Alice Paré, 1971

Documentation

Malheureusement, les documents relatifs à l’enquête du coroner, qui sont sans doute les plus précieux pour reconstituer une affaire de meurtre non résolu, sont aujourd’hui introuvables. En raison de cette absence d’information de première main, demeurons conscients que notre reconstitution à propos des circonstances entourant le meurtre d’Alice Paré ne pourra pas être aussi détaillée et fidèle à la réalité que nous le souhaitions. Le présent texte se base donc principalement sur la revue de presse.

Pour ceux et celles qui seraient tenté de voir dans cette absence documentaire une forme quelconque de complot, nous rappelons que ce genre de « trou documentaire » existe, tout simplement. La Loi sur les archives, apparue seulement en 1983, n’a pas pu tout contrôler.  Il existe, par exemple, des trous archivistiques énormes qui s’étendent sur des décennies dans le fonds des enquêtes de coroner pour le district de Trois-Rivières. Toute tentative de trouver une explication à un tel vide informationnel serait un pas de plus vers une réponse biaisée et vide de sens.

Ceci dit, les autres dossiers traités par le coroner Thibault (celui qui a enquêté sur la mort d’Alice Paré) sont pourtant à leur place dans la boîte d’archives que nous avons consultée en 2017. Pourquoi alors celui d’Alice Paré est-il absent? Parce qu’il s’agit d’une affaire non résolue et que les autorités de l’époque ont préféré le conserver dans le dossier de police dans l’éventualité de traduire un suspect en justice? Nous ne croyons pas que cela ait un lien puisque pour la plupart des autres affaires non élucidées ces enquêtes sont disponibles.

Les circonstances du décès

Alice Paré est née le 4 janvier 1957. En 1971, on la décrivait comme une jeune fille de 14 ans plutôt « fluette » de 70 livres et mesurant 4 pieds et 5 pouces. Elle habitait avec ses parents, au 667 boulevard Mercure, à Drummondville. Elle était une étudiante modèle, timide et très rangée.

En 1971, Alice Paré fréquentait l’école secondaire Jeanne-Mance. Le jour de sa disparition, elle a quitté cette école pour se rendre à son cours de musique dispensé dans un pavillon du Cégep de Drummondville.

Le mercredi 17 février 1971, Alice s’est rendue à son cours de flûte traversière au Cégep de Drummondville, plus précisément au pavillon Gilles Fortin, situé au 466 rue Saint-Jean. Le local était situé juste au-dessus d’un bar-salon, la Brasserie La Bourgade. Ce cours devait avoir lieu de 17h30 à 18h00, mais elle arriva en retard d’une dizaine de minutes. Le professeur, Marcel Saint-Jacques, ne l’avait pas attendu. Il était déjà parti.

Déçue, Alice emprunta 5¢ à Louise Larocque, une amie de son âge, et un autre 5¢ à Jean Vanasse, un jeune homme de 19 ans.

En sortant du pavillon, Alice traversa la rue Saint-Jean pour entrer dans une cabine téléphonique avec l’intention d’appeler sa mère afin que celle-ci vienne la chercher. Malheureusement, le téléphone était hors d’usage, ce qui l’obligea à revenir vers le pavillon de musique. Là, elle discuta durant quelques minutes avec Louise Larocque. Peu après, Alice lui aurait fait part de son intention de retourner chez elle à pied. « Elle a même expliqué à son amie la route qu’elle suivait toujours pour rentrer à la maison, soit une marche d’environ 1,6 km, en passant par la rue Saint-Jean, Lindsay et boulevard Mercure »[1].

Finalement, vers 17h40, Alice salua sa copine et sortit dans la rue. Dans ses mains, elle traînait la valise contenant sa flûte traversière. Elle portait alors son costume d’écolière « de couleur verte, un manteau ciré à col blanc, un chapeau blanc et des bottes blanches trois-quarts. Elle a les yeux noirs, les cheveux bruns qu’elle portait longs, mesure quatre pieds cinq pouces et pèse 70 livres »[2]. On ne devait plus jamais la revoir vivante.

Une trentaine de minutes plus tard, l’inquiétude poussa Madeleine Marier, la mère d’Alice, à se rendre en voiture jusqu’au pavillon Gilles Fortin. Sur place, elle apprit que sa fille s’était décidée à quitter par ses propres moyens.

Selon un article de Benoît Aubry paru dans Le Nouvelliste le 24 février, on aurait d’abord cru à une fugue. Après quelques jours, cependant, il est devenu évident qu’il était arrivé quelque chose de sérieux. Selon cette source, Alice aurait été enlevée « alors qu’elle revenait de son cours de musique ». Y avait-il eu un cours de musique ou non?

Cette erreur de style pourrait laisser croire que son cours avait eu lieu comme prévu, mais, faut-il le répéter, le cours de musique n’a jamais eu lieu en raison du retard d’Alice, incident qui avait précipité le départ du professeur. D’ailleurs, dans le même article, Aubry apportait lui-même cette précision. Voilà le genre d’imprécision qui peut se glisser dans les journaux. Et c’est pourquoi nous ne considérons pas les journaux d’époque comme une source primaire d’informations et c’est là que l’enquête du coroner aurait très certainement pu nous aider à trancher sur de tels détails.

Mais revenons aux écrits d’Aubry. Cette disparition a affecté toute la population de Drummondville, au point où plusieurs personnes se souviennent encore du choc produit par l’incident. C’est du moins ce qu’on peut constater aujourd’hui sur les réseaux sociaux.

À l’époque, comme c’est le cas dans la plupart des affaires médiatisées, plusieurs signalements ont été rapportés à la police.

Déjà, les parents essayaient de se faire à l’idée qu’ils ne reverraient plus leur fille en vie. André Paré, un homme de 69 ou 70 ans, confia au journaliste Aubry : « C’est une horrible conclusion à tirer, mais, de cette façon, s’ils la retrouvent morte, nous serons préparés ». Madeleine Paré, la mère, était sous l’effet de sédatifs au moment de rencontrer le journaliste, mais cette prescription ne l’aidait apparemment pas beaucoup à surmonter cette épreuve. Selon elle, Alice « ne pouvait supporter d’être absente de la maison très longtemps. Elle aimait être dans sa chambre pour faire de la peinture ou des poupées ».

Le cas de Denise Therrien ayant probablement laissé des traces dans la mémoire collective, les compagnes de classe d’Alice avaient même commencé à amasser de l’argent dans l’éventualité où le ou les ravisseurs demanderaient une rançon. Toutefois, ce ne sera jamais le cas.[3]

Dans Le Nouvelliste du 25 février, on précisait que les recherches se poursuivaient et que la plupart des corps policiers du Québec étaient impliqués. D’après ce petit article de trois paragraphes, c’est le capitaine Ange-Aimé Allard qui était le principal enquêteur au dossier.

Le 10 mars, Le Nouvelliste mentionnait que deux autres jeunes femmes avaient aussi disparues. L’une de 20 ans était rentrée chez elle après avoir décidé « d’aller coucher chez une amie en omettant d’en avertir ses parents ». La deuxième, qui avait 17 ans et demeurait dans la partie sud de Drummondville, était disparue après avoir dit à ses parents qu’elle sortait pour aller chercher le journal. Heureusement, elle a été retrouvée rapidement.

Le 15 mars, un article du Le Nouvelliste parlait d’une peur collective contre les enlèvements de jeunes filles dans la région de Drummondville. En plus du cas d’Alice, on soulignait qu’une adolescente de 17 ans « a failli être enlevée de force par un automobiliste à l’angle de la 12ème avenue et de la rue St-Eusèbe à Drummondville ». La jeune fille a pu se libérer de l’emprise de son agresseur. Elle aurait ensuite tenté de rentrer chez elle à pied, mais l’agresseur serait revenu à la charge. C’est seulement en se réfugiant dans un restaurant que la jeune fille avait fini par retrouver une sécurité satisfaisante en téléphonant à la police. Le quotidien parlait de « l’agressivité peu commune » de l’adolescente, ce qui lui a peut-être sauvé la vie.

Toutefois, rien ne permet de relier un seul des trois précédents cas à celui d’Alice Paré.

Le 17 avril, on pouvait lire dans La Presse que la police venait de découvrir un indice « qui pourrait éventuellement permettre de retracer la jeune Alice Paré ».

Cette information s’avéra cependant être une fausse piste. Une montréalaise croyait avoir reconnu la flûte dans une vente aux enchères organisée dans le Vermont et qui avait été achetée par un montréalais. Après vérification, la flûte n’appartenait pas à la jeune disparue. Ce fut cependant l’occasion pour le quotidien montréalais de préciser qu’Alice était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour des sessions de la paix et que deux de ses oncles étaient toujours juges à Montréal. Ce constat permit à bien des gens de développer une hypothèse que nous verrons de plus près à la section suivante.

Le lundi 22 avril 1971, La Presse soulignait que le capitaine Roméo Martineau avait appris que la disparue était « une adolescente rangée et timide »[4]. Les journaux parlaient d’un enlèvement mais sans qu’on partage nécessairement avec le public des arguments solides en ce sens. À cette étape de l’enquête, la police avait fouillé la plupart des chalets en bordure de la rivière Saint-François. Ces recherches ont été menées par le capitaine Ange-Aimé Allard de la police de Drummondville.

Le 26 avril 1971, plus de deux mois après la disparition, vers 12h45, trois jeunes travailleurs – André Camirand, Yvon Lampron et Lucien Paquin – qui circulaient en voiture dans le 3e rang de Sainte-Clothilde, près de Victoriaville, ont remarqué quelque chose d’étrange au pied d’un arbre, à une soixantaine de pieds de la route. Selon certaines informations que nous avons reçues en 2017, ces trois hommes travaillaient plutôt dans un champ à proximité du lieu de la découverte. Toutefois, ces informations se sont plus tard avérées erronées puisqu’elles nous ont conduits au mauvais endroit.

Les premiers enquêteurs arrivés sur les lieux, selon Le Nouvelliste, ont été le caporal Fernand Potvin et l’agent André Cerutti de la Sûreté du Québec. « Le corps gisait dans un boisé d’une petite clairière à environ 125 pieds du chemin. La tête de la victime était en état de décomposition avancée mais le reste du corps était intact. Le corps était revêtu de bas culotte, d’une jupe et un gilet et une paire de bottes. Apparemment, il n’y avait aucune trace de coups sur le corps ».

Selon Allô Police, c’est plutôt à une soixantaine de pieds de la route (de gravier) que le cadavre a été retrouvé. « Le corps était recroquevillé sur lui-même, couché sur le côté gauche et, du chemin, il était possible d’apercevoir une paire de bottes blanches ». L’hebdomadaire à sensation faisait cependant erreur en utilisant le terme « recroquevillé » puisque selon une photo qu’il a lui-même publié et que nous avons choisi de ne pas reproduire ici, le corps de l’adolescente était plutôt arqué vers l’arrière.

La pauvre portait encore l’uniforme de son école Jeanne-Mance de Drummondville, « un chandail à col roulé jaune, une jupe en lainage vert, des bas-culottes et des bottes blanches »[5]. Le corps était abimé par la putréfaction et par certains animaux sauvages. Près d’elle, les policiers retrouvèrent son manteau rouge, dont les manches étaient tirées vers l’intérieur « comme si on l’avait enlevé rapidement sans prendre soin de les replacer. Le blouson de lainage vert […] avait aussi été enlevé et déposé près du cadavre de la jeune victime »[6].

Dans une poche de son veston, on a retrouvé la clé de son casier scolaire. Quant au chandail jaune, il était légèrement relevé et les manches étirées au-delà des mains. Le corps fut aussitôt transporté à la morgue Marcoux de Victoriaville où le père, André Paré, l’identifia formellement.

