L’affaire Aurore Gagnon, l’introduction

IMG_20160119_101325Le troisième livre de la collection Patrimoine Judiciaire aux Éditions de l’Apothéose, L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, sortira officiellement en librairie le 12 février prochain, le jour même du 96ème anniversaire du décès de celle que l’on surnomme encore l’enfant martyre.

Le livre, qui compte 436 pages et plusieurs photos, sera en vente au coût de 29,95$ dans toutes les bonnes libraires (ISBN : 978-2-92421-94-1). Pour ceux et celles qui ne peuvent attendre, il est possible de s’en procurer dès maintenant en me contactant par courriel : eric.veillette@hotmail.ca. En attendant, je vous partage ici l’intégralité de l’introduction. Bonne lecture!

Introduction

(L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde)

À moins d’avoir vécu sur une autre planète, tous les Québécois connaissent l’histoire d’Aurore Gagnon. Nous l’avons virtuellement adoptée comme l’enfant martyre de notre folklore. Le sujet a été abordé à d’innombrables reprises dans les chaumières. Tout semble avoir été dit. Alors, pourquoi une autre publication sur cette affaire? Un siècle plus tard, peut-on encore y apporter quelque chose?

J’hésitais à me lancer dans l’étude du dossier judiciaire, justement parce que je croyais que le sujet avait été épuisé, pressé à l’extrême comme un citron. Aurore avait été torturée par le fer à friser, les chardons dans les cheveux, les gifles, le manche de hache de son père, et quoi encore! Incontestablement, elle avait souffert avant même de pouvoir profiter de la vie.

Ce fut d’abord par simple curiosité que j’ai cherché à mettre la main sur les transcriptions du procès, question de vérifier de manière informelle à quel point les informations véhiculées tout au long du 20ème siècle étaient exactes. Car n’importe quel observateur aura déjà remarqué, par exemple, les contradictions entre les deux films que la culture québécoise a consacrés à cette affaire. Il en va de même pour la littérature.

Dans la popularisation d’un tel fait historique, il faut nécessairement mieux connaitre les responsables de cette passation de la mémoire collective, et surtout comprendre le mécanisme de ce développement qui s’est étalé sur plusieurs générations. Quels furent donc les buts de ces créateurs et interprètes? Ont-ils vraiment voulu nous transmettre les faits ou leur vision du drame?

Dès janvier 1921, moins d’un an après les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, une pièce de théâtre intitulée Aurore l’enfant martyre, écrite par Léon Petitjean et Henri Rollin, s’inspirait des faits survenus à Ste-Philomène de Fortierville pour présenter au public, faut-il le dire, une certaine vision de la réalité. Or, quand on apprend que les citoyens auraient été expulsés du prétoire dès la deuxième journée du procès de Marie-Anne Houde en avril 1920, il est tout à fait légitime de se demander sur quoi ces auteurs se basaient pour reconstituer les faits? Sur les articles de journaux ou la rumeur populaire?

Certainement pas sur les notes sténographiques, qui ne furent déposées aux archives que bien plus tard. Par conséquent, me dis-je, il devait bien y avoir dans le souvenir que l’on garde d’Aurore une certaine part de ouï-dire, de ragots. La question était de savoir dans quelle mesure.

Puisque la pièce de Petitjean et Rollin a été jouée à environ 6,000 reprises, dit-on, et cela durant une trentaine d’années, il est bien évident que cette première œuvre a imprimé dans la mémoire collective une image difficile à remodeler.

Plusieurs romanciers présentèrent ensuite leur propre version, dont Robert DeBeaujolais qui publia, une dizaine d’années après la mort d’Aurore Gagnon, La petite martyre victime de la marâtre : roman sensationnel. En 1951, Jean-Yves Bigras, directement inspiré de la pièce de Petitjean et Rollin ainsi que du roman d’Émile Asselin La petite Aurore, tournait son film en noir et blanc à l’Île Bizard. En dépit de sa médiocrité, ce long métrage connut un immense succès dès sa sortie, le 25 avril 1952.

La même année, Benoît Tessier, sous le pseudonyme d’Yves Thériault, publiait Le drame d’Aurore. Puis il y eut encore un roman, celui d’Hubert Pascal, Le roman d’Aurore la petite persécutée avant que la pièce de Petitjean et Rollin se retrouve elle-même sous format littéraire en 1982 grâce au travail de recherche d’Alonzo Leblanc.

En 1986, la pièce L’obsession de Marie-Anne G., œuvre de Denis Giguère, fut diffusée à la radio. Cette fois, on s’attardait davantage au séjour de Marie-Anne Houde dans l’aile psychiatrique de la prison de Kingston. Or, comme on le verra plus tard, les informations contenues dans le dossier judiciaire ne permettent pas d’appuyer cette hypothèse selon laquelle, à un moment ou un autre de sa vie, elle ait reçu des soins psychiatriques.

En 1990, André Mathieu sortait sa version romanesque sous le titre Aurore la vraie histoire. Pour un roman – selon le Larousse une « œuvre d’imagination, constituée par un récit en prose d’une certaine longueur, dont l’intérêt est dans la narration d’aventures, l’étude de mœurs ou de caractères, l’analyse de sentiments ou de passions » – le titre était audacieux. Toutefois, l’œuvre de Mathieu connut un tel succès qu’il servit à jeter les bases pour le scénario du film de Luc Dionne, sorti en salle en 2005, en plus de débloquer les fonds nécessaires pour l’érection d’une pierre tombale à la mémoire d’Aurore.

Avant même sa sortie en salle, le film de Dionne raviva l’intérêt public pour le triste destin de la jeune fille, comme quoi la passion populaire ne s’était pas estompée. Entretemps, en 1994, le téléfilm Les grands procès du Québec consacrait l’un de ses épisodes à Aurore.

