi, il dut se réajuster ou annuler la soirée?

« Dans la nuit du 16 au 17 octobre, Bourassa et son équipe faisaient parvenir un communiqué aux stations de radio.  On informait la population, et en particulier les felquistes, que le pont de la Concorde à Terre des hommes avait été temporairement désigné comme faisant partie du territoire cubain.  On donnait l’assurance aux ravisseurs qui voulaient s’y rendre en compagnie de leurs otages que ni la police ni l’armée n’interviendraient.  Une fois sur le pont, ils remettraient leurs otages et leurs armes au consul cubain.  Puis ils seraient tous conduits à Dorval, où les attendrait un avion pour Cuba.  Une fois à La Havane, les otages seraient remis à des représentants du gouvernement canadien et ramenés sains et saufs à Montréal ».[14]

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier admettait déjà que la Loi des mesures de guerre n’avait pas été prise de gaieté de cœur : « […] j’ai voté plus tard le recours à une loi d’exception parce que je croyais (et je crois encore) que, compte tenu des circonstances, c’était la solution la moins mauvaise – puisqu’on peut difficilement parler d’une « bonne » solution quand il est question de proclamer la Loi des mesures de guerre, dans un pays comme le Canada.  La décision était d’autant plus critique qu’il fallait tenir compte du facteur temps.  Le caractère d’urgence limite la réflexion, les consultations, les études technocratiques et oblige les responsables à prendre des risques plus ou moins bien calculés.  C’est d’ailleurs exactement l’effet recherché par ceux qui, en recourant à la violence, provoquent cet état d’urgence »[15].

Sans vouloir faire de politique – comme je l’ai précisé dans mon avant-propos – je crois qu’on doit donner raison à Pelletier sur ce point.  Il est honnête d’admettre que cette décision a été prise dans des conditions qui étaient loin d’être idéales.  Et il présente également cet exemple concret et simple pour mieux comprendre la situation : « ce n’est jamais de gaieté de cœur qu’un médecin prend la décision de pratiquer sur son patient une opération délicate et dont il connaît les possibles complications.  Mais, s’il est raisonnablement sûr de son diagnostic, il n’a pas le choix, et son hésitation risquerait de provoquer une aggravation fatale de la maladie »[16].

Bien sûr, ils ont été nombreux ceux et celles qui ont critiqué le gouvernement pour avoir instauré la Loi sur les mesures de guerre, mais ont-ils bien évalué tous les aspects du problème?  Gérard Pelletier se montre encore une fois d’une lucidité frappante : « Les réponses opérationnelles à des problèmes comme le chômage, par exemple, la pollution ou le terrorisme ne sont pas nombreuses.  L’État peut faire appel à des spécialistes plus ou moins compétents, s’entourer d’experts conseils plus ou moins ingénieux, faire preuve lui-même d’une imagination plus ou moins vive, il n’empêche que les solutions-miracles n’existent que dans l’esprit de ceux qui, à l’écart des centres de décisions, et quand ils sont mal informés sur les faits pertinents, règlent les grands problèmes du pays en quelques coups de plumes ou quelques coups de gueule »[17].


[1] Simard,

[2] Germain, p. 155.

[3] Jean-François Lisée, Le petit tricheur, Robert Bourassa derrière le masque, 2012, p. 73.

[4] Simard, p. 58.

[5] Simard, p. 58.

[6] Simard, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Claude Beauchamp, « Bourassa : la population a toutes les raisons d’être optimiste », La Presse, 17 octobre 1970.

[9] Ibid.

[10] « Le FLQ est déclaré illégal, un cancer à déraciner – Trudeau », Le Devoir, 17 octobre 1970.

[11] Ibid.

[12] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[13] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[14] Germain, op. cit., p. 157.

[15] Gérard Pelletier, La crise d’octobre, 1971, p. 13-15.

[16] Pelletier, op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 31-33.

