Octobre 70: Le témoignage de François Roux (25)

François Roux

23 novembre 1970

Lorsque Me Jean-Guy Boilard de la poursuite voulut appeler le témoin François Roux, Me Claude Filion, qui défendait les intérêts de Roux, demanda à voir son client avant de commencer, ce que lui accorda volontiers le coroner Trahan.  Roux avait 21 ans et travaillait comme caméraman.  Il habitait au 3912 Parc Lafontaine.  Roux demanda aussitôt la protection de la Cour.

  • Alors, monsieur Roux, commença Me Jean-Guy Boilard, au cours des mois d’octobre et de novembre 70 est-ce que vous vous trouviez à Montréal?
  • Oui.
  • À quelle adresse habitiez-vous en octobre 70?
  • En octobre, j’habitais à 30 … je ne sais pas l’adresse de Roger Frappier, sur la rue Saint-Hubert, ensuite j’ai loué une chambre à 3884 Parc Lafontaine et ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Pardon? Je n’ai pas saisi la dernière partie de votre réponse?
  • Ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Au cours du mois d’octobre 70, et plus particulièrement le 20 octobre 1970, aviez-vous eu, avez-vous eu une conversation téléphonique avec Francine Bélisle?
  • Oui.
  • À quel sujet?
  • Je lui ai téléphoné simplement pour lui demander des nouvelles parce que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue, c’est tout.
  • Est-ce que vous l’avez vue ce 20 octobre 70?
  • Non.
  • Quand l’avez-vous vue suite à cette conversation téléphonique du 20?
  • On s’était donné rendez-vous pour le 22.
  • Alors, le 22 qu’est-ce qui est arrivé?
  • Le 22 elle est venue me rejoindre à ma chambre à 39 … pas à 3912, à 3884 Parc Lafontaine et puis c’est tout.
  • Alors on parle toujours, n’est-ce pas, du 22 octobre 1970?
  • Exactement.
  • Pour quelle raison est-elle allée vous rejoindre à votre chambre?
  • Bien, parce que c’était une de mes bonnes amies, c’était tout à fait normal, on avait eu un rendez-vous.
  • Est-elle restée à votre chambre?
  • Oui, elle est demeurée à ma chambre, je crois, jusqu’au 4 novembre. Je ne suis pas certain mais je pense que …
  • Lorsque vous l’avez vue à votre chambre le 22 octobre 1970 comment Francine Bélisle vous est-elle apparue?
  • Bien, maintenant, je traduis différemment la façon qu’elle pouvait être à ce moment-là. Elle était assez nerveuse, elle semblait assez nerveuse, c’est tout.
  • Vous-même, monsieur Roux, êtes-vous resté à votre chambre du 3884 Parc Lafontaine jusqu’au mois de novembre?
  • Je suis resté, je suis déménagé le lendemain de l’arrivée de Francine c’est-à-dire le … le lendemain ou le surlendemain de l’arrivée de Francine.
  • Est-ce qu’aux environs du 22 octobre 70 ou subséquemment au 22 octobre 70 vous avez eu l’occasion d’apprendre certaines choses par la voie des journaux ou de la radio ou de la télévision relativement à l’affaire Laporte, plus particulièrement avez-vous vu des photographies?
  • Oui.
  • Photographies de qui?
  • À ce moment-là, avant le 22 octobre, je pense qu’il y avait seulement la photographie de Paul Rose et de Carbonneau que je ne connaissais pas, absolument pas. Et puis après, je ne sais pas quand au juste, ils ont sorti la photo de Jacques Rose que je connaissais, que j’avais déjà vu.
  • Lorsque vous avez vu ces photographies dans les journaux en avez-vous parlé avec Francine Bélisle?
  • J’en ai parlé avec Francine, quand j’ai vu la photo de Jacques, j’ai appris que c’était le frère de Paul Rose, je ne le savais pas avant, et puis sans qu’elle me dise qu’il demeurait là quand même je savais que c’était l’ami de Colette Therrien, c’est tout. J’étais loin de penser qu’il pouvait demeurer là, puisque c’était l’ami de Colette.
  • En d’autres termes, c’est qu’au moment où vous auriez vu ces photographies dois-je comprendre que votre réponse est que Francine Bélisle ne vous a pas dit à ce moment-là que l’une quelconque des personnes dont vous aviez vu la photo était à l’appartement de la rue Queen Mary?
  • Non, on n’en a pas discuté comme ça parce que moi premièrement, parce que s’il y avait eu implication quelconque je ne voulais pas le savoir, alors je n’ai pas voulu en discuter.
  • Est-ce qu’à cette époque-là toujours, alors que Francine Bélisle occupait ou partageait, je l’ignore, votre chambre au 3884 Parc Lafontaine est-ce que Francine Bélisle vous a posé des questions relativement, disons, à ce qui pouvait attendre les complices des gens qui étaient recherchés par la police?
  • On en a discuté une fois. Elle m’a demandé ce qui pouvait arriver à quelqu’un qui aidait ou qui cachait des gens qui étaient recherchés et puis moi j’ai demandé à un de mes amis, je ne le savais pas, je ne connais absolument rien en droit. J’ai demandé à un de mes amis qui connaissait un avocat et puis après, bien, j’ai eu la réponse et je lui ai dit tout simplement.
  • Alors, vous avez reçu une réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Oui.
  • Et quelle est la réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Je ne me rappelle pas.
  • En substance?
  • Je pense que c’était, qu’ils étaient passibles de 5 ans d’emprisonnement, quelque chose comme ça.
  • Alors, à tout le moins, devons-nous comprendre que vous auriez répondu à mademoiselle Bélisle qu’une personne qui aidait ou qui cachait celui ou ceux recherchés par la police commettait à tout le moins une offense criminelle?
  • Oui.
  • Vers quel moment, monsieur Roux, auriez-vous quitté après l’arrivée de Francine Bélisle à votre chambre le 22 octobre 1970, alors vers quel moment auriez-vous quitté votre appartement du 3884 Parc Lafontaine pour en louer un autre?
  • Probablement le lendemain ou le surlendemain, je ne me rappelle pas exactement.
  • De l’arrivée de Francine Bélisle?
  • De l’arrivée de Francine Bélisle.
  • Que l’on situe au 22 octobre?
  • Au 22.
  • Est-ce que vous savez à quel moment Francine Bélisle a quitté l’appartement au 3880 Parc Lafontaine?
  • C’est 3884.
  • Je m’excuse.
  • Je sais qu’elle est partie un vendredi pour aller à Victoriaville. On avait rendez-vous le vendredi, je n’ai pas eu le temps d’aller la rencontrer.  Elle est partie pour Victoriaville puis elle est revenue le dimanche ou le lundi et je l’ai rencontrée ce soir-là.  Elle m’a dit qu’elle quittait l’appartement, je crois, le lendemain, je ne sais pas.
  • Alors, l’avez-vous rencontrée au 3884 Parc Lafontaine?
  • Quand elle est revenue de Victoriaville.
  • Alors, on va réparer ça. Au moment où Francine Bélisle vous a informé qu’elle quittait votre chambre ou votre ancienne chambre du Parc Lafontaine vous a-t-elle dit quelque chose relativement aux frères Rose et à d’autres personnes?
  • Elle m’a dit que Jacques Rose demeurait à son appartement à 3720 Queen Mary.
  • Queen Mary, appartement 12, je pense?
  • Exactement.
  • Vous a-t-elle mentionné qu’une autre personne que Jacques Rose logeait à cet appartement-là?
  • Non.
  • Alors, elle serait donc partie, c’est-à-dire je dis « elle », Francine Bélisle serait partie de votre chambre du Parc Lafontaine vers le 4 novembre ou est-ce le 4 novembre? Voulez-vous vérifier s’il vous plaît?
  • Je ne suis pas certain si c’est le … je ne le sais pas parce que moi je l’ai rencontrée soit le dimanche ou le lundi soir à l’appartement, ce qui est le 1er ou le 2 novembre. Le 2, elle m’a dit qu’elle quittait, je pense, le lendemain.  Je suis pas mal certain que c’est le lundi le 2 novembre qu’on s’est rencontré.
  • Alors, elle aurait quitté le 3?
  • Je pense, le 3 ou le 4, je ne suis pas certain.
  • D’accord, d’accord. Subséquemment à son départ le 3 ou le 4 novembre est-ce que Francine Bélisle a communiqué avec vous?
  • Oui, elle m’a téléphoné, elle a téléphoné. J’étais absent, à 3912 Parc Lafontaine la journée avant l’arrestation, c’est le 6.
