L’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton: suite de l’enquête du coroner


Lettre reçue le mardi 31 octobre 2017.

Pour faire suite à mon récent article du 29 octobre 2017, lequel expliquait la raison pour laquelle je demandais un exemplaire de l’enquête du coroner dans l’affaire des victimes de l’asile de Sainte-Clothilde-de-Horton, je confirme avoir reçu une réponse aujourd’hui même, 31 octobre.  La lettre est cependant datée du 26 octobre.

Toutefois, comme dans ces bonnes vieilles blagues de docteur, il y a une bonne et une mauvaise nouvelle.

La mauvaise, c’est qu’il m’est impossible de publier ni de diffuser les documents qui m’ont été remis en lien avec l’une des victimes.  Je vous invite d’ailleurs à lire la réponse que j’ai reçue et qui accompagne le présent article.

La bonne, c’est que la presque totalité de ces informations a déjà été publiée à l’époque dans le quotidien Le Soleil.  En janvier 1988, celui-ci fournissait même les noms des neuf victimes.  L’une d’elles m’avait échappé puisque ma précédente recherche m’avait permis d’en identifier seulement huit.  Voici les noms des neuf victimes :

  • Bruno Abbondanza, 33 ans;
  • Louis-Georges Asselin, 31 ans;
  • Gérard Bergeron, 41 ans;
  • André Brouillette, 36 ans ;
  • Denis Cochrane, 40 ans;
  • Marcel Houle, 28 ans;
  • Gilles Lefebvre, 40 ans;
  • Bernard Parent, 32 ans;
  • Marcel Pépin, 50 ans.

Le centre d’accueil Nor-Val de Sainte-Clothilde-de-Horton a été incendié dans la soirée du 23 janvier 1988.  Selon les premiers comptes rendus, l’alarme a retenti à 22h10.  À l’arrivée des pompiers volontaires de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, la fumée était encore bien présente mais le personnel avait déjà évacué 10 bénéficiaires (3 hommes et 7 femmes selon Le Soleil) du troisième étage.  Or, c’est au 4e étage que s’est déroulé le drame.

Dans Le Soleil du 26 janvier 1988, on parlait de la possibilité de procéder à des funérailles collectives pour au moins certaines des victimes.  « Hier soir, le curé de la paroisse, l’abbé Marcel Pinard, avait été avisé d’un projet de funérailles collectives au centre communautaire prévu pour vendredi.  Par ailleurs, les résultats des autopsies réalisés sur les corps des victimes sont attendus aujourd’hui.  Hier, les pathologistes du Laboratoire de médecine légale de la Sûreté du Québec, à Montréal, n’ont eu le temps que de mener six examens.  Pendant ce temps, le directeur général Paul-Antoine Ouellet, a exonéré de tout blâme les employés présents au moment du feu.  Au contraire, il a soutenu que les éducatrices ont travaillé dans le calme, qu’elles se sont employées à sortir rapidement les dames qui logeaient à l’étage situé sous celui où l’incendie s’est déclaré »[1].

Ouellet aurait aussi raconté aux journalistes que quatre employés se trouvaient au dernier étage dans la demi-heure qui a précédé l’incendie et qu’à 21h55 il n’y restait plus qu’une seule employée.  Celle-ci affirmera n’avoir senti aucune odeur suspecte.  « Elle est descendue au rez-de-chaussée pour prendre un verre de lait.  L’alarme a résonné dans l’établissement.  Elle est remontée rapidement […] pour découvrir un début d’incendie.  À 22h02, les pompiers ont été avisés.  « Mais personne ne pouvait entrer dans l’appartement », a-t-il déploré »[2].

Selon Ouellet, le seul fumeur de l’étage était couché depuis une heure au moment où le feu s’était déclaré.  On ne pouvait donc pas attribuer la cause de la tragédie à un article de fumeur.  Et de plus, ce fumeur s’en était sorti vivant.  Au moment où paraissait cet article, le personnel du centre Nor-Val tentait de relocaliser les pensionnaires à Victoriaville.

Le Soleil, 1er juin 1988.

L’enquête du coroner s’est déroulée le 31 mai 1988.  Selon Le Soleil, les victimes étaient toutes mortes asphyxiées.  Il semble donc que la fumée ait suffit pour causer leur mort.

De plus, l’incendie « a été allumé par un bénéficiaire de l’institution, Gaétan Bouchard, à l’aide d’un briquet trouvé ou volé à une employée.  Une preuve circonstancielle allant dans ce sens a été établie devant le commissaire aux incendies, Me Cyrille Delage, qui tenait, hier, au palais de justice d’Arthabaska, une enquête publique pour faire la lumière autour de cette tragédie »[3].

Comme dans toute bonne légende qui se respecte, certains éléments véridiques ont survécu à l’épreuve du temps.  Dans ce cas-ci, c’est l’histoire du fameux briquet.

L’article nous apprend également que le coroner et les procureurs impliqués au dossier s’étaient entendu pour ne pas faire témoigner Bouchard « qui est atteint d’une déficience intellectuelle profonde, afin qu’il ne soit pas traumatisé davantage »[4].

