Octobre 70: Thérèse Venne (29)

24 novembre 1970

Lors de la séance de l’avant-midi, on appela le témoin Thérèse Venne, une ménagère de 42 ans qui habitait au 1191 Saint-Alexandre, à Ville Jacques-Cartier.  Elle demanda aux journalistes de ne pas publier, surtout parce qu’elle avait de jeunes enfants.  Le coroner acquiesça mais tout en restant conscient que les personnes présentes dans la salle avaient pu entendre l’information.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger, d’abord sur ses enfants. Ainsi, le public apprit qu’elle avait un fils prénommé Roger âgé de 17 ans, un autre René de 14 ans et finalement une jeune fille de 11 ans qui répondait au nom de Sylvie.

  • Et vous avez aussi évidemment un mari qui demeure avec vous, n’est-ce pas?
  • Oui, Roger-Fernand Venne.
  • Son nom c’est Roger?
  • Roger-Fernand.
  • Est-ce que, madame Venne, vous avez déjà durant le cours des deux ou trois dernières années rencontré cet individu dont je vous exhibe la photo ici – c’est une photo qui a déjà été produite pour identification sous la cote no. 9?
  • Paul Rose.
  • C’est Paul Rose. Depuis combien de temps connaissez-vous Paul Rose?
  • Depuis que le MIS a débuté, avant le LIS.
  • Ça, vous parlez d’abord du MIS?
  • Oui.
  • Ça, c’est le Mouvement pour l’intégration scolaire, c’est ça?
  • Oui.
  • Et c’est en marge des activités de ce mouvement-là que vous avez …?
  • Que je l’ai rencontré.
  • Il y a de cela environ combien de temps?
  • Je dirais deux, trois ans. Je ne sais au juste.
  • Et à compter du moment où vous l’avez rencontré, il y a deux ou trois ans, en marge des activités du MIS qui est devenu par la suite le LIS …?
  • LIS.
  • … est-ce que vous avez eu l’occasion de voir souvent Paul Rose?
  • Je l’ai vu à quelques reprises parce que moi-même je suis allée à des manifestations. Je voulais participer, connaître les groupes du Québec.  Je suis allés au Bill 63, j’ai emmené mes deux garçons, mes deux plus vieux, pour qu’ils comprennent le pourquoi.  Je suis allée à McGill français.
  • Et vous y avez vu Paul Rose?
  • Paul Rose, à quelques reprises.
  • Alors, si je comprends bien, Paul Rose vous l’avez vu durant ces deux ou trois dernières années toujours dans des mouvements para-politiques, si on peut dire?
  • J’ai travaillé pour la Commission Scolaire aussi et puis …
  • La Commission Scolaire de Chambly?
  • Chambly, et puis à ce moment-là on avait des difficultés à la Commission Scolaire, alors quand on avait besoin de gens pour passer des pamphlets, ces choses-là, on le faisait demander.
  • Est-ce qu’il serait exact de dire, madame Venne, que très souvent dans vos conversations avec Paul Rose il était question de politique, des problèmes du Québec?
  • Oui, c’est arrivé quelquefois.
  • Par exemple, lors des manifestations au sujet du Bill 63, je présume que vous avez dû parler des problèmes du Québec?
  • Je n’en avais pas besoin, je me renseignais par les journaux et j’écoutais les discours politiques. Je n’avais pas besoin de l’idée d’un autre.
  • Est-ce que vous n’avez pas fait le voyage à Québec …?
  • Oui.
  • Avec monsieur Paul Rose?
  • Je suis allée avec ma sœur Diane puis mes quatre, mes deux neveux et mes deux nièces, Paul Rose et Jacques, puis Jacques Rose et mes deux garçons, Roger et René.
  • Alors, ce voyage qui a été fait à l’automne de 1969 c’est, je crois, de notoriété juridique que c’est à cette époque-là que …?
  • Je suis allée au Bill 85.
  • Alors …?
  • …et j’ai rentré au gouvernement.
  • Alors, vous l’avez fait en compagnie, entre autres, des membres de votre famille et aussi de Paul Rose que vous avez identifié tout à l’heure et de Jacques Rose?
  • Jacques.
  • Est-ce que c’est Jacques Rose dont je vous exhibe la photo?
  • Oui, ça c’est Jacques Rose.
  • La pièce qui a déjà été cotée pour fins d’identification sous le numéro 11. Est-ce que vous connaissez aussi, madame Venne, cet individu dont je vous exhibe la photo?
  • Francis Simard. Il a travaillé pour le Parti québécois avec nous.  Moi j’ai travaillé pendant deux, trois mois avec le Dr Serge Mongeau.
  • C’est dans Chambly, ça, je crois, hein?
  • Oui.
  • Ça, c’est la photo qui a été cotée sous le numéro 10.

Sur la photo 17, Thérèse Venne crut reconnaître la personne mais sans pouvoir donner le nom.  Une fois que le procureur lui eut donné le nom de Bernard Lortie, elle admettra l’avoir vu dans les journaux.