Octobre 70: Mon cher Robert … (13)

Dimanche, 11 octobre 1970

C’est à la radio que Robert Bourassa aurait entendu la lecture d’une lettre que Pierre Laporte lui adressait du fond de sa captivité.  Selon Georges-Hébert Germain, Bourassa en ferait lui-même la lecture un peu plus tard aux membres de son cabinet :

Mon cher Robert,

         J’ai la conviction d’écrire la lettre la plus importante de toute ma vie.  Pour le moment, je suis en parfaite santé.  Je suis bien traité, même avec courtoisie.  J’insiste pour que la police cesse toutes les recherches pour me retrouver.  Si elle y parvenait, cela se traduirait par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.  Cela est absolument capital.  Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.  S’il ne s’agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons résultats, on pourrait y penser.  Mais nous sommes en présence d’une escalade bien organisée, qui ne se terminera qu’avec la libération des « prisonniers politiques ».  Après moi, ce sera un troisième, puis un quatrième et un vingtième.  Si tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans d’autres classes de la société.  Autant agir tout de suite et éviter ainsi un bain de sang et une panique bien inutiles.  Tu connais mon cas personnel, qui mérite de retenir l’attention.  J’avais deux frères; ils sont morts tous les deux.  Je reste seul comme chef d’une grande famille qui comprend ma mère, mes sœurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland dont je suis tuteur.  Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu connais les liens qui unissent les membres de ma famille.  Ce n’est plus moi seul qui suis en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de jeunes enfants.  Je crois que tu comprends!  Si le départ des « prisonniers politiques » est organisé et mené à bonne fin, j’ai la certitude que ma sécurité personnelle sera absolue.  La mienne … et celle des autres qui suivraient.  Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas pourquoi en mettant plus de temps on continuerait à me faire mourir à petit feu dans l’endroit où je suis détenu.

         Décide … de ma vie ou de ma mort…  Je compte sur toi et t’en remercie.

         Amitiés, Pierre Laporte

P.S. Je te répète, fais cesser les recherches.  Et que la police ne s’avise pas de continuer sans que tu le saches.  Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.

Selon Charles Denis, il est évident que cette lettre « a été manifestement dictée, en partie du moins, par ses ravisseurs »[1].

Le 11 octobre, vers 15h00, Bourassa convoqua ses ministres.  Selon Charles Denis, on y discuta évidemment de l’enlèvement de Laporte, en plus de décider de mettre fin à la crise des médecins spécialistes.  Pour ce faire, on convoqua l’Assemblée nationale pour le 15 octobre.  Ensuite, Bourassa s’entretint avec différents leaders, dont le chef de l’opposition Jean-Jacques Bertrand, mais aussi l’ancien ministre de la Justice Rémi Paul, et le chef du Parti Québécois René Lévesque.

Bourassa s’enferma ensuite pour écrire lui-même un discours qu’il prévoyait livrer à la télévision le soir même.  Il avait ressenti, semble-t-il, le besoin de fournir une réponse au FLQ.  Quelques minutes avant l’ultimatum de 22h00, fixé par les ravisseurs, Bourassa s’installa devant la caméra et prononça le discours suivant, que Charles Denis qualifiera plus tard d’un « style sobre et dépouillé » :

         Des événements exceptionnels et sans précédent dans notre province menacent la stabilité de nos institutions politiques.  Ce qu’il y a à la fois de foncièrement injuste et d’extrêmement dangereux, c’est que nous vivons dans un endroit où la liberté d’expression et d’action est l’une des plus grandes de tous les pays du monde.

         Même les partis qui mettent en cause le régime politique lui-même ont toutes les libertés de s’exprimer.  D’ailleurs, cette liberté d’expression, on n’a pas manqué de l’utiliser ces dernières années en semant systématiquement la haine et le mensonge.

         Le gouvernement ne peut, ne doit et ne restera pas passif lorsque le bien-être de l’individu est menacé jusque dans ses racines.  Je suis trop fier d’être Québécois pour ne pas vous dire toute ma résolution et celle du gouvernement que je dirige pour surmonter cette crise très grave.

         Dans ce travail pour sauvegarder les valeurs fondamentales de notre civilisation, je suis convaincu d’avoir l’appui de tous les représentants élus du peuple.  Je demande à toute la population de faire preuve, dans ces circonstances difficiles, de calme et de confiance.

