Témoigner contre son agresseur … en 1917

Léna Morin (à droite) n’avait que 15 ans lorsqu’elle a témoigné lors du procès du meurtrier Aurèle Veuillette. On la voit ici en compagnie de son petit frère, Paul Jr., qui fut l’une des victimes de Veuillette.

En 1917, Aurèle Veuillette avait 17 ans. Il habitait à Snake Creek, dans la région du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. On raconte qu’il avait été recueilli en bas âge par Paul Morin, un pionnier habitué à la vie sauvage de cette région. Cette année-là, Morin habitait avec sa femme et leurs trois enfants, dont un fils de 5 ans prénommé Paul Jr et une fille de 15 ans répondant au nom de Léna Morin.

Au début de l’année 1917, quelque chose s’était développé entre Aurèle et Léna. On ignore si cette dernière était attirée par ce jeune ouvrier agricole, mais Veuillette, assurément, était amoureux de l’adolescente. Mis au courant, Paul Morin ordonna immédiatement au jeune homme de cesser cette « relation ». Veuillette s’installa sur une autre ferme, sans toutefois oublier celle que son cœur avait apparemment choisie.

Décidé à ne pas s’en laisser imposer, Veuillette emprunta la carabine d’un ami en prétextant se rendre à la chasse à l’ours. Au matin du 8 août 1917, un peu après 11h00, un coup de feu claqua dans la cour des Morin. Léna, qui était à laver du linge dans la cuisine tandis que sa mère mettait la viande et les patates à cuire sur le poêle, entendit claquer un coup de feu. Dehors, par la fenêtre, elle vit son père s’effondrer au sol, près de la grange. Immédiatement, la mère, la fille et le garçon de 5 ans sortirent en courant. Peu de temps après, Paul Jr s’affala sous le second tir.

Ces détails d’une fusillade qui a fait deux morts, nous les devons au témoignage de Léna Morin. En effet, le procès de Veuillette s’ouvrit à Bryson devant le juge W. A. Weir le 24 avril 1918. Il devait se terminer deux jours plus tard par un verdict de culpabilité et une condamnation à mort.

Lorsque Lena, 15 ans, a été appelée à la barre des témoins, qu’a-t-elle ressenti? Quel niveau de peur l’accabla-t-elle au moment de devoir affronter celui qui, non seulement avait affiché un intérêt marqué pour elle, mais avait aussi froidement assassiné son père et son jeune frère de 5 ans?

  • Racontez brièvement à la Cour et au jury ce que vous savez de la fusillade qui s’est produite sur la propriété de votre père le 8 août 1917 … à quelle heure, quand et où cela s’est produit?, questionna Me Gaboury[1].
  • J’ai entendu trois coups de feu.
  • Vers quelle heure?
  • Entre 11h00 et 12h00 dans la matinée.
  • Dites-nous ce que vous avez fait quand vous avez entendu le premier et le deuxième et le troisième coup de feu?
  • Au premier coup de feu, j’ai vu mon père tomber au sol et j’ai couru vers lui. Et au second coup de feu j’étais près de mon père et le troisième j’étais à mi-chemin de la maison, à mi-chemin entre la maison et la cuisine.
  • Où étiez-vous quand vous avez entendu le premier coup de feu?, demanda le juge.
  • J’étais à la maison.

Lena fut incapable de préciser la distance qu’il y avait entre la maison et l’endroit où son père avait été abattu. Elle estima cette longueur à celle du prétoire dans lequel se déroulait le procès.

  • Avez-vous vu quelque chose pouvant indiquer d’où venaient ces coups de feu?
  • J’ai vu la fumée.
  • D’où provenait cette fumée?
  • J’ai vu que cette fumée provenait du haut de la porte de la grange.
  • Après combien de coups de feu avez-vous vu cette fumée?
  • Après le premier tir.
  • Où vous trouviez-vous lorsque vous avez vu la fumée?
  • Dans la cuisine.
  • Maintenant, expliquez-nous comment vous avez vu la fumée dans le jardin?
  • J’ai couru directement de la cuisine jusqu’au jardin.
  • Comment cette fumée a-t-elle captée votre attention?
  • Elle se propageait.
  • Et avez-vous vu de la fumée après le deuxième tir?, demanda le juge.
  • Je n’ai vu aucune fumée à ce moment-là.
  • Ni après le troisième tir?
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Parce que je n’ai pas regardé en direction de la grange.

Après ces quelques détails permettant de mieux situer les jurés, le procureur en vint à l’accusé.

  • Avez-vous vu Aurèle Veuillette dans la matinée du 8 août 1917?
  • Je l’ai vu passer le matin vers 8h00.

Selon Lena, il marchait en direction de la gare, qui se situait à un peu plus d’un mile. Or, la route passait carrément devant la maison des Morin, ce qui veut dire que la marche de Veuillette l’avait amené à déambuler tout juste sous les fenêtres de la résidence. Était-ce une sorte de provocation?

  • L’avez-vous vu après ça?
  • Non, je ne l’ai pas vu après ça.
  • Avez-vous vu s’il avait quelque chose avec lui quand vous l’avez vu se diriger vers la station?
  • Non, il n’avait rien avec lui.
  • Est-ce qu’une autre personne que votre père a été tuée ce jour-là?
  • Oui, mon petit frère a été tué.
  • Quel est le nom de votre frère?
  • Paul Morin.
  • Quel âge avait-il?
  • Il avait 4 ans.
  • Où étiez-vous quand Paul Morin Jr. s’est fait tirer? Par quel tir a-t-il été atteint et où étiez-vous?
  • C’était par le second tir. C’était quand j’étais dans le jardin, quand il a été tiré.
  • Qui a pris votre petit frère quand il a été tiré?
  • Moi-même.
  • Est-ce qu’il était mort quand vous l’avez pris?, questionna le juge.
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez vu votre petit frère près de votre père quand votre père s’est fait tirer?, reprit Me Gaboury.
  • Quand mon père s’est fait tirer, le garçon[2] était dans la maison avec nous et il est sorti après que je sois sorti et il s’est tenu près de mon père.
  • Qu’est-ce qu’il a fait d’autre?
  • Et il s’est fait tirer à cet endroit.
  • Avez-vous vu autre chose?
  • Non.
  • À quelle distance de votre père était-il?
  • Environ un pied de mon père.
  • Est-ce qu’il a touché à votre père?
  • Je ne l’ai pas vu le toucher.
  • Dites-nous ce que vous avez vu de lui jusqu’à ce qu’il se fasse tirer?
  • Quand je l’ai vu, il essayait de revenir à la maison et il s’est fait tirer.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • Il s’est fait tirer par le second tir et alors je l’ai pris.
  • À quel endroit a-t-il été atteint?, demanda le juge.
  • Dans la figure.
  • Quelle partie de la figure?
  • Juste ici, sur le nez.
  • Entre le nez et l’œil?
  • Oui.
  • Savez-vous de quel œil il était question?
  • Je ne me rappelle pas.

Ensuite, Lena expliqua avoir transporté son petit frère dans la maison pour l’y déposer sur le plancher de la cuisine. Bien qu’elle n’ait rien vu après cela, elle avait entendu un troisième coup de feu.

  • Et où était votre mère à ce moment-là?, questionna Me Gaboury.
  • Elle était avec moi.

Léna dut spécifier que sa mère était près d’elle, mais de sorte qu’elle se trouvait la plus près de l’étable.

  • Où étiez-vous quand votre mère s’est fait tirer?
  • Dans le jardin.
  • Étiez-vous au côté de votre mère?, demanda le juge.
  • Oui.
  • Et où elle a été touchée?
  • Directement dans le coude.

Heureusement pour elle, Madame Morin avait réussi à se réfugier dans la cuisine avec sa fille. C’est en soulevant ces détails que le juge fit apparaître une hypothèse selon laquelle le tireur visait peut-être Léna.