  • Oui?
  • Pendant la nuit du 6 au matin.
  • Vers quelle heure vous a-t-elle …?
  • Je ne sais pas si elle a téléphoné pendant la nuit, moi j’ai eu le message pendant la nuit, quand je suis arrivé à l’appartement j’ai vu un message à côté du téléphone, c’était écrit « Francine. Important. Rappelez ».
  • D’accord. Alors, qu’est-ce que vous avez fait après avoir pris connaissance de ce message?
  • J’ai appelé Francine.
  • À quel endroit?
  • À l’hôpital. Parce que je savais qu’elle travaillait de nuit à l’hôpital.
  • Et qu’est-ce que Francine Bélisle vous a dit?
  • Elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer. Elle ne m’a même pas mentionné qui, elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer le lendemain matin à son appartement.  J’ai pensé que ça pouvait être Jacques Rose.
  • Est-ce que le lendemain vous avez rencontré Francine Bélisle?
  • Oui, on s’était donné rendez-vous à un restaurant voisin de chez Vito sur la rue Côte-des-Neiges et puis on s’est rencontré, je pense qu’il devait être à peu près huit heures, huit heures et demie, ensuite on s’est rendu à son appartement.
  • Au 39 …?
  • Au 3720.
  • Au 3720 plutôt Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes pénétré à l’intérieur?
  • Oui.
  • Qui avez-vous vu à l’intérieur de l’appartement numéro 12?
  • Quand je suis rentré, je suis allé directement à la cuisine au bout du corridor et puis il y avait quelqu’un d’assis à la table. Je m’attendais à voir Jacques Rose. Je n’ai pas reconnu la personne lorsque je suis rentré parce que je ne le connaissais pas.  Je ne l’avais jamais vu.  Il avait la tête penchée comme ça.  Ensuite, je suis ressorti et puis là j’ai entendu Francine dire à Colette : « qu’est-ce que Paul fait là? ».  Je suis retourné, j’ai vu que c’était Paul Rose, il avait une cataracte.
  • Il avait quoi?
  • Une cataracte.
  • Comment était-il Paul Rose en somme, au point de vue physionomie, quels étaient ses cheveux, longs, courts, couleur ou quoi que ce soit? Qu’est-ce que vous avez remarqué à ce moment-là?
  • Il avait les cheveux teints roux puis rasés sur le dessus, sur le côté ils étaient longs. Il avait une couronne tout le tour puis sur le dessus il était rasé puis la couronne, ses cheveux étaient roux.
  • Roux?
  • Bien, roux châtain.
  • Est-ce que d’autres personnes à part Paul Rose sont venues dans la cuisine?
  • Il y a Francine Bélisle, bien entendu, qui est arrivée avec moi. Ensuite il y a Colette Therrien qui est arrivée dans la cuisine, et puis quelques minutes après, peut-être dix minutes, Jacques Rose est arrivé. Il venait de se lever.
  • Est-ce que vous connaissiez Jacques Rose avant ce moment-là?
  • Je l’avais rencontré à deux occasions.
  • Comment était-il de physionomie ou d’apparence extérieure lorsque vous l’avez vu ce 6 novembre 70 à l’appartement de Queen Mary?
  • Il n’avait rien de changé, il était exactement comme toutes les fois que je l’ai vu; il était exactement comme les photos qu’on pouvait voir dans les journaux, dans le journal aussi.
  • Est-ce qu’il y a eu une conversation entre vous, Paul Rose et Jacques Rose dans la cuisine de l’appartement 12?
  • Oui, on a parlé puisque j’ai demeuré là peut-être de 9h00 à 11h00.
  • Qu’est-ce qui s’est dit?
  • On a parlé, bien, premièrement ils m’ont … la première chose qu’ils m’ont dit, Paul Rose m’a parlé le premier, il m’a dit « tu dois savoir pourquoi on t’a fait venir ici ». J’ai dit « je ne le sais pas mais je m’en doute ».  Il a dit : « c’est pour savoir à qui t’aurais pu en parler si t’as parlé à quelqu’un ».
  • En parler de quoi?
  • Du fait que je savais que Jacques Rose était là et puis c’est pour tenir un cercle assez fermé des gens qui peuvent savoir que Jacques est ici et puis ensuite pour connaître si jamais il y avait un délateur qui est-ce qui pourrait être le délateur.  Ensuite, on a parlé des événements tels qu’ils en parlent dans les journaux avec aucun détail ni sur l’enlèvement ni sur la mort de particulier.  Je n’ai rien appris de nouveau à part ce qu’il y avait dans les journaux, exactement la même chose.
  • Est-ce que Jacques et Paul Rose vous ont demandé ou vous ont dit de faire ou de ne pas faire quelque chose relativement au but de votre visite là?
  • Ils n’ont pas au besoin de le dire mais j’ai senti sans qu’ils ne me disent absolument rien, quelqu’un qui fait venir quelqu’un pour lui dire « on veut savoir qui est-ce qui peut le savoir parce qu’on veut connaître le délateur si jamais il y en a un », ils n’ont pas besoin de me dire « Bien, c’est pour t’avertir qu’il faut que tu fermes ta gueule ».
  • Vous avez pigé le message immédiatement?
  • Je n’ai pas eu de menaces ouvertes comme ça, mais j’ai senti par …
  • À part les frères Rose, est-ce que vous avez vu quelqu’un d’autre évidemment à l’exception de Colette Therrien et de Francine Bélisle, est-ce que quelqu’un d’autre est venu dans la cuisine durant la conversation?
  • Oui, il y a Richard Therrien.
  • Connaissiez-vous Richard Therrien à cette époque-là?
  • Je ne l’ai pas reconnu parce que ça faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. Je l’ai connu à l’âge de 12 ans, 13 ans ou 14 ans, je pense, à Victoriaville lorsqu’il demeurait à Victoriaville. Je demeurais là aussi à ce moment-là et puis depuis l’époque où il était parti pour le juvénat je ne l’avais jamais revu.
  • Vous avez mentionné tout à l’heure, je reviens un petit peu en arrière, que Francine Bélisle au moment de son départ de votre chambre sur Parc Lafontaine vous aurait mentionné que Jacques Rose était à l’appartement de Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous a également parlé d’une cachette qui existait à l’appartement 12?
  • Oui, elle m’a dit qu’il y avait une cachette dans une garde-robe.
  • Vous a-t-elle dit à quoi servait cette cachette-là?
  • Que c’était si jamais il arrivait quelqu’un que Jacques pouvait entrer là-dedans et se cacher.
  • Lorsque vous êtes allé à l’appartement le 6 novembre 70 est-ce que vous avez vu cette cachette?
  • Non.
  • Est-ce [que] quelqu’un en a parlé?
  • Même Francine m’avait bien averti de ne pas en parler à Jacques parce que Jacques l’avait avertie de ne pas en parler.  Et puis quand je suis arrivé à l’appartement je suis allé directement à la cuisine, je suis resté là tout le temps et quand je suis parti je suis allé directement à la porte.  J’ai vu quelqu’un d’étendu dans le salon avec des couvertes sur le dos, ça pouvait être n’importe qui, je ne sais absolument pas qui c’était.
  • Alors, lors de cette visite à l’appartement de la rue Queen Mary le 6 novembre, vous y avez vu Paul Rose, Jacques Rose, Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien?
  • Exactement.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes que vous avez vues?
  • Non, je n’ai vu personne d’autre. Bien, j’ai vu …
  • À part, évidemment, cette forme dans le salon?
  • Oui.
  • Que vous n’avez pas pu identifier?
  • Non.
  • Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez vu une personne dans la cuisine assise au début que vous ne connaissiez pas, intervint le coroner. Qui est-ce que c’était cette personne-là?
  • C’était Paul Rose. Quand je suis retourné à la cuisine, j’ai pu l’identifier.

C’est alors qu’on fit entrer dans la salle d’audiences Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien.  Le témoin les identifia tous en nommant leurs noms.  Me Boilard lui montra ensuite une photo de Paul Rose et Roux dira que Rose, lorsqu’il l’avait vu, ne ressemblait pas du tout au look qu’il avait sur cette photo.  Tout cela prouve que Rose avait volontairement modifié son apparence parce qu’il se savait recherché par les autorités.

