Claude Poirier relègue les aveux de Marcel Bernier aux oubliettes!

La seconde saison de la série Secrets Judiciaires, diffusée au canal Investigation, commence bien mal sa nouvelle saison d’automne. Dans l’épisode de cette semaine, qui ne dure qu’une trentaine de minutes ­– ce qui est nettement insuffisant pour aborder en profondeur un dossier judiciaire – on a vu le célèbre chroniqueur Claude Poirier relater quelques faits entourant l’affaire Denise Therrien. Cette adolescente de 16 ans a été enlevée et assassinée en 1961 par le fossoyeur Marcel Bernier, que je qualifiais de tueur en série dans mon livre L’affaire Denise Therrien, sorti en librairie en juillet 2015.

La bourde émerge lorsque Poirier et le narrateur affirment que Marcel Bernier n’a jamais avoué le meurtre de Denise. Et comme si ce n’était pas suffisant, Poirier laisse clairement entendre que Bernier l’aurait d’abord enterré dans le cimetière St-Michel avant de disposer de son corps en forêt, à une date indéterminée, bien sûr. En fait, il reprenait les affabulations de Bernier, qui avait publié sa version des faits en 1977[1].

Or, le 4 avril 1965, Marcel Bernier fit des aveux complets. Au matin du 8 août 1961, dit-il, Denise avait accepté de monter dans son camion, après quoi il l’avait conduit dans un boisé du rang St-Mathieu. C’est là que les restes de la victime furent retrouvés au printemps 1965. Dans les faits, rien ne laisse croire que le corps de Denise aurait pu être enterré ailleurs qu’à cet endroit. Pour lancer une telle ineptie, alors qu’Isabelle Therrien et moi avons rétablis ces faits dans nos livres respectifs, il faut nécessairement qu’il se soit laissé influencer par le torchon (livre) de Bernier.

Si je reviens au chapitre 11 de mon ouvrage L’affaire Denise Therrien, les aveux de Bernier étaient pourtant très explicites. Voici ce qu’il déclara devant l’inspecteur Richard Masson (notes sténographiques) :

  • Arrivé à destination [dans le bois du rang St-Mathieu], j’ai retourné mon camion prêt à repartir, laissant toujours le véhicule en marche. Là, je lui ai fait des propositions. Elle n’a pas voulu accepter, je lui ai dit que si elle voulait m’écouter il lui arriverait rien de fâcheux. Et là, elle a crié : « Maman » et moi, pris de panique dans la crainte que quelqu’un pourrait entendre ses cris, je lui ai mis la main sur la bouche et elle s’évanouissait, je crois, de peur. À ce moment-là, je jure solennellement que je ne lui ai pas touché, c’est-à-dire au point de vue sexuel. Alors, j’étais tellement énervé que je ne savais plus quoi faire, je me suis dit : « que vais-je faire avec? ». Pour un moment, je ne puis décrire exactement les faits, j’ai dit en moi-même après quelques minutes d’hésitation, « My! Qu’elle revienne à elle ». Je me suis dit : « je ne peux pas la ramener car aussitôt elle irait me rapporter à la police ». Ma peur était tellement grande, dans un moment presque indescriptible, je lui ai donné un coup sur la tête ou dans la figure avec un bout de tuyau, sans vouloir naturellement la tuer, et là, mon intention était de la débarquer du camion et de la laisser sur les lieux et moi, fuir je ne sais où. Je l’ai débarquée là, et j’ai parti avec mon camion, et à quelques arpents de là cette pensée m’est revenue toujours à l’esprit qu’elle me rapporterait à la police. En jetant un regard derrière mon camion, j’ai constaté que j’avais une pelle, alors j’ai retourné vers elle et j’ai pu constater en arrivant à ses côtés qu’elle ne bougeait pas, alors je me suis dit : « elle est morte ». Après, tout était noir dans ma tête, alors je me suis dit : « je vais l’enterrer ». J’ai creusé un trou à peu près un pied de profondeur et je l’ai traînée dedans. Là, je l’ai enterrée jusqu’au cou en lui laissant la figure sortie de terre, j’attendis quelques minutes pour voir si elle pouvait ouvrir les yeux ou souffler mais rien n’est arrivé, alors j’ai fini de l’enterrer.

Il n’y a aucun doute à l’effet que Bernier a avoué le meurtre, même s’il le nia par la suite lors de son procès. D’ailleurs, il n’est pas rare de voir des meurtriers revenir sur leurs aveux. N’empêche qu’ici, Marcel Bernier a réellement fait des aveux complets.

La recherchiste de Claude Poirier m’a contacté il y a plusieurs mois et j’en ai d’ailleurs profité pour lui glisser, bien humblement, le fait que je suis l’auteur du plus récent livre sur le sujet. Ma proposition n’a pas semblé l’intéresser. Tant pis! Car si Poirier ou un membre de son équipe s’était donné la peine de le lire, c’est-à-dire de faire une recherche exhaustive, cette erreur élémentaire n’aurait jamais été commise.

D’autres imprécisions pourraient être relevées, mais disons que je m’arrêterai ici.

[1] Je vous invite à lire le compte rendu critique que j’ai fait du livre de Bernier en cliquant sur l’URL suivant : https://historiquementlogique.com/2014/01/10/le-fossoyeur-les-confessions-de-marcel-bernier/

L’affaire Denise Therrien: chapitre 2

L'affaire Denise Thérrien test 4Mardi 8 août 1961

En sortant du lit ce matin-là, Henri Therrien trouva Denise dans la cuisine. Puisqu’il avait terminé son quart de travail à minuit et qu’il ne se couchait jamais dès son arrivée, il sentit que son corps avait encore besoin d’un peu de sommeil. Il indiqua alors à sa fille de venir le réveiller lorsqu’elle serait prête, afin qu’il puisse aller la reconduire au Motel Caribou, tel que convenu.