         En effet, la valeur de notre peuple, son exceptionnel esprit de travail, son respect d’autrui, son sens de la liberté ne sont-ils pas les meilleurs gages de la victoire, de la justice et de la paix?

         Cette situation de fond qui, en fin de compte, pourra nous rassurer, ne doit pas nous faire oublier toutefois les problèmes extrêmement pressants et qui ont pour enjeu la vie de deux personnes, soit un homme politique typiquement québécois et combien dévoué au progrès de sa communauté et un distingué diplomate, étranger aux tensions qu’affronte notre société.

         À cet égard, le Front de libération du Québec a fait parvenir un communiqué exigeant l’acceptation intégrale et totale de leurs sept demandes.  Par ailleurs, le ministre du Travail m’a fait parvenir une lettre où il traite de deux questions, soit les fouilles policières et la libération des « prisonniers politiques ».

         Nous tenons tous, est-il besoin de le dire, à la vie de M. Laporte ainsi qu’à celle de M. Cross.  Le sort, dans un rare exemple de sa cruauté, a voulu que ce soit sur eux que repose le maintien de l’ordre public.  Et c’est parce que nous tenons véritablement à la vie de M. Laporte et à celle de M. Cross que nous voulons, avant de discuter de l’application des demandes qui sont faites, établir des mécanismes qui garantiraient, si l’on veut prendre l’exemple dont parle M. Laporte, que la libération des prisonniers politiques ait comme résultat certain la vie sauve aux deux otages.

         Il y a là un préalable que le simple bon sens nous force à demander, et c’est à ce titre que nous demandons aux ravisseurs d’entrer en communication avec nous.

         Comment en effet accéder aux demandes sans avoir la conviction que la contrepartie sera réalisée.  Le gouvernement du Québec croit qu’il serait irresponsable vis-à-vis et de l’État et de MM. Laporte et Cross s’il ne demandait pas cette précaution.

         Nous voulons sauver la vie de MM. Laporte et Cross, et c’est parce que nous le voulons de toutes nos forces que nous posons ce geste.

         Mes chers concitoyens, un grand homme d’État a déjà dit : « Gouverner, c’est choisir ».  Nous avons choisi, nous, la justice individuelle et collective.

         Quant à moi, je me battrai pour cette justice jusqu’à la limite de mes moyens, en assumant tous les risques, quels qu’ils soient, qui sont essentiels à l’avenir de notre peuple.


[1] Denis, op. cit., p. 104.

Octobre 70: Et maintenant, les banques! (2)

Au cours du mois de mai 1963, des bombes explosèrent à la caserne du régiment des Blackwatch à Montréal, à l’Unité des services techniques de l’Aviation militaire canadienne à Mont-Royal et près des réservoirs de raffineries de la Golden Eagle de Pointe-aux-Trembles.  Une autre fut désamorcée à temps au bureau central des postes.  Mais, comme on l’a vu avec la mort de Wilfrid O’Neil au chapitre précédent, ces attentats ne connurent pas toutes des fins heureuses, ou du moins sans dommage humain.  Le FLQ jouait avec le feu; un feu qui risquait de brûler n’importe qui à tout instant.  Bref, ils jouaient avec les vies humaines de cette même société qu’ils prétendaient défendre.

Le 17 mai 1963, le FLQ plaça dix bombes dans dix boîtes aux lettres du quartier Westmount[1].  Cinq de ces dix engins explosèrent vers 3h00.  Walter Leja, sergent de l’armée canadienne, fut grièvement blessé en tentant de désamorcer l’une d’elles.  Le lendemain, on pouvait lire dans La Presse : « tôt ce matin, le sergent-major Walter Rolland Leja était encore entre la vie et la mort à l’hôpital St-Mary’s après que les médecins eurent travaillé durant plusieurs heures pour lui amputer le bras gauche et lui faire subir une trachéotomie des voies respiratoires, en plus de traiter ses nombreuses blessures à la poitrine et au visage ».

