Ils étaient cinq!


            À travers toute l’histoire judiciaire du Québec, on retrouve des drames inoubliables par leur ampleur, leur cruauté ou tout autre aspect qui font en sorte qu’il est pratiquement impossible de les effacer de notre mémoire collective.  Le 26 juin 1977, l’un de ces cas s’est produit lorsque cinq jeunes personnes ont été tuées d’un seul coup.  Pourquoi cette tragédie s’est-elle effacée de la mémoire collective?  Est-ce en raison du fait que le sort a frappé dans une région éloignée en plus de viser un peuple que nous laissons de côté?

Dans un premier temps, cet oubli pourrait s’expliquer par le fait que les cinq victimes étaient des autochtones.  En fait, cette amnésie sociale pourrait découler de la couverture médiatique de l’époque qui s’est avérée très pauvre.  Les journalistes de 1977 craignaient-ils à ce point les mouches noires qu’ils ont préféré demeurer dans le confort de leurs villes?  Pourtant, ce n’est pas tous les jours que cinq personnes trouvent la mort simultanément, et surtout dans des circonstances criminelles, comme nous allons le voir plus bas.

Le Petit Journal a probablement été le seul média de l’époque à rapporter les faits.  Et encore!  L’article qu’on peut lire dans la parution de la semaine du 2 au 8 juillet 1977 est horriblement bref.  On n’y retrouve que deux paragraphes, le premier évoquant un autre drame par noyade.  Par souci de transparence, voici les deux paragraphes dans leur intégralité :

            Au cours du mois dernier, pas moins de huit Amérindiens[1] de la réserve de la Manouane, au Nord de Saint-Michel des Saints, ont péri par la noyade à la suite de deux accidents de la circulation.  Il y a trois semaines de cela, un couple marié, leur petit enfant, ainsi qu’un adolescent, se retrouvaient dans le lac Madon, suite à une perte de contrôle du véhicule qu’ils occupaient.  La mère tenta de sauver son enfant en agrippant ce dernier pour faire surface.  Mais le père voulu[t] aider les siens et empoigna son fils pour que son épouse s’échappe.  Il sombra au fond avec le bébé, l’adolescent, assommé, demeura coincé dans le véhicule tandis que la pauvre femme regagnait tant bien que mal la rive.

            Plus précisément encore, c’était au tour de cinq autres Indiens [sic], tous des jeunes, de périr de façon similaire, non loin de là, dans la rivière du Milieu, située à une douzaine de milles de Saint-Michel-des-Saints.  Comme on [sic] fait foi notre photo, le spectacle fut des plus macabres.  Dans un chemin de gravier qui longe le cours d’eau, une camionette [sic] transporta sept personnes dont deux blancs quitta la route pour tomber dans environ deux mètres et demi d’eau.  Après avoir brisé un carreau, les deux blancs gagnèrent la berge, mais les Indiens, pris de panique, devaient y rester, du moins jusqu’à l’arrivée des hommes-grenouilles de la Sûreté du Québec.  L’une des victimes étaient parente avec le père et l’enfant noyés lors du premier accident!

Voilà!  Au cours de l’été 1977, c’est tout ce dont eut droit le public, à savoir une rubrique trop brève qui ne sut attirer l’attention d’à peu près personne.  Pas un seul mot sur les « deux blancs » ni même sur l’enquête de coroner qui avait pourtant été complétée au moment de cette publication.  Mince consolation, Le Petit Journal, en dépit d’un texte dépourvu de rigueur et bourré de fautes, avait dépêché un photographe sur place, ce qui nous vaut aujourd’hui un souvenir iconographique permettant une compréhension limitée de la scène de la découverte des corps.

Photo parue dans Le Petit Journal en juillet 1977.

Avec le recul dont nous disposons aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de croire que si ce drame était survenu chez les « blancs », dans une ville « plus civilisée », les échos auraient été drôlement plus importants.  C’est évident!  D’autant plus que l’enquête du coroner a conclu que ce quintuple homicide était le résultat d’un acte criminel.

Historiquement Logique a voulu en savoir davantage en demandant une copie de l’enquête du coroner.  Tout d’abord, on apprend que les cinq victimes étaient Denis Eddy Petiquay, 18 ans; Thérèse Flamand Ottawa, 34 ans; Lionel Jean-Claude Petiquay, 19 ans; Nicole Marie Petiquay, 15 ans; et Marie Juliana Quitich, 24 ans.

