1936, 3 novembre – Élaine Saint-Pierre, 22 ans

1936, 3 novembre – Élaine Saint-Pierre, 22 ans

Homicide domestique par un conjoint suicidaire – arme à feu (calibre .22)

Montréal – ? SC

Non élucidé.

Le 3 novembre 1936, Élaine Saint-Pierre, une jolie jeune femme de 22 ans qui travaillait dans une pharmacie de Montréal, a terminé son quart de travail à 18h30. En fait, elle était préposée au comptoir des films photographiques. On ne l’a plus jamais revu par la suite. Élaine était la nièce du chef de police de Montréal, Armand Brodeur. Blonde très élancée, on la disait affable et distinguée.

 Quelques jours après la disparition, un scaphandrier de la police a fouillé le fond de la rivière Jésus près de Saint-Eustache, dans l’espoir de retrouver le corps d’Élaine. À la fin de novembre, la police offrait une récompense à toute personne susceptible d’apporter des informations crédibles.

L’enquête de victimologie a permis de comprendre qu’elle devait bientôt épouser Lucien Poissant, qui était déjà installé à Chicago. Toutefois, en septembre, Élaine avait fait la rencontre de Henri-Émile Fissiault, 29 ans. Selon une amie de la disparue, c’est à bord d’un train qui revenait de Chicago qu’Élaine avait fait la rencontre de Fissiault. Ce dernier a d’ailleurs rapidement été arrêté par les policiers, mais il s’est retranché derrière un mutisme complet. C’est pourtant lui qui a été vu le dernier en compagnie d’Élaine, au cours de la soirée du 3 novembre. De plus, la voiture de Fissiault a été abandonnée sur le boulevard Décarie et sa chemise était tachée de sang. Sur le siège arrière de l’auto, les policiers ont retrouvé d’autres traces de sang, des cartouches de calibre .22 mais aucun revolver.

Fissiault s’est contenté de dire qu’il ne se souvient de rien, qu’il avait trop bu. Lorsqu’Élaine avait terminé son quart de travail à 18h30, Fissiault serait venu la voir pour lui proposer d’aller au cinéma. Selon une autre témoin, Fissiault aurait même proposé le mariage à Élaine, mais celle-ci avait décliné l’offre. L’employeur du suspect a découvert trois lettres écrites de la main de Fissiault, la première adressée à sa fiancée (qui n’a pas été identifiée).

 La piste la plus sérieuse pointait vers celle d’un meurtre suivi d’un suicide. Mais au moment de se faire sauter la cervelle, Fissiault aurait manqué de « courage ». Puisqu’elle manquait de preuve pour l’inculper, la police a dû le laisser aller.

Le 16 juillet 1937, Fissiault a été retrouvé pendu dans la cave de la résidence de son patron, au 156 rue Bloomfield, à Outremont. « Il était apparemment mort de strangulation, une corde attachée à un tuyau en fer le retenant par le cou. Dans sa bouche l’on a trouvé une immense tresse de cheveux de femme, de couleur châtain, ressemblant quelque peu aux cheveux trouvés dans son automobile au cours des perquisitions faites par la sûreté municipale en collaboration avec des agents de la Sûreté provinciale. »[1] En fait, il a été retrouvé étendu sur le dos, une corde à linge autour du cou et un escabeau près de lui. Dans son appartement, on a retrouvé plusieurs mèches de cheveux de femme, ce qui a laissé croire que le suicidé s’adonnait à une certaine forme de fétichisme.

Le 10 novembre 2022, j’ai obtenu copie de l’enquête du coroner sur le suicide de Fissiault. Selon les résultats de l’autopsie, on note que Fissiault était ivre au moment de son suicide. Paul Lapointe, qui accompagnait le frère de Fissiault au moment de la découverte, a effectivement corroboré la présence d’une « tresse » de cheveux dans la bouche du pendu, mais il a aussi ajouté que « sur la table de la cuisine, il y avait un gros parquet [paquet] contenant des cheveux de différentes couleurs. » Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier?

Quant à Yves André Fissiault, le frère, il a déclaré au coroner : « Mon frère était célibataire. Jamais il n’a parlé de s’enlever la vie. Récemment, il avait eu une période de découragement. La dernière fois que j’ai vu mon frère en vie, c’est le 15, entre 2 et quatre heures. Il était fatigué, il revenait de New York. »

Le document ne fait aucune mention de l’affaire concernant le meurtre d’Élaine Saint-Pierre.