Le sergent-détective Léo Plouffe aurait lui-même désamorcé une autre bombe.  Et La Presse d’ajouter : « cette série d’événements tragiques a fait du vendredi 17 mai 1963 la journée la plus mouvementée de l’histoire de Westmount.  Les cinq premières explosions survenues vendredi matin ont suffi pour jeter la consternation chez les paisibles habitants de cette ville ordinairement calme pour mettre la police sur un pied d’alerte ».

Le sergent-major Leja survécut à ses blessures.  Il s’est éteint à l’âge de 71 ans, le 22 novembre 1992.

Que ces bombes fassent des victimes collatérales ou non, ce n’est certes pas la prise de conscience ni la sensibilité envers autrui qui allait arrêter le FLQ.  Trois jours plus tard, ils récidivaient.  Le 20 mai, 75 bâtons de dynamites explosèrent près de la salle d’armes du 1er bataillon des services techniques de l’Armée canadienne à Montréal.  Le tout fut surnommé « opération Chénier » en l’honneur de Jean-Olivier Chénier, l’un des Patriote criblé de balles lors de la Bataille de Saint-Eustache en décembre 1837.  Plus tard, comme on le verra au cours de la série d’articles, la cellule Chénier, composée de quelques individus dont les frères Rose, deviendra la plus célèbre au cours de la Crise d’octobre.

Le 16 juin 1963, 18 personnes soupçonnées d’être associées au FLQ furent arrêtées.  Le lendemain, dans La Presse, le journaliste Jean Sisto se concentra principalement sur François Giroux, qui sera le 19ème à comparaître, écrivant que le présumé felquiste recouvrait sa liberté jusqu’à son enquête préliminaire prévue pour le 21 juin.  « La Couronne, représentée par Me Jacques Bellemare, n’a porté contre le jeune homme de 20 ans, originaire de Gentilly, comté de Nicolet, qu’une seule accusation passible d’un maximum de 14 ans de pénitencier : celle d’avoir conspiré, avec les autres présumés membres du FLQ, pour causer des dommages à la propriété publique, aux édifices du gouvernement du Canada plus précisément.  Le juge [Irénée] Lagarde accorda à Giroux jusqu’à 1h de l’après-midi pour trouver deux personnes pouvant fournir les deux cautionnements de $950 chacun qu’il avait fixés.  Un oncle et un ami de l’accusé s’étant présenté peu avant 1h, au greffe de la paix, Giroux a recouvré sa liberté »[2].

Walter Leja s’est éteint en 1992.

Giroux était inscrit à l’école Polytechnique et devait passer ses examens d’admission la même semaine.  Il s’était livré lui-même vendredi soir vers 18h30 en compagnie de son avocat, Me Antoine Mayrand.  On s’étonna qu’il n’y ait qu’une seule accusation contre lui alors que les 18 autres présumés terroristes se partageaient 165 accusations.  Ce nombre fut sans doute réduit puisqu’à l’ouverture de leur enquête préliminaire, le 21 juin, La Presse parlait de 154 accusations.  Parmi eux, Jean Cloutier, 24 ans, qui habitait chez ses parents sur la rue Chambord, fut relâché.  « Il s’était livré plus tôt dans la journée sachant qu’il était recherché par la police de Montréal après avoir été tenu, à l’enquête du coroner, criminellement responsable de la mort du gardien O’Neill.  Les procureurs de la Couronne n’avaient cependant, à la suite de l’enquête, retenu aucune accusation contre le jeune homme.  « Du moins pas pour l’instant », avait déclaré Me Ducros, un des représentants de la Couronne.

Une accusation de meurtre non qualifié fut portée contre quatre terroristes, soit Georges Shoeters, 33 ans, étudiant en économie politique; Gabriel Hudon, 20 ans, dessinateur industriel; Raymond Villeneuve, 19 ans; Jacques Giroux, 19 ans, un photographe; et Yves Labonté, un commis de 18 ans.  Les présumés fondateurs du FLQ – Shoeters, Hudon et Villeneuve – se trouvant maintenant derrière les barreaux, devenait-il raisonnable de croire que le FLQ sombrerait avec eux dans l’oubli?

