Michel Joly et Ludger Delarosbil, la dynamique du duo meurtrier

Les aveux

Michel Joly

Le samedi 24 juillet 1971, vers 9h30, les policiers Jean Chalin, Jean-Louis Savard, Raynald Boisvert et Raymond Bellemare frappèrent un grand coup au logement du 3806 de la rue St-André à Montréal. Jean Chalin, un caporal de 28 ans à l’emploi de la SQ, franchit le corridor de l’appartement pour découvrir dans une chambre du fond un jeune homme répondant au nom de Ludger Delarosbil. Ce dernier était étendu sur un lit. Sans tarder, Chalin pointa son arme de service sur le suspect et le mit en état d’arrestation.

  • Je suis de la police. C’est quoi ton nom?, demanda Chalin.
  • Delarosbil

Nous avons vu dans l’un des tous premiers articles de notre série Les Assassins de l’innocence les détails entourant le double meurtre de Chantal Côté, 12 ans, et Carole Marchand, 13 ans. Ce crime odieux et d’une incroyable violence gratuite est survenu en juillet 1971 dans un boisé du Cap-de-la-Madeleine. Nous tenterons maintenant de comprendre ce qui a poussé ces deux hommes à commettre l’irréparable.

Instinctivement, on se demande souvent pourquoi? Mais est-ce vraiment la bonne question? Ne devrions-nous pas commencer par répondre au comment?

Pour bien répondre à cette dernière question, il faut plus d’énergie. Il faut un travail plus approfondi, plus rigoureux. Et c’est pourquoi le comment est souvent la question qui passe au second plan. Trop souvent, on se contente de se demander pourquoi?

Le comment exige une reconstitution des faits et une analyse des détails. Si on reste en surface, plusieurs choses nous échapperont. Par exemple, Delarosbil pouvait prétendre qu’il n’avait rien fait et jeter tout le blâme sur son complice. Personne ne pourrait trouver d’argument solide pour le contredire, à moins d’étudier la preuve dans ses moindres détails.

Profitons d’ailleurs de l’occasion pour souligner au passage ces gens qui critiquent occasionnellement le fait de faire revivre ces vieilles affaires criminelles. On sent dans leur jugement – très hâtif d’ailleurs – un penchant pour la censure, comme s’il fallait oublier volontairement ces histoires de notre passé. Qu’ils soient tristes ou non, ces récits judiciaires doivent être étudiés dans le détail. Car il se glisse toujours des erreurs, et cela même dans des histoires véhiculées par des médias traditionnels ou des personnes reconnus. Comme le font les procès, seul une étude des détails peut nous amener à comprendre certaines choses, ou à confondre un criminel en étalant ses mensonges au grand jour.

Après son arrestation, Ludger Delarosbil a été conduit au quartier général de la SQ, situé au 1701 rue Parthenais. Là, il dira être né le 10 février 1949 à Paspébiac, en Gaspésie. Il affirma aussi ne pas avoir revu Michel Joly depuis le mardi 20 juillet. Puisqu’il semblait d’humeur à parler, on décida qu’il était mûr pour recueillir ses aveux.

Ludger Delarosbil et Michel Joly se seraient donc connu pendant leur séjour à la prison de Bordeaux, en février 1971. Peu de temps après, cependant, Joly était transféré à Waterloo. Les deux copains se retrouveraient seulement en juillet 1971, quelques semaines après leur sortie. Ils décidèrent alors de célébrer leurs retrouvailles dans la soirée du 15 juillet 1971. Ce soir-là, sur la rue De Sève à Montréal, Joly fracasse la vitre d’une Buick brune avant que Delarosbil s’occupe de démarrer le moteur. Ils prennent ensuite quelques consommations dans un bar, où ils ont soudainement l’idée de braquer une épicerie. En se rendant sur place, un peu après minuit, ils constatent cependant que le commerce est fermé.

Ludger Delarosbil

Les deux ex-détenus retournent boire d’autres bières au Lion d’Or avant de décider, en pleine nuit, de se rendre au chalet du père de Joly, à Lavaltrie. Ils sont alors armés d’une carabine .303 tronçonnée de sa crosse et de son canon. « Je sais qu’il a acheté cette carabine au coin Visitation et Ste-Catherine le 2 ou 3 juillet 1971 pour la somme de 27.00$ », dira Delarosbil dans sa déclaration.

Après s’être rivé le nez sur la porte verrouillée du chalet, Delarosbil et Joly improvisent à nouveau. Ils partent en direction de Trois-Rivières pour voir l’ancienne copine de Joly, Diane Gauthier. Il est alors 4h00 du matin.

Puisqu’il n’avait jamais mis les pieds dans la région de Trois-Rivières avant ce double meurtre, Delarosbil fut incapable d’être précis quant à la description de certains lieux. Quoi qu’il en soit, le duo s’était d’abord arrêté dans un restaurant pour manger un morceau avant de se rendre aux limites du Cap-de-la-Madeleine, où se trouvait « une clairière près des tours de l’Hydro ». Là, ils ont stationné la Buick, à l’intérieur de laquelle ils s’étaient installés pour dormir quelques heures.

À leur réveil, entre 9h00 et 9h30, ils s’étaient rendus au « garage Champlain sur la rue du grand chemin, c’est comme une manière de boulevard au Cap-de-la-Madeleine ». Delarosbil dira avoir donné « trente sous » à un garçon pour que ce dernier lui procure deux breuvages Coca-Cola dans une machine distributrice. Puisque l’indicateur à essence ne fonctionnait pas sur la Buick, les deux voleurs avaient d’abord pensé pouvoir mettre 5.00$ d’essence dans le réservoir. Toutefois, il ne fallut que 3.00$ pour remplir le réservoir.

Entre 11h00 et 11h30, ils avaient acheté une caisse de douze bouteilles de bière de marque Labatt 50 et « un gros paquet » de cigarettes de marque Export A. Ensuite, ils s’étaient arrêtés dans un boisé pour boire 7 ou 8 bières avant de se rendre au lac Montplaisir en empruntant le rang St-Malo. « Michel s’est arrêté sur ce chemin-là pour y mettre de l’eau dans le radiateur puis l’auto a callée sur le bord du chemin. Il mouillait un peu, pas gros. »

Ce secteur était tellement peu achalandé qu’il leur avait fallu attendre une trentaine de minutes avant qu’un véhicule s’approche et ralentisse pour s’enquérir de leur situation. Au cours de ces minutes d’attente, Delarosbil admit avoir consommé des goofballs (sorte de barbituriques, tranquillisants) avec Joly. « Les goofballs nous ont coûté 50¢ chaque. Je les ai achetés au Lion d’Or de René, qui travaille à cet endroit en arrière, au P’tit Canot. »

Il était donc 13h15 ou 13h20 lorsqu’une Chevrolet de couleur jaune 1966 s’était arrêtée. Le conducteur, Michel Chevarie, leur avait prêté son crique afin de sortir la Buick de sa fâcheuse position. Pour remercier ce bon samaritain, Joly lui donna 3.00$ et une bière.

Une fois arrivés au lac Montplaisir, les deux voyous ont continué de boire. C’est seulement ensuite qu’ils ont découvert des outils dans la Buick, et ils ont choisi de s’en débarrasser dans les bois. Ensuite, ils sont revenus à la même épicerie pour acheter une autre caisse de 12 bouteilles de bière. Peu de temps après, ils croisèrent un homme et sa copine que Joly connaissait. Après avoir discuté avec eux durant une vingtaine de minutes, Joly et Delarosbil s’étaient retrouvés assis sur le capot de la Buick à boire d’autres bières.

Jusque-là, il est bien évident que ces deux voyous ne planifiaient rien à l’avance. Déjà, on peut dire qu’ils étaient des criminels opportunistes et désorganisés. La suite des choses le prouvera davantage.

Il était environ 16h30 lorsque leur virée se transforma en escapade de la mort. Delarosbil dira aux policiers : « Michel s’est levé le matin avec l’idée d’avoir une femme. On s’est rendu à Trois-Rivières pour voir Diane Gauthier, je pense. C’est son nom. C’est l’ancienne blonde à Michel. Michel a sonné à la porte, puis personne a répondu. On est allé faire un tour dans Trois-Rivières, puis on est revenu au Cap-de-la-Madeleine. C’est Michel qui conduisait. On a viré une rue à gauche au Cap. On a fait un bout sur cette rue, puis en bas de la côte j’ai vu deux jeunes filles qui s’en allaient vers la côte. Michel a viré de bord, a stationné sa voiture sur le côté droit puis après ça il l’a reculé puis parké du côté gauche, en avant des jeunes filles.  Michel est sorti du char puis a demandé aux deux filles si elles voulaient être reconduit [sic] chez eux.  Les deux filles ont dit non, qu’elles étaient arrivées chez elle.  Là, Michel a sorti la carabine .303, l’a pointée sur les deux filles en leur disant « embarquez en vitesse, je travaille pour la police. Entrez dans le char puis assoyez-vous, puis bien calme, ne criez pas ». »

Avec Carole Marchand et Chantal Côté avec eux dans la voiture, Joly et Delarosbil ont roulé quelques kilomètres avant d’atteindre l’endroit où le reste de l’action s’est déroulé.

« Là, Michel est sorti avec la plus grande des deux filles, que je sais maintenant qu’elle s’appelle Carole. Michel s’est promené à peu près 5 à 6 minutes. Pendant que Michel était parti, moi je suis demeuré dans l’auto avec la petite Chantal. Elle était assise à l’arrière. Moi j’étais à l’avant. Je n’ai absolument rien faite, je ne lui ai pas touché. Michel est revenu puis nous a fait sortir de l’auto. Je ne suis pas sûr de l’heure, il était peut-être 18h15. Michel m’a dit « va te promener avec la petite fille », que je sais que son nom est Côté. Je suis partie environ 10 minutes, moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre[1] la petite Marchand. Il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char. Moi, je me promenais sur le chemin puis environ un bon 3 minutes Michel est passé à côté de moi avec le char et la petite Marchand elle était assis[e] à côté de lui au milieu, environ 3 minutes après Michel est revenu vers moi seul avec le Buick. C’est là que j’ai remarqué que le bumper était arraché. 3 minutes avant que le Buick revienne j’ai entendu un coup de feu venant de la même direction où était allé Michel.  Moi et puis la petite Côté on était à environ 200 pieds de la clairière. Quand Michel est revenu je lui ai dit « t’as fait des folleries ». Il m’a répondu « oui ». Il m’a dit « je ne veux pas me faire condamner pour viol et je ne veux pas de témoins ». Il m’a dit « embarque ». Puis là, j’ai embarqué avec la petite Côté qui s’est assise à l’arrière, puis on s’est rendu où le char a été laissé, où vous l’avez trouvé. Chantal assise à l’arrière pleurait. J’ai dit à Michel « t’es aussi bien de la laisser aller ». Il a dit « je ne suis pas capable.  Il y en a déjà une de morte puis je veux la deuxième aussi ». Il a pris la .303, carabine l’a braquée sur la petite Chantal puis l’a poignée par un bras puis lui a dit « sors dehors ». Il s’est en allé dans le bois juste à côté, dans les broussailles à environ 50 pieds de moi. Il est revenu immédiatement après puis m’a dit qu’il avait tiré Chantal dans la tête, juste à l’arrière de la nuque.  Il est revenu au char puis on s’est rendu à environ une centaine de pieds de là, puis de cet endroit Michel a viré puis il s’est pris dans le fossé, à droite. »

Après avoir tenté en vain de dégager la Buick, Joly et Delarosbil ont simplement décidé de quitter les lieux à pieds. Durant leur trajet, Joly dissimula la carabine tronçonnée dans un sac. Après avoir traversé le cimetière de Ste-Marthe, leur marche, qui dura environ 3h00, les mena jusqu’au pont Duplessis, où ils prirent un taxi qui les laissa au terminus d’autobus du centre-ville de Trois-Rivières. Le billet d’autobus, qui leur coûta 7.10$, leur permit de regagner Montréal vers 2h10 ou 2h20.

  • Comment savez-vous reconnaître les deux jeunes filles?, lui a demandé le détective Simard.
  • C’est Michel qui leur a demandé leur nom dans l’auto. La plus petite, soit celle qui est morte la deuxième, c’est Chantal Côté. Et l’autre Carole Marchand.
  • Quelle était l’attitude des jeunes filles après qu’elles ont embarquées dans le char?
  • Elles étaient très nerveuses. Elles n’ont pas parlées.
  • Est-ce que Michel vous a raconté ce qu’il a fait avec Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il avait fourré Carole par en arrière parce que Carole lui avait demandé de le faire par en arrière parce qu’elle ne voulait pas voir ça. C’est ça que Michel a fait, qu’il m’a dit.
  • Est-ce que Michel vous a dit de quelle façon il avait tiré Carole Marchand?
  • Il m’a dit qu’il les avait tirés tous les deux pareilles, dans la tête.
  • Est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole?
  • Quand il est partie avec Carole pour prendre une marche, il ne l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine.
  • Combien s’est-il écoulé de temps entre les deux coups de feu?
  • Environ 8 à 10 minutes.
  • Qu’a fait Chantal quand elle a entendu le premier coup de feu?
  • Elle n’a rien fait. C’est seulement quand elle a vu Michel revenir seul qu’elle s’est mise à pleurer.
  • Comment étaient habillées les deux jeunes filles?
  • Elles étaient en short. Je pense que Chantal avait des shorts rouges, des bas bleus et un chandail. Je ne me rappelle pas quelle couleur. Carole avait des shorts bleus et un chandail pâle. Elle avait des bas et des souliers.
  • Qu’avez-vous fait de la carabine?
  • [Michel] l’a apporté avec lui à Montréal à l’appartement. Pour la transporter sur la voie ferrée au Cap, il l’avait dans ses mains, puis rendu au cimetière il l’a mis dans un sac à poignée qu’il avait apporté du char. Samedi, durant la journée, il l’a apporté sur la rue Wurtele à Montréal en descendant la côte.
  • Est-ce que les jeunes filles avaient quelque chose dans leurs mains lorsqu’elles revenaient à la maison?
  • Elles avaient chacun pot de bleuets. Ceux que je vois devant moi ce sont ceux-là. Chantal avait la canne de café et Carole avait l’autre.
  • Est-ce que les jeunes filles ont bu de la bière?
  • Non.
  • Comment étiez-vous habillé?
  • Moi, j’avais des pantalons gris, une chemise rose à manche longue et j’avais les souliers bruns à lacets que j’ai dans mes pieds. Michel avait des pantalons gris bleu, une chemise transparente mauve et des bottes blanches.

Ces propos, lancés sur un ton qui nous paraît aujourd’hui froid et complètement détaché, sont tout-à-fait horribles. On ose à peine imaginer le calvaire que ces deux fillettes ont vécu au cours de ces dernières minutes de vie.

Déjà, il est possible de discerner quelques détails intéressants pouvant nous exposer la dynamique qui régnait dans ce duo de meurtriers sexuels. Si on doit en croire les propos de Delarosbil, c’est Michel Joly qui dirigeait tout. C’était lui le leader et c’est donc à lui qu’il faudrait attribuer toute la responsabilité. Toutefois, Delarosbil a admis qu’au cours du crime Joly n’a pas toujours été en possession de l’arme.

Ce qui est sûr, c’est qu’il ne mentionne jamais avoir eu peur de Joly. Pourquoi donc n’aurait-il rien fait?

De plus, la situation allait bientôt l’avantager puisque le 19 août 1971, le corps de Joly fut retrouvé sous le viaduc Wurtele à Montréal. La décomposition avancée du cadavre laissa croire aux sergents-détectives Jean Harvey et Laurent Guertin, de la police municipale de Montréal, que la mort remontait à plusieurs jours, voire même quelques semaines. Delarobsil disait l’avoir vu pour la dernière fois le 20 juillet.

Au côté de Joly, on retrouva la carabine Lee Enfield de calibre .303 et portant le numéro de série M79676. L’arme contenait encore huit cartouches et une douille vide.

Une fois le corps arrivé à la morgue, on trouva dans ses poches de pantalon un porte-monnaie contenant une carte d’assurance sociale au nom de Michel Joly et dont le numéro était 216 457 887. En plus d’un permis de conduire, on retrouva cette courte note de suicide :

Moi, Michel Joly, reconnais avoir enlevé la vie à Carole et à son amie. Pour ce qui est du deuxième que vous recherchez, il n’y est pour rien, il a même essayé de m’en empêcher mais sans réussir. Si j’ai fait du mal partout où j’ai passé, croyez au moins cette dernière parole : c’est moi et moi seul qui [ai] tiré, je le jure. Je suis le seul vrai coupable et je demande pardon à Carole, car je vais aller la rejoindre, je ne ferai plus de mal à personne.

Pour un homme qui s’apprêtait à s’enlever la vie, cette note démontre à quel point il se préoccupait d’un copain qu’il ne connaissait que depuis quelques mois et qu’il avait rencontré en prison. Pour un criminel sur le point de se tirer une balle, on se serait plutôt attendu à un apitoiement, une longue complainte sur sa vie personnelle de misère, mais certainement pas à un message presque exclusivement destiné à blanchir ce complice qu’il connaissait à peine.

Au moment de se suicider, Joly avait-il appris l’arrestation de son « ami »? Il semble que non, puisqu’il parlait de celui « que vous recherchez ».

Cet aveu post mortem corrobore trop bien l’affirmation du survivant du duo meurtrier, qui a expliqué aux policiers ne pas avoir pris part à l’action. D’un autre côté, il oubliait de mentionner qu’il n’avait non plus rien fait pour l’empêcher.

Au lendemain de la découverte du corps de Michel Joly, l’arme fut confiée à l’expert en balistique Yvon Thériault. Dans un rapport daté du 31 août, celui-ci a confirmé qu’il s’agissait bien de l’arme qui avait aussi servi à commettre le double meurtre du 16 juillet.

L’enquête du coroner

L’enquête du coroner, présidée par Me Bertrand Lamothe, s’ouvrit le 31 août 1971 en présence de Me Roland Paquin, procureur de la Couronne. Après quelques témoins d’usage qui servirent à jeter les bases de l’affaire, le coroner entendit Ludger Delarosbil. Dans un cas comme celui-ci, l’enquête de coroner est une occasion unique pour le public d’entendre le témoignage d’un meurtrier, car c’est souvent dans une faible proportion que ceux-ci choisissent ensuite de témoigner lors de leur procès. Et puisque les propos tenus devant un coroner ne peuvent servir de preuve contre eux par la suite, on y récolte parfois des détails importants.

Dans un premier temps, Delarosbil expliqua que lui et Joly étaient sans emploi au moment du drame. Tous deux recevaient des prestations du Bien-être social. Il admit ensuite avoir rencontré Joly à la prison de Bordeaux quelques mois plus tôt. Il était sorti le 17 juin, alors que Joly avait retrouvé sa liberté le 28 juin.

  • C’est combien de temps après sa sortie à lui que vous l’avez rencontré?, questionna Me Paquin.
  • Ah! Disons … deux semaines, à peu près. Environ deux semaines.

Il raconta ensuite leurs retrouvailles du 15 juillet, le vol de la Buick, leur tournée dans les bars, leur tentative de hold-up ratée, etc. Nous nous attarderons donc aux circonstances du double meurtre.