Le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste de l’Institut médico-légal, s’est rendu sur la scène de la découverte. C’est le lendemain matin qu’il s’est chargé de pratiquer l’autopsie. Puisque nous n’avons ni l’enquête du coroner ni le rapport d’autopsie, nous devons nous fier aux détails rapportés par Allô Police : « il [Valcourt] a attribué la mort à des symptômes d’asphyxie qui auraient pu être causée par strangulation. Le cadavre de l’adolescente portait également quelques ecchymoses sur une cuisse et sur son corps, mais il a été impossible de savoir si ces blessures avaient été causées avant ou après le décès. D’autres expertises en laboratoire ont été faites, mais les résultats ne sont pas encore connus. L’enquête policière a cependant démontré que la jeune fille n’avait pas souffert du froid avant sa mort puisque son ou ses meurtriers lui avaient enlevé la vie avant de la déposer dans le fourré où les passants l’ont retrouvée la semaine dernière ».

Dans un article de Michel Auger paru dans La Presse du 29 avril : « d’après la police, il est fort probable que la jeune fille qui avait été portée disparue, il y a deux mois, n’ait pas été violée ». À défaut de ne pouvoir consulter l’autopsie ou l’enquête du coroner, on doit se fier à Auger pour ce dernier détail.

C’est aussi par Le Nouvelliste qu’on sait que le corps a été ramené à la morgue Marcoux & Fils de Victoriaville vers 19h00 dans la soirée du 26 avril. C’est ainsi qu’on apprend que l’enquête qui suivit fut conduite par le coroner J.-Arthur Thibault. Le détective en charge de l’enquête était le caporal Jacques Gadoury. Ce dernier pouvait compter sur l’appui de l’agent Marcel Vigneault, ainsi que des agents des autres corps de police impliqués.

Selon Le Nouvelliste, le père était résigné depuis longtemps à cette idée selon laquelle sa fille serait retrouvée morte.

Puisque la flûte traversière d’Alice manquait toujours, la police demanda l’aide du public. Ainsi, le 29 avril, vers 18h00, Rosaire Laplante, un citoyen du boulevard Gamache à Victoriaville, qui avait lu La Tribune, contacta les enquêteurs pour leur signaler que le 24 avril il avait trouvé une flûte traversière ainsi que son étui près de la route 20, entre Saint-Albert et Sainte-Clothilde. Selon Allô Police, la flûte était de marque Armstrong. On ignore cependant de quel côté de la route l’instrument a été retrouvé. En fait, précisons que la flûte a été retrouvée à environ 2 milles de l’endroit où se trouvait le cadavre.

Les funérailles eurent lieu à l’église Sainte-Thérèse devant plusieurs centaines de personnes. Le cercueil a été porté par des étudiants de Drummondville. La couverture médiatique des obsèques permit d’apprendre que Me André Paré était le demi-frère de la victime.

Jusqu’à maintenant, le meurtre d’Alice Paré n’a jamais été résolu. Nous ignorons d’ailleurs si les enquêteurs ont déjà eu un suspect sérieux à leur disposition.

Hypothèse no 1 : les liens familiaux

La première hypothèse, qui n’est pas de nous, prend racine parmi les liens familiaux des Marier, c’est-à-dire du côté de la mère de la jeune victime. Selon les médias de l’époque, Alice Paré était la petite-fille de l’ancien juge Joseph Marier de la Cour municipale de Montréal. Elle était aussi la nièce du juge Marcel Marier, également de la cour municipale de Montréal; et du juge Eugène Marier, celui-là de la Cour supérieure du Québec. De plus, l’un de ses oncles, Me Paul Rousseau, était avocat. Et pour finir, un autre membre de sa famille, Gérard Marier, était prêtre, une vocation qui avait encore un certain prestige à l’époque.

Certains ont vu dans cette nomenclature une piste sérieuse. La question est maintenant de savoir si la petite Alice a été assassinée parce que certains membres de sa famille faisaient partie intégrante du système judiciaire? Par exemple, un criminel entretenant une haine envers le juge qui l’a condamné aurait-il pu vouloir se venger?

C’est ce que certaines personnes ont pensé, surtout en lien avec la fameuse Crise d’octobre de 1970 et le Front de Libération du Québec (FLQ). Puisque l’un des membres du FLQ aurait comparu devant l’un des juges Marier, la machine à rumeurs s’est emballée.

Dans L’Union des Cantons de l’Est du 20 mars 1952, on peut lire une brève nouvelle sur le grand-père d’Alice, le juge Joseph Marier, devant lequel avait comparu un certain Eugène Guillemette, accusé de voies de faits sur un certain Labrecque. Mais ce genre de détails, quoique historiquement enrichissant, ne nous amène à rien de concret.

Pour savoir si l’un des juges Marier aurait eu maille à partir avec un criminel à un point tel que ce dernier a trouvé la motivation nécessaire pour se venger en s’attaquant à l’un des membres de sa famille élargie, il faudrait réviser minutieusement toutes les causes qu’ils ont plaidées. Cette tâche est non seulement utopique mais complètement folle. Et parce que nous sommes incapables de la vérifier convenablement, il nous faut abandonner cette piste.

Néanmoins, soulignons au passage que le juge Eugène Marier, l’un des oncles d’Alice, s’est éteint le 4 janvier 2016. Il était marié à Yvette Paré. Il avait 90 ans.

D’autre part, nos recherches ont permis de découvrir qu’Émile Marier, le frère du juge Joseph Marier, était gérant de la Banque Canadienne Nationale à Saint-Germain-de-Grantham. Celui-ci avait confié à ses proches que si des voleurs osaient le braquer, il n’hésiterait pas un instant à ouvrir le feu en premier. Or, il s’est avéré que la phrase du vieil entêté de 71 ans est devenue réalité le 28 août 1964, lorsqu’un braqueur est entré dans la banque.

À l’arrivée de la police de Drummondville, on a retrouvé le revolver de Marier, dont le barillet contenait une douille et cinq autres cartouches prêtes à être utilisées. Marier avait donc eu le temps de tirer un coup en direction de son assaillant, mais ce dernier avait eu raison de lui. Le septuagénaire était mort.

L’enquête a été confiée au sergent d’état-major Richard Masson, celui-là même qui s’apprêtait à résoudre le meurtre de la jeune Denise Therrien à Shawinigan quelques mois plus tard. L’enquête mena à l’arrestation d’un homme de 28 ans répondant au nom de Claude Levasseur. Son procès s’instruisit le 28 avril 1965 à Drummondville devant le juge Paul Lesage. Il sera condamné à mort avant que sa peine soit commuée en emprisonnement à vie.

Il est très peu probable que cette affaire ait un lien avec notre enquête, mais il est intéressant de constater que les coïncidences judiciaires sont parfois étonnantes. Non seulement le juge Joseph Marier avait perdu son frère dans un sanglant hold-up, mais quelques années plus tard il perdrait aussi sa petite-fille dans des circonstances aussi peu réjouissantes. Dans ce dernier cas, cependant, le crime n’a jamais été résolu.

Une recherche nous a permis d’en savoir davantage sur les parents d’Alice. André Paré et Madeleine Marier se sont mariés le 18 octobre 1944 dans la paroisse Saint-Frédéric à Drummondville. André, 42 ans, est décrit comme « chimiste » sur le bulletin de mariage. Quant à Madeleine, 25 ans, on la décrivait comme une femme à la maison.

On retrouve un André Paré décédé le 29 juillet 1987 à Drummondville à l’âge de 85 ans, né le 14 janvier 1902. L’âge correspond. Il avait pour mère une certaine A. Raiche.

Hypothèse no 2 : le prédateur sexuel

Le jour de sa disparition, Alice ne pouvait pas prévoir que son cours de musique serait annulé en raison de son retard. Elle ne pouvait prévoir non plus que la cabine téléphonique serait en dérangement. Ces deux éléments tendent à démontrer que la théorie de l’agresseur opportuniste est la plus plausible. L’enlèvement ne semble pas avoir été planifié à l’avance. N’oublions pas qu’Alice a également pris elle-même la décision de rentrer chez elle à pied, ce qui veut dire que cela n’était pas dans ses habitudes.

Brasserie La Bourgade à Drummondville, vers 1971. Le suspect que nous appelons Nils Bjurman avait l’habitude de traîner dans ce bar à l’époque de la disparition d’Alice Paré. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie est celui où Alice devait avoir sa leçon de musique le soir de sa disparition. Puisque son cours a été annulé et qu’elle a traversé la rue pour tenter d’appeler sa mère dans une cabine téléphonique, Bjurman – en admettant qu’il se trouvait à La Bourgade ce soir-là – aurait eu tout le temps nécessaire d’observer la jeune fille.

Toutefois, ces éléments ne nous permettent pas de déterminer si son agresseur la connaissait ou non.

De plus, si on part de l’idée qu’Alice a été enlevée par un ou plusieurs hommes, ce ne fut certainement pas pour discuter avec elle de la pluie et du beau temps. Il faut se questionner à savoir pourquoi un adulte propose d’embarquer une adolescente de 14 ans dans son véhicule. S’il la connaissait, a-t-il convaincu Alice en lui proposant de la reconduire chez elle? Sinon, quel subterfuge a-t-il utilisé pour la faire monter avec lui?

Nous croyons possible, même s’il n’y a pas eu viol, que l’intention du ou des individus était l’agression sexuelle. Nombre de tueurs, qu’ils soient séquentiels ou non, sont d’abord motivés par un fantasme sexuel, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils parviennent à réaliser tous les détails du plan qu’ils s’étaient donnés au départ.

Malheureusement, nous ne possédons aucun élément important pouvant nous permettre de présenter un scénario de ce qui a pu se passer entre le moment de sa disparition et celui où on l’a laissé dans ce boisé.

Cependant, il semblerait plausible de penser que son agresseur a agi de façon spontanée. Il passait par là et a vu, ce jour-là, une occasion de s’en prendre à une jolie et jeune adolescente.

En 2017, un suspect nous a été proposé dans cette affaire. Nous l’appellerons Nils Bjurman, en « l’honneur » – ou plutôt devrions-nous dire en déshonneur – de l’un des personnages les plus détestables de la célèbre trilogie cinématographique Millénium. Cet homme, un criminel récidiviste, est toujours vivant.

Selon notre informateur, Bjurman aurait à son actif un crime similaire, à savoir l’attaque sauvage d’une jeune fille qu’il aurait laissée pour morte dans un motel après l’avoir agressé sexuellement vers la fin des années 1970. Jusqu’à maintenant, il nous a été impossible de prouver la véracité de ce crime.

En revanche, nous avons obtenu son casier judiciaire. En mars 2018, ce septuagénaire bien connu des policiers était de nouveau arrêté pour trafic de stupéfiants. À notre connaissance, il a toujours habité dans le secteur de Drummondville.

Outre cette feuille de route, notre informateur nous dit qu’en 1971 Bjurman avait l’habitude de fréquenter la Brasserie La Bourgade. Or, le local situé juste au-dessus de cette brasserie était le pavillon où Alice Paré avait l’habitude de suivre ses leçons de musique. Le soir de sa disparition, Bjurman s’y trouvait-il? Aurait-il eu le temps de l’observer? Lui aurait-il proposé de la raccompagner? Ou alors aurait-il utilisé la force pour la faire monter à bord de sa voiture?

En admettant que Bjurman aurait fait monter Alice dans sa voiture entre La Bourgade et la résidence des Paré, notre informateur nous a fait remarquer que celui-ci, étant donné l’endroit où le corps a été retrouvé par la suite, a été obligé de traverser la ville avec Alice à bord de son véhicule. Cette idée peut sembler surprenante mais pas impossible.

Voyons maintenant le passé criminel de Bjurman. Signalons au passage, malgré une fouille intensive des fiches du plumitif du district de Drummondville couvrant les années 1970, il nous a été impossible de trouver une accusation ou condamnation antérieure à 1986.

Le 12 décembre 1986, Bjurman était condamné pour une infraction au code de la sécurité routière qui lui valut une amende de 25$. Le 4 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative à la loi fédéral sur les stupéfiants : ici l’article 3 précise qu’il est question de publicité interdite. Il se mérita 50$ d’amende ou 15 jours de prison.

Quelques jours plus tard, soit le 16 février 1987, il plaidait coupable à une accusation relative au code de la sécurité routière, ce qui lui vaudra 200$ d’amende avec délai de 3 mois pour payer. Le 21 février 1987, il plaidait coupable à une accusation de délit de fuite devant le juge Marc Dufour, ce qui lui mérita 500$ d’amende ou deux mois de prison avec délai de 4 mois.