Me Boilard lui montra ensuite la photo no. 11 et Roux identifia clairement Jacques Rose.  Quant à l’homme apparaissant sur la photo no. 10, il dira ne pas le connaître et ne jamais l’avoir vu.  Il en sera de même pour la photo 17.

  • Lorsque Francine Bélisle est arrivée chez vous à votre chambre le 22 octobre 70 vous a-t-elle dit la raison pour laquelle elle voulait habiter à votre chambre?, questionna Me Boilard.
  • Je pense, moi je pensais que ça pouvait être … j’ai interprété ça à ma façon, c’était simplement une interprétation, je pensais que ça pouvait aller mal avec Colette ou quelque chose comme ça, mais quand j’ai appris que Jacques Rose était recherché, là j’ai pensé que c’était parce qu’elle avait peur qu’il y ait une perquisition chez Colette, vu que c’était l’amie de Jacques Rose.
  • Maintenant, le lendemain de cette visite, soit le 7 novembre 70, est-ce que vous avez eu l’occasion de faire un téléphone à l’appartement 12 sur Queen Mary relativement à Bernard Lortie?
  • Oui, j’ai téléphoné, je ne sais pas à quelle heure, 3h00 ou 4h00 du matin, à l’appartement.
  • Le matin du 7 novembre?
  • Du 7 novembre. Parce que vus que je suis cameraman j’avais eu une information, je fais de la nouvelle une fois de temps en temps.  J’avais eu une information disant que Bernard Lortie avait été arrêté chez trois infirmières.  J’étais donc certain que ce n’était pas là.  Alors j’ai téléphoné, je ne savais pas si Francine était là, je ne pensais pas que Francine soit là.  J’ai téléphoné pour le dire à Colette.
  • Qui vous a répondu?
  • Colette Therrien.
  • Qui [que] lui avez-vous dit?
  • Je lui ai dit, j’ai dit « bonjour, j’ai dit, je viens d’avoir une information me disant que Bernard Lortie a été arrêté chez trois infirmières ». C’est tout ce qu’on a dit.  Elle m’a dit « Merci ».  Elle avait l’air pressé.
  • Est-ce que Colette Therrien vous a répondu?
  • Elle a dit « Oui, merci ». C’est tout.
  • Maintenant, cette information, monsieur Roux, de qui l’aviez-vous obtenue?
  • Je l’avais eue d’un gars que je connais, un de mes amis qui m’avait informé pour couvrir la nouvelle si j’étais intéressé.
  • Qui est-il?
  • Robert Pagé.
  • Qu’est-ce qu’il fait ce monsieur Pagé?
  • Je pense que c’est un étudiant en sciences sociales, je ne sais pas au juste qu’est-ce qu’il fait.
  • De quelle façon cette nouvelle relativement à l’arrestation de Lortie vous est-elle parvenue de Robert Pagé?
  • Robert Pagé l’a eue d’un journaliste et puis il me l’a donnée, c’est tout.
  • Mais l’avez-vous eue à la suite d’une conversation téléphonique?
  • D’un téléphone.
  • Vous-même, à cette époque-là, monsieur Roux, vous habitez où?
  • À 3912 Parc Lafontaine, ce soir-là.
  • Puis ce soir-là est-ce que vous étiez chez Robert Pagé?
  • Non, non. J’étais chez moi.
  • Suite à l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous continué d’habiter votre chambre sur Parc Lafontaine ou si vous avez demeuré ailleurs?
  • Bien, le soir … attendez une minute, là. … Le lendemain, je pense, le 7 j’ai couché à mon appartement à 3912, ensuite je suis allé chez … je suis allé demeurer chez un de mes amis, Robert Pagé, le même ami, j’ai demeuré deux jours là, puis ensuite je suis allé chez mes parents à Victoriaville.
  • Lorsqu’on vous a informé de l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous tenté de rejoindre Francine Bélisle à l’hôpital Sainte-Justine?
  • Non, parce que j’avais déjà fait un téléphone à l’hôpital Sainte-Justice puis ça m’avait pris à peu près une demi-heure, trois quarts d’heure avant de la rejoindre. Alors moi, vu que pour moi ce n’était pas une nouvelle vraiment importante, vu que ce n’était pas chez elle, j’ai téléphoné là simplement pour lui dire, c’est tout.
  • Au cours du mois de septembre 70 est-ce que vous avez eu l’occasion d’aller à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne pense pas, pas au mois de novembre, non.
  • Au mois de septembre?
  • Au mois de septembre, oui. Au mois de septembre je suis allé lorsque Colette Therrien est déménagée là, Francine Bélisle venait d’arriver aussi.  J’étais allé simplement parce que je la connais.
  • Au cours de conversations que vous auriez eues à cette époque-là, toujours en septembre 70, avec Colette Therrien est-ce que cette dernière vous a parlé d’un voyage qu’elle songeait faire ou qui lui avait été offert, un voyage aux États-Unis?
  • Non, pas que je me rappelle en tous cas.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous aurait parlé d’un tel voyage en septembre?
  • Non, ça j’en suis certain qu’elle ne m’en a pas parlé.
  • Lorsque vous avez appelé Colette Therrien le 7 novembre relativement à l’arrestation de Lortie où vous trouviez-vous à ce moment-là, au moment de l’appel?
  • J’étais dans une boîte téléphonique.
  • Qui se trouvait à quel endroit?
  • Ça se trouvait tout près de Chez Vito, je pense.
  • En somme, ce n’est pas une boîte téléphonique qui était à proximité de la chambre où vous logiez?
  • Non, parce que lorsque j’ai reçu mon appel je voulais savoir où est-ce que c’était pour [savoir] s’il y avait quelque chose à couvrir comme événement encore, si c’était possible à couvrir. Alors j’ai demandé à … vu que je suis sans auto, j’ai demandé à Robert Pagé de venir en auto et puis en s’en allant en auto je lui ai demandé d’arrêter à une boîte téléphonique qui se trouvait dans le bout de Chez Vito, je voulais passer dans le coin aussi.
  • Mais où étiez-vous lorsque vous avez reçu cette information relativement à Lortie?
  • Chez moi, à 3912 Parc Lafontaine.
  • Et dois-je comprendre que Pagé est venu vous chercher chez vous?
  • Exactement.
  • Maintenant, est-ce que c’est vous qui avez demandé à Pagé de venir vous prendre à votre chambre ou si c’est lui qui s’est offert de venir?
  • C’est moi qui lui ai demandé.
  • Dans quel but exactement lui demandiez-vous?
  • Bien, je voulais en savoir plus parce qu’au téléphone ça avait été assez court, on ne peut pas parler de toute façon au téléphone pendant des heures. Je voulais en savoir davantage sur l’arrestation de Lortie et puis lui ne le savait pas non plus.  Alors pour en savoir davantage il aurait fallu qu’il rejoigne le journaliste.  Et puis finalement, après mon téléphone, ça faisait … là, j’ai appris que l’arrestation avait eu lieu tôt, je ne le savais pas avant, avait eu lieu vers sept heures et demi, huit heures.  Alors je me suis dit « c’est inutile pour couvrir ça.  Il n’y a plus rien ».  Alors j’ai laissé tomber et il est venu me reconduire chez moi.  À ce moment-là, je voulais le rencontrer pour en savoir davantage, savoir où ça pouvait être, pour pouvoir couvrir également, je crois, je croyais que ça venait juste de se produire.
  • Maintenant, depuis combien de temps connaissiez-vous Jacques Rose?
  • Je ne me rappelle pas exactement, la première fois que je l’ai vu j’avais téléphoné à Francine Bélisle pour lui demander si elle voulait venir au cinéma ou Francine m’avait téléphoné pour aller au cinéma, je ne sais pas, pour voir le film Z et puis je l’ai rejoint pour y aller et elle était avec Colette Therrien qui était accompagnée de Jacques Rose.
  • Ça, c’est vers quel moment, ça?
  • Je ne le sais pas, ça peut faire peut-être un an de ça.
  • Mais est-ce que Francine Bélisle habitait sur Queen Mary à cette époque-là?
  • Non, elle habitait à Victoriaville, elle était étudiante-infirmière à Victoriaville. Elle était venue, je crois, passer la fin de semaine chez Colette Therrien.
  • Une dernière question, monsieur Roux. Après avoir appris de ce monsieur Pagé la nouvelle de l’arrestation de Bernard Lortie, voulez-vous expliquer à monsieur le coroner pour quelle raison vous ne vous êtes pas rendu à l’appartement de Queen Mary mais avez plutôt décidé de placer un téléphone ou un appel téléphonique d’une boîte qui se trouvait près de Chez Vito?
  • Parce que je savais que Jacques Rose était là, vu que je l’avais vu la journée d’avant et que je ne tenais pas du tout à mettre les pieds dans cet appartement-là. J’y avais été une fois parce que j’avais été obligé d’y aller mais je ne tenais pas à y retourner, jamais.
  • Pourquoi dites-vous que vous avez été obligé d’y aller?, intervint le coroner.
  • Bien, ils m’ont demandé d’y aller, quand Jacques Rose a demandé à Francine Bélisle de m’avertir qu’il voulait me rencontrer ce n’est pas obligé mais ce n’est pas loin quand même. J’ai senti que si je n’y allais pas, bien, ça pouvait entraîner quelque chose autour, je ne le sais pas.
  • Et quelle raison aviez-vous à ce moment-là d’appeler à l’appartement relativement à l’arrestation de Lortie?, reprit Me Boilard.
  • Alors, voici, s’objecta soudainement Me Claude Filion, qui représentait les intérêts de François Roux. Je me demande, on est quand même sur une enquête de coroner qui porte sur un assassinat et nous sommes rendus maintenant un mois plus tard.  Et ça porte, cette question-là porte sur des faits tout à fait accessoires, Votre Seigneurie, et loin d’être pertinents au sujet de l’enquête.  Je me demande s’il est utile de continuer dans cette voie-là.
  • Je pourrais répondre à mon confrère très facilement, répliqua Me Boilard. C’est évident qu’on fait une enquête présentement sur la mort de monsieur Pierre Laporte.  Il est évident qu’à l’heure actuelle vous siégez ès qualités de coroner et d’autre part, n’est-ce pas, non seulement vous êtes en droit de connaître les circonstances de la mort mais vous êtes également en droit de connaître tout ce qui a pu suivre, n’est-ce pas, le décès de monsieur Laporte lorsque l’on sait tous, n’est-ce pas, que vous avez des gens contre qui pèsent des mandats d’arrestation que vous avez signés et qui sont encore au large.  Je pense que c’est tout à fait pertinent, moi.