Exception faite de cette dernière production, était-il raisonnable de soupçonner que les québécois aient pu se faire raconter une « histoire vraie » tirée d’un fait judiciaire alors que les véritables témoignages entendus sous serment continuaient de dormir dans les archives?

Ce qui frappe dans cette énumération, c’est que la majorité de ces versions proviennent du milieu artistique et, par conséquent, il s’agit là d’interprétations. D’abord une pièce de théâtre, des romans et deux films. Où sont les essais et autres ouvrages documentaires?

En ce sens, l’épisode de 45 minutes de la série Les grands procès du Québec est pratiquement le seul de sa catégorie avec une réelle intention de s’attarder aux faits judiciaires, c’est-à-dire la source même de toute cette affaire. Mais encore là, depuis que Me Clément Fortin a démontré que les transcriptions du procès de Cordélia Viau, cette femme de St-Canut pendue en 1899 pour le meurtre de son mari, ne correspondaient pas à l’image que Les grands procès du Québec offrait de cette autre affaire, j’entretenais donc mes propres doutes[1]. Et comme nous le verrons en conclusion, les auteurs de ce téléfilm n’ont, eux non plus, jamais consulté le dossier judiciaire.

En 1981, Hélène-Andrée Bizier réservait à Aurore un chapitre dans La petite histoire du crime au Québec, mais la qualité de son résumé fait en sorte que je passerai outre.

En 1982, le livre d’Alonzo Leblanc qui, en plus de reproduire sur papier la fameuse pièce de théâtre créée en 1921, tentait, le temps d’un chapitre, de reconstituer les faits entourant les deux procès. Mais celui-ci comporte des erreurs suffisamment importantes pour soulever d’autres questions quant aux sources d’informations consultées. Leblanc avait beau dire que sa principale source était le dossier judiciaire qu’il disait avoir consulté au palais de justice, lorsque venait le temps de citer des extraits de ces mêmes procès il se tournait vers les journaux d’époque.

Bien sûr, il y eut en 1999 le livre de l’historien médical Guy Grenier Les monstres, les fous et les autres, mais il ne consacrait que quelques pages au procès de Marie-Anne Houde, en plus de s’attarder principalement à l’aspect de l’aliénation mentale évoquée dans cette cause. Comme Leblanc, ses notes de bas de page ne citent que des journaux d’époque.

Ces questions rattachées à l’idée d’authenticité versus création artistique ont donc rapidement suscité mon intérêt. Y avait-il une différence si marquée entre les versions que nous avons digérées au fil du dernier siècle et la réalité entendue dans le prétoire et sur laquelle douze jurés ont dû rendre un verdict au meilleur de leur connaissance?

La révision du dossier était donc amplement justifiée, d’autant plus que certains de ces auteurs ou interprètes ont remis en question des parties du procès. André Mathieu, fort de ses recherches sur le terrain, incluant ses rencontres avec des descendants des protagonistes de cette histoire, a d’ailleurs apporté quelques critiques à la fin de son roman. Selon lui, Marie-Anne Houde aurait dû être déclarée inapte à subir son procès. Ensuite, il nous dit que le juge a « chargé à fond de train » l’accusée. Or, il ne fournissait pas le moindre argument solide pour appuyer ces deux affirmations. En fait, allais-je comprendre plus tard, Mathieu, comme la plupart des autres d’ailleurs, n’a jamais lu le dossier judiciaire.

Leblanc pointait lui aussi du doigt le juge Louis-Philippe Pelletier pour avoir mené une charge « accablante ». Pourtant, lorsque se présente le moment de commenter l’adresse du juge, il cite Le Soleil qui écrivait à l’époque que « le juge L.-P. Pelletier se livra à une charge accablante contre l’accusée Marie-Anne Houde. […] Les vieux plaideurs du Palais de justice ne se rappellent pas avoir entendu une charge plus complète et surtout plus écrasante contre un accusé de toute leur carrière pourtant longue »[2].

Le commentaire reste pourtant vague. Les arguments plutôt pauvres. En quoi véritablement l’adresse du juge au jury – j’ai tendance à rejeter l’utilisation du mot « charge » même si le juge Pelletier l’utilisa lui-même dans certaines correspondances – fut-elle si accablante à l’endroit de Marie-Anne Houde? Si tel fut le cas, l’avocat de la défense avait des recours pour faire valoir ce genre de point. Qu’en fit-il? Il n’y eut aucune cassation dans cette affaire. Le dossier judiciaire ne contient d’ailleurs aucun document relatif à la Cour d’appel.

Voilà pourquoi il sera important de reproduire dans leur intégralité les directives du juge et ainsi voir par nous-mêmes s’il y a matière à critiquer les propos utilisés par le juge Pelletier. Dans les transcriptions originales, ces directives s’étendent sur 89 pages et il faudra donc m’excuser la longueur de ce chapitre d’autant plus que les plaidoiries n’ont malheureusement pas été prises en sténographie.

Leblanc ajoutait même qu’au moment de prononcer la sentence à l’endroit de l’accusée, le juge Pelletier s’était effondré en sanglots sur son pupitre. Est-ce possible? Est-ce véritablement ce qu’il a lu dans le dossier judiciaire?

Toutes ces questions méritent qu’on s’y attarde, car ni Leblanc ni les autres ne m’ont donné l’impression d’avoir véritablement consulté les transcriptions du procès de Marie-Anne Houde. Donc, en tant que lecteur moi-même, je restais sur mon appétit; sur ma soif de savoir. Et cette étude me révéla quelques surprises. On ne nous avait pas encore tout dit sur cette affaire.