  • Le fait est que votre mère était entre vous et l’endroit d’où provenait le tir, ce qui vous a sauvé?, fit le juge.
  • Oui, alors que nous courions vers la maison. Mais je ne peux pas dire que j’aurais pu être atteinte si ma mère n’avait pas été entre moi et l’endroit d’où provenait le tir.

Lorsqu’on lui demanda si elle avait entendu quelqu’un dire quelque chose entre le deuxième et le troisième tir, l’avocat de la défense Me McDonald s’objecta. Il craignait que la réponse apporte du ouï-dire puisqu’il prétendait, bien sûr, que l’accusé ne se trouvait pas sur place. Malgré cette intervention, le juge permit la question. Léna put alors répondre ceci :

  • Après le troisième tir nous avons couru dans la maison et ma sœur est venue à la porte, ma sœur Évangeline, et elle a crié « ne tirez plus! ».
  • Dans quelle direction regardait-elle?
  • Elle regardait vers l’étable.

Évidemment, la Couronne avait besoin de relier l’accusé à cette fusillade.

  • Avez-vous vu quelqu’un prendre la fuite à un certain moment?
  • Non, je n’ai vu personne.

Contre-interrogée par Me McDonald, elle raconta qu’elle était à laver du linge dans la cuisine lorsque le premier coup de feu avait retenti. Malgré ces précisions, Léna fut incapable de fournir une heure précise pour situer le premier coup de feu. La seule estimation qu’elle fut en mesure de donner, fut de dire que cela s’était produit entre 11h00 et midi. L’avocat de Veuillette insista et Léna demeura catégorie en refusant de s’avancer vers une réponse incertaine. Sa seule admission fut de dire qu’à midi tout était terminé.

  • Vous avez dit que votre frère a été tué par le deuxième tir, regardiez-vous vers lui quand il a été tué?
  • Non, je regardais mon père quand il a été tué.
  • Sur quoi vous vous basez pour dire qu’il a été tué par le deuxième tir si vous ne regardiez pas dans sa direction?
  • Dès que j’ai entendu le second tir, il a été tué.
  • Et avant le second tir il se tenait debout?
  • Oui.
  • À quelle distance était-il de votre père quand vous l’avez pris dans vos bras?
  • Pas tellement loin.
  • Environ trois pieds?
  • Oui.
  • Je ne veux pas vous suggérer la réponse, mais trois ou quatre pieds?
  • Bien, environ quatre pieds.

Le criminaliste parvint finalement à lui faire dire que le projectile du troisième tir, qui avait atteint sa mère pendant qu’elles couraient toutes deux, côte à côte, ne lui était pas destinée.

Me Gaboury revint le temps de quelques questions qui servirent à préciser que le père se trouvait plus près de la grange que son fils. Immédiatement après, Léna Morin fut remerciée. Étrangement, on ne l’a jamais questionné à propos de ce qu’elle connaissait de l’accusé ou de ses intentions.

Le lendemain, Léna fut rappelée dans la boîte des témoins. Les questions du procureur de la Couronne permirent de comprendre que dès le premier coup de feu, Léna, sa mère, son petit frère et sa sœur Évangeline se sont précipités à l’extérieur pour courir au secours de leur père. Léna fut la première à arriver auprès de lui. Sa mère le toucha et Léna lui demanda s’il était mort. « Es-tu mort, Paul? », aurait alors lancé sa femme.

Le second tir les avait convaincus de retourner vers la cuisine en courant. En fait, Léna expliqua que c’est sa mère qui fut la première à s’élancer. Bien sûr, au moment de la suivre, elle avait déjà son petit frère dans ses bras.

  • Pourquoi l’aviez-vous dans vos bras?
  • Parce qu’il était mort, il avait été tué. C’est le premier tir qui a tué mon père et je pense que c’est le second qui a tué le garçon.
  • Pouvez-vous jurer que c’est le second tir qui a tué votre petit frère?
  • Oui, je le pense.
  • Il a été tué sous vos yeux?
  • Oui, après le second tir j’ai remarqué qu’il était tombé au sol et qu’on l’avait tué.
  • Et alors vous l’avez immédiatement pris dans vos bras et vous avez couru vers la maison?
  • Oui.
  • Comment saviez-vous qu’il était mort?
  • Parce que quand je l’ai pris, le sang giclait et j’ai vu qu’il était mort.
  • Que le sang coulait sur vous?
  • Oui, quand je l’ai pris dans mes bras.

Questions inutiles ou nécessaires pour la reconstitution des événements?

À un certain moment, Léna parut se contredire sur un détail. Après avoir affirmé que son petit frère avait été tué entre le corps de son père et la maison, elle indiqua qu’au moment d’arriver près du corps le petit Paul Jr. se trouvait entre la grange et le père.

  • Vous avez dit, il y a quelques minutes, que le petit garçon était entre la grange et votre père, après le premier tir?
  • Oui, mais après le premier tir, il a bougé autour jusqu’à l’autre côté de mon père et quand le second tir est arrivé le petit garçon était du côté opposé et ne se trouvait pas entre mon père et la grange à ce moment-là.

Tant pis pour la défense. Léna ne s’était finalement pas contredite. En fait, on constate à la lecture des transcriptions qu’elle fut un témoin solide pour la poursuite.

La brève étude de ce témoignage permet de constater une chose : Veuillette était un excellent tireur. Quand on pense que des célébrités du Far West avaient du mal à atteindre un tel score, Veuillette a tiré à trois reprises pour atteindre sa cible à tous les coups. Et sur trois de ces tirs, il a tué deux personnes. Et tout ceci en restant à l’abri des regards.

On pourrait avoir tendance à l’oublier, mais Léna Morin a courageusement livré ce témoignage devant l’accusé, alors qu’il était assis devant elle dans le prétoire. Que Veuillette ait commis ce double meurtre parce qu’il avait une quelconque attirance pour elle ou non, n’empêche que Léna a fait face à celui qui avait lâchement assassiné son père et son petit frère.


Source:

R. c. Aurèle Veuillette, Bibliothèque et Archives Canada, RG13, 1917-1918.


[1] Le procès s’est déroulé en anglais. La traduction est ici la mienne.

[2] À plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « the boy » ou « the little boy » pour décrire son jeune frère diparu.

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Les doubles meurtres de policiers au Québec

Les constables Fortin et O’Connell sont tombé sous les balles lors d’une intervention en 1910.

Les décès tragiques des policiers Sara Mae Helen Burns et Lawrence Robert Costello, survenues au cours de la fusillade de Fredericton vendredi dernier, ne sont pas sans rappeler que les doubles meurtres de policiers sont rares au Canada. Fort heureusement, d’ailleurs.

Au Québec, le premier double meurtre de policiers remontrait à 1910. Trois autres cas ont suivi au cours du 20e siècle.

Le 6 mai 1910, vers 21h15, le constable Daniel O’Connell, 38 ans, effectuait sa tournée habituelle dans le quartier Saint-Henri, à Montréal. C’est à ce moment que son attention se laissa attirer par un individu qui portait à son cou six paires de chaussures qu’il tentait de vendre aux passants. Lorsqu’O’Connell commença à le questionner, l’individu répliqua que ce qu’il faisait ne regardait personne. Le policier décida alors de l’arrêter, mais celui-ci résista.

Au même instant, O’Connell reçut l’appui de son collègue Jules Fortin, 25 ans. Quelques minutes plus tard, alors que les deux policiers conduisaient leur suspect vers le poste no. 6, ce dernier se retourna soudainement tout en sortant un revolver de la poche de son pantalon. Sans le moindre avertissement, il ouvrit le feu. Le constable Fortin fut atteint juste au-dessus de l’œil gauche tandis que son collègue reçut une balle dans le ventre. À l’intérieur du poste no. 6, qui se situait à seulement 200 pieds de la scène de la fusillade, le sergent Octave Charland entendit parfaitement les deux détonations. Tous les agents du poste accoururent sur les lieux. Fortin mourut sur place avant même l’arrivée de l’ambulance, alors qu’O’Connell succomba à sa blessure après son admission à l’hôpital Notre-Dame, le 9 mai.