Malgré cette objection, le coroner permit à Me Boilard de terminer son interrogatoire, qui en était à ses derniers miles.  Roux fut donc obligé de répondre à la question.

  • C’était pour que Francine Bélisle quitte l’appartement à un moment donné parce qu’elle avait l’intention de partir de toute façon et de retourner seulement pour deux jours, je crois, deux, trois jours. Alors je savais qu’en téléphonant que si Francine apprenait que Lortie avait été arrêté elle aurait encore plus peur qu’elle avait eu peur depuis le début et qu’elle partirait de là.
  • Mais à ce moment-là toujours, n’est-ce pas, vous ne saviez pas que Lortie était à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne le savais pas, sans ça je n’aurais jamais téléphoné là.
  • Alors, monsieur le coroner, nous n’avons plus d’autres questions.
  • J’en aurais une question, intervint Me Claude Filion en se tournant vers son client. Quand vous avez logé ce coup de téléphone est-ce que vous vous êtes nommé au téléphone?
  • Oui.
  • Vous avez dit quoi exactement?
  • J’ai dit « c’est François qui parle ».
  • Pas d’autres questions.

Me Filion demanda qu’on libère son client, qui était détenu en vertu d’un mandat du coroner.  Mais la question demeura en suspens.

Le coroner entendit ensuite Richard L’Heureux, un policier travaillant à la section de l’Identité judiciaire de la Sûreté du Québec. Plus précisément, il s’occupait des empreintes et de la photographie.  Les 7, 11 et 18 novembre il avait pris des photos de l’intérieur de l’appartement 12 du 3720 Chemin Reine Marie à Montréal.  Sa présence à la cour du coroner servit principalement à déposer en preuve les photos de cette autre scène.  Entre autres choses, il avait immortalisé des clichés du fameux placard ayant servi à dissimuler les fugitifs, dont trois étaient encore au large.

 

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Octobre 70: L’autopsie (21)

Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte

Vendredi, 6 novembre 1970

À propos de l’enquête du coroner Jacques Trahan sur les circonstances entourant la mort du ministre Pierre Laporte, Pierre Vallières a écrit dans son livre de 1977 que « cette enquête, que le coroner Trahan veut « expéditive », posera plus de questions qu’elle n’apportera de réponses convaincantes sur les causes et les circonstances de l’enlèvement, de la séquestration et de la mort de Pierre Laporte ».

Nous le verrons plus en détails au cours des prochaines semaines, mais ce commentaire est tout-à-fait gratuit.  Il faut d’abord comprendre qu’une enquête de coroner n’est pas un procès pour meurtre.  Son but est de connaître les circonstances entourant un décès survenu dans des conditions suspectes, suffisamment pour être en mesure de livrer ensuite un verdict à propos de la cause du décès.  Selon l’article 11 de l’ancienne Loi sur les coroners (C-68, en vigueur avant 1986), « le coroner est tenu de rechercher les circonstances qui ont entouré la mort d’une personne dont le décès ne lui paraît pas avoir résulté de causes naturelles ou purement accidentelles mais peut être survenu par suite de violence, de négligence ou de conduite de la part d’un tiers.  Il est également tenu de procéder à telles recherches chaque fois que le procureur général lui en fait la demande ».

Quoique ces enquêtes aient eues l’apparence de petits procès avant la nouvelle Loi des coroners du 3 mars 1986, la démarche n’était pas aussi exhaustive qu’un véritable procès pour meurtre.

Le rôle de l’enquête de coroner n’était surtout pas de dévoiler tous les détails du dossier qui pouvaient plutôt servir lors du procès.  Soulignons également que les enquêtes de coroner devaient être mises sur pied le plus rapidement possible après le décès.  Et comme on s’en doute, toute enquête policière peut apporter de nouveaux éléments au cours des jours, des semaines ou des mois qui suivent un meurtre.  Il est donc utopique, comme le laissait entendre Vallières, qu’une enquête de coroner ait comme devoir de révéler tous les détails d’une affaire criminelle.

L’enquête du coroner Trahan, que nous étudierons de près à compter d’aujourd’hui, est conservée dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal.  Elle compte environ 1 500 pages, l’équivalent de certains procès pour meurtre.  Les enquêtes de coroner qui comptent autant de pages ne font pas légion et, par conséquent, je serais tenté de dire que le fait de voir Vallières prétendre qu’elle ait été « expéditive » représente un autre commentaire sans fondement.

Au matin du 6 novembre, le coroner Jacques Trahan commença par déposer sa nomination en vertu de l’article 4 de la Loi des coroners, c’est-à-dire qu’il avait été nommé spécialement pour les circonstances.  Ce genre de situation n’était pas une chose fréquente mais ce n’était pas rare non plus.  Par exemple, dans une affaire aussi grave que les meurtres de Denise Therrien et Laurette Beaudoin commis à Shawinigan au début des années 1960, un juge avait été nommé spécialement en 1965 pour diriger l’enquête de coroner.

  • Ce matin, commença Trahan, nous sommes appelés à tenir une enquête sur les circonstances ayant amené la mort de monsieur Pierre Laporte survenue dans le district de Montréal le ou vers le 17 octobre 1970 et ce, afin de déterminer la nature de cette mort. Au début de cette enquête, permettez-moi de vous rappeler ce que dit le proverbe à l’effet qu’il faut se tourner la langue sept fois avant de parler.  Le plus grand intérêt de la vérité, messieurs les journalistes, je vous demanderais de faire la même chose avant d’écrire, ne rapportez s’il vous plaît que ce que les témoins auront dit car ce n’est pas votre rôle d’interpréter ces témoignages et ce, plus spécialement à plus forte raison tant et aussi longtemps que toute la preuve n’aura pas été présentée.  Je ne crois pas qu’il soit sage et dans l’intérêt de la justice que des photos soient prises durant cette enquête.  La justice doit travailler dans la sérénité et l’objectivité et non pas dans le sensationnisme.  N’oublions pas que nous sommes ici pour rechercher la preuve basée sur la vérité et non pas pour en inventer : attendons tous la fin de l’enquête et alors nous serons en mesure de nous prononcer.