  • Alors, ce n’est pas quelqu’un que vous avez bien connu…?
  • Non, pas du tout.
  • …durant les dernières années? Maintenant, madame Venne, est-ce que vous avez eu l’occasion durant le mois d’octobre 1970, c’est-à-dire durant le mois dernier, de rencontrer à votre domicile monsieur Paul Rose dont on parle depuis quelques minutes?
  • Je l’ai rencontré. Il est venu un mardi.
  • Pourriez-vous expliquer au coroner dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et je vous demanderais peut-être de vous servir de ce petit calendrier que je vous exhibe afin de préciser la date à laquelle vous l’avez rencontré?
  • Le lendemain d’une fête.
  • Le lendemain d’une fête qui pourrait peut-être être la fête …?
  • Le 13 du mois d’octobre.
  • Le 13 octobre. Alors, voulez-vous expliquer s’il vous plaît au coroner dans quelles circonstances vous avez rencontré Paul Rose à cette date?
  • Il est venu chez moi et j’étais couchée à ce moment-là, parce que j’ai eu une attaque cardiaque au mois de juillet.
  • Voulez-vous vous asseoir, madame, pour témoigner?
  • Non, je suis mieux debout.
  • Vous aimez mieux être debout. D’accord.
  • Je l’ai rencontré. Il est rentré chez moi, il a sonné alors que j’étais avec mon fils, le plus vieux, Roger.
  • Il était quelle heure environ?
  • Il devait être tout près d’une heure [13h00] parce que mon fils part pour le cours secondaire vers cette heure-là, il est parti, cinq, dix minutes après.
  • Il était environ une heure de l’après-midi?
  • Et puis j’étais couchée, mon fils m’a crié « Maman, il y a une grande visite ici ».
  • Ça, c’est quel fils, ça, lequel?
  • C’est Roger. Je me suis levée et j’ai vu Paul.  J’ai été toute surprise parce que ça faisait déjà un bon bout de temps que je ne l’avais pas vu, depuis qu’il était parti pour Percé, parce que je n’étais pas d’accord avec lui qu’il aille là.  On avait besoin de main d’œuvre pour la politique ici, ça fait que je ne voyais pas qu’est-ce qu’il avait à faire là-bas.
  • Vous avez ouvert une parenthèse avant de la fermer, là. Paul Rose était parti pour Percé à un moment donné.  À quelle époque, ça, à votre connaissance?  Est-ce que ça aurait été durant l’été 69?
  • Ça se peux-tu? C’est quand ça a débuté à Percé, je pense qu’il est parti vers le mois de juillet j’imagine.
  • Ce n’est pas durant l’été qui vient de s’achever?
  • Non.
  • Alors …?
  • C’est l’autre année avant.
  • L’autre année avant. Et à ce moment-là, à compter de ce moment-là vous aviez perdu de vue Paul Rose?
  • Paul Rose, je ne l’avais pas vu du tout, du tout.
  • Alors là, on est au 13 octobre 1970, Paul Rose, à 13h00, arrive chez vous?
  • Chez moi.
  • Après plusieurs mois d’absence?
  • Après plusieurs mois d’absence. J’ai été surprise et contente à la fois parce que je croyais qu’il revenait pour de bon pour travailler avec nous autres.  Je lui ai demandé…
  • Quand vous dites « nous autres », qui est-ce que c’est, ça?
  • Ça englobe tous ceux qui sont dans le Parti québécois pour moi.
  • D’accord?
  • Et je lui ai demandé comment est-ce que ça allait, alors il m’a dit qu’il venait du Bien-Être Social de Longueuil et puis qu’il ne travaillait pas encore. Je lui ai demandé pour voir s’il avait essayé de se placer à Montréal.  Il dit « non ».  À ce moment-là, Paul Rose je lui ai demandé pour voir s’il avait dîné.  Il m’a dit « non, je n’ai pas bien, bien faim ».  J’ai dit « je vais t’en apprêter, ça ne sera pas long ».  Et puis pendant ce temps-là que je lui apprêtais son dîner à un moment donné il est arrivé près de moi, il dit « j’ai une commission à faire ».  « Bien, j’ai dit, pourquoi? ».  J’ai dit « reste dîner, j’ai dit, je vais t’apprêter à dîner ».  Il dit « j’ai une commission à faire au centre d’achat ».  Il dit « ça ne sera pas long ».  Il a parti.  Là, il est revenu, son dîner était prêt et il a dîné.
  • Est-ce qu’il était parti en automobile ou à pied?, questionna le coroner Jacques Trahan.
  • Il était à pied. Il n’a pas d’auto.
  • Alors, reprit Me Fortier, il a été parti combien de temps environ à ce moment-là?
  • Habituellement, pour faire cuire les patates ça prend quinze, vingt minutes. Alors, quand il est arrivé les patates étaient prêtes.
  • Elles n’étaient pas trop cuites?
  • Non.
  • Alors, il aurait été parti environ quinze à vingt minutes?
  • À peu près.
  • Et il vous a dit qu’il allait au centre d’achat?
  • Il m’a dit « j’ai une commission à faire au centre d’achat ».
  • Est-ce que vous pourriez nous décrire ce que Paul Rose portait cette journée-là sur son dos lorsqu’il est d’abord arrivé chez vous à une heure environ de l’après-midi?
  • Je ne remarque pas les femmes comment qu’elles sont habillés, alors c’est très difficile pour moi de remarquer un homme.
  • Est-ce qu’il avait un manteau par-dessus ses habits?
  • Un paletot.
  • Est-ce que c’était un paletot brun, blanc, noir?
  • Bleu marin.
  • Est-ce qu’il a enlevé son paletot lorsqu’il s’est introduit dans la maison?
  • Me semble que oui.
  • Et est-ce que vous pouvez nous préciser ce qu’il avait en-dessous de son paletot?
  • Ah, là, je serais bien embêtée. Je ne remarque même pas les cravates de mon mari.
  • Alors, à tout événement, il avait un paletot bleu marin lorsqu’il rentre chez vous?
  • Oui.
  • Et est-ce que vous pourriez aussi nous décrire, s’il vous plaît, son apparence? Est-ce qu’il ressemblait au Paul Rose que vous avez vu sur la photo tout à l’heure?
  • Il n’avait pas de barbe.
  • Est-ce qu’il avait les cheveux …?
  • Il était bien coiffé, simplement. Il n’avait pas de barbe.
  • Et quelle était la couleur de ses cheveux?
  • Ses cheveux sont bruns, je pense.
  • Alors, je vous ai interrompue, je m’excuse.  Là, les patates sont prêtes, Paul Rose revient.  Qu’est-ce qui se passe?
  • Je le fais dîner et puis il s’avait [sic] dirigé à la télévision. Je lui ai demandé pour voir si je lui apporterais son plat vis-à-vis la télévision, il a dit « non ».  Il dit « je vais manger ».  Il a mangé puis là, il a retourné à la télévision, il voulait voir la joute de baseball ou de football, là.
  • Les séries mondiales, je pense, de baseball?
  • Je ne m’occupe pas des sports du tout. Alors, je lui ai demandé pour voir s’il voulait voir, s’il voulait aller voir le haut parce que j’étais en construction chez moi et puis il était venu nous aider à plusieurs reprises avant de partir pour Percé.  On a eu des inondations chez moi à trois reprises et en pleine nuit on l’avait appelé pour venir nous aider, dont moi-même, je montais, et il m’a aidée aussi.  À ce moment-là, je lui ai demandé, j’ai dit « va voir le haut ».  Il dit « ah, j’aime mieux regarder la partie ».  Il dit « plus tard j’irai voir ton haut comment ce qu’il est fini ».  Il a regardé le baseball et je lui ai demandé, j’ai dit « tu m’excuses, tu ne parles pas tellement, ça fait que, j’ai dit, je vais aller me coucher, j’ai besoin de repos ».
  • Maintenant, madame Venne, est-ce qu’avant que vous alliez vous coucher est-ce qu’à la demande de Paul Rose vous n’avez pas placé un appel téléphonique?
  • Savez-vous que je m’en souviens vaguement. J’ai appelé, j’avais appelé mon mari, vous me faites penser, pour lui dire que j’avais une belle grande visite, que Paul Rose était chez moi, qu’il était venu nous voir.  Et puis à ce moment-là Paul dit « est-ce que je peux lui parler? ».  J’ai dit « un instant.  Paul veut te parler », et il a parlé à mon mari.
  • Alors, cet appel-là, il avait été placé à la demande de Paul Rose, n’est-ce pas?
  • Non, c’est moi-même qui a décidé d’appeler mon mari. Quand j’ai une nouvelle c’est moi qui lui annonce.
  • Alors vous avez annoncé la nouvelle de la visite de Paul à votre mari et ensuite Paul Rose vous a demandé s’il pouvait adresser la parole…?
  • À mon mari.
  • Et là, il y a eu une conversation?
  • Ça n’a pas été long.
  • Est-ce que, vous ne pouvez évidemment pas témoigner sur ce que votre mari a dit à l’autre bout de la ligne, mais est-ce que vous vous souvenez ce que votre invité d’alors, Paul Rose, a dit au téléphone?
  • Pas du tout, parce que je lui ai passé l’appareil et puis j’étais empressée de finir la petite vaisselle que j’avais sortie pour lui. Alors je ne m’occupe pas tellement des conversations que …
  • Alors, vous avez donc dîné ensemble?
  • Je n’ai pas dîné ensemble, j’avais dîné avant qu’il arrive avec mon fils Roger.
  • Est-ce que vous lui avez tenu compagnie durant son dîner?
  • Durant son dîner je lui ai tenu compagnie.
  • Et ça faisait un an et quelques mois que vous n’aviez pas vu Paul Rose?
  • Je lui ai raconté tous les malheurs qu’on avait eus, dont mon mari avait été à l’hôpital un mois, toutes ces choses-là, et puis il a semblé surpris, il dit « t’es bad lucké ». J’ai dit « la dernière c’était moi », qui avais été malade avec mon attaque cardiaque.
  • Et puis lui, madame, est-ce qu’il vous a parlé de ses bonheurs ou de ses malheurs?
  • Pas du tout. C’est un homme qui jase très peu.
  • Il était taciturne?
  • Beaucoup.
  • Est-ce qu’il vous a parlé de quoi que ce soit?
  • Pas du tout.
  • Le 13 octobre 1970, ça c’est trois jours après l’enlèvement de monsieur Laporte, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous vous rappelez que c’est le samedi 10 octobre que Pierre Laporte a été enlevé?
  • C’était un samedi.
  • Oui, enfin, je vous dis que c’est le samedi 10 octobre que monsieur Pierre Laporte a été enlevé de sa maison de Saint-Lambert. Est-ce que vous avez fait mention à Paul Rose de ce sujet qui était sur les lèvres de tous les Montréalais à savoir l’enlèvement de Pierre Laporte?
  • J’en ai parlé seulement au souper en écoutant les nouvelles au 2 à 18h30. Et puis à ce moment-là il est venu, il s’est levé puis il est venu regarder la télévision.
  • Il est resté tout l’après-midi chez vous?, demanda le coroner.
  • Oui.
  • Avant de se rendre au dîner on va passer par votre sommeil, là. Alors là, vous vous êtes retirée?
  • Oui.
  • Et Paul Rose est resté seul dans la maison?
  • Regardant la télévision jusqu’à temps que mon fils arrive vers 14h45.
  • Est-ce que vous pourriez nous dire à quelle heure vous vous êtes levée?
  • Je me suis levée quand mon fils est arrivé, René, et puis j’ai été me recoucher. Je lui ai dit que Paul était là, il l’a vu, et puis je lui ai demandé, je lui ai dit « tu réveilleras maman si parfois elle dort pour son souper ».
  • D’accord. Alors, René à ce moment-là était donc seul dans la maison avec Paul Rose?
  • Oui.
  • Et à quelle heure vous êtes-vous relevée pour une seconde fois environ? … Est-ce que votre mari était arrivé à ce moment-là?
  • Non, mais ma fille est arrivée vers 16h00, 15h50. Ma fille est arrivée parce que j’ai entendu le coup de sonnette habituel de ma fille puis je suis allée lui répondre.
  • Alors, dites-nous donc, là, après que vous vous êtes levée pour la seconde et dernière fois ce qui s’est passé dans la maison avant que votre mari arrive?
  • J’ai apprêté le souper. Ma petite fille, bien, je lui ai dit que Paul était là, elle l’a vue elle-même, Sylvie, elle a fait ses devoirs et moi j’ai apprêté le souper.  Et puis Paul, mon fils l’a demandé par deux fois pour des difficultés en mathématiques et puis moi je me suis occupée de mon souper.
  • En bon professeur qu’il a déjà été, Paul Rose, a aidé votre fils?
  • Et à 17h00 mon mari est arrivé, vers 17h00, 17h10.
  • Est-ce que vous avez été témoin, madame Venne, de la conversation qui a pu avoir lieu entre votre mari et Paul Rose après l’arrivée de votre mari?
  • Je me suis empressé d’aller embrasser mon mari, comme d’habitude. Et puis je ne cause jamais de problèmes en arrivant, alors je lui ai demandé tout simplement, j’ai dit « Ç’as-tu bien été aujourd’hui? », tout ça.  Il a été surpris comme moi de voir Paul.  Il dit « Quelle visite! ».  Et ils se sont retirés dans la salle à dîner ou le salon, appelez ça comme vous voulez, pendant que moi j’apprêtais la table, le souper.
  • Et est-ce que vous aviez invité Paul Rose à souper, à rester?
  • Ah, certainement. Pour moi c’était une connaissance et puis la porte est toujours ouverte pour qui que ce soit chez moi.
  • Et il est resté à souper, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Alors, au souper, comme vous nous avez dit tout à l’heure, il a été question de l’enlèvement de l’honorable Pierre Laporte?
  • Les nouvelles à 18h30. Moi, j’ai soupé parce que ma table n’est pas tellement grande, alors on était déjà cinq membres de la famille, ça faisait six avec Paul.  Alors, j’ai soupé, moi, comme ça sur les genoux devant la TV puis j’ai demandé à mon mari, c’était l’heure des nouvelles, pour voir s’il voulait venir parce que les enfants l’accaparent pas mal toujours à l’heure du souper.  Et j’ai demandé à Paul, quand mon mari a dit, il dit « je suis pris avec les enfants ».  J’ai demandé à Paul, j’ai dit « viens te joindre, c’est les nouvelles ».  Alors, il a dit « oui, j’y vais, je prends mon dessert ». Et puis là, il est venu. Il a regardé ça. Je lui ai demandé, j’ai dit « qu’est-ce que t’en penses? ». Il a fait une moue, il n’a pas …
  • Ça a été le seul commentaire, madame, qui a été échangé entre vous et Paul Rose ou par Paul Rose en votre présence durant cette journée-là?
  • Oui, ah oui.
  • Le seul commentaire?
  • Le seul commentaire sur ça.
  • Sur l’enlèvement de Pierre Laporte?
  • Oui.
  • Et à part de faire la moue, il n’a rien dit?
  • Il n’a rien dit.
  • Est-ce que monsieur Rose a demandé quelque chose à votre mari, à votre connaissance, cet après-midi-là, madame?
  • Ils parlaient ensemble, hein, quand il est arrivé. Ils se sont retirés dans le salon, là, dans la salle à dîner et puis je n’ai pas demandé rien. Ça ne me concernait pas.
  • Alors, si vous n’êtes pas au courant dites-nous que vous n’êtes pas au courant. Est-ce que vous savez si oui ou non, Paul Rose a demandé quelque chose à votre mari?
  • Ils ont parlé ensemble puis … je ne sais pas.
  • Vous ne le savez pas?
  • Non.
  • Maintenant, la physionomie de Paul Rose, vous nous avez dit tout à l’heure qu’il était rasé, est-ce que vous avez remarqué quelque chose de spécial, de particulier au sujet de sa figure?
  • Ici, il avait comme des rougeurs ou des bleus. Je lui ai demandé à ce moment-là…
  • Quand vous dire « ici », excusez-moi, c’est parce qu’en sténographie ça n’apparaît pas, au-dessus de l’œil gauche?
  • Oui, à peu près ici, là, puis sur les pommettes.
  • Il y avait un genre d’égratignures?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’était exactement?
  • Comme rouge et noir, vous savez, comme des pokes.
  • Un œil au beurre noir?
  • Non, pas comme ça, comme …
  • Une ecchymose?
  • D’accord.
  • Est-ce que vous lui avez demandé où il avait pu subir cet accident?
  • Oui, je lui ai demandé.
  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Et puis il m’a dit qu’il avait tombé en bas d’un escalier, je n’ai pas été plus loin.
  • Il n’avait pas de diachylon?
  • Non.
  • Est-ce que vous avez demandé à …?
  • Moi je lui ai demandé, j’ai dit « mets-toi de l’eau froide ». Il dit « j’ai été m’en mettre ». C’est tout.
  • À un moment donné, madame Venne, est-ce qu’il est exact de dire que Paul Rose a quitté votre maison?
  • Tout de suite …
  • Cette journée-là, là?
  • Tout de suite après, avant de dîner chez moi, il a demandé pour aller faire une commission au centre d’achat.