L’enquête préliminaire, qui se déroula devant le juge Émile Trottier fut cependant ajournée rapidement lorsque trois des accusés déclarèrent que « mes principes politiques m’interdisent de témoigner ».  Qu’on y voit une forme de solidarité ou d’entêtement, il n’en reste pas moins que cette scène marquait le début d’une histoire qui allait se répéter en 1970 devant le coroner Trahan.  « Le tribunal devait affirmer par la suite que c’était là, de toute évidence, un mouvement « concerté » de la part de ces témoins, mais que la cour ne souffrirait pas que l’on entrave de cette façon le cours de la justice »[3].

La Couronne était représentée par les avocats Gabriel Lapointe, Jacques Bellemare et Jacques Ducros.  Ceux-ci demandèrent que les trois clowns – Georges Schoeters, Raymond Villeneuve et Jacques Giroux – soient reconnus coupables d’outrage au tribunal.  De plus, comme si ce cirque n’était pas suffisant, le juge Trottier dût ordonner l’arrestation d’un individu qui cria le mot « Gestapo » dans la salle lorsqu’on lui demanda de se taire.  L’individu en question se nommait Guy Caza, un dessinateur industriel de 23 ans.  « Caza qui, par on ne sait quel stratagème, avait réussi à prendre place au milieu des avocats, dans le prétoire, se leva ensuite pour déclarer qu’il voulait être témoin de la défense »[4].

« C’est Jacques Giroux, encore une fois, qui a déclenché la conspiration … du silence.  Le jeune photographe de 19 ans, après avoir consenti à prêter serment, se tourna vers Me Lapointe avec un air de défi qui laissa vite deviner ce qui allait se passer.  Le procureur de la Couronne lui demanda pas moins : « Les lettres FLQ, cela vous dit quelque chose? ».  Immédiatement, le jeune homme répondit : « Monsieur, mes principes politiques m’interdisent de témoigner ».  Le juge Trottier intervint alors : « La raison que vous donnez n’a aucune force légale en cour ».  « Elle en a pour moi », enchaîna vivement le photographe »[5].

Lorsqu’on appela Raymond Villeneuve, considéré « par plusieurs comme le dur du FLQ »[6], le scénario se répéta.  En fait, la Couronne ne parvint même pas à l’assermenter.  À son tour, il répéta la phrase du jour : « il m’est interdit par mes principes politiques de témoigner ».  Décidément, les membres du FLQ s’étaient entraînés à répondre dans ce genre de circonstances.  Et, malheureusement, ce cirque allait se répéter en 1970 dans un mépris total de la justice.

Malgré tout, La Presse en savait suffisamment pour présumer que la bombe ayant causé la mort du gardien O’Neill avait été fabriquée en une vingtaine de minutes par Gabriel Hudon, alors considéré comme l’expert en explosif du FLQ.  Cette information sortit du témoignage d’Yves Labonté, qui avoua avoir déposé la bombe sur la rue Sherbrooke.  Labonté raconta également comment Raymond Villeneuve l’avait recruté pour faire exploser le monument McDonald au carré Dominion.  « Chez Villeneuve il a rencontré un peu plus tard Hudon, qui y arrivait avec un petit sac de voyage contenant tous les éléments de la bombe du 20 avril.  C’étaient un cadran, des fils, sept ou huit bâtons de dynamite et un fer … à friser »[7].