Son père étant retourné se coucher, Denise prit le temps de déjeuner en compagnie de son jeune frère Michel, 14 ans, qui s’était occupé de mettre la table ce matin-là et à qui elle confia son intention de laisser son père dormir. Enthousiasmée par ce premier emploi et la belle température qui régnait à l’extérieur, Denise avait choisi de se rendre elle-même jusqu’à l’arrêt d’autobus situé sur la 5ème Avenue, juste au côté du restaurant baptisé La Dame Blanche, un parcours qui lui exigerait une marche d’une quinzaine de minutes. Et de là, l’autobus de la compagnie Carier & Frère se chargerait de la conduire à son lieu de travail. Michel lui fit remarquer que ce n’était pas une très bonne idée, mais la détermination de sa grande sœur passa outre ce conseil.

Denise enfila une robe à motifs abstraits de couleur noir, mauve et vert que sa mère lui avait confectionné; des bas noir qui remontaient jusqu’à la base de ses genoux; et un large sac muni d’une courroie lui permettant de le porter à l’épaule, qu’elle avait emprunté à Micheline. Sa propre bourse, qui comptait encore les 40$ gagné en travaillant chez sa tante Yvonne, était restée dans sa chambre.

Dans ce sac prêté par sa sœur aînée, elle y avait cependant mis des choses personnelles, comme un porte-monnaie rouge muni de petites enveloppes de plastique contenant des photos, mais aussi un nécessaire à manucure, un chapeau de pluie, un carnet destiné à collectionner des autographes, et un chapelet. À son poignet gauche, elle portait une montre de marque Médana que son père lui avait offerte environ deux ans plus tôt. Finalement, elle chaussa ses espadrilles de pointure 5 ½.

Ce fut à pied que Denise franchit le trajet jusqu’à l’arrêt d’autobus, situé juste au côté du restaurant la Dame Blanche. Il était alors 8h30. Un autobus passa en sens inverse et dans lequel elle reconnut Micheline, qui s’en allait travailler au centre-ville. « Les deux filles se regardent, s’adressent un sourire puis se font signe de la main », écrira plus tard Isabelle Therrien[i].

Quelques minutes plus tard, Denise grimpa à l’intérieur d’un autre bus de la compagnie Carier et Frère, paya au chauffeur son passage et s’assied dans l’un des bancs. Quelques passagers se trouvaient déjà à l’intérieur. Doucement, le véhicule se mit en mouvement et roula en direction sud sur la route 19.

En arrivant au Motel Caribou, le chauffeur s’arrêta. Denise quitta son banc et s’apprêta à sortir. C’était le lieu de rendez-vous mais il ne se trouvait personne dans les environs. Pourtant, la consigne était à l’effet que quelqu’un devait l’attendre sur place pour la conduire au chalet. Denise hésita un moment tout en échangeant son inquiétude avec le chauffeur. Peut-être était-ce un peu plus loin?

La porte du bus se referma, puis le véhicule s’avança sur une certaine distance, dépassant le cimetière St-Michel pour finalement s’immobiliser de nouveau à la sortie d’une courbe. La porte s’ouvrit de nouveau. Toujours personne dans les parages. Sans doute décidé à attendre qu’on vienne la chercher et tout en sachant que, dans le pire des cas, elle pouvait rentrer à pied, Denise descendit. Cette fois, les portes du bus se refermèrent derrière elle et le lourd véhicule s’éloigna, la laissant toute seule dans ce lieu tranquille et presque isolé.

On ne devait plus jamais revoir Denise Therrien vivante.

C’est à 16h00 que Jeanne attendait le retour de sa fille. À cet instant précis, son mari était déjà à l’usine en train de débuter son quart de travail. D’ailleurs, en se levant après le départ de sa fille, Henri avait confié à sa femme sa déception d’avoir raté ce rendez-vous. Ce départ discret de sa fille ne le rassurait pas du tout. C’est au moment de préparer le repas que la mère commença réellement à s’inquiéter. Denise n’était toujours pas rentrée.

À son retour du travail, Micheline voulut immédiatement voir sa sœur pour lui demander comment s’était passé sa première journée de travail, mais leur chambre était vide. Sachant sa fille timide et disciplinée, ce qui signifiait qu’elle n’aurait jamais tardé sans donner de nouvelle ni faire de détour inutile, Jeanne comprit que quelque chose n’allait pas. Vers 17h30, elle commença par saisir le téléphone afin de contacter une amie de Denise. Mais non. Celle-ci ne l’avait pas vu de toute la journée.

Tous les autres enfants étaient assis autour de la table pour le souper, mais Jeanne n’éprouvait aucun appétit. Vers 18h00, Jeanne et Micheline réalisèrent que les Marchand, qui avaient employés Denise, n’avaient pas le téléphone à leur chalet. Voilà ce qui expliquait sans doute ce silence. Puisque l’entente prévoyait que Mme Marchand viendrait reconduire Denise, Jeanne sortit sur la galerie. La rue était vide, sans la moindre activité. Toutes les familles du quartier étaient attablées pour le souper.