Si au cours des prochains chapitres je présente les témoignages tels qu’entendus lors du procès, je me suis permis, comme je l’ai fait dans mes ouvrages précédents, de corriger quelques erreurs afin d’en améliorer la lecture. Depuis ma première publication du genre en 2014 – L’affaire Dupont une saga judiciaire – je dois rectifier, ou tout simplement répéter, que le lecteur a aussi un devoir d’honnêteté et d’objectivité. Pour se permettre de juger correctement l’issue d’un procès, il faut faire l’effort de se mettre dans la peau des jurés. Ce sont eux, ces douze représentants de notre société, qui ont le fardeau d’entendre toute la preuve avant de donner leur verdict au meilleur de leur connaissance. Avant de crier à l’injustice, il faudrait donc avoir la franchise et surtout le courage soit d’assister au procès ou alors de lire l’ensemble de la preuve, c’est-à-dire les transcriptions des témoignages entendus sous serment.

En raison d’une trop grande demande, le bureau de Bibliothèque et Archives nationale du Québec (BANQ) à Québec, a numérisé les documents relatifs au dossier qu’elle détient concernant les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, les rendant ainsi publics via son site web. D’autre part, le site Canadian Mysteries.ca présente de longs extraits des témoignages entendus au procès de Marie-Anne Houde. De plus, ce site rend accessible aux internautes la correspondance de Houde entre 1920 et 1935. Malgré cette grande ouverture d’esprit, le site ne présente pas les directives du juge au jury en plus d’escamoter les dépositions de plusieurs témoins, empêchant la diffusion d’informations importantes en lien avec cette affaire. Je suis d’avis que pour juger d’une histoire qui repose sur un procès, il faut prendre le temps de se laisser imprégner de tous les témoignages. Parfois, des réponses d’apparence anodines permettent de comprendre la position d’un témoin; de savoir s’il dit la vérité, etc.

Avant de prétendre pouvoir présenter l’histoire de ce procès, il me fallait donc pouvoir le consulter dans son intégralité. Ce fut à Ottawa, aux Archives nationales du Canada, que j’ai pu le faire le 21 avril 2015, jour même du 95ème anniversaire du verdict. C’est là que se situe le cœur de toute l’affaire. Qui dit vrai? C’est le dossier judiciaire qui pourra nous l’apprendre près d’un siècle plus tard.

En 1999, Guy Grenier écrivait que « si l’on veut bien comprendre l’impact du procès de la marâtre Gagnon, il importe de lier celui-ci aux rôles respectifs accordés à l’époque aux parents, particulièrement la mère, et aux enfants. La correction physique appliquée aux enfants « désobéissants » est alors pratique courante. La sévérité de celle appliquée à la petite Aurore ne dépasse qu’en degré ce qui se pratiquait couramment »[3].

Certes, il faut éviter de juger un dossier historique avec nos yeux contemporains. Toutefois, l’une des questions que nous devrons nous poser est de déterminer si la correction physique peut expliquer cette lâcheté de dénoncer, comme le prétendent certains. Le film de Luc Dionne a largement exploité ce thème, allant jusqu’à prétendre que tous les villageois de Fortierville étaient au courant de ce qui se passait sous le toit des Gagnon mais que personne n’a jamais levé le petit doigt pour venir en aide à la petite. Symboliquement, serait-il exagéré d’affirmer que tout le village fut coupable d’homicide involontaire?

D’autres questions nous accompagneront tout au long des prochains chapitres. De manière précise, quels sévices Aurore a-t-elle subi? Marie-Anne Houde souffrait-elle d’aliénation mentale? Jusqu’à quel point le père d’Aurore fut-il responsable de ces atrocités? Pourquoi la marâtre s’en est-elle prise uniquement à Aurore et pas aux autres enfants? Que fut le réel mobile de ce meurtre? Sur quels éléments la justice a-t-elle pris la décision de déposer des accusations? Est-ce que la pression populaire a influencé le verdict? Était-ce un cas de meurtre prémédité ou une négligence criminelle hors du commun? La marâtre était-elle condamnée à l’avance? Quel rôle le commérage a-t-il joué dans cette affaire?

Pour mieux apprécier l’aspect juridique, il faudra donc aborder le procès de manière objective et faire abstraction de tout ce qu’on a pu lire ou entendre à propos de la cause. Car au premier jour de ce procès, bien que l’exercice puisse être inconcevable pour une majorité de lecteurs, Marie-Anne Houde était considérée comme innocente jusqu’à preuve du contraire. Qu’on le veuille ou non, le bénéfice du doute doit toujours profiter à l’accusé(e).

Je me dois également de préciser que si j’ai modifié ou corrigé légèrement les dépositions – les initiés comprendront aisément que les notes sténographiques comportent bien souvent une bonne part d’erreurs, qu’elles soient d’orthographe, de syntaxe ou autre – afin d’en améliorer la lecture, en aucun temps je n’ai voulu les dénaturer. Au contraire, les expressions d’époque sont demeurées telles qu’elles sont sorties de la bouche des témoins, parfois avec certaines explications. Les inscriptions apparaissant entre crochets [ ] sont de moi, que ce soit pour souligner une erreur, compléter un ou plusieurs mots manquants ou pour apporter une précision. Pour éviter toute confusion, le système 24h00 sera utilisé.

Pour ceux et celles qui ne sont pas familier avec mon style – qui s’inspire d’ailleurs fortement de celui de Me Clément Fortin, pour qui j’ai un énorme respect et qui, sans le savoir, m’a appris le respect des notes sténographiques et des dossiers judiciaires – je dirais qu’il faut principalement « coller aux preuves » comme on le dit parfois dans le milieu policier. S’engager sur des pistes qui reposent sur des éléments fragiles et de simples soupçons conduit parfois vers des avenues sans issue. Ce style, donc, m’a permis déjà de mieux comprendre ou de démystifier des causes frôlant souvent la mythomanie. Ce fut le cas en 2014 dans L’affaire Dupont, une saga judiciaire et plus particulièrement dans mon dernier ouvrage Denise Therrien, une affaire classée, sorti en librairie en juillet 2015. L’ouvrage que vous tenez entre vos mains s’inscrit d’ailleurs comme le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, lancée en collaboration d’abord avec les Éditions Première Chance de Sylvain Vallières. Collaboration qui s’est poursuivie avec les Éditions de l’Apothéose, toujours du même éditeur.