Selon les documents obtenus, le corps de Denis Petiquay, réclamé par sa mère, portait une chaînette en or.  Jean-Claude Petiquay, dont le corps a été identifié par son père, portait lui aussi une chaînette en or « avec une breloque 1 médaillon ».  Marie-Juliana Quitich, quant à elle, identifiée par sa mère, ne portait apparemment rien de distinctif.  Nicole Petiquay portait aussi une chaîne en or, un jonc, une montre et deux bagues.  Quant à Thérèse Flamand Ottawa, elle ne portait apparemment aucun objet sur elle.

L’enquête de coroner fut conduite par un médecin du nom d’Ulysse Laferrière, qui avait ses bureaux à Berthierville.  Les documents relatifs à cette enquête se traduisent par quelques pages.  C’est dans le cas de la victime Thérèse Flamand Ottawa que nous en apprenons davantage.  Laferrière y résume l’affaire dans ce petit paragraphe : « dans le cas présent, cinq indiens [sic] et indiennes montent dans une camionnette à la Manouan [sic] pour se rendre à St-Michel des Saints.  La camionnette est la propriété de Ronald Sobczynski qui est le conducteur.  Ce dernier est accompagné de Florent Barthe.  Ces deux amis font une partie de pêche et ont les facultés affaiblies.  Barthe est à l’arrière et Sobczynski conduit à gauche[2] et le camion tombe à la rivière.  Les deux blancs sortent du camion et parvienne[nt] à la terre ferme.  Les cinq indiens demeurent dans le camion et se noient ».

Voilà tout ce que le coroner écrira, excepté le fait qu’il attribua la mort de Thérèse Flamand Ottawa à une « asphyxie parnoyade [sic] ».  Son corps fut identifié par son mari, Santerre Flamand, un trappeur qu’elle avait épousé en 1957.

Que penser de ce court paragraphe?  Était-ce la pratique courante pour l’époque ou la preuve d’un travail bâclé?

Avant la nouvelle loi sur les coroners, en vigueur depuis le 3 mars 1986, le moins qu’on puisse dire c’est que la qualité de ces enquêtes était très aléatoire.  On laissait aux coroners la discrétion de conclure par un simple cas de recherche, ce qui se résumait normalement en une seule feuille officialisant la cause du décès, ou une véritable enquête qui se soldait par un mini-procès avec témoignages et prise de notes sténographiques.

Il est difficile d’inclure le coroner Laferrière dans une hypothèse de complot, car dans un tel cas on l’imagine plus facilement en train de conclure à une mort accidentelle.  Dans le cas présent, il en arrive à un acte criminel, pour des raisons que nous verrons plus bas.  Il faut donc rendre à César ce qui appartient à César!

Toutefois, je pense qu’il y a un problème évident de manque de précisions.  Ce paragraphe ne rend visiblement pas justice à la nature de cette cause.  Devant cinq victimes tuées dans des circonstances criminelles, il aurait fallu une enquête complète avec des témoignages et des notes sténographiques.  Hors, il n’y a rien de tout cela.  Et pourtant, il est étonnant de voir parmi les documents une feuille qui atteste de la présence d’au moins dix témoins.  Que sont devenus leurs témoignages?  Ont-ils seulement été immortalisés par un sténographe?

D’un autre côté, il ne s’agit pas de la seule enquête bâclée, du moins pour le point de vue du chercheur qui préfère évidemment les dossiers complets afin de reconstituer les faits dans leurs moindres détails.  À titre d’exemple, Historiquement Logique a souligné en 2012 les circonstances de l’affaire Alarie, cette mère de famille qui a péri avec ses sept enfants lors d’un incendie survenu à Trois-Rivières en 1967[3].  De ce drame important, les archives n’ont conservés qu’une seule feuille où la cause des huit décès a été résumée par un seul mot : « asphyxie ».  Aucune mention d’un quelconque incendie.  Il faut recouper l’information par les journaux pour comprendre que cette tragédie a été causée par les flammes.

Il ne faut pas non plus chercher les notes sténographiques.  Pourtant, les articles parus en 1967 dans le quotidien Le Nouvelliste font état de la tenue d’une véritable enquête de coroner, à laquelle plusieurs témoins ont été entendus.

Mais revenons à l’affaire qui nous concerne.  Le simple fait que la déclaration du conducteur de la fourgonnette[4] ait été prise de façon manuscrite nous renseigne sur le fait qu’il n’y eut probablement aucun sténographe sur place.