Selon le seul survivant de l’affaire, Joly connaissait bien le secteur où s’est déroulé le double meurtre. Joly a voulu revoir Diane Gauthier seulement avoir du sexe. Nous savons bien que Delarosbil ne s’est probablement jamais questionné sur ce détail, mais Joly était-il idiot au point de croire que son ancienne copine accepterait d’emblée de se donner à lui rien que pour lui procureur un peu de plaisir?

Décidément, ces hommes prennent les femmes pour des objets.

  • Et puis ensuite, qu’est-ce que vous avez fait quand vous avez vu que Mlle Gauthier n’était pas là?
  • Là, on est parti.
  • Parti pour où?
  • On est parti pour aller dans le bois.
  • Encore dans le même bois que tantôt?
  • Oui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est sorti et puis on a rencontré les deux petites filles. Et puis Michel, il a retourné trois, quatre fois. On s’est promené deux, trois fois. C’est là qu’a eu lieu le kidnapping sur la rue Pierre Boucher.
  • Est-ce que, à l’endroit où vous les avez vues pour la première fois, c’était proche de la rue ou loin?
  • À peu près 25, 30 pieds de la rue.
  • Cette rue-là, savez-vous où elle débouche?
  • Non.
  • Qu’est-ce qu’elles faisaient les petites filles au moment où vous les voyez pour la première fois?
  • Elles s’en allaient à la maison, je pense bien, et puis elles avaient des bleuets.
  • Dans quoi avaient-elles ces bleuets-là?
  • Dans des canisses.
  • Des canisses de quoi? Vous rappelez-vous?
  • Il y en a une qui avait comme une chopine de crème à la glace, et puis l’autre c’était une canne de café Sanka.

À propos de l’arme du crime, il dira qu’elle appartenait à Michel. Ils s’en étaient servi à deux ou trois reprises pour commettre de petits hold-up.

  • Est-ce que vous avez eu connaissance quand elle a été coupée cette arme-là?, le questionna Me Paquin.
  • Quand j’ai arrivé à l’appartement, elle était de même.
  • Est-ce que, d’après vous, elle est coupée aux deux extrémités?
  • Oui.
  • Vous dites que c’est un calibre .303?
  • Oui.
  • Avez-vous vu des projectiles, vous, dans l’automobile, des munitions, quand vous vous êtes rendu au Cap-de-la-Madeleine?
  • Il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur.
  • Comment savez-vous ça qu’il y avait 8 ou 9 balles dans le chargeur?
  • C’est lui qui me l’a dit.
  • L’avez-vous déjà utilisée, vous, cette arme-là?
  • Non, jamais.
  • À l’appartement où vous étiez, est-ce qu’il y avait des munitions également?
  • Oui, il y avait … il y en avait trois. Il y avait trois douilles dans un sac.
  • Il y avait trois …
  • Trois balles de .303 dans un sac.
  • C’est tout ce qu’il y avait, ça?
  • Oui.
  • Comme munitions?
  • Oui, et puis le chargeur était plein.
  • Alors, voulez-vous nous dire comment ça se passe quand vous rencontrez les petites filles pour la première fois, sur la rue Pierre Boucher?
  • En partant direct sur la rue?
  • Oui, la première fois que vous voyez les petites filles, là?
  • Là, on voit les petites filles. Michel a fait le tour sur la rue Pierre Boucher. Il est revenu. Puis là, il leur a parlé.
  • Il leur a parlé?
  • Et puis il a demandé le nom de la petite fille. Là, Carole, elle dit « Carole ». Michel a répondu tout de suite « Carole Marchand ». Je pense qu’il la connaissait avant.
  • Vous dites qu’il la connaissait avant?
  • Bien … il a dit son nom.
  • Ensuite?
  • Ensuite, il a sorti avec la carabine. Il a changé de bord de rue.  Il leur a dit d’embarquer dans le char. Et puis après ça, on a monté dans le bois.
  • Est-ce qu’il leur a parlé, leur a dit d’autres choses aux petites filles?
  • Bien, quand elles ont embarqué dans le char, il leur a dit qu’il travaillait pour la police.
  • Vous, qu’est-ce que vous avez dit dans tout ça?
  • Qu’est-ce que vous voulez que je dise? Je n’ai rien dit.
  • Êtes-vous descendu, vous, de l’automobile quand les petites filles sont embarquées?
  • Non.
  • Les petites filles, est-ce qu’elles ont monté en avant de la voiture ou en arrière?
  • En arrière.
  • Les deux?
  • Oui.
  • L’autre petite fille – il a été question de Mlle Carole Marchand, mais l’autre? Est-ce qu’on a demandé son nom?
  • Non.
  • Est-ce que vous le savez aujourd’hui son nom?
  • Bien, je le sais par rapport … Bien, il a demandé son nom dans le bois. Il a demandé à Marchand. Marchand a dit que c’était une petite Côté.
  • Son petit nom, savez-vous?
  • Chantal.
  • Est-ce qu’il a été question, au moment où les petites filles sont montées dans la voiture, de l’endroit où vous alliez?
  • Non, il n’y a pas eu de question. On les a embarquées, et puis on a monté tout de suite dans le bois. Là, on s’est promené. On a monté dans le bois, là. Les petites filles ont embarqué, on a monté dans le bois, on s’est promené environ une demi-heure dans les trails qu’il y avait là.
  • Vous vous êtes promenés environ une demi-heure?
  • Oui.
  • Avec les petites filles assises en arrière?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’elles disaient à ce moment-là les petites filles?
  • Bien, elles disaient qu’elles étaient nerveuses.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont demandé, il y en a une des deux qui a demandé pour descendre, s’en aller ou …?
  • Non.
  • De toute façon, elles pensaient que c’était la police, eux autres?
  • Bien, il a dit qu’on travaillait pour la police.
  • C’est ça que vous avez dit?
  • Ce n’est pas moi, c’est lui.
  • Et ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, on est monté dans le bois. On s’est promené. Michel a débarqué avec Marchand. Là, il a fait environ à peu près 100 pieds et puis il est revenu. Moi, j’ai resté dans le char avec la petite Chantal. Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a dit d’aller me promener avec, qu’il avait quelque chose à faire avec la petite Marchand. Après ça, quand moi j’ai revenu, lui, il a embarqué avec Carole dans le char. Et puis là, il est parti avec. Après ça, là, il est revenu tout seul.
  • La première fois qu’il s’en va avec Carole Marchand, il a emporté son arme?
  • Oui.
  • Est-ce que vous pouviez le voir, lui, à l’endroit où il était?
  • Non.
  • Quand il est revenu, qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Là, il m’a fait débarquer du char et puis il m’a envoyé … il dit : « va te promener avec Carole … avec Chantal », je veux dire. Après ça, bien, il a arrivé. J’ai parti, moi, là. J’ai été me promener et puis il a rentré dans le char avec Carole. Là, … bien, il a parti au côté du char avec. Après ça, il m’a fait rechanger et puis il a parti avec. Quand il est revenu, quand il a été revenu, il est revenu tout seul.
  • Quand il est revenu la première fois avec Carole Marchand, qu’est-ce qu’elle faisait?
  • Elle faisait rien. Elle était nerveuse. Elle ne parlait pas.
  • Elle ne parlait pas?
  • Michel lui parlait et puis elle ne répondait pas.
  • Est-ce qu’elle pleurait?
  • Non.
  • Elle ne pleurait pas?
  • Non.
  • Là, il vous fait descendre de l’automobile, vous et Mlle Côté, et puis il vous dit de vous promener dans le chemin?
  • Oui.
  • Où ça, vous promener?
  • Dans le chemin où est-ce que le char était.
  • Est-ce qu’il passait des automobiles dans ce chemin-là?
  • Bien, le char n’était pas là, mais où est-ce que les chars passent, c’est là qu’on s’est promené.
  • Est-ce qu’il est passé des automobiles pendant que vous vous promeniez?
  • Non, aucune.
  • Et puis vous, vous vous êtes promené dans le chemin pendant que Michel Joly était parti avec Carole Marchand en automobile?
  • Non, non. Quand je me suis promené, moi, il a été au côté de l’automobile avec.
  • Il n’a pas déplacé le char?
  • Le char est resté à la même place.
  • Et puis vous, vous vous promeniez?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passe pendant ce temps-là?
  • Il ne se passait rien. On se promenait.
  • Non, mais avec Carole Marchand et Michel Joly?
  • Je ne sais pas, moi. J’ai rien vu.
  • Où étiez-vous à ce moment-là?
  • J’étais en haut.
  • En haut?
  • J’étais à peu près 125 pieds du char.
  • Comment savez qu’il est resté à côté de l’automobile?
  • Bien, je l’ai vu y aller. Je l’ai vu aller à côté de l’automobile. C’est là que j’ai parti avec la petite Côté.
  • Quand ils sont arrivés tous les deux à côté de l’automobile, qu’est-ce qu’ils ont fait?
  • La petite Marchand a embarqué en avant. Michel a embarqué à côté du conducteur. Là, il a parti. Deux, trois minutes après, Michel est arrivé tout seul.
  • Vous n’êtes pas capable de nous dire qu’est-ce qu’il a fait à côté de l’automobile?
  • Bien, qu’est-ce qu’il a fait! Il m’a dit qu’il avait fait du mal avec, un viol.
  • Il vous a dit qu’il avait fait du mal avec?
  • Oui.
  • Mais vous, vous ne l’avez pas vu?
  • Non, j’ai rien vu de ça.
  • À quel moment qu’il vous dit ça?
  • Il m’a dit ça quand il est parti avec, là. Quand il est revenu tout seul. C’est là qu’il m’a dit qu’il avait violé la petite fille et puis qu’il ne voulait pas … qu’il l’avait tuée, tout ça. Qu’il ne voulait pas avoir de témoin. Et puis là, il a poigné la petite Chantal et puis il l’a tirée.
  • Mais il vous a dit que le viol, ça s’était passé à côté de l’automobile?
  • Oui.
  • Est-ce que vous étiez là quand il est parti avec pour s’en aller en automobile?
  • Oui.
  • Vous étiez là, avec mademoiselle Côté?
  • Oui.
  • Vous étiez tous ensemble?
  • Oui.
  • Et puis là, vous prétendez que, à ce moment-là, il avait violé mademoiselle Marchand?
  • Oui.
  • Et puis là, il partait en automobile avec?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il vous a dit qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Bien, il ne m’a pas dit … il est parti avec. Et puis moi, j’ai entendu un coup de carabine. Quand j’ai arrivé, j’ai dit de même, j’ai dit « tu as fait une folie là, toi ». Il dit : « je ne veux pas avoir de témoin pour une charge de viol ».
  • Ça, il vous a dit ça quand il est revenu?
  • Oui, il est revenu tout seul.
  • Quand il est parti en automobile avec mademoiselle Marchand, est-ce qu’il a apporté l’arme qui est là?
  • Oui.
  • Dites-nous donc, monsieur Delarosbil, est-ce que vous saviez qu’est-ce qu’il allait faire?
  • Non, il ne me l’avait pas dit.
  • Il ne vous l’a pas dit?
  • Non.
  • N’est-il pas vrai qu’il vous avait dit à ce moment-là qu’il ne voulait pas avoir de témoin et puis qu’il s’en allait la tuer?
  • Non, il ne m’a pas dit ça.
  • Au moment de partir avec elle?
  • Après.
  • Après?
  • Il m’a dit ça après qu’il avait … Il m’a dit ça pendant qu’il prenait la petite Côté, là, qu’il s’en allait la tuer. C’est là qu’il m’a dit ça.

Me Paquin semblait avoir perçu quelques contradictions entre la déclaration de Delarosbil et le témoignage qu’il était en train de livrer devant le coroner. Nous y reviendrons.

  • Et ensuite, quand il est revenu, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, il m’a dit, de même, que … Là, il m’a dit de même qu’il ne voulait pas avoir de témoin pour ça, une charge de viol de même, là. Il venait de faire une folie, qu’il l’avait tuée. Il ne voulait pas avoir de trouble avec ça. Il a poigné la petite Côté et puis il a été la tirer.
  • Vous dites qu’il a poigné la petite Côté et puis …
  • Il est allé la tirer.
  • Pendant ce temps-là, vous, pendant qu’il était parti avec mademoiselle Marchand, en automobile, vous vous promeniez dans le chemin avec la petite Côté?
  • Oui.
  • Qu’est-ce qui se passait avec elle pendant ce temps-là?
  • Rien.
  • Il ne s’est rien passé?
  • Rien du tout.
  • Avez-vous parlé de quelque chose?
  • Bien, j’y parlais. J’y ai demandé si elle était nerveuse. Elle me disait « oui ». J’y disais qu’il n’avait pas d’affaires à y avoir du trouble, pas être sur les nerfs, qu’il aurait rien arrivé.
  • Est-ce qu’elle a manifesté le désir de s’en aller à un moment donné pendant que vous étiez seul avec?
  • Non.
  • Lui avez-vous offert de s’en aller?
  • Non, bien non.
  • Vous ne lui avez pas offert?
  • Je n’ai pas eu l’idée.
  • Vous n’avez pas eu l’idée?
  • J’étais trop nerveux.
  • Vous étiez trop nerveux. Vous n’avez pas eu l’idée de la cacher?
  • Non.
  • Ou de la faire disparaître?
  • … Bien, oui.  Il y a une fois, je lui demande, j’ai dit : « Si tu veux t’en aller, si tu veux déserter », quelque chose de même, en tout cas.  Elle dit : « non, je préfère attendre mon amie ».
  • Quand Michel Joly est revenu tout seul, est-ce que vous avez vu son arme?
  • Oui, il l’avait dans les mains.
  • Est-ce qu’il est descendu de l’automobile quand il est revenu?
  • Oui.
  • Est-ce qu’il a parlé à mademoiselle Côté?
  • Il l’a fait embarquer et puis là, il était monté à peu près une cinquantaine de pieds.
  • Est-ce que vous êtes embarqué vous-même?
  • Oui.
  • Et puis vous dites qu’il a fait une cinquantaine de pieds?
  • Oui.
  • Pas plus que ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite?
  • Et puis ensuite, c’est là qu’il a parlé de ça « je ne veux pas avoir de témoin ». Moi, j’y ai dit de pas faire ça, et puis il a commencé à crier après moi.
  • Mademoiselle Côté, où était-elle dans la voiture?
  • En arrière.
  • Vous, vous étiez en avant?
  • Oui.
  • Avec monsieur Joly?
  • Oui.
  • Et l’arme?
  • L’arme était en avant. Sur les genoux de Michel.
  • Et puis là, pendant le trajet, le cinquante pieds en question, il dit qu’il ne veut pas avoir de témoin puis qu’il veut faire disparaître aussi la petit Côté?
  • Oui.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui arrive?
  • Ensuite, c’est là qu’il l’a poignée par le bras. Il l’a sortie de la voiture et puis il est allé la tirer.
  • Êtes-vous sorti de la voiture vous-même?
  • J’ai resté dans la voiture.
  • Et puis vous, vous attendiez que ça finisse dans l’automobile?
  • Oui.
  • De l’automobile, est-ce que vous pouviez voir Michel Joly qui tuait …
  • Non.
  • … Mademoiselle Côté?
  • Non.
  • Vous ne pouviez pas voir ça?
  • Non.
  • Et puis ensuite, qu’est-ce qui est arrivé?
  • Là, on est allé pour sortir du bois.
  • Après coup, quand vous avez constaté que mademoiselle Côté avait été tuée également, vous n’êtes pas allé voir son corps dans le bois?
  • Non.
  • Constaté quelque chose, lui porter secours?
  • Non.
  • Vous n’êtes pas allé?
  • Si j’aurais été, c’est moi qui l’aurais eu.
  • C’est vous qui auriez eu quoi?
  • J’aurais eu une balle.
  • Ensuite, qu’est-ce qui s’est passé?
  • Là, Michel est rentré dans le char, a été pour partir du bois. Là, il a été pour tourner et puis il s’est trouvé pris.  Il a essayé de sortir le char de reculons ou d’avant, et puis ça n’a pas marché.  La transmission a manqué.  C’est là qu’il l’a envoyé dans le bois.
  • Est-ce que Michel Joly vous a raconté comment il s’était pris pour tuer les deux petites filles?
  • Bien, il m’a dit qu’il les avait tirées dans la nuque.
  • Dans la nuque?
  • C’est la seule chose qu’il m’a dit.
  • Les deux de la même façon?
  • Oui.

Delarosbil raconta ensuite leur marche jusqu’au cimetière, puis leur balade en taxi jusqu’au terminus d’autobus de Trois-Rivières. On connaît la suite.

Le procès

Le procès de Ludger Delarosbil s’ouvrit le 15 novembre 1971 devant le juge Roger Laroche. L’accusé était représenté par Me Gilles Lacoursière. Il est à noter que l’acte d’accusation concernait uniquement le meurtre de Chantal Côté. Normalement, il ne devait pas être question de Carole étant donné que Delarosbil n’était pas accusé du meurtre de celle-ci. Toutefois, les deux victimes étaient tellement liées par leur triste destin qu’on ne put faire autrement que d’aborder aussi les détails concernant les deux victimes.

Sans doute aussi que la Couronne jugeait plus aisée et plus habile de le juger sur le meurtre de Chantal puisque Delarosbil avait passé quelques minutes en sa compagnie pendant que Joly violait Carole. Au cours de ces quelques minutes, il aurait pu laisser la fillette s’enfuir ou alors s’enfuir avec elle. Sa passivité faisait donc de lui le complice du tireur, au même titre que s’il avait lui-même appuyé sur la détente.

Au matin du 17 novembre 1971, le juge Laroche annonça que les aveux de l’accusé étaient admissibles en preuve. Ainsi, le jury prit connaissance de l’histoire qu’il avait racontée aux enquêteurs dans les heures qui avaient suivies son arrestation.

Dans sa plaidoirie, Me Pierre Houde, le procureur de la Couronne, expliqua d’abord que Delarosbil était accusé de meurtre non qualifié et qu’il faisait face à un emprisonnement à perpétuité. Il expliqua ensuite aux douze jurés :

  • Je vous dis, nous n’avons pas fait la preuve que Ludger Delarosbil est celui qui a tiré sur la gâchette qui a eu comme conséquence la mort de Chantal Côté. Non, nous n’avons pas fait cette preuve-là.  C’est clair.  Et je n’en parle pas.  C’est pour ça que je vous dis la question que vous avez à décider : est-ce que Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider celui qui a tiré la balle dans la tête de Chantal Côté?  A-t-il fait quelque chose pour l’aider?  Ou est-ce qu’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly d’assassiner Chantal Côté?  C’est là, la question.

Il remit ensuite en question la parole de l’accusé, en particulier lorsqu’il affirmait « très bien » connaître Joly, alors que les deux voyous s’étaient côtoyés, au mieux, durant quelques semaines en prison.

  • D’abord, la première chose, Ludger Delarosbil, le 16 au matin, quand les deux se réveillent dans le bois, Ludger Delarosbil sait que Michel Joly voulait avoir une femme. Ce n’est pas moi qui dit ça et puis ce n’est pas moi qui le suppose non plus. La déclaration de Ludger Delarosbil, je l’ai à la page 2 et je lis textuellement : « Michel s’est levé le matin », toujours le 16 juillet, « avec l’idée d’avoir une femme ».

Me Houde rappella que les deux tueurs s’étaient rendu chez Diane Gauthier, après quoi ils s’étaient promenés dans les rues de Trois-Rivières, laissant entendre par-là qu’ils cherchaient encore une femme. Une prostituée?