Il fallut un certain temps et même l’intervention du coroner pour éclaircir les choses et permettre au témoin de comprendre qu’on parlait du départ de Paul Rose.

  • Est-ce que c’est quelqu’un chez vous qui lui a dit de partir ou quoi?, demanda Me Fortier.
  • Non, je n’avais aucune raison de l’envoyer. Alors, il m’a demandé, il dit « j’ai affaire ».  Il dit « en ville ce soir ».  Il dit « je vais prendre l’autobus ».  Je savais qu’il n’avait pas d’argent.  Alors, il m’avait demandé des billets d’autobus.  Alors, je lui ai dit, j’ai dit « moi je suis obligée de sortir souvent ces temps-ci », vous savez, depuis mon attaque, le médecin m’avait dit que j’étais mieux de sortir. J’ai dit « j’ai affaire à … », comment ce qu’on appelle ça?  Un dépôt de … pour aller chercher les journaux.
  • Ça ne serait pas chez Carignan?
  • Je suis allée Chez Carignan. C’est à Longueuil même, je crois que c’est sur la rue Saint-Charles. J’ai dit « j’ai affaire à sortir pour aller chercher mes journaux, puis, j’ai dit, ça me fera plaisir, j’ai dit, d’aller te reconduire à Montréal où tu veux ». Ça fait qu’à ce moment-là il dit « non », il dit, « ce n’est pas nécessaire de vous déranger ».  J’ai dit « ça ne dérange pas ».  J’ai dit « j’ai affaire à sortir ».  Là, il a embarqué dans l’auto avec mes deux enfants, moi et mon mari.
  • Alors, c’est donc dire qu’étaient du voyage, à part Paul Rose et vous, votre mari et vos deux enfants, Sylvie et …?
  • René et Sylvie.
  • Maintenant, ça c’était dans la voiture familiale c’est-à-dire votre voiture à vous, madame Venne, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Où cette voiture-là était-elle stationnée? Était-elle stationnée sur la rue ou était-elle stationnée en arrière?
  • En arrière dans la cour.
  • Dans la cour?
  • À côté de la maison.
  • Est-ce que dans la cour là où se trouve votre voiture est-ce qu’il y a de la lumière?
  • Oui.
  • Est-ce que la lumière était allumée?
  • Oui, la lumière était allumée.
  • Ça, vous vous en rappelez définitivement?
  • Parce qu’à tous les soirs je l’allume vers 17h00.
  • Alors, vous vous êtes donc tous dirigés vers la voiture?
  • Oui.
  • Vous rappelez-vous si Paul Rose avait remis l’imperméable qu’il portait quand il est entré chez vous à 13h00 de l’après-midi?
  • Pour être honnête avec vous, à ce moment-là, je ne savais même pas qu’il avait oublié son manteau chez moi.
  • Non, non, mais ma question c’est : est-ce qu’il avait lors de son départ l’imperméable qu’il portait lors de son arrivée?
  • Je m’en suis rendue compte de l’imperméable seulement après qu’il a été parti.
  • C’est donc dire …
  • Après que vous êtes revenue?, demanda le coroner.
  • Oui.
  • … qu’il n’avait pas sur lui lorsqu’il a pénétré dans la voiture de votre mari, son imperméable?, reprit Me Fortier.
  • Non, parce que je l’ai trouvé chez moi.

On comprit qu’entre son arrivée et son départ chez les Vennes, la coiffure de Paul Rose n’avait pas changée. Il n’avait donc pas modifié son apparence au cours de cette visite. Cette question peut paraître banale à première vue, mais le procureur disposait peut-être de quelques informations à l’effet que « l’oubli » du manteau avait été planifié, que Rose cherchait à semer une filature par exemple, en transformant son apparence. Mais là encore, les archives dont nous disposons aujourd’hui ne nous permettent pas d’aller plus loin.

  • Il n’a pas emprunté un gilet de votre mari?
  • Non, il ne m’a rien demandé.
  • Alors, vous vous êtes, comment vous assoyez-vous dans l’auto?
  • Mon mari, je ne sais pas si je devrais dire à droite, c’est le chauffeur mon mari.
  • C’est votre mari qui conduit?
  • Moi, j’étais au centre.
  • En avant?
  • Et Paul Rose à côté de moi.
  • Près de la porte droite?
  • Il a voulu aller s’asseoir en arrière. J’ai dit « bien non, tu vas être bien mieux en avant ».
  • Et à l’arrière, il y avait vos deux enfants?
  • Mes deux enfants, Sylvie et René.
  • Et est-ce que durant le trajet, madame Venne, est-ce que vous avez remarqué que Paul Rose agissait d’une façon particulière dans la voiture?
  • Non.
  • Alors, contez-nous où vous allez, là, en quittant votre maison?
  • J’ai arrêté chez monsieur Carignan pour aller chercher mes journaux. Paul est descendu avec moi.
  • Est-ce que vous avez stationné, vous rappelez-vous si la voiture, si votre mari a parké la voiture immédiatement devant le kiosque de Carignan ou s’il l’a parké un peu plus loin?
  • Il a stationné un peu plus loin, je crois.
  • Est-ce que vous savez pourquoi?
  • Non, c’est son habitude parce qu’on n’a pas le droit de stationner en face.
  • Alors, vous sortez de la voiture avec Paul Rose?
  • Avec Paul.
  • Est-ce que vous demandez à Paul de venir avec vous ou si c’est Paul qui s’offre de vous accompagner?
  • Bien, d’ailleurs il était près de la porte, alors il a été obligé de se lever. Alors j’ai dit « viens donc avec moi », et il est venu tout simplement.
  • Est-ce que vous êtes rentrée chez Carignan?
  • Je suis rentrée chez Carignan.
  • Est-ce que vous y avez été rejoint par votre mari quelques minutes plus tard?
  • Oui, mon mari, pour venir chercher un paquet de cigarettes.
  • Il ne vous avait pas demandé de l’acheter son paquet de cigarettes?
  • Il a pour habitude de faire ses commissions lui-même.
  • Même quand vous voyagez ensemble?
  • Oui, j’y tiens.
  • D’accord. Alors, vous rentrez chez Carignan et vous achetez des journaux?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose a acheté quelque chose chez Carignan?
  • Il a regardé les journaux par exemple …
  • Il a regardé les journaux?
  • … qu’il y avait là.
  • Et votre mari s’est acheté des cigarettes?
  • Oui.
  • Ensuite, est-ce que vous êtes sortis tous ensemble?
  • Je ne le sais pas, savez-vous, si mon mari me suivait ou … je sais que j’ai sorti puis … Je pense qu’on est sorti ensemble.
  • Et vous avez réintégré la voiture?
  • Oui.
  • Là, vous êtes toujours à Longueuil, n’est-ce pas, à ce moment-là?
  • Je suis à Longueuil.
  • Alors, pouvez-vous nous dire s’il vous plaît, nous raconter le trajet de la voiture après le départ du kiosque Chez Carignan?
  • Les noms des rues je ne les connais pas.
  • Le nom des rues n’est pas important, mais si vous voulez nous dire de façon …?
  • On a pris le pont Jacques-Cartier. Paul a demandé de se diriger vers l’est, qu’il avait affaire vers l’est.
  • Est-ce qu’il avait donné à votre mari un endroit précis où il voulait qu’on le conduise?
  • Non, même au départ puis même à l’arrivée.
  • Au départ, c’était qu’il voulait aller en ville?
  • En ville.
  • Est-ce qu’il vous a dit pourquoi il voulait aller en ville?
  • Non, et je ne lui ai pas posé de questions non plus.
  • Alors, au départ c’est en ville?
  • Oui.
  • Est-ce que c’est lui qui dirige votre mari une fois traversé le Pont Jacques-Cartier et rendu en ville?
  • Bien, rendu en ville … Quelle est la rue suivante du pont Jacques-Cartier quand on descend vers Montréal? Ste-Catherine, je crois?
  • Ontario?
  • Ontario.
  • Ste-Catherine peut-être?
  • Ontario, je pense, puis après à l’est.
  • Alors là, vous avez tourné à droite?
  • Monsieur le juge, je m’excuse, mais droite ou gauche…
  • Non, non, ce n’est pas important, mais est-ce que vous avez tourné…?
  • Vers l’est.
  • Est-ce que c’est Paul Rose qui a demandé à votre mari de tourner vers l’est?
  • Oui.
  • Sur cette rue précise où il a tourné?
  • Oui, il a dit « prends vers l’est ». Il a dit « je me rends vers l’est ». On a continué un bon bout mais je ne me rappelle pas si c’est le boulevard Pie IX, je sais qu’on a fait un bon bout et il a dit à mon mari « vire ici ».
  • Alors, encore une fois il donne une autre direction à votre mari, il dit « tourne ici »?
  • « Tourne ici ». Aussitôt que mon mari …
  • Quand il a dit « tourne ici », intervint le coroner, est-ce qu’il a parlé du nord ou du sud? Parce que comme vous ne savez pas ce que c’est la droite ou la gauche je vous demande si vous savez si c’est le nord ou le sud?
  • Vous permettez que je fasse des gestes? Je viens du Lac St-Jean.  Alors on marche …

