L’affaire Lambert (partie 3)

Nora tombe

Dans l’affaire Lambert, une aura de mystère persistante semble vouloir nous faire travailler fort.  Je pourrai au moins dire que j’ai appris.  Avec cette histoire, j’ai découvert une pelletée de nouvelles banques de données, des détours parfois avantageux et aussi des raccourcis profitables.  Voici donc nos derniers développements.

Pour ce qui est de nos demandes, nous essuyons encore les refus…  La SQ nous a informé que le dossier était depuis longtemps archivé.  Nous possédons donc déjà ce qui est public, c’est à dire l’enquête du coroner.  Nous devrons donc nous contenter de cette mince feuille.  L’hôpital de Sept-Îles nous a informé ne pas pouvoir divulguer le dossier de Nora.  Seule la raison du décès aurait pu nous être indiquée si nous ne l’avions pas sue.  La Protection de la Jeunesse nous a confirmé que les dossiers sont détruits lorsque les enfants atteignent la majorité.  Il nous reste le dossier carcéral et la possible demande de pardon avec le Centre Correctionnel Canada.  Il va sans dire que je fonde beaucoup d’espoir sur cette source d’information.  J’ai bien peur que sans celle-ci, il ne nous reste que des témoignages à obtenir pour tenter de retracer la vérité.

Dans l’éventualité où les embûches continuent de joncher notre quête, je dois décortiquer ce qu’il nous reste.  Pour trouver des témoins vivants et collaborants, il faut chercher.  J’ai donc séparé mon enquête en trois sous-enquêtes: la période de jeune adulte de Marcel lorsqu’il a été incarcéré à Bordeaux pour une histoire de faux chèques en 1963, la période du meurtre à Sept-Îles en 1977 et la période de sa libération jusqu’à son décès.

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Banque Royale du Canada, avenue Laurier, 1911, Musée McCord

Pour son incarcération, j’ai contacté la banque RBC au coin des rues Laurier et du Parc à Montréal où Marcel aurait déposé un faux chèque à l’automne 1962.  Cette institution est la même.  Je voulais du moins tenter de savoir sur quels noms (ou prête-noms) des fraudes avaient eu lieu à ce moment-là.  Le conseiller de la banque m’a rapidement et gentiment répondu que les données pour de telles dates étaient détruites mais que malgré cela, ils ont pris soin de faire plusieurs vérifications pour s’en assurer.  Dans l’affaire des faux-certificats, plusieurs indices me laissent croire que Marcel y était impliqué et aurait obtenu une clémence pour couvrir certains faits mais j’y travaille encore.  Avec la généalogie et la Gazette officielle sur BAnQ (qui me fait entre-temps découvrir un paquet de corruptions innommables), j’essaie de faire des liens et de consolider ma théorie.

J’essaie aussi de me familiariser avec l’historique familiale des Lambert.  Un soir, je suis allée discuter avec Michel et il avait étalé sur sa table de cuisine tout ce qu’il possédait dans ses souvenirs.  De son dernier dossier de la DPJ, en passant par des signets nécrologiques du début du 20e siècle jusqu’à des photos autographiées de pin-up, nous avons tout scruté.  La généalogie de Michel est faite des deux côtés.  On y découvre entre-temps des choses spéciales comme son grand-père paternel qui fut veuf à deux reprises, cette information étant cachée dans l’acte de son troisième mariage.  On a aussi découvert un possible enfant né hors-mariage.  Toutes ces trouvailles ne nous ont pas menées vers la réponse ultime mais en maîtrisant l’entourage et les faits, nous nous accordons plus de chances de déceler un détail plus important qu’en apparence.  L’avantage avec Michel, c’est qu’il est très vif et son bon jugement me permet d’échanger sans hésitation.