Était-ce pour assouvir seulement les bas instincts de Joly ou alors des deux complices? Pendant leurs déplacements en voiture, avaient-ils fantasmés sur leur « projet »?

Finalement, ils étaient revenus vers le Cap pour enlever deux fillettes. « C’est là que ça commence », dira le procureur. « Et ce que je veux toujours vous faire remarquer c’est que Ludger Delarosbil participe en sachant très bien qu’est-ce que Michel Joly veut.  Ça, il ne peut pas y avoir de toute à ça.  Il sait.  Il participe à la recherche qu’ils font. Et puis là, se pose la question : quel est le rôle de Ludger Delarosbil dans l’enlèvement? »

Afin de prouver l’incohérence de l’accusé, il fit la démonstration suivante : dans ses aveux, Delarosbil avait dit que c’était Joly qui était descendu de la Buick pour forcer les deux filles à monter avec eux alors que le jeune témoin, Alain Daigle, les avait vus sortir tous les deux.

  • À partir de ce moment-là, messieurs les jurés, Ludger Delarosbil, à partir de ce moment-là, il a jamais eu, il veut venir prétendre qu’il ne savait pas où il allait. Il ne peut plus prétendre qu’il ne savait pas où ça allait le mener. Ça, ça n’est plus vrai, ça.

Ensuite, il ajouta à propos du crime : « Quand on va commettre un viol et qu’on a en notre possession une arme à feu, même si c’est pas notre intention de tuer, s’il y a quelqu’un qui se fait tuer pendant le viol ou pendant la fuite, c’est un meurtre. Il n’y a pas rien que le viol, il y a aussi l’attentat à la pudeur et puis l’enlèvement. »

  • Là, si vous voulez on va analyser la preuve. Et puis on va se demander si Ludger Delarosbil a fait quelque chose pour aider Michel Joly à commettre le meurtre de Chantal Côté ou s’il a omis de faire quelque chose qui aurait pu empêcher Michel Joly de faire le meurtre. Là, l’enlèvement est fait. On s’en va en automobile. On part. Et puis c’est Michel Joly qui conduit. La preuve révèle que les deux petites fillettes sont en arrière. La preuve révèle que Ludger Delarosbil est assis en avant. Qu’est-ce qu’il fait? Qu’est-ce qu’il fait? Michel Joly, qui vient d’enlever les deux petites filles, il peut pas tout faire. Il peut pas conduire, surveiller les petites filles, ouvrir l’œil, les tenir en joue avec l’arme.  Il faut que quelqu’un surveille ces deux petites filles. Pensez-vous qu’elles s’en vont de plein gré les deux petites filles qui viennent de se faire enlever? Il faut que quelqu’un les surveille.  Bien ça, c’est la tâche, c’est la job qu’a faite Ludger Delarosbil pendant le trajet. »

Afin de poursuivre son analyse de la déclaration de l’accusé, le procureur en lut un autre extrait : « Ah mon Dieu!  « J’ai rien fait. Je ne lui ai pas touché ». On l’accuse pas de ça.  On l’accuse pas de ça.  Non.  Mais on prétend, par exemple, que pendant que Michel Joly s’en va se promener dans le bois avec Carole Marchand il faut que quelqu’un reste pour surveiller l’autre. C’est là le rôle de Ludger Delarosbil. Il reste dans l’automobile avec Chantal Côté pour la surveiller, pour pas qu’elle se sauve, pour pas qu’elle crie si jamais il y avait des automobiles qui approchent. Il surveille, lui, pendant que l’autre s’en va dans le bois. Je ne sais pas si vous appelez ça « aider » … pour commettre un crime. Si deux individus qui commettent un vol de banque, il y en a un qui reste dehors et il fait le guet.  Il attend et quelqu’un se fait tuer à l’extérieur par une arme à feu, l’individu qui va à l’intérieur et qui va commettre le meurtre et l’individu qui attend à la porte qui fait le guet est aussi coupable de meurtre. »

Me Houde souligna un autre fait important : « Tantôt je vous ai dit que pendant qu’il surveillait Chantal Côté dans l’automobile alors que Joly était parti avec la petite Marchand, il avait la carabine. Ça, il l’a dit à la fin, en réponse à une question. Regardez à la page 3. Question : est-ce que Michel Joly avait toujours la carabine avec lui lorsqu’il est débarqué avec Carole? Réponse : quand il est parti avec Carole pour prendre une marche, il l’avait pas. C’est quand il s’est rendu à côté du char pour aller la fourrer qu’il a apporté la carabine ». »

Delarosbil avait aussi dit dans cette déclaration « […] moi avant de partir j’ai pensé que Michel voulait aller mettre la petite Marchand, il s’est dirigé dans un petit bois juste à côté du char ». Il savait à l’avance que Joly s’en allait violer l’aînée des deux victimes. En fait, quand on relit attentivement sa déclaration, on constate qu’il le savait depuis la nuit précédente, au moment où ils s’étaient rivés le nez sur le chalet de Lavaltrie et pris la décision de venir voir l’ancienne copine de Joly au Cap-de-la-Madeleine.

Évidemment, Me Houde continua de frapper sur le même clou, à savoir que Delarosbil n’avait rien fait pour sauver la vie des jeunes filles. Sa plaidoirie a suffi à démontrer que la parole de l’accusé ne valait pas grand-chose.

Pour sa part, Me Gilles Lacoursière tenta d’attirer la sympathie des jurés en soulignant que son client était un homme seul et sans moyen financier. Il utilisera des phrases comme « Ludger Delarosbil a été entraîné dans une malheureuse aventure », tout en prétendait qu’il ne savait rien à l’avance de ce qui allait se produire. Bref!

Dans ses directives aux jurés, le juge Roger Laroche expliqua surtout des points de droit avant de souligner que « l’intention commune est rarement exprimée par écrit. On ne prend pas la précaution d’aller chez un notaire pour coucher par écrit le projet ou l’entente de poursuivre une fin illégale et de s’y entraider. »

Ainsi voulait-il faire prendre conscience aux jurés qu’il fallait déduire ces choses-là en écoutant la preuve présentée devant eux et non se fier à la parole d’un individu, qui de surcroît était l’accusé.

Plein de logique et habile dans l’art de résumer les faits, il expliqua ceci : « Vous vous poserez la question. Et vous n’êtes pas obligé de tenir compte de mon opinion, mais seulement il y a des choses que je peux vous dire, c’est que nous ne sommes pas en présence du cas classique des jeunes filles qui font du pouce et qui sollicitent, pour employer l’expression populaire, un lift. Si, vous vous poserez la question, si vous croyez le jeune Alain Daigle qui par hasard se trouvait là en bicyclette, vous vous demanderez si ce n’est pas la même chose qui se passe – il y a déjà eu des enlèvements d’hommes politiques – vous vous demanderez à ce moment-là qu’est-ce que c’est qui s’est passé, pour apprécier et évaluer la conduite de Joly et de Ludger Delarosbil. »

Conclusion

Ludger Delarobil a été reconnu coupable du meurtre de Chantal Côté. Le deuxième procès que l’on prévoyait pour avril 1972, cette fois pour le meurtre de Carole Marchand, n’aura jamais lieu. Selon nos informations, il aurait été libéré en 2003.

Malheureusement, on sait trop peu de choses sur la jeunesse et la vie de Michel Joly pour tenter d’analyser sa personnalité. Son père, Régis Joly, s’est éteint en 1996.

En se rappelant que Joly et Delarosbil se sont rencontrés lorsqu’ils étaient en prison à Bordeaux en février 1971 et qu’ils ont retrouvé leur liberté en juin 1971, ils ne peuvent être impliqués dans le meurtre non résolu d’Alice Paré. La jeune fille de 14 ans a été enlevée à Drummondville le 17 février 1971 alors qu’elle retournait chez elle à pied. Son corps a été retrouvé en avril de la même année dans un rang de Ste-Clothilde.

Comme nous l’avons mentionné, les duos de meurtriers à caractère sexuels sont rares, et encore plus au Québec. Certes, Joly et Delarosbil n’ont pas commis de meurtres sexuels en série. Ils sont à l’origine d’un seul incident qui a toutefois eu un impact majeur. Même si le double meurtre de Carole Marchand et Chantal Côté est aujourd’hui passablement oublié, sans compter les nombreuses personnes qui souhaitent justement l’effacer de leur mémoire, il demeure important pour la compréhension de ces tueurs qui s’en prennent violemment et gratuitement aux femmes et aux enfants.

À en croire la preuve présentée lors du procès de 1971, Ludger Delarosbil n’a ni violé ni tuer directement ces deux fillettes. Toutefois, il a eu quelques minutes pour renverser la vapeur et tenter une manœuvre. Quelques minutes! S’il n’était pas d’accord avec les agissements de son complice, c’était le moment où jamais. Or, il n’a rien fait. Exactement comme quelqu’un qui approuve. Qui ne dit mot consent, dit le vieux proverbe.  …Quelques minutes!

Par son inaction et son silence, Delarosbil s’est fait aussi complice que Joly. Ainsi, dans sa tête, il a accepté que ces deux fillettes sans défense meurent brutalement, sans jamais pouvoir profiter de la vie.

Certes, son intention criminelle était sans doute moins intense que celle de Joly, mais elle était tout de même bien présente. Comme on le reconnaît généralement, il y a toujours un leader dans un duo meurtrier et une autre personne qui fait office de chien de poche, de « suiveux », si on peut me permettre l’expression.

Il a été mis en preuve lors du procès que Delarosbil avait menti à propos de certains détails. Puisqu’il était le seul survivant de cet incident – et qu’il l’est toujours – la question est de savoir s’il a également menti sur d’autres détails.

Le fait que Michel Joly ait aussi voulu éliminer Chantal Côté, apparemment pour éviter d’avoir un témoin sur les bras, démontre sa personnalité désorganisé. Même en tuant les deux fillettes, il devait savoir, du moins inconsciemment, que cela n’éliminait pas toutes les chances de se faire prendre. D’ailleurs, s’il souhaitait éviter une lourde peine, il lui aurait suffi de les laisser en vie. Au pire, il aurait été condamné pour viol. En prenant la décision d’abattre Carole après l’avoir abusé, puis Chantal pour éviter qu’elle ne témoigne contre lui, cela prouve non seulement son côté désorganisé mais son instinct de tueur.

Puis d’autres questions s’enchaînent : S’il ne s’était pas suicidé par la suite, Michel Joly aurait-il pu récidiver?

Selon le spécialiste Stéphane Bourgoin, les tueurs en série – ou ces hommes qui tuent pour des motifs sexuels – se suicident rarement. Et pourtant, certains le font. Bourgoin en dresse d’ailleurs une liste dans son livre de 2014. Joly a-t-il eu véritablement des remords aussi puissants au point de vouloir en finir? S’est-il enlevé la vie uniquement pour son implication dans le double meurtre ou alors traînait-il derrière lui une longue vie de violence et de souffrance?

Plusieurs questions demeurent. Toutefois, on constate dans ce duo que Delarosbil a accepté de parler uniquement lorsqu’il s’est défait de l’emprise de Joly. Tout au long des journées du 16 et 17 juillet 1971, il se laissait mener par Joly. Ceux qui jouent aussi le rôle de second au sein d’un tel duo sont plus facilement réhabilitables. Et c’est ce qui semble s’être produit.


[1] Ici, dans le sens de l’agresser sexuellement.

Diane Déry et Mario Corbeil, 1975

(Avis aux lecteurs: À l’origine, le présent article a été publié une première fois le 7 janvier 2019. Quelques semaines plus tard, soit le 28 janvier 2019, Historiquement Logique prenait la décision de le retirer temporairement après avoir discuté avec Guillaume Lespérance, producteur du documentaire télévisé « Le Dernier soir », consacré à l’affaire du double meurtre non résolu de Diane Déry et de Mario Corbeil. Celui-ci m’a d’ailleurs mentionné que nos enquêtes respectives pointaient dans la même direction. Afin de ne pas nuire à cette enquête, dont le réalisateur est Frédéric Nassif, d’autant plus que notre mission n’est pas orientée vers les statistiques de fréquentation mais plutôt à redonner la parole aux archives, nous avions pris la décision de le retirer. Encore une fois, cette intervention nous prouve la valeur que représentent les archives judiciaires. Aujourd’hui, nous republions l’article en y apportant quelques modifications, entre autres en ne révélant pas le nom du suspect principal puisqu’aucune accusation officielle n’a jamais été déposée contre lui en lien avec ce double meurtre.)

Documentation

Diane Déry

Le 18 juillet 2018, nous avons demandé copie de l’enquête du coroner. Nous avons reçu les documents le 25 juillet. Pour compléter le tout, nous avons bénéficié de quelques articles de journaux. Pour reconstituer les faits, nous avons toutefois préconisé les documents du coroner puisque nous ne considérons pas les archives médiatiques comme une source primaire. Parmi les documents relatifs à l’enquête du coroner se trouvent également les deux rapports d’autopsie, des déclarations de témoins et des rapports d’enquête.

En fait, cette enquête contient tellement d’informations sensibles que nous avons pris la décision d’écourter les noms de certains individus. C’est aussi l’occasion de rappeler que nous n’accusons personne dans cette affaire. Nous partageons seulement les faits que ces documents nous permettent de reconstituer.

Nous tenons à vous avertir que le présent article pourrait heurter la sensibilité de certaines personnes. La complexité des faits pourrait également vous dérouter quelque peu, mais nous vous assurons que d’ici la fin du dernier paragraphe les choses se mettront en place.

En nous attaquant à cette affaire, nous étions loin de nous douter de tous les détails et hypothèses qui allaient s’imposer tout naturellement au fil de la collection des faits.

Circonstances des décès

Selon l’enquête du coroner, Diane Déry habitait au 1145 rue Bizard à Longueuil, et Mario Corbeil au 1139 rue Boucher, également à Longueuil. Le 20 mai 1975, sur l’heure du souper, les parents de Mario, 15 ans, lui achetèrent une motocyclette. Selon le rapport d’enquête du sergent-détective Renaud Lacombe, il s’agissait d’une Kawasaki de couleur rouge dont le numéro de série était MC104883.

Mario Corbeil

Le même jour, entre 18h00 et 20h00, Mario, tout fier de son cadeau, fit plusieurs balades à ses amis dans les rues du quartier. Vers 20h00 ou 20h15, il a fait monter avec lui son amie et voisine Diane Déry, 13 ans. Tous deux assis sur la Kawasaki, ils s’éloignèrent dans la rue. Ce soir-là, Diane serait la dernière à faire une balade. En fait, au moment où ils s’engagèrent dans un sentier du boulevard Rolland-Therrien pour ensuite disparaître dans un boisé, c’est la dernière fois qu’on les voyait en vie.

Vers 22h00, des recherches s’entamèrent suite au signalement de la double disparition. Il y avait deux heures que Diane et Mario n’étaient pas réapparus. Les parents participèrent aux recherches, qui durèrent toute la nuit.

Au matin du 21 mai, vers 7h20, les recherches se terminèrent brusquement lorsque Romain Dubé, un homme de Ville-de-la-Plaine âgé de 42 ans qui participait aux recherches, fut le premier à trouver les deux corps. Ceux-ci avaient été criblés de balles. « Le corps de la jeune fille fut trouvé sous celui du jeune Mario Corbeil et ce, le mercredi, 21 mai 1975, vers 7h20 a.m. », écrira le sergent-détective Renaud Lacombe dans son rapport d’enquête. « Les corps étaient sur un terrain vacant situé sur le côté est de l’extension du boul. Rolland-Therrien à l’extrémité sud ». Le Soleil écrira que « d’après l’état des vêtements, la jeune fille a été violentée et sexuellement assaillie ». Nous verrons cependant que le rapport d’autopsie ne permet pas de confirmer ce détail.

Les décès ont été constatés vers 10h00 par le Dr Guy De Serres. La scène de crime a été expertisée, tandis que la partie balistique fut confiée à Yvon Thériault et Robert Gaulin du Laboratoire de balistique de l’Institut de Police scientifique de Montréal.

Évidemment, comme il est stipulé dans le rapport que le sergent-détective Lacombe a signé en 1975, plusieurs personnes ont été interrogées, incluant les parents de Diane, Jacques et Nicole Déry, ainsi que ceux de Mario, Maurice et Francine Corbeil. Parmi les témoins rencontrés, deux frères avaient fait partie de ceux et celles qui avaient essayé la moto de Mario le soir de la disparition.

Toujours selon le détective Lacombe, la mort de Diane était attribuable « à la perforation du crâne et du cerveau, perforation de l’artère pulmonaire des poumons, par le passage de projectiles d’arme à feu. Le tir effectué à proximité de l’aisselle gauche s’est fait de près ».

Les détails concernant des autopsies sont rarement fascinants mais dans ce cas-ci ils ont une grande importance dans la compréhension des faits. C’est pourquoi nous prenons le temps de les regarder de plus près avant d’aborder les autres documents ainsi que nos hypothèses.

Les autopsies

Commençons par les détails entourant le décès de Diane. D’abord, la jeune victime de 13 ans est décrite comme mesurant 5 pieds et 1 pouce. Son cadavre présentait des rigidités aux membres et « on note des lividités dorsales et latérales gauches ». À 10h00, la température du corps sous-hépatique a été enregistrée à 27°C et à 15h00 à 18°C.

Arrêtons-nous un instant pour mieux comprendre ce que sont les lividités cadavériques. Selon le Traité de médecine légale du Dr Jean-Pol Beauthier, la lividité cadavérique, aussi appelée l’hypostase, « s’installe par un processus purement passif, soit la stase sanguine progressive dans les réseaux capillaro-veineux périphériques, par phénomène hydrostatique. Elle correspond ainsi à des zones colorées (rosées voire bleutées) apparaissant par le fait que le sang dilate ces vaisseaux dans les parties déclives »[1].

En d’autres mots, l’hypostase est l’accumulation de sang par gravité après le décès et devient visible à l’œil nu par différentes colorations. Toujours selon le Dr Beauthier, l’apparition de l’hypostase se fait dans les trois premières heures suivant le décès. Après douze heures, il parle d’une « installation et modification nette au fil des heures ». Bref, puisque les lividités ont été observées dans le dos de Diane, on en déduit qu’elle a été trouvée alors qu’elle était allongée sur le dos depuis plusieurs heures, et non sur le ventre comme l’ont mentionnés certaines sources. Ce fait est donc compatible avec le rapport du détective Lacombe.

Le Dr André Brosseau, qui a réalisé cette autopsie, parle ensuite d’une « entrée d’arme à feu située à la région cervico-occipitale droite. Cette entrée a un diamètre de 0,5 cm et s’entoure d’une aréole érosive ». Cette aréole, également appelée collerette érosive, dessine une sorte d’anneau foncé autour d’un orifice d’entrée de balle. Sa présence indique généralement une plaie d’entrée[2].

Une radiographie a permis de constater que ce projectile était demeuré dans la boîte crânienne, près de l’os ethmoïde (situé derrière le nez, entre les yeux). Et aussi un éclat métallique « à la région occipitale droite ». Un projectile déformé sera retrouvé dans l’os ethmoïde partie inférieure. Donc, le projectile à la tête n’était pas ressorti. L’hémisphère droit du cerveau et le cervelet étaient perforés.

Voici maintenant comment le Dr Brosseau décrivait la trajectoire de ce premier tir : « le projectile tiré à la tête à la région de la nuque de droite, il prend une direction de l’arrière vers l’avant, de droite à gauche et va se loger dans l’os ethmoïde à la fosse antérieure; sur son trajet il y a hémorragie et lacérations cérébro-méningées ».

