L’attaque du train de Wharton, Oklahoma

Emmett Dalton, le cadet du groupe.
Emmett Dalton, le cadet du groupe.

On connaît évidemment les frères Dalton pour leur courte carrière criminelle, de même que pour la bande dessinée, mais on se questionne assez peu sur leurs motivations réelles les ayant poussées à se lancer sur la route du crime, une entreprise risquée au 19ème siècle.

C’est en travaillant sur le ranch de Jim Riley, en Oklahoma, que trois des frères Dalton planifièrent une de leurs premières attaques de train.  Puisque ce ranch se situait à bonne distance des voies ferroviaires, la nécessité de bénéficier de bons cavaliers pour couvrir les longues distances s’était rapidement avérée nécessaire.  Qu’à cela ne tienne.  Les Dalton travaillaient comme cow-boys depuis quelques années déjà et ils s’étaient endurcis sur le dos d’un cheval.  Puisque le salaire du cow-boy était médiocre et que les Dalton avaient eu du mal à se faire payer à une époque où ils avaient choisi de travailler comme représentants de l’ordre, il semble que leur motivation principale était la cupidité, tout simplement.

Les aspirants hors-la-loi avaient été informés qu’un transport d’argent liquide destiné à la ville de Guthrie arriverait par le Texas Express du Santa Fe Railroad le 8 mai 1891.  L’horaire prévoyait un passage dans la petite municipalité de Wharton, Oklahoma, à 22h50.  C’est là qu’ils avaient décidé de passer à l’action.

Le moment venu, Bob et Emmett Dalton chevauchèrent jusqu’à Wharton en compagnie de quelques complices.  Ils attachèrent leurs chevaux de sorte qu’ils ne soient pas visibles depuis la petite gare avant d’attendre patiemment l’arrivée du train.  Bill Powers, un de leurs amis, avait été désigné pour garder les montures.

À l’heure prévue, le train se pointa à la gare en ralentissant doucement pour s’immobiliser à la hauteur du réservoir d’eau, question de faire le plein.  Bob Dalton et Bitter Creek Newcomb, qui se cachaient justement derrière les piliers de ce réservoir, sortirent de leur cachette pour grimper directement à bord de la cabine de la locomotive.  Dégainant leurs revolvers, ils ordonnèrent aussitôt à l’ingénieur de faire avancer son engin de plusieurs centaines de mètres, question de l’éloigner de la gare et ainsi de l’isoler.  Pendant ce temps, Emette Dalton et « Black-Faced » Charley Bryant, arme au point, s’assuraient que personne ne sorte des wagons pour venir troubler leur délicate opération.

À bord de la voiture express, où on transportait ce qui avait le plus de valeur, le messager se douta immédiatement de quelque chose et jeta un coup d’œil à l’extérieur pour comprendre immédiatement ce qui se passait.  Il referma sa lourde porte en la verrouillant avant de cacher les objets de valeur qu’on lui avait confiés.

Une fois la locomotive immobilisée, Bob Dalton ordonna à l’ingénieur de descendre de la cabine, laissant à Broadwell le soin de surveiller le chauffeur et un autre employé.  Bitter Creek et Bob se dirigèrent alors vers la voiture express en compagnie de leur otage.  Après une certaine résistance, le messager accepta finalement d’ouvrir sa porte.  Aussitôt, les hors-la-loi pénétrèrent dans la voiture, s’emparant de plusieurs sacs.  La majeure partie de l’argent, toutefois, avait été bien dissimulé par le messager et échappa ainsi aux fouilles hâtives des cambrioleurs.

La compagnie ferroviaire Santa Fe Railroad rapporta que le montant du vol avait atteint 1,500$ et qu’aucun passager n’avait été importuné par les criminels.  Les hors-la-loi déposèrent leur recette de la soirée dans leurs sacoches de selle et quittèrent les lieux au grand galop.        Grâce à leur résistance acquise au cours de ces longues journées passées en selle, les Dalton échappèrent facilement aux recherches.  Ils s’empressèrent même de planifier un autre coup.  Ces jeunes hommes n’étaient pas du genre à rester en place très longtemps.