Fortin avait fait son entrée dans la police de Montréal le 26 juin 1909. Depuis qu’il avait décroché cet emploi, il pensionnait chez un couple de la rue Saint-Louis.

Le tueur, Timothy Candy, fut appréhendé et condamné à mort devant le juge Saint-Pierre. Il a été pendu le 18 novembre 1910.

Le policier Paul Duranleau, tué en devoir en 1948.

Le 23 septembre 1948, c’est en intervenant lors d’un vol de banque à Montréal que les agents Nelson Paquin et Paul Duranleau furent abattus par des braqueurs. Trois hommes furent traduits en justice dans cette affaire : Noël Cloutier, Douglas et Donald Perreault. Tous trois furent condamnés à mort et pendus à trois dates différentes.

Le 14 décembre 1962, la Banque de commerce de Ville Saint-Laurent à Montréal fut cambriolée par trois braqueurs, dont l’un était déguisé en Père Noël. Dans un scénario qui n’est pas sans rappeler le drame de 1948, les policiers Denis Brabant et Claude Marineau ont littéralement été balayés par la mitraillette du Père Noël au moment de tenter une intervention. Plus tard, l’enquête permettra d’identifier le Père Noël comme étant Georges Marcotte. À son tour, il sera condamné à mort. Toutefois, les mœurs ayant changées au cours des dernières années, sa sentence sera commuée en peine d’emprisonnement.

Dans la nuit du 3 juillet 1985, le policier Serge Lefebvre de la police de Ste-Foy était en train de commettre un vol dans un commerce lorsqu’il a été surpris par deux policiers de Québec, Yves Têtu, 25 ans, et Jacques Giguère. Il les a abattu froidement avec son arme de service. Pour en savoir plus, voir l’article de HL! a déjà consacré à cette affaire : https://historiquementlogique.com/2016/01/03/le-double-meurtre-de-serge-lefebvre/

Espérons qu’il se passera encore plusieurs décennies avant qu’un drame semblable se répète au Québec, ainsi qu’au Canada bien sûr. Je profite de l’occasion pour transmettre toute ma sympathie aux familles et proches des victimes de Fredericton.

C’est dans cette banque que le braqueur Georges Marcotte, alias le Père Noël, a tué deux policiers en 1962.

L’affaire Shortis, une première en matière de folie?

Valentine Francis Cuthbert Shortis

Si à une certaine époque on parlait d’aliénation mentale, le terme qui est maintenant le plus approprié est celui de « non criminellement responsable ».  Du pareil au même, direz-vous?  Non.  Ce dernier terme est plus précis, quoique plus large, car il prévoit aussi ces moments d’égarement qui ne sont pas toujours associés à une maladie mentale.  Par exemple, un accusé aurait pu commettre un crime sous l’influence d’une substance quelconque sans pour autant souffrir d’une maladie mentale.

Au Québec, il faut remonter à la fin du 19ème siècle pour assister au tout premier cas où une plaidoirie de défense basée sur l’aliénation mentale semblait marquer des points.  L’affaire se passait en 1895 à Valleyfield.  L’accusé se nommait Francis Valentine Cuthbert Shortis.

Shortis est né le jour de la St-Valentin en 1875 à Waterford, en Irlande.  Il était le fils unique d’une famille riche.  Son père était un baron dans le domaine du bétail. Pour le façonner à son image, ce père le poussait constamment à faire mieux tandis que sa mère lui était étrangement dévouée.  Selon Martin L. Friedland, auteur de The case of Valentine Shortis a true story of crime and politics in Canada, plusieurs personnes croyaient qu’elle lui donnait trop d’attention.  Peut-être pour contrer cette maternisation, le père décida d’envoyer son fils devenir un homme au Canada.  En septembre 1893, à 18 ans, Valentine Shortis s’embarquait sur le S.S. Laurentian dans le port de Liverpool.  Selon Friedland, sa mère l’aurait accompagné jusqu’au quai.  Le jeune homme aurait pleuré abondamment avant de connaître la dépression durant la traversée.

Une fois à Montréal, Shortis loua une chambre en espérant se lancer dans la commercialisation de bicyclettes.  Selon des témoins, il ne parlait que de cela, ainsi que des armes à feu.  L’année suivant son arrivée, sa mère serait venue passer un mois avec lui pour l’aider à s’installer avant de retourner en Irlande.  Certaines personnes lui auraient conseillés de ramener son fils dans son pays natal, mais il n’en fut rien.

Peu après, Louis Simpson, le directeur de la Montreal Cotton Company basée à Valleyfield, engagea Shortis pour une période d’essai de deux mois.  Le jeune homme était si mauvais employé que Simpson décida de ne pas le garder avant même que les deux mois d’essai soient écoulés.  Toutefois, il continua de lui permettre de fréquenter l’usine pour apprendre les rouages du coton, mais sans salaire.  Ce privilège, cependant, Shortis le perdit en décembre 1894.

En fait, Simpson n’aurait pas apprécié la relation que Shortis entretenait avec la jeune Millie Anderson, au point de lui demander de briser cette relation.  Millie était la fille d’un important industriel et ancien maire de Valleyfield.  Et sa mère n’était pas en bon terme avec Simpson.  Shortis refusa de mettre fin à cette relation.  Au soir du vendredi 1er mars 1895, c’est d’ailleurs chez elle qu’il passa la soirée. Il était 22h00 lorsqu’il la laissa pour se mettre en route vers l’usine de coton.

Chaque vendredi, la compagnie recevait un magot de 12 000$ qui servait à payer les employés le lundi.  Les quatre employés chargés de déposer les billets de banque le firent devant Shortis.  Ils le savaient incompétent mais comme ils le connaissaient tous ils ne virent aucun inconvénient à l’avoir parmi eux pour passer le temps.  Shortis mangeait une pomme tout en les observant.

À un certain moment, le jeune irlandais demanda à voir le revolver qu’on gardait dans un bureau.  John Lowe refusa mais Shortis insista en prétextant vouloir vérifier le numéro de série.  Lowe accepta de lui tendre l’arme mais seulement après en avoir retiré les cartouches.  Shortis nettoya le revolver puis le remit à Lowe, qui replaça les cartouches dans le barillet.  Les hommes continuèrent de discuter et de compter l’argent.

Au moment où les employés s’apprêtaient à mettre l’argent dans le coffre, Shortis saisit le revolver et tira sur Hugh Wilson à bout portant.  John Loy se précipita vers le téléphone pour appeler un docteur, mais Shortis tira dans sa direction.  Un projectile pénétra dans son cerveau et Loy s’écroula, raide mort.  Quant à lui, Lowe prit l’argent et avec un autre employé nommé Arthur Leboeuf s’enferma dans la voûte.  Shortis leur cria de sortir en disant que Wilson était en train de mourir.  Lowe eut la présence d’esprit de lui répondre d’actionner le bouton de la combinaison pour leur permettre de sortir, ce que fit le dangereux tireur.  Toutefois, l’action eut plutôt l’effet contraire.  Cette fois, la voûte était verrouillée, mettant Lowe et Leboeuf à l’abri.

Pendant ce temps, Wilson avait eu le temps de se traîner plus loin mais Shortis se mit à gratter des allumettes afin de le suivre dans le noir.  Lorsqu’il le retrouva à l’autre bout de l’usine, il lui mit une balle dans la tête.  Il revint ensuite à la voûte, où il alluma un feu pour tenter de forcer Lowe et Leboeuf à sortir.  Vers minuit, le gardien Maxime Leboeuf, le frère d’Arthur, effectua sa ronde de sécurité habituelle.  Ne se doutant de rien, il tomba dans l’embuscade de Shortis, qui l’abattit froidement.  Leboeuf serait mort sur le coup.