En conclusion, après nous être bien imprégnés des détails relatifs au procès, nous reviendrons sur une analyse sommaire des principales œuvres et autres sources d’informations auprès desquelles le public n’eut d’autre choix que de s’abreuver pour satisfaire sa curiosité sur le triste destin d’Aurore Gagnon. Ce sera uniquement à cette étape que nous pourrons mieux comprendre à quel point les œuvres de fiction se rapprochent ou s’éloignent de la réalité.

Eric Veillette

www.historiquementlogique.com


[1] Me Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, 2013.

[2] Alonzo Leblanc, Aurore l’enfant martyre, 1982, p. 38.

[3] Guy Grenier, Les monstres, les fous et les autres, 1999.

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Aurore Gagnon n’a pas dit son dernier mot

L'auteur Eric Veillette devant la sépulture d'Aurore, en mai 2015.
L’auteur Eric Veillette devant la sépulture d’Aurore, en mai 2015.

Depuis que j’effectue des recherches dans les dossiers judiciaires de notre passé, il y avait longtemps qu’une idée me trottait dans la tête : celle de jeter un œil dans les archives du procès de Marie-Anne Houde. Comme on le sait, cette jeune femme fut condamnée en 1920 pour le meurtre de sa belle-fille Aurore Gagnon, que la plupart des Québécois surnomment encore « l’enfant martyre ». D’un autre côté, je tentais de refouler ma curiosité, me disant qu’au cours du dernier siècle on avait fait le tour de la question. Le théâtre, le cinéma et la littérature semblaient avoir épuisé le sujet. Alors, à quoi bon perdre son temps dans les archives?

Mais jusqu’à quel point toutes ces représentations étaient fidèles à la réalité? Parce que, faut-il le dire, cette affaire repose sur un procès que personne n’a jamais raconté.

C’est finalement en débutant ma lecture du dossier judiciaire que j’ai compris. Tout n’avait pas encore été présenté au public. Aurore Gagnon n’a donc pas dit son dernier mot!

À l’époque du procès, en avril 1920, le commérage faisait déjà son œuvre. Moins d’un an plus tard, une pièce de théâtre était lancée sur les planches de Montréal. Ainsi, durant plus de 30 ans, les Québécois n’eurent que cette version pour satisfaire leur intérêt face à ce fait singulier des annales judiciaires.

Bien sûr, il y eut le film de 1952 en noir et blanc qui marqua plus d’une génération. Les plus jeunes se souviendront probablement en priorité du film de Luc Dionne sorti en 2005, tandis que les mordus auront certainement lu quelques livres sur le sujet, dont le roman d’André Mathieu. Ainsi, la légende d’Aurore Gagnon demeura vivante durant près d’un siècle.

Habitué aux contradictions, je me demandais quelle était la part de vérité dans toutes ces interprétations, qui d’ailleurs provenaient essentiellement du milieu artistique, et non du domaine de l’Histoire par exemple. Pourtant, il suffit d’un minimum d’observation pour comprendre que les contradictions sont nombreuses entre le film de 1952 et celui de 2005.

Une fois ma révision du dossier terminée, quelle ne fut pas ma surprise de constater que, en plus de nombreuses inexactitudes, j’étais maintenant en mesure de prouver qu’aucune de ces interprétations n’avait consulté le dossier judiciaire. À tout le moins, si le dossier a été consulté, on ne l’a pas respecté. Par exemple, j’ai trouvé dans l’adresse du juge Louis-Philippe Pelletier des détails que je n’ai vu nulle part ailleurs. Il fallait donc que le public sache de quoi il en retournait.

Comme je l’ai fait dans mes livres précédents – L’affaire Dupont et L’affaire Denise Therrien – je présenterai dans mon prochain livre un récit complet du procès. Cet ouvrage, le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, aura pour titre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde. Le lecteur pourra donc se plonger dans la peau de l’un des douze jurés pour entendre la preuve présentée légalement lors de ce procès et ensuite tirer ses propres conclusions.

Il sera enfin possible de se concentrer sur les véritables éléments de preuve afin de mieux comprendre les circonstances, que ce soit pour les sévices dont Aurore fut victime ou les circonstances de son meurtre. Car, quoiqu’on en dise, il s’agit bien d’une affaire criminelle.

Le livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde paraîtra bientôt aux éditions de l’Apothéose. Pour recevoir les plus récentes informations sur le projet, je vous invite à vous abonner par courriel à la liste d’envoi automatique du blog Historiquement Logique (dans la case supérieure droite), ou alors de me suivre sur Facebook à l’aide de la page Historiquement Logique ou sur Twitter à @histologique.

Blanche Desautels: la petite martyre de 1911

Illustration parue dans La Patrie en 1911.  Blanche Desautels, 9 ans, a témoigné contre ses parents alors qu'elle portait encore un bandage autour de sa tête.
Illustration parue dans La Patrie en 1911. Blanche Desautels, 9 ans, a témoigné contre ses parents alors qu’elle portait encore un bandage autour de sa tête.

Après avoir révisé entièrement le dossier judiciaire de Marie-Anne Houde, alias « la marâtre », je me rends compte que, d’un certain côté, cette affaire fut unique dans notre patrimoine judiciaire, alors que de l’autre je me dis que les cas d’abus n’étaient pas si rares. Hormis l’affaire Fouquet, sur laquelle j’écrivais un billet le 26 avril dernier (voir Aurore avant l’Aurore), ces cas d’abus ayant conduit à des condamnations à mort sont rares.

Certes, il faut éviter de juger le passé avec nos yeux d’aujourd’hui, car la mentalité entourant la correction physique n’était pas celle que nous enseignons maintenant à nos enfants. Évidemment, le cas d’Aurore Gagnon nous montre qu’il y a une marge entre la correction et la torture.