[1] L’Illustration nouvelle, 17 juillet 1947.

Le peuple brisé

Caine, Alex et Perreault, François.  Le peuple brisé, la disparition de femmes autochtones, une enquête sur la mafia amérindienne.  Paris, Hugo Doc, 2017, 342 p.

Alex Caine n’est pas né de la dernière pluie.  Pour les amateurs de faits judiciaires, il est déjà connu comme l’auteur de quelques ouvrages mais surtout pour son talent unique pour l’infiltration et la récolte d’informations.  Pour en arriver à pondre ce livre, il s’est associé à François Perreault.

Comme l’indique son titre, cet ouvrage ose exposer le problème sous un nouvel angle, à savoir que les autochtones ne font pas exception aux autres peuples en matière de criminalité.  Oui, il y a eu les douloureux orphelinats et le racisme systémique de la part des Blancs – deux choses que l’on doit évidemment dénoncer – mais le problème des femmes disparues et assassinées est aussi interne.  Comme tout autre peuple, celui des autochtones s’attaque d’abord aux siens.  Du coup, le livre Sœurs volées d’Emmanuelle Walter, paru en 2014 et qui blâmait principalement la position gouvernementale, bascule dans la désuétude.  Ici, il n’est pas question d’aller dans le même sens que le gouvernement fédéral ou les forces policières, c’est-à-dire laisser planer les soupçons sur d’éventuels et mystérieux tueurs en série, mais plutôt de regarder la réalité en face et admettre l’existence de la mafia amérindienne.

Dans un premier temps, les auteurs nous familiarisent avec une certaine hiérarchie de la mafia amérindienne, à savoir qu’à sa tête on retrouve l’Es-Pak, qui agit avec l’aide de certains subordonnés comme Indian Posse et les Warriors.

Le premier cas concret de femme disparue auquel on fait référence est celui de Janice Saul.  La dernière fois qu’elle a été vue vivante, elle quittait la réserve avec un autre autochtone impliqué dans le milieu de la drogue.  Et même le frère de Janice laissera tomber ses efforts pour retrouver sa sœur au profit de l’argent que peut lui rapporter la drogue.  Bref, même l’entraide ne semble pas fonctionner.

Selon les auteurs, « il peut sembler incroyable que ces organisations criminelles s’en prennent ainsi aux leurs.  Cependant, même si c’est difficile à expliquer, on constate que les gangs autochtones ne sont pas différents des autres.  La Mafia s’en est d’abord prise aux Siciliens; les Russes aux Ukrainiens; la violence de l’état islamique n’épargne pas les musulmans.  Au risque de paraître cynique, les chances nous paraissent minces pour que l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées consacre un long chapitre de son rapport à la violence entre Autochtones »[1].

On y expose aussi le problème caché derrière les revendications de territoire.  Si ces demandes, comme l’ont fait les Atikamekw au cours des dernières années, peuvent paraître tout à fait légitimes elles cachent cependant une autre intention, celle de pouvoir continuer à franchir les frontières en tout impunité afin de garder à flot les activités criminelles.  Pour ceux et celles qui ont connus l’époque de la Crise d’Oka, ce constat n’aura aucune surprise.  On se souviendra à quel point les Warriors franchissaient facilement la frontière américaine pour ramener des armes d’assaut ou encore pour faire disparaître certains individus.  Caine souligne d’ailleurs à propos de la réserve Kanesatake que « sa géographie représente un atout considérable pour des trafics de toutes sortes.  Les voies d’eau qui l’entourent offrent en effet les liaisons les plus sûres pour qui sait y naviguer de jour ou de nuit.  Ce sont la rivière des Outaouais, les lacs des Deux-Montagnes, Saint-Louis, Saint-François, et le fleuve Saint-Laurent.  Ce territoire de 670 kilomètres carrés (165 000 ac) est devenu un site de transit pour les contrebandiers.  Rien d’étonnant à ce que les Mohawks en réclament la souveraineté, un peu comme l’ont fait en 2015 les Atikamekw sur une vaste partie de la Haute-Mauricie »[2].