Étonnement, Wilson n’était toujours pas mort.  Il se traîna encore, au point de déclencher l’alarme.  Un médecin arriva sur place et donna les premiers soins à Wilson.  Ensuite, armé d’une barre de fer et d’un autre employé, il confronta Shortis, qui accepta finalement de se rendre.  On l’attacha avant de contacter la police.  Lorsqu’un constable le fouilla, il découvrit sur lui une autre arme, celle-là de calibre .22.

À l’époque, on envisagea trois hypothèses pour expliquer cette tuerie.  Il y avait bien sûr le mobile du vol.  En effet, il semblait difficile de parler de coïncidence alors que Shortis avait choisi de se présenter à l’usine durant le seul moment de la semaine où on recevait l’argent pour les salaires.  D’autres se demandèrent s’il n’avait pas voulu se venger indirectement de l’interdiction que Simpson lui avait imposée de ne plus voir Millie Anderson.  Après tout, il sortait de chez elle au soir du drame.

Finalement, le mobile de la folie sembla par la suite prendre le dessus.  Après que la famille Shortis eut été informée du drame, il semble que cette hypothèse fut privilégiée.

Les habitants de Valleyfield étaient prêts à reconnaître que Shortis était quelque peu excentrique, mais certainement pas fou.  On l’avait vu, par exemple, ouvrir le feu sur des ouvriers avec un revolver dans chaque main, comme à la mode des cow-boys.  D’autres ont aussi prétendu que Millie et son jeune frère Jack faisaient partie du complot pour mettre la main sur le magot.  Leur rôle aurait été de fournir un alibi après coup.

L’enquête de coroner permit de déterminer que la seule balle retrouvée dans le corps de Loy provenait de l’arme appartenant à la compagnie, tandis que les trois projectiles retrouvés dans celui de Leboeuf (deux dans la tête et une dans le corps) étaient plutôt compatibles avec l’arme que Shortis avait dissimulée sur lui.  Selon les journalistes, Shortis demeura nonchalant tout au long de cette enquête.

À un journaliste, Shortis confia qu’il n’avait jamais pensé à se sauver après son forfait et qu’il ne réalisait toujours pas ce qui se passait.  « Ça me semble être un horrible cauchemar duquel je ne me réveillerai jamais », confia-t-il.

George Bury, un homme d’affaire ami de la famille Shortis, engagea l’avocat Henri Saint-Pierre pour représenter le jeune homme lors de son enquête préliminaire.  Selon Friedland, Saint-Pierre était probablement le meilleur criminaliste de l’époque dans toute la province de Québec.  Il avait défendu plusieurs criminels et tous avaient évité la pendaison.  Son père avait été un Patriote de 1837 et lui-même avait été un collègue de classe de Louis Riel au Collège de Montréal.  Lors de la Guerre de Sécession (1861-65) il s’était battu pour l’armée nordiste.  Blessé à la bataille de Mine Run, près de Fredericksburg, en Virginie, on l’avait cru mort au point d’organiser ses funérailles au Québec.  Son retour causa toute une surprise.

Saint-Pierre discuta une heure avec Shortis, après quoi le criminaliste confia aux journalistes que son client n’était pas moralement responsable.

Les funérailles des victimes attirèrent quelques milliers de curieux, un événement sans précédent dans l’histoire de Valleyfield.  Lors de l’arrivée de Shortis à son enquête préliminaire, il y eu des rumeurs de lynchage et beaucoup de protestation.  Ces menaces furent si sérieuses que le procureur Macmaster fit transporter le prisonnier en pleine tempête de neige pour qu’il arrive finalement à la prison de Beauharnois à 3h00 de la nuit, à une quinzaine de miles de là.  On le transféra éventuellement à Montréal.  Évidemment, Macmaster était convaincu que Shortis était sain d’esprit et qu’il avait commis ces meurtres dans l’intention de mettre la main sur le magot, tandis que Saint-Pierre était plutôt convaincu que son client n’était pas sain d’esprit et que, par conséquent, il n’était pas responsable de ses actes.

Le 20 avril 1895, la mère de Shortis débarquait dans la province et on lui permit de visiter son fils durant une heure.  Selon le Montreal Star, c’était la première fois que Shortis manifestait des sentiments normaux.  Au début de mai, il tomba malade et les autorités permirent à sa mère de rester à son chevet durant une nuit particulièrement critique.  Pendant ce temps, la défense tentait d’obtenir un changement de venue, croyant que leur client ne pourrait avoir un procès équitable à Beauharnois et que sa sécurité était compromise.  Les audiences pour cette motion eurent lieu le 7 juin.  Selon le nouveau Code criminel, entré en vigueur le 1er juillet 1893, le changement de venue était à la discrétion du juge. La requête fut refusée, confirmant que le procès se déroulerait bien à Beauharnois.  En 1986, l’auteur Friedland était d’avis qu’on aurait maintenant accepté ce changement de district mais il faut admettre juger le passé d’après une vision contemporaine est une entreprise complexe, surtout lorsqu’il s’agit d’une question d’appréciation comme celle d’un changement de venue.

En revanche, la défense demanda que Shortis soit examiné par des aliénistes et qu’une commission rogatoire soit envoyée en Irlande pour interroger ses proches et amis. Au cours des six semaines suivantes, le Dr Anglin lui rendit visite régulièrement en prison afin de l’évaluer.  Il en vint à la conclusion que l’accusé n’était pas sain d’esprit.  D’autre part, il n’existe aucune preuve que la Couronne ait fait examiner Shortis par des psychiatres.  Toutefois, le juge permit à la défense d’organiser à ses frais une commission rogatoire.  Le tout s’est fait avec l’accord du Dr Anglin, qui était d’avis que pour mieux évaluer l’accusé il fallait nécessairement connaître son passé.

Le procureur Macmaster s’est opposé à cette commission, soulignant que les amis de Shortis feraient tout en leur pouvoir pour lui sauver la vie et que cette enquête outre-mer ne serait pas impartiale.  Lorsque la commission fut autorisée, Macmaster insista pour faire le voyage afin de contre-interroger lui-même les témoins et de minimiser les effets.  On lui accorda un budget de 500$, plus 50$ par jour.

Durant la traversée, la mère de Shortis lui préparait tous ses repas.  En Irlande, les audiences débutèrent le 18 juillet.  On entendit 60 témoins en cinq jours.  À son retour au Québec, Me Greenshields, l’un des avocats de la défense, affirma que la preuve récoltée permettait d’établir que Shortis avait fait preuve de cruauté envers les animaux, qu’il avait déjà poignardé l’un des chiens de son père, qu’il riait et hurlait sans raison comme un véritable maniaque.  De plus, il avait ouvert le feu sur un chat attaché simplement pour savoir combien de projectiles il lui faudrait pour le faire mourir.  Selon un témoin, il avait aussi tiré sur une jeune fille, la balle effleurant son bras.  Tous ces faits étaient apparemment inconnus de ses parents, ce qui poussa certaines personnes à croire que l’équipe de la défense les avait fabriqués pour sauver la peau à leur client.

Le 22 septembre 1895, les parents de Shortis débarquaient à Montréal.  Le père, Francis Shortis, remercia les journaux anglophones d’avoir bien traité l’affaire, mais il blâma les journaux francophones puisque ceux-ci y voyaient une inégalité entre anglais et français.  Le procès débuta à Beauharnois le 1er octobre 1895.  La Northwestern Telegraph Company installa 17 miles de ligne supplémentaire pour mieux desservir les reporters.  Selon le Herald, il s’agirait du plus grand débat en cour criminel que la province ait connue jusque-là.  Le procès fut présidé par le juge Michel Mathieu, nommé juge en 1881 par John A. MacDonald.

En fait, on assista au plus long procès que le Canada avait vu jusque-là puisqu’il s’étendit sur 29 jours.  À son arrivée par le train, Shortis était menotté mais fumait sans cesse la cigarette.  Les procureurs Donald Macmaster et Charles Laurendeau représentaient le Couronne, tandis que la défense était assurée par Mes Greenshields et Foster.  Me Saint-Pierre se trouvait toujours à Montréal pour tenter de dénicher des éléments en faveur du plaidoyer de folie.