Un peu après 19h00, le téléphone retentit dans la résidence des Therrien. Henri avait pour habitude d’appeler à la maison au cours de la soirée pour s’enquérir des dernières nouvelles. Cette fois, il avait une bonne raison de le faire, voulant lui aussi s’informer à propos de la première journée de travail de sa fille.

Après avoir transmis son angoisse à son mari, Jeanne contacta certains amis de Denise pour finalement organiser une recherche sommaire. Comme elle ne conduisait pas, Jeanne se devait de trouver une amie en mesure de l’amener au chalet où devait travailler sa fille. Mais en cette soirée où plusieurs citoyens s’étaient rendus au Cap-de-la-Madeleine pour la neuvaine de Notre-Dame-du-Cap, il lui fallut un peu de temps avant de pouvoir dénicher deux amies de classe de Denise, toutes deux accompagnées de leur copain, qui furent en mesure de la conduire sur place.

Rapidement, ils trouvèrent un chalet rose qui correspondait à la description. On s’y précipita. Mais en constatant que celui-ci était non seulement verrouillé mais aussi placardé, Jeanne se laissa envahir par la panique.

Refusant d’abandonner, elle se dirigea rapidement vers un deuxième chalet qui faisait face au cimetière St-Michel. Malheureusement, le résultat fut le même. Fonçant vers quelques maison du secteur, elle interrogea quelques personnes qui lui apprirent n’avoir jamais entendu parler d’un Claude Marchand, ni même de Denise. Pire encore, puisqu’on lui expliqua que le chalet rose n’avait pas été habité de tout l’été, son propriétaire étant décédé récemment.

Au cours de la soirée, Henri trouva finalement le moyen de se faire remplacer à l’usine et courut immédiatement chez lui, où il constata l’absence de sa femme. Il était presque 21h00 lorsque celle-ci revint à la maison. Sans plus attendre, le couple fonça vers le poste de police de leur municipalité, où ils rencontrèrent d’abord le directeur Émilien Bonenfant, le père du jeune patron de Micheline au Bureau de Placement. Par la suite, ce furent les policiers Raymond Nadeau et Armand Savard qui se chargèrent de les entendre et de prendre leur déposition. Il était presque minuit lorsque cette tâche fut achevée. C’est alors qu’on leur expliqua que, dorénavant, c’est la Police Provinciale[ii] qui prendrait leur dossier en main. On leur promis également que les policiers provinciaux les contacteraient dès le lendemain.

Mais les Therrien n’étaient pas aussitôt rentré chez eux qu’ils téléphonèrent au poste de la Police Provinciale situé à Trois-Rivières afin d’exposer immédiatement leur cas. Au bout du fil, un policier raconta qu’il n’y avait aucun service de nuit et qu’il n’y avait donc pas d’enquêteur disponible pour leur venir en aide. Le poste fermait d’ailleurs ses portes à minuit. Les Therrien en déduisirent alors qu’on les condamnait à passer seuls cette première nuit d’angoisse.

Peu de temps après avoir raccroché le combiné, cependant, on frappait à la porte. Henri fut étonné de se retrouver nez à nez avec quatre copains de travail qui venaient prendre des nouvelles. Comme de raison, la nouvelle de la disparition avait fait le tour de l’usine Dupont, là où on fabriquait du papier cellophane.

Motivé par cet appui inattendu, Henri trouva la force de prendre lui-même en main les recherches. Tout au long de la nuit, ce fut donc en compagnie de ces quatre collègues ouvriers qu’il revisita d’abord les endroits inspectés par Jeanne avant d’étendre les recherches dans les boisés environnants.

Pendant ce temps, seule dans sa chambre, Micheline, qui avait l’impression d’avoir jeté sa sœur dans la gueule du loup avec cette histoire d’emploi, était inconsolable.

 

[i] Ibid., p. 13.

[ii] La Police Provinciale, aussi appelé Sûreté Provinciale, devint la Sûreté du Québec (SQ) en juin 1968. À partir de cette date, le quartier général de la SQ s’installa au 1701 rue Parthenais, au même titre que les laboratoires de l’Institut médico-légal et le bureau du ministre de la justice.

L’affaire Denise Therrien – chapitre 1

L'affaire Denise Thérrien test 4Shawinigan, lundi 7 août 1961

Micheline Therrien, une adolescente de 17 ans, travaillait depuis peu comme réceptionniste au Bureau de Placement de Shawinigan, situé sur l’avenue de la Station. L’aînée d’une famille composée de neuf frères et sœurs habitait toujours chez ses parents.

Entre 14h30 et 15h00, le téléphone retentit. En décrochant l’appareil, Micheline engagea une brève conversation avec un homme qui déclina son identité comme Claude Marchand. Celui-ci expliqua être à la recherche d’une employée fiable pour une durée de trois semaines.   Sa femme étant malade, dit-il, il avait besoin d’une personne responsable pour veiller sur ses deux enfants. Il promettait un salaire hebdomadaire de 25$.

Respectant les consignes de son employeur, Micheline transféra l’appel à son supérieur immédiat, André Bonenfant. L’homme lui répéta ses besoins avant d’expliquer qu’il préférait rappeler plutôt que de devoir laisser ses coordonnées.

Sans tarder, Micheline se rendit dans le bureau de Bonenfant afin de lui soumettre une idée. En fait, elle avait pensé à sa sœur Denise, 16 ans, une jeune fille disciplinée, timide et rangée. Celle-ci avait déjà occupé un emploi semblable chez l’une de ses tantes. Puisque Bonenfant approuva son idée, Micheline s’empressa de téléphoner à la maison.