Le témoin avait dit un peu plus tôt que c’était plus facile pour elle de fonctionner avec les gestes, ce qui pourrait indiquer qu’elle souffrait de dyslexie.  Finalement, on comprit qu’ils avaient tourné vers le nord.  Une fois ce point plus ou moins éclairci, Me Fortier lui demanda de raconter ce qui s’était produit en atteignant la destination de Rose.

  • Là on a fait un petit bout, à peu près de cent pieds, je pourrais dire. Là, Paul a dit, il dit « débarque-moi ici ».  Là, moi, à ce moment-là, j’ai dit « est-ce qu’on t’attend? ». Il dit « non ». J’ai dit « j’espère que tu vas venir coucher ». Il a parti comme ça, c’est tout.
  • Il est parti, il est disparu?
  • Il ne m’a pas répondu.
  • Il est disparu dans la nuit?
  • Bien, il est parti comme ça, je n’ai pas regardé.
  • Est-ce que vous avez remarqué si par hasard il s’était introduit dans une maison ou s’il avait simplement marché sur le trottoir?
  • Il a juste débarqué comme ça puis j’ai refermé parce que … je n’avais pas intérêt, moi …
  • Est-ce que la rue Cuvillier est-ce que ça vous dit quelque chose, ça?
  • Je sais que la rue Cuvillier c’est dans l’est mais … Je ne peux pas préciser si c’est celle-là.
  • Alors là, vous laissez donc Paul Rose. Il est quelle heure à ce moment-là le soir du 13 octobre?
  • J’ai écouté les nouvelles au 2, j’ai desservi la table, mes enfants comme ils ont l’habitude depuis le mois de juillet ont lavé la vaisselle après le souper et là, bien, Paul Rose leur a aidé. J’ai dit « pour de la visite, j’ai dit, je ne le permets pas ».  Alors il a dit, il dit « ça me fait plaisir ».
  • Alors, vous l’avez …?
  • Il devait être 19h00, 19h15, 19h30.
  • Quand il vous a quitté?
  • Non, quand, je pense, on est allé le reconduire.
  • Alors, c’est donc dire …?
  • Qu’on est parti de la maison.
  • Alors, il serait donc 20h00 environ quand il descend de la voiture à Montréal, en ville, et qu’il disparaît, environ?
  • Il fallait que je revienne pour mon plus vieux à 20h30 puis j’ai demandé à mon mari d’aller dans l’ouest faire un tour, voir les magasins.

Thérèse Venne était de retour chez elle pour 20h30.  Depuis ce soir-là, elle affirmait ne pas avoir revu Paul Rose.  Il n’avait pas non plus communiqué avec la famille Venne.

Maintenant, la question était de savoir pourquoi Paul Rose était allé chez cette jeune famille au cœur de la semaine la plus cruciale de l’année et alors que ses complices gardaient Pierre Laporte? Avait-il eu besoin de décompresser un peu?  D’aller voir les nouvelles à la télé chez son ancien ami qu’il n’avait pas revu depuis plus d’un an?  Y allait-il plutôt pour y perdre des preuves, comme son manteau?  Ou pour obtenir un transport gratuit vers un point chaud de la ville?

Comment interpréter cette visite qui ne semblait faire aucun sens? Et que dire des ecchymoses qu’il portait au visage? Était-ce le résultat de coups portés par Laporte au moment de se débattre contre ses agresseurs?

Le procureur Fortier semblait détenir d’autres informations puisque ses questions laissaient entendre qu’il soupçonnait quelque chose.

  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a tenté de communiquer avec vous après le 13 octobre 1970?
  • C’est très vague pour moi.
  • On va essayer d’être un peu précis même si dans le moment c’est vague. Est-ce qu’après cette journée du 13 octobre qui, aujourd’hui, j’en suis certain, est gravée dans votre mémoire, eu égard aux événements qui ont suivi, est-ce qu’après cette journée du 13 octobre à votre connaissance Paul Rose a tenté de communiquer avec vous?
  • À ma connaissance, non, monsieur.
  • Est-ce que par hasard, fit le coroner, vous avez parlé tout à l’heure qu’il avait laissé son imperméable, il n’a pas rappelé pour le ravoir?
  • Je pensais bien qu’il allait venir le chercher et venir coucher même, chez nous.
  • Je vais reposer la question, reprit Me Fortier. Est-ce que, madame Venne, l’un de vos enfants le lendemain 14 octobre 1970 ne vous a pas dit que Paul Rose avait placé un appel à votre domicile et avait demandé à vous parler?
  • Je crois qu’il me l’a dit mais je ne suis pas sûre. J’étais après apprêter le souper, j’avais été magasiner avant souper, j’ai fait ça vite et puis je ne le sais pas s’il m’en a parlé.
  • Écoutez, me semble que c’est quelque chose dont vous devriez vous rappeler. Est-ce que, oui ou non, un de vos enfants, le lendemain de cette visite que vous avez qualifiée de surprenante et qui vous a plu énormément parce que c’était un type que vous admiriez pour les raisons que vous nous avez données, questions politiques, et cetera, est-ce que oui ou non l’un de vos enfants ne vous a pas dit « maman, Paul a appelé cet après-midi, il voulait te parler »?
  • Je mentirais, monsieur, dire qu’il a arrivé puis qu’il m’a dit ça comme ça, je ne m’en souviens pas. C’est très vague.
  • Est-ce qu’il vous l’aurait dit d’une autre façon?
  • Je ne m’en souviens pas, monsieur.
  • Vous avez dit tout à l’heure « je crois »?, fit remarquer le coroner.
  • « Je crois », oui.
  • Alors, « je crois » ça veut dire quelque chose dans la langue française?
  • Sur quoi vous basez-vous pour dire que vous croyez que Paul Rose a tenté de communiquer avec vous le 14 octobre?, poursuivit Me Fortier.
  • Je serais bien embêtée, monsieur le juge. C’est parce que je prends des médicaments et, je dois vous dire, la mémoire n’est pas tellement fidèle.
  • Voulez-vous un fauteuil, madame?, offrit le coroner.
  • Non, je suis nerveuse et je préfère être debout.

C’est la deuxième fois qu’on lui offrait de s’asseoir. Et pour la seconde fois, elle refusait.