Puisqu’elle apporte plus de détails que le paragraphe peu inspirée du coroner Laferrière, voyons le contenu de la déclaration de Ronald Sobczynski.  Le document permet de comprendre qu’il travaillait comme « vitrier d’automobile ».  Voici maintenant le contenu intégral de sa déclaration :

Je suis parti de Montréal vendredi le 24 juin vers 2heures pour St-Michel où je suis arrivé vers 5heures.  Je conduisais une petite vanne, mon épouse me suivant avec sa voiture.  Nous avons soupé chez Florent Barthe, un ami.  Nous avons passé la journée de samedi à la pêche et nous descendions à St-Michel moi et Florent Barthe lorsque les cinq indiens et indiennes sont montées [sic] dans ma vanne.  Ils nous ont dit : dépêche toi, la police est sévère.  Nous sommes partis vers St-Michel.  Il faisait noir, mais je voyais bien le chemin.  Arrivé à une fourche de chemin je suis allé à gauche au lieu de tout droit.  Une femme criait en arrière; je me suis tourné pour lui dire tais-toi.  Au même instant mon camion tassait vers la gauche; j’ai essayé en vain de le ramener, j’ai appliqué les freins mais je suis tombé dans la rivière.

Un des jeunes était assis en avant avec moi et Florent Barthe était assis avec les autres en arrière.  Florent a brisé la vitre de la porte arrière et a crié : restez pas en arrière.  Florent est resté et j’ai crié suivez-moi et je suis aussi sorti par en arrière.  Florent est monté sur le toit du camion en sortant j’ai crié une fois sorti et Florent m’a tiré par le bras et j’ai aussi monté sur le toit.  Il faisait très noir.  Nous avons regardé en vain si nous ne verrions pas les autres, après nous être [illisible] nous avons nagé vers le rivage.  Nous sommes parvenu à allumer un petit feu au bout de 1 heure et nous sommes restés là jusqu’au matin.  Nous sommes descendus à St-Michel à pied (12 milles).  Nous avons pris un café et nous avons averti la Sûreté du Québec.

Samedi, à partir du matin jusqu’à 7 heures j’ai pris 12 petites bierres [sic] tranquillement; j’ai aussi pris 6 petites bierres de 7 heures au moment de l’accident.  Nous avons mangé tout en prenant notre bierre tranquillement.  Je me sentais pas les facultés affaiblies.

Cette déclaration, signée le 27 juin 1977, fut corroborée par son copain Florent Barthe, qui habitait alors au 661 Matawin à St-Michel des Saints.

Cette déclaration détonne sur plusieurs points, d’abord par le fait que cette version est celle de l’homme que le coroner tient pour criminellement responsable.  Quelle valeur peut-on accorder à cette parole?  Les cinq victimes ne pouvaient évidemment plus parler pour leur défense.

En fait, cette déclaration soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.

Sobczynski affirmait que sa femme l’avait suivi dans une autre voiture, en route vers Saint-Michel des Saints, mais sans préciser le rôle qu’elle a joué par la suite.  Faisait-elle partie de la seconde portion du voyage?  Si oui, fut-elle témoin de quelque chose?

Difficile aussi de comprendre les circonstances dans lesquelles les cinq jeunes autochtones sont montés à bord de la fourgonnette, et surtout pourquoi ils auraient demandé au conducteur de se dépêcher.  Le fait de mentionner que « la police est sévère » sans autre précision ne renseigne sur rien du tout.  Au contraire, ce détail amplifie le mystère.

Et cette femme qui « criait à l’arrière » était-ce Thérèse, Nicole ou Marie?  À moins que ce détail provienne de l’imagination du conducteur?  Après tout, ce dernier semble attribuer sa perte de contrôle au fait que sa conduite ait été perturbée par le comportement d’une passagère.  Il n’assumait visiblement pas son ivresse.  Après tout, il admet lui-même avoir bu 18 bières dans les heures qui ont précédées le drame.  Et à cela, il a le culot d’utiliser à deux reprises le qualificatif « tranquillement » pour décrire sa consommation.  Qu’on les prenne « tranquillement » ou non, le fait d’ingurgiter 18 bières en quelques heures tout en conduisant une fourgonnette se rapproche davantage d’un comportement alcoolique plutôt que de celui d’un conducteur responsable.  Personnellement, je ne bois même pas 18 verres d’eau en une seule journée!