Pour une saveur plus romantique, on aborde aussi l’histoire méconnue de Dorinda Sturdy qui, née en 1894, a non seulement travaillé auprès des jeunes autochtones dans les orphelinats mais a aidé plusieurs d’entre eux à prendre la fuite.  Pour plusieurs lecteurs, ce sera là la partie la plus passionnante du livre.

Certes, devant cet ouvrage choc qui en arrive à expliquer une partie de la solution – à savoir que certaines femmes autochtones disparaissent sur le marché international humain – il ne faudrait pas pour autant pelleter le problème uniquement dans la cour des autochtones.  Ce n’est d’ailleurs pas l’intention des auteurs.  Toutefois, l’ouvrage nous force à une réflexion incontournable sur cette situation alarmante et surtout grandissante.

L’histoire est à suivre, puisque les auteurs nous assurent que la rédaction de la suite est déjà entamée.


[1] Le peuple brisé, p. 68.

[2] Ibid, p. 88.

Cédrika, 10 ans plus tard

ScreenHunter_706 Jul. 29 22.08         Dix ans plus tard, le nom de Cédrika Provencher n’a toujours pas été oublié.  Au cours de ces années, le public a eu droit à de multiples explications, rumeurs, reportages en tout genre, sans compter le ouï-dire échangé dans les chaumières et sur les réseaux sociaux.

         Le reportage Cédrika, du journaliste Pierre Marceau et réalisé par Guylain Côté pour le compte de Radio-Canada, se présente sans aucune prétention et pourtant fait le point honnêtement sur l’affaire de disparition d’enfant la mieux connue au Québec.  Subtilement, et dans un rythme qui fait désormais la marque de Marceau, on découvre – ou redécouvre – les circonstances de l’enlèvement survenu le 31 juillet 2007.  Cédrika sera vu pour la toute dernière fois à 20h27 alors qu’elle cherchait un petit chien.

         Les parents passèrent une nuit blanche, tandis que plusieurs bénévoles se présentaient sur les lieux.  Comme Martin Provencher le dit si bien dans le documentaire, on comprend facilement l’angoisse rencontrée par un parent qui perd son enfant durant 30 secondes dans un centre commercial.  Alors, imaginez un peu après toute une journée!  Et ce calvaire, les proches de Cédrika l’ont vécu durant plus de 8 ans.

         C’est aussi par la subtilité et avec une objectivité sans reproche – j’oserais même dire une objectivité qui devrait faire école – que le documentaire, qui sera rediffusé lundi à 20h00 dans le cadre des Grands Reportages de Radio-Canada, tente de répondre à certaines questions qui font parfois la controverse dans le public.  Pour ce faire, on a eu l’intelligence de donner la parole à toutes les autorités impliquées, entre autres avec l’ancien policier de la Sûreté du Québec François Doré, l’ex-ministre Jacques Dupuis et l’analyste en affaires policières Stéphane Berthomet.  C’est d’ailleurs ce dernier qui nous explique que les méthodes d’enquêtes ont changé au cours des dix dernières années et que maintenant parmi les hypothèses on accorderait une plus grande importance à celle de l’enlèvement plutôt que celle de la fugue ou de l’accident.

         Berthomet développe aussi sur l’importance des preuves acceptables devant un tribunal, ce qui, espérons-le, permettra à bien des gens de mieux comprendre le fonctionnement du système judiciaire.

         On repasse en revue les principaux faits saillants, la récompense offerte, le dévoilement de l’indice de l’Acura rouge, la découverte des ossements en décembre 2015, et ainsi de suite.  Les détails de l’Acura, d’ailleurs, le documentaire réalisé par Guylain Côté nous permet d’apprendre qu’ils ont été obtenus suite à de l’hypnose judiciaire.  Reste à savoir, comme le dit si bien Berthomet, si cela serait accepté en preuve lors d’un éventuel procès car ce genre d’élément laisse normalement les juges assez froids.

         Sans être spectaculaire – ce que je considère ici comme un point très positif – le documentaire Cédrika ose même présenter la différence entre l’enquête policière, qui se veut technique, et celle de la famille, plus émotive.  Peu de professionnel du milieu osent se rendre aussi loin.  Car là aussi la population gagne à mieux comprendre le processus de ces enquêtes et, en parallèle, de ces drames familiaux.  Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un dossier reste non résolu que les policiers ne font pas leur travail.