Diane avait également été atteinte d’un deuxième projectile qui avait fait son entrée à « l’aisselle gauche. Cette entrée a un diamètre de 0,7 cm et s’entoure d’une aréole érosive. Elle se situe exactement à 7 cms [sic] en-dessous de la ligne des épaules et à 6 cms en haut de la ligne mamelonnaire côté gauche ».

Cette deuxième balle avait fracturé la 5e côte droite et la 2e côte à gauche. « Les deux poumons sont troués, affaissés et infiltrés de sang aux pourtours des lacérations ». La trajectoire de cette deuxième balle est décrite ainsi : « le second projectile pénètre à l’aisselle gauche, il fracture la 2ème côte gauche, lacère le poumon gauche, prend une direction vers la droite et du haut vers le bas, lacère l’artère pulmonaire, lacère le poumon droit et va s’immobiliser à droite en latéro-dorsal vis-à-vis la 5ième côte droite qui est fracturée. Sur le T-Shirt bleu, à l’endroit de l’entrée, l’on note la présence d’un tatouage de poudre noire signifiant que le tir s’est fait de près ».

Une fois récupérés, les deux projectiles ont été remis aux experts en balistique.

Outre les deux blessures par balle, il nota « quelques érosions probablement secondaires à des branchailles. L’une est située au dos droit près de la ligne des épaules et est oblique, mesure 3 cms. Au quadrant des deux fesses, nombreuses marques rougeâtres. Au dos droit, en latéral, présence d’une érosion croûtée surmontant une tuméfaction sous-cutanée; cette érosion mesure 1 cm. À cet endroit, on extrait un projectile qui a été remis au département de balistique ».

Apparemment, il s’agissait du projectile qui avait fait son entrée depuis l’aisselle.

Le Dr Brosseau a aussi noté de « nombreuses petites érosions mesurant moins de 0,5 cm. À l’arrière du creux poplité [face arrière du genou] côté gauche, une égratignure oblique de 8 cms ».

Comme il se devait d’examiner la région des organes génitaux, le pathologiste nota que « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ».

L’estomac contenait encore « un gros repas où l’on reconnaît des légumes et des morceaux de viande. La muqueuse gastrique est sans particularité ».

Diane n’avait aucune goutte d’alcool dans le sang. Quant aux organes génitaux, il nota aussi la « présence d’un peu de sang dans la cavité utérine (menstruation) »[3]. Il mentionne ensuite avoir fait un prélèvement pour vérifier s’il y avait présence de spermatozoïdes, mais rien ne nous dit quels ont été les résultats de ces tests.

Dans son rapport, qu’il signera le 8 août 1975, Le Dr André Brosseau attribuait le décès de Diane aux deux points suivants :

  • perforations du crâne et du cerveau, perforations de l’artère pulmonaire et des poumons par le passage de projectiles d’arme à feu.
  • le tir effectué près de l’aisselle gauche s’est fait de près.

Passons maintenant à l’autopsie de Mario Corbeil. Tout comme dans le cas de Diane, une radiographie a démontré « la présence d’un projectile d’arme à feu dans la tête de la victime au sein du rocher temporal droit, d’un second projectile derrière l’oreille droite dans les tissus sous-cutanés, d’un troisième projectile dans les tissus mous de la fesse supérieure gauche ».

L’examen extérieur du corps a permis d’établir que Mario mesurait un peu plus de 5 pieds et 7 pouces et pesait 113 livres. Le Dr André Lauzon notera que « les lividités sont en antérieur avec site de pression sur le côté droit du thorax. Les rigidités sont marquées aux quatre membres et au cou ».

À la tête, il mentionnera aussi la présence de sang qui s’écoulait du nez et de la bouche. « Hématome récent de la paupière supérieure droite, sans évidence de lésion cutanée à ce niveau, et possiblement secondaire à une fracture du crâne sous-jacente ».

Quant aux blessures par balle, il y avait deux plaies d’entrée au niveau de la tête. La première « plaie d’entrée de projectile d’arme à feu (projectiel [sic] « A ») mesurant 0,25 cm de diamètre, située à la région supérieure du crâne, à environ 8,5 cms [sic] en ligne droite et au-dessus du pavillon de l’oreille droite; plaie de sortie de ce même projectile, mesurant 0,8 X 0,5 cms, située à environ 1,5 cms au-dessus du pavillon de l’oreille gauche, légèrement en postérieur en regard de la plaie de droite (plaie d’entrée) ».

Quant au deuxième projectile, la plaie d’entrée mesurait environ 0,3 cm de diamètre et était « située à 2,5 cms en avant de l’oreille droite. Le projectile, comme le démontraient les radiographies, s’est logé dans le rocher temporal gauche sans pénétrer la boîte crânienne, ni endommager le cerveau. La trajectoire de ce projectile est de droite à gauche, légèrement de bas en haut et d’avant en arrière ».

Croquis du Dr André Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles A et B dans la tête de Mario Corbeil.

Le projectile « C » avait créé une plaie d’entrée « mesurant 1 X 1,2 cms, située à la région latérale supérieure du cou droit, sous et derrière l’oreille droite; le projectile a été retrouvé à environ 1,5 cms plus haut dans les tissus sous-cutanés derrière l’oreille droite ». Toutefois, il ajoutait que « ce même projectile (« C ») aurait au préalable vraisemblablement pénétré (plaie d’entrée de 1 X 0,6 cms) les tissus mous sous-cutanés du dos droit à la hauteur de la région moyenne de l’omoplate, à 7 cms de la ligne médiane, pour ressortir à la base du cou droit (plaie de sortie linéaire de 1 cm), puis pénétrer la plaie que nous venons de décrire au chapitre du cou. La trajectoire de ce projectile serait en ligne droite, de bas en haut ».

Un quatrième projectile avait atteint Mario à « la hanche latérale droite présente un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « D ») mesurant 0,3 cm de diamètre. Ce projectile a traversé les tissus mous de la fesse de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière pour se loger dans les tissus sous-cutanés de la région supérieure de la fesse gauche ».

Croquis du Dr Lauzon démontrant les trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil au corps. Ces trajectoires tendent à démontrer que ces tirs ont été faits alors que Mario était déjà allongé au sol, sur le ventre. À noter que les trajectoires des balles C, D et F sont très différentes l’une de l’autre et suggèrent deux possibilités: soit que ces tirs ont été faits par trois tireurs différents ou par un seul qui s’est déplacé entre chacun de ses tirs.

Un cinquième projectile avait atteint Mario à l’avant-bras gauche « au niveau de sa région moyenne antérieure un orifice d’entrée de projectile d’arme à feu (projectile « E ») mesurant 0,9 X 0,7 cms. En ligne droite en postérieur, à environ 7 cms de distance, plaie de sortie de ce même projectile mesurant 1 X 0,5 cms ».

De plus, « la cuisse postérieure présente une érosion transversale linéaire mesurant environ 5 cms de longueur, représentant vraisemblablement par son aspect l’effleurement d’un projectile d’arme à feu (projectile « F ») sur la peau. Un examen attentif de cette érosion suggère une trajectoire de droite vers la gauche, légèrement de haut en bas; ce qui est d’ailleurs appuyé par l’examen des fibres brisées du pantalon à ce niveau ».

En raison des projectiles qui ont atteint la tête, le rapport parle de « multiples fractures » au crâne.

Quant aux organes internes, le poumon droit présentait « de nombreuses pétéchies de surface ainsi que des foyers d’atélectasie partielle [affaissement des alvéoles pulmonaires] ». Le poumon gauche présentait à peu près les mêmes caractéristiques.

L’estomac de Mario contenait lui aussi des aliments, ce qui suggère que les deux adolescents avaient été tués peu de temps après leur départ en moto. Quant aux organes génitaux, le pathologiste nota la « présence de sang aux abords du rectum, sans fissure ou lacération visible; des prélèvements ont été faits à ce niveau pour recherches de sperme ».

Le résumé du pathologiste est important puisqu’il nous permet de mettre en place les éléments précédents. Principalement, le Dr Lauzon écrivait : « la victime a été atteinte de six (6) projectiles d’arme à feu de petit calibre (calibre « 22 » vraisemblablement) dont l’un est mortel. Toutes les plaies de ces projectiles sont vitales, c’est-à-dire qu’elles ont été faites du vivant de la victime. Aucune autre marque de violence traumatique ne fut décelé à l’examen interne ou externe du corps de la victime ».

La partie la plus importante de cette autopsie réside probablement au niveau des trajectoires de tirs. Encore une fois, laissons la parole au pathologiste : « Le projectile A est entré à la région supérieure droite du crâne à environ 8,5 cms au-dessus de l’oreille droite » avant de ressortir « à environ 1,5 cms au-dessus de l’oreille gauche ». Il décrit la trajectoire comme ceci : « de droite à gauche, légèrement d’avant en arrière, de haut en bas ».

Le projectile B a été « retrouvé écrasé dans le rocher temporal gauche ». Il n’a pas atteint le cerveau mais est entré à la « région antérieure de l’oreille droite » alors que la trajectoire est de « droite à gauche, d’avant en arrière, de bas en haut ».

Le projectile C « ayant pénétré la peau du dos droit à la région moyenne de l’omoplate pour ressortir à la base du cou droit, puis pénétrer de nouveau le cou à sa région latérale supérieure pour être enfin retrouvé[4] sous la peau derrière l’oreille droite ».

Le projectile D « ayant pénétré la hanche droite pour voyager dans les tissus mous de la fesse droite et se loger et être retrouvé à la région supérieure de la fesse gauche dans les tissus sous-cutanés. Trajectoire : de droite à gauche, de bas en haut, d’avant en arrière ».

Le projectile E a « traversé complètement le bras gauche en ligne droite d’avant en arrière ».

Finalement, pour le dernier projectile, celui surnommé F, il « n’a qu’effleuré la peau de la cuisse postérieure gauche en y créant une érosion qui suggère une direction de droite à gauche ».

Nous verrons dans la section hypothèses que ces détails techniques et parfois déroutants pourront nous permettre de présenter un scénario pouvant expliquer le déroulement des faits.

L’enquête du coroner

Expert en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal en plein travail. (photo: BAnQ)

Le 3 juin 1975, le journaliste Gilles Normand de La Presse soulignait que « l’hypothèse du maniaque sexuel hantant les bois de Longueuil en quête d’innocentes fillettes est maintenant réduite à néant. C’est du moins ce que tend à conclure l’enquête policière sur le double assassinat de Diane Déry, 13 ans, et de son compagnon de motocyclette, Mario Corbeil, 15 ans, dont les corps troués de balles ont été trouvés, le 20 juin [plutôt le 21 mai], dans un champ de broussailles bordant l’avenue Vauquelin, à Longueuil. La police croit maintenant que les deux adolescents ont été abattus par trois ou quatre jeunes gens de moins de 20 ans qui s’exerçaient au tir à la .22. Du moins, des adolescents qui ont été vus au même endroit, pratiquant leur sport préféré, dans les jours précédant le crime, n’y sont pas retournés depuis et ils font aujourd’hui l’objet d’intenses recherches de la part de la police pour qui le principal ennui consiste à les identifier positivement ».

Évidemment, ce n’est pas parce que des jeunes ont l’habitude d’aller tirer dans un boisé et qu’ils cessent soudainement d’y aller que cela fait automatiquement d’eux des coupables. Il faut donc se montrer très prudent dans l’interprétation des faits.

Selon les articles de journaux de l’époque, le sergent-détective Renaud Lacombe aurait confié à un reporter que des tireurs auraient fait feu en direction de Diane pour lui faire peur mais qu’un projectile l’avait atteint sous un bras, ce qui expliquerait la plaie d’entrée à l’aisselle gauche. Mario aurait alors tenté d’intervenir, allant jusqu’à se battre avec le mystérieux tireur et c’est alors que les jeunes auraient ouvert le feu sur Mario et Diane pour les achever.

Le 29 septembre 1975, Me Maurice Laniel ouvrait son enquête de coroner en déposant le rapport médico-légal sous la cote C-1, à savoir les rapports d’autopsie. Me Laniel n’en était pas à ses premières armes avec d’importantes affaires criminelles. Avant d’être nommé coroner, il avait agi à titre de procureur dans plusieurs causes, dont celle du double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest Saint-Pierre en 1972. Lors de l’enquête de coroner dans ce dernier dossier, il s’était confronté au dangereux tueur et braqueur de banques Jean-Paul Mercier, le célèbre complice québécois de Jacques Mesrine.

Mais cette enquête-ci devait être de courte durée. On entendit un seul témoin, à savoir le sergent-détective Guy Gervais de Longueuil.

  • Cet avant-midi, lui demanda Me Laniel, êtes-vous prêt à procéder à l’enquête du coroner?
  • Non, monsieur. À date, le département a interrogé plusieurs personnes mais sans résultat. Notre enquête se continue et dès que nous serons en mesure de vous présenter une preuve, nous communiquerons avec vous, monsieur le coroner.

Étant donné que l’affaire n’était toujours pas résolue, il n’y avait pas vraiment d’autre solution. Ainsi, le coroner Laniel rendit le verdict suivant : « Diane Déry et Mario Corbeil sont décédés de mort violente mais pour le moment dans des circonstances et par une ou plusieurs personnes encore inconnues, demande est faite à la Police de Longueuil de continuer son enquête et de nous faire rapport en temps utile. »

Il se passerait presque deux ans avant qu’il y ait du nouveau dans l’affaire. Toutefois, les médias n’ont jamais diffusé les détails que nous nous apprêtons à partager avec vous, exception faite, bien sûr, du documentaire Le Dernier soir, disponible depuis quelques jours sur la plateforme Tou.Tv de Radio-Canada.

L’enquête policière

Selon les documents relatifs à l’enquête du coroner, c’est le 4 mai 1977 que le lieutenant Hervé Villeneuve a reçu une « information de l’inspecteur-chef Pierre Robidoux à l’effet que monsieur Yvon T. […] avait déclaré à l’inspecteur Robidoux qu’il était moralement convaincu que son fils […] âgé de 16 ans demeurant avec sa mère au 1216 de la rue Blainville a participé au meurtre de Diane Déry et de Mario Corbeil. Selon monsieur T. […], son fils est un maniaque des armes à feu serait parti de sa demeure pour une période d’environ 15 jours dans les semaines qui ont suivi ces 2 meurtres »[5].

Carabine de calibre .22 de marque Sure-shot Cooey, modèle 64, semi-automatique, comme celle qui aurait servie à assassiner Mario Corbeil et Diane Déry en 1975.e.

De plus, le fils de monsieur T. avait apparemment très peur d’être arrêté, au point où il aurait prononcé, en présence de ses amis, des phrases du genre « s’ils viennent me chercher, je vais les tirer ». Monsieur T. a aussi fourni aux enquêteurs quelques noms pour identifier certains amis de son fils […] »

Le lieutenant Villeneuve précise dans son rapport d’enquête que c’est « sous le sein de la confidentialité » que ces informations ont été transmises et que T. souhaitait conserver l’anonymat. Toutefois, force est d’admettre que ces informations ne sont plus confidentielles puisqu’une enquête de coroner est publique, ce qui m’a permis d’en obtenir copie, tout comme l’équipe de la série Le Dernier soir. Cependant, les lecteurs comprendront qu’il nous est impossible de transmettre plusieurs noms car il n’y a toujours eu aucune accusation officielle dans ce dossier. De plus, je souhaite éviter que des chercheurs en herbe se lancent dans d’inutiles et malsaines chasses aux sorcières.

Le lieutenant Villeneuve n’a pas pris cette affaire à la légère car il écrivait que « suite à ces informations très sérieuses, j’ai réétudié le dossier au complet et j’ai rencontré de nouveau les parents des victimes ». Le 18 juillet 1977, il rencontrait Jacques Déry, le père de Diane, ainsi que Mme Maurice Corbeil, la mère de Mario. En discutant avec elle, celle-ci lui a fourni de nouveaux renseignements, « c’est-à-dire que Mme Corbeil m’a remis un carnet de notes appartenant à son fils Mario dont le contenu était les noms de ses amis et les personnes qu’il contactait. En faisant le contrôle des noms enregistrés dans ce carnet, nous avons obtenu d’autres noms de personnes pouvant être reliés également au premier groupe mentionné par l’informateur ».

Parmi ces nouveaux noms, il s’en trouvait plusieurs, dont un jeune homme en particulier que je surnommerai ici Paul (nom fictif). « Toujours selon notre informateur, ce groupe de jeunes avait l’habitude de se tenir dans les bois à l’extrémité sud du boul. Rolland-Therrien et faisait usage fréquemment de carabines telles que 22, 410 ou autres ».

Toujours selon le lieutenant, des rapports de perquisition et d’arrestation ont été émis pour deux raisons précises : procéder à l’arrestation des suspects afin de les interroger et perquisitionner leurs maisons dans l’espoir de retrouver l’arme du crime. Selon les experts en balistique de l’Institut médico-légal de Montréal l’arme recherchée était de calibre .22 Long Rifle et de marque Cooey, Sure-shot, et munie d’un mécanisme semi-automatique. C’est donc dire qu’il existait des rapports d’expertise en balistique. Malheureusement, ceux-ci ne font pas partie des documents qu’on retrouve dans le dossier de l’enquête du coroner.

Le 13 juillet 1977, on procéda aux arrestations et perquisitions. Parmi les personnes arrêtées on retrouvait Paul, ainsi qu’un autre jeune homme qui se trouvait déjà détenu à l’Institut Archambeault de Sainte-Anne-des-Plaines, ce qui veut dire qu’il purgeait déjà une peine pour un autre crime.

Dans le cas du fils de monsieur T., alors âgé de 17 ans, la perquisition n’a pas permis de retrouver quoi que ce soit en lien avec le double meurtre. Cependant, Daniel révéla suffisamment d’informations aux policiers pour leur permettre de retrouver la carabine qu’il avait possédée à l’époque des faits. Il l’avait vendue à une femme.

Lors de la visite des policiers, la dame en question a remis volontiers l’arme ayant appartenu au fils de monsieur T. De plus, elle leur en donna une autre dont elle souhaitait se débarrasser. Les deux armes étaient des carabines de calibre .22 dont le lieutenant Villeneuve donne ainsi la description : « calibre 22 de marque Lakefield, série inconnue, qui fut saisie au bureau sous le numéro 77-1047. 2e carabine 22 également de marque Cooey modèle 39, et qui fut saisie à nos bureaux sous le numéro 77-1046. À noter que la carabine Lakefield saisie sous le numéro 77-1047 était la carabine que possédait [le fils de T. […] à l’époque ».

Pendant que les armes étaient confiées aux experts de l’Institut médico-légal (IML), le fils de T. exposa son alibi aux enquêteurs. « Cependant le résultat de son emploi du temps demeure négatif en ce qui concerne cette enquête, et les seules raisons de sa détention étaient dans le but d’attendre un retour en balistique relativement à sa carabine », écrira Villeneuve.

Selon la déclaration qu’il fit ce jour-là, le fils de T. expliqua aux policiers avoir connu Mario Corbeil à l’école et que ce dernier était « un garçon qui parlait pas gros, un très bon ami. Je le voyais à l’école Pierre Dupuy et souvent chez une fille qu’on connaissait, […] deux filles gentilles, et aussi je le rencontrais quelquefois sur le coin où nous étions réunis les gars ». Le soir du 20 mai 1975, il affirma être en train de regarder la télévision avec son ami […] lorsque Mario Corbeil était arrivé sur sa moto « pour amener […] B., il me le demanda mais je ne pouvais pas, j’étais avec un ami, alors il repartit ».