         Le témoignage de Labonté permit aussi de reconstituer les faits : « la bombe prête, donc, il quitta le domicile de Villeneuve avec Hudon pour aller rencontrer, angle de la rue Saint-Denis et du boulevard Saint-Joseph, Jacques Giroux qui, prévenu, les attendait.  Puis on descendit carré Dominion à pied.  Là, toutefois, Giroux trouva qu’il y avait trop de monde.  Et probablement des policiers parmi ce monde.  Il fallait un « meilleur » endroit.  On remonta donc vers la rue Sherbrooke, où on repéra le centre de recrutement de l’armée.  Il était 9h30 ou 9h45.  Et la bombe était amorcée pour 10h.  Pendant que Giroux se tenait à l’entrée de la ruelle, au sud de la rue Sherbrooke, le jeune homme dit avoir déposé l’engin entre le mur de l’édifice et un coffret contenant des poubelles.  On s’en fut ensuite dans un restaurant du voisinage pour prendre une liqueur douce, et on revint sur place pour se rendre compte que rien n’avait sauté.  Labonté déclare qu’il a alors voulu reprendre la bombe, mais que Giroux l’a dissuadé de ce faire, en lui expliquant qu’elle pourrait lui sauter dans les mains, à n’importe quel moment ».

Bref, on a compris l’amateurisme que l’on soupçonnait déjà depuis le début, ce qui ne minimise cependant en rien la gravité du geste.  Après cela, chacun des individus seraient rentré chez eux et c’est seulement le lendemain matin que Villeneuve leur montra un journal annonçant la mort du gardien de nuit.

Il est sans doute permis de croire que ces arrestations et procédures judiciaires contre les membres fondateurs du FLQ puissent avoir changé un peu l’image de l’organisation.  Les jeunes écervelés qui prirent la relève choisirent alors un autre moyen de se faire valoir.  Le 26 septembre 1963, on explora une nouvelle méthode, celle du hold-up.  Voici comment La Presse rapporta les faits : « La police a poursuivi trois voleurs de banque et en a arrêté deux à quelques coins de rue de la scène d’un hold-up commis hier après-midi à une succursale de la Banque Royale du Canada dans l’ouest de la métropole.  Les voleurs s’étaient emparés de $6,209.  Une bombe à la dynamite, qui avait été lancée devant la banque, à l’angle des rues Sherbrooke et Décarie, probablement par les bandits, a été désamorcée par les policiers.  Appelée par un témoin oculaire de l’extérieur de la banque, la police est arrivée au moment où les voleurs s’enfuyaient ».

Gérard Pelletier attribue ce vol de banque au FLQ, mais en parcourant brièvement La Presse on se rend compte que le même jour ou dans la même semaine on rapportait plusieurs hold-up dans la région de Montréal.  Étaient-ils reliés eux aussi au FLQ ou était-ce simplement « la mode » des braquages?

Quoiqu’il en soit, les noms des deux jeunes hommes arrêtés au cours de ce vol étaient Jules Duchastel et Claude Soulières.  Que sont-ils devenus?  Nous l’ignorons, mais nous ne les reverrons plus au cours de la présente série d’articles.

Les activités du FLQ se poursuivirent le 30 janvier 1964 avec un autre cambriolage, cette fois un vol d’armes à la caserne des Fusilliers Mont-Royal à Montréal.  Le montant de ce vol fut évalué à 20 000$, ce qui comprenait 59 mitraillettes de type FN 7,62, 4 mitrailleuses Bren, 34 mitraillettes Sten, 4 mortiers de 60 mm., 3 lance-roquettes, des grenades et 5 pistolets Browning.  Au total, les voleurs sont aussi repartis avec une réserve de 13 000 cartouches

Tout comme la première vague de violence commise sous l’effet des bombes, celle-ci allait connaître son apogée lorsque, le 29 août 1964, vers 18h00, deux individus entrèrent au magasin d’armes à feu International Firearms sur la rue Bleury, à Montréal.  Au commis, qui avait pour nom Sotriades Pamayotis, les prétendus acheteurs demandèrent à examiner une carabine FN-M31.  Pamayotis retira le chargeur avant de leur présenter l’arme.  Toutefois, l’un des individus sortit de sa poche un chargeur qu’il inséra sous le mécanisme avant de la pointer et d’hurler : « C’EST UN HOLD-UP! ».  Immédiatement, deux autres bandits pénétraient dans le commerce pour s’emparer d’armes et de munitions, qu’ils engouffrèrent ensuite dans une Pontiac 1964.