Pour entendre cette enquête publiquement, on avait pris soin de tenir les audiences dans une salle des assises afin de mieux accommoder le public et les journalistes.  Me Jacques Ducros représentait la Couronne, tandis que Me Conrad Pronovost avait été choisi par le Ministère public afin de représenter le Syndic du Barreau.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, je vous demanderais si vous désiriez que nous commencions avant l’arrivée de monsieur Pronovost ou si nous devons attendre son arrivée … nous aimerions attendre son arrivée …
  • Je ne crois pas que ce soit nécessaire d’attendre l’arrivée de monsieur Pronovost. J’ai toujours été un ardent partisan de la justice expéditive.  Malheureusement, de nos jours, on critique souvent la justice mais on oublie d’examiner les raisons, les pourquoi que la justice ne se rend pas à la vitesse qu’on voudrait qu’elle se rende.  Il y a bien du monde qui a des mea culpa à se faire et le public en est le premier parce qu’à de nombreuses reprises nous voulons commencer, nous n’avons pas les témoins, nous n’avons pas le plaignant.  Alors ce matin, comme nous avons tout ce qu’il nous faut et qu’il n’y a que le Syndic du Barreau qui n’arrivera que plus tard à ce moment-là, lorsqu’il arrivera nous pourrons suspendre quelques secondes pour lui permettre d’être mis au courant de ce qui a été fait.

Pour jeter du discrédit sur cette enquête en prétendant qu’elle avait été « expéditive », Vallières s’est probablement inspiré de cette déclaration, la seule où Trahan utilise lui-même le mot.  Toutefois, il en a extirpé uniquement ce qui répondait à son intention, c’est-à-dire le mot « expéditive », sans tenir compte du reste de l’explication.  Voilà un excellent exemple d’un seul mot pris hors de son contexte et dont la signification prend un sens nettement différent.  Quoi qu’il en soit, nous verrons tout au long de la suite de cette enquête que Trahan a plutôt fait preuve d’une grande patience.

Le sillon autour du cou de Laporte est facilement visible. La mort ne pouvait pas être accidentelle selon le Dr Valcourt.

Et pour reprendre les paroles du coroner, laissons-nous le temps d’examiner les témoignages avant de porter un jugement.

Le premier témoin appelé fut Me Pierre Lapointe, un avocat qui résidait au 155 Marcotte, à Ville Saint-Laurent.  Il connaissait Pierre Laporte depuis plusieurs années et c’est lui qui avait été appelé à identifier son cadavre entre 1h30 et 2h00 dans la nuit du 18 octobre à la morgue de la rue Parthenais.

Une fois cette formalité établie, on appela le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  C’est lui qui avait pratiqué l’autopsie sur le corps de Laporte.  Pour des raisons de transparence – puisque Pierre Vallières a reproduit dans son livre de 1977 les témoignages des deux médecins pathologistes pour appuyer sa théorie du complot – je reproduirai ici l’intégral du témoignage de Valcourt (selon les transcriptions sténographiques du dossier judiciaire et non selon le livre de Vallières, je tiens à le préciser).  L’exercice pourra s’avérer un peu laborieux pour certains lecteurs, mais on ne pourra pas me reprocher d’avoir manqué de transparence.

  • Pourriez-vous faire part à monsieur le coroner des constatations que vous avez faites lors de cette autopsie?, questionna Me Jacques Ducros.
  • C’était dans la nuit de dimanche le 18 octobre 1970 entre 3h00 et 7h00 du matin que le Dr Hould, mon collègue et moi-même avons fait les constatations médico-légales sur le cadavre qui a été identifié formellement comme étant Pierre Laporte. Est-ce que je donne toutes mes constatations?
  • Oui, tout.
  • Je dois dire qu’il y avait des personnes présentes à l’autopsie, qu’il y avait des personnes présentes de la Sûreté du Québec, il s’agissait du caporal Marchand, de l’agent Jean-Claude Boilard, le capitaine Bellemare, l’agent Léopold Bougie ainsi que son aide. Le personnel de l’Institut médico-légal qui nous accompagnait, il s’agissait des chimistes Bernard Péclet, Jacques Dansereau, Pierre Boulanger et de l’aide technique du technicien prosecteur René Larichelière.  Il y a eu d’autres personnes qui sont venues avant notre autopsie mais que, moi personnellement, à ce moment-là je ne peux identifier.  J’ai reçu cet ordre de faire autopsie, dans la nuit, du Directeur Général de la Sûreté monsieur Dessent.  Il m’a appelé vers 2h00 chez moi le 18 octobre.  Les empreintes digitales, ainsi que les photographies du cadavre, ont été prises en notre présence par l’agent Léopold Bougie que j’ai déjà mentionné du Service d’identité judiciaire de la Sûreté du Québec.
  • Est-ce qu’elles sont ici les photographies?

On interrompit brièvement le témoignage du Dr Valcourt pour permettre au policier Bougie de venir déposer en preuves les photos qu’il avait prises du corps du ministre à la morgue.  C’est alors que le coroner sentit le besoin d’exprimer un souhait :

  • Avant de produire les photographies, je ne voudrais pas que les photographies soient publiées nulle part. Les gens qui voudront en prendre connaissance, je pense bien, pourront en prendre connaissance mais de là à les publier, je ne crois pas que ça aiderait la cause, ça créerait plutôt du trouble pour la famille de monsieur Laporte.  Seulement ceux qui voudront les voir …

Les 18 photos prises par Bougie au début de l’autopsie, vers 3h00 du matin, furent déposées en preuve en présence de Bougie lui-même et sous les cotes A-1, A-2 et ainsi de suite.  C’est seulement après cette formalité établie que reprit le témoignage du Dr Valcourt.