Le lendemain matin, le fils de T. dit s’être levé pour aller à l’école et qu’il était en train de déjeuner lorsqu’il avait entendu la nouvelle de la disparition à la radio. « Alors je me mis à crier : maman lève-toi, tu sais, mon ami Mario et la petite sœur à Pierre ils sont disparus dans le bois et alors je lui ai dit : maman je ne vais pas à l’école, je vais à la battue ». En route, il aurait rencontré deux autres amis, […] qui avaient accepté de le suivre pour participer aux recherches. « Je pars en me disant que Mario n’était pas perdu car moi et lui on connaissait le bois. Je croyais qu’il avait eu un accident, je vais à la trail St-Hubert et je rencontre F., M. C. et J. L., et je demandais aux filles si c’était bien vrai qu’il était perdu et j’appris la mauvaise nouvelle. Quel choc j’ai eu moi qui croyait [sic] qu’il avait eu juste un accident. Alors j’allais voir pareil quelle scène c’était, j’ai jamais vu rien de pareil, alors je repartais chez nous et je contais cette [histoire] à ma mère ».

Il prétendit ensuite ne pas être allé au salon funéraire car ce genre d’endroit le mettait dans tous ses états. Et c’est là qu’il semble proposer une autre piste aux enquêteurs : « […] une journée je décide d’aller à la chasse. Je partais moi, G. et S. Nous marchions dans le bois lorsque des coups de feu, les balles sifflaient chaque côté de nous. Alors je vis deux gars, un noir et un blanc. Je commençais avoir pensé à faire pareil comme si j’étais avec quelqu’un d’autre. Et alors je sortis du bois. Je me mis [à] courir chez moi, le soir même je suis allé voir Mme Déry le soir même, alors je lui ai expliqué ce qui s’avait [sic] passé mais j’avais une crainte d’aller voir la police, alors j’ai gardé ça secret ».

Le fils de T. affirmera avoir vendu sa carabine Cooey après le double meurtre parce qu’un oncle lui avait dit de ne jamais acheter ce modèle d’arme en raison de ce qui s’était produit. Il l’avait donc vendu 25$ […]. Ensuite, le fils de T. s’était plutôt acheté un fusil de calibre .410 avec une capacité de trois coups. Et selon lui, les amis qui avaient l’habitude de se tenir au coin des rues Bizard et Boucher étaient tous des amis de Mario Corbeil. Le fils de T. n’avait jamais eu de doute quant à eux.

À la demande des enquêteurs, il décrira d’ailleurs la personnalité de certains d’entre eux. Un autre jeune homme fit également une déclaration quant à son alibi. Sur la rue Bizard, les policiers saisirent une carabine de calibre .22 de marque Cooey, semi-automatique et enregistrée par les policiers sous la cote 77-1026. « À noter que cette carabine fut possiblement déjà passée en balistique relativement à cette affaire », précisera Villeneuve.

Dans sa déclaration, ce dernier jeune que je surnommerai Simon, dira être allé voir la moto de Mario Corbeil en compagnie de Pierre Déry. « Il venait d’arriver avec sa moto et quelqu’un en débarqua. Mario offrit à Diane d’aller faire un tour avec quand sa mère lui dit de ranger sa moto. Maria [Mario] insista et elle consentit à ce que ça soit la dernière randonnée. Mario est parti avec Diane et nous étions resté là à l’attendre ».

Pendant ce temps, Simon et les autres avaient attendu le retour de Mario et Diane en s’amusant avec leurs bicyclettes à 10 vitesses. « Je me souviens d’avoir vu F. et M. [deux jeunes filles] sortir de leur maison tout en s’informant de l’endroit où Mario pourrait bien être. C’est à ce moment que l’on s’aperçut que Mario était long à revenir. C’est à 9h30 [21h30] que sa mère commença à être vraiment inquiète en voyant qu’il tardait beaucoup ».

La suite, on la connaît. Les recherches s’étaient aussitôt entamées et Simon affirma que pendant qu’il cherchait ce soir-là dans les bois il n’avait entendu aucun bruit suspect. Le lendemain matin, vers 8h30, c’est une fois rendu à l’école qu’il avait appris que les élèves pouvaient retourner à la maison en raison d’une panne d’eau. C’est donc à son retour qu’il avait appris la triste nouvelle. À noter que, contrairement au fils de monsieur T., il n’avait pas vu la scène de crime.

Un troisième jeune que nous désignerons sous le prénom de Louis fit également une déclaration pour détailler son alibi. Dans celle-ci, il dira connaître Mario Corbeil et Diane Déry depuis environ un an. Comme Simon, il se trouvait parmi le groupe réuni autour de Mario et de sa moto au soir du 20 mai. À propos des balades qu’il faisait avec ses amis, Louis dira que « ça prenait à peu près 15 minutes par tour ». Pour la suite, il corroborait les versions de ses amis.

Dans la soirée du 20 mai 1975, un quatrième jeune regardait lui aussi la télévision. Le lendemain matin, il corrobora le fait que vers 10h00 ou 11h00 l’école avait manqué d’eau et pris la décision de retourner les élèves à la maison. C’est à bord de l’autobus qui le ramenait chez lui qu’il avait appris la disparition de Diane et Mario. En arrivant à l’intersection des rues Boucher et Rolland-Therrien, il avait vu des voitures de police et c’est là qu’un policier leur avait raconté ce qui venait d’arriver. « Je suis resté un moment sur les lieux, ensuite on est parti et on a rencontré C. qui voulait aller voir l’emplacement du crime, mais nous lui avons dit que c’était mieux de ne pas y aller. […] Quelques semaines après j’en ai parlé avec mon frère et M. […] (je crois) et l’hypothèse est sortie comme quoi que ça pouvait être Paul qui avait fait ça parce qu’il avait une .22, 10 coups, semi-automatique, mais ce n’était qu’une hypothèse ».

En fait, comme nous le verrons bientôt, cette hypothèse était peut-être la bonne.

Pour sa part, un autre jeune dira avoir été l’un des amis qui avait fait une balade à moto dans la soirée du 20 mai. Voici comment il raconte le trajet qu’il avait emprunté avec Mario au cours des minutes qui ont précédées sa disparition : « Nous avons été dans la trail de St-Hubert jusqu’au bout à la grille des Forces armées puis on est revenu chez nous. Ensuite je suis resté dans le coin alentour de la maison avec mon frère […] ». Il corrobora la panne d’eau à l’école et le fait d’apprendre la nouvelle à leur retour dans le quartier. Parmi les détails nouveaux qu’il apporte à notre enquête, il a précisé que « après quelques minutes les policiers ont sorti la moto de derrière les buissons un peu plus loin et l’ont attachée après la remorqueuse qui était là ».

Par la suite, il admit avoir discuté de l’affaire avec ses amis afin d’échanger leurs propres hypothèses : « on ne pouvait pas dire que c’était quelqu’un en particulier, mais je peux dire qu’on a pensé un peu à Paul parce qu’il avait une carabine .22 semi-automatique mais on ne pouvait pas l’accuser sans preuve. On pensait seulement[6] à lui de façon vague parce que à mon avis pourquoi il aurait fait cela? »

L’absence de mobile n’empêche pas la commission d’un crime. Parfois, le tueur restera la seule personne à savoir pourquoi un meurtre a été commis, que ce soit pour l’argent, la vengeance ou le simple plaisir. Devant un tribunal, il n’est pas nécessaire de trouver le mobile pour condamner quelqu’un dans une affaire de meurtre.

Dans sa courte déclaration, il considérait comme le meilleur ami de Mario « et quand on allaient [sic] à la chasse avec Paul et quand il manquait ses animaux, il tirait tout partout […] et l’année suivante, j’ai revu Paul au centre d’achat Place-Jacques-Cartier et après cela, je ne l’ai plus jamais revu et j’ai entendu dire que un des deux frères s’était tiré une balle dans le pied. »

Avec ces quelques déclarations, la police avait suffisamment d’éléments pour s’intéresser à Paul. De fait, c’est dans l’une des déclarations que nous venons de voir qu’on retrouve d’autres détails pour appuyer cette piste. Une autre personne avait même discuté avec un ami à Parthenais pour en arriver, eux aussi, à soupçonner Paul. « Pourquoi? Parce que après le meurtre on ne voyait plus Paul à Longueuil et je savais qu’il prenait beaucoup de dope [drogue] en ce temps là et quand il prenait de la dope, il n’avait pas ses idées tout à lui ». Il ajouta que, selon lui, Paul était le tueur de Diane et Mario.

Dans la soirée du 20 mai 1975, cet informateur dira qu’à son arrivée chez Mario Corbeil celui-ci venait de partir avec Diane sur sa selle. Il avait discuté un moment avec la sœur de Mario avant de trouver le temps trop long et de se décider à aller voir où ils pouvaient être. « Il était environ 8h p.m. [20h00] j’ai fait un bout environ à la place où ils ont été trouvé et j’ai retourné de bord pour revenir à mon point de départ c’est-à-dire chez Mario ».

Toujours le 13 août 1977, le détective Jacques Sévigny rencontrait Jean, le frère de Paul. Le jeune homme de 20 ans accepta de faire une déclaration dont le contenu s’avère plutôt frappant. Jean commence par préciser que leur famille avait habité au […] de 1971 à 1975 environ, avant de déménager sur le boulevard […] en juillet ou août 1975. À cette époque, les parents s’étaient séparés. Le père était allé vivre à Tracy avec sa maîtresse. « Quelques mois après mon frère est parti rester avec eux. Soi-disant que mon père allait s’en occuper. Il voyait encore ses amis à Longueuil, avec lesquels il se droguait. Mon père avait une carabine .22 Long Rifle, marque Cooey, semi-automatique, avec laquelle (1 balle dans le canon, 9 dans le chargeur) on allait tirer dans les bois aux alentours. On se rejoignait à une cabane en rondins au milieu du bois ».

Parmi le groupe de jeunes qui avait l’habitude de se rassembler à cet endroit, il parla de M., Mario Corbeil et lui-même, son frère Paul et certains autres individus. En revenant sur le sujet de son frère, il ajouta que celui-ci « prenait régulièrement de la drogue, parfois chez nous avec ses amis dans sa chambre. Mon père restait indifférent devant mon frère. Il intimidait ma mère en lui faisant des menaces quand il y avait quelque chose qui lui plaisait pas. La maîtresse de mon père était directrice dans la polyvalente à Tracy. Et elle s’occupait de drogue comme agent provocateur ».

Jean dira s’être rendu au salon mortuaire lors des funérailles des deux victimes mais jura que son frère Paul n’y avait jamais mis les pieds. Toutefois, « suite à cet incident mon frère est resté un peu indifférent, ça n’avait pas l’air de lui faire de la peine, du moins pas trop ».

Quant aux habitudes des victimes, Jean dira que « Mario fumait un peu. Diane Déry se tenait avec la sœur à Mario. Donc il la voyait très souvent. » Il fut aussi question que deux autres garçons flirtaient avec Diane.

Il mentionna aussi deux gars que Paul voyait à Longueuil mais dont il ignorait les noms.

Le 14 août 1977, au lendemain de l’enregistrement de toutes ces déclarations, la police rencontra un jeune de 20 ans. Au soir du 20 mai 1975, celui-ci croyais se souvenir être resté chez lui pour se laver et regarder la télévision avec ses parents. Comme il travaillait le lendemain, il ne pensait pas être sorti au cours de la soirée. Il ne connaissait cependant aucune des deux victimes car il habitait à Victoriaville à cette époque. On se demande même pourquoi la police a tenu à récolter ses souvenirs.

Ces jeunes hommes, qui ont enregistré individuellement leurs déclarations devant les enquêteurs, ne se doutaient probablement pas que la police s’intéressait déjà à Paul. Bien que celui-ci ait refusé de faire une déclaration, on a saisi chez son père […] une carabine. « La description de cette arme correspond à la description donnée par les experts en balistique sur le modèle de carabine possiblement utilisé lors de ce crime, il s’agit d’une carabine de calibre 22 semi-automatique, de marque Sure-Shot Cooey, modèle 64 série inconnue, avec téléscope [sic] de marque Bushnell ».

Comme bilan de cette opération, le lieutenant Villeneuve souligna qu’il y avait eu 9 arrestations et 10 perquisitions en autant de lieux différents. Il restait cependant des mandats en suspend pour deux jeunes. En revanche, les enquêteurs retenaient le fils de T. et Paul en raison des armes retrouvées chez eux. Outre ces carabines « aucun autre motif ne nous permet d’établir que ces personnes pourraient avoir participer [sic] de près ou de loin à cette affaire ».

Cependant, les documents recueillis en juillet 2018 nous permettent de voir que parmi les autres témoins rencontrés, le détective écrivit à propos d’une femme qui avait « vu deux adultes en moto de couleur noire entrer sur le terrain vacant où furent trouvés les cadavres et a également vu deux enfants sur une motocyclette qui sont également entrés sur le même terrain. Par la suite, elle a vu ressortir les deux premières motos, mais n’a toutefois pas revu les deux enfants sur l’autre motocyclette ».

Qui parmi les jeunes hommes déjà mentionnés possédaient une moto le 20 mai 1975? Devons-nous déduire de ce témoignage qu’ils étaient deux tireurs? Si oui, comment ont-ils transporté leurs carabines sur leur moto?

Malheureusement, les documents disponibles ne fournissent aucune précision pour nous aider à répondre à ces questions. Tout comme il ne contiennent aucun des résultats sur les tests balistiques. Est-ce que la carabine de Paul correspondait aux projectiles prélevés sur les corps?

Étant donné l’absence d’accusation officielle contre lui, on peut imaginer que non, ou alors les projectiles étaient trop endommagés pour permettre une identification satisfaisante.

Parmi les autres témoins entendus, un caporal de la Base militaire de Saint-Hubert affirmait avoir entendu « 5 à 6 coups de feu vers 7h30 ou 8h15. Il déclare que les détonations semblaient provenir d’une arme à canon court, telle que revolver ou pistolet ». Cette affirmation ne semble toutefois pas correspondre avec les conclusions des experts, qui cherchaient plutôt une carabine, donc une arme à canon long.

Pour sa part, une autre femme disait avoir entendu des détonations vers 22h00 dans la soirée du 20 mai. Que devons-nous retenir de ce dernier détail?

En conclusion, le détective écrivait ceci : « lors de l’enquête dans cette cause, plusieurs personnes ont été enquêtées et vues, interrogées, mais à date, il nous fut impossible d’établir avec certitude les motifs qui ont incité le ou les auteurs du délit à commettre ces crimes et également, il nous fut impossible de localiser le ou les auteurs du même délit ».

Malgré tous ces détails intéressants, et qui à notre connaissance sont ici publiés pour la toute première fois (exception faite de la série documentaire Le Dernier soir), l’enquête a replongé dans l’oubli. Pourquoi?

Dans La Presse du 9 novembre 1979, André Cédilot mentionnait que la Sûreté du Québec s’apprêtait à prendre la relève de la police de Longueuil dans trois dossiers de meurtres non résolus, à savoir l’affaire Déry et Corbeil, mais aussi « l’affaire Sharon Prior, de Pointe-St-Charles, une jeune fille de 16 ans assassinée et violée dans un champ de Longueuil, en avril 1975, et de Sylvain Parent, âgé de 17 ans, dont le corps a été découvert sans vie le 20 octobre dernier, sur les rives du fleuve Saint-Laurent, à Longueuil. Dans les deux cas, comme dans celui de Diane Déry, 14 ans et Mario Corbeil, 16 ans, ce sont les parents des jeunes victimes qui, visiblement insatisfaits du travail des policiers de Longueuil, ont demandé au ministère de la Justice que les enquêtes en cours soient plutôt confiées à la Sûreté du Québec ».

De manière plutôt hâtive, la SQ annonçait « qu’elle s’attend à éclaircir cette affaire dans les jours prochains ». Force est d’admettre que cette déclaration n’a pas atteint sa cible. Plus de quatre décennies plus tard, on cherche toujours de vraies réponses à ce double meurtre.

Le 2 février 1980, La Presse annonçait que le meurtre de Sylvain Parent venait d’être élucidé par les arrestations de Gaétan Pérusse, 19 ans; Maurice Poitras, 21 ans; et Maurice Dera, 21 ans. « À première vue, il aurait pu s’agir d’un accident de chasse puisque le jeune Parent aimait aller à la chasse aux canards sur les bords du Saint-Laurent, à proximité de la compagnie General Wood et de Pratt and Withney ». C’est l’appel anonyme de l’un des trois suspects qui aurait conduit aux arrestations. Le même article faisait état du fait que la SQ poursuivait son enquête sur le double meurtre de Déry et Corbeil, mais ce sera l’une des dernières fois qu’on mentionnera cette affaire dans les médias traditionnels.

La police de Longueuil, qui n’a jamais pu résoudre non plus le meurtre de Sharon Prior, est-elle à blâmer? Est-ce une affaire d’incompétence? Le fait d’avoir travaillé différemment aurait-il pu permettre de résoudre le double meurtre de Diane et Mario? Est-il seulement encore possible d’apporter des éléments nouveaux pouvant servir à mener à une condamnation?

Hypothèses

Pour tenter de comprendre ce qui s’est passé sur la scène de crime, revenons d’abord sur les détails des deux autopsies. Dans un premier temps, mentionnons que ces deux rapports ne font aucune déduction. Les deux pathologistes devaient garder secrètes leurs conclusions dans l’éventualité d’un procès, mais celui-ci n’a jamais eu lieu.

Par exemple, on ne mentionne pas les résultats des analyses des échantillons tout comme on ne précise pas si les deux victimes étaient nues lorsqu’on les a retrouvées, comme le stipulaient certains journaux. Toutefois, un détail dans le rapport du Dr Brosseau semble appuyer ce fait puisqu’il parle de marques attribuables à des branches dans le dos de Diane. Reste à savoir si ces marques ont été faites parce que le corps a été traîné ou seulement parce qu’il a reposé sur le sol.

Les deux rapports ne mentionnent pas non plus la position des corps au moment de la découverte, mais les marques d’hypostase sont compatibles avec le fait que les deux victimes ont été retrouvées l’une par-dessus l’autre. Ce fait est d’ailleurs confirmé dans le rapport du détective Lacombe. Toutefois, contrairement à ce que certaines personnes ont dit ou écrit, les lividités cadavériques prouvent que Diane reposait sur le dos alors que pour Mario était sur le ventre. Diane était donc en-dessous de Mario.

Étaient-ils nus? Et pourquoi cette mise en scène? Pour faire croire à un crime sexuel? Par simple humiliation et méchanceté?

Si cette mise en scène est véridique, il faudrait peut-être envisager la possibilité que les victimes aient été placées dans cette position alors qu’elles étaient encore en vie, ce qui entraînerait automatiquement l’élément de l’humiliation. Cette théorie semble trouver des appuis avec les trajectoires de tir. La plupart des trajectoires des projectiles qui ont atteint Mario Corbeil suggèrent que les tirs ont été faits en provenance de différentes directions et alors qu’il était étendu sur le ventre. Soit il y avait un seul tireur qui s’est déplacé entre chaque tir ou alors il y avait plusieurs tireurs.