  • Si vous vous en rappeliez, reprit Me Fortier, est-ce que ce serait votre fils ou votre fille qui vous en aurait parlé?
  • Là, vous m’embêtez davantage.
  • Durant sa visite chez vous, madame Venne, dans la journée du 13 octobre, est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a fait des appels téléphoniques, un ou des appels téléphoniques?
  • Il a parlé à mon mari et puis je n’ai pas eu connaissance, moi, qu’il ait fait des appels.
  • Il ne vous aurait pas demandé à un moment donné s’il pouvait se servir de votre téléphone?
  • Il est à la disposition tout près, dans la cuisine, mon téléphone.
  • D’accord, madame. Mais est-ce que vous ne vous rappelez pas qu’à un moment donné il aurait pris le téléphone pour appeler quelqu’un?
  • Ça se peut fort bien, monsieur.
  • Madame, … mais vous ne vous en rappelez pas?
  • Non, monsieur.
  • Est-ce que le lendemain 14 octobre vous n’avez pas reçu un appel de madame Rose, la maman de Paul?
  • Madame Rose est venue chez moi.
  • Elle est venue chez vous. Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, dire au coroner dans quelles circonstances madame Rose est arrivée chez vous le lendemain?
  • Madame Rose est venue pour voir son fils Paul. Elle le croyait chez moi et puis je lui ai dit qu’il était parti la veille au soir, que je n’en avais pas eu de nouvelles.  C’est tout.
  • Est-ce qu’elle vous a dit, madame, pourquoi elle croyait que son fils était chez vous?
  • Elle m’a dit qu’il lui avait dit qu’il était ici.
  • Est-ce qu’elle ne vous a pas dit qu’il lui avait téléphoné?
  • Je ne me rappelle pas de ça.
  • Est-ce qu’il y a d’autres personnes, madame Venne, qui, après la visite de Paul le 13 octobre, à part la police évidemment, ont communiqué avec vous au sujet de cette visite de Paul Rose?
  • Je ne crois pas, monsieur.
  • Est-ce que vous avez relaté à qui que ce soit, après cette journée du 13 octobre, que Paul Rose était venu vous rendre visite?
  • Quand j’ai des visites je ne verrais pas pourquoi que je ferais la gazette.
  • Non, mais on pourrait peut-être …
  • Si vous voulez, madame, on va répondre aux questions, intervint le coroner. On vous pose une question directe, répondez donc par une réponse directe, s’il vous plaît. Tout à l’heure, vous nous avez parlé d’un tas de choses qui ne nous intéressaient pas trop, trop, les patates et puis toutes ces histoires-là. Alors, si vous voulez, vous allez essayer de répondre aux questions directes. Là, il vous pose une question, voulez-vous répondre à la question?
  • Voulez-vous me la reposer?, fit-elle.
  • Oui, reprit Me Fortier. Est-ce qu’après le 13 octobre, après que Paul Rose vous a quitté en ville est-ce que vous avez parlé à qui que ce soit, à part la police, de la visite de Paul Rose?
  • À madame Rose, quand elle est venu.
  • Est-ce que vous en avez parlé à quelqu’un d’autre?
  • Je ne crois pas, monsieur.
  • Est-ce que vous auriez par exemple parlé à Lise Rose de la visite de son frère, Paul?
  • Ah, Lise, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue, Lise.
  • Votre réponse est donc non?
  • Non.
  • Est-ce que vous saviez, madame Venne, à quel endroit demeurait Paul Rose lorsqu’il est venu chez vous en octobre 1970?
  • Non, je ne le savais pas, monsieur. Je savais qu’il ne demeurait pas chez lui parce que sa mère me l’avait dit.
  • Est-ce que vous lui avez demandé où il demeurait?
  • Non, ça ne m’intéressait pas.

Me Fortier lui montra alors la photo déposée sous la cote 41, sur laquelle on pouvait apercevoir Mme Rose. Tout de suite après, il lui montra la photo 29.

  • Je la connais pour l’avoir vue dans les journaux, c’est monsieur Lortie.
  • Non, ce n’est pas monsieur Lortie, trancha Me Fortier. Regardez-la comme il faut si vous voulez. Ça ne serait pas Jean-Luc Arène?
  • Me semble que c’est le monsieur Lortie que j’ai vu dans les journaux.
  • Est-ce que vous connaissez Jean-Luc Arène?
  • Si c’est lui ça ne me dit rien, ça.
  • Ma question c’est : est-ce que vous connaissez – ne regardez pas la photo, là – est-ce que vous connaissez Jean-Luc Arène?
  • Je connais Jacques, Paul, mais Jean-Luc Arène …
  • Vous ne connaissez pas Jean-Luc Arène?
  • Il faudrait me montrer une photo, monsieur.
  • Je vous en montre une, ici. Est-ce que ce nom-là, Jean-Luc Arène, vous dit …?
  • Est-ce que mes yeux feraient défaut? Je pense que c’est … ça ressemble à Lortie, je pense.
  • Croyez-moi, c’est monsieur Jean-Luc Arène. La Sûreté du Québec ne fait pas d’erreur.
  • C’est mes yeux qui ne sont pas bons.
  • Ce monsieur, est-ce que vous le connaissez?
  • Pour l’avoir vu dans les journaux, monsieur Lanctôt.
  • Vous ne le connaissez pas?
  • Non.
  • Ce monsieur-ci, est-ce que vous le connaissez?
  • Oui, celui-là, je le reconnais mais je ne sais pas son nom par exemple. Je l’ai déjà vu à des manifestations.
  • Est-ce que ce serait Clément Roy?
  • Ah oui, je pense que c’est lui.
  • C’est ça. Ça, c’est la photo qui a été cotée sous le numéro 26. Maintenant, une dernière question, madame. Je vous montre ici un manteau qui semble noir ou bleu foncé avec un intérieur en laine rouge. Est-ce que vous avez déjà vu ce paletot-ci?
  • Oui, monsieur.
  • C’est le paletot que portait Paul Rose quand il est rentré chez vous le 13 octobre 1970?
  • Pour moi il est bleu marin, monsieur.
  • Pour vous il est bleu marin mais c’est celui-ci qu’il portait?
  • Oui.

Le manteau fut accepté en preuve sous la cote 56.  Il s’agissait, bien sûr, du manteau que Rose avait « oublié » chez les Venne.

  • Quand vous êtes-vous aperçu que Paul avait laissé son paletot chez vous?
  • Ah, il s’est passé tellement de choses, vous savez, ils sont venus chez moi défoncer, alors …
  • On va s’en tenir, dans le moment, au paletot. Est-ce que ce n’est pas un fait, madame Venne, que dès le lendemain, avant qu’on défonce, là, comme vous dites, le 14 octobre vous l’avez vu ce manteau-là chez vous?
  • Bien, je l’ai vu quand il est arrivé le mardi avec. Le lendemain… Ça, ce manteau-là, moi je l’ai mis dans la chambre de mon garçon, Roger, en arrière de la porte.
  • Quand est-ce que vous l’avez mis dans la chambre de votre garçon?
  • Dans l’après-midi avant qu’il parte.
  • Et par la suite? Le lendemain, le 14, là, est-ce que vous ne l’avez pas vu dans la chambre de votre garçon?
  • Je ne me rappelle pas quel jour que je l’ai vu mais je sais bien que je l’ai vu puis une journée j’ai dit à mon fils Roger, il pleuvait dehors, j’ai dit « tu pourras le mettre, j’ai dit, c’est un manteau de pluie ».
  • Est-ce que votre fils, Roger, ou plutôt René, n’a pas parlé de ce manteau-là le 14 octobre 1970?
  • Je ne verrais pas pourquoi ce qu’il m’en aurait parlé.
  • Est-ce que votre fille Sylvie ne vous a pas parlé de ce manteau-là le 14 octobre 1970?
  • Oui ou non?
  • Monsieur …
  • Bien, dites-moi oui ou non?
  • Non, je ne me souviens pas qu’ils m’en aient parlé.
  • Plus de questions, monsieur le coroner.

Après avoir exercé sa patiente, Me Fortier se retira en espérant que ses questions aient permis d’éclaircir certaines choses.  Le fait que ce témoin ne répondait pas toujours clairement aux questions faisait-il en sorte de la rendre moins crédible?  Thérèse Venne cachait-elle des informations utiles? Sa famille avait-t-elle héberger Paul Rose en toute connaissance de cause tout en lui permettant d’utiliser son téléphone dans un dessein criminel?

Avant de la remercier totalement, le coroner eut une dernière question pour Thérèse Venne.

  • Quand vous avez vu que personne ne venait chercher le paletot, est-ce que vous l’avez examiné? Tout à l’heure, vous avez parlé que ça se défaisait, que vous le trouviez beau. Alors, est-ce que vous n’avez pas regardé dans les poches, regardé un peu partout pour voir s’il n’y avait pas quelque chose de spécial?
  • Après que la police a eu passé chez moi le vendredi au matin à 4h45 je n’ai pas pensé du tout au manteau mais en fin de semaine quand mon fils a eu à faire une commission, j’ai dit « viens, j’ai dit, il a laissé son manteau ici, il ne l’aura pas, certain ». J’ai dit « toi t’en as pas, j’ai dit, prends-le ». Je l’ai regardé puis je l’ai trouvé bien beau. Quand j’ai été interrogé par la police, c’est moi qui leur a dit que j’avais un manteau de Paul Rose chez moi.

 

 

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Octobre 70: La Loi sur les mesures de guerre (18)

Vendredi, 16 octobre 1970

C’est vers 4h00, au matin du 16 octobre 1970, que la Loi des mesures de guerre fut proclamée.  En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[1].

De son côté, Georges-Hébert Germain, biographe de Bourassa, soulignera: « Trudeau agissait comme s’il contrôlait tout à lui seul.  Or, ce n’est pas lui qui a réclamé l’armée; c’est Bourassa.  Ce n’est pas lui qui a demandé l’application de la Loi sur les mesures de guerre; c’est Bourassa, qui ne l’a jamais nié.  Juridiquement, il ne pouvait en être autrement.  C’est le gouvernement provincial qui doit faire au gouvernement fédéral la demande du recours à l’armée et de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre »[2].

Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa, Jean-François Lisée se laisse tenter par l’exagération : « à quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit.  Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues.  Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion.  Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.  Dans les années précédant et suivant octobre 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques.  Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec.  Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en Occident.  Jamais il n’a suspendu les libertés »[3].

