Le Déluge: naufrage d’un mythe

George Smith (1840-1876)

En 1872, George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes cunéiformes de Mésopotamie, présenta en Angleterre un premier compte-rendu de ses travaux.  Sur ces tablettes d’argile datant de plus de deux millénaires avant Jésus-Christ, il avait déchiffré une histoire intitulée l’Épopée de Gilgamesh.

Ce récit comportait de nombreux points communs avec celui du Déluge biblique.  L’idée selon laquelle la Bible était un livre sacré, doublé d’une prétention historique à toute épreuve, venait donc de s’écrouler.  Smith démontra que la Genèse n’avait pas inventé le Déluge; que la légende faisait plutôt partie d’un mythe raconté quelque 2,000 ans avant la rédaction de la Genèse.  Rappelons que les livres qui composent la Genèse ont été rassemblés seulement vers le 5ème siècle avant notre ère.

Près d’un siècle et demi après la présentation de Smith, la popularité de L’Épopée de Gilgamesh au sein de la population se répand timidement, mais se confirme par les travaux de plusieurs autres assyriologues.

Avant même les travaux de Smith, l’histoire du Déluge causait déjà problème.  Dieu pouvait-il détruire sa propre création d’un simple claquement de doigts?  Et puisqu’il n’était survenu aucun autre Déluge depuis, devait-on en déduire que les hommes se conduisaient suffisamment correctement pour ne mériter aucune fin cataclysmique?

À cette dernière question, on prétendra que Dieu regretta son geste et promit de ne plus causer de destruction massive.  Mais alors, qu’adviendra-t-il de l’Apocalypse?

Revenons à l’essentiel.  Pensons à l’inondation qui a balayé le Pakistan au cours de l’été 2010, ou encore le Japon en 2011, La Nouvelle-Orléans, le Saguenay, et ainsi de suite.  On arrivera à dresser quelques points d’inspiration pour une population qui, à l’époque, s’expliquait très mal les forces si époustouflantes de la «nature ».

Bien sûr, il s’en trouve pour dire que le Déluge n’a pas été imaginé, qu’il s’agirait d’une réalité.  Or, c’est aussi une réalité que la mousson est un phénomène annuel pour certaines régions du globe et parle-t-on de Déluge pour autant?

Prétendre que le Déluge ait été un fait est, en quelque sorte, un manque d’intérêt envers notre propre histoire.

Le mot est lui-même devenu un adjectif, tout comme celui de miracle.  On les utilise pour décrire des événements impressionnants.  Un commentateur télé pourrait décrire, par exemple, l’époustouflante remontée d’un pilote automobile en qualifiant l’exploit de « miracle ».

Pareil pour le Déluge, un mot qu’on a d’ailleurs utilisé au Québec pour décrire l’inoubliable inondation du Saguenay en juillet 1996.

Dans le déluge chrétien, c’est au moment où les eaux recouvrent la totalité de la surface terrestre que l’histoire bascule dans le mythe, tout comme la taille de l’arche et la sélection animale.

Si on prend le récit à la lettre, un couple de chaque espèce serait monté à bord de l’arche.  Le récit n’a pas manqué de pourvoir à cette explication en prévoyant un navire aux dimensions impressionnantes, mais c’était encore mal connaître son environnement.  De nos jours, on compte au moins 1,250,000 d’espèces animales connues sur la planète.

Et les reptiles?  Noé aurait-il sauvé les reptiles, alors qu’avant l’arrivée du Déluge la Bible symbolisait Satan par le serpent?

Il est clair que toutes les différentes variétés animales n’ont pu monter à bord d’une seule  embarcation.  Et par couple, cela aurait représenté le double.

Si on revoit ce chiffre à la baisse afin de défendre la théorie religieuse, un autre problème s’impose.  En admettant que l’arche n’a transporté que les principales espèces, c’est alors qu’il faudrait admettre la théorie de l’évolution par la sélection naturelle afin d’expliquer la diversité animale qu’on connaît maintenant.  Or, on sait bien que la théorie de l’évolution de Charles Darwin et les religions monothéistes ne font pas bon ménage.