En fait, au fil des années, il plaidera coupable à de nombreuses accusations pour facultés affaiblies, et cela jusqu’en 2005, au point de se mériter une interdiction de conduite et même deux accusations d’entrave à un agent de la paix durant l’exécution de ses fonctions. Bref, c’est un récidiviste de la route et de l’alcool au volant.

Ce long cheminement nous montre à quel point cet homme peut avoir un problème avec la consommation de drogue et d’alcool, et surtout le fait de récidiver continuellement. En revanche, nous ne trouvons aucune trace dans ce casier judiciaire pour pouvoir en faire un suspect sérieux dans le meurtre d’Alice Paré. Personne ne peut le placer de façon formelle au bar La Bourgade le soir de la disparition. Personne ne l’a vu en sa compagnie, que ce soit en voiture ou à pied. Aucun indice matériel ne le relie à ce crime.

Certes, Bjurman connaît certains problèmes avec l’alcool, la drogue et la discipline, mais on est bien loin d’un prédateur sexuel. Est-ce que la police l’a seulement interrogé en lien avec l’affaire Alice Paré?

Conclusion

Selon une rumeur, le professeur de musique aurait été suspecté. Nous n’avons rien trouvé qui puisse appuyer cette hypothèse. Dans des causes aussi médiatisées, il n’est pas surprenant que les rumeurs partent dans tous les sens. C’était vrai en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau et se l’était encore jusqu’à tout récemment dans l’affaire Cédrika Provencher. Alors, nous invitons le public à la prudence lorsque vient le moment de pointer une personne du doigt.

Dans une enquête de meurtre, tous les gens connus de la victime sont d’abord des suspects potentiels avant que des éléments viennent les éliminer à tour de rôle. Cette rumeur n’a rien de surprenant, tout comme elle n’a rien de sérieux non plus.

Force est d’admettre que nous n’avons aucun suspect sérieux dans cette affaire. Y en aura-t-il seulement un jour?


[1] Allô Police, 9 mai 1971.

[2] Benoit Aubry, Le Nouvelliste, 24 février 1971.

[3] Denise Therrien, 16 ans, a disparu en août 1961 à Shawinigan-Sud alors qu’elle se rendait à son premier emploi. Son corps a été découvert en avril 1965 dans un boisé. Marcel Bernier, le fossoyeur du cimetière St-Michel, en face duquel Denise avait été vue pour la toute dernière fois, a été condamné pour ce meurtre. Au cours de la période de disparition, quelques demandes de rançons ont été faites et toutes se sont avérées être des canulars. Le cas de Denise Therrien a retenu l’attention de tous les médias de la province de 1961 à 1966.

[4] La Presse, 22 avril 1971.

[5] Ibid.

[6] Ibid.

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Octobre 70: Thérèse Venne (29)

24 novembre 1970

Lors de la séance de l’avant-midi, on appela le témoin Thérèse Venne, une ménagère de 42 ans qui habitait au 1191 Saint-Alexandre, à Ville Jacques-Cartier.  Elle demanda aux journalistes de ne pas publier, surtout parce qu’elle avait de jeunes enfants.  Le coroner acquiesça mais tout en restant conscient que les personnes présentes dans la salle avaient pu entendre l’information.

Ce fut ensuite à Me Yves Fortier de l’interroger, d’abord sur ses enfants. Ainsi, le public apprit qu’elle avait un fils prénommé Roger âgé de 17 ans, un autre René de 14 ans et finalement une jeune fille de 11 ans qui répondait au nom de Sylvie.

  • Et vous avez aussi évidemment un mari qui demeure avec vous, n’est-ce pas?
  • Oui, Roger-Fernand Venne.
  • Son nom c’est Roger?
  • Roger-Fernand.
  • Est-ce que, madame Venne, vous avez déjà durant le cours des deux ou trois dernières années rencontré cet individu dont je vous exhibe la photo ici – c’est une photo qui a déjà été produite pour identification sous la cote no. 9?
  • Paul Rose.
  • C’est Paul Rose. Depuis combien de temps connaissez-vous Paul Rose?
  • Depuis que le MIS a débuté, avant le LIS.
  • Ça, vous parlez d’abord du MIS?
  • Oui.
  • Ça, c’est le Mouvement pour l’intégration scolaire, c’est ça?
  • Oui.
  • Et c’est en marge des activités de ce mouvement-là que vous avez …?
  • Que je l’ai rencontré.
  • Il y a de cela environ combien de temps?
  • Je dirais deux, trois ans. Je ne sais au juste.
  • Et à compter du moment où vous l’avez rencontré, il y a deux ou trois ans, en marge des activités du MIS qui est devenu par la suite le LIS …?
  • LIS.
  • … est-ce que vous avez eu l’occasion de voir souvent Paul Rose?
  • Je l’ai vu à quelques reprises parce que moi-même je suis allée à des manifestations. Je voulais participer, connaître les groupes du Québec.  Je suis allés au Bill 63, j’ai emmené mes deux garçons, mes deux plus vieux, pour qu’ils comprennent le pourquoi.  Je suis allée à McGill français.
  • Et vous y avez vu Paul Rose?
  • Paul Rose, à quelques reprises.
  • Alors, si je comprends bien, Paul Rose vous l’avez vu durant ces deux ou trois dernières années toujours dans des mouvements para-politiques, si on peut dire?
  • J’ai travaillé pour la Commission Scolaire aussi et puis …
  • La Commission Scolaire de Chambly?
  • Chambly, et puis à ce moment-là on avait des difficultés à la Commission Scolaire, alors quand on avait besoin de gens pour passer des pamphlets, ces choses-là, on le faisait demander.
  • Est-ce qu’il serait exact de dire, madame Venne, que très souvent dans vos conversations avec Paul Rose il était question de politique, des problèmes du Québec?
  • Oui, c’est arrivé quelquefois.
  • Par exemple, lors des manifestations au sujet du Bill 63, je présume que vous avez dû parler des problèmes du Québec?
  • Je n’en avais pas besoin, je me renseignais par les journaux et j’écoutais les discours politiques. Je n’avais pas besoin de l’idée d’un autre.
  • Est-ce que vous n’avez pas fait le voyage à Québec …?
  • Oui.
  • Avec monsieur Paul Rose?
  • Je suis allée avec ma sœur Diane puis mes quatre, mes deux neveux et mes deux nièces, Paul Rose et Jacques, puis Jacques Rose et mes deux garçons, Roger et René.
  • Alors, ce voyage qui a été fait à l’automne de 1969 c’est, je crois, de notoriété juridique que c’est à cette époque-là que …?
  • Je suis allée au Bill 85.
  • Alors …?
  • …et j’ai rentré au gouvernement.
  • Alors, vous l’avez fait en compagnie, entre autres, des membres de votre famille et aussi de Paul Rose que vous avez identifié tout à l’heure et de Jacques Rose?
  • Jacques.
  • Est-ce que c’est Jacques Rose dont je vous exhibe la photo?
  • Oui, ça c’est Jacques Rose.
  • La pièce qui a déjà été cotée pour fins d’identification sous le numéro 11. Est-ce que vous connaissez aussi, madame Venne, cet individu dont je vous exhibe la photo?
  • Francis Simard. Il a travaillé pour le Parti québécois avec nous.  Moi j’ai travaillé pendant deux, trois mois avec le Dr Serge Mongeau.
  • C’est dans Chambly, ça, je crois, hein?
  • Oui.
  • Ça, c’est la photo qui a été cotée sous le numéro 10.

Sur la photo 17, Thérèse Venne crut reconnaître la personne mais sans pouvoir donner le nom.  Une fois que le procureur lui eut donné le nom de Bernard Lortie, elle admettra l’avoir vu dans les journaux.