Encore une fois, les documents disponibles ne nous permettent pas d’éclaircir ce point.

Et que devons-nous déduire de ces autres détails notés par le Dr Brosseau : « l’hymen est dilatable, de forme annulaire et présente une petite ecchymose bleutée à cinq (5) heures ». Appelé à témoigner dans un procès, le Dr Brosseau aurait été questionné sur cette note afin de développer et permettre aux jurés de comprendre ce qui s’était produit. Mais comme il n’y a pas eu de procès, nous sommes forcés de rester sur notre appétit quant à savoir s’il y a eu viol, tentative de viol ou alors si ces caractéristiques sont attribuables à un autre phénomène.

Soulignons seulement que selon le Dr Beauthier, auteur du Traité de médecine légale, « l’hymen peut apparaître intact alors que la pénétration a été reconnue »[8]. Donc, impossible de tirer la moindre conclusion sans le témoignage du pathologiste.

D’un autre côté, les trajectoires des deux tirs qui ont atteint Diane ne permettent pas d’établir si elle était allongée ou non au moment des coups de feu. Évidemment, le tir dont l’entrée s’est effectué par l’aisselle gauche s’est fait de haut en bas, passant la 2e côte gauche jusqu’à la 5e côte droite. Souvenons-nous que Diane mesurait seulement 5 pieds et 1 pouce. Un tireur plus grand aurait-il pu obtenir une telle trajectoire?

En admettant que Diane ait été exécutée la première, alors qu’elle se tenait debout, pourrait-on en déduire quelque chose de valable?

En fait, ces deux blessures par balle pourraient plutôt nous laisser croire qu’elle a été exécutée la dernière. En admettant que Diane et Mario aient été forcés de se déshabiller de leur vivant pour créer cette mise en scène humiliante, Diane a été forcée de s’allonger la première et Mario par-dessus elle. Ensuite, les agresseurs les ont-ils obligés à faire certaines choses?

Peu importe. Ce qui nous parle davantage ce sont les trajectoires des tirs. La plupart de ceux qui ont touchés Mario semblent avoir été fait alors qu’il était allongé, donc alors qu’il couvrait le corps de Diane. Supposons ensuite que les tireurs, encore inexpérimentés, pensaient peut-être pouvoir les tuer tous les deux en même temps. Après avoir tiré sur Mario, ils se sont peut-être rendu compte que les projectiles de petit calibre n’avaient pas traversé complètement le corps de Mario et que Diane était toujours vivante. Ainsi, un ou deux tireurs se seraient penché pour effectuer les deux tirs fatals. En fait, les deux tirs dont Diane a été victime ont parfaitement pu se faire alors que Mario était étendu par-dessus elle. L’un est entré par l’aisselle et l’autre derrière la tête, alors qu’elle tentait – peut-être – vainement de détourner son regard de l’un des tireurs.

Dans les journaux, on prétendait à l’époque que la police de Longueuil s’apprêtait à résoudre l’affaire, mais force est d’admettre que ce commentaire était hâtif et déplacé. On venait de semer un faux espoir dans l’esprit des proches des victimes.

Il est toujours important de faire ressortir les éléments les plus fiables parmi tous les détails qui s’accumulent dans la description des circonstances entourant un crime. Par exemple, nous savons que la mère de Mario avait permis de justesse à son fils une toute dernière balade, celle qu’il fera avec Diane. Par conséquent, cela semble démontrer que le meurtre n’était pas prémédité puisque personne ne pouvait savoir à l’avance qu’on lui permettrait de faire cette balade et par conséquent de faire ce trajet. Mais ce serait alors tirer une conclusion hâtive, puisqu’il semble que les balades accordées à d’autres amis ce soir-là aient été faites dans le même secteur. Est-ce que le ou les tueurs les attendaient en embuscade?

À tout le moins, la préméditation pour le meurtre de Diane est pratiquement impossible puisque le ou les tireurs ne pouvaient prévoir à l’avance que Diane serait de cette balade. La rencontre dans les bois a-t-elle été fortuite? Y a-t-il eu une confrontation? Avait-on des comptes à régler? Ou alors était seulement le crime gratuit d’un psychopathe en devenir?

Suspect

À la vue des événements que nous venons de reconstituer à l’aide des documents de l’enquête du coroner, il y a un suspect qui se démarque naturellement du lot : le fameux Paul. Il se trouve d’ailleurs un formulaire d’admission qui le décrit en détail, incluant sa taille, son poids et l’apparence de ses nombreux tatouages. C’est en vérifiant les archives des journaux que j’ai pu comprendre que sa carrière criminelle n’a cessé de prendre de l’ampleur. Il a été impliqué dans d’autres affaires d’homicides.

En fait, on découvre qu’il s’est intégré au crime organisé, ce qui pourrait d’ailleurs expliquer pourquoi la police n’a jamais pu lui mettre la main dessus en lien avec le double meurtre de Diane et Mario. Son milieu criminel a-t-il fait en sorte de complexifier la tâche des enquêteurs pour finalement le rendre intouchable?

En ce qui concerne l’épilogue de l’affaire du double meurtre de 1975 et du suspect principal, j’invite le lecteur à visionner la série documentaire Le Dernier soir, qui a produit beaucoup plus de détails que je ne suis en mesure de le faire sur cette partie du dossier.

Je vous invite cordialement à regarder les six épisodes de la série Le Dernier soir pour obtenir plus de détails: https://ici.tou.tv/le-dernier-soir


[1] Beauthier, Traité de médecine légale, p. 66.

[2] En 1996, dans l’affaire Louis-Georges Dupont, on a cependant découvert qu’il y a une exception à ce fait. Il est également possible de retrouver ce genre de collerette érosive sur une plaie de sortie avec appui, par exemple lorsque le corps repose sur une surface qui offre une certaine résistance à la sortie du projectile.

[3] Les parenthèses ne sont pas de nous, mais telles qu’elles apparaissent dans le rapport d’autopsie.

[4] Nous avons souligné le mot tel qu’il l’est dans le rapport d’autopsie.

[5] Rapport de Hervé Villeneuve.

[6] Le soulignement est reproduit ici tel que dans la déclaration.

[8] Beauthier, op. cit., p. 414.

Carole Marchand et Chantal Côté, 1971

Carole Marchand, 13 ans

Documentation

Pour cette affaire, nous avons disposé du dossier judiciaire. Puisque ce double meurtre a été résolu, nous avons eu accès au procès intenté à l’un des deux tueurs. Et puisque ces documents de Cour sont détaillés et fort utiles pour la compréhension des événements, nous n’avons pratiquement pas tenu compte de la revue de presse. En effet, le dossier judiciaire a toujours valeur légale et représente donc une source primaire.

Parce que cette affaire a été classée en raison d’une condamnation devant un tribunal, nous aborderons cette histoire différemment et cela dans le but de comprendre ce qui peut amener un homme à s’en prendre à une victime sans défense. Dans ce cas-ci, il sera d’autant plus intéressant d’étudier l’affaire puisqu’il s’agit d’un duo meurtrier, un phénomène plutôt rare au Québec lorsqu’il est question d’un meurtre ou double meurtre à caractère sexuel.

Circonstances des décès

16 juillet 1971

Gabrielle Dufour Côté et son mari, Jean J. Côté, habitaient avec leurs enfants dans une modeste demeure située au 70 de la rue Pierre Boucher au Cap-de-la-Madeleine[1]. Le secteur, entouré d’une vaste zone boisée, était d’une tranquillité assommante.

Il était 13h00 en ce vendredi 16 juillet 1971 lorsque Gabrielle s’apprêta à partir.  La mère de famille devait se rendre à leur future résidence du 78 de la rue Thibeau afin d’y réaliser quelques travaux de peinture.  En raison de la construction prochaine d’un tronçon de l’autoroute 40 qui allait traverser la ville, la famille Côté faisait face à l’expropriation.

Chantal[2], 12 ans, demanda à sa mère la permission de pouvoir la suivre afin de l’aider à redorer leur nouveau logis, mais celle-ci lui expliqua gentiment qu’il n’y avait pas de travail à sa mesure. Gabrielle, qui connaissait pourtant la vaillance de sa fille, lui suggéra plutôt d’aller jouer avec son amie Carole Marchand, qui habitait tout près. La mère mit l’emphase sur le fait que d’ici deux ou trois semaines, le déménagement allait les éloigner. C’était peut-être là une des dernières occasions de jouer ensemble.

Après le départ de sa mère, Chantal rejoignit Carole Marchand[3], une jeune fille de 13 ans dont la famille se trouvait dans la même situation avec leur petite maison du 31 rue Boucher. Puisque Paul Marchand, le père de cette dernière, travaillait dans la ville de Québec, la relocalisation de sa famille s’effectuerait tout naturellement vers la Vieille Capitale.

Plutôt que de jouer au ballon-chasseur, comme l’avait suggéré la mère de Chantal, les deux jeunes filles décidèrent d’aller cueillir des bleuets dans les bosquets environnants. De 14h30 à 15h00, elles s’investirent à trouver des récipients. Chantal finit par en trouver un à l’effigie du café Sanka, la marque favorite de sa mère. Le contenant métallique en main, elle sortit de la maison en saluant sa grande sœur Lise.

Peu de temps après, Alain Daigle, un garçon de 11 ans, jouait tout seul sur la rue Pierre Boucher sur sa bicyclette. Il habitait lui-même cette rue et connaissait donc parfaitement le secteur et ses habitudes. Soudain, il vit une voiture passer près de lui et faire demi-tour. Ensuite, elle parut ralentir avant de se stationner du côté gauche de cette rue presque déserte. En fait, c’était précisément vis-à-vis de l’endroit où il avait vu, un peu plus tôt, Carole et Chantal en train de cueillir des bleuets.

Malgré son jeune âge, Alain avait une attirance particulière pour les voitures, si bien qu’il pouvait en reconnaître aisément la marque.  Et celle-ci, avec ses feux arrières arrondis, lui fit dire qu’il s’agissait d’une Buick, probablement de l’année 1960 ou 1961. Durant un bref instant, il eut même la présence d’esprit de regarder la plaque d’immatriculation. On pouvait y lire les chiffres 294-620.

Les portières de la voiture s’ouvrirent et deux hommes en descendirent, chacun de leur côté. Immobile sur son vélo, Alain les vit s’engouffrer dans l’herbe à gauche de la route. Un instant plus tard, ceux-ci revenaient en compagnie de Carole et de Chantal, qu’ils firent monter dans la Buick, sur la banquette arrière. Les portières se refermèrent et le véhicule s’éloigna en direction du secteur inhabité, plus précisément vers le nouveau pont (pont Radisson).

Chantal Côté, 12 ans

Puisqu’il n’avait vu aucun signe de violence ni entendu le moindre cri, Alain n’eut aucune raison de s’alarmer outre mesure. Néanmoins, il trouva cette scène plutôt étrange. Pourquoi Carole et Chantal, des copines de quartier qu’il connaissait bien, auraient acceptées de monter dans le véhicule de ces deux hommes?

Alain fit donc quelques coups de pédale en direction de chez lui. Puis, cédant probablement à la bizarrerie de la scène, se retourna pour voir dans quelle direction se dirigeait précisément la vieille Buick. Malheureusement, celle-ci avait déjà disparue.

Entre 19h00 et 19h15, dans le secteur du rang Saint-Malo, à Sainte-Marthe-du-Cap, à quelques kilomètres plus à l’est de la rue Pierre Boucher, un dénommé Royal Gilbert entendit un coup de feu en provenance de la forêt. Cinq minutes plus tard, il en entendit un deuxième.  Apeuré, il quitta rapidement les lieux.

Il était 20h30 lorsque le téléphone retentit au 80 de la rue Thibeau, cet appartement que Marcel Lampron, 39 ans, louait au couple Côté, les nouveaux propriétaires. En décrochant le combiné, Lampron reconnut la voix de Lise Côté, la fille de 16 ans de sa propriétaire.

  • Allez chercher maman au téléphone, lui lança l’adolescente.

Croyant reconnaître un ton alarmé, Lampron s’exécuta immédiatement en descendant au logement pour transmettre le message à Gabrielle Dufour Côté.  Ne comprenant pas cet empressement, Gabrielle, qui n’avait pas encore fait installer le téléphone chez elle, monta chez Lampron.

  • Maman, je ne sais pas ce qui se passe, dit Lise. J’ai quelque chose à vous dire.
  • Qu’est-ce qu’il y a?, s’inquiéta la mère.
  • Chantal est partie aux bleuets depuis 16h30 et elle n’est pas encore revenue.
  • Ça ne sera pas long. Ne faites rien. Attendez-nous! On va y aller.

La machine à panique venait de s’enclencher.

Rapidement, Gabrielle et son mari verrouillèrent les portes de leur nouvelle demeure et filèrent en direction de la rue Pierre Boucher.

  • Ils ne peuvent pas se perdre dans ce bois-là, lança Jean Côté tout en conduisant son véhicule à toute vitesse. C’est impossible qu’elles se perdent à l’âge qu’elles ont. Ce ne sont plus des bébés.

Les Côté habitaient ce secteur depuis maintenant 6 ans. Pour eux, il était inconcevable que leur fille puisse se perdre aussi facilement, d’autant plus que Chantal craignait la noirceur comme la peste.

Une fois à la maison, trois minutes plus tard, l’inquiétude s’amplifia.  On tenta d’abord de contacter les amis et les voisins, mais l’inquiétude était similaire chez les Marchand. Paul Marchand, qui s’absentait toute la semaine à Québec pour ne rentrer que le vendredi soir, était revenu chez lui pour apprendre que sa fille était allée cueillir des bleuets à quelques pas de la maison. Il n’en savait pas plus que les autres.

Finalement, à 21h20, Gabrielle Dufour Côté contacta la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, dont le poste se situait à l’intersection des rues Rochefort et De Grandmont, pour leur signaler la disparition de sa fille. Elle appuya ses propos en leur disant que Chantal était disparue depuis au moins 16h30 et qu’elle craignait vraiment la noirceur. De plus, elle souligna que la jeune fille n’était vêtue que d’un petit short.

Pendant ce temps, Marcel Lampron ne pouvait rester les bras croisés.  Il expliqua à sa femme qu’il devrait profiter de ses connaissances dans le domaine de l’arpentage pour retrouver les deux disparues. Lampron ne pouvait accepter que ces jeunes filles puissent passer la nuit dehors. Immédiatement, il contacta son ami Pierre Giroux, qui avait déjà fait de la radio amateur et qui possédait encore ses contacts auprès du Club XM Routier.

Lampron et Giroux commencèrent par remonter la rue Thibeau jusqu’à Pie XII. Ils patrouillèrent ensuite ce secteur boisé pour l’encercler, jusqu’à la rivière Saint-Maurice. Bref, ils concentrèrent leurs recherches entre les rues Thibeau et la rivière.

Pendant ce temps, sur les ondes radios de la police municipale, on transmettait la description de Chantal Côté comme étant une fillette de 12 ans pesant 80 livres, mesurant 4 pieds et 8 pouces, portant les cheveux et les yeux bruns et le teint foncé. Au moment de sa disparition, elle portait des shorts rouges, un gilet bleu, des bas bleus pâles et des souliers blancs.

Quant à elle, Carole Marchand fut décrite comme une jeune fille de 13 ans, pesant 110 livres et mesurant 5 pieds et 4 pouces. Ses cheveux étaient châtains, ses yeux verts et son teint pâle. Elle portait aussi des shorts mais de couleur bleus, un gilet vert pâle, des bas bleus et des souliers bruns.

Quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux croisèrent la voiture d’un détective, qui s’immobilisa auprès d’eux. Ce dernier reconnut aisément Lampron, qui travaillait pour la municipalité.

  • Cherches-tu les petites filles?, lui demanda le détective.
  • Oui, répondit Lampron. On devrait les retrouver assez facilement. C’est n’est pas bien grand, ce petit bois-là.
  • Il y a un changement dans notre affaire. On va avoir plus de difficulté que prévu à les retrouver.

Lampron et Giroux le dévisagèrent, silencieux. Les deux amis n’étaient pas certains de bien saisir l’allusion du policier.

  • On a un témoin qui nous dit les avoir vues embarquer dans un Buick de couleur brun, fit le détective.
  • Réellement, s’exclama Lampron, ça se complique notre affaire.[i]

Ce que le détective ne disait cependant pas aux deux hommes, c’est que ce témoin, le jeune Alain Daigle, leur avait transmis le numéro de plaque de la voiture. Ainsi, après vérification, les policiers étaient parvenus à savoir qu’il s’agissait bien d’une Buick mais que celle-ci avait été volée à Montréal sur la rue Alexandre-de-Sève dans la nuit du 15 au 16 juillet.

De  retour à la maison de la famille Côté, Marcel Lampron demanda la permission aux parents de Chantal de proposer aux policiers l’aide des utilisateurs de radios CB[ii] (SRG). Jean Côté lui transmit aussitôt son accord, alors Lampron entra en contact avec les policiers, qui acceptèrent d’emblée cette aide supplémentaire en plus de prêter à Lampron et Giroux deux walkie-talkie et un porte-voix.

Tous les policiers du Cap-de-la-Madeleine étant occupés aux recherches, Lampron se chargea de diviser le secteur des fouilles afin d’organiser un peu mieux les amateurs radio. Peu après, la pluie vint assombrir les recherches.

Pendant que les radios amateurs patrouillaient les rues et autres chemins, ce fut en compagnie de Pauline Côté, l’une des sœurs de Chantal, que Lampron arpenta certaines zones boisés. Maintenant informé que les deux disparues avaient peut-être été enlevées par un ou plusieurs hommes, Lampron pensait qu’une voix masculine dans le porte-voix risquait d’effrayer davantage les deux jeunes filles, si toutefois elles attendaient quelque part qu’on les découvre. C’est pourquoi il demanda à Pauline de prendre l’appareil pour appeler sa sœur et la copine de celle-ci.

Jusqu’à 5h00 ou 6h00 du matin, toujours sous une pluie incessante, Lampron, Giroux et la jeune Pauline Côté s’éreintèrent à parcourir tous les sentiers imaginables du secteur. Malheureusement, ils étaient toujours sans nouvelle. Pas le moindre signe. C’est alors qu’ils sentirent le besoin de prendre une pause afin de dormir un peu.

Samedi 17 juillet 1971

Déterminés à faire quelque chose, Marcel Lampron et Pierre Giroux reprirent leurs recherches vers 9h00 après un bref repos. Ils retournèrent chez les Côté afin de s’enquérir des nouveaux développements. La situation était demeurée la même.

En reprenant leurs recherches, Lampron eut cette fois l’idée de concentrer ses efforts de l’autre côté de la rue Thibeau, c’est-à-dire du côté est. Après tout, le secteur de la disparition n’avait rien donné en dépit des efforts investis par les policiers et les volontaires.

C’est en débarquant dans le secteur que les deux hommes eurent également l’idée de se rendre chez le vendeur de voitures usagées Hamel. En fait, les policiers avaient informés Lampron et Giroux qu’on recherchait une Buick brune, probablement de l’année 1961, avec des feux de position ronds à l’arrière, mais les deux amis n’avaient aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler ce modèle. Ils demandèrent donc à Hamel de leur en montrer une, si possible, afin de se faire une image mentale de la voiture recherchée.

  • Ça n’existe pas une Buick 1961 avec des lumières rondes, leur dit Hamel. Il faut absolument que ce soit une 1960.