Pour ce qui est de la période du meurtre, j’ai fait une liste des témoins potentiels.  Certains étaient décédés, comme le gérant du bar.  J’ai toutefois réussi à retracer des gens.  D’abord la sœur de la gardienne des Lambert le soir du meurtre.  J’ai pu m’assurer de contacter la bonne personne grâce à la généalogie.  Elle a accepté de me parler.  Elle m’a confirmé que sa sœur n’avait jamais gardé à cet endroit avant le drame.  Bien évidemment, cet événement l’avait énormément troublée.  Assez pour avoir voulu partir très loin lorsqu’ils ont appris que Marcel allait obtenir sa libération.  Il a purgé une si petite sentence que la gardienne n’était même pas encore majeure.  Ce que je trouve important dans cette information, c’est qu’ils ont su que Marcel sortait de prison.  Cela m’indique donc, bien que subjectif, que cette libération n’était pas tellement un secret de polichinelle…

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Le Nouvelliste, 27 octobre 1982

Me voilà donc rendue au spectacle sadomasochiste.  Qui étaient donc Monsieur et Madame Sexe?  Il m’a fallu essayer plusieurs mots-clé sur les archives de journaux en ligne pour finalement tomber sur un article qui parle du quotidien de ce couple, les nommant aussi au passage.  Avec l’aide de mon ami Pascal Pilote, j’ai retracé Monsieur Sexe.  Je l’ai contacté via Messenger.  Très sympathique et collaborant, cet homme ayant eu une carrière peu singulière dans le spectacle hors-norme et dans les Records Guinness a accepté de m’expliquer ce qu’il a vécu ce soir-là.  Ayant fait la couverture du Allô-Police, il se rappelait vivement de cet événement.  Il m’a dit qu’il avait bel et bien fait un spectacle le soir du 24 janvier 1977.  C’est le lendemain que la police serait venue le chercher dans sa loge pour expliquer l’affaire du meurtre et l’alibi de Marcel comme quoi il avait été influencé par le show.  Le couple aurait donc été tenu de rester à Sept-Îles jusqu’à ce que les témoignages de l’enquête du coroner soient terminés.  Marcel Lambert ayant plaidé un acte de folie en raison d’un black-out et rejetant la faute sur le spectacle, ils ont dû présenter leur prestation devant le jury du coroner. Selon lui, le jury a déclaré que le spectacle n’était pas une preuve et ne pouvait pas être la cause du geste de Marcel.

J’ai aussi rejoint via courriel l’homme qui fut une des dernières familles d’accueil de Michel, un enseignant de la TÉLUQ et aussi famille d’accueil et adoptive pour la Protection de la Jeunesse. Cet homme a un parcours professionnel très impressionnant. Michel garde un bon souvenir de cet endroit. Cet enseignant a accepté d’échanger avec moi via courriel. Il ne savait pas du tout l’origine du parcours de Michel. Il en était étonné. Il se rappelle seulement ce moment émouvant où Michel a quitté de son gré pour voler de ses propres ailes, malgré lui. On apprend donc que cet homme pourtant très outillé pour aider cet adolescent n’avait pas eu l’heure juste sur le jeune qu’il hébergeait. Il m’a demandé de lui passer le bonjour et suite à mes compliments sur son parcours d’aidant naturel pour les jeunes, il m’a raconté brièvement ses multiples adoptions avec la Protection de la Jeunesse.

Michel a aussi rejoint sa tante, sœur de Nora, par téléphone.  Elle vit en Ontario.  L’enquête a soulevé des questionnements qu’il voulait discuter avec elle.  Qu’avait-elle vécu suite au meurtre?  Elle lui a dit que la famille a subi un total éloignement de Michel et Lucien.  Suite aux funérailles, elle n’a pas été capable de reprendre contact.  La famille aurait voulu s’occuper des enfants mais cela lui aurait été refusé.  Ensuite, la famille n’a pas eu de nouvelles et à cette époque, il était difficile de retracer des enfants qui se promenaient d’un foyer d’accueil à un autre.  Pourquoi ont-ils été confiés à la DPJ plutôt qu’à la famille maternelle?  On ne le sait pas.  Tout comme nous ignorons qui a pris la décision de remettre les enfants à Marcel dès sa sortie de détention.  S’il avait obtenu une clémence quelconque, peut-être que les services sociaux n’ont pas eu le choix de le remettre car légalement, il n’avait plus le statut qui lui avait valu une sentence.  Après tout, s’il plaidait la folie pour son meurtre, la dangerosité pour les enfants devait être sérieusement à considérer.  Et si ce n’est pas ce qui s’est passé, comment se fait-il que ceux qui devaient protéger nos enfants ont jugé que de les remettre à Marcel était la décision adéquate?