  • Alors, ce n’est pas quelqu’un que vous avez bien connu…?
  • Non, pas du tout.
  • …durant les dernières années? Maintenant, madame Venne, est-ce que vous avez eu l’occasion durant le mois d’octobre 1970, c’est-à-dire durant le mois dernier, de rencontrer à votre domicile monsieur Paul Rose dont on parle depuis quelques minutes?
  • Je l’ai rencontré. Il est venu un mardi.
  • Pourriez-vous expliquer au coroner dans quelles circonstances vous l’avez rencontré et je vous demanderais peut-être de vous servir de ce petit calendrier que je vous exhibe afin de préciser la date à laquelle vous l’avez rencontré?
  • Le lendemain d’une fête.
  • Le lendemain d’une fête qui pourrait peut-être être la fête …?
  • Le 13 du mois d’octobre.
  • Le 13 octobre. Alors, voulez-vous expliquer s’il vous plaît au coroner dans quelles circonstances vous avez rencontré Paul Rose à cette date?
  • Il est venu chez moi et j’étais couchée à ce moment-là, parce que j’ai eu une attaque cardiaque au mois de juillet.
  • Voulez-vous vous asseoir, madame, pour témoigner?
  • Non, je suis mieux debout.
  • Vous aimez mieux être debout. D’accord.
  • Je l’ai rencontré. Il est rentré chez moi, il a sonné alors que j’étais avec mon fils, le plus vieux, Roger.
  • Il était quelle heure environ?
  • Il devait être tout près d’une heure [13h00] parce que mon fils part pour le cours secondaire vers cette heure-là, il est parti, cinq, dix minutes après.
  • Il était environ une heure de l’après-midi?
  • Et puis j’étais couchée, mon fils m’a crié « Maman, il y a une grande visite ici ».
  • Ça, c’est quel fils, ça, lequel?
  • C’est Roger. Je me suis levée et j’ai vu Paul.  J’ai été toute surprise parce que ça faisait déjà un bon bout de temps que je ne l’avais pas vu, depuis qu’il était parti pour Percé, parce que je n’étais pas d’accord avec lui qu’il aille là.  On avait besoin de main d’œuvre pour la politique ici, ça fait que je ne voyais pas qu’est-ce qu’il avait à faire là-bas.
  • Vous avez ouvert une parenthèse avant de la fermer, là. Paul Rose était parti pour Percé à un moment donné.  À quelle époque, ça, à votre connaissance?  Est-ce que ça aurait été durant l’été 69?
  • Ça se peux-tu? C’est quand ça a débuté à Percé, je pense qu’il est parti vers le mois de juillet j’imagine.
  • Ce n’est pas durant l’été qui vient de s’achever?
  • Non.
  • Alors …?
  • C’est l’autre année avant.
  • L’autre année avant. Et à ce moment-là, à compter de ce moment-là vous aviez perdu de vue Paul Rose?
  • Paul Rose, je ne l’avais pas vu du tout, du tout.
  • Alors là, on est au 13 octobre 1970, Paul Rose, à 13h00, arrive chez vous?
  • Chez moi.
  • Après plusieurs mois d’absence?
  • Après plusieurs mois d’absence. J’ai été surprise et contente à la fois parce que je croyais qu’il revenait pour de bon pour travailler avec nous autres.  Je lui ai demandé…
  • Quand vous dites « nous autres », qui est-ce que c’est, ça?
  • Ça englobe tous ceux qui sont dans le Parti québécois pour moi.
  • D’accord?
  • Et je lui ai demandé comment est-ce que ça allait, alors il m’a dit qu’il venait du Bien-Être Social de Longueuil et puis qu’il ne travaillait pas encore. Je lui ai demandé pour voir s’il avait essayé de se placer à Montréal.  Il dit « non ».  À ce moment-là, Paul Rose je lui ai demandé pour voir s’il avait dîné.  Il m’a dit « non, je n’ai pas bien, bien faim ».  J’ai dit « je vais t’en apprêter, ça ne sera pas long ».  Et puis pendant ce temps-là que je lui apprêtais son dîner à un moment donné il est arrivé près de moi, il dit « j’ai une commission à faire ».  « Bien, j’ai dit, pourquoi? ».  J’ai dit « reste dîner, j’ai dit, je vais t’apprêter à dîner ».  Il dit « j’ai une commission à faire au centre d’achat ».  Il dit « ça ne sera pas long ».  Il a parti.  Là, il est revenu, son dîner était prêt et il a dîné.
  • Est-ce qu’il était parti en automobile ou à pied?, questionna le coroner Jacques Trahan.
  • Il était à pied. Il n’a pas d’auto.
  • Alors, reprit Me Fortier, il a été parti combien de temps environ à ce moment-là?
  • Habituellement, pour faire cuire les patates ça prend quinze, vingt minutes. Alors, quand il est arrivé les patates étaient prêtes.
  • Elles n’étaient pas trop cuites?
  • Non.
  • Alors, il aurait été parti environ quinze à vingt minutes?
  • À peu près.
  • Et il vous a dit qu’il allait au centre d’achat?
  • Il m’a dit « j’ai une commission à faire au centre d’achat ».
  • Est-ce que vous pourriez nous décrire ce que Paul Rose portait cette journée-là sur son dos lorsqu’il est d’abord arrivé chez vous à une heure environ de l’après-midi?
  • Je ne remarque pas les femmes comment qu’elles sont habillés, alors c’est très difficile pour moi de remarquer un homme.
  • Est-ce qu’il avait un manteau par-dessus ses habits?
  • Un paletot.
  • Est-ce que c’était un paletot brun, blanc, noir?
  • Bleu marin.
  • Est-ce qu’il a enlevé son paletot lorsqu’il s’est introduit dans la maison?
  • Me semble que oui.
  • Et est-ce que vous pouvez nous préciser ce qu’il avait en-dessous de son paletot?
  • Ah, là, je serais bien embêtée. Je ne remarque même pas les cravates de mon mari.
  • Alors, à tout événement, il avait un paletot bleu marin lorsqu’il rentre chez vous?
  • Oui.
  • Et est-ce que vous pourriez aussi nous décrire, s’il vous plaît, son apparence? Est-ce qu’il ressemblait au Paul Rose que vous avez vu sur la photo tout à l’heure?
  • Il n’avait pas de barbe.
  • Est-ce qu’il avait les cheveux …?
  • Il était bien coiffé, simplement. Il n’avait pas de barbe.
  • Et quelle était la couleur de ses cheveux?
  • Ses cheveux sont bruns, je pense.
  • Alors, je vous ai interrompue, je m’excuse.  Là, les patates sont prêtes, Paul Rose revient.  Qu’est-ce qui se passe?
  • Je le fais dîner et puis il s’avait [sic] dirigé à la télévision. Je lui ai demandé pour voir si je lui apporterais son plat vis-à-vis la télévision, il a dit « non ».  Il dit « je vais manger ».  Il a mangé puis là, il a retourné à la télévision, il voulait voir la joute de baseball ou de football, là.
  • Les séries mondiales, je pense, de baseball?
  • Je ne m’occupe pas des sports du tout. Alors, je lui ai demandé pour voir s’il voulait voir, s’il voulait aller voir le haut parce que j’étais en construction chez moi et puis il était venu nous aider à plusieurs reprises avant de partir pour Percé.  On a eu des inondations chez moi à trois reprises et en pleine nuit on l’avait appelé pour venir nous aider, dont moi-même, je montais, et il m’a aidée aussi.  À ce moment-là, je lui ai demandé, j’ai dit « va voir le haut ».  Il dit « ah, j’aime mieux regarder la partie ».  Il dit « plus tard j’irai voir ton haut comment ce qu’il est fini ».  Il a regardé le baseball et je lui ai demandé, j’ai dit « tu m’excuses, tu ne parles pas tellement, ça fait que, j’ai dit, je vais aller me coucher, j’ai besoin de repos ».
  • Maintenant, madame Venne, est-ce qu’avant que vous alliez vous coucher est-ce qu’à la demande de Paul Rose vous n’avez pas placé un appel téléphonique?
  • Savez-vous que je m’en souviens vaguement. J’ai appelé, j’avais appelé mon mari, vous me faites penser, pour lui dire que j’avais une belle grande visite, que Paul Rose était chez moi, qu’il était venu nous voir.  Et puis à ce moment-là Paul dit « est-ce que je peux lui parler? ».  J’ai dit « un instant.  Paul veut te parler », et il a parlé à mon mari.
  • Alors, cet appel-là, il avait été placé à la demande de Paul Rose, n’est-ce pas?
  • Non, c’est moi-même qui a décidé d’appeler mon mari. Quand j’ai une nouvelle c’est moi qui lui annonce.
  • Alors vous avez annoncé la nouvelle de la visite de Paul à votre mari et ensuite Paul Rose vous a demandé s’il pouvait adresser la parole…?
  • À mon mari.
  • Et là, il y a eu une conversation?
  • Ça n’a pas été long.
  • Est-ce que, vous ne pouvez évidemment pas témoigner sur ce que votre mari a dit à l’autre bout de la ligne, mais est-ce que vous vous souvenez ce que votre invité d’alors, Paul Rose, a dit au téléphone?
  • Pas du tout, parce que je lui ai passé l’appareil et puis j’étais empressée de finir la petite vaisselle que j’avais sortie pour lui. Alors je ne m’occupe pas tellement des conversations que …
  • Alors, vous avez donc dîné ensemble?
  • Je n’ai pas dîné ensemble, j’avais dîné avant qu’il arrive avec mon fils Roger.
  • Est-ce que vous lui avez tenu compagnie durant son dîner?
  • Durant son dîner je lui ai tenu compagnie.
  • Et ça faisait un an et quelques mois que vous n’aviez pas vu Paul Rose?
  • Je lui ai raconté tous les malheurs qu’on avait eus, dont mon mari avait été à l’hôpital un mois, toutes ces choses-là, et puis il a semblé surpris, il dit « t’es bad lucké ». J’ai dit « la dernière c’était moi », qui avais été malade avec mon attaque cardiaque.
  • Et puis lui, madame, est-ce qu’il vous a parlé de ses bonheurs ou de ses malheurs?
  • Pas du tout. C’est un homme qui jase très peu.
  • Il était taciturne?
  • Beaucoup.
  • Est-ce qu’il vous a parlé de quoi que ce soit?
  • Pas du tout.
  • Le 13 octobre 1970, ça c’est trois jours après l’enlèvement de monsieur Laporte, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Vous vous rappelez que c’est le samedi 10 octobre que Pierre Laporte a été enlevé?
  • C’était un samedi.
  • Oui, enfin, je vous dis que c’est le samedi 10 octobre que monsieur Pierre Laporte a été enlevé de sa maison de Saint-Lambert. Est-ce que vous avez fait mention à Paul Rose de ce sujet qui était sur les lèvres de tous les Montréalais à savoir l’enlèvement de Pierre Laporte?
  • J’en ai parlé seulement au souper en écoutant les nouvelles au 2 à 18h30. Et puis à ce moment-là il est venu, il s’est levé puis il est venu regarder la télévision.
  • Il est resté tout l’après-midi chez vous?, demanda le coroner.
  • Oui.
  • Avant de se rendre au dîner on va passer par votre sommeil, là. Alors là, vous vous êtes retirée?
  • Oui.
  • Et Paul Rose est resté seul dans la maison?
  • Regardant la télévision jusqu’à temps que mon fils arrive vers 14h45.
  • Est-ce que vous pourriez nous dire à quelle heure vous vous êtes levée?
  • Je me suis levée quand mon fils est arrivé, René, et puis j’ai été me recoucher. Je lui ai dit que Paul était là, il l’a vu, et puis je lui ai demandé, je lui ai dit « tu réveilleras maman si parfois elle dort pour son souper ».
  • D’accord. Alors, René à ce moment-là était donc seul dans la maison avec Paul Rose?
  • Oui.
  • Et à quelle heure vous êtes-vous relevée pour une seconde fois environ? … Est-ce que votre mari était arrivé à ce moment-là?
  • Non, mais ma fille est arrivée vers 16h00, 15h50. Ma fille est arrivée parce que j’ai entendu le coup de sonnette habituel de ma fille puis je suis allée lui répondre.
  • Alors, dites-nous donc, là, après que vous vous êtes levée pour la seconde et dernière fois ce qui s’est passé dans la maison avant que votre mari arrive?
  • J’ai apprêté le souper. Ma petite fille, bien, je lui ai dit que Paul était là, elle l’a vue elle-même, Sylvie, elle a fait ses devoirs et moi j’ai apprêté le souper.  Et puis Paul, mon fils l’a demandé par deux fois pour des difficultés en mathématiques et puis moi je me suis occupée de mon souper.
  • En bon professeur qu’il a déjà été, Paul Rose, a aidé votre fils?
  • Et à 17h00 mon mari est arrivé, vers 17h00, 17h10.
  • Est-ce que vous avez été témoin, madame Venne, de la conversation qui a pu avoir lieu entre votre mari et Paul Rose après l’arrivée de votre mari?
  • Je me suis empressé d’aller embrasser mon mari, comme d’habitude. Et puis je ne cause jamais de problèmes en arrivant, alors je lui ai demandé tout simplement, j’ai dit « Ç’as-tu bien été aujourd’hui? », tout ça.  Il a été surpris comme moi de voir Paul.  Il dit « Quelle visite! ».  Et ils se sont retirés dans la salle à dîner ou le salon, appelez ça comme vous voulez, pendant que moi j’apprêtais la table, le souper.
  • Et est-ce que vous aviez invité Paul Rose à souper, à rester?
  • Ah, certainement. Pour moi c’était une connaissance et puis la porte est toujours ouverte pour qui que ce soit chez moi.
  • Et il est resté à souper, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Alors, au souper, comme vous nous avez dit tout à l’heure, il a été question de l’enlèvement de l’honorable Pierre Laporte?
  • Les nouvelles à 18h30. Moi, j’ai soupé parce que ma table n’est pas tellement grande, alors on était déjà cinq membres de la famille, ça faisait six avec Paul.  Alors, j’ai soupé, moi, comme ça sur les genoux devant la TV puis j’ai demandé à mon mari, c’était l’heure des nouvelles, pour voir s’il voulait venir parce que les enfants l’accaparent pas mal toujours à l’heure du souper.  Et j’ai demandé à Paul, quand mon mari a dit, il dit « je suis pris avec les enfants ».  J’ai demandé à Paul, j’ai dit « viens te joindre, c’est les nouvelles ».  Alors, il a dit « oui, j’y vais, je prends mon dessert ». Et puis là, il est venu. Il a regardé ça. Je lui ai demandé, j’ai dit « qu’est-ce que t’en penses? ». Il a fait une moue, il n’a pas …
  • Ça a été le seul commentaire, madame, qui a été échangé entre vous et Paul Rose ou par Paul Rose en votre présence durant cette journée-là?
  • Oui, ah oui.
  • Le seul commentaire?
  • Le seul commentaire sur ça.
  • Sur l’enlèvement de Pierre Laporte?
  • Oui.
  • Et à part de faire la moue, il n’a rien dit?
  • Il n’a rien dit.
  • Est-ce que monsieur Rose a demandé quelque chose à votre mari, à votre connaissance, cet après-midi-là, madame?
  • Ils parlaient ensemble, hein, quand il est arrivé. Ils se sont retirés dans le salon, là, dans la salle à dîner et puis je n’ai pas demandé rien. Ça ne me concernait pas.
  • Alors, si vous n’êtes pas au courant dites-nous que vous n’êtes pas au courant. Est-ce que vous savez si oui ou non, Paul Rose a demandé quelque chose à votre mari?
  • Ils ont parlé ensemble puis … je ne sais pas.
  • Vous ne le savez pas?
  • Non.
  • Maintenant, la physionomie de Paul Rose, vous nous avez dit tout à l’heure qu’il était rasé, est-ce que vous avez remarqué quelque chose de spécial, de particulier au sujet de sa figure?
  • Ici, il avait comme des rougeurs ou des bleus. Je lui ai demandé à ce moment-là…
  • Quand vous dire « ici », excusez-moi, c’est parce qu’en sténographie ça n’apparaît pas, au-dessus de l’œil gauche?
  • Oui, à peu près ici, là, puis sur les pommettes.
  • Il y avait un genre d’égratignures?
  • Non.
  • Qu’est-ce que c’était exactement?
  • Comme rouge et noir, vous savez, comme des pokes.
  • Un œil au beurre noir?
  • Non, pas comme ça, comme …
  • Une ecchymose?
  • D’accord.
  • Est-ce que vous lui avez demandé où il avait pu subir cet accident?
  • Oui, je lui ai demandé.
  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • Et puis il m’a dit qu’il avait tombé en bas d’un escalier, je n’ai pas été plus loin.
  • Il n’avait pas de diachylon?
  • Non.
  • Est-ce que vous avez demandé à …?
  • Moi je lui ai demandé, j’ai dit « mets-toi de l’eau froide ». Il dit « j’ai été m’en mettre ». C’est tout.
  • À un moment donné, madame Venne, est-ce qu’il est exact de dire que Paul Rose a quitté votre maison?
  • Tout de suite …
  • Cette journée-là, là?
  • Tout de suite après, avant de dîner chez moi, il a demandé pour aller faire une commission au centre d’achat.