Quelques semaines après l’attaque de Wharton, cependant, Charley Bryant fut capturé par un homme de loi et tué alors qu’il tentait de s’échapper.

Bob et Emmett Dalton n’en étaient cependant pas à leur première attaque.  Ils s’étaient déjà attaqués à un train en Californie, en février 1891, mais sans grand résultat.  Leur frère aîné Grat avait été arrêté en relation avec ce crime qui avait d’ailleurs coûté la vie au chauffeur.  Grat Dalton ne pouvait donc pas avoir été à Wharton avec ses frères, mais il remédia rapidement à cette situation.  Emprisonné à Visalia, en Californie, il s’évada en septembre 1891 pour retourner tout droit en Oklahoma frères.  Ensemble, au cours de l’année 1892, les trois frères Dalton terrorisèrent littéralement l’Oklahoma et le Kansas, jusqu’à ce qu’ils connaissent une fin tragique à Coffeyville.  Ils ont eu une carrière assez courte mais leur nom s’est gravé à jamais dans le folklore américain.

Les Dalton étaient-ils des idiots?

Robert « Bob » Dalton. On s’entend généralement pour dire qu’il était le « cerveau » du gang.

On m’a souvent demandé si les célèbres frères Dalton de la bande dessinée avaient réellement existés.  Puisque la réponse est oui, on se questionne ensuite à savoir s’ils étaient aussi idiots que les personnages de Morris et Goscinny.

Les Dalton, dont les véritables prénoms étaient William, Robert « Bob », Grat et Emmett, qui n’ont d’ailleurs jamais travaillé ensemble simultanément, se sont surtout fait connaître pour leurs attaques de train.  Et comme il est préférable de juger de la personnalité de quelqu’un selon ses actions plutôt que sur ses dires, étudions de plus près leurs faits d’armes.

C’est à Alila, en Californie, que deux bandits armés sautent dans la cabine de la locomotive du train #17 de la Southern Pacific Railroad Company, le 6 février 1891.  Les deux suspects, que l’on croit être Bob et Emmett Dalton, forcent l’engin à s’arrêter à environ deux kilomètres d’Alila.  Tandis qu’ils font descendre l’ingénieur et le chauffeur, le message de la voiture express, Charles Haswell, a le temps de verrouiller sa porte de l’intérieur.  Sur le refus de ce dernier d’ouvrir, les deux hors-la-loi ouvrent le feu, blessant Haswell à un bras.  Finalement, le duo disparaît dans la nuit sans avoir touché un seul billet de banque.

Quelques mois plus tard, Bob et Emmett semblent avoir compris qu’il leur fallait une équipe, et c’est pourquoi ils s’entourent de quatre autres criminels pour attaquer un second train le 8 mai 1891 à Wharton, Oklahoma.  Encore une fois, ils forcèrent le train à s’immobiliser à quelque distance de la station.  Le même soupçon s’installe chez le messager de la voiture express, qui verrouille son wagon.  Puisque Bob Dalton menace de tuer le conducteur, le messager ouvre finalement la porte.  Entre temps, cependant, ce dernier eut le loisir de cacher la majeure partie de l’argent du coffre à différents endroits à l’intérieur du wagon.  Ainsi, les six hors-la-loi repartent avec environ 1,500$.

Le 15 septembre 1891, à la gare de Leliaetta, en Oklahoma, ils décident d’obliger le chef de gare à stopper le train.  Trois bandits marchent ensuite le long de l’engin en tirant dans les airs pour décourager les passagers de jouer les héros.  Erreur, car les détonations alertent une fois de plus le messager qui verrouille sa forteresse de l’intérieur.  Après quelques coups de feu tirés à travers la porte, celui-ci accepte d’ouvrir.  On estime cette fois la recette du vol à 3,000$.