Et comment interpréter ses propos quand il essaie de raconter comment il a tenté de sauver ses cinq passagers.  Cherchait-il à minimiser encore une fois sa responsabilité?

Sans vouloir jeter la pierre à qui que ce soit, ce sont-là de simples questions d’intérêt public.

Évidemment, comme l’ont fait remarquer dernièrement les familles et amis des victimes dans les médias, un autre détail vient s’ajouter à la liste des éléments étranges : sur les sept personnes qui prenaient place à bord du véhicule, les deux seuls survivants, comme par hasard, étaient les seuls Blancs.

En 2016, suite à la diffusion d’un reportage de Radio-Canada, la Sûreté du Québec acceptait de rouvrir l’enquête.  Lors de cette annonce, selon ce qu’a appris Historiquement Logique, Florent Barthe serait mort subitement.

En septembre 2017, Radio-Canada couvrait à nouveau l’événement, mais cette fois pour expliquer que le DPCP venait de se déplacer jusqu’à Saint-Michel-des-Saints pour dévoiler à la Nation Atikamekw qu’il n’y aurait finalement aucune accusation de portée contre le conducteur.  Il semblerait que sa déclaration soit insuffisante pour porter des accusations au criminel puisqu’il n’y a aucune garantie que celle-ci soit acceptée en preuve lors d’un éventuel procès.  Et si le dossier ne comporte aucune autre preuve solide, il serait effectivement très risqué d’entamer un procès criminel reposant sur une seule déclaration dont l’admissibilité n’est pas assurée à l’avance.  D’ailleurs, le conducteur de la fourgonnette aurait refusé de collaborer avec les policiers.

Et puisque notre système judiciaire défend le principe fondamental de l’innocence jusqu’à preuve du contraire, il nous faut respecter cette décision.  La question est maintenant de savoir s’il y a eu des lacunes ailleurs.

Nancy Roy, avocate et directrice générale de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues, a déclaré que, selon elle, le coroner et les enquêteurs de l’époque n’avaient pas bien fait leur travail.  Constant Awashish, grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw, demande quant à lui des excuses publiques.  S’il est impossible de détailler le déroulement de l’enquête policière sans le dossier de police, il semble que la moindre des choses serait d’accorder cette mince consolation demandée par M. Awashish.

D’autre part, le chef de Manawan, Jean-Roch Ottawa, s’est offusqué que cette rencontre avec le DPCP ce soit tenue à Saint-Michel-des-Saint et non à la Manawan, où habitaient les cinq victimes.

Aujourd’hui, il apparaît évident que la couverture médiatique de 1977 a été défaillante et que l’enquête du coroner Laferrière semble anormalement anorexique comparativement à des affaires impliquant moins de victimes et parfois même des décès réellement accidentel.  Bref, il a visiblement manqué de rigueur.

À titre de comparaison, revenons sur l’affaire Sclater, ce meurtre commis en Haute Mauricie en 1905.  Nous étions alors à une époque où la civilisation québécoise était moins bien développée qu’en 1977 et pourtant tous les grands journaux de l’époque ont dépêchés un représentant à Trois-Rivières, dont celui de La Patrie qui a accompagné un policier jusqu’à Grande Anse.  Lorsque « la bonne histoire » est flairée, on ne peut donc pas dire que c’est la distance qui fait peur aux journalistes.  Faudrait-il en déduire un manque d’intérêt pour les nations autochtones?  Un racisme médiatique?

Et comme si ce n’était pas assez, Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) a permis à Historiquement Logique d’apprendre que trois mois après le drame de juin 1977, le père d’une des victimes, Jérôme Petiquay, était à son tour victime d’un drame horrible.  Encore une fois, c’est le coroner Ulysses Laferrière qui conduisit l’enquête qui se résume … en quatre pages.  Et cette fois il atteignait le comble du ridicule.  Dans la zone réservée au moyen d’identifier le corps, il répond : « en le voyant ».

Malgré tout, le document nous apprend que Jérôme Petiquay a été tué le 22 septembre 1977.  Encore une fois, le coroner se fit très imprécis dans son résumé : « dans le cas présent il s’agit du meutre [sic] de Jérôme Gilbert Petiquay commis par Jean louis Quitish.  Je n’ai pas vu le cadavre qui fut envoyé à la morgue.  Le procureur de la couronne a obtenu de Québec la permission de traduire directement Quitish en cours criminelle sans passer par le coroner, et cela à cause de dépenses considérables que nécessiterait cette enquête avec des indiens.  Je n’ai vu que le criminel et l’escouade de la sûreté du Québec, section des crimes contre la personne »[5].