Lisée ne consacrera que quelques pages à la période de la Crise d’octobre et évitera de s’attarder sur de nombreux points importants.  Mais il continue d’insister, en bon séparatiste, sur des termes comme « suspendre les droits civils » ou « suspensions des libertés » en abordant le sujet de la Loi sur les mesures de guerre.

Pour Simard, du moins dans son livre de 1982, c’est après l’annonce de cette loi que tout changea et aussi que Laporte tenta de s’échapper : « Il a vraiment craqué.  C’était pour lui comme s’il n’y avait plus d’espoir.  Il était écrasé.  C’est dans cet état qu’il a tenté de « s’échapper ».  Je mets le mot échapper entre guillemets parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une tentative d’évasion »[4].

Simard et ses complices se trouvaient apparemment dans le salon lorsque « nous avons entendu un bruit de fenêtre cassée.  Nous nous sommes précipités dans la pièce où se trouvait Laporte.  Il avait réussi à se défaire des menottes qui le retenaient.  Tout en essayant de se protéger avec un oreiller, il s’était jeté dans la fenêtre de la chambre.  Il n’avait pas réussi à passer au travers.  Elle était trop haute.  Il portait encore le bandeau qui lui cachait les yeux.  C’était  comme s’il n’avait pas pris la peine de l’enlever, alors que de ses mains libres il aurait pu le faire.  C’est la première chose qu’il aurait dû enlever.  Je ne peux pas expliquer ce comportement, mais ça indique bien l’état dans lequel il se trouvait »[5].

Plutôt que de considérer cela comme une tentative d’évasion, Simard préférait plutôt parler d’un « geste de désespoir » ou d’un « acte de folie ».  C’est donc comme cela que Simard expliquait les blessures de Laporte, en essayant de sortir par une fenêtre de chambre.  S’il faut poursuivre dans cette logique, les blessures sanglantes auraient donc causé une panique chez les ravisseurs, une attitude que Simard tente de justifier : « C’était tragique, dramatique.  Ça faisait mal.  Le goût te prend de plus en plus fort de le libérer.  Tu ressens le besoin de mettre un terme à sa captivité comme si c’était aussi la tienne.  Tu rêves d’en finir avec une situation qui, pour toi aussi, devient de plus en plus difficile.  Humainement, c’est presque intenable »[6].

Les ravisseurs pansèrent les blessures de leur otage mais ne le conduiront jamais à l’hôpital.  C’est pourtant ce qui aurait dû être fait, si on en croit l’aspect « humain » que Simard voulait se donner.  Toujours selon ses dires, ils l’auraient ensuite assis dans le salon.  Laporte paraissait tellement stoïque que « sa tête tombait sur sa poitrine ».  La tension aurait augmenté et provoqué une importante discussion parmi les ravisseurs.

Certes, n’importe quel criminel prit d’un soudain élan de conscience et qui se serait véritablement soucié de la vie humaine plutôt aurait finalement tout assumé pour conduire son otage à l’hôpital.  Ils auraient pu le laisser devant la porte des urgences sous le couvert de la nuit, par exemple, et repartir sans être remarqués.  Ce n’est cependant pas ce que Simard et les frères Rose ont fait.

Certes, ils ont discuté, mais ils ne semblent pas avoir envisagé de lever le moindre petit doigt pour cet homme blessé.  Comble du vide créatif, Simard ne fournira que cette piètre réponse : « qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas été le conduire à l’hôpital?  Je pense que la réponse n’est pas dans la maison de la rue Armstrong.  Elle est dans tout ce que nous avions fait avant.  Elle est dans tout ce qui se passait à l’extérieur »[7].

Ce soir-là, Robert Bourassa admit avoir demandé à Ottawa d’appliquer la Loi sur les mesures de guerre « parce qu’il craint que les membres du FLQ soient sur le point de passer à la quatrième étape de leur plan de terrorisme, c’est-à-dire l’assassinat sélectif »[8].  Bourassa dira avoir pris cette décision avec « énormément de réticence ».

Avait-il vraiment le choix?

Évidemment, certains affabulateurs comme Vallières maintiendront que tout cela faisait partie d’un énorme complot, mais « Bourassa s’est dit moralement convaincu que l’escalade observée depuis trois ans se serait poursuivie jusqu’à l’exécution complète du plan de terrorisme dévoilé dans le document remis par le FLQ aux autorités à l’occasion de l’enlèvement de M. James Cross, il y a maintenant près de deux semaines »[9].

Contrairement à ce que certaines personnes ont affirmés, faut-il vraiment croire que la Loi sur les mesures de guerre arrivait comme une surprise complète au matin du 16 octobre?  Non seulement on en parlait déjà depuis plusieurs heures, mais les soldats étaient déjà descendus dans les rues de Montréal au cours des années précédentes pour venir en aide aux policiers.

Devrait-on blâmer Bourassa ou d’autres politiciens pour cette décision?  On le sait, plusieurs Québécois ont ensuite vu en Bourassa un premier ministre faible qui « mangeait dans la main » de Trudeau.  Selon les felquistes, et en particulier Francis Simard, c’est l’annonce de cette loi qui changea tout pour les ravisseurs de Pierre Laporte.  Était-ce une façon de jeter le blâme du drame qui allait suivre sur les épaules du gouvernement?  Sans cette loi, Laporte aurait-il été libéré?  Devant une telle menace terroriste, le gouvernement avait-il d’autres choix?

Au cours de la soirée du 16 octobre, dans une entrevue diffusée à la fois à la radio et à la télévision depuis son bureau de l’édifice de l’Est, Trudeau déclara : « Si les gouvernements cédaient au chantage des ravisseurs de MM. Cross et Laporte, la loi de la jungle finirait par supplanter nos institutions juridiques qui se désagrégeraient graduellement.  […]  Si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer la prochaine fois une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance.  Demain, la victime aurait été un gérant de Caisse populaire, un fermier, un enfant.  Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage?  Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? »[10].

Dans ce discours qui dura une quinzaine de minutes, Trudeau ne se gêna aucunement pour émettre son opinion sur le FLQ : « Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que M. Cross et M. Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation.  De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.  Pour survivre, toute société doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté ».  Trudeau ajoutera que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il avait instauré la Loi sur les mesures de guerre.  Il n’avait pas eu le choix.

Toutefois, « le chef du gouvernement a reconnu que le droit criminel dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.  Mais, comme aux Communes dans l’après-midi, il a fait part de son intention de discuter avec les chefs des partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la Loi sur les mesures de guerre »[11].

Trudeau souligna également qu’il y avait suffisamment eu d’actes de violence au cours de la dernière année.  L’application de cette loi était-elle une grave injustice, comme plusieurs allaient le prétendre par la suite, ou un aboutissement inévitable de la montée violente d’un mouvement radical?

Trudeau expliqua qu’il agissait ainsi parce que le FLQ avait d’abord posé des bombes, pratiqué deux enlèvements et menacé de procéder à des assassinats sélectifs.  Plus tard, les détracteurs de Trudeau ont aussi prétendu que cette Loi était utilisée pour faire peur à la population, mais déjà le 16 octobre le premier ministre du Canada expliquait qu’il agissait plutôt pour éviter que la peur ne se répande.  N’empêche que la présence de soldats dans les rues avait de quoi créer une certaine instabilité.

En plus de la Loi sur les mesures de guerre, on déclara le FLQ illégal, ce qui avait pour conséquence que « quiconque est membre du FLQ, ou lui prête assistance, ou communique ses déclarations, ou préconise l’emploi de la force pour renverser le gouvernement est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans au plus »[12].

Si on doit en croire ces déclarations, c’est donc à regret que Trudeau aurait pris ces mesures.  Évidemment, ses adversaires étaient contre l’idée.  « M. T. C. Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, est d’avis que le gouvernement emploie un marteau-pilon pour écraser une noix.  M. Réal Caouette, leader du Ralliement créditiste, s’est déclaré solidaire du gouvernement.  Certes, de telles mesures ne sont pas de nature à réjouir les Canadiens, mais elles s’imposent, tout comme s’imposait bien avant ce jour une plus grande fermeté envers certains éléments de la société québécoise »[13].

Et comme il y a des opportunistes à toutes les époques, on découvre dans Le Devoir du 17 octobre 1970 l’annonce d’une conférence intitulée « le drame Cross-Laporte vu par un psychanalyste ».  La publicité précisait : « tel est le titre de la pertinente conférence que prononcera André La Rivière, psychanalyste consultant de Montréal, devant les Membres du Club Richelieu de St-Rémi, le lundi 19 octobre.  M. La Rivière, ex-boursier des Hôpitaux psychologiques et psychiatriques, et ancien professeur à l’Université de Montréal, est l’auteur de plus de 95 ouvrages (Dépression nerveuse, névrose et psychose, et justice), dont certains, traduits en plusieurs langues, sont distribués dans le monde entier ».

Peut-on parier qu’au soir de sa conférence, le lundi, il dut se réajuster ou annuler la soirée?