Après que le coroner Delage eut manifesté le souhait que cette affaire ne tourne pas au cirque, le journaliste Fortunat Marcoux spécifiait que Bouchard avait mis le feu à son lit et qu’il avait échappé de justesse à la mort en se réfugiant dans une douche.  « La combustion du matelas avait dégagé une fumée très dense », ce qui a finalement causé la mort des neuf autres bénéficiaires.

Reste à savoir comment Bouchard avait pu se procurer le fameux briquet.  Or, de tous les témoignages entendus devant le coroner, « il ressort qu’une employée, José Vallières, constate à 20h30, le jour du sinistre, la disparition d’un briquet de son sac à main qu’elle avait déposé dans le bureau des éducatrices spécialisées situé au troisième étage.  Les fouilles pour le retrouver s’avèrent inutiles.  À 22h10, le feu éclate au dortoir des hommes situé au quatrième étage »[5].

À l’urgence de l’Hôtel-Dieu d’Arthabaska, Bouchard aurait aussi confié à une infirmière avoir vu du feu dans son lit.  Peu de temps après, il aurait avoué à une éducatrice que c’est lui qui avait mis le feu.  Cette éducatrice, Sylvie Champagne, « déclare qu’elle donne foi aux propos de Bouchard qu’elle soigne depuis 10 ans, et ajoute qu’elle croit que le jeune homme est capable d’allumer un briquet malgré son handicap ».  Et devant un enquêteur qui lui montra un briquet, Bouchard aurait dit « Feu… j’ai trouvé … brûlé… hier soir ».  De plus, Bouchard aurait allumé le briquet à deux reprises sous les yeux de deux enquêteurs.

Le chimiste Claude Fortin est venu dire que « le feu avait été allumé volontairement ou qu’il avait été l’œuvre d’un fumeur négligent.  Selon lui, l’hypothèse d’une défectuosité électrique doit être écartée »[6]Le Soleil souligna aussi qu’il n’y avait qu’un seul fumeur parmi les 22 bénéficiaires de l’établissement et on lui avait assigné des endroits et des périodes bien précises pour utiliser sa pipe, et cela sous surveillance.  « Ensuite, les objets étaient déposés dans une armoire fermée à clé.  Me Delage n’a fait que constater les faits.  Depuis que la Loi des coroners a été modifiée [3 mars 1986], il n’a pas à retenir des accusations contre qui que ce soit ».

On ne peut apparemment pas mettre la faute sur une quelconque négligence puisque « les normes appliquées par la direction de l’institution étaient même plus sévères que celles exigées par le législateur.  C’est un inspecteur en bâtiment du ministère québécois du Travail, M. Raymond Martel, qui a décerné cette bonne note alors qu’il témoignait hier […] ».  S’il n’y avait pas de gicleurs au 4e étage, on y comptait cependant des extincteurs chimiques et des détecteurs.  « Tout nouvel édifice de plus de trois étages doit être doté de gicleurs mais cette obligation ne s’applique pas dans le cas des édifices déjà existants pour des raisons évidentes de coût, a expliqué M. Martel »[7].

Le dernier exercice d’évacuation remontait à juin 1987.  « Quant à la surveillance par le personnel, la législation prévoit un ratio d’un employé par 15 bénéficiaires.  Chez Nor-Val, au moment de la tragédie, il y avait trois éducatrices spécialisées pour 22 bénéficiaires ».

Bien sûr, on ne peut non plus attribuer ce drame à une cause criminelle puisqu’en se fiant à ces éléments on comprend que la cause d’incendie émane d’une personne qui n’avait pas toute sa tête.


[1] Le Soleil, 26 janvier 1988.

[2] Ibid.

[3] Le Soleil, 1er juin 1988.

[4] Ibid.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

[7] Ibid.

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Gargantua: les dessous de l’enquête


blass

Pendant mes recherches sur les victimes du 21 janvier 1975, j’attendais après l’enquête du coroner auprès des archives. Je m’attendais à une seule et grosse enquête pour l’ensemble des faits. Selon eux, un rapport détaillé doit avoir été fait par le Commissaire des incendies. Ils ont toutefois trouvé les dossiers aux noms des victimes. Une enquête par personne avait été faite afin de s’assurer de faire la lumière sur les événements. Les rapports d’autopsie ont tous la même conclusion, soit la mort par asphyxie, excepté pour Réjean Fortin qui fût tué par balles. Le coroner en chef pour cette enquête était Cyrille Delage, le commissaire provincial aux incendies.

gargantua 1

J’ai réussi à obtenir le rapport de délit de police de la C.U.M. Dans celui-ci, on apprend entre autre qu’un autre gérant du bar Gargantua (Les Entreprises Rénald ltée), ayant quitté ce soir-là à 20h00, s’était présenté sur les lieux pendant que les pompiers tentaient de maîtriser le feu.  Il aurait dit à un lieutenant de la caserne 14 que ça ne servait à rien de défoncer le panneau d’en arrière. Que ce n’était qu’une remise à boisson. Ils se sont toutefois acharné sur le juke-box pour défoncer la porte et y trouver les 13 corps étendus au sol. Ça a été noté.