Lorsqu’elle reconnut d’abord la voix de sa mère Jeanne, Micheline demanda à parler à Denise. Au cours de cette conversation qui ne dura pas plus de 5 minutes, Denise démontra son enthousiasme. L’idée lui parut géniale, bien que ce soit la première fois qu’elle occuperait un emploi chez un étranger. C’est qu’elle y voyait aussi une occasion de gagner un peu d’argent durant la période des vacances scolaires afin d’acheter un fauteuil pour souligner l’anniversaire de son père, un événement qui approchait à grands pas, et aussi dans l’espoir de contribuer aux dépenses engendrés par ses propres études.

Il était environ 16h00 lorsque Claude Marchand rappela au Bureau de Placement. En décrochant le combiné, Micheline le reconnut immédiatement. Elle lui annonça donc qu’elle avait trouvé quelqu’un en la personne de sa sœur, Denise. L’homme expliqua alors que celle-ci allait devoir se rendre, dès le lendemain matin, en face du Motel Caribou, situé sur la route 19 (maintenant route 157) qui conduisait en direction de Trois-Rivières. Marchand précisa que le lieu de l’emploi était un petit chalet rose situé à proximité, là où il passait son été avec sa petite famille. Il spécifia également qu’il irait la chercher en voiture chaque matin que durerait cet emploi, mais que, exceptionnellement, pour cette première journée elle allait devoir prendre l’autobus. Bien entendu, il se montra compréhensif en promettant de lui rembourser ses frais de transport.

L’entente fut donc ainsi conclue et Micheline raccrocha le combiné.

À la fin de sa journée de travail, Micheline rentra chez elle, au 1065 de la 15ème avenue, à Shawinigan-Sud. Elle fut heureuse de retrouver sa sœur, qui démontrait cependant quelques signes d’hésitation. Timide, elle quittait difficilement le noyau familial. Mais au cours de la soirée, Denise se laissa convaincre du bien que cela lui ferait de débuter un premier emploi hors du cercle familial, question de lui inculquer quelques notions d’autonomie mais aussi de lui procurer un peu d’argent de poche.

Ce soir-là, leur père était absent puisqu’il travaillait toute la semaine sur le quart de 16h à minuit. Henri Therrien, maintenant âgé de 43 ans, avait épousé Jeanne d’Arc Lampron le 22 juin 1942. Peu après, ils avaient eu Micheline, puis Denise le 23 décembre 1944. Par la suite, la famille s’était agrandie avec l’apparition de Lisette, Michel, Andrée, Diane, Jean-Guy, Gilles et Robert.

Denise adorait son père. D’ailleurs, c’est seulement après avoir obtenu son consentement, avant qu’il quitte pour l’usine un peu avant 16h00, qu’elle avait accepté l’offre d’emploi. Étudiante au Couvent Ste-Jeanne-D’Arc de Shawinigan-Sud et venant à peine de compléter sa 10ème année, Denise était très appréciée par ses enseignantes.

Au lit, dans cette chambre qu’elle partageait avec Micheline, Denise se prépara mentalement à son aventure du lendemain, au point de planifier ce qu’elle allait porter afin de faire la meilleure impression possible. « Denise manifestait encore de l’anxiété à l’idée de remplir ce premier emploi et surtout de devoir se rendre chez des gens qui lui étaient inconnus. Micheline avait bien tenté de la rassurer de son mieux en lui précisant que la demande des Marchand était tout à fait conforme aux exigences du Bureau de Placement Provincial et que tout se passerait bien »[i].

Sur ces pensées, les deux jeunes sœurs s’endormirent. Elles étaient cependant loin de se douter que le destin avait prévu que ce serait là la dernière nuit qu’elles allaient passer ensemble, dans la même chambre.

 

[i] Isabelle Therrien, L’inoubliable affaire Denise Therrien, 2009, p. 23.

Le plaisir de rencontrer les lecteurs sur le terrain

2016-02-fév-21-Éric Veillette-02         Les 19 et 20 février derniers, je participais à l’événement Pause Littéraire qui réunissait une quarantaine d’auteurs en tout genre au centre Les Rivières de Trois-Rivières. En plus de ventes intéressantes, ce fut pour moi l’occasion de discuter avec des passionnés de faits judiciaires et de fidèles lecteurs d’Historiquement Logique.

Depuis que j’ai créé le blogue Historiquement Logique en août 2010, je passe la majeure partie de mon temps derrière le clavier ou le nez plongé dans différents dossiers judiciaires. Chaque occasion de vous voir en personne devient une merveilleuse opportunité de sonder vos intérêts, vos idées et vos suggestions. Vous avez été nombreux à me questionner sur des dossiers chauds comme celui de Guy Turcotte, Cédrika Provencher ou même l’affaire Coffin.

De plus, j’ai eu l’occasion de discuter avec des gens qui se rappelaient parfaitement de l’affaire Denise Therrien, dont un ancien voisin des Therrien. Quant à l’affaire Aurore Gagnon, qui attire inévitablement l’attention pour son caractère d’intérêt public, elle suscite toujours un questionnement sociologique.

Je profite de l’occasion pour vous remercier de votre intérêt et de votre saine curiosité envers mes écrits. Le prochain rendez-vous aura lieu au Salon du Livre de Trois-Rivières, du 17 au 20 mars 2016. Ce sera le premier salon à présenter mon dernier ouvrage L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde. J’y présenterai également L’affaire Denise Therrien, puisque ce dernier livre a fait sa sortie en librairie seulement en juillet 2015 avant d’être présenté au Salon du Livre de Montréal avec la charmante compagnie d’Isabelle Therrien, auteure de L’inoubliable affaire Denise Therrien.