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Michel à Sept-Îles

J’aimerais beaucoup retracer la toute première famille d’accueil de Michel à Sept-Îles mais son nom très commun me donne du fil à retordre.  En analysant une photo de Michel en bicyclette, j’ai pu découvrir avec Google Street view que cette famille résidait probablement dans un immeuble de la rue Corossol à Sept-Îles juste derrière la rue Marsolet, lieu de résidence de Marcel et Nora avant le drame.  Les registres fonciers antérieurs trouvés avec les numéros de lots m’ont permis d’apprendre qui en étaient les propriétaires et j’y travaille encore.

Je n’espère pas trouver la réponse: je vais la trouver.  Je n’obtiendrai satisfaction que lorsque je l’aurai.  On ne cherche pas un corps, ni un meurtrier.  On cherche une information de nature publique, soit la sentence et la libération d’un individu ayant commis un acte criminel.  Ce ne sera peut-être pas des papiers légaux.  Mais ce sera une réponse pour laquelle je saurai que ça fait du sens, qu’on est devant quelque chose de plausible et évident.

J’espère sincèrement vous revenir avec une réponse assez vite.

Merci de nous suivre dans cette difficile mais belle enquête.

 

Références
Lagarde, André, Le scandale des faux-certificats, la clé du casier 5T7, Le Sieur, 1964
Généalogie: Michel Lambert et http://www.genealogiequebec.com
Allô-Police, 5 février 1977, microfilms à la grande bibliothèque, BAnQ
Registres fonciers: http://www.registrefoncier.qouv.qc.ca

 

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Les Assassins de l’innocence

Introduction:

La présente série documentaire, qui paraîtra au cours des prochaines semaines, sera le résultat d’un travail de recherche combiné par les efforts de Eric Veillette, Annie Richard et Sophie Chouinard.

Étant donné la nature même du sujet, à savoir qu’il peut être évolutif dans le temps en raison de l’arrivée inattendue de nouvelles informations ou de tout autre évolution dans les dossiers, il sera difficile voire impossible de présenter une publication régulière de façon hebdomadaire. Pour ce faire, cette série sera qualifiée d’ouverte. Au cours des prochaines semaines, nous présenterons quelques cas afin de bien lancer le sujet. Par la suite, les dates de publication dépendront essentiellement des fruits de nos recherches ou alors de l’information que pourrait apporter le public. Ainsi, soyez assuré que les articles seront tout de même nombreux. Tout ce que nous ne pouvons prévoir, c’est leur nombre total.

En plus d’être le fondateur du blogue Historiquement Logique!, Eric Veillette est l’auteur de quelques livres qui se consacrent à l’étude exhaustive de dossiers judiciaires ayant marqués l’histoire du Québec. Quoiqu’il participe à cette série, il tient à rassurer son lectorat sur le fait que sa mission demeure la même, à savoir celle de se consacrer aux archives historiques. La présente série n’est donc pas une nouvelle orientation en matière d’écriture, et pour ce faire, il réfère le public – dans l’éventualité de nouvelles informations – à sa collègue Annie Richard. Cette chercheuse déterminée, est venue se greffer à Historiquement Logique! il y a maintenant plus d’un an. Elle a démontré son efficacité et sa sensibilité en publiant la série documentaire L’affaire Boudreau. Elle offre aussi son aide à plusieurs personnes qui souhaitent obtenir de l’information ou des documents sensibles. Sophie Chouinard, diplômée en archéologie, en est à ses premières armes dans le domaine de la recherche documentaire et de l’étude de dossiers judiciaires. Sa présence permettra d’apporter un regard neuf.