À une époque où les moyens de communication étaient rudimentaires, on peut sans doute se permettre d’imaginer que certains phénomènes, classés aujourd’hui comme presque banals par le canal météo, prenaient des proportions gigantesques.  Là où les seules nouvelles en provenance des régions voisines arrivaient par la bouche de témoins souvent peu crédibles, on peut se questionner quant à la fiabilité de certains récits.

Et si on souhaite rester prisonnier du mythe, force est d’admettre que le Déluge n’est pas l’invention de la Bible, comme on vient de le voir.

Dans l’Épopée de Gilgamesh l’histoire commence lorsque Uta-napishti révèle le secret à Gilgamesh, que les dieux ont décidé de créer le Déluge, et on lui dit : « démolis ta maison pour te faire un bateau; renonce à tes richesses pour te sauver la vie; Détourne-toi de tes biens pour te garder sain et sauf!  Mais embarque avec toi des spécimens de tous êtres-vivants!  Le bateau que tu dois fabriquer sera une construction équilatérale : à largeur et longueur identiques ».

Gerald Messadié nous dit que dans le Coran « le Déluge est également mentionné en conformité avec la Genèse, à cette différence près que l’arche de Noé est une felouque et que la montagne sur laquelle elle s’échoue se trouve à Diyarbékir, en Haut-Djéziré ».

Toujours selon la mythologie, qui n’a pas besoin de logique, c’est la décision d’Adam et Ève de céder à la tentation qui fit en sorte que le reste du monde s’est vu refuser les clés du Paradis.  Cette triste histoire, on l’a répété à des centaines de générations.  Toutefois, Messadié relate une idée intéressante en nous questionnant, à savoir « […] quelle est la responsabilité des oiseaux dans le ciel, par exemple?  Rien ne le dit.  Le Créateur se comporte comme un despote arbitraire, mécontent de l’état de son royaume.  Le premier des Livres du Livre présente donc Dieu comme un despote coléreux, voire colérique et injuste, étranger à la notion de pardon et qui, furieux d’être déçu, décide de noyer toute la création.  Le Déluge! »

D’un point de vu historique, on a mentionné plus haut que la Genèse est un livre qui aurait été écrit ou rassemblé vers l’an 440 avant notre ère.  La captivité des Juifs à Babylone prit fin en 538 avant notre ère lorsque Cyrus, le roi Perse, s’empara de Babylone.  Plutôt tolérant envers la religion juive, celui-ci décida de les libérer.  C’était la chute de Babylone, un événement historique repris dans le livre de l’Apocalypse.

Donc, la Genèse aurait été écrite au retour des Juifs à Jérusalem, au début du 5ème siècle avant notre ère.  Est-il possible que les Juifs aient ramenés avec eux, après tant d’années de captivité, quelques influences babyloniennes?

C’est précisément ce qu’a remarqué Gérald Messadié, en relevant que la fameuse déception du Créateur ressemble étrangement à celle d’Apsu, « l’atrabilaire Créateur babylonien qui, excédé du bruit des créatures, ses enfants, décide de les exterminer ».

On relève aussi la ressemblance avec le dieu Enki et son épouse Ninmah, qui, en état d’ivresse, ont créé un monde raté et chaotique.  « Dans les trois cas », écrit Messadié, « nous avons une première Création ratée par un Créateur arbitraire, qui suscite la fureur divine et qui manque de bien peu être envoyée au Diable, c’est le cas de le dire ».

Messadié en conclut que c’est de Mésopotamie que la Genèse a ramené sa version de la Création, qui était déjà passablement boiteuse.  Il ajoute que « une partie appréciable de l’Ancien Testament s’est donc forgée au contact des religions des oppresseurs mésopotamiens ».

Et l’histoire du Déluge n’est pas une invention des Juifs, ni des Chrétiens, ni des musulmans.  Elle a été en partie plagiée sur l’Épopée de Gilgamesh.