Bientôt, je publierai l’horaire de ma séance de dédicace pour le Salon du Livre de Trois-Rivières, ainsi que celui de Québec qui aura lieu en avril. Ce sera un plaisir de vous y rencontrer.

Un sincère merci et au plaisir.

 

La découverte des ossements de Denise Therrien

Exhumation des restes de Denise Therrien en 1965.
Exhumation des restes de Denise Therrien en 1965.

La découverte des restes de Cédrika Provencher vendredi dernier, le 11 décembre, n’est pas sans rappeler un autre cas survenu en Mauricie au cours des années 1960 : celui de Denise Therrien. En effet, depuis que nous savons maintenant que Cédrika a été victime d’un meurtre – commis probablement par un prédateur sexuel – le cas comporte certaines similitudes avec celui de Denise.

Denise, qui n’avait que 16 ans, disparaissait à Shawinigan au matin du 8 août 1961 à sa descente de l’autobus alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son cas fut considéré comme une affaire non résolue jusqu’à ce que le principal suspect, Marcel Bernier, passe aux aveux le 4 avril 1965 et accepte de guider les policiers vers les restes de sa victime, elle aussi abandonnée en plein bois. À noter qu’il les conduira également vers le corps de sa seconde victime, Laurette Beaudoin.

Pour mieux comprendre comment peuvent se dérouler de telles fouilles, je vous propose ici l’intégral du chapitre 12 de mon livre L’affaire Denise Therrien publié aux Éditions de l’Apothéose en juillet dernier :

Lundi 5 avril 1965.

Vers 14h30, Marcel Bernier dessina un plan afin d’indiquer l’endroit où il avait enterré le corps de Laurette Beaudoin. De plus, selon le rapport de Masson, il ajouta ceci : « demandez à mon beau-frère Léopold Lambert, gardien du cimetière, où il a enterré son premier enfant, après m’avoir remplacé, mesurez environ 5 pieds en revenant vers les petites croix, creusez environ 3 ½ pieds de profondeur au centre entre les croix et les arbres, vous ne pouvez vous tromper ».

Le jour même, Léopold Lambert fut avisé par la police d’enlever la neige à l’endroit indiqué et dès le lendemain on entama les travaux d’exhumation. Dès 10h30, les fouilles permirent de découvrir, à environ 4 pieds sous terre, « des débris de vêtements et d’ossements », écrira Masson. À 15h30, le corps, qui était encore vêtu, fut entièrement dégagé. Bernier avait donc vu juste. L’identification du corps ne serait qu’une formalité, mais les enquêteurs avaient maintenant tout lieu de croire que Bernier disait aussi la vérité concernant Denise Therrien.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal (IML), était présent sur les lieux, ainsi que le chimiste Bernard Peclet, le procureur de la Couronne Me Léon Lamothe, le coroner du district le Dr J. P. Janelle et le photographe judiciaire Richard L’Heureux. Les restes présumés de Laurette Beaudoin furent immédiatement transportés par l’entrepreneur funéraire Germain Carbonneau de Shawinigan-Sud jusqu’à la morgue de Montréal.

Les 7 et 8 avril, le Dr Valcourt, accompagné des docteurs Jean-Marie Roussel, I. Kerner et Claude Lachance, examina les artéfacts. On constata d’abord qu’à l’endroit où on avait retrouvé le corps il n’y avait aucune trace de cercueil. On spécifiera aussi que « ce cadavre, couché sur le côté droit, avait la tête vers le sud et le dos vers l’ouest. Le soulier droit avec les os du pied était près des pieds, à son arrivée [à la morgue]. Le soulier gauche était sous la jambe droite, complètement enlevé »[1].

Le Dr Valcourt et son équipe découvrirent également deux bagues munies de petites pierres qui étaient fixées à l’annulaire de la main gauche, qui elle, était repliée vers la tête. Le dentier supérieur se trouvait toujours dans la bouche, alors qu’une autre bague fut retrouvée à l’annulaire de la main droite. « Un linge bleu plié et attaché par une corde se trouvait près des membres inférieures », écrira le Dr Valcourt. Avait-elle été ligotée?

Si le rapport d’autopsie mentionne que des photos du crâne ont été prises, on ne les retrouve cependant pas dans le dossier d’archives.

Valcourt parla dans son rapport d’autopsie d’un corps « en décomposition assez avancée d’une personne de sexe féminin, ayant les cheveux blond roux et portant les vêtements suivants : une veste de laine ou matière semblable rosée, une chemise, une brassière-corselette, une gaine-culotte en place, un pantalon-jean et des souliers. La manche droite de la veste de laine était enlevée et repliée sur le thorax gauche. Sur la veste de laine et la brassière, il y avait des endroits que le feu semblait avoir touché quelque peu. Un briquet fut également retrouvé dans la terre près du tronc ».

Il ajouta également que « la plus grande partie du cadavre était transformée en adipocire[2] et les extrémités étaient squelettiques. La figure était méconnaissable. Le sexe s’établissait facilement par la présence des organes génitaux externes et internes. Un diaphragme anticonceptionnel fut trouvé dans le vagin ». Il put également établir que cette femme était âgée dans la trentaine au moment de sa mort et qu’elle mesurait entre 5 pieds et 1 pouce et 5 pieds et 3 ½ pouces.