Tous trois, nous assumons le contenu des textes qui font partie intégrante de la série Les Assassins de l’innocence. Toutefois, les articles seront publiés en alternance sous nos trois noms, c’est-à-dire que certains articles seront publiés avec le compte d’Eric, d’Annie ou de Sophie, mais tous feront partie intégrante de la série.

Comme nous croyons que la chronologie est la méthode la plus facilement assimilable pour le lecteur qui cherche à mieux comprendre la nature de ces crimes, nous présenterons d’abord les différents cas de jeunes femmes et d’enfants assassinés au cours des années 1970 et 1980. Les faits rapportés sont directement tirés des documents légaux disponibles, c’est-à-dire les rapports d’autopsie, les casiers judiciaires, les enquêtes de coroner et dans certains cas les rapports d’enquête et dossiers de Cour. Nous ne nous basons sur aucun document produits par d’autres auteurs, éditeurs de contenu, etc. Nous ferons cependant exception dans quelques cas où nous avons eu recours, par exemple, à la revue de presse ou à des ouvrages de référence. Ceux-ci seront mentionnés en temps voulu.

Évidemment, nous n’avons pas l’intention de faire ou refaire le travail des policiers. Il faut admettre que nous ne possédons pas tous les outils mis à la disposition des enquêteurs des corps policiers municipaux ou provinciaux. Pour cette raison, nous resterons prudents dans nos propos puisque nos idées pourraient être faussées par des informations qui, pour le moment, ne sont pas à notre disposition. Notre seule intention est de rendre aux lecteurs les informations publiquement accessibles et de reconstituer ces faits qui, dans certains cas, sont en train de devenir historiques. Ainsi, il faudra voir nos articles comme le résultat d’une synthèse documentaire sur des faits historiques.

Après avoir présenté tous les cas que nous jugeons importants, nous étudierons quelques suspects potentiels. Pour certains d’entre eux, en particulier ceux qui sont toujours vivants et qui n’ont jamais été accusé de crime grave, nous utiliserons des pseudonymes. Aussi longtemps qu’une personne n’est pas officiellement accusée d’un crime elle a droit à sa vie privée.

Finalement, un mot sur le choix de notre titre. Le mot « innocence » évoque le sentiment de pureté qui devrait, selon nous, prédominer dans notre société. Un monde dans lequel l’innocence dominerait serait synonyme d’une société où il fait bon vivre, sans malice, et sans méchanceté. Mais ces hommes, ces assassins, qui, pour des raisons obscures, décident de s’attaquer à la pureté de nos femmes et de nos enfants, c’est aussi à notre innocence qu’ils s’attaquent. À cause d’eux, notre monde n’est pas ce qu’il devrait être. Vivre avec nos portes sans serrure, avec la confiance mutuelle de l’autre et nos enfants qui s’amusent dans le parc sans le moindre risque, devient une image utopique en présence de ces monstres.

Sans eux, notre société serait nettement différente et c’est pourquoi il faut éviter de banaliser ces crimes. Nous n’avons pas l’intention de proposer des solutions, ni même de dresser un portrait scientifique de la situation. Nous faisons seulement de notre mieux avec les outils mis à notre disposition afin de vous présenter les faits le plus méthodiquement possible.

Nous profitons de l’occasion pour remercier très sincèrement le personnel de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), que ce soit celui du bureau du Vieux-Montréal, de Trois-Rivières, de Québec ou de toute autre région concernée par nos enquêtes historiques. Merci également au Bureau du coroner du Québec pour sa transparence. Nous saluons également Pierre De Champlain, auteur spécialisé dans le domaine de l’histoire du crime organisé, dont les ouvrages seront cités en temps et lieu. Nous le remercions pour sa disponibilité à répondre à nos questions, en particulier dans un dossier qui nous tient à cœur et que nous présenterons la semaine prochaine.

Nous les remercions tous de leur dévouement et de leur travail qui nous est si précieux dans notre volonté de remettre au public ce dont il a droit.