À cette même époque, le coroner en chef pour le district de Montréal, Maurice Laniel, accusé (et innocenté en juillet 1975) d’avoir dérobé de l’argent sur une dépouille, s’est vu suspendu sans solde après une violente prise de bec avec le Dr Valcourt, médecin-légiste en chef de l’Institut médico-légal du Québec. Des familles des victimes du bar Gargantua avaient rapporté à La Presse que lors de leur visite à la morgue pour l’identification, elles avaient dû enjamber les corps, empilés par terre comme des rouleaux à tapis au lieu d’être sur des dalles pourtant libres.

J’ai ensuite sorti l’enquête de Richard Blass. Pourquoi? Je ne le sais pas mais je n’y ai pas vu grand-chose non plus. Deux pages seulement. Et pas mal plus formel que substantiel. Comment se peut-il qu’un dossier sur une mort aussi connue et controversée peut être aussi chétif? Selon les articles de l’époque, Richard Blass a été trouvé avec un fusil à la main droite alors qu’il était supposément gaucher. Des empreintes partielles et non-satisfaisantes avaient été trouvées sur l’arme alors qu’une préhension complète aurait pu offrir un résultat plus franc. Les policiers auraient changé leur récit des faits quand l’autopsie fût révélée, passant d’un Blass debout à accroupi lorsqu’ils ont tiré.  Mon hypothèse est que les rigidités cadavériques ne concordaient pas avec la position. Même le médecin légiste de l’enquête, Jean Hould, avait confié à La Presse être surpris du manque de corrélations entre les dires des policiers et les résultats de l’autopsie (résultats qui brillent eux aussi par leur absence dans le dossier de Richard). Les trois témoins et amis de Blass qui étaient présents au chalet de Val-David disent avoir entendu ce dernier crier « Je me rends ! » alors que les policiers maintenaient qu’il a plutôt dit « Mes hosties! » en pointant une arme vers eux. Ces mêmes témoins, qui étaient alors menottés à l’extérieur ont dit avoir pourtant noté un délai d’environ 3 minutes avant d’entendre les détonations. Le caporal Lacoste s’est justifié en disant que sa mitraillette s’était enrayée. Certains diront que les témoins ont été discrédités en raison de leur parcours criminel. Est-ce que les policiers ont décidé de la mort de Blass?  Encore aujourd’hui, il n’y a aucune certitude à ce sujet, sauf pour ceux qui étaient présents. Même en inscrivant tous les noms des intervenants dans cette altercation sur les archives, je ne trouve rien qui a l’étoffe d’entretenir ma curiosité.

J’ai finalement trouvé un paquet de feuilles sur le procès-verbal de l’enquête du coroner au sujet du massacre au Gargantua. Ce n’était pas dans le dossier de Richard. Je l’ai trouvé dans le dossier d’une des treize victimes. Pourquoi? On pourrait extrapoler. Toujours est-il que ces notes manuscrites pratiquement illisibles parce qu’elles sont 15 générations de photocopies d’une photocopie me sont tombées entre les mains entre deux rapports d’autopsie.

Et que contiennent-elles? La liste des exhibits en preuve. Soit des photos, un rapport d’incendie, le cadenas qui était sur la porte, le plan des lieux, les rapports d’autopsie, le rapport d’un chimiste, un rapport météorologique et les autorisations pour intercepter et écouter les communications téléphoniques entre la sœur de Fernand Beaudet (complice de Blass) et celui-ci au sujet du 21 janvier 1975. Il y a aussi les noms de tous les témoins. Il y en aurait eu 43 en tout. On y retrouve aussi les preuves de la Couronne. On a les demandes de remises en liberté émises par l’avocat Frank Shoofey, la plupart refusées. On a les heures exactes où il y a eu suspension de la cour. Dernière intervention sur les feuilles : le refus de Beaudet de témoigner.

Rien sur les deux expulsions de Maître Shoofey par Jean-Louis Taillon, le coroner en chef de l’enquête. Rien sur l’atmosphère apparemment à couper au couteau. Rien sur un Beaudet endoctriné qui s’exclame de sa fanatique phrase « Vive Richard Blass! ».

Ça finit donc ainsi, entre deux feuilles de l’autopsie d’un père de famille décédé dans le même événement où cet homme refuse de témoigner.

Au terme de cette même enquête de coroner, Fernand Beaudet a été reconnu criminellement responsable.  Il a ensuite été libéré un mois plus tard, lors de l’enquête préliminaire, faute de preuve.

Enquête sur le fonctionnement boiteux de la morgue de Montréal, par J.P Charbonneau, La Presse, 13 février 1975.

Le coroner Taillon retient la version des 2 policiers, par Réjean Tremblay, La Presse, 14 février 1975.

Comment s’est passé la mort de Blass?  On l’ignore encore…, par Gilles Normand, La Presse, 22 février 1975

Pour les enquêtes de coroner, rapport de délit, rapports d’autopsie et procès verbal: BAnQ Vieux-Montréal, 535avenueVigerEst,Montréal.