Shortis entra dans le prétoire d’un air désinvolte, au point de demander à Macmaster comment il allait.  Après qu’il eut plaidé non coupable, Greenshields annonça le plaidoyer d’aliénation mentale.  On sélectionna ensuite un jury mixte, c’est-à-dire moitié anglophone et moitié francophone.  Durant une heure, Macmaster livra au jury la façon dont il entendait présenter la cause, soulignant qu’un verdict d’aliénation ne garantissait pas la prison à vie.  Ensuite, Laurendeau présenta une allocution similaire en français.

John Lowe vint témoigner à l’effet que Shortis était parfaitement au courant pour la livraison d’argent.  Dans l’audience, plusieurs jeunes femmes en admiration pour l’accusé cherchaient à obtenir une place de choix, ce qui fit dire au Herald que si les femmes devaient être admises comme jurées l’accusé serait automatiquement acquitté.  Dans une autre cause contemporaine à celle de Shortis, l’affaire Demers, le juge Wurtele avait choisi d’expulser toutes les femmes du prétoire.

Après le témoignage de Hugh Wilson, blessé lors de la fusillade, la défense présenta le contenu de sa Commission rogatoire qui comptait 575 pages pour 48 témoins.  Ainsi, on apprit que le grand-père et un oncle de l’accusé avaient été internés.  D’autres racontèrent la maltraitance dont il avait fait preuve envers les animaux, sa tendance à la pyromanie et aussi à tirer sur des gens.

On entendit ensuite des témoins québécois, qui allèrent dans le même sens en décrivant le comportement excentrique de l’accusé.  Finalement, Millie Anderson fut appelée à la barre.  Elle n’aurait regardé l’accusé qu’une seule fois, c’est-à-dire au moment de l’identifier, alors que Shortis ne posa jamais les yeux sur elle.  Le jour du crime, dira-t-elle, il se sentait surveillé et  avait continuellement mal à la tête.  Shortis ne lui aurait jamais fait de proposition indécente et encore moins de promesse de mariage.  Au moment du drame, elle prétendit être sur le point de rompre avec lui parce qu’il devenait de plus en plus fou.  Au lendemain de sa comparution à la barre des témoins, Millie aurait démontré sa frustration à l’effet qu’il n’y ait pas une seule photo d’elle dans les journaux, puisqu’elle s’était donné beaucoup de mal pour se faire belle.

Appelé à son tour comme témoin, le père de l’accusé dira que son fils n’avait pas parlé avant l’âge de 4 ans et qu’il souffrait de violents maux de tête.  Le dernier témoin de fait fut Mary Shortis, la mère de l’accusé.  Selon elle, son fils avait reçu une roche sur la tête au cours de sa jeunesse et il serait devenu violent entre l’âge de 12 et 15 ans.

Quatre psychiatres témoignèrent pour la défense à titre d’experts, tandis que trois autres aidaient la Couronne en prenant uniquement des notes pour aider Macmaster lors de ses contre-interrogatoires. Dans les années 1890, les psychiatres croyaient beaucoup en l’hérédité.  Pour Shortis, les experts de la défense décrivirent son comportement comme une « folie morale », terme courant dans le domaine à cette époque.  Friedland fait remarquer que c’est seulement à partir de 1896 que le concept de schizophrénie est apparu et que Freud a parlé de psychanalyse.

L’un des psychiatres, R. M. Bucke, décrit par Friedland comme excentrique, croyait en la conscience cosmique, convaincu que des personnes comme le Christ et le poète Walt Whitman l’avaient atteint et qu’un jour tout le monde accèderait à ce niveau de conscience.  Il pensait aussi que le recueil de poèmes Leaves of grass de Whitman deviendrait la nouvelle Bible pour les prochains millénaires.  Toutefois, dans une lettre à sa fille, Bucke mentionne que M. Shortis aurait dépensé entre 30 000$ et 50 000$ pour « sauver » son fils.  Après avoir rencontré l’accusé à trois reprises, Bucke était d’avis qu’il était irrécupérable et décrivit son geste comme impulsif.  Me Macmaster le prit au piège en lui parlant de préméditation, ce qui allait à l’encontre de l’impulsivité.

Le Code criminel de 1892[1], le premier dont s’est doté le Canada, permettait à un accusé de témoigner pour sa défense, ce qui n’était pas permis auparavant.  Shortis n’a cependant pas fait ce choix.  La Couronne présenta donc une contre-preuve qui débuta avec le témoignage de Louis Simpson.  Celui-ci parla de l’incompétence de Shortis au travail, mais aussi de sa conviction selon laquelle Shortis était complice avec Millie et Jack Anderson.  D’après lui, si Shortis n’avait pas été arrêté à l’usine il serait retourné auprès de ses amis avec l’argent et ceux-ci lui auraient fournis un alibi.  En terminant son témoignage, Simpson offrit de serrer la main à Shortis, mais ce dernier refusa.

Deux médecins témoignèrent pour la Couronne mais pas en tant qu’experts.  Vers la fin du procès, la Couronne dut avouer qu’elle avait envoyé le Dr Georges Villeneuve pour examiner l’accusé mais que ce dernier l’avait renvoyé après quelques questions.  Macmaster expliqua cependant que la Couronne n’était pas intéressé à faire une expertise psychiatrique de l’accusé.

Au total, 133 témoins furent entendus en 22 jours d’audiences.  Après la plaidoirie de Greenshields en anglais ce fut celle de Saint-Pierre en français.  On a souvent souligné la longueur exceptionnelle de sa plaidoirie, qui s’échelonna sur trois jours, mais Friedland fait remarquer que l’avocat a été interrompu plusieurs fois en raison de problèmes de santé parmi les jurés.

En s’adressant aux jurés, Me Donald Macmaster leur parla de l’inutilité pour la Couronne d’appeler des experts aliénistes car elle ne croyait pas en la folie de l’accusé.  Selon lui, le comportement de Millie et Jack Anderson demeurait suspect.

Le 3 novembre 1895, le jury déclara l’accusé coupable.  Millie Anderson prenait son déjeuner à l’Hotel Kelley de Beauharnois lorsqu’on lui apprit la nouvelle.  Elle se serait précipitée vers la sortie, en larmes.  En après-midi, ce fut au tour de la mère de Shortis de recevoir le verdict.  Elle s’est littéralement effondrée.

Lorsque le juge demanda au condamné s’il avait quelque chose à déclarer, Valentine Shortis répondit seulement : « No, thank you! ».  Le juge fixa alors son exécution au 3 janvier 1896.  On raconte que Shortis aurait quitté le prétoire avec le sourire aux lèvres.

Le père de Shortis retourna en Irlande afin de récolter des pétitions pour la commutation de peine de son fils, tandis que sa mère resta au pays pour multiplier les efforts.  Le 31 décembre 1895 à 22h30, la nouvelle tomba : la commutation de peine était acceptée.  Shortis éviterait donc la pendaison.

On a tendance à voir l’affaire Shortis comme la première cause où le plaidoyer d’aliénation mentale a été accepté.  Pourtant, seul le contraire semble vrai.  En fait, le procès a plutôt conclu au meurtre prémédité.  Le jury a rejeté la théorie de la défense.  Quant à la commutation de peine, qui a été décidé des semaines après le procès par des politiciens, il faudrait savoir quels ont été les arguments qui ont pesé le plus dans la balance.  N’oublions pas que plusieurs condamnés avaient vu leur peine de mort être commuée en emprisonnement à vie sans même avoir plaidé la folie.