  • Voici les photographies, docteur, fit Me Ducros en les présentant au témoin. Pourriez-vous donner à la Cour le résultat complet, docteur, de votre rapport médico-légal sur l’autopsie de monsieur Pierre Laporte que vous avez faite le 18 octobre, l’examen interne, l’examen externe, tout le rapport?
  • Très bien. Nos constatations étaient de deux ordres, comme vient de le mentionner Me Ducros.  L’examen externe et par la suite l’examen interne.  L’examen externe est assez long à détailler mais je vais le détailler.  Du même coup je réfère à mon rapport qui est rédigé dans cette matière.  Il s’agissait du cadavre bien conservé d’un homme de race blanche, dans la cinquantaine d’apparence, bien constitué, mesurant 5 pieds et 8 pouces et demi et pesant 178 livres.  Les vêtements qu’il portait à ce moment-là : un chandail laineux de couleur charcoal, manches longues.  À noter qu’au moment de notre examen le chandail était relevé vers le haut de la poitrine.  Il portait également un pantalon vert olive à rayures jaunes, une ceinture de cuir brun à boucle dorée, laquelle boucle était bouclée au quatrième trou distal.  Il portait un caleçon en tissu papier qui était partiellement déchiré à la cuisse droite, avait des souliers bruns en cuir vernis genre alligator avec boucle sur les côtés, également des bas verts.  Ses vêtements présentaient quelques particularités que nous avons notées au moment de l’autopsie : au chandail, présence d’un peu de sang desséché au haut de la poitrine droite à la partie interne du chandail, également en dedans du poignet gauche, c’est-à-dire de la manche gauche près du poignet.  Il y avait de petits orifices à l’avant du chandail mais qui ne correspondaient pas à la plaie du haut de la poitrine que nous allons mentionner plus tard.  Pour le pantalon, toujours dans les particularités notées, les poches étaient éversées et vides au moment de notre examen, la fermeture éclair était descendue du tiers, il y avait présence de taches de sang desséché un peu partout sur le pantalon aussi bien à l’avant qu’à l’arrière.  Les bas, quelques souillures de sang à l’intérieur du pied droit et en-dessous des pieds, les souliers, présence d’un peu de substance terreuse sur les semelles sans évidence à l’œil nu de sang.  Le caleçon en tissu papier que j’ai mentionné portait une très petite souillure brun rouge, qui s’explique très facilement par l’accolement sur les tissus des organes génitaux qu’on appelle un placard de dessiccation, rien de spécial et en passant tout de suite les organes génitaux n’ont démontré aucune évidence traumatique, aucune blessure de quelque façon que ce soit.  Il y a des photographies qui peuvent être aussi éloquentes que ce que je dis.
  • Est-ce que ça voulait dire que les organes génitaux étaient là complètement?, demanda le coroner.
  • Les organes génitaux étaient intacts, ils le sont sur la photographie et ils ne démontraient aucune évidence traumatique. Tous ces vêtements ont été conservés et remis à monsieur Pierre Boulanger qui devait poursuivre les expertises.  Comme objets personnels que nous avons notés sur le cadavre de monsieur Laporte, il n’y avait qu’une chaînette scapulaire dans le cou, on y reviendra un peu plus tard.  Ça c’est pour les caractéristiques des vêtements.  Maintenant, les caractéristiques externes de monsieur Laporte.  Au cuir chevelu, sur le dessus de la tête, il y avait une zone rectangulaire de deux à trois pouces de diamètre où il n’y avait pratiquement plus de cheveux et à cet endroit il y avait quelque 148 points violacés simitriquement [symétriquement] disposés.  Ces points-là témoignaient tout simplement d’un traitement capillaire non récent.  Autre particularité à la bouche, dentier partiel bilatéral inférieur, des dents naturelles supérieures, aucune évidence de blessure à la bouche.  La barbe : présence d’une barbe de cinq à six millimètres de longueur, je dois dire immédiatement qu’il y a 25 mm au pouce, environ 1/5 de pouce, donc cette barbe pouvait correspondre à une barbe d’une croissance d’une semaine.  Les ongles étaient longs, non brisés mais il y avait des souillures en-dessous des ongles, ces souillures nous les avons râclées et remises à monsieur Pierre Boulanger pour autre expertise.  Ç’avait une couleur noir-brun-rouge en-dessous des ongles.  À l’aisselle du côté droit, il y avait de petits fragments de peinture bleue sur la peau et dans les poils de la région de l’aisselle, également de ces petites particules de même nature c’est-à-dire de la peinture comme de la peinture d’automobile – sans être expert – dans la figure du côté droit et dans les cheveux.  Encore là, ces prélèvements ont été faits et remis à la personne mentionnée.  Maintenant, l’état de conservation de monsieur Laporte, les lividités étaient bleu violacé, étaient situées à l’arrière au dos du cadavre, surtout au tronc côté gauche.  La rigidité cadavérique était installée aux quatre membres ainsi qu’au cou vers 3h00 lors du début de notre examen.  Elle s’est cependant accentuée durant les heures de l’autopsie et vers la fin de l’autopsie le cadavre était plus rigide qu’au début, un petit commentaire en passant : habituellement, les rigidités cadavériques progressent, c’est-à-dire s’accentuent dans les douze premières heures.  C’est une moyenne qui n’est pas absolue mais habituellement dans les douze premières heures la rigidité cadavérique va en s’accentuant, après quoi l’accentuation n’est plus apparente.  L’état de nutrition externe, assez bien musclée, sans évidence de déshydratation, le tissu adipeux était régulièrement réparti et n’excédait pas un pouce à la paroi abdominale.  Maintenant, les marques traumatiques externes, procédant à la tête en descendant.  La tête et le cou démontraient une cyanose ou une congestion très intense avec un fin piqueté hémorragique dans la peau d’une façon diffuse et cela je la considère comme une marque traumatique et je vais l’expliquer tantôt.  À la bouche, il y avait des sérosités sanglantes ou sanguinolentes qui formaient des coulisses de chaque côté de la bouche.  Il y en avait également aux narines, il y en avait également aux deux oreilles.  Ceci peut facilement s’expliquer par ce que je vais vous dire par la suite en considérant la strangulation.  Aux yeux, il y avait infiltration de sang des conjonctives aussi bien du globe oculaire que de la paupière ou des paupières, surtout à la région externe des deux yeux.  C’est encore là une constatation que l’on retrouve à peu près habituellement lors des processus d’asphyxie par strangulation.  En somme, tout ce que je viens de dire au point de vue… à date, là, au point de vue de marques traumatiques à la tête, ces constatations sont tout à fait compatibles avec le diagnostic que nous poserons par la suite et non pas en rapport avec d’autres traumatismes.  Le seul traumatisme de la strangulation est suffisant pour expliquer toutes les marques que je viens de décrire sauf une petite ecchymose récente de 10 X 15 millimètres à la paupière supérieure externe droite.  Là, il a pu y avoir une petite contusion à ce niveau-là.  Nous arrivons au cou, le sillon de strangulation, c’est-à-dire la marque laissée dans les chairs ou sur la peau par le lien, alors ce sillon parcheminé, c’est-à-dire desséché, encerclait pratiquement tout le cou d’une façon transversale par rapport à l’axe du corps en passant à l’avant sous le cartilage thyroïde, c’est-à-dire en-dessous de la pomme d’Adam.  Sa largeur du sillon, sa largeur moyenne était de quelque 4 mm et sa profondeur variait de 2 à 3 mm, des marques ou indentations bien évidentes dans ce sillon des deux côtés, particulièrement à droite, correspondaient aux maillons de la chaîne, chaînette qu’il avait dans le cou, laquelle chaînette je l’ai ici, chaînette dorée avec une médaille religieuse que l’on peut qualifier, je crois bien, de chaîne scapulaire.

La chaînette fut aussitôt produite en preuve sous la cote no. 2.  Toutefois, étant donné que les expertises médico-légales n’étaient pas encore terminées sur cette chaînette, qui faisait apparemment office d’arme du crime, on la remit au Dr Valcourt.  Comme plusieurs autres éléments du dossier, cette chaînette serait l’objet de plusieurs interprétations au fil des ans, et on peut imaginer assez facilement que les commères n’ont jamais lu le témoignage du Dr Valcourt.  Comme nous allons le voir, afin de dissiper les doutes concernant l’arme du crime, le médecin serait amené à bien expliquer la solidité de la chaînette.

  • Voulez-vous nous dire la grosseur de la chaînette?, questionna le coroner.
  • C’est une fine chaînette dont la largeur est de l’ordre de 2 à 3 peut-être 4 … Je n’ai pas de mesure précise au point de vue millimètre, une fine chaînette dorée qui est résistante. Je l’ai essayée moi-même, il y en a d’autres qui l’ont essayée devant moi, plus forts que moi et je dois dire immédiatement qu’une pression de 15 à 30 livres au cou est suffisante pour amener un processus d’asphyxie par strangulation.  À noter également que la pression exercée à ce moment-là est répartie également dans les chairs et ne porte pas sur un seul maillon.  À tout événement, moi je suis personnellement convaincu que c’est cette chaînette qui a servi de lien pour étrangler monsieur Laporte.  Toujours en rapport avec le sillon, à l’arrière du cou, le sillon se croisait, c’est-à-dire que les deux branches du sillon, une branche venant de la droite et l’autre branche venant de la gauche se croisaient mais d’une façon superposée et la distance entre les croisements était de l’ordre de 3 cm et même là, ces branches, une indiquait la branche, excusez, la branche de gauche avait une obliquité à l’endroit du croisement vers la nuque, c’est-à-dire en remontant tandis que la branche de droite qui était inférieure avait une obliquité vers la racine du cou.  Et ça, c’était séparé de 3 cm également la branche de gauche à l’arrière du cou il y avait un indice de glissement du lien.  Sur la peau, il était évident de voir un dédoublement du sillon avec des indentations faites par les maillons de la chaîne et ceci est très bien démontré sur les photographies que nous avons produites.  La pâleur de la peau en-dessous du sillon, c’est-à-dire vers la poitrine, contrastait d’une façon évidente avec la cyanose du cou à la partie supérieure ainsi que celle de la face.  C’est encore une constatation d’ordre technique qui correspond très bien avec le processus d’asphyxie par strangulation.

En bon scientifique, le Dr Valcourt ne pouvait arriver à des conclusions trop détaillées, excepté pour expliquer la cause du décès.  Toutefois, la présence de ces deux sillons qui s’entrecroisaient peut-elle suffire à conclure que, par exemple, le tueur ait procédé à une première strangulation avant d’en faire une deuxième pour s’assurer que la victime ne respirait plus?

De plus, la présence de deux sillons de strangulation semble éloigner la possibilité d’un accident.