Après trois erreurs successives, on serait tenté de croire que la leçon à propos de la voiture express aurait été retenue.  Mais avec les Dalton, il semble que les leçons étaient difficiles à assimiler.  Pour preuve, l’erreur survient une quatrième fois à la station de Red Rock, Oklahoma, le 1er juin 1892.  Cette fois, Grat Dalton, suite à son évasion en Californie, se joint à la bande.  Soupçonnant quelques mouvements suspects, les deux messagers, Whitteny et Riehl, éteignent les lumières et refusent d’ouvrir.  Malgré une soixantaine de coups de feu tirés à travers les cloisons, les deux messagers tiennent le coup.  Après avoir perdu un temps précieux à forcer la porte, les bandits parviennent enfin à mettre la main sur un magot estimé à environ 3,000$.  Une fois divisé, c’est encore bien peu pour mener une vie de pacha.

La cinquième et dernière attaque de train commise par le gang des frères Dalton se produisit le 14 juillet 1892 à Adair, en Oklahoma.  Bien qu’on omette encore de maîtriser d’abord la voiture express, le messager coopère.  Toutefois, une fusillade éclate entre les bandits et des gardes armés se trouvant à bord du train.  Frustrés, les Dalton quittent au galop, tuant deux citoyens au passage, dont l’un s’avèrera être un médecin.  Cet acte gratuit vaudra aux Dalton le départ de deux de leurs complices.

Leur projet suivant fut d’attaquer simultanément les deux banques de Coffeyville, au Kansas.  Puisqu’ils avaient déjà vécu dans cette ville, les Dalton se crurent suffisamment en confiance pour éviter de faire une visite de reconnaissance, ce qui leur coûtera très chère.  Par exemple, l’endroit où ils avaient prévu d’attacher leurs cheveux n’existait plus et cela créa la confusion.  De plus, certains citoyens de Coffeyville les reconnurent dès leur arrivée, ce qui donna le temps à de nombreux hommes d’encercler les deux banques.  Ainsi, à la sortie des hors-la-loi, une terrible fusillade éclata.  Grat et Bob Dalton, ainsi que deux de leurs complices, furent tués.  Emmett, le cadet, fut grièvement blessé mais survécut.  Il se mérita une libération conditionnelle en 1907 et mena par la suite une vie rangée.

Si l’on prétend juger les gens selon leurs actions, alors peut-on affirmer, selon ces faits, que les véritables Dalton étaient des idiots?

À vous d’en juger.

Le goudron et les plumes!

C’est bien connu, la réalité rejoint parfois la fiction.  Le fameux supplice du goudron et des plumes, tel que vu par Morris et Goscinny dans Daisy Town, s’est retrouvé dans la réalité, comme en témoigne un vieil article de journal datant de 1873 et dans lequel on peut lire qu’un jeune homme de 28 ans nommé Charles Kelsey, pas très apprécié pour son physique anormal, composait des poèmes pour celle qu’il aimait, une dénommée Julia Smith.  Mais un jour, le village apprit que celle-ci s’était fiancée à M. Royal Sammis.  Irritée de voir Kelsey la suivre partout, Julia en avertir son fiancé et c’est ce dernier qui entreprit de régler le compte du jeune rêveur par une méthode peu conventionnelle :

Le matin du 4 novembre dernier, Charles Kelsey reçut une lettre, au bas de laquelle on avait contrefait la signature de Miss Smith, lui donnant rendez-vous pour le soir même derrière la maison habitée par la famille de cette demoiselle.  On peut penser qu’il courut au rendez-vous.  Mais il y trouva, au lieu de l’objet de son culte, cinq ou six hommes masqués qui le dépouillèrent de ses vêtements, lui enduisirent le corps de goudron, collèrent dessus une multitude de plumes, lui rasèrent les cheveux, puis allumant des lampes contraignirent le pauvre diable tondu et emplumé à s’exhiber devant la verandah [sic] sur laquelle étaient assises plusieurs dames riant à gorge déployée, entre autres miss Smith.  Kelsey avait résisté de toutes ses forces à ses bourreaux et avait réussi à arracher les masques de quelques-uns.  « Je vous connais, s’écria-t-il, et vous payerez cher cet affront. »