Extrait de l’enquête de coroner sur la mort de Jérôme Petiquay en septembre 1977.

Certes, le coroner Laferrière ne maniait pas la plume aussi aisément qu’un Stephen King ou un Stéphane Bourgoin en matière de description de scène de crime.

Devant une affaire aussi mystérieuse et inquiétante d’un point de vu de couverture médiatique et policier, il est difficile de ne pas soulever des questions lourdes de sens.  Y a-t-il une justice à double vitesse?  Le multiculturalisme québécois envers les pays étrangers témoigne-t-il de notre hypocrisie, puisque nous levons le nez sur ces communautés qui occupaient cette terre bien avant l’arrivée de Samuel de Champlain?

(si vous possédez de l’information dans ce dossier ou tout autre histoire semblable touchant la communauté Atikamekw, n’hésitez pas à m’écrire : eric.veillette@hotmail.ca)

 

 

 

 

[1] Étrangement, l’article utilise d’abord le terme Amérindien avant d’utiliser ce lui de « Indien », un mot aujourd’hui considéré comme plus péjoratif et inapproprié.

[2] Joli pléonasme.

[3] Pour en savoir davantage, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Alarie de 1967 : https://historiquementlogique.com/2012/07/20/laffaire-alarie-et-le-coroner-marcel-chartier/

[4] Si dans l’article du Petit Journal et dans les documents relatifs à l’enquête du coroner on utilise de manière inappropriée les mots « camionnette », « vanne » ou « camion », le terme le plus précis est celui de fourgonnette.  Une camionnette réfère à un véhicule de style pick-up, donc à boîte ouverte, tandis qu’un camion relève plutôt de la catégorie des poids lourds.

[5] Les fautes sont retranscrites tel que vu dans le document, incluant l’absence de lettres majuscules aux endroits appropriés.

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Gargantua: les dessous de l’enquête


blass

Pendant mes recherches sur les victimes du 21 janvier 1975, j’attendais après l’enquête du coroner auprès des archives. Je m’attendais à une seule et grosse enquête pour l’ensemble des faits. Selon eux, un rapport détaillé doit avoir été fait par le Commissaire des incendies. Ils ont toutefois trouvé les dossiers aux noms des victimes. Une enquête par personne avait été faite afin de s’assurer de faire la lumière sur les événements. Les rapports d’autopsie ont tous la même conclusion, soit la mort par asphyxie, excepté pour Réjean Fortin qui fût tué par balles. Le coroner en chef pour cette enquête était Cyrille Delage, le commissaire provincial aux incendies.

gargantua 1

J’ai réussi à obtenir le rapport de délit de police de la C.U.M. Dans celui-ci, on apprend entre autre qu’un autre gérant du bar Gargantua (Les Entreprises Rénald ltée), ayant quitté ce soir-là à 20h00, s’était présenté sur les lieux pendant que les pompiers tentaient de maîtriser le feu.  Il aurait dit à un lieutenant de la caserne 14 que ça ne servait à rien de défoncer le panneau d’en arrière. Que ce n’était qu’une remise à boisson. Ils se sont toutefois acharné sur le juke-box pour défoncer la porte et y trouver les 13 corps étendus au sol. Ça a été noté.

À cette même époque, le coroner en chef pour le district de Montréal, Maurice Laniel, accusé (et innocenté en juillet 1975) d’avoir dérobé de l’argent sur une dépouille, s’est vu suspendu sans solde après une violente prise de bec avec le Dr Valcourt, médecin-légiste en chef de l’Institut médico-légal du Québec. Des familles des victimes du bar Gargantua avaient rapporté à La Presse que lors de leur visite à la morgue pour l’identification, elles avaient dû enjamber les corps, empilés par terre comme des rouleaux à tapis au lieu d’être sur des dalles pourtant libres.