Il fallut un certain temps et même l’intervention du coroner pour éclaircir les choses et permettre au témoin de comprendre qu’on parlait du départ de Paul Rose.

  • Est-ce que c’est quelqu’un chez vous qui lui a dit de partir ou quoi?, demanda Me Fortier.
  • Non, je n’avais aucune raison de l’envoyer. Alors, il m’a demandé, il dit « j’ai affaire ».  Il dit « en ville ce soir ».  Il dit « je vais prendre l’autobus ».  Je savais qu’il n’avait pas d’argent.  Alors, il m’avait demandé des billets d’autobus.  Alors, je lui ai dit, j’ai dit « moi je suis obligée de sortir souvent ces temps-ci », vous savez, depuis mon attaque, le médecin m’avait dit que j’étais mieux de sortir. J’ai dit « j’ai affaire à … », comment ce qu’on appelle ça?  Un dépôt de … pour aller chercher les journaux.
  • Ça ne serait pas chez Carignan?
  • Je suis allée Chez Carignan. C’est à Longueuil même, je crois que c’est sur la rue Saint-Charles. J’ai dit « j’ai affaire à sortir pour aller chercher mes journaux, puis, j’ai dit, ça me fera plaisir, j’ai dit, d’aller te reconduire à Montréal où tu veux ». Ça fait qu’à ce moment-là il dit « non », il dit, « ce n’est pas nécessaire de vous déranger ».  J’ai dit « ça ne dérange pas ».  J’ai dit « j’ai affaire à sortir ».  Là, il a embarqué dans l’auto avec mes deux enfants, moi et mon mari.
  • Alors, c’est donc dire qu’étaient du voyage, à part Paul Rose et vous, votre mari et vos deux enfants, Sylvie et …?
  • René et Sylvie.
  • Maintenant, ça c’était dans la voiture familiale c’est-à-dire votre voiture à vous, madame Venne, n’est-ce pas?
  • Oui.
  • Où cette voiture-là était-elle stationnée? Était-elle stationnée sur la rue ou était-elle stationnée en arrière?
  • En arrière dans la cour.
  • Dans la cour?
  • À côté de la maison.
  • Est-ce que dans la cour là où se trouve votre voiture est-ce qu’il y a de la lumière?
  • Oui.
  • Est-ce que la lumière était allumée?
  • Oui, la lumière était allumée.
  • Ça, vous vous en rappelez définitivement?
  • Parce qu’à tous les soirs je l’allume vers 17h00.
  • Alors, vous vous êtes donc tous dirigés vers la voiture?
  • Oui.
  • Vous rappelez-vous si Paul Rose avait remis l’imperméable qu’il portait quand il est entré chez vous à 13h00 de l’après-midi?
  • Pour être honnête avec vous, à ce moment-là, je ne savais même pas qu’il avait oublié son manteau chez moi.
  • Non, non, mais ma question c’est : est-ce qu’il avait lors de son départ l’imperméable qu’il portait lors de son arrivée?
  • Je m’en suis rendue compte de l’imperméable seulement après qu’il a été parti.
  • C’est donc dire …
  • Après que vous êtes revenue?, demanda le coroner.
  • Oui.
  • … qu’il n’avait pas sur lui lorsqu’il a pénétré dans la voiture de votre mari, son imperméable?, reprit Me Fortier.
  • Non, parce que je l’ai trouvé chez moi.

On comprit qu’entre son arrivée et son départ chez les Vennes, la coiffure de Paul Rose n’avait pas changée. Il n’avait donc pas modifié son apparence au cours de cette visite. Cette question peut paraître banale à première vue, mais le procureur disposait peut-être de quelques informations à l’effet que « l’oubli » du manteau avait été planifié, que Rose cherchait à semer une filature par exemple, en transformant son apparence. Mais là encore, les archives dont nous disposons aujourd’hui ne nous permettent pas d’aller plus loin.

  • Il n’a pas emprunté un gilet de votre mari?
  • Non, il ne m’a rien demandé.
  • Alors, vous vous êtes, comment vous assoyez-vous dans l’auto?
  • Mon mari, je ne sais pas si je devrais dire à droite, c’est le chauffeur mon mari.
  • C’est votre mari qui conduit?
  • Moi, j’étais au centre.
  • En avant?
  • Et Paul Rose à côté de moi.
  • Près de la porte droite?
  • Il a voulu aller s’asseoir en arrière. J’ai dit « bien non, tu vas être bien mieux en avant ».
  • Et à l’arrière, il y avait vos deux enfants?
  • Mes deux enfants, Sylvie et René.
  • Et est-ce que durant le trajet, madame Venne, est-ce que vous avez remarqué que Paul Rose agissait d’une façon particulière dans la voiture?
  • Non.
  • Alors, contez-nous où vous allez, là, en quittant votre maison?
  • J’ai arrêté chez monsieur Carignan pour aller chercher mes journaux. Paul est descendu avec moi.
  • Est-ce que vous avez stationné, vous rappelez-vous si la voiture, si votre mari a parké la voiture immédiatement devant le kiosque de Carignan ou s’il l’a parké un peu plus loin?
  • Il a stationné un peu plus loin, je crois.
  • Est-ce que vous savez pourquoi?
  • Non, c’est son habitude parce qu’on n’a pas le droit de stationner en face.
  • Alors, vous sortez de la voiture avec Paul Rose?
  • Avec Paul.
  • Est-ce que vous demandez à Paul de venir avec vous ou si c’est Paul qui s’offre de vous accompagner?
  • Bien, d’ailleurs il était près de la porte, alors il a été obligé de se lever. Alors j’ai dit « viens donc avec moi », et il est venu tout simplement.
  • Est-ce que vous êtes rentrée chez Carignan?
  • Je suis rentrée chez Carignan.
  • Est-ce que vous y avez été rejoint par votre mari quelques minutes plus tard?
  • Oui, mon mari, pour venir chercher un paquet de cigarettes.
  • Il ne vous avait pas demandé de l’acheter son paquet de cigarettes?
  • Il a pour habitude de faire ses commissions lui-même.
  • Même quand vous voyagez ensemble?
  • Oui, j’y tiens.
  • D’accord. Alors, vous rentrez chez Carignan et vous achetez des journaux?
  • Oui.
  • Est-ce que Paul Rose a acheté quelque chose chez Carignan?
  • Il a regardé les journaux par exemple …
  • Il a regardé les journaux?
  • … qu’il y avait là.
  • Et votre mari s’est acheté des cigarettes?
  • Oui.
  • Ensuite, est-ce que vous êtes sortis tous ensemble?
  • Je ne le sais pas, savez-vous, si mon mari me suivait ou … je sais que j’ai sorti puis … Je pense qu’on est sorti ensemble.
  • Et vous avez réintégré la voiture?
  • Oui.
  • Là, vous êtes toujours à Longueuil, n’est-ce pas, à ce moment-là?
  • Je suis à Longueuil.
  • Alors, pouvez-vous nous dire s’il vous plaît, nous raconter le trajet de la voiture après le départ du kiosque Chez Carignan?
  • Les noms des rues je ne les connais pas.
  • Le nom des rues n’est pas important, mais si vous voulez nous dire de façon …?
  • On a pris le pont Jacques-Cartier. Paul a demandé de se diriger vers l’est, qu’il avait affaire vers l’est.
  • Est-ce qu’il avait donné à votre mari un endroit précis où il voulait qu’on le conduise?
  • Non, même au départ puis même à l’arrivée.
  • Au départ, c’était qu’il voulait aller en ville?
  • En ville.
  • Est-ce qu’il vous a dit pourquoi il voulait aller en ville?
  • Non, et je ne lui ai pas posé de questions non plus.
  • Alors, au départ c’est en ville?
  • Oui.
  • Est-ce que c’est lui qui dirige votre mari une fois traversé le Pont Jacques-Cartier et rendu en ville?
  • Bien, rendu en ville … Quelle est la rue suivante du pont Jacques-Cartier quand on descend vers Montréal? Ste-Catherine, je crois?
  • Ontario?
  • Ontario.
  • Ste-Catherine peut-être?
  • Ontario, je pense, puis après à l’est.
  • Alors là, vous avez tourné à droite?
  • Monsieur le juge, je m’excuse, mais droite ou gauche…
  • Non, non, ce n’est pas important, mais est-ce que vous avez tourné…?
  • Vers l’est.
  • Est-ce que c’est Paul Rose qui a demandé à votre mari de tourner vers l’est?
  • Oui.
  • Sur cette rue précise où il a tourné?
  • Oui, il a dit « prends vers l’est ». Il a dit « je me rends vers l’est ». On a continué un bon bout mais je ne me rappelle pas si c’est le boulevard Pie IX, je sais qu’on a fait un bon bout et il a dit à mon mari « vire ici ».
  • Alors, encore une fois il donne une autre direction à votre mari, il dit « tourne ici »?
  • « Tourne ici ». Aussitôt que mon mari …
  • Quand il a dit « tourne ici », intervint le coroner, est-ce qu’il a parlé du nord ou du sud? Parce que comme vous ne savez pas ce que c’est la droite ou la gauche je vous demande si vous savez si c’est le nord ou le sud?
  • Vous permettez que je fasse des gestes? Je viens du Lac St-Jean.  Alors on marche …

Le témoin avait dit un peu plus tôt que c’était plus facile pour elle de fonctionner avec les gestes, ce qui pourrait indiquer qu’elle souffrait de dyslexie.  Finalement, on comprit qu’ils avaient tourné vers le nord.  Une fois ce point plus ou moins éclairci, Me Fortier lui demanda de raconter ce qui s’était produit en atteignant la destination de Rose.

  • Là on a fait un petit bout, à peu près de cent pieds, je pourrais dire. Là, Paul a dit, il dit « débarque-moi ici ».  Là, moi, à ce moment-là, j’ai dit « est-ce qu’on t’attend? ». Il dit « non ». J’ai dit « j’espère que tu vas venir coucher ». Il a parti comme ça, c’est tout.
  • Il est parti, il est disparu?
  • Il ne m’a pas répondu.
  • Il est disparu dans la nuit?
  • Bien, il est parti comme ça, je n’ai pas regardé.
  • Est-ce que vous avez remarqué si par hasard il s’était introduit dans une maison ou s’il avait simplement marché sur le trottoir?
  • Il a juste débarqué comme ça puis j’ai refermé parce que … je n’avais pas intérêt, moi …
  • Est-ce que la rue Cuvillier est-ce que ça vous dit quelque chose, ça?
  • Je sais que la rue Cuvillier c’est dans l’est mais … Je ne peux pas préciser si c’est celle-là.
  • Alors là, vous laissez donc Paul Rose. Il est quelle heure à ce moment-là le soir du 13 octobre?
  • J’ai écouté les nouvelles au 2, j’ai desservi la table, mes enfants comme ils ont l’habitude depuis le mois de juillet ont lavé la vaisselle après le souper et là, bien, Paul Rose leur a aidé. J’ai dit « pour de la visite, j’ai dit, je ne le permets pas ».  Alors il a dit, il dit « ça me fait plaisir ».
  • Alors, vous l’avez …?
  • Il devait être 19h00, 19h15, 19h30.
  • Quand il vous a quitté?
  • Non, quand, je pense, on est allé le reconduire.
  • Alors, c’est donc dire …?
  • Qu’on est parti de la maison.
  • Alors, il serait donc 20h00 environ quand il descend de la voiture à Montréal, en ville, et qu’il disparaît, environ?
  • Il fallait que je revienne pour mon plus vieux à 20h30 puis j’ai demandé à mon mari d’aller dans l’ouest faire un tour, voir les magasins.