Dans le journal montréalais La Patrie du 27 juillet 1911, il m’a été donné de découvrir un autre cas similaire à celui de Fortierville. Tout comme Aurore, la petite dont il est question ici était sensiblement du même âge, sans compter que les fautifs étaient ses propres parents.

C’est devant le juge Choquet que Louis Desautels et sa femme furent reconnus coupables pour avoir battu et martyrisé leur fillette nommée Blanche, 9 ans. Celle-ci se retrouva d’ailleurs entre la vie et la mort à l’Hôtel-Dieu de Québec, ce même hôpital où Aurore Gagnon serait soignée au début de l’automne 1919. C’est seulement après plusieurs semaines que Blanche Desautels avait repris du mieux.

Le récit des atrocités infligées à la petite victime fera dire au reporter de La Patrie qu’il était « de nature à faire bondir d’indignation tout être humain qui n’a pas un caillou à la place du cœur ». Et pour ajouter l’audace à l’injure, lorsqu’on leur demanda s’ils avaient quelque chose à déclarer avant que la sentence soit prononcée, les parents eurent le culot d’implorer la clémence de la Cour.

  • Vous me demandez de n’être pas sévère après ce que je viens d’entendre afin de protéger vos enfants qui manqueront de pain si vous êtes incarcérés trop longtemps, lança le juge. Je considère que je manquerais gravement à mon devoir si je ne l’étais pas. Vous, Désautels, vous avez été trop mou pour empêcher votre femme de battre son enfant. Non seulement vous ne la protégiez pas contre son excès de colère, mais vous la battiez vous-même. Vous, madame, vous avez agi comme une brute vis-à-vis cette fillette. Vous avez vous-même démontrée ici, par vos paroles, que vous aviez un caractère tel que l’on ne peut pas laisser des enfants sous vos soins, car vous n’êtes pas digne d’être une mère de famille. … Vous m’avez demandé de protéger vos enfants. Je vais les protéger contre vous deux. Vous passerez les dix prochaines années de votre vie au pénitencier.

Parmi l’audience, les applaudissements fusèrent. Me Alban Germain demanda alors au juge que devant « des cas aussi nombreux de cruauté, dont les tribunaux sont saisis tous les jours, je demande que le tribunal, en ce cas particulier, se montre aussi sévère que possible ».

Après la condamnation de ses parents, la petite Blanche Desautels fut confiée à sa grand-mère. Elle était encore faible puisque ses blessures au cuir chevelu ne s’étaient toujours pas cicatrisées. D’ailleurs, c’est avec un bandage autour de la tête qu’elle s’était présentée dans le prétoire afin de témoigner courageusement contre ses parents. Elle avait expliqué que depuis environ un an ceux-ci s’acharnaient sur elle avec un tisonnier, une lèchefrite, et même à coups de poings et de pieds. Le 5 juin, pendant que son père la battait avec le tisonnier, sa mère la tira si violemment par les cheveux qu’elle lui en arracha une épaisse mèche.

  • Pourquoi te battaient-ils ainsi?, lui demanda le procureur.
  • Maman me reprochait de n’avoir pas soin du bébé comme je devais le faire, et aussi de ne pas passer tout mon temps à faire le travail qu’elle me demandait. Alors elle me battait. Plus je criais, plus elle me frappait.

Deux médecins vinrent témoigner à l’effet qu’au moment de l’arrestation des parents, le 7 juin, le corps de la petite était couvert de contusions et d’ecchymoses. Ses bras étaient tellement enflés qu’il lui avait fallu trois semaines de soins avant de pouvoir les plier à nouveau. Le docteur Oscar Bourque de l’Hôtel-Dieu déclara que l’enfant avait dû subir trois opérations chirurgicales, et qu’elle était demeurée entre la vie et la mort pendant près de trois semaines.

ScreenHunter_263 Jul. 29 20.43Parmi les autres témoins entendus lors du procès, on retrouva évidemment des voisins. Ainsi, on apprit que Mme Desautels avait dit à une voisine qu’elle continuerait à battre Blanche « tant qu’elle n’écouterait pas à la lettre ». Aucun témoin, semble-t-il, ne parla en faveur des deux accusés. Après le verdict, plusieurs femmes présentes dans l’assistance seraient allées féliciter le juge. Quant au procureur de la Couronne, Me Théberge, il avait accepté de conduire cette affaire gratuitement.

Malheureusement, ce ne serait pas le dernier cas de maltraitance. C’est encore La Patrie qui annonça le 3 octobre 1919, alors qu’Aurore Gagnon était elle-même hospitalisée à l’Hôtel-Dieu avant de subir les dernières foudres fatales de sa belle-mère, une fillette de 11 ans décédait à Montréal sur la rue Brabant. Son père l’avait tué à coups de pied.

Pas plus tard qu’en 2015, au moment de travailler sur la première version de mon manuscrit, un autre cas d’abus était entendu à Trois-Rivières, dans lequel l’une des victimes raconta que la mégère s’inspirait directement du film Aurore l’enfant martyre, sorti sur nos écrans en 1952, pour battre les enfants dont elle avait la responsabilité.

Sur les traces de Marie-Jeanne Gagnon

Eric Veillette photographiant l'épitaphe de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur de la célèbre Aurore Gagnon, dans le cimetière St-Joseph de Shawinigan.
Eric Veillette photographiant l’épitaphe de Marie-Jeanne Gagnon, la sœur de la célèbre Aurore Gagnon, dans le cimetière St-Joseph de Shawinigan.

Pour la plupart d’entre nous, elle n’est que la sœur d’Aurore Gagnon, celle que le Québec surnomme encore « l’enfant martyre ». Pas étonnant, puisque l’existence même de Marie-Jeanne a complètement été ignorée dans la pièce de théâtre de Petitjean et Rollin lancée en 1921 et aussi dans le film de Jean-Yves Bigras sorti en salle en 1952.

Pour que son personnage soit enfin reconnu dans la culture populaire, il a fallu attendre la parution de certains livres, dont le roman d’André Mathieu, ainsi que le film Aurore de Luc Dionne en 2005.