J’ai ensuite sorti l’enquête de Richard Blass. Pourquoi? Je ne le sais pas mais je n’y ai pas vu grand-chose non plus. Deux pages seulement. Et pas mal plus formel que substantiel. Comment se peut-il qu’un dossier sur une mort aussi connue et controversée peut être aussi chétif? Selon les articles de l’époque, Richard Blass a été trouvé avec un fusil à la main droite alors qu’il était supposément gaucher. Des empreintes partielles et non-satisfaisantes avaient été trouvées sur l’arme alors qu’une préhension complète aurait pu offrir un résultat plus franc. Les policiers auraient changé leur récit des faits quand l’autopsie fût révélée, passant d’un Blass debout à accroupi lorsqu’ils ont tiré.  Mon hypothèse est que les rigidités cadavériques ne concordaient pas avec la position. Même le médecin légiste de l’enquête, Jean Hould, avait confié à La Presse être surpris du manque de corrélations entre les dires des policiers et les résultats de l’autopsie (résultats qui brillent eux aussi par leur absence dans le dossier de Richard). Les trois témoins et amis de Blass qui étaient présents au chalet de Val-David disent avoir entendu ce dernier crier « Je me rends ! » alors que les policiers maintenaient qu’il a plutôt dit « Mes hosties! » en pointant une arme vers eux. Ces mêmes témoins, qui étaient alors menottés à l’extérieur ont dit avoir pourtant noté un délai d’environ 3 minutes avant d’entendre les détonations. Le caporal Lacoste s’est justifié en disant que sa mitraillette s’était enrayée. Certains diront que les témoins ont été discrédités en raison de leur parcours criminel. Est-ce que les policiers ont décidé de la mort de Blass?  Encore aujourd’hui, il n’y a aucune certitude à ce sujet, sauf pour ceux qui étaient présents. Même en inscrivant tous les noms des intervenants dans cette altercation sur les archives, je ne trouve rien qui a l’étoffe d’entretenir ma curiosité.

J’ai finalement trouvé un paquet de feuilles sur le procès-verbal de l’enquête du coroner au sujet du massacre au Gargantua. Ce n’était pas dans le dossier de Richard. Je l’ai trouvé dans le dossier d’une des treize victimes. Pourquoi? On pourrait extrapoler. Toujours est-il que ces notes manuscrites pratiquement illisibles parce qu’elles sont 15 générations de photocopies d’une photocopie me sont tombées entre les mains entre deux rapports d’autopsie.

Et que contiennent-elles? La liste des exhibits en preuve. Soit des photos, un rapport d’incendie, le cadenas qui était sur la porte, le plan des lieux, les rapports d’autopsie, le rapport d’un chimiste, un rapport météorologique et les autorisations pour intercepter et écouter les communications téléphoniques entre la sœur de Fernand Beaudet (complice de Blass) et celui-ci au sujet du 21 janvier 1975. Il y a aussi les noms de tous les témoins. Il y en aurait eu 43 en tout. On y retrouve aussi les preuves de la Couronne. On a les demandes de remises en liberté émises par l’avocat Frank Shoofey, la plupart refusées. On a les heures exactes où il y a eu suspension de la cour. Dernière intervention sur les feuilles : le refus de Beaudet de témoigner.

Rien sur les deux expulsions de Maître Shoofey par Jean-Louis Taillon, le coroner en chef de l’enquête. Rien sur l’atmosphère apparemment à couper au couteau. Rien sur un Beaudet endoctriné qui s’exclame de sa fanatique phrase « Vive Richard Blass! ».

Ça finit donc ainsi, entre deux feuilles de l’autopsie d’un père de famille décédé dans le même événement où cet homme refuse de témoigner.

Au terme de cette même enquête de coroner, Fernand Beaudet a été reconnu criminellement responsable.  Il a ensuite été libéré un mois plus tard, lors de l’enquête préliminaire, faute de preuve.

Enquête sur le fonctionnement boiteux de la morgue de Montréal, par J.P Charbonneau, La Presse, 13 février 1975.

Le coroner Taillon retient la version des 2 policiers, par Réjean Tremblay, La Presse, 14 février 1975.

Comment s’est passé la mort de Blass?  On l’ignore encore…, par Gilles Normand, La Presse, 22 février 1975

Pour les enquêtes de coroner, rapport de délit, rapports d’autopsie et procès verbal: BAnQ Vieux-Montréal, 535avenueVigerEst,Montréal.

France Alain: le témoignage de Jean-Michel Trottier


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Intersection de Chemin Sainte-Foy et de Myrand, à Québec.  C’est sensiblement cette vue qu’on pouvait avoir en 1982 depuis l’immeuble abritant la station de radio CHRC.  Au centre, on aperçoit un Provisoir, autrefois le dépanneur où France Alain acheta quelques articles, quelques minutes seulement avant sa mort.