Si vous croyez détenir de l’information pertinente relative à l’un ou l’autre des crimes cités ultérieurement, nous vous suggérons de communiquer sans délai avec la Sûreté du Québec ou le corps de police de votre municipalité. Si vous avez des cas particuliers à nous suggérer, il est possible de nous écrire par courriel à l’adresse suivante : historiquementlogique@hotmail.com (à l’attention d’Annie Richard).

Merci de votre présence!

Eric Veillette

Annie Richard

Sophie Chouinard

L’ambiguïté des enquêtes de coroner

         Quand on a l’habitude de fouiller dans les enquêtes de coroner préservées aux archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), il nous arrive de croiser certains documents dont le contenu nous laisse plutôt perplexes.

Récemment, je me suis rivé le nez à l’une de ces enquêtes qui est, ma foi, plutôt brève. C’est d’ailleurs sa ridicule brièveté qui m’a convaincu de la numériser (voir photo).

La conclusion du coroner Cyrille Delage se lit seulement comme suit : « Il s’agit d’un incendie d’origine suspecte ». Une seule phrase qui ne dit, finalement, pas grand-chose. Il n’y a aucune précision quant à savoir si cet incendie a fait des victimes. Car, ne l’oublions pas, le rôle du coroner est d’intervenir dans des cas de morts suspectes.

Dans ce cas-ci, le fait de mentionner « origine suspecte » ne prouve rien. D’un point de vue historique, cela ne nous aide pas beaucoup à reconstituer les événements.

Les quelques rares informations contenues dans la partie supérieure du document nous indiquent cependant que l’incident s’est produit à Sainte-Marthe, dans le comté de Champlain, le 10 novembre 1976. On ajoute aussi que le bâtiment concerné appartenait à André Verret et Paul Sciacca.

Voilà! C’est tout.

Pour en apprendre davantage, il faut donc se tourner vers les journaux, et cela en se croisant les doigts.

Or, la page frontispice du Le Nouvelliste, paru le 10 novembre 1976, contient la photo d’un incendie survenu à Trois-Rivières sur la rue Sainte-Geneviève et qui projeté quatre familles à la rue. Évidemment, le lieu ne correspond pas.

Quelques pages plus loin, dans la même parution, on retrouve quelques phrases au sujet d’un incendie qui a coûté 4 000$ de dommages au chalet appartenant à un certain Gilles Landry mais qui était occupé par Gilles Ouellet. Ce bâtiment se situait au 225 Désilets à Sainte-Marthe-du-Cap. La nouvelle se terminait ainsi : « Mentionnons que personne n’a été blessé ».

Donc, à première vue, rien ne justifie une enquête de coroner. De plus, le nom du propriétaire ne correspond pas à ceux de Verret ou Sciacca. Il semble donc nécessaire de poursuivre l’enquête.

Une recherche sommaire via Google, puis un œil jeté dans le livre Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980 (2014), par Pierre de Champlain, nous constatons qu’il existait un Paul Sciacca dans le milieu du crime organisé. En fait, selon la courte page Wikipédia qui lui est consacrée, Sciacca aurait été soupçonné en 1966 d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le fils de Joe Bonanno. Ce Paul Sciacca est décédé en 1986.

 

Article paru dans Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 et résumant les faits entourant l’incendie de l’entrepôt Chevrotek. Est-ce que cette entreprise aurait appartenu à un membre de la mafia?

Finalement,  Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 nous apporte d’autres réponses. Cette fois, il semble que ce soit le bon incendie. Il s’agissait donc de l’entrepôt Chevrotek situé dans le rang Red Mill à Ste-Marthe-du-Cap. On évaluait les dégâts à 40 000$. Cette entreprise se spécialisait dans « la production d’équipement servant à la construction de maisons. »

L’article ne fournissait pas les noms des propriétaires.