Sur la fiche concernant la disparition de Laurette Beaudoin, émise seulement le 11 novembre 1963 par la Police provinciale du Québec, on la décrivait comme une femme de 5 pieds et 4 pouces âgée de 33 ans et pesant 115 livres. On mentionnait aussi qu’elle avait les yeux noisettes, des cheveux bruns teints en blond, et portait une cicatrice d’une longueur de 7 pouces sur le côté interne de la jambe droite. Finalement, on parlait également du fait qu’elle portait un dentier à sa mâchoire supérieure.

Détail très important, « le crâne présentait plusieurs fractures : l’une au fronto-pariétal gauche, une autre au pariéto-temporal gauche et une autre au pariéto-occipital gauche allant jusqu’à la base postérieure droite et à l’avant du firamen magnum. Ces fractures traduisaient des impacts violents à la tête, lesquels auraient pu être la cause du décès ». Autre détail qui servira plus tard à confondre Bernier lui-même, le Dr Valcourt notera qu’il n’y avait « aucune perforation du thorax ou de l’abdomen ne fut décelée. Aucune fracture des autres os ne fut notée ».

Puisqu’il était impossible d’identifier le corps par son apparence, car trop décomposé, on procéda à l’aide des bijoux, des vêtements et du dentier. Il s’agissait bien de Laurette Beaudoin, portée disparue depuis le 29 mai 1962.

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Le 7 avril, pendant qu’on examinait les restes du corps de Laurette Beaudoin à Montréal, Bernier dessinait, vers 17h45, un autre plan qui, cette fois, indiquait l’emplacement du corps de Denise Therrien.

Le 8 avril, c’est en compagnie de quelques enquêteurs que Bernier retourna dans le boisé du rang St-Mathieu afin de reprendre les recherches. Mais la tentative fut une fois de plus infructueuse. Après l’heure du souper, on ramena le prisonnier à Montréal.

Les 9 et 10 avril, les recherches se poursuivirent. Cette fois, les actions policières ne pouvaient plus passer inaperçues auprès du public et une patrouille dût être organisée pour tenir les curieux à l’écart.

Le dimanche 11 avril, c’est entre 16h30 et 18h30 que Bernier se rendit au bureau de l’inspecteur Masson pour lui dessiner un autre plan, cette fois pour indiquer l’endroit où il avait enterré les effets personnels à moitié calcinés de Denise Therrien. Selon lui, ces objets se trouvaient dans le cimetière St-Michel, contrairement à ses aveux du 4 avril où il laissait entendre les avoir ensevelis dans le bois, près du corps.

Les 12 et 13 avril, les recherches se poursuivirent. Le 14, Bernier se déplaça à nouveau en forêt. Vers 14h00, il indiqua un endroit dans une coulée, où il crut reconnaître l’endroit. Malheureusement pour les policiers, le sol encore gelé les empêcha d’aller plus loin.

Le 15 avril, avant de comparaître au palais de justice de Shawinigan pour tentative de meurtre à l’endroit de l’abbé Leblanc, Bernier fut amené au cimetière St-Michel pour indiquer un endroit où il aurait enseveli les effets de Denise. Après sa comparution, on le retourna à Montréal.

Masson écrira dans son rapport d’enquête que c’est le 15 avril que les recherches s’intensifièrent véritablement. On loua un « bulldozer » pour ouvrir le chemin sur une distance de plus d’un mille (1,6 km). Certes, il fallait s’activer pour accélérer le processus et profiter du fait que Bernier ne changeait toujours pas d’avis à propos de ses aveux et de l’aide qu’il semblait vouloir apporter aux enquêteurs. Une fois le chemin dégagé, on amena près de la coulée un compresseur qui allait permettre de percer des centaines de trous dans le sol gelé puisque le travail manuel était pratiquement impossible.

Le vendredi 16 avril, on utilisa un détecteur de mines emprunté aux forces armées, espérant que les objets métalliques que portait Denise, comme sa montre-bracelet, aiderait les chercheurs à la localiser. Mais ce fut sans succès. Quoiqu’il en soit, ce fut à partir de cette journée qu’on organisa une surveillance continuelle des lieux, 24 heures sur 24, afin d’éviter que les curieux s’approchent de ce qu’on croyait déjà être officiellement une scène de crime.

Le 23 avril, les enquêteurs, toujours occupés dans le boisé, reçurent la visite de Bernard Duchemin, inspecteur pour la compagnie Consolidated, et du contracteur Richard Gauthier, qui leur indiquèrent que les fouilles ne s’effectuaient pas sur les terrains de la compagnie mais plutôt sur ceux d’un lot privé portant le numéro 984 et appartenant à Josaphat Cossette. Ce dernier habitait alors au 861 de la rue St-Sévère, à Trois-Rivières.

Le dimanche 25 avril, Masson eut une autre rencontre dans son bureau de Montréal avec Marcel Bernier. La neige étant maintenant fondue, « il insista pour retourner sur les lieux, disant qu’il serait plus facile pour lui de reconnaître l’endroit », écrira Masson. Pourquoi cette insistance de la part de Bernier? Tenait-il à ce point à aider les policiers ou plutôt à retourner le plus souvent possible sur les lieux de son crime afin de revivre ses fantasmes?

Le 26 avril, le sentier était devenu tellement boueux qu’il fallut louer un véhicule Jeep au garagiste Clément Trudel de Shawinigan afin de poursuivre le transport des hommes et de l’équipement nécessaire aux fouilles.

Le 27 avril vers 11h00, c’est en se rendant vers le site des fouilles dans le boisé du rang St-Mathieu que Bernier demanda à ce qu’on s’arrête au cimetière, disant que « s’il n’y a plus de neige, dit-il, je suis certain de vous montrer l’endroit exact où j’ai enterré les effets de Denise »[3]. La voiture tourna alors pour s’engager sur les terrains du cimetière.