12 mars 1986

Après le témoignage du Dr Cavallo, expert de l’Institut médico-légal, on appela devant le coroner l’agent Jean-Michel Trottier, 33 ans.  Il était policier municipal pour la ville de Sainte-Foy depuis 11 ans.

  • Le 25 octobre 1982, demanda Me Parrot, est-ce que vous avez été appelé à vous rendre au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Oui, monsieur.
  • À peu près vers quelle heure vous êtes-vous rendu à cet endroit?
  • Aux environs de 19h46.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, est-ce qu’il y avait déjà de vos collègues qui y étaient déjà?
  • Il y avait déjà quatre policiers; deux véhicules sur les lieux.
  • Quand vous êtes arrivé sur les lieux, quelles ont été les opérations que vous avez effectuées ou qu’on vous a demandées de faire.
  • Moi, je me suis occupé des lieux, de la circulation, jusqu’à temps que la victime soit déposée sur la civière et en direction de l’hôpital.
  • Ceci étant fait, qu’est-ce que vous faites par la suite?
  • On fait la recherche à terre d’éléments qui pourraient provenir d’un véhicule qui aurait frappé la victime.
  • Et je comprends qu’à ce moment-là la plainte que vous avez au départ il d’agit de quoi, d’un délit de fuite?
  • Oui, monsieur.
  • Et à quel moment vous apprend-on qu’il s’agit d’un projectile d’arme à feu qui aurait blessé et tué la victime?
  • C’est …
  • Combien de temps êtes-vous sur les lieux avant d’apprendre cette nouvelle?
  • Environ 5 à 10 minutes après le départ de la victime. Il y a deux individus qui me donnent une information.  Un me dit que ça ressemblait à un tuyau d’échappement de véhicule qui avait explosé; un autre me donne l’information me disant que ça ressemblait à un coup de fusil.
  • Partant de ces informations-là, est-ce qu’à un certain moment donné vous avez effectué un travail et recueilli certaines affaires, certaines choses qui pourraient nous intéresser?
  • À ma demande, j’ai reçu l’information de l’hôpital que la victime qui avait été ramassée avait été frappée par balle.
  • Sachant ça, qu’est-ce que vous faites?

Apprenant cela, Trottier et ses collègues s’étaient mis à la recherche d’éléments pouvant s’apparenter à une arme à feu.

  • Est-ce que vous avez trouvé quelque chose?
  • J’ai trouvé, au coin de l’intersection, sur le pavé, deux bourres de plastique semi-transparent.
  • Est-ce que vous savez ce que c’est que des bourres, monsieur Trottier?
  • Oui, monsieur. Ça ressemble à un cylindre d’environ un demi-pouce.  Ça a cinq huitième de diamètre avec un bout fermé puis un bout ouvert.
  • Et cette pièce-là se retrouve comment dans une balle?
  • C’est entre la poudre et le plomb.
  • De telle sorte que lorsqu’il y a un projectile qui est tiré par une arme à feu cette bourre peut être retrouvée près de l’endroit où on a tiré?
  • Ça pourrait être aussi la bourre qui retient le plomb compacté près de la poudre.
  • Alors, quand les plombs sont éjectés, la bourre aussi peut être éjectée?
  • Oui, monsieur.

Me Parrot lui demanda d’identifier les deux bourres sur une photo prise le soir même du crime avant de faire dire au témoin qu’il avait lui-même remis ces preuves à un enquêteur.  Trottier précisa également que ces deux bourres se trouvaient l’une de l’autre à une distance d’environ un pied ou un pied et demi.  Conscient que le témoin n’était pas un expert dans le domaine, Me Parrot se risqua à lui poser la question concernant le calibre et Trottier, d’après le diamètre des bourres, parla d’un calibre .12.

Questionné par le coroner, il fut cependant incapable de se prononcer à savoir si ces deux bourres provenaient d’une même cartouche ou de deux.  De toute manière, le ministère public avait prévu de faire comparaître un expert sur cette question.

En revanche, Trottier estimera les avoir retrouvé dans la rue à environ 5 pieds du trottoir.  D’ailleurs, Trottier avait produit un croquis pour préciser l’endroit où se trouvaient ces bourres et qui fut déposé sous la cote C-44, tandis que les bourres le furent sous C-43[1].