Messadié précise d’ailleurs qu’en « 1965, le British Museum identifia dans ses réserves deux tablettes se référant au Déluge et gravées dans la cité babylonienne de Sipar, sous le règne du roi Ammisaduqua, lequel dura de 1646 à 1626 avant notre ère.  On y voit que le Créateur, regrettant sa Création, décida de l’exterminer par la noyade; mais le dieu des eaux, Enki, déjà mentionné, révéla ce plan catastrophique à un roi-prêtre nommé Ziusudra, qui construisit une arche et survécut donc.  Ce personnage a bien existé; il était roi d’une cité de Babylonie du Sud, Shuruppak, vers l’an 2900 avant notre ère.  Ce Ziusudra ressemble fortement à Noé; à moins qu’il n’y ait deux arches… ».

Ce qu’il y a de fascinant avec le déluge, c’est qu’il marque un point de départ sur la discorde entre les mystiques croyants et les scientifiques qui s’acharnent à faire l’histoire le plus fidèlement possible.  Car, il existe bel et bien un débat à savoir si le déluge a vraiment eu lieu.  Certains prétendent avoir des preuves, autant d’un côté que de l’autre.  Qui croire?

Et même si on arrivait à prouver qu’un quelconque déluge ait eu lieu, cela ne prouverait pas pour autant l’existence d’un dieu.  On étudie les phénomènes naturels depuis suffisamment longtemps pour savoir que Dieu n’y y est pour rien.

Donc, y a-t-il eu un déluge?

Oui, sans doute.  Mais certes pas le déluge totalitaire qu’on décrit dans la Bible et qui fut validé par le Coran quelques siècles plus tard.  Pour en arriver à une telle catastrophe, les humains n’auraient eu aucune chance de survivre.  Les plus anciens êtres vivants de la planète sont les microbes, et ils seront encore là lorsque le règne des humains aura cessé.  On sait que des catastrophes à l’échelle planétaire se sont déjà produites, comme celle ayant exterminé les dinosaures à la fin du Crétacé, il y a maintenant 65 millions d’années.  Mais à cette époque, l’homme n’existait pas encore et il ne pouvait donc s’être retransmis une telle histoire par des légendes orales avant de la mettre par écrit.

Un pseudo scientifique nommé « Hapgoog », qu’on retrouve sur Internet, confirme que des carottes prélevées au fond de la mer de Ross datent le début de la dernière période glacière il y a 6,000 ans, ce qui nous rapporte au 4ème millénaire avant notre ère.  Or, on a vu dans l’article La Création : et l’imaginaire de l’homme créa que l’Église chrétienne affirme que le monde a été créé à cette même période.  Donc, certains scientifiques, comme nos fameux chasseurs de fantômes contemporains, débutent des enquêtes avec des objectifs précis.  Il y a effectivement preuve.  Une preuve de partialité!

Comme de raison, les scientifiques sérieux datent la dernière période glacière à une époque plus reculée, soit plus de 10,000 ans, ce qui cadre avec de nombreuses autres découvertes provenant de différents domaines.

Or, ce « Hapgoog » est probablement Charles Hapgood, né en 1904 et mort en 1982.  Bien que diplômé d’Harvard en 1932, il travailla pour la CIA et comme agent de liaison à la Maison Blanche.  Après la Seconde Guerre Mondiale (1939-1945), il étudia sur des théories concernant le continent perdu de Mu et de l’Atlantide, deux mythes modernes rejetés par les chercheurs sérieux.

On sait que les hypothèses géologiques de Hapgood ont aujourd’hui été infirmées par les géologues et climatologues modernes.  Les carottes glaciaires montrent d’ailleurs que l’Antarctique est couvert de glace depuis au moins 800,000 ans.  Le problème, c’est que ses thèses ont inspiré un certain nombre d’illuminés qui ont fait évoluer des idées dans toutes les directions.  Tout cela égare évidemment le public, qui n’a pas toujours le loisir de faire ses propres recherches afin de développer un esprit pleinement critique.

Scientifiquement parlant, l’événement qui se rapproche le plus d’un déluge globale s’est produit au Parmien, époque situé entre 299 et 251 millions d’années.  « Au Parmien moyen, le niveau des mers était l’un des plus hauts jamais atteints – environ 200 mètres au-dessus du niveau actuel », écrivait Sylvie Crasquin, directrice de recherche, dans la revue Les Dossiers de Recherche en mai 2010.