Est-ce le même homme qu’en 1976? Le Paul Sciacca du crime organisé aurait-il « brassé des affaires » dans un coin aussi perdu que le rang Red Mill? La présence de la mafia expliquerait-elle pourquoi l’enquête du coroner Delage a été incapable d’en dire plus? Et, surtout, pourquoi Delage s’est intéressé à un incendie qui, de prime abord, n’a fait aucune victime?

Évidemment, il m’est encore impossible de prouver que le Paul Sciacca de 1976 soit le même qui ait fait carrière dans le crime organisé.

Tout de même, cette petite recherche démontre à quel point un document qui nous paraît d’abord anodin peut nous mener loin dans la vaste aventure des hypothèses.

Sylvie Trudel, victime d’un tueur en série

            Le 27 avril 1982, c’est dans l’appartement 6 du 105 rue Milton à Montréal que Sylvie Trudel, une jeune femme de 25 ans originaire de Trois-Rivières[1], était sauvagement assassinée.  Selon le rapport d’autopsie « la tête et le tronc avaient été sectionnés. Ces segments de corps humain avait [sic] été placé dans trois (3) sacs différents ».  Des photos judiciaires ont été prises sur place par le photographe Laurent Laflamme de la Sûreté du Québec (SQ) mais elles n’ont pas été versées au dossier du coroner.

Selon l’examen externe, la tête de la victime a été sectionnée au niveau de la 6e vertèbre cervicale et le tronc au niveau de la 5e lombaire.  « La surface de coupe des corps vertébraux est unie et suggère que la section a été faite à l’aide d’une scie », écrit le Dr Jean Hould, le médecin pathologiste qui a pratiqué l’autopsie.  « Au niveau de la peau et des tissus mous sous-jacents, la section a été faite à l’aide d’un instrument tranchant dont la qualité d’affûtage ne semble pas très marquée.  Au niveau du cou, la ligne de section est assez irrégulière et semble avoir été laborieuse.  Au niveau du tronc, on peut deviner par l’aspect de la ligne de section que l’instrument tranchant a été manœuvré un peu à la manière d’une scie telle une égoïne avec des mouvements alternatifs de va et viens ».

La reconstitution des trois parties du corps a ensuite permis de déterminer que Sylvie Trudel mesurait environ 5 pieds et 4 pouces et qu’elle pesait 112 livres.  Selon le Dr Hould, la cause de la mort aurait été la « strangulation au lien ».  En effet, le corps présentait des traces de lien au cou et « la présence de très nombreuses pétéchies au visage, en arrière des oreilles, la présence d’hémorragie conjonctivale et du conduit auditif, toutes ces lésions ayant été faites du vivant du sujet.  Les blessures par instrument tranchant ont été causées après le décès du sujet ou en fin de période agonique, les tissus ne présentent peu ou pas d’infiltration sanguine ».

Finalement, il estimait que le couteau utilisé par l’assassin avait une lame d’une longueur minimum de 9 cm et avec un seul tranchant.  Selon lui, le décès « ne devrait pas remonter à beaucoup plus que deux (2) ou trois (3) jours ».

Officiellement, le meurtre de Sylvie Trudel est une affaire non résolue.  Mais pour d’autres, elle aurait été victime d’un tueur en série qui a sévi des deux côtés de la frontière.

Dans son livre Cold North Killers canadian serial murder (2012), Lee Mellor rappelle que le même jour où les enquêteurs se penchaient sur le corps décapité de Sylvie Trudel, le corps d’une autre jeune femme était retrouvé aux Milles-Îles.  Cette autre victime fut identifiée comme étant Murielle Guay, une jeune femme de 26 ans de Laval.  Elle avait été démembrée et enterrée dans un champ.  Après quelques jours d’enquête, les policiers auraient finalement lié les deux affaires.  D’ailleurs, le rapport du coroner dans l’affaire Trudel montre qu’une accusation de meurtre a été déposée contre un certain Richard Owen.

Lee Mellor nous apprend que ce nom était faux.  L’homme qui se cachait derrière cette identité était plutôt William Dean Christensen.  Peu de temps avant ces deux meurtres, c’est sous le nom de Owen qu’il était sorti de prison, ayant apparemment réussi à berner les autorités carcérales à propos de sa réelle identité.