« Dans la nuit du 16 au 17 octobre, Bourassa et son équipe faisaient parvenir un communiqué aux stations de radio.  On informait la population, et en particulier les felquistes, que le pont de la Concorde à Terre des hommes avait été temporairement désigné comme faisant partie du territoire cubain.  On donnait l’assurance aux ravisseurs qui voulaient s’y rendre en compagnie de leurs otages que ni la police ni l’armée n’interviendraient.  Une fois sur le pont, ils remettraient leurs otages et leurs armes au consul cubain.  Puis ils seraient tous conduits à Dorval, où les attendrait un avion pour Cuba.  Une fois à La Havane, les otages seraient remis à des représentants du gouvernement canadien et ramenés sains et saufs à Montréal ».[14]

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier admettait déjà que la Loi des mesures de guerre n’avait pas été prise de gaieté de cœur : « […] j’ai voté plus tard le recours à une loi d’exception parce que je croyais (et je crois encore) que, compte tenu des circonstances, c’était la solution la moins mauvaise – puisqu’on peut difficilement parler d’une « bonne » solution quand il est question de proclamer la Loi des mesures de guerre, dans un pays comme le Canada.  La décision était d’autant plus critique qu’il fallait tenir compte du facteur temps.  Le caractère d’urgence limite la réflexion, les consultations, les études technocratiques et oblige les responsables à prendre des risques plus ou moins bien calculés.  C’est d’ailleurs exactement l’effet recherché par ceux qui, en recourant à la violence, provoquent cet état d’urgence »[15].

Sans vouloir faire de politique – comme je l’ai précisé dans mon avant-propos – je crois qu’on doit donner raison à Pelletier sur ce point.  Il est honnête d’admettre que cette décision a été prise dans des conditions qui étaient loin d’être idéales.  Et il présente également cet exemple concret et simple pour mieux comprendre la situation : « ce n’est jamais de gaieté de cœur qu’un médecin prend la décision de pratiquer sur son patient une opération délicate et dont il connaît les possibles complications.  Mais, s’il est raisonnablement sûr de son diagnostic, il n’a pas le choix, et son hésitation risquerait de provoquer une aggravation fatale de la maladie »[16].

Bien sûr, ils ont été nombreux ceux et celles qui ont critiqué le gouvernement pour avoir instauré la Loi sur les mesures de guerre, mais ont-ils bien évalué tous les aspects du problème?  Gérard Pelletier se montre encore une fois d’une lucidité frappante : « Les réponses opérationnelles à des problèmes comme le chômage, par exemple, la pollution ou le terrorisme ne sont pas nombreuses.  L’État peut faire appel à des spécialistes plus ou moins compétents, s’entourer d’experts conseils plus ou moins ingénieux, faire preuve lui-même d’une imagination plus ou moins vive, il n’empêche que les solutions-miracles n’existent que dans l’esprit de ceux qui, à l’écart des centres de décisions, et quand ils sont mal informés sur les faits pertinents, règlent les grands problèmes du pays en quelques coups de plumes ou quelques coups de gueule »[17].


[1] Simard,

[2] Germain, p. 155.

[3] Jean-François Lisée, Le petit tricheur, Robert Bourassa derrière le masque, 2012, p. 73.

[4] Simard, p. 58.

[5] Simard, p. 58.

[6] Simard, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Claude Beauchamp, « Bourassa : la population a toutes les raisons d’être optimiste », La Presse, 17 octobre 1970.

[9] Ibid.

[10] « Le FLQ est déclaré illégal, un cancer à déraciner – Trudeau », Le Devoir, 17 octobre 1970.

[11] Ibid.

[12] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[13] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[14] Germain, op. cit., p. 157.

[15] Gérard Pelletier, La crise d’octobre, 1971, p. 13-15.

[16] Pelletier, op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 31-33.

Octobre 70: Une euphorie bien immature (15)

Mardi, 13 octobre 1970

Au matin du 13 octobre, les journaux annoncèrent la possibilité d’une ouverture dans les négociations entre le gouvernement provincial et le FLQ.  Était-ce seulement réaliste d’y croire?

Quoique par moment il est difficile de dater les faits relatés par Simard – j’en ai fait mention dans un précédent article – celui-ci écrivait en 1982 : « on nous disait, on nous laissait sous-entendre qu’il [Bourassa] acceptait de négocier.  Une personne avait été nommée pour agir comme négociateur au nom du gouvernement.  Pour nous ça a été l’euphorie.  Nous nous serrions dans les bras.  Nous avions le goût de nous embrasser.  Toute la crainte que nous avions eue en posant le geste d’enlever Pierre Laporte s’est dissipée.  Toute la peur qu’advenant un refus nous aurions été placés devant la décision pénible … inhumaine, de devoir ou simplement penser devoir poser l’autre geste… Tout ça est parti, chassé de nos têtes, de nos tripes.  Nous avions réussi »[1].

Quand il parle de « poser l’autre geste », on aura compris qu’il était question de meurtre.  C’est donc dire que l’assassinat de leur otage faisait partie des options depuis le début de leur projet, et par conséquent Simard avouait indirectement la préméditation du meurtre.  Il y avait pensé.  Avec une telle admission devant un tribunal, cela revenait à dire que le verdict d’homicide involontaire n’était plus possible.  On avait planifié le meurtre de Laporte, selon ce qui arriverait dans les négociations avec le méchant gouvernement.  Encore une fois, il s’agissait d’une autre façon de rejeter le blâme sur autrui, de fuir ses responsabilités, les conséquences de ses actes.

Bien sûr, Simard, Lortie et les frères Rose ont vite déchanté de cette fausse joie née d’apparentes négociations dont nous ne connaîtrons probablement jamais les détails.  En 1982, Simard attribuera ce mal entendu en avouant presque son inculture : « nous avions peut-être mal écouté ce qu’avait vraiment dit Robert Bourassa.  Par après, en relisant le texte de son discours, je me suis aperçu qu’au fond il n’avait rien accepté.  Mais sur le moment, avec toute la tension que nous vivions … nous pensions …  Nous voulions tellement.  Nous espérions avec tellement de force sortir du dilemme inhumain que portait, en conséquence, l’enlèvement de Pierre Laporte.  À la première occasion d’y croire, nous y avons cru.  Peut-être aussi que le langage de Robert Bourassa, le supposé langage politique, ce n’est pas le nôtre.  Nous n’y sommes pas habitués.  Une façon de parler, d’enligner des mots qui laissent sous-entendre bien des choses mais qui, en réalité, ne disent rien »[2].

Étrangement, on pourrait pratiquement affubler son livre du même commentaire puisqu’en le lisant on se demande bien souvent l’orientation qu’il souhaite se donner et surtout le réel motif d’avoir voulu écrire cet ouvrage peu révélateur et timide.

Mais pour en revenir au discours de Bourassa, Simard affirmera que Laporte l’avait entendu en même temps qu’eux.  « La radio était tout le temps ouverte », précisera Simard.  « Il pouvait l’entendre comme nous.  Ça a été l’euphorie ou le soulagement pour lui aussi.  Son moral est monté au maximum »[3].

En fait, dira Simard, Laporte se sentait tellement heureux qu’il aurait proposé à ses ravisseurs certaines solutions, leur expliquant que « en ce qui concerne les ex-employés de Lapalme, je sais comment on peut régler ça.  On va les faire engager par la Commission des accidents du travail.  À quel titre, je ne le sais pas encore, mais je sais que cela peut se faire.  Il n’y a aucun problème »[4].

C’est à ce moment que Laporte leur aurait demandé d’écrire sa seconde lettre.  Selon Simard, personne ne lui aurait dicté quoi que ce soit, sauf sur un seul point.  Laporte aurait écrit « si tous les hommes politiques sont protégés on frappera ailleurs, dans toutes les classes de la société ».  Ils lui ont fait rayer ces trois mots : « toutes les classes ».


[1] Simard, p. 52.

[2] Simard, p. 52.

[3] Simard, p. 53.

[4] Simard, p. 53.

Octobre 70: Négocier ou gagner du temps? (14)

Me Robert Lemieux, « l’avocat » du FLQ.

Lundi, 12 octobre 1970

Ce matin-là, Robert Bourassa choisit l’avocat Robert Demers comme négociateur.  « Demers était parti à la chasse à la perdrix, il fallut le trouver, le presser de rentrer en ville, lui apprendre qu’on lui avait confié une importante mission »[1].  Pour sa part, le FLQ se fit représenter par Me Robert Lemieux.  « On ne pouvait réunir deux hommes plus dissemblables.  Demers appartenait à l’establishment des affaires et de la politique libérale; Lemieux était un sympathisant avoué des felquistes, des casseurs, un homme de gauche »[2].  La rencontre eut lieu au palais de justice puisque Lemieux était incarcéré pour entrave au travail des policiers.  Il serait cependant libéré le lendemain, à la demande de Bourassa.

Toujours selon le biographe Georges-Hébert Germain, Me Lemieux n’avait pas de contact direct avec les ravisseurs, de sorte qu’on est en droit de se demander à quoi pouvait bien servir ces négociations.  Retenons aussi que Lemieux « participait chaque jour, à l’Université de Montréal, à l’UQAM, au centre Paul-Sauvé, à des manifestations clairement favorables au FLQ, au cours desquelles il appelait les étudiants à la grève générale et les pressait d’exiger la libération des prisonniers dits politiques, chose inconcevable pour le gouvernement »[3].

Comme on le sait, le FLQ a prétendu une foule de choses pour motiver ses actions, en particulier la défense des travailleurs.  Encore une fois, Gérard Pelletier eut une réponse lucide à ce propos : « le nouveau gouvernement québécois [celui de Bourassa] avait mis le problème du chômage et de la situation économique de la province en tête de sa liste d’urgence.  Qu’on le veuille ou non, le FLQ et ses sympathisants ont réussi à déloger momentanément ces priorités au profit de questions relatives à la sécurité intérieure et à l’efficacité policière.  Un des gains les plus importants de la propagande felquiste (aidée dans cette tâche par des commentateurs complaisants) a été de faire croire que, grâce à la violence, le FLQ avait réussi à mettre enfin les vraies priorités sur la table alors qu’en réalité, il a distrait l’opinion publique de ces priorités.  Et qui pis est, il a décanalisé [sic] les énergies réformistes d’un gouvernement qui venait à peine d’entamer son mandat »[4].