Il ne s’agit donc pas d’un événement soudain comme le Déluge, mais d’une période.

En mars 1876, le British Museum confia une autre mission à George Smith afin d’excaver les restes de la bibliothèque d’Assurbanipal en Mésopotamie.  À une centaine de kilomètre d’Alep, Smith tomba malade et s’éteignit le 19 août suivant de dysenterie.  Il n’était âgé que de 36 ans.  Il laissait derrière lui une épouse et plusieurs enfants.  Ses découvertes avaient cependant ouvert les portes à un domaine important de l’Histoire.

Obtenir cet article au format PDF: Le Déluge: naufrage d’un mythe

L’influence de l’être humain sur les eaux

(photo: E. Veillette)(photo: E. Veillette)

Lorsque la vie apparut sur Terre, il y a environ 4 milliards d’années, l’eau était déjà présente.  Sa vapeur se condensa pour ensuite retomber à la surface du globe et ainsi sculpter le sol par ses rivières et ses océans.  Puis le végétal cassa la molécule d’eau pour en faire de l’oxygène, créant ainsi l’atmosphère terrestre.  L’eau est donc à l’origine même de la chimie moderne, ce qui fait de la molécule H2O une figure historique dominante.

On note que le transport de sédiments à l’état naturel peut modifier le cours des eaux et leur aspect sans que l’intervention humaine y soit impliquée, comme ce fut le cas par exemple à Aigues-Mortes, où la côte avança de plusieurs mètres par année, ce qui fait qu’aujourd’hui elle est située à 8 km à l’intérieur des terres alors qu’à l’époque de Saint-Louis (Louis IX, 1215-1270), vers 1248, elle se situait à proximité de la mer[1].

Si autrefois le désert du Sahara était verdoyant, force est d’admettre que la nature n’a pas toujours besoin de l’homme pour se transformer.  Cependant, le comportement irresponsable de ce dernier à l’endroit du respect de la nature fait pratiquement l’unanimité de nos jours.  La déforestation, par exemple, engendre de grandes modifications, comme la désertification, preuve incontestable de la perturbation du cycle de l’eau.  L’une des conséquences directes de la bêtise humaine est l’assèchement de la mer d’Aral en Asie, ou encore les problèmes engendrés par la déforestation catastrophique en Haïti.

En remontant un peu plus loin dans le temps, il peut devenir intéressant de retracer ou d’imaginer les premières influences que l’homo sapiens a eu sur le cours des eaux, de même que sur les biodiversités environnantes.  Puisque la préhistoire nous apprend que le harpon remonte à 13,000 ans et le filet de pêche à 11,000 ans environ, on comprend que l’influence humaine s’effectua assez tard sur l’échelle du temps.  Beaucoup plus tard, grâce au pétrole, et ce en quelques décennies seulement, l’homme bouleversa l’équilibre de la planète comme personne ne l’avait fait auparavant.

Les barrages, nécessaires pour régulariser l’approvisionnement en eau des premiers agriculteurs, remontent à 3,000 ans avant notre ère.  En Égypte, on en retrouvait un d’une longueur de 115 m.  Plus tard, « en l’an 560 de notre ère, l’historien byzantin Procope fait mention du barrage de Daras »[2].

Au 16ème siècle, les Espagnols érigèrent le barrage d’Alicante, d’une hauteur de 45 m et qui est toujours utilisé.  Lorsqu’il fut évident, au 20ème siècle, que la santé de l’homme dépendait de la qualité de l’eau, on accorda de plus en plus d’importance aux barrages, question de bien alimenter les grandes villes industrielles.  L’eau emmagasinée par ces immenses infrastructures sert non seulement à produire de l’électricité mais aussi à l’irrigation de certaines terres et à l’accumulation de réserves d’eau potable.