         Autre point positive, on a obtenu les propos de l’ancien ministre Jacques Dupuis, qui prend le temps d’expliquer ses positions de l’époque.

         Après que Marceau ait réussi à me tirer une larme, je comprends un peu mieux le drame vécu par la famille et surtout ce cirque rocambolesque qui dure depuis 2007.  Un document professionnel, impartial et surtout émouvant.

         Je lève mon chapeau à Pierre Marceau et à tous ses collègues qui ont participé à la réalisation de ce document pour la confiance qu’ils ont su obtenir auprès de l’entourage de Cédrika.  Il en résultera, je l’espère, une meilleure compréhension sociale.  Il s’agit là, parfaitement, du type de document qui fait avancer la société.

         Cependant, l’émotion n’est pas sans soulever une certaine forme de frustration devant la non résolution de ce crime odieux et tout à fait impardonnable.  Personnellement, je préférerais ne jamais avoir à écrire sur ce cas, qui s’inscrit de plus en plus dans l’historique judiciaire de notre patrimoine plutôt que dans l’actualité policière.  Espérons seulement que la justice pourra un jour clore définitivement ce dossier.

Cédrika, un documentaire de Radio-Canada

ScreenHunter_695 Jul. 18 19.39         Le 31 juillet 2007, il y a presque 10 ans maintenant, Cédrika Provencher disparaissait près d’un parc à Trois-Rivières.  On se souvient encore de la publicité médiatique réalisée autour de cette affaire.  La disparition avait conduit la population à la rechercher partout, au point où l’affaire s’est étendue à l’échelle provinciale, et peut-être même au-delà.  Certaines personnes voyaient Cédrika dans leur soupe tellement elles avaient envie de donner un coup de main.

         En décembre 2015, le dossier de disparition devenait officiellement une affaire de meurtre avec la découverte des ossements de la fillette en bordure de l’autoroute 40.  Quelques mois plus tard, une rumeur tenace éclatait publiquement avec l’arrestation du suspect favori du public : Jonathan Bettez.  Depuis, tout le monde se demande ce que devient le dossier.  Aucune accusation officielle n’a été portée contre Bettez en relation avec le meurtre de Cédrika.  Au sein de la population, on est partagé.

         Depuis longtemps, un documentariste controversé promettait un film sur l’affaire alors que Martin Provencher, le père de la victime, déposait contre lui une mise en demeure il y a de cela quelques semaines.  Ce sera finalement Radio-Canada qui brisera la glace en présentant son documentaire le samedi 29 juillet 2017 à 21h00 sur les ondes d’Ici Radio-Canada télé.  Le film est de Pierre Marceau, un journaliste objectif et bien établi en Mauricie.  Il connaît le dossier pour en avoir couvert les principaux faits saillants.  Il travaillait sur ce dossier depuis deux ans.  Il a bien gardé le secret pour prendre finalement tout le monde par surprise.

         Historiquement Logique connaît le sérieux de Pierre Marceau et invite tous ses abonnés à suivre ce documentaire qui, croit-on, sera fort intéressant, objectif et touchant.  D’ailleurs, on y reviendra suite à la diffusion.

Bon visionnement à tous!

L’affaire Denise Therrien: chapitre 2

L'affaire Denise Thérrien test 4Mardi 8 août 1961

En sortant du lit ce matin-là, Henri Therrien trouva Denise dans la cuisine. Puisqu’il avait terminé son quart de travail à minuit et qu’il ne se couchait jamais dès son arrivée, il sentit que son corps avait encore besoin d’un peu de sommeil. Il indiqua alors à sa fille de venir le réveiller lorsqu’elle serait prête, afin qu’il puisse aller la reconduire au Motel Caribou, tel que convenu.

Son père étant retourné se coucher, Denise prit le temps de déjeuner en compagnie de son jeune frère Michel, 14 ans, qui s’était occupé de mettre la table ce matin-là et à qui elle confia son intention de laisser son père dormir. Enthousiasmée par ce premier emploi et la belle température qui régnait à l’extérieur, Denise avait choisi de se rendre elle-même jusqu’à l’arrêt d’autobus situé sur la 5ème Avenue, juste au côté du restaurant baptisé La Dame Blanche, un parcours qui lui exigerait une marche d’une quinzaine de minutes. Et de là, l’autobus de la compagnie Carier & Frère se chargerait de la conduire à son lieu de travail. Michel lui fit remarquer que ce n’était pas une très bonne idée, mais la détermination de sa grande sœur passa outre ce conseil.