Cette réflexion montre bien l’illogisme dans les propos du FLQ et du faux message que ses membres tentaient de passer.  Loin de moi le désir de faire de la politique – je le répète pour ceux et celles qui ne me lisent pas depuis le début de cette série – mais il est important de comprendre cet état de chose pour mieux expliquer plus tard le contexte des crimes commis, et en particulier celui entourant l’enlèvement de Pierre Laporte.  D’ailleurs, Pelletier trouvait également absurde que des groupes comme le FLQ prétendent à vouloir la liberté alors que si leurs crimes parvenaient à renverser le pouvoir en place ils obtiendraient probablement tout sauf une réelle liberté.

Lors d’un discours prononcé le 7 février 1971 dans le cadre d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand eut cette autre image intéressante : « ainsi, on peut attaquer la police avec des cailloux, de l’acide, des cocktails Molotov, mais si elle se défend ou contre-attaque, on crie à la répression, à la brutalité et au fascisme.  On peut lancer les pires accusations contre les dirigeants de la société civile.  Mais si ceux-ci ont le malheur de rétorquer, cela devient immédiatement de la violence, de la provocation, de l’insulte au peuple.  On peut nous qualifier de traîtres, mais si on a le malheur de dire de certains groupes qu’ils font le jeu du FLQ, on devient immédiatement un réactionnaire ».

         Pelletier était aussi convaincu que la plupart des sympathisants du FLQ ne réalisaient pas nécessairement les conséquences des idées qu’ils prônaient : « j’en suis en effet certain : la plupart des gens qui, sans être eux-mêmes des extrémistes violents, manifestent de la sympathie pour les exploits du FLQ, seraient désolés de prendre conscience brutalement des effets véritables que le terrorisme pourrait avoir, du chavirement social qu’il peut provoquer.  Ces mêmes sympathisants seraient d’ailleurs les premiers à vouloir débarquer d’un bateau ivre, c’est-à-dire refuseraient de vivre dans le chaos qui précéderait la recherche de nouveaux équilibres sociaux »[5].


[1] Germain, op. cit., p. 153.

[2] Germain, p. 153.

[3] Germain, p. 153.

[4] Gérard Pelletier, op. cit., p. 35.

[5] Pelletier, op. cit., p. 41.

Octobre 70: Mon cher Robert … (13)

Dimanche, 11 octobre 1970

C’est à la radio que Robert Bourassa aurait entendu la lecture d’une lettre que Pierre Laporte lui adressait du fond de sa captivité.  Selon Georges-Hébert Germain, Bourassa en ferait lui-même la lecture un peu plus tard aux membres de son cabinet :

Mon cher Robert,

         J’ai la conviction d’écrire la lettre la plus importante de toute ma vie.  Pour le moment, je suis en parfaite santé.  Je suis bien traité, même avec courtoisie.  J’insiste pour que la police cesse toutes les recherches pour me retrouver.  Si elle y parvenait, cela se traduirait par une fusillade meurtrière, dont je ne sortirais certainement pas vivant.  Cela est absolument capital.  Tu as le pouvoir en somme de décider de ma vie.  S’il ne s’agissait que de cela et que le sacrifice doive avoir de bons résultats, on pourrait y penser.  Mais nous sommes en présence d’une escalade bien organisée, qui ne se terminera qu’avec la libération des « prisonniers politiques ».  Après moi, ce sera un troisième, puis un quatrième et un vingtième.  Si tous les hommes politiques sont protégés, on frappera ailleurs, dans d’autres classes de la société.  Autant agir tout de suite et éviter ainsi un bain de sang et une panique bien inutiles.  Tu connais mon cas personnel, qui mérite de retenir l’attention.  J’avais deux frères; ils sont morts tous les deux.  Je reste seul comme chef d’une grande famille qui comprend ma mère, mes sœurs, ma propre femme et mes enfants ainsi que les enfants de Roland dont je suis tuteur.  Mon départ sèmerait un deuil irréparable, car tu connais les liens qui unissent les membres de ma famille.  Ce n’est plus moi seul qui suis en cause mais une douzaine de personnes, toutes des femmes et de jeunes enfants.  Je crois que tu comprends!  Si le départ des « prisonniers politiques » est organisé et mené à bonne fin, j’ai la certitude que ma sécurité personnelle sera absolue.  La mienne … et celle des autres qui suivraient.  Cela pourrait se faire rapidement, car je ne vois pas pourquoi en mettant plus de temps on continuerait à me faire mourir à petit feu dans l’endroit où je suis détenu.

         Décide … de ma vie ou de ma mort…  Je compte sur toi et t’en remercie.

         Amitiés, Pierre Laporte

P.S. Je te répète, fais cesser les recherches.  Et que la police ne s’avise pas de continuer sans que tu le saches.  Le succès de cette recherche serait un arrêt de mort pour moi.

Selon Charles Denis, il est évident que cette lettre « a été manifestement dictée, en partie du moins, par ses ravisseurs »[1].

Le 11 octobre, vers 15h00, Bourassa convoqua ses ministres.  Selon Charles Denis, on y discuta évidemment de l’enlèvement de Laporte, en plus de décider de mettre fin à la crise des médecins spécialistes.  Pour ce faire, on convoqua l’Assemblée nationale pour le 15 octobre.  Ensuite, Bourassa s’entretint avec différents leaders, dont le chef de l’opposition Jean-Jacques Bertrand, mais aussi l’ancien ministre de la Justice Rémi Paul, et le chef du Parti Québécois René Lévesque.

Bourassa s’enferma ensuite pour écrire lui-même un discours qu’il prévoyait livrer à la télévision le soir même.  Il avait ressenti, semble-t-il, le besoin de fournir une réponse au FLQ.  Quelques minutes avant l’ultimatum de 22h00, fixé par les ravisseurs, Bourassa s’installa devant la caméra et prononça le discours suivant, que Charles Denis qualifiera plus tard d’un « style sobre et dépouillé » :

         Des événements exceptionnels et sans précédent dans notre province menacent la stabilité de nos institutions politiques.  Ce qu’il y a à la fois de foncièrement injuste et d’extrêmement dangereux, c’est que nous vivons dans un endroit où la liberté d’expression et d’action est l’une des plus grandes de tous les pays du monde.

         Même les partis qui mettent en cause le régime politique lui-même ont toutes les libertés de s’exprimer.  D’ailleurs, cette liberté d’expression, on n’a pas manqué de l’utiliser ces dernières années en semant systématiquement la haine et le mensonge.

         Le gouvernement ne peut, ne doit et ne restera pas passif lorsque le bien-être de l’individu est menacé jusque dans ses racines.  Je suis trop fier d’être Québécois pour ne pas vous dire toute ma résolution et celle du gouvernement que je dirige pour surmonter cette crise très grave.

         Dans ce travail pour sauvegarder les valeurs fondamentales de notre civilisation, je suis convaincu d’avoir l’appui de tous les représentants élus du peuple.  Je demande à toute la population de faire preuve, dans ces circonstances difficiles, de calme et de confiance.

         En effet, la valeur de notre peuple, son exceptionnel esprit de travail, son respect d’autrui, son sens de la liberté ne sont-ils pas les meilleurs gages de la victoire, de la justice et de la paix?

         Cette situation de fond qui, en fin de compte, pourra nous rassurer, ne doit pas nous faire oublier toutefois les problèmes extrêmement pressants et qui ont pour enjeu la vie de deux personnes, soit un homme politique typiquement québécois et combien dévoué au progrès de sa communauté et un distingué diplomate, étranger aux tensions qu’affronte notre société.

         À cet égard, le Front de libération du Québec a fait parvenir un communiqué exigeant l’acceptation intégrale et totale de leurs sept demandes.  Par ailleurs, le ministre du Travail m’a fait parvenir une lettre où il traite de deux questions, soit les fouilles policières et la libération des « prisonniers politiques ».

         Nous tenons tous, est-il besoin de le dire, à la vie de M. Laporte ainsi qu’à celle de M. Cross.  Le sort, dans un rare exemple de sa cruauté, a voulu que ce soit sur eux que repose le maintien de l’ordre public.  Et c’est parce que nous tenons véritablement à la vie de M. Laporte et à celle de M. Cross que nous voulons, avant de discuter de l’application des demandes qui sont faites, établir des mécanismes qui garantiraient, si l’on veut prendre l’exemple dont parle M. Laporte, que la libération des prisonniers politiques ait comme résultat certain la vie sauve aux deux otages.

         Il y a là un préalable que le simple bon sens nous force à demander, et c’est à ce titre que nous demandons aux ravisseurs d’entrer en communication avec nous.

         Comment en effet accéder aux demandes sans avoir la conviction que la contrepartie sera réalisée.  Le gouvernement du Québec croit qu’il serait irresponsable vis-à-vis et de l’État et de MM. Laporte et Cross s’il ne demandait pas cette précaution.

         Nous voulons sauver la vie de MM. Laporte et Cross, et c’est parce que nous le voulons de toutes nos forces que nous posons ce geste.

         Mes chers concitoyens, un grand homme d’État a déjà dit : « Gouverner, c’est choisir ».  Nous avons choisi, nous, la justice individuelle et collective.

         Quant à moi, je me battrai pour cette justice jusqu’à la limite de mes moyens, en assumant tous les risques, quels qu’ils soient, qui sont essentiels à l’avenir de notre peuple.


[1] Denis, op. cit., p. 104.