Toujours selon Mellor, il traversa la frontière américaine, où il erra quelques mois dans les États de la côte est.  Puis, le 23 septembre 1982, c’est en Pennsylvanie qu’il assassine la danseuse nue Michelle Angiers, 23 ans, dans le stationnement du Moonlight Inn.  Il lui aurait asséné 30 coups de couteau.  Son corps a été retrouvé au matin, vers 6h30.

Plusieurs mois plus tard, Christensen décharge une arme à feu sur un afro-américain au New Jersey.  Le 4 décembre 1983, c’est à Philadelphie qu’il utilise à nouveau une arme à feu pour tuer Joseph Connelly.  Cette fois, il fut arrêté.  Aux policiers, il donna le nom de Jeffrey Schrader.  Au moment de fouiller son appartement, la police découvrit un matelas ensanglanté.  Son colocataire ne fut jamais retrouvé.

Des accusations de meurtre furent déposées contre lui.  Mellor écrit que c’est dans l’attente de sa sentence dans la cause du meurtre de Connelly que des détectives firent un lien important.  Ceux-ci enquêtaient sur un tueur à caractère sexuel nommé William Dean Christensen.  Finalement, leurs recherches permirent d’établir que Schrader et Christensen étaient une seule et même personne.

Natif du Maryland, Christensen avait débuté sa carrière criminelle en 1969.  En 1980, il avait été libéré de prison après avoir purgé une peine de 9 ans pour le viol d’une danseuse nue.  C’est ensuite qu’il serait parti au Québec, où il a réussi à mystifier les autorités carcérales sur sa réelle identité.

Selon Mellor, le fait que Christensen aurait démembré Trudel et Guay au Québec s’expliquerait par le fait qu’il a pu passer beaucoup de temps avec elles, contrairement au contexte entourant ses autres victimes.  En 1987, il a été condamné pour le meurtre de Michelle Angiers.  Selon Mellor, il demeurerait toujours le principal suspect dans une trentaine d’autres meurtres ou disparitions d’auto-stoppeuses ou de danseuses nues dans l’est des États-Unis.

Devant la condamnation à vie qu’il s’est mérité pour le meurtre de Connelly, les autorités montréalaises auraient définitivement fermé le dossier des meurtres de Sylvie Trudel et de Murielle Guay en août 1984.  Officiellement, si la police s’est dite satisfaite par les preuves contenues dans un dossier qui ne sera jamais révélé au public, les meurtres de ces deux jeunes femmes restent non résolus.


[1] Selon l’enquête du coroner, son adresse trifluvienne était le 452 des Volontaires.

Octobre 70: fin de course pour les fugitifs (34)

Le juge Jacques Trahan dans la cachette ayant abrité les fugitifs Francis Simard, ainsi que les frères Jacques et Paule Rose.

28 décembre 1970

C’est au matin du 28 décembre 1970 que les frères Jacques et Paul Rose, ainsi que Francis Simard, furent arrêtés à Saint-Luc, au 114 du rang Grands Prés. Cette cachette était sous surveillance policière depuis déjà plusieurs jours. Le 6 novembre, les trois fugitifs les plus recherchés au pays avaient échappés aux fouilles grâce à la cachette qu’ils avaient construite dans un placard. Cela n’avait qu’allonger l’attente de leur comparution. Maintenant, ils allaient devoir répondre de leurs actes.

Le propriétaire de la maison de Saint-Luc, Michel Viger, un vendeur d’assurances de Longueuil âgé de 30 ans, a « été forcé de dire où était le repaire après que les agents descendus dans la cave près de la fournaise eurent entendu un toussotement à travers le mur »[1]. Viger aurait déjà été détenu par les policiers en rapport avec la crise sociale.