Thérèse Venne était de retour chez elle pour 20h30.  Depuis ce soir-là, elle affirmait ne pas avoir revu Paul Rose.  Il n’avait pas non plus communiqué avec la famille Venne.

Maintenant, la question était de savoir pourquoi Paul Rose était allé chez cette jeune famille au cœur de la semaine la plus cruciale de l’année et alors que ses complices gardaient Pierre Laporte? Avait-il eu besoin de décompresser un peu?  D’aller voir les nouvelles à la télé chez son ancien ami qu’il n’avait pas revu depuis plus d’un an?  Y allait-il plutôt pour y perdre des preuves, comme son manteau?  Ou pour obtenir un transport gratuit vers un point chaud de la ville?

Comment interpréter cette visite qui ne semblait faire aucun sens? Et que dire des ecchymoses qu’il portait au visage? Était-ce le résultat de coups portés par Laporte au moment de se débattre contre ses agresseurs?

Le procureur Fortier semblait détenir d’autres informations puisque ses questions laissaient entendre qu’il soupçonnait quelque chose.

  • Est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a tenté de communiquer avec vous après le 13 octobre 1970?
  • C’est très vague pour moi.
  • On va essayer d’être un peu précis même si dans le moment c’est vague. Est-ce qu’après cette journée du 13 octobre qui, aujourd’hui, j’en suis certain, est gravée dans votre mémoire, eu égard aux événements qui ont suivi, est-ce qu’après cette journée du 13 octobre à votre connaissance Paul Rose a tenté de communiquer avec vous?
  • À ma connaissance, non, monsieur.
  • Est-ce que par hasard, fit le coroner, vous avez parlé tout à l’heure qu’il avait laissé son imperméable, il n’a pas rappelé pour le ravoir?
  • Je pensais bien qu’il allait venir le chercher et venir coucher même, chez nous.
  • Je vais reposer la question, reprit Me Fortier. Est-ce que, madame Venne, l’un de vos enfants le lendemain 14 octobre 1970 ne vous a pas dit que Paul Rose avait placé un appel à votre domicile et avait demandé à vous parler?
  • Je crois qu’il me l’a dit mais je ne suis pas sûre. J’étais après apprêter le souper, j’avais été magasiner avant souper, j’ai fait ça vite et puis je ne le sais pas s’il m’en a parlé.
  • Écoutez, me semble que c’est quelque chose dont vous devriez vous rappeler. Est-ce que, oui ou non, un de vos enfants, le lendemain de cette visite que vous avez qualifiée de surprenante et qui vous a plu énormément parce que c’était un type que vous admiriez pour les raisons que vous nous avez données, questions politiques, et cetera, est-ce que oui ou non l’un de vos enfants ne vous a pas dit « maman, Paul a appelé cet après-midi, il voulait te parler »?
  • Je mentirais, monsieur, dire qu’il a arrivé puis qu’il m’a dit ça comme ça, je ne m’en souviens pas. C’est très vague.
  • Est-ce qu’il vous l’aurait dit d’une autre façon?
  • Je ne m’en souviens pas, monsieur.
  • Vous avez dit tout à l’heure « je crois »?, fit remarquer le coroner.
  • « Je crois », oui.
  • Alors, « je crois » ça veut dire quelque chose dans la langue française?
  • Sur quoi vous basez-vous pour dire que vous croyez que Paul Rose a tenté de communiquer avec vous le 14 octobre?, poursuivit Me Fortier.
  • Je serais bien embêtée, monsieur le juge. C’est parce que je prends des médicaments et, je dois vous dire, la mémoire n’est pas tellement fidèle.
  • Voulez-vous un fauteuil, madame?, offrit le coroner.
  • Non, je suis nerveuse et je préfère être debout.

C’est la deuxième fois qu’on lui offrait de s’asseoir. Et pour la seconde fois, elle refusait.

  • Si vous vous en rappeliez, reprit Me Fortier, est-ce que ce serait votre fils ou votre fille qui vous en aurait parlé?
  • Là, vous m’embêtez davantage.
  • Durant sa visite chez vous, madame Venne, dans la journée du 13 octobre, est-ce qu’à votre connaissance Paul Rose a fait des appels téléphoniques, un ou des appels téléphoniques?
  • Il a parlé à mon mari et puis je n’ai pas eu connaissance, moi, qu’il ait fait des appels.
  • Il ne vous aurait pas demandé à un moment donné s’il pouvait se servir de votre téléphone?
  • Il est à la disposition tout près, dans la cuisine, mon téléphone.
  • D’accord, madame. Mais est-ce que vous ne vous rappelez pas qu’à un moment donné il aurait pris le téléphone pour appeler quelqu’un?
  • Ça se peut fort bien, monsieur.
  • Madame, … mais vous ne vous en rappelez pas?
  • Non, monsieur.
  • Est-ce que le lendemain 14 octobre vous n’avez pas reçu un appel de madame Rose, la maman de Paul?
  • Madame Rose est venue chez moi.
  • Elle est venue chez vous. Est-ce que vous pourriez, s’il vous plaît, dire au coroner dans quelles circonstances madame Rose est arrivée chez vous le lendemain?
  • Madame Rose est venue pour voir son fils Paul. Elle le croyait chez moi et puis je lui ai dit qu’il était parti la veille au soir, que je n’en avais pas eu de nouvelles.  C’est tout.
  • Est-ce qu’elle vous a dit, madame, pourquoi elle croyait que son fils était chez vous?
  • Elle m’a dit qu’il lui avait dit qu’il était ici.
  • Est-ce qu’elle ne vous a pas dit qu’il lui avait téléphoné?
  • Je ne me rappelle pas de ça.
  • Est-ce qu’il y a d’autres personnes, madame Venne, qui, après la visite de Paul le 13 octobre, à part la police évidemment, ont communiqué avec vous au sujet de cette visite de Paul Rose?
  • Je ne crois pas, monsieur.
  • Est-ce que vous avez relaté à qui que ce soit, après cette journée du 13 octobre, que Paul Rose était venu vous rendre visite?
  • Quand j’ai des visites je ne verrais pas pourquoi que je ferais la gazette.
  • Non, mais on pourrait peut-être …
  • Si vous voulez, madame, on va répondre aux questions, intervint le coroner. On vous pose une question directe, répondez donc par une réponse directe, s’il vous plaît. Tout à l’heure, vous nous avez parlé d’un tas de choses qui ne nous intéressaient pas trop, trop, les patates et puis toutes ces histoires-là. Alors, si vous voulez, vous allez essayer de répondre aux questions directes. Là, il vous pose une question, voulez-vous répondre à la question?
  • Voulez-vous me la reposer?, fit-elle.
  • Oui, reprit Me Fortier. Est-ce qu’après le 13 octobre, après que Paul Rose vous a quitté en ville est-ce que vous avez parlé à qui que ce soit, à part la police, de la visite de Paul Rose?
  • À madame Rose, quand elle est venu.
  • Est-ce que vous en avez parlé à quelqu’un d’autre?
  • Je ne crois pas, monsieur.
  • Est-ce que vous auriez par exemple parlé à Lise Rose de la visite de son frère, Paul?
  • Ah, Lise, ça fait longtemps que je ne l’ai pas vue, Lise.
  • Votre réponse est donc non?
  • Non.
  • Est-ce que vous saviez, madame Venne, à quel endroit demeurait Paul Rose lorsqu’il est venu chez vous en octobre 1970?
  • Non, je ne le savais pas, monsieur. Je savais qu’il ne demeurait pas chez lui parce que sa mère me l’avait dit.
  • Est-ce que vous lui avez demandé où il demeurait?
  • Non, ça ne m’intéressait pas.

Me Fortier lui montra alors la photo déposée sous la cote 41, sur laquelle on pouvait apercevoir Mme Rose. Tout de suite après, il lui montra la photo 29.

  • Je la connais pour l’avoir vue dans les journaux, c’est monsieur Lortie.
  • Non, ce n’est pas monsieur Lortie, trancha Me Fortier. Regardez-la comme il faut si vous voulez. Ça ne serait pas Jean-Luc Arène?
  • Me semble que c’est le monsieur Lortie que j’ai vu dans les journaux.
  • Est-ce que vous connaissez Jean-Luc Arène?
  • Si c’est lui ça ne me dit rien, ça.
  • Ma question c’est : est-ce que vous connaissez – ne regardez pas la photo, là – est-ce que vous connaissez Jean-Luc Arène?
  • Je connais Jacques, Paul, mais Jean-Luc Arène …
  • Vous ne connaissez pas Jean-Luc Arène?
  • Il faudrait me montrer une photo, monsieur.
  • Je vous en montre une, ici. Est-ce que ce nom-là, Jean-Luc Arène, vous dit …?
  • Est-ce que mes yeux feraient défaut? Je pense que c’est … ça ressemble à Lortie, je pense.
  • Croyez-moi, c’est monsieur Jean-Luc Arène. La Sûreté du Québec ne fait pas d’erreur.
  • C’est mes yeux qui ne sont pas bons.
  • Ce monsieur, est-ce que vous le connaissez?
  • Pour l’avoir vu dans les journaux, monsieur Lanctôt.
  • Vous ne le connaissez pas?
  • Non.
  • Ce monsieur-ci, est-ce que vous le connaissez?
  • Oui, celui-là, je le reconnais mais je ne sais pas son nom par exemple. Je l’ai déjà vu à des manifestations.
  • Est-ce que ce serait Clément Roy?
  • Ah oui, je pense que c’est lui.
  • C’est ça. Ça, c’est la photo qui a été cotée sous le numéro 26. Maintenant, une dernière question, madame. Je vous montre ici un manteau qui semble noir ou bleu foncé avec un intérieur en laine rouge. Est-ce que vous avez déjà vu ce paletot-ci?
  • Oui, monsieur.
  • C’est le paletot que portait Paul Rose quand il est rentré chez vous le 13 octobre 1970?
  • Pour moi il est bleu marin, monsieur.
  • Pour vous il est bleu marin mais c’est celui-ci qu’il portait?
  • Oui.

Le manteau fut accepté en preuve sous la cote 56.  Il s’agissait, bien sûr, du manteau que Rose avait « oublié » chez les Venne.

  • Quand vous êtes-vous aperçu que Paul avait laissé son paletot chez vous?
  • Ah, il s’est passé tellement de choses, vous savez, ils sont venus chez moi défoncer, alors …
  • On va s’en tenir, dans le moment, au paletot. Est-ce que ce n’est pas un fait, madame Venne, que dès le lendemain, avant qu’on défonce, là, comme vous dites, le 14 octobre vous l’avez vu ce manteau-là chez vous?
  • Bien, je l’ai vu quand il est arrivé le mardi avec. Le lendemain… Ça, ce manteau-là, moi je l’ai mis dans la chambre de mon garçon, Roger, en arrière de la porte.
  • Quand est-ce que vous l’avez mis dans la chambre de votre garçon?
  • Dans l’après-midi avant qu’il parte.
  • Et par la suite? Le lendemain, le 14, là, est-ce que vous ne l’avez pas vu dans la chambre de votre garçon?
  • Je ne me rappelle pas quel jour que je l’ai vu mais je sais bien que je l’ai vu puis une journée j’ai dit à mon fils Roger, il pleuvait dehors, j’ai dit « tu pourras le mettre, j’ai dit, c’est un manteau de pluie ».
  • Est-ce que votre fils, Roger, ou plutôt René, n’a pas parlé de ce manteau-là le 14 octobre 1970?
  • Je ne verrais pas pourquoi ce qu’il m’en aurait parlé.
  • Est-ce que votre fille Sylvie ne vous a pas parlé de ce manteau-là le 14 octobre 1970?
  • Oui ou non?
  • Monsieur …
  • Bien, dites-moi oui ou non?
  • Non, je ne me souviens pas qu’ils m’en aient parlé.
  • Plus de questions, monsieur le coroner.