Le gérant du magasin, Leslie McWilliams, 58 ans[8], tenta d’intervenir mais il fut aussitôt abattu d’une rafale.  L’alarme ayant été secrètement activée, les premiers policiers arrivés sur les lieux, Georges Brazeau et Régis Fortin, commirent l’erreur de se diriger au Nations House Café, situé tout près.  À leur sortie, Léora Gagné, qui travaillait au magasin d’armes et qui avait pu sortir sans attirer l’attention des criminels, leur indiqua où il avait vu entrer les bandits.  Dès l’apparition des policiers, une fusillade éclata.  Elle allait se prolonger durant une quinzaine de minutes.  Un employé du nom d’Alfred Pinisch, 37 ans, sortit pour venir aider les policiers, mais il fut presque immédiatement tué sous les balles.  Une semaine plus tard, Allô Police précisera que Pinisch « a été tué par un policier qui, pendant la fusillade, croyait avoir affaire à l’un des bandits.  M. Pinisch, qui ne comprenait pas le français, n’aurait pas obéi à l’ordre d’arrêter que lui intimait l’agent »[9].  Lorsque l’un d’eux, identifié plus tard sous le nom de François Schirm, fut atteint d’une balle à la cuisse gauche, il laissa immédiatement tomber sa carabine au sol en criant « vive les séparatistes! ».  Parmi les policiers qui lui tombèrent dessus pour lui passer les menottes, l’un d’eux lui répliqua : « on va-t’en faire des séparatistes! ».

Peu après, les policiers découvrirent qu’au 1011 Bleury gisaient deux cadavres.  En tout, quatre suspects furent arrêtés sur place, alors qu’on en cherchait un cinquième qui aurait pris la fuite dans un taxi.  Transporté à l’hôpital St-Luc, Schirm souriait lorsque le photographe d’Allô Police s’approcha pour immortaliser ce moment, et le blessé lui lança « tu m’en enverras une copie ».  En inspectant les lieux, les enquêteurs découvrirent dans la voiture des bandits la présence de 25 carabines de type FN et beaucoup de munitions.  Allô Police ne manqua pas de rappeler que c’est une arme du même genre que Georges Marcotte, que l’on surnommait aussi le Père Noël, avait utilisé lors de son désormais célèbre hold-up qui avait coûté la vie à deux policiers en décembre 1962.

François Schirm, un homme de 32 ans d’origine hongroise, dira sur son lit d’hôpital avoir agis au nom de l’Armée révolutionnaire du Québec (ARQ).  Selon Allô Police, Schirm aurait combattu au côté de Fidel Castro lors de la révolution cubaine en plus d’avoir fait la guerre d’Algérie et de l’Indochine.  Il aurait déjà été arrêté en lien avec certaines activités du FLQ avant d’être relâché, faute de preuve.  « Selon la police, ce jeune homme, prénommé François, serait le chef des terroristes de l’ARQ.  Ses adeptes porteraient l’uniforme, à l’occasion, et ils seraient, en grande majorité de nationalité canadienne-française »[10].

Peu de temps après la fusillade, Edmond Guenette, 20 ans, qui avait pris la fuite à bord d’un taxi après avoir menacé le chauffeur et forcé une cliente à descendre, fut arrêté près de Shawinigan.  Les autres suspects furent identifiés comme étant Gilles Brunet, 29 ans; Marcel Tardif, 22 ans; et Syriaque Délisle, 29 ans.  Le coroner Trahan présida l’enquête sur la mort de McWilliams.  Au cours de celle-ci, Schirm tenta de s’imposer.  « Il faut dire que les hommes de Schirm avaient plutôt l’air de brebis », écrira Allô Police tout en rappelant que, par exemple, Gilles Brunet était le père de cinq enfants et qu’il a constamment pleuré lors des procédures.  Me Jacques Ducros agissait à titre de procureur de la Couronne lors de cette enquête de coroner, tandis que les accusés étaient représentés par Me Paul Aubut.