À l’endroit où se trouvait une plantation de pins, Bernier chercha un moment près du tronc de l’un d’eux avant de désigner des cailloux.

  • C’est ici, dit-il, je reconnais ces pierres. Vous n’avez pas creusé au bon endroit. Creusez à environ un pied de profondeur, près de ce pin, vous allez trouver ça tout de suite. Je suis tellement certain de mon coup que j’aimerais passer devant le peloton d’exécution si ce n’est pas vrai[4].

Avant de quitter le cimetière, Bernier insista pour se rendre à l’endroit où le cadavre de Laurette avait été exhumé. C’est en foulant le sol de cette fosse qu’il dira aux policiers : « la criss, elle ne l’a pas volée »[5].

Vers 18h30, après avoir creusé une dizaine de pouces, les policiers retrouvaient les effets personnels de Denise, tel qu’indiqué par Bernier. Parmi ces objets, on comptait un sac à main, un porte-monnaie, un calepin destiné aux autographes, un nécessaire à manucure et un chapelet.

À cette heure-là, Bernier se trouvait déjà depuis 15h00 dans le boisé du rang St-Mathieu en compagnie de certains policiers, où il passa deux longues heures « à scruter le ravin, la clairière et la rivière, pour dire que c’était bien l’endroit. Cependant, le paysage était tellement différent à cette période de l’année, qu’il demanda pour y revenir le soir afin de tenter de situer les lumières qu’il avait remarquées lors de sa visite de la fin de septembre 1961 ».

Est-ce que Bernier serait revenu sur les lieux vers la fin de septembre 1961, c’est-à-dire plus d’un mois après son crime? Pour quelle raison? Pour revivre son fantasme?

Quoi qu’il en soit, Bernier revint vers 20h00 en compagnie des policiers De Grâce et Roy pour déclarer que c’était bel et bien à cet endroit. Après cela, on le ramena à Montréal.

Les 27 et 28 avril, la zone de recherche continua de rétrécir graduellement au sein de cette lugubre coulée.

Le 28 avril 1965, Henri et Jeanne Therrien, accompagnés de leur fille Micheline, se rendirent au poste de police de Shawinigan pour identifier les effets personnels retrouvés près des pins, dans le cimetière. Pour la première fois depuis plus de 3 ans, en reconnaissant ces objets comme étant ceux ayant appartenus à sa fille, Jeanne réalisa que Denise ne rentrerait plus jamais à la maison. Il n’y avait maintenant plus de doute possible concernant la cause de sa disparition. On l’avait sauvagement assassinée.

À cette seule pensée, la pauvre mère s’effondra en sanglots. Le choc fut terriblement insupportable.

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Le jeudi 29 avril à 10h00, Bernier comparut à nouveau à la Cour de Shawinigan mais sa cause pour tentative de meurtre fut à nouveau remise à une date ultérieure. Bien sûr, ce délai permettait aux enquêteurs de poursuivre leurs recherches, eux qui se savaient si près du but.

Au cours de l’après-midi, on le ramena en forêt. Ce sera d’ailleurs sa toute dernière visite sur les lieux. Cette fois, il se montra convaincu du site exact, c’est-à-dire le même qu’il avait indiqué un peu plus tôt. Dès lors, on le ramena en cellule à Shawinigan, où il passa la nuit suivante. Le lendemain, on obtiendrait la confirmation définitive selon laquelle le nom de Denise Therrien ne serait désormais plus associé au mot disparition, mais plutôt à celui d’assassinat.

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Au cours de l’avant-midi du vendredi 30 avril, Bernier demanda à parler à l’inspecteur Masson. Durant environ une heure, il fera ces révélations que Masson notera dans son rapport :

Laurette Beaudoin savait que j’avais tué Denise Therrien, car le lendemain du meurtre, soit le mercredi 9 août, elle vint au cimetière St-Michel y chercher de l’argent. En fouillant dans mes poches, le porte-monnaie rouge de Denise Therrien tombe par terre et elle le ramasse. C’est à ce moment-là que je lui ai tout conté. Elle utilisa cette pièce à conviction par la suite pour me faire chanter, elle en profitait pour me demander toujours de l’argent. Les surplus que je me faisais à vendre des monuments et à faire des bases de ciment, ne suffisaient plus, et disait-il, il me fallait emprunter aux bureaux de finance, cela ne pouvait continuer.

Un jour vers la fin de mai 1962, Laurette me téléphona au cimetière pour me demander $150.00. Je n’avais plus d’argent et je ne pouvais plus emprunter, c’est alors que j’ai décidé de la faire disparaître, car j’étais certain qu’elle me dénoncerait. Je lui [ai] alors dit que j’irais la chercher le lendemain soir, que j’aurais l’argent, mais qu’en retour elle devrait me remettre le porte-monnaie.