Après avoir exercé sa patiente, Me Fortier se retira en espérant que ses questions aient permis d’éclaircir certaines choses.  Le fait que ce témoin ne répondait pas toujours clairement aux questions faisait-il en sorte de la rendre moins crédible?  Thérèse Venne cachait-elle des informations utiles? Sa famille avait-t-elle héberger Paul Rose en toute connaissance de cause tout en lui permettant d’utiliser son téléphone dans un dessein criminel?

Avant de la remercier totalement, le coroner eut une dernière question pour Thérèse Venne.

  • Quand vous avez vu que personne ne venait chercher le paletot, est-ce que vous l’avez examiné? Tout à l’heure, vous avez parlé que ça se défaisait, que vous le trouviez beau. Alors, est-ce que vous n’avez pas regardé dans les poches, regardé un peu partout pour voir s’il n’y avait pas quelque chose de spécial?
  • Après que la police a eu passé chez moi le vendredi au matin à 4h45 je n’ai pas pensé du tout au manteau mais en fin de semaine quand mon fils a eu à faire une commission, j’ai dit « viens, j’ai dit, il a laissé son manteau ici, il ne l’aura pas, certain ». J’ai dit « toi t’en as pas, j’ai dit, prends-le ». Je l’ai regardé puis je l’ai trouvé bien beau. Quand j’ai été interrogé par la police, c’est moi qui leur a dit que j’avais un manteau de Paul Rose chez moi.

 

 

Octobre 70: La Loi sur les mesures de guerre (18)

Vendredi, 16 octobre 1970

C’est vers 4h00, au matin du 16 octobre 1970, que la Loi des mesures de guerre fut proclamée.  En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[1].

De son côté, Georges-Hébert Germain, biographe de Bourassa, soulignera: « Trudeau agissait comme s’il contrôlait tout à lui seul.  Or, ce n’est pas lui qui a réclamé l’armée; c’est Bourassa.  Ce n’est pas lui qui a demandé l’application de la Loi sur les mesures de guerre; c’est Bourassa, qui ne l’a jamais nié.  Juridiquement, il ne pouvait en être autrement.  C’est le gouvernement provincial qui doit faire au gouvernement fédéral la demande du recours à l’armée et de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre »[2].

Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa, Jean-François Lisée se laisse tenter par l’exagération : « à quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit.  Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues.  Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion.  Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.  Dans les années précédant et suivant octobre 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques.  Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec.  Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en Occident.  Jamais il n’a suspendu les libertés »[3].

Lisée ne consacrera que quelques pages à la période de la Crise d’octobre et évitera de s’attarder sur de nombreux points importants.  Mais il continue d’insister, en bon séparatiste, sur des termes comme « suspendre les droits civils » ou « suspensions des libertés » en abordant le sujet de la Loi sur les mesures de guerre.

Pour Simard, du moins dans son livre de 1982, c’est après l’annonce de cette loi que tout changea et aussi que Laporte tenta de s’échapper : « Il a vraiment craqué.  C’était pour lui comme s’il n’y avait plus d’espoir.  Il était écrasé.  C’est dans cet état qu’il a tenté de « s’échapper ».  Je mets le mot échapper entre guillemets parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une tentative d’évasion »[4].

Simard et ses complices se trouvaient apparemment dans le salon lorsque « nous avons entendu un bruit de fenêtre cassée.  Nous nous sommes précipités dans la pièce où se trouvait Laporte.  Il avait réussi à se défaire des menottes qui le retenaient.  Tout en essayant de se protéger avec un oreiller, il s’était jeté dans la fenêtre de la chambre.  Il n’avait pas réussi à passer au travers.  Elle était trop haute.  Il portait encore le bandeau qui lui cachait les yeux.  C’était  comme s’il n’avait pas pris la peine de l’enlever, alors que de ses mains libres il aurait pu le faire.  C’est la première chose qu’il aurait dû enlever.  Je ne peux pas expliquer ce comportement, mais ça indique bien l’état dans lequel il se trouvait »[5].

Plutôt que de considérer cela comme une tentative d’évasion, Simard préférait plutôt parler d’un « geste de désespoir » ou d’un « acte de folie ».  C’est donc comme cela que Simard expliquait les blessures de Laporte, en essayant de sortir par une fenêtre de chambre.  S’il faut poursuivre dans cette logique, les blessures sanglantes auraient donc causé une panique chez les ravisseurs, une attitude que Simard tente de justifier : « C’était tragique, dramatique.  Ça faisait mal.  Le goût te prend de plus en plus fort de le libérer.  Tu ressens le besoin de mettre un terme à sa captivité comme si c’était aussi la tienne.  Tu rêves d’en finir avec une situation qui, pour toi aussi, devient de plus en plus difficile.  Humainement, c’est presque intenable »[6].

Les ravisseurs pansèrent les blessures de leur otage mais ne le conduiront jamais à l’hôpital.  C’est pourtant ce qui aurait dû être fait, si on en croit l’aspect « humain » que Simard voulait se donner.  Toujours selon ses dires, ils l’auraient ensuite assis dans le salon.  Laporte paraissait tellement stoïque que « sa tête tombait sur sa poitrine ».  La tension aurait augmenté et provoqué une importante discussion parmi les ravisseurs.

Certes, n’importe quel criminel prit d’un soudain élan de conscience et qui se serait véritablement soucié de la vie humaine plutôt aurait finalement tout assumé pour conduire son otage à l’hôpital.  Ils auraient pu le laisser devant la porte des urgences sous le couvert de la nuit, par exemple, et repartir sans être remarqués.  Ce n’est cependant pas ce que Simard et les frères Rose ont fait.

Certes, ils ont discuté, mais ils ne semblent pas avoir envisagé de lever le moindre petit doigt pour cet homme blessé.  Comble du vide créatif, Simard ne fournira que cette piètre réponse : « qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas été le conduire à l’hôpital?  Je pense que la réponse n’est pas dans la maison de la rue Armstrong.  Elle est dans tout ce que nous avions fait avant.  Elle est dans tout ce qui se passait à l’extérieur »[7].

Ce soir-là, Robert Bourassa admit avoir demandé à Ottawa d’appliquer la Loi sur les mesures de guerre « parce qu’il craint que les membres du FLQ soient sur le point de passer à la quatrième étape de leur plan de terrorisme, c’est-à-dire l’assassinat sélectif »[8].  Bourassa dira avoir pris cette décision avec « énormément de réticence ».

Avait-il vraiment le choix?

Évidemment, certains affabulateurs comme Vallières maintiendront que tout cela faisait partie d’un énorme complot, mais « Bourassa s’est dit moralement convaincu que l’escalade observée depuis trois ans se serait poursuivie jusqu’à l’exécution complète du plan de terrorisme dévoilé dans le document remis par le FLQ aux autorités à l’occasion de l’enlèvement de M. James Cross, il y a maintenant près de deux semaines »[9].

Contrairement à ce que certaines personnes ont affirmés, faut-il vraiment croire que la Loi sur les mesures de guerre arrivait comme une surprise complète au matin du 16 octobre?  Non seulement on en parlait déjà depuis plusieurs heures, mais les soldats étaient déjà descendus dans les rues de Montréal au cours des années précédentes pour venir en aide aux policiers.

Devrait-on blâmer Bourassa ou d’autres politiciens pour cette décision?  On le sait, plusieurs Québécois ont ensuite vu en Bourassa un premier ministre faible qui « mangeait dans la main » de Trudeau.  Selon les felquistes, et en particulier Francis Simard, c’est l’annonce de cette loi qui changea tout pour les ravisseurs de Pierre Laporte.  Était-ce une façon de jeter le blâme du drame qui allait suivre sur les épaules du gouvernement?  Sans cette loi, Laporte aurait-il été libéré?  Devant une telle menace terroriste, le gouvernement avait-il d’autres choix?

Au cours de la soirée du 16 octobre, dans une entrevue diffusée à la fois à la radio et à la télévision depuis son bureau de l’édifice de l’Est, Trudeau déclara : « Si les gouvernements cédaient au chantage des ravisseurs de MM. Cross et Laporte, la loi de la jungle finirait par supplanter nos institutions juridiques qui se désagrégeraient graduellement.  […]  Si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer la prochaine fois une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance.  Demain, la victime aurait été un gérant de Caisse populaire, un fermier, un enfant.  Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage?  Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? »[10].

Dans ce discours qui dura une quinzaine de minutes, Trudeau ne se gêna aucunement pour émettre son opinion sur le FLQ : « Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que M. Cross et M. Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation.  De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.  Pour survivre, toute société doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté ».  Trudeau ajoutera que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il avait instauré la Loi sur les mesures de guerre.  Il n’avait pas eu le choix.

Toutefois, « le chef du gouvernement a reconnu que le droit criminel dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.  Mais, comme aux Communes dans l’après-midi, il a fait part de son intention de discuter avec les chefs des partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la Loi sur les mesures de guerre »[11].

Trudeau souligna également qu’il y avait suffisamment eu d’actes de violence au cours de la dernière année.  L’application de cette loi était-elle une grave injustice, comme plusieurs allaient le prétendre par la suite, ou un aboutissement inévitable de la montée violente d’un mouvement radical?

Trudeau expliqua qu’il agissait ainsi parce que le FLQ avait d’abord posé des bombes, pratiqué deux enlèvements et menacé de procéder à des assassinats sélectifs.  Plus tard, les détracteurs de Trudeau ont aussi prétendu que cette Loi était utilisée pour faire peur à la population, mais déjà le 16 octobre le premier ministre du Canada expliquait qu’il agissait plutôt pour éviter que la peur ne se répande.  N’empêche que la présence de soldats dans les rues avait de quoi créer une certaine instabilité.

En plus de la Loi sur les mesures de guerre, on déclara le FLQ illégal, ce qui avait pour conséquence que « quiconque est membre du FLQ, ou lui prête assistance, ou communique ses déclarations, ou préconise l’emploi de la force pour renverser le gouvernement est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans au plus »[12].

Si on doit en croire ces déclarations, c’est donc à regret que Trudeau aurait pris ces mesures.  Évidemment, ses adversaires étaient contre l’idée.  « M. T. C. Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, est d’avis que le gouvernement emploie un marteau-pilon pour écraser une noix.  M. Réal Caouette, leader du Ralliement créditiste, s’est déclaré solidaire du gouvernement.  Certes, de telles mesures ne sont pas de nature à réjouir les Canadiens, mais elles s’imposent, tout comme s’imposait bien avant ce jour une plus grande fermeté envers certains éléments de la société québécoise »[13].

Et comme il y a des opportunistes à toutes les époques, on découvre dans Le Devoir du 17 octobre 1970 l’annonce d’une conférence intitulée « le drame Cross-Laporte vu par un psychanalyste ».  La publicité précisait : « tel est le titre de la pertinente conférence que prononcera André La Rivière, psychanalyste consultant de Montréal, devant les Membres du Club Richelieu de St-Rémi, le lundi 19 octobre.  M. La Rivière, ex-boursier des Hôpitaux psychologiques et psychiatriques, et ancien professeur à l’Université de Montréal, est l’auteur de plus de 95 ouvrages (Dépression nerveuse, névrose et psychose, et justice), dont certains, traduits en plusieurs langues, sont distribués dans le monde entier ».

Peut-on parier qu’au soir de sa conférence, le lundi, il dut se réajuster ou annuler la soirée?