Après avoir purgé quelques années au pénitencier St-Vincent-de-Paul, Shortis fut transféré à Kingston, puis à Guelph, en Ontario.  Il fit même un séjour à la Ferme Industrielle de Burwash.  Il retrouva sa liberté le 3 avril 1937.  Après plus de 40 ans de prison, Shortis alla vivre à Toronto, où il se mit à marcher plusieurs kilomètres par jour afin de se familiariser avec sa nouvelle époque.  Le 30 avril 1941, il entra dans une pharmacie sur Bloor Street.  Il se plaignit à l’effet qu’il se sentait devenir malade.  Le pharmacien lui donna un médicament pour le soulager mais le célèbre tueur mourut dans l’heure qui suivit.  L’enquête du coroner conclut à une attaque cardiaque.

Est-ce qu’une contre-expertise psychiatrique faite par la Couronne aurait bloqué la possibilité d’une commutation de peine?  Est-ce que le mobile du crime était le vol?  Shortis avait-il comploté avec Millie et Jack Anderson?

Je ne pense pas qu’on puisse voir cette affaire comme une première victoire de la défense en matière d’aliénation mentale, mais ce fut certainement la première fois que l’idée de non responsabilité criminelle faisait autant de chemin dans un procès québécois, voire canadien.


Bibliographie :

Friedland, Martin L.  The case of Valentine Shortis, a True Story of Crime and Politics in Canada.  University of Toronto Press, Toronto, 1986, 1995, 2001, 324 p.


[1] Accepté en 1892, ce premier Code criminel entrerait en vigueur seulement le 1er juillet 1893.

Une association qui se termine dans le sang

Le photographe J.-N. Laprès

En affaires, il arrive que des succès franchissent les époques.  Leur nom ou leurs produits parviennent à se transmettre à travers les générations.  Mais le nom du studio de photographie Laprès & Lavergne ne soulève certainement aucun souvenir en vous.  Pourtant, on leur doit des clichés légendaires comme celui d’Honoré Mercier ou du poète Émile Nelligan.  Sans doute maintenant écarquillez-vous les yeux en disant « mais, oui! ».  C’est ce studio qui a croqué sur le vif des personnages célèbres de notre histoire, allant jusqu’à s’infiltrer dans l’enceinte d’une prison pour tirer un plan lors d’une condamnation à mort, celle de Tom Nulty, le 20 mai 1898.  Les photographes qui défient les interdits pour obtenir de bons clichés ne datent donc pas d’aujourd’hui ni des journaux à sensation comme le défunt Allô Police.

En son temps, comme en fait foi plusieurs articles de journaux, le nom de J.-Napoléon Laprès était devenu synonyme de succès.  On le qualifiait même d’artiste photographe.  En 1902, il partageait déjà un studio au 360 rue St-Denis avec un certain Jules Lavergne.  Cette année-là, La Patrie écrivait à leur sujet que les deux associés méritaient leur renommée en raison de « leur exquise urbanité et à leur grand sens artistique ».

Nelligan
Ce cliché du poète Émile Nelligan, réalisé par J.-N. Laprès, compte parmi ses plus célèbres photos.

Des années plus tard, cependant, leur association prit fin dans des circonstances qui restent, plus d’un siècle plus tard, bien loin d’être éclaircies.  Rien ne prédisait cette rupture, semble-t-il, et encore moins la fin sanglante de cet échec.

Qu’est-ce qui aurait conduit à ce drame?  Selon Daniel Laprès, un descendant de la famille de l’assassin, son ancêtre n’acceptait pas que son ancien partenaire utilise toujours son nom sur l’affiche du studio.  Après tout, le nom de Laprès dans cette association d’affaires était sans doute plus « vendeur » que celui de Lavergne.  C’est d’ailleurs ce que confirme un article publié dans La Patrie au lendemain de la fusillade[1].

Qui fut le gros méchant dans cette affaire?  En faut-il réellement un?

Le 30 septembre 1914, Jules Lavergne se trouvait dans les bureaux du célèbre studio montréalais, au 360 rue St-Denis, en compagnie de son fils René, 20 ans, ainsi que de quelques employés.  D’après un article publié dans La Patrie au lendemain du drame, on arrive à dresser un premier portrait de la situation.  Il était à peu près 15h00 lorsqu’Armand Labelle, un employé du studio, prit un appel téléphonique.  Au bout du fil, quelqu’un lui demanda de faire le message à Jules Lavergne de rester au commerce jusqu’à 17h00 puisqu’une femme souhaitait apparemment l’y rencontrer.

À l’heure prévue, ce n’est cependant pas une quelconque cliente qui se présenta à l’atelier, mais J.-N. Laprès lui-même.  Selon un autre employé du nom d’Émile Fortier, Laprès aurait alors dit : « enlevez mon nom de l’enseigne de votre établissement ».  Lavergne répliqua qu’il avait payé 4 000$ pour avoir le droit de continuer d’utiliser le nom de son ancien partenaire.  Lavergne aurait même ajouté : « vous n’avez rien à faire ici.  Ne m’importunez pas. »

Toujours selon cette même source, Laprès aurait alors offert de racheter son nom, mais Lavergne refusa en spécifiant qu’il n’avait pas l’intention de vendre son atelier.  C’est à ce moment que Laprès aurait lancé sa phrase assassine : « dans ce cas, vous ne vivrez pas assez longtemps pour en jouir ».  Au même instant, Laprès sortit deux armes de poings de ses poches, ouvrant le feu sur René Lavergne et Fortier.  Fortier ne fut cependant pas touché, tandis que le jeune homme de 20 ans s’effondra en disant : « je suis blessé à mort ».

René Lavergne, l’une des deux victimes de Laprès.

Pendant ce temps, Jules Lavergne tentait de se réfugier dans la chambre noire et un combat au corps à corps s’ensuivit.  Lavergne aurait réussi à le désarmer de l’un de ses revolvers, mais deux balles finirent par s’engouffrer sous sa peau.  Il se traîna avant d’aller mourir sur le balcon arrière du studio.  « Quelques secondes après une dernière détonation était entendu et M. Laprès était blessé d’une balle qui lui traversait les chairs de la poitrine et se logeait sous son aisselle gauche », pouvait-on lire dans La Patrie.  Avait-il planifié de s’enlever la vie après avoir assouvi sa vengeance?

À l’arrivée d’un constable, René Lavergne aurait dit en désignant l’ancien associé de son père : « voici l’homme qui nous a tirés mon père et moi ».

René Lavergne fut opéré le 7 octobre par le Dr Bazin, assisté du Dr Wilfrid Derome, qui venait tout juste de fonder son laboratoire de médecine légale à Montréal.  Après l’intervention, René obtint son congé de l’hôpital.  On le retourna chez sa mère, au 223 rue Durocher à Montréal, pour lui permettre de se reposer.  Malheureusement, sa blessure s’infecta et il s’éteignit le 23 octobre.  La Patrie ne manqua pas de souligner qu’il était fils unique.  De plus, le crime de Laprès se transformait maintenant en double meurtre.

Le 24 octobre 1914, le surintendant de l’Hôpital général de Montréal, le Dr Bourne, écrivait au coroner Biron pour l’informer, en anglais, que « René Lavergne, 222 Durocher St., a été admis à l’hôpital dans la soirée du 30 septembre 1914 ».  Il portait une plaie d’entrée près de sa clavicule gauche mais aucune plaie de sortie.  Le projectile fut retrouvé dans la colonne vertébrale, celle-ci ayant été sectionné.  Si René avait survécu, il n’aurait jamais retrouvé l’usage de ses jambes.  Une parcelle de l’os fut également retirée.

L’autopsie permit de décrire la victime comme un homme de 5 pieds et 8 pouces, en plus d’établir que la cause de la mort était la pneumonie.  Le coroner Biron procéda ensuite à son enquête.  Parmi les premiers témoins entendus, on retrouva les docteurs Derome et MacTaggart, les deux médecins légistes les plus en vogue pour l’époque dans la région de Montréal.  Ceux-ci déposèrent leur rapport d’autopsie.

Jules Lavergne. Son association avec le photographe Laprès se termine dramatiquement.