Le procès conjoint de Schirm et Guenette se déroula du 17 au 21 mai 1965 à Montréal devant le juge André Sabourin.  Selon Allô Police, Schirm se montra arrogant et « faussement héroïque » durant toute la durée du procès.  Étant donné les soi-disant motivations politiques et terroristes des accusés, les autorités surveillèrent étroitement l’entrée du palais de justice en plus de fouiller toute personne entrant dans le prétoire.

« Jouant jusqu’au bout et merveilleusement son rôle de héros national, Schirm a posé un geste qu’il a voulu légendaire après avoir entendu le prononcé de sa sentence : debout, le bras droit élevé vers l’avant, imitant de ses deux doigts le geste légendaire du vieux Churchill, le V de la victoire, il a lancé d’une voix qui avait perdu de son assurance et de son arrogance : Vive le Québec libre ».  Cinq ou six jeunes gens, dans l’assistance, ont imité le geste de Schirm et ont lancé le slogan des terroristes »[11].  Voilà qui étonne puisque deux ans avant le célèbre discours de Charles de Gaule, c’est un vulgaire terroriste et braqueur de banque qui lançait le slogan « vive le Québec libre ».  Contrairement à ce que plusieurs Québécois croient encore aujourd’hui, de Gaule n’avait donc rien inventé.  Il répétait seulement un slogan felquiste inventé par de vulgaires criminels.

Allô Police accusa Schirm de s’être servi de la cause indépendantiste pour s’adonner à des actes de violence.  Plus intéressant encore, Schirm se défendit sans avocat lors du procès, au cours duquel il dénonça Gilles Brunet comme un traître pour avoir tout raconté à la police.  Il fut également question qu’en 1964 Schirm avait installé son campement près du Lac Allard de St-Boniface, au nord de Trois-Rivières.  Le procès permit également de comprendre que c’est Schirm et Guenette qui étaient entré dans le commerce, que Schirm avait demandé à voir une arme de type M-1 et que c’est seulement après avoir dit au commis que le prix était trop élevé que les deux voleurs s’étaient reculé de quelques pas, permettant ainsi à Guenette de sortir une carabine qu’il cachait sous son manteau.  Schirm sortit alors un chargeur de sa poche pour armer la M-1 que venait de lui remettre le commis.

Schirm et Guennette furent reconnus coupables et condamnés à mort.  Le juge fixa leur exécution au 22 octobre 1965.  Les deux lascars auront cependant droit à un nouveau procès au terme duquel ils se mériteront plutôt une sentence d’emprisonnement.  Schirm continuera de prétendre qu’il était prêt à donner sa vie pour la libération du Québec.  En 1974, il refusa une proposition visant à le déporter en Europe.  Il sera finalement libéré quatre ans plus tard sous certaines conditions.  Il s’est éteint le 3 août 2014.

Pour sa part, Brunet fut condamné à l’emprisonnement à vie.  En 2016, j’ai demandé à consulter le dossier judiciaire du procès de Schirm et Guenette conservé à Bibliothèque et Archives du Canada (BAC).  On m’en a refusé l’accès sans me fournir d’explication.

Selon William Tetley, c’est au cours de l’année 1965 que « Charles Gagnon et Pierre Vallières deviennent secrètement membres du FLQ.  Le nombre de bombes, leur puissance et l’agitation ouvrière s’accroissent notablement »[12].  Au chapitre suivant, nous verrons que les noms de ces deux individus ne tarderont pas à prendre de l’ampleur, d’autant plus qu’ils seront impliqués dans la mort de deux autres victimes.


[1] La Presse parlait plutôt de douze bombes dans autant de boîtes aux lettres.

[2] Jean Sisto, « Giroux recouvre sa liberté jusqu’au 21 », La Presse, 17 juin 1963.

[3] Léopold Lizotte et Maurice Morin, « « Mes principes politiques m’interdisent de témoigner », déclarent trois accusés du FLQ », La Presse, 22 juin 1963.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

[8] On parle aussi de 56 ans.

[9] Allô Police, 13 septembre 1964.

[10] Allô Police, 6 septembre 1964.

[11] Allô Police, 30 mai 1965.

[12] William Tetley, Octobre 1970 dans les coulisses de la Crise, p.