On le sait, les moyens de transport élaborés par l’homme ont fortement contribués à la modification de l’environnement et de l’eau.  L’invention des embarcations est sans doute directement reliée aux immenses possibilités offertes par les voies navigables, mais entraînant par ailleurs l’homme à répandre sa bêtise encore plus loin.  Les premiers bateaux remonteraient à plus de 40,000 ans, époque à laquelle des peuplades traversèrent courageusement le Pacifique afin d’aller s’installer dans les îles.  Toutefois, les plus vieilles embarcations connues remontent jusqu’à 9,000 ou 10,000 ans, comme en fait foi une pirogue de pin découverte en Hollande[3].  Au cours des siècles précédant notre ère, les populations des côtes méditerranéennes étaient déjà autosuffisantes et exerçaient le commerce grâce à la navigation.

En s’attardant davantage à l’évolution des navires on s’éloignerait certainement du sujet, mais restons conscients, à tout le moins, que cette technologie semble avoir aboutie à l’utilisation d’énergies peu respectueuses des cours d’eau.  Dans ce cas, il suffit de penser au charbon et au pétrole, engendrant ainsi des catastrophes inoubliables lors de naufrages ou de déversements.  À ce chapitre, la catastrophe de l’Exxon Valdez survenue le 24 mars 1989 reste sans doute l’un des exemples les plus typiques de la bêtise humaine.  Plus de 20 ans plus tard, le souvenir des oiseaux terrassés, leurs plumes noircies de pétrole, suffit encore à soulever quelques larmes.

Si on peut se permettre un bref regard critique, le ministre fédéral de l’environnement de l’époque, Lucien Bouchard, se disait rassuré par les responsables de la compagnie Exxon Valdez dans un reportage de Radio-Canada diffusé le lendemain de la catastrophe.  Or, il s’agit de ce même Lucien Bouchard qui œuvre maintenant auprès des compagnies québécoises de gaz de schiste.

Dès que l’homme cessa d’être nomade pour se regrouper et ainsi donner naissance aux civilisations, on peut déjà imaginer l’influence grandissante qu’il a eue sur l’évolution naturelle de son milieu.  Les grandes cités s’érigèrent d’abord le long des cours d’eau puisque cette substance est si essentielle à la vie humaine, animale et végétale.  Si l’homo-sapiens devait s’abreuver, il comprit aussi très tôt qu’il devait se protéger contre les forces inouïes de l’eau.  À ce titre, le roi Menès de l’empire égyptien, vers 3,400 ans avant notre ère, fit construire des levées au bord du Nil afin de protéger ses sujets contre des inondations[4].  Car si l’eau est vitale, elle peut également créer des cataclysmes inoubliables.

En France, une telle protection contre la force des eaux ne fut érigée que bien des siècles plus tard sur la Loire par Henri II Plantagenet (1519-1559).  Dès 1665, Colbert fit élever ces remparts à 5,85 m, qui furent encore une fois rehaussés à 7 m en 1711[5].  Malgré cela, l’eau continua à se déchaîner et il fallut attendre 1854 avant de voir un premier plan d’évacuation concernant les inondations de la Seine.

Le fameux Déluge biblique, qui s’inspirait directement de l’Épopée de Gilgamesh présent en Mésopotamie plus de deux millénaires auparavant, présentait un récit bien étonnant de la force de l’eau.  La religion apporte des réponses aux peurs humaines et l’eau n’y fit pas exception.  Dans ces deux mythes consanguins elle fait cependant figure d’élément sombre et destructeur.  Plus récemment, on aura compris que ces cataclysmes continuent de marquer les consciences collectives, comme ce fut le cas en Asie du Sud-Est en décembre 2004 ou plus récemment au Japon.  D’ailleurs, le terme déluge est devenu un adjectif pour désigner certains événements d’ordre démesurés, comme ce fut le cas par exemple en 1996 pour le déluge du Saguenay.

Bien que l’homme doive se protéger des dangers occasionnés par l’eau, il se devait aussi de mieux l’apprivoiser.  En installant ses cités près des cours d’eau cela lui facilitait la tâche, mais en s’aventurant dans les terres les choses se compliquèrent assez rapidement.  Il fallut donc des contenants pour les nomades, puis des systèmes d’irrigations pour les peuples ayant choisi de s’installer en milieu naturellement plus hostile.