Tel que convenu, vers 6 :00 p.m., le lendemain soir, je me suis rendu sur la rue près du parc à Grand’Mère à un endroit où elle pouvait voir mon camion. Elle vint me trouver. Je crois que nous sommes allés faire un tour à l’hôtel puis nous sommes retournés au chalet du cimetière où l’on se chamaille un peu. Elle me lança un pot de verre par la tête, qui alla se briser sur une porte. Je lui ai donné un coup à la figure, elle se releva plus agressive, elle tenta de me frapper à nouveau. Je lui ai donné un deuxième coup, elle tomba. Ne sachant trop ce que je faisais, je suis allé dans le garage chercher une barre de fer pour la frapper à plusieurs reprises sur la tête. Je la chargeai ensuite sur mes épaules et je suis allé l’enterrer à l’endroit où vous l’avez retrouvée. Je me suis emparé du porte-monnaie rouge que j’ai brûlé avec la sacoche que j’avais gardée je ne sais trop où pour enterrer le tout endessous [sic] des arbres au bout du cimetière. J’ai menti en disant dans une autre déclaration que j’avais disposé de ces objets le 8 ou 9 août 1961.

Après avoir enterré Laurette, je suis revenu au chalet du cimetière laver le sang qui s’y trouvait. Avant de retourner chez moi, je suis allé jeter sa sacoche noire à la rivière au bout d’un pont et j’allai enterrer ma chemise tachée de sang dans un terrain vacant.

C’était pour enterrer Laurette que j’avais creusé une fosse en dessous du chalet du cimetière, mais l’endroit me paraissait peu sûr pour l’enterrer là.

Laurette possédait une montre-bracelet que je lui ai enlevé afin de changer le boîtier et le bracelet chez un bijoutier des Trois-Rivières, pour qu’elle ne soit pas identifiée. J’ai donné ensuite cette montre à sa fille Nicole.

La police tenta de faire identifier formellement cette montre, tout comme elle envoya des plongeurs au pont enjambant la petite rivière Shawinigan, mais sans succès. Bernier conduisit également les policiers sur l’avenue Masson, à l’intersection de la rue Bellevue, là où il disait avoir enterré sa chemise ensanglantée. Mais il fut surpris de constater qu’on y avait construit une maison depuis sa dernière visite datant de 1962.

Finalement, c’est vers 15h30 en ce 30 avril, dans cette inquiétante coulée, que les chercheurs perforaient à coups de pics et de pelles depuis une quinzaine de jours, que les premiers ossements furent découverts par le sergent Denis Viau. Dès lors, on se fit plus minutieux. Mais un frisson étrange envahit alors les policiers qui étaient sur place. Tous savaient qu’on venait de retrouver Denise Therrien. Bernier avait donc dit la vérité. La jeune fille avait été assassinée. Il ne restait maintenant plus qu’à dégager ses restes.

Au cours de la soirée, le pathologiste Valcourt débarqua sur les lieux, de même que le coroner, le procureur de la Couronne et plusieurs policiers. Comme la terre était encore gelée, on prit la décision de découper un bloc qui englobait littéralement la dépouille. Il serait ainsi beaucoup plus facile de le transporter jusque dans les locaux de l’Institut médico-légal de Montréal, là où on pourrait le nettoyer et l’examiner de manière discrète et scientifique.

Paul Marcel St-Ours, entrepreneur funéraire basé au 2205 rue Champlain à Shawinigan, se chargea de transporter ce bloc jusqu’à Montréal.

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Dès le lendemain, le Dr Jean-Paul Valcourt procéda à l’autopsie. En plus d’avoir constaté que le corps reposait sur le dos, la tête pointée vers la rivière St-Maurice, il nota que « le crâne présentait plusieurs traits de fracture avec enfoncement, surtout à l’avant droit et gauche. Il y en avait également sur les côtés et à la base du crâne postérieur. Aucune autre fracture ne fut décelée ailleurs, sur le squelette. Les fractures du crâne indiquaient à mon avis, des impacts violents à la tête pouvant être bien suffisants pour causer la mort ». C’était là une similitude frappante avec l’autopsie réalisée sur les restes de Laurette Beaudoin, quelques jours plus tôt.

Par conséquent, les résultats des deux autopsies correspondaient aux aveux de Bernier, qui avait mentionné avoir utilisé un bout de tuyau pour avoir tué ses deux victimes.

Le 6 mai, les Therrien vécurent un autre moment difficile en allant identifier d’autres objets, cette fois ceux retrouvés avec les restes. Ils y reconnurent les espadrilles vert de pointure 5 ½, des boutons, une boucle, une paire de bas, une crinoline, une gaine-culotte, et une montre bracelet de marque Medana. Tous appartenaient à Denise.

Il n’y avait donc plus de doute possible. Après plus de 3 ans et demi, on venait enfin de la retrouver.

Mais le mystère n’était pas résolu pour autant. Restait maintenant à faire condamner son meurtrier, à éclaircir les circonstances du crime et à comprendre le mobile. Qui, comment et pourquoi?

 

 

 

 

[1] Rapport de Richard Masson, p. 116.

[2] Nom que l’on donne au gras de cadavre qui se transforme en une substance savonneuse d’apparence grise blanchâtre et qui, au toucher, est molle et graisseuse. À ce sujet, voir Jean-Pol Beauthier, Traité de médecine légale, 2011, p. 909, « après les réactions de fermentation, les graisses neutres (par exemple les triglycérides) subissent une saponification, ce qui produit cette substance blanc grisâtre, molle et grasse au toucher, appelée l’adipocire, ou « gras de cadavre ». Ce matériel caséeux apparaît souvent de manière assez précoce, dans les conditions chaudes et humides. Cette transformation sera d’autant plus importante que le corps contient une quantité importante de graisse. Une fois formée, l’adipocire peut être stable durant des années ».

[3] Paroles de Bernier rapportées dans le rapport de l’inspecteur Richard Masson, p. 121.

[4] Ibid.

[5] Ibid. Masson a eu la décence dans son rapport d’écrire seulement « la C…, elle ne l’a pas volée ».