  • Maintenant, au tronc, à la poitrine droite supérieure, c’est-à-dire à peu près vis-à-vis la clavicule qui se joint avec le sternum, là il y avait une plaie, une coupure qui était superficielle dans ce sens qu’elle entrait tangentiellement, c’est-à-dire en-dessous des chairs vers l’épaule et ne pénétrait pas du tout à l’intérieur de la poitrine. Les bords de cette plaie étaient plus ou moins réguliers quoique la plaie, la lèvre supérieure, était régulière mais formant une languette.  La plaie elle-même mesurait environ un pouce.  Ce qu’il y avait de caractéristique dans cette plaie ce sont les commissures, c’est-à-dire les bords, chaque bout de la plaie, ça ne se terminait pas en V comme habituellement un instrument coupant de l’ordre d’un couteau peu faire, ça se terminait en rectangle et ceci aux deux commissures de cette plaie de la poitrine.  D’ailleurs, cette même remarque va revenir pour d’autres plaies plus tard.  L’examen macroscopique de cette plaie démontrait qu’il y avait un peu d’infiltration de sang dans les chairs avoisinant cette plaie, très superficielle comme je dis en ce sens que l’instrument n’avait pénétré qu’en dessous de la peau au-dessus des muscles de la poitrine et ne pénétrait que 4 cm de profondeur.  L’instrument ou objet qui a servi à cette blessure avait une orientation de bas en haut plutôt tangentielle.  L’examen microscopique des tissus de cette plaie a démontré une infiltration d’élément inflammatoire tel que les globules blancs, l’œdème, etc.  Ceci démontrant que cette plaie, aussi bien que les autres, a été faite avant le décès et à mon avis au moins deux heures avant le décès, peut-être plus parce que si cette plaie avait été faite au moment du décès ou encore après le décès il n’y aurait aucune infiltration de sang ou très peu, il n’y aurait pas de réaction inflammatoire.

Comme on l’a vu dans un chapitre précédent, il existe toujours un certain mystère quant à savoir comment Laporte s’était infligé toutes ces blessures.  S’était-il blessé lui-même en essayant de s’échapper par une fenêtre ou avait-il été sauvagement battu ou même torturé?  D’après la forme des plaies, le Dr Valcourt semblait exclure la possibilité qu’on ait utilisé un couteau ou une lame normalement constituée.  Dans ce cas, le verre brisé serait-il le seul à expliquer ces plaies?

Gardons aussi à l’esprit qu’il a mentionné un délai entre ces blessures et le décès.  Si l’évaluation de ces délais peut varier grandement en dépit de ce qu’on peut croire que la médecine légale est capable de faire, il faut peut-être retenir le fait que si Laporte a réellement tenté de s’évader, ce ne sont pas ces blessures qui ont causées sa mort.

  • Au milieu de la poitrine et au haut de l’abdomen, c’est-à-dire médian, il y avait du sang desséché sur la peau, toujours au tronc. À l’arrière de l’épaule droite, il y avait une petite érosion superficielle.  Maintenant, pour les membres : au poignet gauche, je dois dire immédiatement que les membres supérieurs tel le poignet gauche et la main droite étaient enveloppés dans plusieurs enroulements de différents linges ou lambeaux.  Il y avait au-delà de vingt tours de différents matériels d’enroulés autour du poignet gauche et à peu près la même chose, un peu moins autour de la main droite.  Ces linges étaient constitués de différents lambeaux tel, vraisemblablement, des morceaux de draps ou des lambeaux de serviettes et d’autres natures, qui servaient comme genre de pansements.  Il y avait deux plaies aux membres, il y avait une entaille à l’avant du poignet gauche et il y avait une autre entaille dans la main droite dans la racine du pouce.  La plus sérieuse, tout en étant relativement superficielle, était celle du poignet gauche.  L’instrument ou l’objet coupant que moi je crois être du genre de la vitre ou de fragment de verre brisé ou objet semblable toujours à cause des commissures rectangulaires existaient également au poignet, donc je dis que l’instrument ou l’objet coupant est entré dans le poignet gauche avec un angle d’environ 45 degrés de bas en haut, toujours en considérant la main en position anatomique normale formant une plaie oblique interne et vers le haut, coupant la peau superficielle, les veines superficielles, deux tendons fléchisseurs de la main, petit et grand palmaires.  Le fléchisseur ou le tendon fléchisseur du majeur gauche était entaillé quelque peu seulement, d’autres tendons plus en profondeur et également entaillé quelque peu la veine et l’artère cubitales, c’est-à-dire celle qui est vis-à-vis le petit doigt de la main gauche.  Il n’y avait aucun doute dans notre esprit que cette plaie, encore là, avait été faite avant le décès.  Il y avait infiltration assez considérable des tissus, tels les muscles que nous avons disséqués un peu plus haut.  Il n’y a pas de doute également que cette plaie a dû saigner.  La quantité de sang, il m’est impossible de l’apprécier et immédiatement je dois dire que le cadavre de monsieur Laporte n’était pas un cadavre exsangue au sens qu’il avait perdu tout son sang.  Le cadavre de monsieur Laporte, en ce qui concerne, on ne peut pas dire qu’il a perdu considérablement du sang au moment que j’ai fait l’autopsie.  Il en restait encore une bonne quantité parce que les organes et viscères étaient assez congestifs, ce n’est pas le fait lorsqu’une personne est au bout de son sang.  Pour la main droite, l’entaille ou la coupure à la racine du pouce à la face palmaire vis-à-vis la jointure principale était encore tangentielle, c’est-à-dire à peu près dans l’axe de la main et passait à peu près qu’en dessous de la peau, intéressant [affectant] naturellement les muscles du pouce.  Là encore les mêmes caractères des commissures de la plaie, mais à ce niveau il n’y avait rien de bien sérieux comme plaie sauf le muscle qui était entaillé et la peau et la plaie était relativement superficielle, ne pénétrant tangentiellement que quelque un pouce environ.  Tout de même, cette plaie a dû saigner quand même et les pansements, lambeaux qui entouraient ces blessures étaient assez considérablement imbibés de sang lorsqu’on l’a eu.  Également à la main droite deux autres petites marques ou petites coupures très superficielles celles-là, l’une à la face palmaire du petit doigt en linéaire très superficielle et également sur la partie du pouce près de l’ongle, également une petite coupure selon l’axe du doigt et encore là très superficielle.  Également, comme autre marque de violence, la seule qu’il me reste c’est celle de la jambe antérieure droite en-dessous du genou.  Là, il y avait une érosion, c’est-à-dire que la peau était partie sur l’avant de la jambe sur une longueur de 8,5 cm et là cette érosion indiquait qu’il y avait eu frottement sur la jambe de bas en haut mais je ne peux pas dire si ce frottement avait eu lieu avant ou après la mort parce qu’il n’y avait pas de caractères suffisants pour que nous puissions nous prononcer.  À tout événement c’est quelque chose de très superficiel et mineur médicalement parlant.  En dessous des pieds il y avait quelques souillures de sang desséché, en passant les pieds n’étaient pas trop propres et il y en avait également du sang à la face interne du pied près de la plante du pied, il y en avait également sur le dessus des orteils gauche et à la plante gauche du pied.  Sauf les marques ou blessures que je viens de décrire, il n’y avait aucune autre marque externe de violence, je tiens à le souligner et nous avons des photographies pour le prouver.  Maintenant, à l’examen interne, commençant toujours dans le même ordre, tête en descendant.  En dessous du cuir chevelu, il y avait qu’un piqueté ou une petite infiltration sanguine en pointillé si l’on veut diffuse que l’on retrouve encore là lors des strangulations aigues, aucun hématome ou collection de sang pour traduire une contusion ou une violence à la tête.  Le crâne n’a démontré aucune fracture, le cerveau sauf la congestion n’a démontré rien de spécial, ni contusion, ni hémorragie.  Le cou, il y avait infiltration de sang en dessous du sillon vis-à-vis les gros vaisseaux du cou c’est-à-dire les carotides et les jugulaires des deux côtés plus particulièrement dans les enveloppes de ces artères et veines en dessous du sillon et au-dessus du sillon dans le sens vers la tête.  Sur une artère carotide du cou, à l’intérieur même de l’artère il y avait une petite fissure vis-à-vis le sillon, ce qui traduisait qu’il y avait eu compression suffisante à ce niveau pour bloquer la circulation, je le crois.  Au niveau du cou, il n’y avait pas de fracture de l’organe du larynx non plus que fracture du petit os qui relie cet organe avec la langue que l’on retrouve par exemple lors des strangulations à la main.  Je dois dire également qu’il n’y avait pas d’autres infiltration de sang dans les chairs à l’avant du cou, la base de la langue, les papilles de la base de la langue étaient très turgescentes, gonflées et cyanosées, encore là une constatation qui va très bien avec la strangulation.  À la poitrine maintenant, rien de spécial à l’intérieur de la cavité de la poitrine en ce qui regarde un traumatisme quelconque, pas de fracture de côtes, pas d’évidence de contusion, les poumons pesaient respectivement 600 grammes à droite et 500 à gauche.  Les poumons eux autres mêmes étaient modérément congestifs avec encore de l’aération, la tranchée et les bronches étaient libres, à la surface des poumons il y avait des pétéchies ou fines hémorragies qui traduisent un phénomène d’asphyxie ou d’anoxie.  Ces petites marques étaient plus particulièrement marquées entre les lobes des poumons et c’est l’endroit où on les retrouve plus particulièrement lorsque le phénomène d’asphyxie est aigüe.  Il y avait également ce que l’on appelle le fin chapelet emphysémateux c’est-à-dire de petites bulbes d’air aux angles, aux bords angulaires des poumons, encore là une constatation tout à fait compatible avec le processus de strangulation.  Le cœur pesait 400 grammes, c’est à peu près le poids normal sauf un petit épaissement [sic] d’une valvulve à l’intérieur très léger d’ailleurs, rien de spécial.  Les coronaires étaient très belles, peu d’atérome et la même chose s’applique pour l’aorte, il n’y avait aucune évidence il va sans dire de thrombose ou d’infarctus.  À l’abdomen maintenant : à l’intérieur de la cavité abdominale rien de spécial, pas d’hémorragie, pas d’évidence traumatique, le foie pesait 1760 grammes, ce qui peut être considéré comme dans les limites de la normale et là encore le poids de ce foie indique une congestion au moins qui traduit que le foie n’était pas exsangue c’est-à-dire dépourvu de tout son sang.  Pour l’organe du foie lui-même, rien de spécial sauf que la vésicule biliaire contenait trois calculs, calculs de la vésicule, ça ce n’est qu’une constatation.  Maintenant, les autres organes, reins, rate, surrénales, pancréas, rien de spécial sauf la congestion.  La vessie était vide.  L’estomac : l’estomac ne contenait que 25 c.c. d’un liquide bilieux verdâtre, près d’une once, la muqueuse de l’estomac c’est-à-dire la membrane à l’intérieur, rien de spécial.  L’intestin, on va diviser les constatations en deux, le petit intestin et le gros.  Le petit intestin ne contenait à peu près rien sauf un liquide bilieux verdâtre sur toute sa longueur.  Le gros intestin également une quantité, une substance de liquide bilieux verdâtre et le contenu commençait à se solidifier en allant vers l’ampoule rectal, le contenu était plutôt pâteux et non solide, je n’ai rien retrouvé d’autre dans l’intestin et quand je dis, nous étions deux bien entendu.  Aux organes génitaux je le répète, aucune évidence traumatique, nous avons pris la température à l’intérieur du corps à ce moment-là ce qui se trouvait être 5h20 et la température était de quelque 24 degrés centigrades en dessous du foie ou si vous voulez 77 Fahrenheit, tout le monde sait que la température du corps humaine habituelle est de 98,3 degrés Fahrenheit ou encore de l’ordre de quelque 37 degrés centigrades, donc en Fahrenheit une perte de chaleur de 21 degrés environ vers 5h20 le 18 octobre 1970.  Il y a eu plusieurs prélèvements de faits pour différentes expertises tel des tissus, du sang et les rapports ne sont pas encore tous entrés dans ce domaine.  En résumé, selon nos constatations d’autopsie, il était évident que le décès devait être attribué à un processus d’asphyxie aigue par strangulation au lien, le lien en l’occurrence on l’a mentionné était sa chaînette scapulaire.  Les blessures du pouce droit, du poignet gauche et de la poitrine avaient été vraisemblablement causées par un ou des objets tels des fragments de vitre ou objets semblables.  Ces blessures avaient été certainement infligées avant le décès à cause de la réaction inflammatoire que nous avons notée dans les tissus.  Nous pouvons dire que ça faisait au moins deux heures avant le décès que ces blessures avaient été infligées, ça peut être plus.  Le moment du décès pouvait s’établir approximativement en se référant à la rigidité cadavérique seulement, en prenant les maximums et les minimums au maximum 15 heures avant notre autopsie et un minimum de 4 à 6 heures avant notre autopsie.  Il faut dire tout de suite que la rigidité cadavérique n’est pas un élément des plus précis pour déterminer le moment de la mort, mais si l’on tient compte de la température du corps au moment de l’autopsie et des rigidités cadavériques, après tous les calculs faits, il nous a semblée raisonnable de croire que le décès a eu lieu le 17 octobre entre 15h00 et 21h00.