L’un des points susceptibles de devenir important dans cette affaire concernait les conditions dans lesquelles les fouilles de la scène de crime avaient été effectuées.  Et c’est sur ce point que Me Parrot questionna ensuite le policier.

  • Ce soir-là, monsieur Trottier, est-ce qu’il est à votre connaissance personnelle qu’un certain nombre de policiers de Sainte-Foy ont effectué des recherches pour ratisser le secteur?
  • Après avoir pris connaissance des circonstances des événements, nous étions environ une douzaine à faire des recherches dans le secteur.
  • Et ces recherches-là ont débuté vers quelle heure?
  • Ah, je dirais aux environs de 20h15, 20h30.
  • Jusqu’à quelle heure?
  • Ce qui concerne les patrouilleurs, je pourrais mettre 22h30, 23h00.
  • Évidemment, suite à ces recherches-là, on n’a rien retrouvé d’autre que ces bourres dont vous avez pris possession?
  • Non, monsieur.
  • Au niveau de l’éclairage, ce coin de rue-là, comment il était?
  • C’est un coin de rue qui était sombre.
  • Il n’y avait pas de lampadaire tout près?
  • Non, monsieur. Il y en avait un à proximité mais pas à cet endroit-là.
  • Est-ce que vous avez été témoin que, pour faire les recherches, on a utilisé un appareillage quelconque, la Sûreté Municipale de Sainte-Foy pour faciliter la tâche?
  • C’est aux environs de 20h30 qu’un opérateur d’incendie nous amena sur les lieux le véhicule d’urgence qui est muni de phares halogènes, que j’ai moi-même mis en place à l’intersection pour éclairer les alentours du meurtre.

L’agent Trottier était donc en mesure d’établir que le site avait été bien éclairé pour permettre aux policiers de fouiller les lieux et de rechercher d’autres éléments de preuve.  Selon lui, tout a été fouillé minutieusement, y compris les stationnements intérieurs et extérieurs, les conteneurs à déchets, les poubelles, le terrain de balle surnommé Don Bosco, le centre des loisirs, et le Ski Myrand.

  • Tous les bâtiments ont été faits, dira Trottier.
  • Tous les bâtiments?
  • Oui.
  • Y compris la roulotte qu’on voit ici, qui semble être une … enfin…?
  • Oui.

Lentement, cette roulotte dite de construction prenait toute son importance.  Et on pourra bientôt comprendre pourquoi.

  • Y compris la roulotte, ç’a été investigué?, demanda Me Parrot.
  • Le stationnement. Même le chalet intérieur a été fait.  Tous les alentours, le long de la clôture, tout ce qui était de boisé, de foin, on l’a fait à ce moment-là.

Trottier assurera qu’on avait aussi illuminé le secteur de cette roulotte à l’aide du camion d’urgence muni de quatre puissants phares halogènes qui pouvaient être hisser à une douzaine de pieds dans les airs.  En plus de ces phares, les hommes disposaient de lumières portatives de 500 watts muni d’un filage leur permettant d’obtenir une certaine autonomie.  Sur ce, Me Parrot annonça en avoir terminé du témoin et confia celui-ci à Me Corriveau.

  • Monsieur Trottier, commença Me Corriveau, le défenseur de Benoît Proulx, étiez-vous le premier sur les lieux?
  • Non, monsieur.
  • Il y a d’autres policiers qui ont arrivé avant vous?
  • Oui, monsieur.
  • Alors, vous, vous êtes arrivé à quelle heure?
  • Je suis arrivé, peut-être 30 secondes, une minute, après que l’appel a été lancé parce que, au moment que l’appel a été lancé, je n’étais pas loin.
  • Alors, vous êtes arrivé sur les lieux à quelle heure?
  • Ça peut être une minute après l’appel.
  • Oui, mais l’appel était à quelle heure?
  • À 19h46, monsieur.

Encore une fois, Me Corriveau reprit sa place après avoir soumis peu de questions au témoin.  Trottier fut donc libéré.  Le coroner Trahan prit alors la décision de prononcer un ajournement pour permettre à tout le monde d’aller dîner.


[1] Je rappelle, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis le début de la série d’articles sur l’enquête du coroner relative à l’assassinat de France Alain, que le dossier consulté pour cette recherche ne contenait aucune des pièces à conviction mentionnées, incluant les photos, croquis, etc.