Dans le Nouveau Monde, les Amérindiens s’ajustèrent selon le climat et la géographie des lieux.  Si par exemple les tribus nomades des Grandes Plaines s’adonnaient à la chasse, les Indiens Pueblo du Nouveau-Mexique pratiquaient l’agriculture.  À l’arrivée des premiers espagnols dans le Sud-Ouest américain, en 1540, les Pueblo utilisaient déjà la technologie de l’irrigation.  Plus tard, lorsque les Mormons s’installèrent à Salt Lake City, en 1847, ils développèrent un système contrôlé et complexe concernant l’irrigation des champs et le système d’approvisionnement des résidences.

L’esprit d’indépendance des Américains les poussa à développer des systèmes individuels d’approvisionnement en eau, comme des bassins alimentés par des moulins à vent qui retenaient le précieux liquide pour le bétail et autres usages courant.  Et que dire de ces citernes surélevées sur pilotis en plein désert, illustrées dans les films western, et qui servaient à alimenter la chaudière des locomotives à vapeur.  D’ailleurs, The Great Train Robbery, considéré comme le premier film à scénario de l’histoire tourné en 1903, offrait un important cliché d’une telle citerne.

En 1879, John Wesley Powell fut le premier à sonner l’alarme, considérant que l’irrigation n’était pas la meilleure solution pour développer l’ouest américain.  Il fallut attendre plusieurs décennies avant que l’idée d’immenses barrages soit convenablement défendue, entre autres par Elwood Mead.  Avec l’arrivée de la Seconde Guerre Mondiale, ces barrages devinrent ainsi d’excellentes sources d’énergie en électricité.  Et en 1980, on avait déjà construit un millier de barrages dans l’ouest.  Ceux-ci demeurent encore la source principale d’électricité pour les États du nord-ouest américain.

Le Lac Powell, créé à partir de l’achèvement du barrage de Glen Canyon en 1963, est un parfait exemple de l’irresponsabilité humaine sur l’écosystème.  En effet, certaines populations s’installent d’abord dans un endroit et réfléchissent au problème de l’eau ensuite.  Un excellent exemple de cette démesure reste la ville de Las Vegas, Nevada, une cité énergivore déposée en plein désert, où l’approvisionnement en eau potable peut vite devenir un problème.  Et que dire de la démesure de Dubaï, qui la surpasse amplement sur ce plan.

Avant l’apparition des premiers aqueducs efficaces, il faudrait sans doute voir dans la poterie, utilisée depuis environ 7,000 ans, un premier pas vers l’alimentation en eaux.  On pouvait ainsi mieux la transporter pour répondre aux différents besoins.

Au cours du premier millénaire avant notre ère, on retrouve les premières canalisations en argile qui assainissaient les égouts de Mohenjo-Daro dans l’actuel Pakistan, ainsi que de Cnossos, en Crète.  Cette avancée permit donc de se diriger vers quelques luxes, dont les premiers bains qui apparurent vers 2,500 ans avant notre ère dans la vallée de l’Indus, toujours dans le Pakistan actuel.

700 ans avant notre ère existait déjà un aqueduc dans l’Arménie actuel.  À la même époque, le roi assyrien Sennachérib fit construire un aqueduc d’une cinquantaine de kilomètres pour alimenter Ninive.  On estime qu’il fallut plus de deux millions de blocs de pierre pour réaliser le projet.

Le besoin d’apprivoiser les inconvénients des cours d’eau força, un peu plus de deux siècles plus tard, à ériger des ponts à bateaux.  L’un des plus anciens connus fut érigé par le roi Xerxès de Perse afin de franchir le Bosphore, en Turquie.  Il faut attendre quelques siècles encore, entre 300 et 350 avant notre ère, pour voir apparaître la pompe à eau à plongeur inventée par Ctésibius, un mathématicien d’Alexandrie.