Denise enfila une robe à motifs abstraits de couleur noir, mauve et vert que sa mère lui avait confectionné; des bas noir qui remontaient jusqu’à la base de ses genoux; et un large sac muni d’une courroie lui permettant de le porter à l’épaule, qu’elle avait emprunté à Micheline. Sa propre bourse, qui comptait encore les 40$ gagné en travaillant chez sa tante Yvonne, était restée dans sa chambre.

Dans ce sac prêté par sa sœur aînée, elle y avait cependant mis des choses personnelles, comme un porte-monnaie rouge muni de petites enveloppes de plastique contenant des photos, mais aussi un nécessaire à manucure, un chapeau de pluie, un carnet destiné à collectionner des autographes, et un chapelet. À son poignet gauche, elle portait une montre de marque Médana que son père lui avait offerte environ deux ans plus tôt. Finalement, elle chaussa ses espadrilles de pointure 5 ½.

Ce fut à pied que Denise franchit le trajet jusqu’à l’arrêt d’autobus, situé juste au côté du restaurant la Dame Blanche. Il était alors 8h30. Un autobus passa en sens inverse et dans lequel elle reconnut Micheline, qui s’en allait travailler au centre-ville. « Les deux filles se regardent, s’adressent un sourire puis se font signe de la main », écrira plus tard Isabelle Therrien[i].

Quelques minutes plus tard, Denise grimpa à l’intérieur d’un autre bus de la compagnie Carier et Frère, paya au chauffeur son passage et s’assied dans l’un des bancs. Quelques passagers se trouvaient déjà à l’intérieur. Doucement, le véhicule se mit en mouvement et roula en direction sud sur la route 19.

En arrivant au Motel Caribou, le chauffeur s’arrêta. Denise quitta son banc et s’apprêta à sortir. C’était le lieu de rendez-vous mais il ne se trouvait personne dans les environs. Pourtant, la consigne était à l’effet que quelqu’un devait l’attendre sur place pour la conduire au chalet. Denise hésita un moment tout en échangeant son inquiétude avec le chauffeur. Peut-être était-ce un peu plus loin?

La porte du bus se referma, puis le véhicule s’avança sur une certaine distance, dépassant le cimetière St-Michel pour finalement s’immobiliser de nouveau à la sortie d’une courbe. La porte s’ouvrit de nouveau. Toujours personne dans les parages. Sans doute décidé à attendre qu’on vienne la chercher et tout en sachant que, dans le pire des cas, elle pouvait rentrer à pied, Denise descendit. Cette fois, les portes du bus se refermèrent derrière elle et le lourd véhicule s’éloigna, la laissant toute seule dans ce lieu tranquille et presque isolé.

On ne devait plus jamais revoir Denise Therrien vivante.

C’est à 16h00 que Jeanne attendait le retour de sa fille. À cet instant précis, son mari était déjà à l’usine en train de débuter son quart de travail. D’ailleurs, en se levant après le départ de sa fille, Henri avait confié à sa femme sa déception d’avoir raté ce rendez-vous. Ce départ discret de sa fille ne le rassurait pas du tout. C’est au moment de préparer le repas que la mère commença réellement à s’inquiéter. Denise n’était toujours pas rentrée.

À son retour du travail, Micheline voulut immédiatement voir sa sœur pour lui demander comment s’était passé sa première journée de travail, mais leur chambre était vide. Sachant sa fille timide et disciplinée, ce qui signifiait qu’elle n’aurait jamais tardé sans donner de nouvelle ni faire de détour inutile, Jeanne comprit que quelque chose n’allait pas. Vers 17h30, elle commença par saisir le téléphone afin de contacter une amie de Denise. Mais non. Celle-ci ne l’avait pas vu de toute la journée.

Tous les autres enfants étaient assis autour de la table pour le souper, mais Jeanne n’éprouvait aucun appétit. Vers 18h00, Jeanne et Micheline réalisèrent que les Marchand, qui avaient employés Denise, n’avaient pas le téléphone à leur chalet. Voilà ce qui expliquait sans doute ce silence. Puisque l’entente prévoyait que Mme Marchand viendrait reconduire Denise, Jeanne sortit sur la galerie. La rue était vide, sans la moindre activité. Toutes les familles du quartier étaient attablées pour le souper.