Henri Leblanc viendra témoigner à l’effet qu’il avait trouvé un revolver sous les mains du père Lavergne.  En pénétrant dans le studio, il avait vu le père Lavergne et son fils gisant par terre.  « J’ai trouvé un revolver presqu’en dessous des mains de Lavergne père », dira-t-il selon le peu de détails rapportés dans le document qui nous reste aujourd’hui de l’enquête du coroner.  Plus tard, Leblanc avait aussi retrouvé sur le plancher des morceaux de la crosse du revolver et un projectile « écrasé » qui se trouvait près de l’entrée de la chambre noire.  Leblanc remit au coroner deux douilles (étuis) et trois cartouches.

Le fils Lavergne aurait eu la force de redresser sa tête pour dire à Leblanc : « C’est Laprès qui nous a tiré ».  Sur ces paroles, Laprès serait sorti d’une pièce et Leblanc avait trouvé le courage de procéder à son arrestation.  Du revolver de Laprès, il remit au coroner quatre douilles et une cartouche.  « Laprès m’a dit qu’il s’était défendu », ajouta Leblanc.

Armand Labelle, du 1207 St-André, affirma ne jamais avoir vu de revolver dans l’atelier de Lavergne.  Vers 17h10, Lavergne aurait été demandé au téléphone et on a alors dit qu’une certaine Mme Desbois viendrait.  Est-ce à dire que Laprès avait poussé l’audace de tendre une pièce en utilisant un nom fictif?  Un témoin viendra d’ailleurs expliquer que Lavergne aurait dit : « il me semble que c’est Laprès qui a téléphoné ».  Voilà qui appuie cette thèse de guet-apens.

Quoiqu’il en soit, Labelle rapporta ensuite l’échange suivant entre les deux anciens associés :

  • Combien vendez-vous votre atelier?, aurait demandé Laprès.
  • Laissez-moi, répliqua Lavergne. Je ne veux pas avoir affaire avec vous.

C’est ensuite que Lavergne lui aurait demandé de quitter les lieux, mais on connait la suite.  Mais un autre témoin rapporta que le fils Lavergne aurait aussi répondu que « c’est mon héritage, l’atelier je le garde ».  C’est alors que Laprès aurait plongé une main dans sa poche pour sortir un revolver qu’il pointa d’abord sur le fils.  Ce dernier est tombé rapidement.  Lavergne père a alors crié : « sauvons-nous, il va tous nous tuer ».

Le 11 mars 1915, La Patrie annonça à ses lecteurs que le procès de Laprès n’aurait pas lieu avant le prochain terme des assises.  Me Charles A. Wilson, qui défendait Laprès, avait déjà annoncé ses couleurs en disant qu’il avait l’intention de plaider l’aliénation mentale.  Il semble ne jamais avoir eu de procès ou avoir plutôt gagné sa cause en étant déclaré aliéné.  Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ne gardent aucune trace d’un procès aux assises criminelles, ce qui signifie qu’il n’y ait pas eu de procès, qu’il n’ait pas été conservé ou alors qu’il ait été déclaré aliéné et que le dossier ait été transféré dans le domaine privé des documents médicaux.

[1] La Patrie, 1er octobre 1914.

Un autre roman qui critique la justice?

juge-fouDans son roman Une justice à la dérive, l’auteure Claire Bergeron se permet une critique sévère du système judiciaire.  Dans le résumé apparaissant en quatrième de couverture, elle parle même de procès bâclé.  En plus d’un titre qui se veut lui aussi très critique, elle présente la dédicace suivante : « à chacun d’entre vous qui fut le témoin ou la victime d’une justice aveugle ».

Ce n’est pas tout.  Le ton s’amplifie avec une dédicace de Montesquieu qui se veut toujours aussi cinglante : « il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec la couleur de la justice ».

Je le concède : tout cela donne envie d’aller voir plus loin, de comprendre les faits qui ont poussés l’auteure à offrir ce regard d’opinion.  Mais ça rebute aussi les esprits rationnels qui cherchent encore les arguments solides pour appuyer cette idée.  Ça me rappelle le documentaire Novembre 84 qui dès son ouverture critiquait vertement le travail policier avant même qu’on sache de quoi on allait parler.

Manque de profondeur ou d’objectivité?  Attendons de voir un peu.

On en arrive à la page suivante, c’est-à-dire la note de l’auteure, laquelle se lit intégralement comme ceci : « ce roman est inspiré d’une histoire réelle.  Mais les personnages et les circonstances ont été modifiés au gré de mon imagination; Une justice à la dérive est une œuvre de fiction.  Ce que j’ai retenu des divers documents consultés à Bibliothèque et Archives Canada, à Ottawa, est, que si le jury est le pilier de notre système judiciaire pénal, il n’en demeure pas moins qu’il est composé de douze personnes que rien dans leur existence n’a préparées à cette tâche cruciale et qu’elles délibèrent uniquement à partir de faits portés à leur connaissance.  La mort étant irréversible, la peine capitale ne devrait plus, dans aucun pays, constituer une condamnation admissible ».

Cette dernière phrase est une belle façon de dénoncer la peine de mort, mais peut-être devrait-on rappeler à Mme Bergeron qu’elle a été aboli au Canada il y a maintenant plus de 40 ans!

Le reste du livre laisse place au roman, sans aucune autre note pouvant nous permettre d’identifier clairement « l’histoire vraie » qui se cache derrière cette inspiration.

1675191-gfUne critique saine envers le système judiciaire, je veux bien.  Mais pour cela, il faut présenter des arguments solides, comme l’a fait, par exemple, Me Clément Fortin en parlant de « fraude judiciaire » après avoir étudié l’ensemble du dossier concernant le meurtre de l’hôtelière de Percé en 1969[1].

Tout d’abord, le titre que Claire Bergeron donne à son œuvre est très explicite.  En un mot, elle qualifie la justice de système « à la dérive ».  Ce n’est pas rien, car cette interprétation laisse entendre qu’il se dégrade continuellement et qu’il est pratiquement irrécupérable.  En plus de cette citation soigneusement choisie, elle s’attaque sévèrement au rôle des jurés.  Quels sont ses arguments?  Puisque le reste de son roman est une « fiction », comment peut-on prétendre apporter des arguments valables pour remettre en question un système qui a fait ses preuves depuis des siècles et que, de toute évidence, elle ne semble pas s’être donné la peine de comprendre?

En principe, nous devrions en rester là.  Son argumentation est non seulement faible mais carrément inexistante.  Pour une critique honnête, on s’attendrait plutôt à un récit des faits de cette affaire criminelle qu’elle a consulté dans les archives.  En reconstituant fidèlement le véritable procès, sa critique aurait-elle été la même?

Devant un roman, le lecteur ne peut évidemment pas se faire une opinion sur des faits qui ont été modifiés, transformés ou effacés.  L’approche est incorrecte et biaisé.  Tout de même, j’ai eu la curiosité de me mettre au défi de découvrir la véritable affaire criminelle qui se cache derrière ce roman.  Pour cela, il faut d’abord en extraire les points importants qui peuvent être comparés à des faits connus.

Dès le premier chapitre, il est question d’un verdict de culpabilité pour meurtre prémédité prononcé à Amos le 6 octobre 1944.  Le condamné se nomme Florent Lamonde.  Il a 20 ans.  Son crime?  Un double meurtre.  En fait, il a tué une femme enceinte dans des circonstances que l’on découvre seulement plus loin.  L’avocat de la défense a pour nom Félix-Xavier Gagnon, alors que le juge s’appelle Adjutor Blondeau.  Le ton utilisé laisse également entendre une critique sur la durée des délibérations : 19 minutes.  D’ailleurs, le premier point qu’elle remet en question, par l’entremise d’un personnage qui se fait journaliste, est justement la brièveté de cette délibération.   Elle la considère comme une première preuve d’un procès bâclé.  Sans doute faudrait-il rappeler qu’à cette époque, et même pour la période où l’on pendait au Canada, c’est-à-dire de 1867 à 1976, les délibérations qui ont durées plus de quelques heures ont été rares.  Elle oublie que les jurés ne forgent pas uniquement leur opinion lors de cette dernière étape, mais tout au long du procès, que ce soit en écoutant attentivement les témoins ou les plaidoiries des procureurs.  Cet argument est donc vide de sens.