Le lendemain, 29 décembre, la cour du coroner Jacques Trahan se réunit pour recevoir les journalistes. Trahan remercia les journalistes d’avoir suivi ses dernières recommandations. Il se dit également prêt à reprendre les travaux maintenant. Sur ordre de Me Jacques Ducros, on fit alors entrer Hélène Quesnel et Louise Verreault, toutes deux détenues en lien avec cette enquête.  Me Robert Sacchitelle représentait les intérêts de Louise Verreault. Hélène Quesnel, apparemment accompagnée de sa mère, expliqua avoir demandé les services de Me Mergler mais sans avoir eu de ses nouvelles. Me Ducros se chargea lui-même de le mettre au courant.

  • En attendant que les autres personnes qui doivent comparaître cet après-midi comparaissent, expliqua le coroner, je tiens à inviter les journalistes à se rendre à St-Luc demain après-midi à 14h30 alors que moi-même je me rendrai à cette endroit pour visiter les lieux. La seule chose que je vous demande c’est d’être fidèles au règlement que nous allons établir pour que tout se fasse dans l’ordre. Je suis assuré d’avance de votre coopération et en agissant ainsi nous pourrons travailler dans le bien-être et la paix pour le plus grand bien de la société.

On appela les témoins Robert Dupuis, Claude Larivière et Michel Viger.  Ils étaient tous détenus, eux aussi, en vertu d’un mandat du coroner.  Le juge Trahan les informa qu’ils allaient devoir se présenter aux audiences du 4 janvier 1971.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, nous avons trois nouveaux témoins, Paul Rose, Jacques Rose et François Simard. Paul Rose étant dans le box des accusés. … Est-ce que vous avez un avocat, monsieur Rose?
  • Non, j’ai un conseiller, répliqua Paul Rose.

S’ensuivit alors un échange intéressant. Après que le coroner ait demandé à ce que tout le monde ne parle pas en même temps, il s’ensuivit ceci :

  • Un instant s’il vous plaît, fit le coroner. Alors, vous êtes détenu suivant un mandat que j’ai signé…
  • Ah! Oui, par Choquette, répliqua Paul Rose.
  • Non, c’est moi-même qui l’ai signé.
  • Ha! …
  • Alors, lundi matin, vous vous présenterez devant moi pour la continuation de l’enquête dans l’affaire Laporte, de monsieur Laporte et vous pourrez être appelé comme témoin à ce moment-là. Alors, pour aujourd’hui, c’est la fin.
  • Le show est fini, répliqua Paul Rose. C’est ce que vous voulez dire?
  • Si vous voulez être poli, monsieur, on va être poli avec vous.
  • Ah! Oui.
Michel Viger

Lorsqu’on s’adressa ensuite à Francis Simard pour lui demander s’il avait un avocat, celui-ci répliqua qu’il n’en voulait pas. Quant à Jacques Rose, il répondra « non, ce n’est pas nécessaire, je n’en ai pas fait la demande ».

Me Bernard Mergler s’opposa ensuite à la détention de Clément Roy, affirmant qu’il n’avait toujours pas vu de ses yeux le mandat en vertu duquel on le détenait depuis maintenant huit jours. On le référa alors aux archives parce que ce mandat existait bel et bien.

  • Tout ce que je peux dire sur monsieur Roy, lança Me Ducros, c’est que c’est une des personnes qui a permis à trois témoins importants contre lesquels vous avez émis des mandats le 5 novembre d’échapper à la justice pendant une période de plus de huit jours, pour employer un terme …
  • C’est une affirmation un peu gratuite, rétorqua Me Mergler, vu qu’il n’y a pas d’accusation contre lui.
  • J’en ferai la preuve lundi ou mardi.
  • Alors, intervint le coroner, si vous voulez, nous allons remettre à lundi. Lundi, vous pourrez renouveler votre demande et à ce moment-là nous connaîtrons peut-être plus de faits qui pourront nous aider à rendre une décision…
  • Juste et équitable, compléta Me Mergler.
  • Comme toujours, répliqua le coroner. La séance est levée.

[1] Michel Auger, « Un toussotement a forcé Michel Viger à indiquer le repaire du trio Rose-Simard », La Presse, 29 décembre 1970.