Un peu après 19h00, le téléphone retentit dans la résidence des Therrien. Henri avait pour habitude d’appeler à la maison au cours de la soirée pour s’enquérir des dernières nouvelles. Cette fois, il avait une bonne raison de le faire, voulant lui aussi s’informer à propos de la première journée de travail de sa fille.

Après avoir transmis son angoisse à son mari, Jeanne contacta certains amis de Denise pour finalement organiser une recherche sommaire. Comme elle ne conduisait pas, Jeanne se devait de trouver une amie en mesure de l’amener au chalet où devait travailler sa fille. Mais en cette soirée où plusieurs citoyens s’étaient rendus au Cap-de-la-Madeleine pour la neuvaine de Notre-Dame-du-Cap, il lui fallut un peu de temps avant de pouvoir dénicher deux amies de classe de Denise, toutes deux accompagnées de leur copain, qui furent en mesure de la conduire sur place.

Rapidement, ils trouvèrent un chalet rose qui correspondait à la description. On s’y précipita. Mais en constatant que celui-ci était non seulement verrouillé mais aussi placardé, Jeanne se laissa envahir par la panique.

Refusant d’abandonner, elle se dirigea rapidement vers un deuxième chalet qui faisait face au cimetière St-Michel. Malheureusement, le résultat fut le même. Fonçant vers quelques maison du secteur, elle interrogea quelques personnes qui lui apprirent n’avoir jamais entendu parler d’un Claude Marchand, ni même de Denise. Pire encore, puisqu’on lui expliqua que le chalet rose n’avait pas été habité de tout l’été, son propriétaire étant décédé récemment.

Au cours de la soirée, Henri trouva finalement le moyen de se faire remplacer à l’usine et courut immédiatement chez lui, où il constata l’absence de sa femme. Il était presque 21h00 lorsque celle-ci revint à la maison. Sans plus attendre, le couple fonça vers le poste de police de leur municipalité, où ils rencontrèrent d’abord le directeur Émilien Bonenfant, le père du jeune patron de Micheline au Bureau de Placement. Par la suite, ce furent les policiers Raymond Nadeau et Armand Savard qui se chargèrent de les entendre et de prendre leur déposition. Il était presque minuit lorsque cette tâche fut achevée. C’est alors qu’on leur expliqua que, dorénavant, c’est la Police Provinciale[ii] qui prendrait leur dossier en main. On leur promis également que les policiers provinciaux les contacteraient dès le lendemain.

Mais les Therrien n’étaient pas aussitôt rentré chez eux qu’ils téléphonèrent au poste de la Police Provinciale situé à Trois-Rivières afin d’exposer immédiatement leur cas. Au bout du fil, un policier raconta qu’il n’y avait aucun service de nuit et qu’il n’y avait donc pas d’enquêteur disponible pour leur venir en aide. Le poste fermait d’ailleurs ses portes à minuit. Les Therrien en déduisirent alors qu’on les condamnait à passer seuls cette première nuit d’angoisse.

Peu de temps après avoir raccroché le combiné, cependant, on frappait à la porte. Henri fut étonné de se retrouver nez à nez avec quatre copains de travail qui venaient prendre des nouvelles. Comme de raison, la nouvelle de la disparition avait fait le tour de l’usine Dupont, là où on fabriquait du papier cellophane.

Motivé par cet appui inattendu, Henri trouva la force de prendre lui-même en main les recherches. Tout au long de la nuit, ce fut donc en compagnie de ces quatre collègues ouvriers qu’il revisita d’abord les endroits inspectés par Jeanne avant d’étendre les recherches dans les boisés environnants.

Pendant ce temps, seule dans sa chambre, Micheline, qui avait l’impression d’avoir jeté sa sœur dans la gueule du loup avec cette histoire d’emploi, était inconsolable.

 

[i] Ibid., p. 13.

[ii] La Police Provinciale, aussi appelé Sûreté Provinciale, devint la Sûreté du Québec (SQ) en juin 1968. À partir de cette date, le quartier général de la SQ s’installa au 1701 rue Parthenais, au même titre que les laboratoires de l’Institut médico-légal et le bureau du ministre de la justice.