Hamel amena les deux hommes dans son stationnement tapissé de plusieurs dizaines de voitures. Au bout d’un moment, il s’arrêta au côté d’une Buick 1960. Les feux de position arrière étaient effectivement ronds.  L’homme avait raison puisque le modèle de l’année 1961 avait été complètement remodelé, si bien que les feux arrières étaient devenus étirés, presque rectangulaires.

  • Une automobile comme ça, est-ce que c’est possible de se tromper?, demanda Lampron.
  • Non, fit Hamel. Une Buick 60 comme celle-là, il n’y a pas d’autre modèle qui ressemble à ça. Justement, j’en ai vu une passer ce matin. C’est assez rare. On n’en voit pas souvent.

Vers 14h30, Alain Limoges et André Corbin, deux jeunes de 12 ans, s’amusaient à rouler en petite moto hors route, communément appelé mini-trail, dans les bois du secteur Grandes-Prairies, c’est-à-dire à l’Est de la rue St-Maurice. La pluie était tombée tout au long de la nuit, mais depuis une heure elle avait cessé, au point même de laisser poindre quelques rayons de soleil.

Soudain, ils s’arrêtèrent en repérant une voiture de couleur brune immobilisée au côté du chemin de terre battue. Les deux copains observèrent un moment pour se rendre compter que celle-ci s’était enlisée au point où le pare-choc arrière avait été arraché.

Limoges s’approcha et tenta de démarrer le véhicule. Le démarreur ronronna, mais le moteur refusa de laisser entendre son rugissement. Sur la banquette arrière, les deux garçons remarquèrent la présence d’une grande quantité de bleuets, à la fois sur la banquette et sur le plancher du véhicule, ainsi que certains contenants. De plus, il constata que la lumière du plafonnier était restée allumée.

Soupçonnant quelque chose d’anormal, Limoges et Corbin prirent la décision de quitter les lieux pour tenter d’aller demander de l’aide.

Peu de temps après, Limoges et Corbin croisaient Marcel Lampron et Pierre Giroux, qui étaient armés de leur walkie-talkie. Au moment où les deux garçons s’arrêtèrent, Lampron leur demanda s’ils avaient vu quelque chose, et particulièrement une Buick.

  • Je viens justement d’en voir une, répliqua aussitôt Limoges. Et les lumières à l’intérieur sont encore allumées.
  • Peux-tu nous conduire?
  • Vous avez juste à me suivre.

En arrivant à la voiture, quelques minutes plus tard, Lampron et Giroux furent aussitôt en mesure de constater ce dont les deux jeunes avaient été témoins, c’est-à-dire l’enlisement, le pare-choc arraché, la présence des bleuets et le plafonnier allumé. Mais, plus que tout, Lampron se souvenait de ce qu’il avait vu dans le stationnement du vendeur d’auto Hamel. En regardant l’arrière de cette voiture brune, il reconnut immédiatement le modèle de l’année 1960 avec les feux de forme circulaire.

Le devant de la Buick 1960 qui a servi au double meurtre. Cette voiture a été volée par les tueurs dans leur escapade improvisée.

Il n’y avait maintenant plus aucun doute possible. La voiture suspecte impliquée dans l’enlèvement de Chantal Côté et de Carole Marchand venait d’être retrouvée.

Lampron demanda alors à Giroux de se servir de son walkie-talkie pour transmettre le numéro de plaque aux policiers afin de confirmer le tout. Celui qui apparaissait sur celle-ci était bien lisible : 294-620.

C’est alors que Giroux crut en la possibilité que le ou les individus pouvaient encore se trouver dans les parages. C’était tout à fait plausible. Y avait-il encore du danger à demeurer près de cette voiture?

Giroux pensa immédiatement à sa propre voiture, qu’il avait laissée en marche au bout du sentier. Il s’empressa d’y retourner avec la promesse de contacter à la fois la police municipale du Cap-de-la-Madeleine mais aussi la Sûreté du Québec. En effet, il avait suffis de quelques centaines de mètres pour changer de juridiction. Si le lieu de la disparition se situait sur le territoire municipal, le lieu de la découverte du véhicule était hors de la ville.

Bien que dévoré par les moustiques, Marcel Lampron s’approcha de la Buick tout en sachant qu’il ne devait toucher à rien. C’est alors qu’il se rendit compte qu’elle dégageait une certaine chaleur. Il perçut également une odeur d’essence et d’huile brûlée. Voilà qui semblait vouloir dire une utilisation récente. Était-ce la confirmation que le ou les ravisseurs se trouvaient encore dans les environs? L’enlisement de la Buick était-il récent ou alors le moteur avait-il tourné toute la nuit jusqu’à en épuiser le réservoir d’essence?

Marcel Lampron attendait avec inquiétude près de la Buick depuis une vingtaine de minutes lorsque les premiers policiers arrivèrent sur les lieux.  Ceux-ci se présentèrent comme le détective Emery Leblanc et le constable Robert Veillet[iii]. Immédiatement, Lampron leur fit remarquer la présence des bleuets sur la banquette arrière, mais aussi un petit sentier qui semblait avoir été fait tout récemment dans l’herbe grasse. Une rosée était visible partout dans le boisé en raison des heures de pluie, mais à cet endroit c’était différent.

Puisque Lampron était mieux équipé en bottes et en vêtements de travail, le détective Leblanc lui demanda s’il pouvait aller voir un peu plus loin dans ce sentier qualifié de frais. L’arpenteur ne parcourut que 20 ou 25 pieds avant de faire une découverte horrible. Sous ses yeux se trouvait une fillette qui reposait dans les marécages, face contre terre. Elle portait encore ses vêtements et paraissait presque dormir.

En faisant part de sa découverte à Leblanc et Veillet, ceux-ci lui demandèrent s’il la reconnaissait, sachant très bien que Lampron connaissait Chantal Côté.

  • C’est assez difficile, répliqua Lampron, encore horrifié. On ne voit pas sa figure.

Peu de temps après, des policiers de la Sûreté du Québec débarquèrent sur les lieux. Ceux-ci ne tardèrent pas à retourner délicatement le corps de la jeune fille pour permettre à Lampron de l’identifier. Celui-ci fut d’abord frappé par la présence d’une énorme plaie au niveau du front, comme si le passage d’un projectile lui avait arraché une partie de la tête. Il put cependant la reconnaître assez rapidement puisque du niveau des yeux jusqu’au menton le visage demeurait intact. Il s’agissait bien de Chantal Côté.

Lampron dira plus tard qu’il se doutait que c’était elle avant même l’arrivée des policiers de la SQ en raison des vêtements que portaient la victime, car ils correspondaient à la description donnée par les parents, puis par les policiers du Cap.

La découverte de ce premier corps déclencha toute la machine judiciaire. On contacta d’abord Me Bertrand Lamothe, coroner du comté de Champlain, afin de venir sur les lieux dès que possible. Rapidement, on comprit que l’enquête serait confiée à la SQ.

Peu de temps après, les enquêteurs Claude Huot et Roland Beaulieu de la SQ trouvaient des bouteilles de bière à proximité de la Buick. Tous les policiers disponibles furent appelés dans le secteur afin de poursuivre les recherches, maintenant informés qu’un ou plusieurs tueurs pouvaient encore se trouver dans les environs. Le détective Denis Leclerc de la police municipale de Trois-Rivières sera même photographié par Le Nouvelliste en train de fouiller les bois avec une mitraillette à la main[4].

D’un autre côté, on fit appel à Robert Desruisseaux, expert dans le dressage des chiens policiers, qui débarqua avec un berger allemand nommé Champs, propriété du Dr Jean-Louis Frenette du Lac-à-la-Tortue. Jean-Jacques Thibeault et son chien Stringo, un bouvier des Flandre, se joignirent également aux recherches.

Alors que Me Bertrand Lamothe se trouvait sur les lieux, l’agent Gérald Fournier de la police municipale du Cap-de-la-Madeleine en était à pousser ses recherches à plus de 1 000 pieds de l’endroit où se trouvait la Buick. Et soudain, vers 17h50, il tomba sur un deuxième corps, visiblement celui de Carole Marchand. Immédiatement, il envoya le petit garçon qui le suivait sans cesse pour alerter les autres policiers.

Étrangement, le corps de Carole gisait dans la même position que celui de Chantal. Elle se trouvait face contre terre et avec tous ses vêtements sur le dos. La police faisait-elle face à deux exécutions de sang froid? Si oui, pourquoi?

Fournier demeura près du corps jusqu’à l’arrivée des premiers détectives de la SQ. Ce fut donc à cet instant qu’il fit la rencontre de l’enquêteur Jean-Claude Simard, celui qui prenait cette enquête en main.

Dès 20h00, les deux corps se trouvaient à l’hôpital Cloutier du Cap, où le Dr Richard Jacob les examina afin de constater les décès. Celui-ci écrivit qu’à 20h00 la première victime portait une « perforation à l’occiput, crâne ouvert à la région fronto-pariétale. Rigidité cadavérique. Décès constaté ».

Pour la seconde, examinée à 20h05, il écrira qu’il y avait aussi « perforation à l’occiput, saignement nasal, rigidité cadavérique, décès constaté ».

Peu après, les deux corps furent transportés à la maison funéraire J. D. Garneau du Cap-de-la-Madeleine, où certains membres de la famille procédèrent à l’identification. Ensuite, on les embarqua rapidement pour l’Institut Médico-Légal de Montréal situé dans les locaux du quartier général de la SQ au 1701 rue Parthenais. Les autopsies auraient lieu dès le lendemain matin.

Une station radiophonique fit l’erreur d’annoncer l’arrestation du ou des agresseurs au cours de la soirée du samedi 17 juillet, mais c’est seulement quelques jours plus tard qu’on finirait par mettre la main au collet de l’un des tueurs. Le coroner Lamothe expliqua aux journalistes que dans le cas de Chantal Côté la balle aurait soulevé la calotte crânienne alors qu’une autre balle avait causée moins de dommages chez Carole Marchand.

Néanmoins, ce double meurtre demeure l’un des crimes les plus horribles jamais commis en Mauricie.

Les autopsies

Le dimanche 18 juillet 1971, c’est le Dr Louis-Raymond Trudeau qui se chargea de pratiquer l’autopsie sur le corps de Chantal Côté. Il y notera une rigidité cadavérique, comme l’avait remarqué le Dr Richard Jacob en constatant les décès, mais aussi une présence de lividité cadavérique antérieure, ce qui signifiait que le corps reposait face contre terre depuis un certain temps.

Concernant la plaie d’entrée par balle, il écrira : « à la nuque, en postéro-latéral à gauche, à 5 cm au-dessus de l’épaule, on note une plaie arrondie de 0,8 cm de diamètre. Il s’agit vraisemblablement d’une plaie d’entrée de projectile d’arme à feu. Cependant, on ne peut pas mettre en évidence de fumée ou de poudre ni au pourtour ni à l’intérieur de cette plaie.  La région fronto-pariétale droite est complètement éclatée et le cerveau à ce niveau s’extériorise et est lacéré. Cette lésion mesure 15 X 15 cm. Au niveau de l’avant-bras gauche, érosion parcheminée de 4 X 0,4 cm. À la cuisse droite, présence d’une érosion de 7 X 3 cm et d’une zone qui contient 12 petites érosions de 0,2 à 0,5 cm en moyenne ».

Il notera aussi que tous les os du crâne avaient éclatés et quant à la trajectoire du projectile il précisera qu’elle était « oblique, de bas en haut, d’arrière en avant et de gauche à droite ».  Étant donné la nature du crime, il fallait obligatoirement vérifier si Chantal Côté avait été violée, mais à ce sujet le Dr Trudeau notera que l’hymen « ne présente aucune lésion » mais que « l’examen ne permet pas de conclure qu’il y a eu ou non relation sexuelle ».

En conclusion, il écrivait que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Chantal Côté doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu ». Le Dr Trudeau signera son rapport quelques jours plus tard, soit le 23 juillet.

C’est aussi lui qui fit l’autopsie de Carole Marchand immédiatement après, soit vers 11h00. Outre une montre dont les aiguilles s’étaient arrêtées sur 3h45, il s’est principalement attardé à une plaie rappelant celle infligée à la victime précédente. Trudeau écrira dans le cas de Carole pour situer la plaie par balle : « à 12 cm au-dessus de l’épaule droite, en occipital, on note une plaie de 1,5 X 1 cm, dont le pourtour est érosif et présente des vestiges de noir de fumée (plaie d’entrée).  À la région temporale droite, on note une plaie de 2 X 2 cm (plaie de sortie) ».

Quant à la trajectoire, il parlera cette fois d’un angle « oblique, de bas en haut avec un angle d’environ 10 degrés, d’arrière en avant et de gauche à droite avec un angle d’environ 45 degrés par rapport à une ligne sagitale ».  La plus grande différence se situait au niveau de l’examen génital. À ce sujet, le Dr Trudeau écrivit : « à l’examen des organes génitaux, on note une ecchymose à la partie postérieure de la vulve, au niveau de la jonction des lèvres. Cette ecchymose mesure environ 1,5 X 0,7 cm. Au niveau de l’hymen, du côté gauche, entre 8 et 10h00, on note également une lésion ecchymotique au sein de laquelle on note une petite lacération de 0,2 cm de diamètre. Cet examen nous permet d’affirmer la présence de lésions récentes et vitales au niveau de la vulve et de l’hymen ».

En conclusion, il précisera que « selon les constatations d’autopsie, le décès de Carole Marchand doit être attribué à : hémorragie externe massive par éclatement du crâne et du cerveau par le passage d’un projectile d’arme à feu à bout touchant ».

Autrement dit, les deux jeunes filles avaient été exécutées chacune d’une balle en pleine tête après que seule Carole ait été agressée sexuellement. Toutefois, on se souviendra qu’elles portaient toutes deux leurs vêtements au moment où on a découvert leurs corps. Est-ce à dire que le ou les tueurs avaient forcé Carole à se rhabiller juste avant de la tuer?

Les analyses balistiques

Dès le lundi 19 juillet, l’information coula dans les médias à l’effet que la police recherchait deux suspects.

Le même jour, le quotidien Le Nouvelliste, cédant peut-être à une certaine vague de panique, tenta de faire un lien avec le cas d’Alice Paré, assassinée dans des conditions « presque similaires ». Le corps d’Alice, 14 ans, avait été retrouvé seulement trois mois auparavant à environ une heure de route du Cap-de-la-Madeleine. Nous avons vu ces détails dans un précédent article et nous y reviendrons quant à savoir s’il est possible de faire des liens entre ces deux affaires.

Pendant ce temps, on obtenait les tests effectués sur des échantillons prélevés sur les parties génitales des victimes. Ainsi, on put établir que « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée négative » dans le cas de Chantal Côté, alors que pour Carole « La recherche de spermatozoïdes s’est avérée positive ».

Le 20 juillet 1971, l’expert en balistique Yvon Thériault écrira dans son rapport avoir reçu du biologiste Gosselin deux exhibits (pièces à cinviction), soit le numéro 1 une « enveloppe de plastique signée « Sergent Huot 3602 », contenant un projectile chemisé » et le numéro 2 qui était « une enveloppe de plastique signée « Rolland [sic] Beaulieu 3511 » contenant un projectile chemisé ».

À propos de la première balle, Thériault écrira que « ce projectile d’une pesanteur de 173.43 grains est de calibre .303 British et montre des rayures et cloisons de mêmes spécifications que celles des carabines Lee-Enfield. De plus, la déformation de la base du projectile indique que la carabine dans laquelle il a été tiré, avait un canon tronçonné très court ».

Concernant l’exhibit numéro 2, il écrivit que « ce projectile d’une pesanteur de 173,58 grains est de calibre .303 British et provient d’une cartouche tirée dans la même carabine qui a tiré le projectile de l’exhibit no 1 ».  Pour ainsi dire, ce rapport confirmait que la même arme avait été utilisée pour commettre les deux meurtres.

Et si ces rapports officiels ne le précisent pas, nous pouvons affirmer sans trop nous tromper, et cela pour le besoin de ceux et celles qui ont une connaissance limitée en matière d’armes à feu, qu’avec un calibre comme le .303 British ces deux fillettes n’avaient aucune chance. Elles sont probablement mortes sur le coup.

Conclusion

Le double meurtre de Chantal Côté et Carole Marchand a déjà été abordé par Historiquement Logique au cours des dernières années. Notre intention n’est pas de raviver de vieilles douleurs. Dans le cadre de notre série Les Assassins de l’innocence notre souhait est de mieux comprendre ce phénomène dont la société est incapable de se débarrasser depuis des milliers d’années : le meurtre gratuit et le meurtre à caractère sexuel. Aussi, peut-être, que ce soit conscient ou non, nous souhaitons trouver le détail qui fera la différence, qui pourra peut-être connecter un tueur en particulier avec une affaire non résolue.

Étant donné la quantité de détails que nous possédons sur cette affaire, nous y reviendrons plus tard au moment d’étudier l’aspect des tueurs. Pour l’instant, résumons seulement la suite des choses.

Le 24 juillet, la SQ procéda à l’arrestation d’un jeune homme âgé dans le début de la vingtaine et répondant au nom de Ludger Delarosbil dans un logement de la rue St-André à Montréal. Son complice, Michel Joly, sera retrouvé quelques semaines plus tard sous un viaduc. Il s’était suicidé avec une carabine tronçonnée de calibre .303. Les experts conclurent par la suite qu’il s’agissait de la même arme qui avait servie à tuer Carole et Chantal.

Rapidement, Delarosbil passa aux aveux. Il détailla le vol de la Buick à Montréal, son escapade avec Joly en direction du Cap-de-la-Madeleine, des nombreuses bières qu’ils avaient sifflées et surtout cette idée que Michel avait eu de vouloir « se faire » une femme. Celui-ci s’était d’abord rendu chez son ancienne copine, qui habitait à Ste-Marthe-du-Cap, mais comme elle n’était pas chez elle, il avait commencé à arpenter les rues de la ville, à la recherche d’une proie. C’est là que les deux braqueurs étaient tombés sur Carole et Chantal, qui cueillaient tranquillement leurs bleuets.

Joly aurait ensuite violé Carole avant de l’obliger à se rhabiller et à la tuer d’une balle dans la tête. Souhaitant ne pas avoir de témoin, il avait ensuite tué Chantal sans toutefois l’agresser. Delarosbil dira être resté dans la voiture en compagnie de Chantal pendant que se déroulait l’agression sexuelle. Lors de son procès, la Couronne mit en preuve que son inaction le rendait aussi coupable que Joly. Il avait eu quelques minutes pour sauver la vie de Chantale ou tenter quelque chose. Et pourtant, il n’avait rien fait.

Selon nos informations, Ludger Delarosbil aurait retrouvé sa liberté en 2003. Il n’aurait pas récidivé.

Dans un article ultérieur, nous étudierons plus en détails la dynamique de ce crime afin de mieux comprendre la psychologie de ces hommes qui s’en prennent si violemment aux femmes et aux enfants. En effet, ce cas est particulier en ce sens que les duos de tueurs à saveur sexuelle sont très rares dans l’historiographie criminelle du Québec.


[1] Ville fusionnée avec Trois-Rivières en 2001.

[2] Marie Yvette Chantal Côté est née le 21 novembre 1958 à l’Hôpital de Dolbeau.

[3] Carole Marchand est née le 29 juin 1958 à l’Hôpital St-Joseph de Trois-Rivières.  Ses parents étaient Paul Marchand et Huguette Hamelin.