            Par la suite, le personnage de Florent tombe amoureux d’une belle polonaise prénommée Irena.  Mais l’argent qu’il gardait pour l’épouser, il doit le sacrifier pour placer son jeune frère malade de tuberculose dans un sanatorium, ce qui repousse le mariage d’une autre année puisque Florent peut seulement amasser sa fortune sur les chantiers.  Mais voilà.  La belle Irena ne le prend pas et décide de le quitter.  Désemparé, Florent se tourne alors vers le dernier moyen à sa portée : le vol.  C’est donc en cambriolant ses voisins, les Sicard, que les choses tournent mal et Mme Sicard, enceinte, perd la vie.  À retenir : les Sicard prévoyaient s’installer dans une nouvelle maison puisqu’ils habitaient une cabane plutôt désuète et inconfortable.

            Voilà donc la version romantique, à peu de choses près.

Puisque le personnage de Florent Lamonde est condamné à être pendu, je me suis dit qu’il était sans doute possible de retracer le cas réel qui se cache derrière ce roman.  Nous avons donc un jeune homme de 20 ans condamné pour double meurtre à Amos devant un juge nommé Blondeau en 1944.

 Parmi tous les condamnés à mort que le Québec a connu depuis la Confédération de 1867 jusqu’à l’abolition de 1976, celui qui semble correspondre le plus au profil s’appelait Laurent Lamirande.  Lui aussi avait 20 ans lorsqu’il commit un double meurtre à Authier, en Abitibi, dans la nuit du 25 au 26 mars 1942.  Ses victimes étaient Mme Richard et Paulette Richard, cette dernière étant âgée de 9 ans.  Le procès de Lamirande a eu lieu à Amos devant le juge Noël Belleau, du 29 septembre au 2 octobre 1942.

ScreenHunter_682 May. 26 20.23Dans La Gazette du Nord, voici ce qu’on racontait le 3 avril 1942 à propos du crime : « Jeudi, le 26 mars, la paroisse St-Jude d’Authier fut plongée dans l’émoi par la mort tragique et accidentelle de madame Henri Richard et de sa jeune fille de 8 ans.  C’est un des voisins, M. Adélard Bergeron, qui, à l’aube du jour, trouva les restes des deux victimes dans un brasier fumant, la maison qui les abritait ayant été brûlée de fond en comble.  Madame Richard vivait seule avec sa jeune fille, dans sa demeure, sur le lot de terrain que la famille Richard a acquis il y a 25 ans; son époux travaillait à l’extérieur depuis plusieurs mois dans le but de se faire des épargnes pour se bâtir une maison qui aurait remplacé le « shack » primitif, chacun de son côté s’imposait les sacrifices nécessaires pour arriver au but projeté; on se réjouissait, à l’avance, à la pensée que l’on pourrait enfin jouir dans une maison confortable.  Hélas!  La Providence y a mis son doigt, dans une nuit affreuse et malheureuse, nous avons vu disparaître, l’épouse, la fille et l’argent, tout est brûlé avec le modeste logis, tout est consumé.  Le chef abandonnera sa paroisse pour aller continuer son travail près de Val d’Or où il demeurera avec sa fille et son gendre M. Foreagin ».

Quoique l’incident passa d’abord pour un incendie accidentel, l’enquête policière détermina qu’il s’agissait d’un double meurtre.

On retrouve un autre point où le roman rejoint la réalité, lorsque La Gazette du Nord écrivait, le 2 octobre 1942, que « l’accusé est un jeune homme de 20 ans à l’air calme et placide, d’un aspect plutôt sympathique.  Rasé de frais, il est vêtu avec élégance et n’a rien de la plupart des figures qui défilent à la barre des accusés ».  Le personnage de la romancière passait également pour un bon et beau garçon.

Lors du véritable procès, la Couronne était représentée par Me Gérald Fauteux de Montréal, et assisté de Me Henri Drouin, d’Amos.  Quant à l’accusé, il était défendu par Me Lucien Gendron.

Cet article nous apprend aussi que le canon brûlé d’une carabine a été retrouvé dans le brasier et qu’il y avait une somme d’argent considérable dans la maison.  De plus, le socle de la lampe au kérosène aurait été retrouvé à bonne distance de ses autres pièces, ce qui semblait éliminer la possibilité de l’avoir accroché accidentellement, comme le prétendra la défense.

Dans la parution du 9 octobre 1942 du même journal on apprend, ô surprise, que les délibérations s’échelonnèrent sur 55 minutes.  Henri-Julien Richard, le mari et le père des victimes, s’était éteint à l’âge de 61 ans le 13 juin, quelques mois seulement après le drame.  Malgré l’absence de ce témoin potentiel, la Couronne arriva à prouver que celui-ci avait envoyé, depuis les chantiers, la somme de 400$ ou 450$ à sa femme.  « Cet argent était destiné à la construction d’une maison plus grande et plus confortable qui devait remplacer la modeste maison de bois de sa famille ».  Voilà donc un autre détail qui confirme la chose : la romancière s’est inspirée de l’affaire Lamirande.

Lamirande aurait fait une première confession en affirmant que deux inconnus lui auraient emprunté sa carabine pour aller commettre un vol chez les Richard.  Pour son aide, on lui aurait donné 100$.  Mais le lendemain, il livrait une autre version aux détectives et selon laquelle entre 23h00 et minuit il s’était rendu chez les Richard « la porte de la maison n’étant pas verrouillée, il y est entré et a pénétré dans la chambre de Madame Richard éclairée par une lampe basse. Madame Richard s’est levée.  Lamirande lui a lancé sa carabine d’une distance de trois ou quatre pieds et Madame Richard est tombée sur son lit, pour ne pas se relever.  La fillette Paulette Richard ne s’est pas réveillée.  L’accusé se serait alors emparé de l’argent contenu dans la saccoche [sic] qui reposait sur le bureau, environ 200$ mais qu’en faisant un faux mouvement il aurait renversé la lampe allumée.  Rentré chez lui il aurait caché l’argent entre le moteur à essence et le moulin à faucher dans la grange de son père, se serait couché et serait ensuite allé au feu »[2].

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Le juge Noël Belleau, qui prononça la sentence de mort contre Laurent Lamirande en 1942.

 Dans une troisième version, il avoua : « j’ai fait l’incendie des Richard, par découragement, par découragement d’amour, je voulais me marier et je n’avais pas d’argent ».  C’est apparemment cette dernière déclaration qui a convaincu le jury de le déclarer coupable de meurtre avec préméditation et non d’homicide involontaire.  D’après ce compte rendu, il n’y a donc pas matière à crier à l’injustice, et encore moins de parler de « dérive ».  Encore faudrait-il une étude exhaustive de tout le dossier pour en avoir le cœur net.

Par tous les moyens, la défense tenta de sauver la vie de son client, mais le 13 avril 1943 la Cour d’appel confirma le verdict et renvoya le condamné subir sa sentence.  Le 4 juin 1943, Lamirande devint le premier condamné canadien à être pendu de nuit, à 0h30 plus précisément.  Son décès fut constaté à 0h49.  La veille, « il pleura à plusieurs reprises dans la soirée, disant regretter son crime », pourra-t-on lire dans La Patrie.

Quand je pense à d’autres romanciers comme André Mathieu, qui a fortement critique le procès de Marie-Anne Houde sans jamais l’avoir lu, je me demande jusqu’à quel point il n’existe pas une culture visant à critiquer le système judiciaire sans même se donner la peine de le connaître?


[1] Voir : https://historiquementlogique.com/2012/11/22/mesrine-le-tueur-de-perce-une-fraude-judiciaire/

[2] La Gazette du Nord, 9 octobre 1942.