Son supplice terminé, on le laissa reprendre ses vêtements et rentrer chez lui.  Il monta d’abord dans sa chambre, mais redescendit bientôt dans la cour pour aller puiser de l’eau à la citerne.  Un long temps s’étant écoulé sans qu’il reparût, ses frères inquiets descendirent à leur tour, mais ne le trouvèrent pas.  Ils remarquèrent que la cour avait été piétinée comme pendant une lutte désespérée, devant la porte il y avait des traces de pieds de chevaux et de roues de voitures.  La nuit était trop noire pour permettre de continuer les recherches; mais, le lendemain matin, la piste fut suivie jusqu’au bord de l’eau, à l’endroit dit Lloyd’s Beach, et l’on ramassa successivement sur la baie une chemise ensanglantée, une botte et divers lambeaux de vêtements, tous objets qui furent reconnus pour avoir appartenu à Charles Kelsey.  On s’informa auprès d’un résident de ce lieu, James Hood, qui déclara avoir vu pendant la nuit deux hommes prendre place dans un bateau avec un gros paquet, gagner le large en ramant, puis revenir sans le paquet.  Il ne fut pas possible d’obtenir d’autres renseignements, et de ce jour les frères et les amis de Kelsey eurent la conviction que celui-ci avait été assassiné par ceux qui l’avaient déjà goudronné et emplumé, afin de rendre impossibles, faute de témoin, des poursuites judiciaires contre eux.

Cependant, deux des auteurs de l’affront infligé à Kelsey, Royal Sammis et le docteur George Banks, avaient été reconnus par lui et dénoncés à ses frères, qui instituèrent des poursuites contre eux.  Ces messiers furent arrêtés; mais, étant au mieux avec les autorités judiciaires, ils furent relaxés sous une caution dérisoire, en attendant leur jugement, fixé au mois d’octobre prochain.  Ceci, comme il est dit plus haut, se passait au commencement de novembre.  Plusieurs mois s’étant écoulés et Kelsey n’ayant pas reparu, la prolongation de son absence confirma ses amis dans la pensée qu’il avait été assassiné.  Les amis de MM. Sammis et Banks soutenaient au contraire que Kelsey, honteux de l’outrage qu’il avait subi, se tenait caché quelque part, mais qu’il reparaîtrait certainement à l’époque du jugement.

Telle était la situation quand, jeudi dernier, des pêcheurs d’Oyster Bay ont retiré de l’eau, la moitié inférieure d’un corps humain.  Cette épave a été placée sur de la glace dans une caisse et déposée sous bonne garde à l’endroit dit Lewis’ Wharf.  Le bruit de la découverte s’étant aussitôt répandu, les curieux sont arrivés en foule, et ces tristes débris ont été reconnus, au goudron et aux plumes qui les recouvraient encore, ainsi qu’à une chaîne de montre trouvée dans la poche du pantalon, pour la dépouille mortelle du malheureux poète.  Dès que cette constatation d’identité a été connue, les amis de MM. Sammis et Banks sont accourus en force d’Huntington, avec l’intention, à ce qu’on présume, de s’emparer de ces débris humains et de les faire disparaître.  Mais, en présence du nombre et de l’attitude résolue des gardes, ils n’ont pas essayé d’exécuter le projet qu’on leur prête.

Le docteur Banks est actuellement dans le Connecticut.  On dit que, lorsqu’il a appris la découverte des restes de Kelsey, il a été subitement frappé d’aliénation mentale, et qu’on est obligé de le surveiller constamment pour l’empêcher d’attenter à ses jours.

Quant à Royal Sammis, qui est aujourd’hui le mari de miss Julia Smith, car il l’avait épousée peu de temps après la mystérieuse disparition de son premier adorateur, il n’était pas à Huntington lorsque le corps de son ancien rival a été retiré de l’eau, et l’on assure qu’il s’est embarqué pour l’Europe, fait qui crée une grande indignation parmi les amis de Kelsey, car, disent-ils, il était facile aux autorités d’empêcher ce départ.[1]


[1] « Goudronné, emplumé et assassiné », L’Opinion Publique, 11 septembre 1873.