Mais là encore, le rôle que Marie-Jeanne a joué dans cette affaire reste méconnu. Pourtant, son témoignage au procès de sa belle-mère a été accablant. En fait, il a servi à faire basculer la stratégie de la défense. Devant une preuve trop solide, l’avocat de Marie-Anne Houde décida ensuite de plaider la folie, ce qui revenait à dire que l’accusée admettait avoir infligé les sévices à la fillette de 10 ans.

Au fil du temps, les auteurs nous ont appris que Marie-Jeanne Gagnon s’était finalement éteinte à Shawinigan en 1986. C’était à peu près tout. Mes recherches dans ce dossier m’ont permis de découvrir que Marie-Jeanne, en utilisant le prénom de Bernadette, s’est marié en 1932 à un dénommé Clovis St-Martin. Voilà qui laisse songeur quant à ce changement partiel d’identité. Souhaitait-elle se faire oublier?

Quoi qu’il en soit, c’est dans le cimetière de St-Joseph de Shawinigan que j’ai retrouvé son épitaphe le 15 août dernier. Et pour la première fois, du moins sur le Web, je reproduis une photo du lieu de son dernier repos. L’inscription sur cette pierre démontre que son mari est allé la rejoindre dans la mort en 2003.

Puisqu’on ne lui connaît aucune sortie publique après la conclusion du procès de sa belle-mère, on sait cependant que Marie-Jeanne a écrit au moins une lettre en 1923 à cette marâtre que tout le Québec condamnait. Marie-Anne Houde purgeait alors sa peine au pénitencier de Kingston. Quelle fut l’attitude de Marie-Jeanne par la suite face à cette inoubliable histoire? On l’ignore.

Marie-Jeanne Gagnon.
Marie-Jeanne Gagnon.

Les erreurs historiques continuent pourtant de déferler sur cette affaire, tout comme plusieurs autres dossiers judiciaires québécois. À titre d’exemple, Jacques Côté a commis l’erreur d’écrire dans son ouvrage de 2003 Wilfrid Derome, expert en homicides que Marie-Jeanne Gagnon était la demi-sœur d’Aurore. C’est faux. Les deux gamines avaient la même mère et le même père. Marie-Jeanne est née en 1907 et Aurore deux ans plus tard, soit quelques années avant la mort de leur mère naturelle à l’asile de Beauport. Mais peut-être que l’erreur provient du fait que Marie-Jeanne, lors de son témoignage, désignait l’accusée en utilisant des expressions comme « maman » ou « ma mère ». Il ne faudrait pas s’étonner de cette tendance que les enfants avaient naturellement à désigner la nouvelle épouse d’un père comme étant leur propre mère.

Plus récemment, un historien a avancé quelques prétentions infondées lors d’une capsule radiophonique. Pour n’en choisir qu’une seule, il affirmait que la célèbre marâtre s’amusait à gratter les plaies d’Aurore pour tenter de faire croire à une maladie de peau. Or, tout ce que révèle le dossier judiciaire à ce sujet c’est que la défense tenta de démontrer, de manière assez malhabile d’ailleurs, qu’Aurore se frottait elle-même contre les murs du grenier. L’intention du défenseur de Marie-Anne Houde, Me J.-N. Francoeur, était évidemment de donner une explication à la présence de sang sur les murs sans pour autant incriminer sa cliente.

Malgré toutes les horreurs qu’a suscitées cette affaire depuis maintenant près d’un siècle, on n’a toujours pas tout dit au public! Le dossier n’est donc pas définitivement clos!

(Il est maintenant possible de lire l’introduction de mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, qui sortira en librairie le 12 février 2016, à l’adresse suivante:  https://historiquementlogique.com/laffaire-aurore-gagnon-lintroduction/ )

Aurore avant l’Aurore

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Yvonne Laflamme dans le rôle d’Aurore Gagnon, dans le film de Bigras sorti en salle en 1952.

Tous les québécois connaissent l’histoire d’Aurore Gagnon, mieux connue comme l’enfant martyre. Retrouvée morte au soir du 12 février 1920, son père et sa belle-mère durent subir leur procès respectif au cours des semaines suivantes. L’affaire frappa ensuite le public et l’imaginaire. La troupe de Petitjean et Rollin en fit une pièce de théâtre lancée dès janvier 1921 à Montréal. Trois décennies plus tard, un film en noir et blanc marqua au fer rouge la culture québécoise. Aurore Gagnon était tout simplement devenue une légende.

Mais saviez-vous que, 17 ans plus tôt, le Québec avait connu un dossier similaire? Coïncidence oblige, la jeune fille se prénommait également Aurore. L’âge différait cependant, car au moment de sa mort celle-ci était à un doigt de célébrer son deuxième anniversaire.

La famille reconstituée des Fouquet habitait à La Patrie, en Estrie. Selon la servante Marie Drouin, c’est vers 20h00 le samedi soir 10 octobre 1903 que Mme Fouquet aurait quitté la maison en compagnie de l’un de ses enfants pour se rendre à Sherbrooke. Les autres enfants, sous la responsabilité de Napoléon Fouquet, leur beau-père, montèrent se coucher, comme à l’habitude. Napoléon aurait bercé Aurore Dubois, une fillette de moins de 2 ans, avant de la déposer dans son berceau.

Le dimanche matin, 11 octobre, Marie Drouin se serait levée à son heure habituelle pour préparer le petit déjeuner. Ensuite, la servante quitta la maison pour aller à la messe, alors que Napoléon Fouquet demeura à la maison avec les enfants. À son retour, vers midi, Fouquet lui aurait dit que la petite Aurore dormait encore. En fait, Drouin dira lors du procès ne pas avoir revu Aurore du reste de cette journée de dimanche.