Pour s’alimenter en eau fraîche, il fallut compter longtemps sur environ 20,000 porteurs d’eau pour distribuer le précieux fluide de la Seine jusqu’aux étages des immeubles parisiens.  Toutefois, « les exemples d’aqueduc ne manquent pas », selon Jean-Pierre Bechac[6].  En fait, Rome en était doté dès le 6ème siècle avant notre ère.  L’empereur Auguste avait même créé le poste de « curateur à l’eau ».  On estime aussi que la consommation en eau des Romains était sensiblement celle des habitants d’une ville moderne[7].  En fait, le réseau fonctionnait de manière naturelle et par conséquent en continue, l’eau s’écoulant sans arrêt dans 590 fontaines et 700 bassins.  On utilisait les surplus pour l’entretien des égouts.  Voilà qui pourrait bien ressembler à une forme de gaspillage, mais cette perte de luxe au Moyen Âge aurait été, semble-t-il, à l’origine de grandes épidémies par une hygiène défaillante.

Il aurait sans doute fallu une étude beaucoup plus poussée afin de déterminer clairement si ces différentes technologies élaborées et mises en place par l’homme ont eu un effet néfaste ou bénéfique dans le cours de l’évolution mondial.

On aura cependant compris que les grandes inventions concernant l’alimentation en eau ne datent pas d’hier, comme en témoignent les vestiges laissées par les grandes civilisations.

De plus, en considérant le développement de nouvelles idées, entre autre le traitement des eaux usées par les plantes, comme c’est le cas en Europe, on comprend aussi que l’homme peut véritablement prendre conscience de l’importance de l’eau et de l’ensemble des éléments naturels qui l’entourent pour ensuite changer graduellement son comportement.  Cependant, il s’agit là d’une bataille continuelle contre la facilité.

Si au moment des premières civilisations l’impact fut nettement moins important qu’aujourd’hui, difficile de savoir s’il était pour autant respectueux.  Les civilisations anciennes avaient-elles conscience de l’importance de l’eau?

La réponse pourrait sans doute varier d’une région à l’autre, de même que sur l’échelle du temps.

Bibliographie

Livres/revues :

BECHAC, Jean-Pierre, et al.  Traitements des eaux usées.  Eyrolles, Paris, 1984, 281 p.

BOTTÉRO, Jean.  Babylone et la Bible, entretiens avec Hélène Monsacré.  Hachette, Paris, 1994, 318 p.

CIGANA, John.  « L’origine de l’avancement de la science de l’eau », Source, printemps – été 2011, vol. 7, no 1, p. 20-23.

LAMAR, Howard R., dir.  The New Encyclopedia of the Americain West.  Harper-Collins Publishers, 1998, p. 1186-1188.

MERCIER, Annie et Jean-François Hamel.  Rivières du Québec, découverte d’une richesse patrimoniale et naturelle.  Les Éditions de l’Homme, 2004, 397 p.

MESSADIÉ, Gérald.  Histoire générale de Dieu.  Robert Laffont, Paris, 1997, 646 p.

QUILLET, Aristide.  Nouvelle encyclopédie du monde.  Leland, Paris, 1962.

ROUX, Jean-Claude.  L’Eau, source de vie.  Éditions du BRGM, Orléans, 1995, 63 p.

TAYLOR, Gordon Rattray et Jacques Payen, dir.  Les inventions qui ont changé le monde.  Sélection du Reader’s Digest, Montréal, 1983, 367 p.

Films :

ARTHUR-BERTRAND, Yann.  Home.  Document cinématographique, PPR, 2009, DVD, 118 min.

BISSONNET, Jacques.  La marée noire de l’Exxon Valdez.  Reportage diffusé par Radio-Canada, 25 mars 1989.
http://archives.radio-canada.ca/environnement/protection_environnement/clips/16643/

BRAUN, Sylvain.  Artisans du changement.  Diffusé sur RDI à 20h00, 26 octobre 2011, 60 min.

PORTER, Edwin S.  The Great Train Robbery.  Film de 12 min., 1903, réédité par VCI Entertainement, 2003.


[1] Jean-Claude Roux, L’Eau, source de vie, p. 21.

[2] Gordon Rattray Taylor et Jacques Payen, Les inventions qui ont changé le monde, p. 51.

[3] Ibid., p. 53.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Ibid.

[6] Bechac, Traitement des eaux usées, p. 1.

[7] Taylor, op. cit., p. 21.