« Dans la nuit du 16 au 17 octobre, Bourassa et son équipe faisaient parvenir un communiqué aux stations de radio.  On informait la population, et en particulier les felquistes, que le pont de la Concorde à Terre des hommes avait été temporairement désigné comme faisant partie du territoire cubain.  On donnait l’assurance aux ravisseurs qui voulaient s’y rendre en compagnie de leurs otages que ni la police ni l’armée n’interviendraient.  Une fois sur le pont, ils remettraient leurs otages et leurs armes au consul cubain.  Puis ils seraient tous conduits à Dorval, où les attendrait un avion pour Cuba.  Une fois à La Havane, les otages seraient remis à des représentants du gouvernement canadien et ramenés sains et saufs à Montréal ».[14]

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier admettait déjà que la Loi des mesures de guerre n’avait pas été prise de gaieté de cœur : « […] j’ai voté plus tard le recours à une loi d’exception parce que je croyais (et je crois encore) que, compte tenu des circonstances, c’était la solution la moins mauvaise – puisqu’on peut difficilement parler d’une « bonne » solution quand il est question de proclamer la Loi des mesures de guerre, dans un pays comme le Canada.  La décision était d’autant plus critique qu’il fallait tenir compte du facteur temps.  Le caractère d’urgence limite la réflexion, les consultations, les études technocratiques et oblige les responsables à prendre des risques plus ou moins bien calculés.  C’est d’ailleurs exactement l’effet recherché par ceux qui, en recourant à la violence, provoquent cet état d’urgence »[15].

Sans vouloir faire de politique – comme je l’ai précisé dans mon avant-propos – je crois qu’on doit donner raison à Pelletier sur ce point.  Il est honnête d’admettre que cette décision a été prise dans des conditions qui étaient loin d’être idéales.  Et il présente également cet exemple concret et simple pour mieux comprendre la situation : « ce n’est jamais de gaieté de cœur qu’un médecin prend la décision de pratiquer sur son patient une opération délicate et dont il connaît les possibles complications.  Mais, s’il est raisonnablement sûr de son diagnostic, il n’a pas le choix, et son hésitation risquerait de provoquer une aggravation fatale de la maladie »[16].

Bien sûr, ils ont été nombreux ceux et celles qui ont critiqué le gouvernement pour avoir instauré la Loi sur les mesures de guerre, mais ont-ils bien évalué tous les aspects du problème?  Gérard Pelletier se montre encore une fois d’une lucidité frappante : « Les réponses opérationnelles à des problèmes comme le chômage, par exemple, la pollution ou le terrorisme ne sont pas nombreuses.  L’État peut faire appel à des spécialistes plus ou moins compétents, s’entourer d’experts conseils plus ou moins ingénieux, faire preuve lui-même d’une imagination plus ou moins vive, il n’empêche que les solutions-miracles n’existent que dans l’esprit de ceux qui, à l’écart des centres de décisions, et quand ils sont mal informés sur les faits pertinents, règlent les grands problèmes du pays en quelques coups de plumes ou quelques coups de gueule »[17].


[1] Simard,

[2] Germain, p. 155.

[3] Jean-François Lisée, Le petit tricheur, Robert Bourassa derrière le masque, 2012, p. 73.

[4] Simard, p. 58.

[5] Simard, p. 58.

[6] Simard, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Claude Beauchamp, « Bourassa : la population a toutes les raisons d’être optimiste », La Presse, 17 octobre 1970.

[9] Ibid.

[10] « Le FLQ est déclaré illégal, un cancer à déraciner – Trudeau », Le Devoir, 17 octobre 1970.

[11] Ibid.

[12] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[13] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[14] Germain, op. cit., p. 157.

[15] Gérard Pelletier, La crise d’octobre, 1971, p. 13-15.

[16] Pelletier, op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 31-33.

Octobre 70: Une euphorie bien immature (15)

Mardi, 13 octobre 1970

Au matin du 13 octobre, les journaux annoncèrent la possibilité d’une ouverture dans les négociations entre le gouvernement provincial et le FLQ.  Était-ce seulement réaliste d’y croire?

Quoique par moment il est difficile de dater les faits relatés par Simard – j’en ai fait mention dans un précédent article – celui-ci écrivait en 1982 : « on nous disait, on nous laissait sous-entendre qu’il [Bourassa] acceptait de négocier.  Une personne avait été nommée pour agir comme négociateur au nom du gouvernement.  Pour nous ça a été l’euphorie.  Nous nous serrions dans les bras.  Nous avions le goût de nous embrasser.  Toute la crainte que nous avions eue en posant le geste d’enlever Pierre Laporte s’est dissipée.  Toute la peur qu’advenant un refus nous aurions été placés devant la décision pénible … inhumaine, de devoir ou simplement penser devoir poser l’autre geste… Tout ça est parti, chassé de nos têtes, de nos tripes.  Nous avions réussi »[1].

Quand il parle de « poser l’autre geste », on aura compris qu’il était question de meurtre.  C’est donc dire que l’assassinat de leur otage faisait partie des options depuis le début de leur projet, et par conséquent Simard avouait indirectement la préméditation du meurtre.  Il y avait pensé.  Avec une telle admission devant un tribunal, cela revenait à dire que le verdict d’homicide involontaire n’était plus possible.  On avait planifié le meurtre de Laporte, selon ce qui arriverait dans les négociations avec le méchant gouvernement.  Encore une fois, il s’agissait d’une autre façon de rejeter le blâme sur autrui, de fuir ses responsabilités, les conséquences de ses actes.

Bien sûr, Simard, Lortie et les frères Rose ont vite déchanté de cette fausse joie née d’apparentes négociations dont nous ne connaîtrons probablement jamais les détails.  En 1982, Simard attribuera ce mal entendu en avouant presque son inculture : « nous avions peut-être mal écouté ce qu’avait vraiment dit Robert Bourassa.  Par après, en relisant le texte de son discours, je me suis aperçu qu’au fond il n’avait rien accepté.  Mais sur le moment, avec toute la tension que nous vivions … nous pensions …  Nous voulions tellement.  Nous espérions avec tellement de force sortir du dilemme inhumain que portait, en conséquence, l’enlèvement de Pierre Laporte.  À la première occasion d’y croire, nous y avons cru.  Peut-être aussi que le langage de Robert Bourassa, le supposé langage politique, ce n’est pas le nôtre.  Nous n’y sommes pas habitués.  Une façon de parler, d’enligner des mots qui laissent sous-entendre bien des choses mais qui, en réalité, ne disent rien »[2].

Étrangement, on pourrait pratiquement affubler son livre du même commentaire puisqu’en le lisant on se demande bien souvent l’orientation qu’il souhaite se donner et surtout le réel motif d’avoir voulu écrire cet ouvrage peu révélateur et timide.

Mais pour en revenir au discours de Bourassa, Simard affirmera que Laporte l’avait entendu en même temps qu’eux.  « La radio était tout le temps ouverte », précisera Simard.  « Il pouvait l’entendre comme nous.  Ça a été l’euphorie ou le soulagement pour lui aussi.  Son moral est monté au maximum »[3].

En fait, dira Simard, Laporte se sentait tellement heureux qu’il aurait proposé à ses ravisseurs certaines solutions, leur expliquant que « en ce qui concerne les ex-employés de Lapalme, je sais comment on peut régler ça.  On va les faire engager par la Commission des accidents du travail.  À quel titre, je ne le sais pas encore, mais je sais que cela peut se faire.  Il n’y a aucun problème »[4].

C’est à ce moment que Laporte leur aurait demandé d’écrire sa seconde lettre.  Selon Simard, personne ne lui aurait dicté quoi que ce soit, sauf sur un seul point.  Laporte aurait écrit « si tous les hommes politiques sont protégés on frappera ailleurs, dans toutes les classes de la société ».  Ils lui ont fait rayer ces trois mots : « toutes les classes ».


[1] Simard, p. 52.

[2] Simard, p. 52.

[3] Simard, p. 53.

[4] Simard, p. 53.

Octobre 70: Négocier ou gagner du temps? (14)

Me Robert Lemieux, « l’avocat » du FLQ.

Lundi, 12 octobre 1970

Ce matin-là, Robert Bourassa choisit l’avocat Robert Demers comme négociateur.  « Demers était parti à la chasse à la perdrix, il fallut le trouver, le presser de rentrer en ville, lui apprendre qu’on lui avait confié une importante mission »[1].  Pour sa part, le FLQ se fit représenter par Me Robert Lemieux.  « On ne pouvait réunir deux hommes plus dissemblables.  Demers appartenait à l’establishment des affaires et de la politique libérale; Lemieux était un sympathisant avoué des felquistes, des casseurs, un homme de gauche »[2].  La rencontre eut lieu au palais de justice puisque Lemieux était incarcéré pour entrave au travail des policiers.  Il serait cependant libéré le lendemain, à la demande de Bourassa.

Toujours selon le biographe Georges-Hébert Germain, Me Lemieux n’avait pas de contact direct avec les ravisseurs, de sorte qu’on est en droit de se demander à quoi pouvait bien servir ces négociations.  Retenons aussi que Lemieux « participait chaque jour, à l’Université de Montréal, à l’UQAM, au centre Paul-Sauvé, à des manifestations clairement favorables au FLQ, au cours desquelles il appelait les étudiants à la grève générale et les pressait d’exiger la libération des prisonniers dits politiques, chose inconcevable pour le gouvernement »[3].

Comme on le sait, le FLQ a prétendu une foule de choses pour motiver ses actions, en particulier la défense des travailleurs.  Encore une fois, Gérard Pelletier eut une réponse lucide à ce propos : « le nouveau gouvernement québécois [celui de Bourassa] avait mis le problème du chômage et de la situation économique de la province en tête de sa liste d’urgence.  Qu’on le veuille ou non, le FLQ et ses sympathisants ont réussi à déloger momentanément ces priorités au profit de questions relatives à la sécurité intérieure et à l’efficacité policière.  Un des gains les plus importants de la propagande felquiste (aidée dans cette tâche par des commentateurs complaisants) a été de faire croire que, grâce à la violence, le FLQ avait réussi à mettre enfin les vraies priorités sur la table alors qu’en réalité, il a distrait l’opinion publique de ces priorités.  Et qui pis est, il a décanalisé [sic] les énergies réformistes d’un gouvernement qui venait à peine d’entamer son mandat »[4].

Cette réflexion montre bien l’illogisme dans les propos du FLQ et du faux message que ses membres tentaient de passer.  Loin de moi le désir de faire de la politique – je le répète pour ceux et celles qui ne me lisent pas depuis le début de cette série – mais il est important de comprendre cet état de chose pour mieux expliquer plus tard le contexte des crimes commis, et en particulier celui entourant l’enlèvement de Pierre Laporte.  D’ailleurs, Pelletier trouvait également absurde que des groupes comme le FLQ prétendent à vouloir la liberté alors que si leurs crimes parvenaient à renverser le pouvoir en place ils obtiendraient probablement tout sauf une réelle liberté.

Lors d’un discours prononcé le 7 février 1971 dans le cadre d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand eut cette autre image intéressante : « ainsi, on peut attaquer la police avec des cailloux, de l’acide, des cocktails Molotov, mais si elle se défend ou contre-attaque, on crie à la répression, à la brutalité et au fascisme.  On peut lancer les pires accusations contre les dirigeants de la société civile.  Mais si ceux-ci ont le malheur de rétorquer, cela devient immédiatement de la violence, de la provocation, de l’insulte au peuple.  On peut nous qualifier de traîtres, mais si on a le malheur de dire de certains groupes qu’ils font le jeu du FLQ, on devient immédiatement un réactionnaire ».

         Pelletier était aussi convaincu que la plupart des sympathisants du FLQ ne réalisaient pas nécessairement les conséquences des idées qu’ils prônaient : « j’en suis en effet certain : la plupart des gens qui, sans être eux-mêmes des extrémistes violents, manifestent de la sympathie pour les exploits du FLQ, seraient désolés de prendre conscience brutalement des effets véritables que le terrorisme pourrait avoir, du chavirement social qu’il peut provoquer.  Ces mêmes sympathisants seraient d’ailleurs les premiers à vouloir débarquer d’un bateau ivre, c’est-à-dire refuseraient de vivre dans le chaos qui précéderait la recherche de nouveaux équilibres sociaux »[5].


[1] Germain, op. cit., p. 153.

[2] Germain, p. 153.

[3] Germain, p. 153.

[4] Gérard Pelletier, op. cit., p. 35.

[5] Pelletier, op. cit., p. 41.