La servante s’absenta une seconde fois au cours de l’après-midi pour aller discuter avec des voisins et à son retour les enfants jouaient dehors, mais Aurore brillait encore par son absence. Au matin du lundi 12 octobre, elle dira s’être levée vers 6h00, moment où Fouquet lui aurait offert, bizarrement, un verre de brandy. Après le refus de Marie, Fouquet aurait alors lancé bêtement « j’ai une nouvelle à t’apprendre. La petite fille est morte. Je lui ai fait prendre de la boisson, je l’ai battue, je l’ai jetée à terre, et je crois bien que c’est pour cela que la petite est morte. Viens la voir ».

Les événements de la journée de ce lundi 12 octobre 1903 furent ensuite l’objet d’une certaine confusion. Par exemple, on assistera au procès à certaines contradictions concernant l’état de Napoléon Fouquet. Était-il ivre au moment des faits ou avait-t-il tenté de le faire croire? De plus, on allait se questionner longuement à savoir s’il avait réellement fait des aveux.

Le procès de Napoléon Fouquet, 34 ans, s’ouvrit le 29 novembre 1904 au palais de justice de Sherbrooke devant le juge Lemieux. Il était accusé du meurtre de sa belle-fille, Aurore Dubois, âgée de 22 mois. Le dossier captiva l’intérêt de la population puisque les journaux soulignèrent que la salle d’audience était bondée dès le premier jour.

Le premier témoin entendu fut la servante Marie Drouin, épouse de Joseph Langlois, qui fut interrogée durant plusieurs heures par Me Broderick. Après que Fouquet lui ait lancé ces paroles étranges du lundi 12 octobre, la jeune servante était montée à la chambre de la fillette avant que Fouquet soulève lui-même les couvertures pour dévoiler le petit corps couvert de plaies.

Marie Drouin se rappelait avoir vu des taches bleues sur Aurore, excepté sur les jambes. Fouquet n’avait pas cherché à dissimuler son crime puisqu’il avait même envoyé son fils Alphonse transmettre la nouvelle à ses grands-parents. « Tu diras à ton grand-père que la petite est morte et que je l’ai fait mourir par l’avoir magané », lui aurait-il confié.

Par la suite, Marie s’était rendue au village pour alerter d’autres personnes, incluant la police, avant que le hasard fasse en sorte qu’elle croise Mme Fouquet, de retour de Sherbrooke après deux jours d’absence. Questionnée sur la personnalité de la jeune victime, elle dira qu’Aurore était une enfant tranquille qui ne savait encore ni marcher ni parler.

En contre-interrogatoire, Me C. C. Bélanger mit cependant en lumière que Marie Drouin souffrait d’une quelconque maladie affectant sa mémoire à court terme, tentant ainsi de miner sa crédibilité ou à tout le moins la qualité de ses propos. Ainsi, elle avoua avoir agis comme « si elle avait perdu la tête » au matin du lundi 12 octobre, ce qui fit dire au journal montréalais La Patrie que « quand, hier, elle a rapporté les paroles de Fouquet, ce ne sont pas les propres paroles du prisonnier, au meilleur de sa connaissance, mais elles peuvent ne pas être exactes ».

Marie, qui justifia ses contradictions en raison de l’excitation, ajoutera que « la petite Aurore était malade souvent. Elle souffrait d’une maladie de la peau, elle se grattait jusqu’au sang toutes les parties du corps. Les taches bleues remarqués le lundi matin n’étaient pas ordinaires parce qu’elles étaient plus grandes que d’habitude. La figure d’Aurore, après sa mort, avait l’air souriante »[1].

En 1920, au cours du procès de Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, son avocat tenta lui aussi d’établir que les plaies constatées sur le corps d’Aurore Gagnon auraient pu être le résultat d’une maladie de la peau. Est-il possible de penser qu’il ait pu s’inspirer du procès de Fouquet?

Finalement, Marie Drouin s’effondra en larmes pendant son témoignage et se retira sous les conseils de son médecin, le Dr Prévost. Elle souffrait de « prostration nerveuse », écrira La Patrie.

Euclide Choquette, voisin de la famille Fouquet, viendra dire devant le jury qu’il n’avait pas à se plaindre de la conduite de l’accusé, d’autant plus qu’il lui était arrivé de se rendre avec lui jusqu’à Scottstown, village situé à quelques dizaines de kilomètres à l’est de Sherbrooke. Selon Choquette, Fouquet était sobre le lundi 12 octobre. Ce jour-là, à son arrivée, il avait rejoint Fouquet dans sa grange

  • En m’apercevant, dit Choquette, le prisonnier m’a tendu la main en disant « mon pauvre Choquette, tu ne sais pas à qui tu donnes la main ni à qui tu as affaire. Entre dans la grange et je vais te conter cela ». En entrant dans la grange, il a pris une bouteille de brandy et me l’a présentée. Nous avons pris chacun un verre. Je me suis servi le premier, si je me rappelle bien.

Constable depuis 1903, Joseph A. Drolet avait procédé à l’arrestation de Fouquet et les confidences que ce dernier lui aurait faites suscitèrent un débat entre les avocats sur l’admissibilité de ces soi-disant aveux. La défense affirmait que l’arrestation était illégale et qu’en 1902 Drolet avait été accusé de parjure. Il faut dire que pour Drolet le travail de constable n’était qu’une occupation occasionnelle puisqu’il était principalement cultivateur. D’ailleurs, la défense expliqua qu’il avait déjà été destitué de ses fonctions le 6 juillet 1903, en plus de lui faire avouer son omission d’avoir mis Fouquet en garde au moment de procéder à son arrestation.

Finalement, suite à un autre débat, le juge Lemieux refusa d’admettre les aveux de Fouquet parmi les autres pièces à conviction.