[4] Denis Leclerc avait déjà un comportement de flic pourri à cette époque. Plus tard, il sera finalement limogé de la police de Trois-Rivières et impliqué dans l’enquête de la Commission de Police du Québec au début des années 1980, dont le but était de faire le ménage au sein de la police de Trois-Rivières. Toutefois, son rôle dans l’affaire des meurtres de Côté et Marchand est très minime, voir insignifiant. Ce sont plutôt les policiers de Cap-de-la-Madeleine et de la SQ qui ont travaillé sur ce dossier. En 1996, Leclerc sera de retour à Trois-Rivières afin de témoigner à la Commission d’enquête sur les circonstances du décès de Louis-Georges Dupont, mais il ne dira rien de bien significatif. Leclerc serait décédé en 2010.

[i] Cette conversation s’inspire directement du témoignage qu’en fit Marcel Lampron lors du procès.

[ii] CB pour Citizens Band.  Le terme francophone est SRG pour Service Radio Général.  Les utilisateurs sont appelés SRGistes ou CBieurs, pour utiliser l’anglicisme.

[iii] Dans les transcriptions du procès on écrit son nom « Veillette » alors même qu’il témoigne lui-même, ce qui laisse entendre que le principal intéressé se montrait d’accord sur cette prononciation de son nom de famille.  Toutefois, mon père, qui est aussi le petit-cousin de ce policier qui devint plus tard détective pour la police municipale du Cap-de-la-Madeleine, est formel sur le fait que le nom de celui-ci s’écrit Veillet.  J’ai donc utilisé cette dernière épellation.

Témoigner contre son agresseur … en 1917

Léna Morin (à droite) n’avait que 15 ans lorsqu’elle a témoigné lors du procès du meurtrier Aurèle Veuillette. On la voit ici en compagnie de son petit frère, Paul Jr., qui fut l’une des victimes de Veuillette.

En 1917, Aurèle Veuillette avait 17 ans. Il habitait à Snake Creek, dans la région du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. On raconte qu’il avait été recueilli en bas âge par Paul Morin, un pionnier habitué à la vie sauvage de cette région. Cette année-là, Morin habitait avec sa femme et leurs trois enfants, dont un fils de 5 ans prénommé Paul Jr et une fille de 15 ans répondant au nom de Léna Morin.

Au début de l’année 1917, quelque chose s’était développé entre Aurèle et Léna. On ignore si cette dernière était attirée par ce jeune ouvrier agricole, mais Veuillette, assurément, était amoureux de l’adolescente. Mis au courant, Paul Morin ordonna immédiatement au jeune homme de cesser cette « relation ». Veuillette s’installa sur une autre ferme, sans toutefois oublier celle que son cœur avait apparemment choisie.

Décidé à ne pas s’en laisser imposer, Veuillette emprunta la carabine d’un ami en prétextant se rendre à la chasse à l’ours. Au matin du 8 août 1917, un peu après 11h00, un coup de feu claqua dans la cour des Morin. Léna, qui était à laver du linge dans la cuisine tandis que sa mère mettait la viande et les patates à cuire sur le poêle, entendit claquer un coup de feu. Dehors, par la fenêtre, elle vit son père s’effondrer au sol, près de la grange. Immédiatement, la mère, la fille et le garçon de 5 ans sortirent en courant. Peu de temps après, Paul Jr s’affala sous le second tir.

Ces détails d’une fusillade qui a fait deux morts, nous les devons au témoignage de Léna Morin. En effet, le procès de Veuillette s’ouvrit à Bryson devant le juge W. A. Weir le 24 avril 1918. Il devait se terminer deux jours plus tard par un verdict de culpabilité et une condamnation à mort.

Lorsque Lena, 15 ans, a été appelée à la barre des témoins, qu’a-t-elle ressenti? Quel niveau de peur l’accabla-t-elle au moment de devoir affronter celui qui, non seulement avait affiché un intérêt marqué pour elle, mais avait aussi froidement assassiné son père et son jeune frère de 5 ans?

  • Racontez brièvement à la Cour et au jury ce que vous savez de la fusillade qui s’est produite sur la propriété de votre père le 8 août 1917 … à quelle heure, quand et où cela s’est produit?, questionna Me Gaboury[1].
  • J’ai entendu trois coups de feu.
  • Vers quelle heure?
  • Entre 11h00 et 12h00 dans la matinée.
  • Dites-nous ce que vous avez fait quand vous avez entendu le premier et le deuxième et le troisième coup de feu?
  • Au premier coup de feu, j’ai vu mon père tomber au sol et j’ai couru vers lui. Et au second coup de feu j’étais près de mon père et le troisième j’étais à mi-chemin de la maison, à mi-chemin entre la maison et la cuisine.
  • Où étiez-vous quand vous avez entendu le premier coup de feu?, demanda le juge.
  • J’étais à la maison.

Lena fut incapable de préciser la distance qu’il y avait entre la maison et l’endroit où son père avait été abattu. Elle estima cette longueur à celle du prétoire dans lequel se déroulait le procès.

  • Avez-vous vu quelque chose pouvant indiquer d’où venaient ces coups de feu?
  • J’ai vu la fumée.
  • D’où provenait cette fumée?
  • J’ai vu que cette fumée provenait du haut de la porte de la grange.
  • Après combien de coups de feu avez-vous vu cette fumée?
  • Après le premier tir.
  • Où vous trouviez-vous lorsque vous avez vu la fumée?
  • Dans la cuisine.
  • Maintenant, expliquez-nous comment vous avez vu la fumée dans le jardin?
  • J’ai couru directement de la cuisine jusqu’au jardin.
  • Comment cette fumée a-t-elle captée votre attention?
  • Elle se propageait.
  • Et avez-vous vu de la fumée après le deuxième tir?, demanda le juge.
  • Je n’ai vu aucune fumée à ce moment-là.
  • Ni après le troisième tir?
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Parce que je n’ai pas regardé en direction de la grange.

Après ces quelques détails permettant de mieux situer les jurés, le procureur en vint à l’accusé.

  • Avez-vous vu Aurèle Veuillette dans la matinée du 8 août 1917?
  • Je l’ai vu passer le matin vers 8h00.

Selon Lena, il marchait en direction de la gare, qui se situait à un peu plus d’un mile. Or, la route passait carrément devant la maison des Morin, ce qui veut dire que la marche de Veuillette l’avait amené à déambuler tout juste sous les fenêtres de la résidence. Était-ce une sorte de provocation?

  • L’avez-vous vu après ça?
  • Non, je ne l’ai pas vu après ça.
  • Avez-vous vu s’il avait quelque chose avec lui quand vous l’avez vu se diriger vers la station?
  • Non, il n’avait rien avec lui.
  • Est-ce qu’une autre personne que votre père a été tuée ce jour-là?
  • Oui, mon petit frère a été tué.
  • Quel est le nom de votre frère?
  • Paul Morin.
  • Quel âge avait-il?
  • Il avait 4 ans.
  • Où étiez-vous quand Paul Morin Jr. s’est fait tirer? Par quel tir a-t-il été atteint et où étiez-vous?
  • C’était par le second tir. C’était quand j’étais dans le jardin, quand il a été tiré.
  • Qui a pris votre petit frère quand il a été tiré?
  • Moi-même.
  • Est-ce qu’il était mort quand vous l’avez pris?, questionna le juge.
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez vu votre petit frère près de votre père quand votre père s’est fait tirer?, reprit Me Gaboury.
  • Quand mon père s’est fait tirer, le garçon[2] était dans la maison avec nous et il est sorti après que je sois sorti et il s’est tenu près de mon père.
  • Qu’est-ce qu’il a fait d’autre?
  • Et il s’est fait tirer à cet endroit.
  • Avez-vous vu autre chose?
  • Non.
  • À quelle distance de votre père était-il?
  • Environ un pied de mon père.
  • Est-ce qu’il a touché à votre père?
  • Je ne l’ai pas vu le toucher.
  • Dites-nous ce que vous avez vu de lui jusqu’à ce qu’il se fasse tirer?
  • Quand je l’ai vu, il essayait de revenir à la maison et il s’est fait tirer.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • Il s’est fait tirer par le second tir et alors je l’ai pris.
  • À quel endroit a-t-il été atteint?, demanda le juge.
  • Dans la figure.
  • Quelle partie de la figure?
  • Juste ici, sur le nez.
  • Entre le nez et l’œil?
  • Oui.
  • Savez-vous de quel œil il était question?
  • Je ne me rappelle pas.

Ensuite, Lena expliqua avoir transporté son petit frère dans la maison pour l’y déposer sur le plancher de la cuisine. Bien qu’elle n’ait rien vu après cela, elle avait entendu un troisième coup de feu.

  • Et où était votre mère à ce moment-là?, questionna Me Gaboury.
  • Elle était avec moi.

Léna dut spécifier que sa mère était près d’elle, mais de sorte qu’elle se trouvait la plus près de l’étable.

  • Où étiez-vous quand votre mère s’est fait tirer?
  • Dans le jardin.
  • Étiez-vous au côté de votre mère?, demanda le juge.
  • Oui.
  • Et où elle a été touchée?
  • Directement dans le coude.

Heureusement pour elle, Madame Morin avait réussi à se réfugier dans la cuisine avec sa fille. C’est en soulevant ces détails que le juge fit apparaître une hypothèse selon laquelle le tireur visait peut-être Léna.

  • Le fait est que votre mère était entre vous et l’endroit d’où provenait le tir, ce qui vous a sauvé?, fit le juge.
  • Oui, alors que nous courions vers la maison. Mais je ne peux pas dire que j’aurais pu être atteinte si ma mère n’avait pas été entre moi et l’endroit d’où provenait le tir.

Lorsqu’on lui demanda si elle avait entendu quelqu’un dire quelque chose entre le deuxième et le troisième tir, l’avocat de la défense Me McDonald s’objecta. Il craignait que la réponse apporte du ouï-dire puisqu’il prétendait, bien sûr, que l’accusé ne se trouvait pas sur place. Malgré cette intervention, le juge permit la question. Léna put alors répondre ceci :

  • Après le troisième tir nous avons couru dans la maison et ma sœur est venue à la porte, ma sœur Évangeline, et elle a crié « ne tirez plus! ».
  • Dans quelle direction regardait-elle?
  • Elle regardait vers l’étable.

Évidemment, la Couronne avait besoin de relier l’accusé à cette fusillade.

  • Avez-vous vu quelqu’un prendre la fuite à un certain moment?
  • Non, je n’ai vu personne.

Contre-interrogée par Me McDonald, elle raconta qu’elle était à laver du linge dans la cuisine lorsque le premier coup de feu avait retenti. Malgré ces précisions, Léna fut incapable de fournir une heure précise pour situer le premier coup de feu. La seule estimation qu’elle fut en mesure de donner, fut de dire que cela s’était produit entre 11h00 et midi. L’avocat de Veuillette insista et Léna demeura catégorie en refusant de s’avancer vers une réponse incertaine. Sa seule admission fut de dire qu’à midi tout était terminé.

  • Vous avez dit que votre frère a été tué par le deuxième tir, regardiez-vous vers lui quand il a été tué?
  • Non, je regardais mon père quand il a été tué.
  • Sur quoi vous vous basez pour dire qu’il a été tué par le deuxième tir si vous ne regardiez pas dans sa direction?
  • Dès que j’ai entendu le second tir, il a été tué.
  • Et avant le second tir il se tenait debout?
  • Oui.
  • À quelle distance était-il de votre père quand vous l’avez pris dans vos bras?
  • Pas tellement loin.
  • Environ trois pieds?
  • Oui.
  • Je ne veux pas vous suggérer la réponse, mais trois ou quatre pieds?
  • Bien, environ quatre pieds.

Le criminaliste parvint finalement à lui faire dire que le projectile du troisième tir, qui avait atteint sa mère pendant qu’elles couraient toutes deux, côte à côte, ne lui était pas destinée.

Me Gaboury revint le temps de quelques questions qui servirent à préciser que le père se trouvait plus près de la grange que son fils. Immédiatement après, Léna Morin fut remerciée. Étrangement, on ne l’a jamais questionné à propos de ce qu’elle connaissait de l’accusé ou de ses intentions.

Le lendemain, Léna fut rappelée dans la boîte des témoins. Les questions du procureur de la Couronne permirent de comprendre que dès le premier coup de feu, Léna, sa mère, son petit frère et sa sœur Évangeline se sont précipités à l’extérieur pour courir au secours de leur père. Léna fut la première à arriver auprès de lui. Sa mère le toucha et Léna lui demanda s’il était mort. « Es-tu mort, Paul? », aurait alors lancé sa femme.

Le second tir les avait convaincus de retourner vers la cuisine en courant. En fait, Léna expliqua que c’est sa mère qui fut la première à s’élancer. Bien sûr, au moment de la suivre, elle avait déjà son petit frère dans ses bras.

  • Pourquoi l’aviez-vous dans vos bras?
  • Parce qu’il était mort, il avait été tué. C’est le premier tir qui a tué mon père et je pense que c’est le second qui a tué le garçon.
  • Pouvez-vous jurer que c’est le second tir qui a tué votre petit frère?
  • Oui, je le pense.
  • Il a été tué sous vos yeux?
  • Oui, après le second tir j’ai remarqué qu’il était tombé au sol et qu’on l’avait tué.
  • Et alors vous l’avez immédiatement pris dans vos bras et vous avez couru vers la maison?
  • Oui.
  • Comment saviez-vous qu’il était mort?
  • Parce que quand je l’ai pris, le sang giclait et j’ai vu qu’il était mort.
  • Que le sang coulait sur vous?
  • Oui, quand je l’ai pris dans mes bras.

Questions inutiles ou nécessaires pour la reconstitution des événements?

À un certain moment, Léna parut se contredire sur un détail. Après avoir affirmé que son petit frère avait été tué entre le corps de son père et la maison, elle indiqua qu’au moment d’arriver près du corps le petit Paul Jr. se trouvait entre la grange et le père.

  • Vous avez dit, il y a quelques minutes, que le petit garçon était entre la grange et votre père, après le premier tir?
  • Oui, mais après le premier tir, il a bougé autour jusqu’à l’autre côté de mon père et quand le second tir est arrivé le petit garçon était du côté opposé et ne se trouvait pas entre mon père et la grange à ce moment-là.

Tant pis pour la défense. Léna ne s’était finalement pas contredite. En fait, on constate à la lecture des transcriptions qu’elle fut un témoin solide pour la poursuite.

La brève étude de ce témoignage permet de constater une chose : Veuillette était un excellent tireur. Quand on pense que des célébrités du Far West avaient du mal à atteindre un tel score, Veuillette a tiré à trois reprises pour atteindre sa cible à tous les coups. Et sur trois de ces tirs, il a tué deux personnes. Et tout ceci en restant à l’abri des regards.

On pourrait avoir tendance à l’oublier, mais Léna Morin a courageusement livré ce témoignage devant l’accusé, alors qu’il était assis devant elle dans le prétoire. Que Veuillette ait commis ce double meurtre parce qu’il avait une quelconque attirance pour elle ou non, n’empêche que Léna a fait face à celui qui avait lâchement assassiné son père et son petit frère.


Source:

R. c. Aurèle Veuillette, Bibliothèque et Archives Canada, RG13, 1917-1918.


[1] Le procès s’est déroulé en anglais. La traduction est ici la mienne.

[2] À plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « the boy » ou « the little boy » pour décrire son jeune frère diparu.

Les doubles meurtres de policiers au Québec

Les constables Fortin et O’Connell sont tombé sous les balles lors d’une intervention en 1910.

Les décès tragiques des policiers Sara Mae Helen Burns et Lawrence Robert Costello, survenues au cours de la fusillade de Fredericton vendredi dernier, ne sont pas sans rappeler que les doubles meurtres de policiers sont rares au Canada. Fort heureusement, d’ailleurs.

Au Québec, le premier double meurtre de policiers remontrait à 1910. Trois autres cas ont suivi au cours du 20e siècle.

Le 6 mai 1910, vers 21h15, le constable Daniel O’Connell, 38 ans, effectuait sa tournée habituelle dans le quartier Saint-Henri, à Montréal. C’est à ce moment que son attention se laissa attirer par un individu qui portait à son cou six paires de chaussures qu’il tentait de vendre aux passants. Lorsqu’O’Connell commença à le questionner, l’individu répliqua que ce qu’il faisait ne regardait personne. Le policier décida alors de l’arrêter, mais celui-ci résista.

Au même instant, O’Connell reçut l’appui de son collègue Jules Fortin, 25 ans. Quelques minutes plus tard, alors que les deux policiers conduisaient leur suspect vers le poste no. 6, ce dernier se retourna soudainement tout en sortant un revolver de la poche de son pantalon. Sans le moindre avertissement, il ouvrit le feu. Le constable Fortin fut atteint juste au-dessus de l’œil gauche tandis que son collègue reçut une balle dans le ventre. À l’intérieur du poste no. 6, qui se situait à seulement 200 pieds de la scène de la fusillade, le sergent Octave Charland entendit parfaitement les deux détonations. Tous les agents du poste accoururent sur les lieux. Fortin mourut sur place avant même l’arrivée de l’ambulance, alors qu’O’Connell succomba à sa blessure après son admission à l’hôpital Notre-Dame, le 9 mai.

Fortin avait fait son entrée dans la police de Montréal le 26 juin 1909. Depuis qu’il avait décroché cet emploi, il pensionnait chez un couple de la rue Saint-Louis.

Le tueur, Timothy Candy, fut appréhendé et condamné à mort devant le juge Saint-Pierre. Il a été pendu le 18 novembre 1910.

Le policier Paul Duranleau, tué en devoir en 1948.

Le 23 septembre 1948, c’est en intervenant lors d’un vol de banque à Montréal que les agents Nelson Paquin et Paul Duranleau furent abattus par des braqueurs. Trois hommes furent traduits en justice dans cette affaire : Noël Cloutier, Douglas et Donald Perreault. Tous trois furent condamnés à mort et pendus à trois dates différentes.

Le 14 décembre 1962, la Banque de commerce de Ville Saint-Laurent à Montréal fut cambriolée par trois braqueurs, dont l’un était déguisé en Père Noël. Dans un scénario qui n’est pas sans rappeler le drame de 1948, les policiers Denis Brabant et Claude Marineau ont littéralement été balayés par la mitraillette du Père Noël au moment de tenter une intervention. Plus tard, l’enquête permettra d’identifier le Père Noël comme étant Georges Marcotte. À son tour, il sera condamné à mort. Toutefois, les mœurs ayant changées au cours des dernières années, sa sentence sera commuée en peine d’emprisonnement.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, le policier Serge Lefebvre de la police de Ste-Foy était en train de commettre un vol dans un commerce lorsqu’il a été surpris par deux policiers de Québec, Yves Têtu, 25 ans, et Jacques Giguère. Il les a abattu froidement avec son arme de service. Pour en savoir plus, voir l’article de HL! a déjà consacré à cette affaire : https://historiquementlogique.com/2016/01/03/le-double-meurtre-de-serge-lefebvre/

Espérons qu’il se passera encore plusieurs décennies avant qu’un drame semblable se répète au Québec, ainsi qu’au Canada bien sûr. Je profite de l’occasion pour transmettre toute ma sympathie aux familles et proches des victimes de Fredericton.

C’est dans cette banque que le braqueur Georges Marcotte, alias le Père Noël, a tué deux policiers en 1962.