Le Dr Pelletier, qui avait réalisé l’autopsie sur le corps de la fillette le 13 octobre 1903, dira avoir exigé l’exhumation puisqu’à son arrivée Aurore Dubois avait déjà été enterrée. Parmi les plaies qu’il avait ensuite constaté sur le corps de l’enfant, on retrouvait 8 ecchymoses de la grandeur d’un 25 sous. « Chez la plupart d’entre elles, l’épiderme est plus ou moins enlevé ou éraillé. Sur le temporal gauche, une autre marque noirâtre de forme ronde et d’environ une ligne et demie de diamètre avec dépression de la peau, indique qu’il y a eu là un coup assez violent. Sur le temporal droit, deux autres ecchymoses assez larges, l’une avec éraillure de l’épiderme, l’autre seulement de couleur bleuâtre. Sur la racine du nez du côté gauche, il remarque une petite écorchure d’une ligne de long sur une à deux lignes de large »[2].

De nombreuses autres blessures marquaient le visage, dont une brûlure près du menton, une autre derrière l’oreille gauche, le pavillon de l’oreille était lui-même fortement ecchymosé, trois points sur la joue droite, etc.

Sur le dos et les hanches il y avait une quantité considérable d’ecchymoses. Toutes ces blessures, dira-t-il, se démarquaient de la lividité cadavérique qu’il avait notée principalement à la région rénale et aux hanches.

Outre ces blessures externes, il avait constaté que les 4ème, 5ème et 6ème côtes avaient été fracturées, sans compter que les poumons, le foie et le cœur semblaient avoir une apparence anormale. Selon le Dr P. Pelletier, la cause de la mort résultait des nombreux coups reçus, ainsi que les fractures des côtes, ce qui avait causé un épanchement de sang dans la plèvre. « Mais, ajoute le docteur, ce que je considère être la cause principale, est l’hémorragie cérébrale, très considérable qui a amené la compression du cerveau et par suite la mort. L’hémorragie a été causée par la rupture d’un vaisseau sanguin, que je crois être l’artère cérébrale antérieure »[3].

Dans son édition du 3 décembre, La Patrie mentionnait que le procès de Fouquet « devient de plus en plus intéressant » et à en juger la longueur des articles que l’on consacra à cette affaire, il est presque difficile d’imaginer que notre mémoire collective l’ait oubliée.

Au matin du 5 décembre, le Dr Pelletier expliqua que les plaies de l’enfant n’avaient pu être causées par une ou plusieurs chutes. De plus, certaines brûlures semblaient avoir été faites avec un instrument rond. Quant aux fractures des côtes, il parlera d’une forte pression exercée sur la cage thoracique. Il parlera aussi de présence de sang dans le cœur, « ce qui prouve que la mort a été lente », dira-t-il. À l’examen de la tête, il avait trouvé plusieurs ecchymoses mais aucune fracture du crâne.

Pour sa part, le Dr Provost vint raconter aux jurés que les marques sur le corps de la petite Aurore Dubois n’étaient pas le résultat d’une maladie de peau.

C’est vêtue de deuil que Lucie Paquette, l’épouse de l’accusé, fut appelée dans la boîte des témoins. La femme de 28 ans précisera que son mariage avec Fouquet remontait au 5 mai 1903, quelques mois seulement avant le drame. Ainsi, elle avoua qu’Aurore était une enfant « faible », que son mari la berçait et la faisait manger comme s’il s’agissait de sa propre fille.

« Mme Fouquet dit que l’accusé avait montré de l’amitié pour l’enfant et elle ne peut pas se mettre dans l’idée qu’il avait l’intention de tuer Aurore. Elle pense que son mari a 33 ans », put-on lire dans La Patrie. Quant au père naturel d’Aurore, elle dira que les médecins lui avaient mentionnés que celui-ci était mort de consomption. Selon elle, Aurore souffrait de démangeaison, de boutons, de tumeurs, et de « mauvais sang ». Elle se grattait depuis l’âge de cinq ou six mois. Est-ce donc à dire que Mme Fouquet cherchait à défendre son mari?

Le samedi avant la mort d’Aurore, elle dira avoir conduit un autre de ses enfants à l’hôpital.

  • J’ai eu des remèdes pour celle de 8 ans du médecin. Elle est en bonne santé aujourd’hui. Arthur n’avait pas encore 3 ans lorsque je l’ai amené à l’hôpital. Il n’était pas malade.
  • Pourquoi à l’hôpital?
  • Arthur avait eu des tumeurs auparavant, mais c’était passé. Je partais pour le placer à l’hôpital ou ailleurs. Je voulais le placer parce que l’enfant causait souvent du désaccord entre mon mari et moi.
  • Comment, du désaccord?

Puisqu’il y eut objection et qu’elle fut maintenue, on ne connaîtra donc jamais la réponse à cette question.

En poursuivant son témoignage le 9 décembre, l’épouse de l’accusé affirmera qu’Aurore souffrait de diarrhée et de faiblesse et saignait parfois du nez. Étrangement, lorsque quelque chose le contrariait, son mari avait pour habitude de dire « Aurore, enfant posthume ». Malgré cela, elle dira sous serment ne pas croire que son mari avait pu tuer l’enfant.

C’est à l’ouverture de la séance du 14 décembre que les jurés déclarèrent Fouquet coupable du meurtre de la petite Aurore Dubois.

  • Monsieur Napoléon Fouquet, dit le greffier, avez-vous quelque chose à dire pour que cette sentence ne soit pas prononcée contre vous?
  • Oui, monsieur, fit Fouquet. Je veux dire que je ne suis pas coupable de l’accusation et que je suis trouvé coupable avec de faux témoignages.

Qu’à cela ne tienne, le juge prononça sa sentence, soulignant au condamné qu’il avait tué une enfant sans défense et qu’il ferait maintenant mieux de se réconcilier avec Dieu.

D’abord condamné à mort, Fouquet aura droit à une commutation de peine le condamnant à l’emprisonnement à vie au pénitencier St-Vincent-de-Paul.

[1] La Patrie, 30 novembre 1904.

[2] La Patrie, 2 décembre 1904.

[3] Ibid.