Vallières reprochera bien des choses à cette enquête, dont le fait que le Dr Valcourt ait utilisé à plusieurs reprises le terme « superficiel » pour décrire des plaies qui lui semblaient profondes.  En effet, Vallières publia dans son livre de 1977 les photos du corps.  Il avait donc de quoi appuyer son propos, du moins pour quelques rares détails comme celui-ci.

Pour l’œil profane, il peut effectivement sembler étonnant d’entendre un pathologiste décrire une plaie superficielle qui, quand on la regarde, semble très douloureuse et sanglante.  Mais c’est là une preuve du manque d’expérience de Vallières dans les recherches judiciaire, puisque le terme revient souvent pour décrire de telles blessures.  En fait, on l’utilisait déjà en 1920 dans l’affaire Aurore Gagnon.  Une plaie impressionnante, voire insupportable, peut être décrite comme superficielle en opposition à ce qu’elle n’est pas une plaie pénétrante, comme par exemple une lame de couteau qui entre profondément dans le corps ou un projectile d’arme à feu.  En 1970, cela faisait partie du jargon habituel depuis au moins 50 ans.

Encore une fois, l’accusation de Vallières était gratuite.

Me Ducros posa quelques questions supplémentaires afin de démontrer publiquement les qualifications du Dr Valcourt et c’est ainsi qu’on apprit que ce dernier avait été diplômé en médecine en 1953 à l’Université de Montréal.  Quatre ans plus tard, il avait été diplômé comme chirurgien spécialiste en anatomie pathologique.  Depuis quelques années, il était directeur de la section pathologie à l’Institut médico-légal de Montréal, où il estimait faire de 500 à 600 autopsies par année.

Valcourt accepta ensuite de verser une copie de son rapport, qui avait également été signé par son collègue le Dr Jean Hould.

 

L’affaire Boudreau: les procès (partie 3)

Tracy Boudreau's Trial for Murder
Tracy Boudreau, fixant le sol, lors de son procès  (source inconnue, gracieuseté de M. Eden)

Jusqu’à maintenant, on sait que le témoignage de François a mystérieusement changé lors de son interrogatoire, qu’il y a deux versions quant à l’emplacement de la voiture des comparses et que Tracy aurait eu l’ordre de quitter les lieux alors que l’agent Sirois avait démenti cette allégation. Revenons donc à ces irrégularités. Mon père et moi avons pris soin de les analyser du mieux qu’on peut puisqu’il nous faut faire des recherches sur le système judiciaire ainsi que les mœurs de l’époque.

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Procès du vol de bières, BanQ Gaspé

Dans un premier temps, lors de l’enquête coroner, Tracy a dit ne pas avoir voulu faire de mal à M. Audet et ne pas avoir voulu se venger de quoique ce soit. On faisait alors référence à un vol à la Coopérative. Toutefois, un témoin aurait entendu Boudreau dire qu’Audet méritait son sort puisqu’il aurait témoigné contre lui dans une histoire de vol. Aux archives, on m’a donc sorti le seul et unique procès de Tracy avant le meurtre : un vol de caisses de bières ayant eu lieu le 14 décembre 1952 dans l’entrepôt de l’hôtelier Alban Leblanc. Ce vol s’était produit avec des complices. Le procès devait avoir lieu en mars 1953 mais fût ajourné un peu plus tard en avril. Le père de Tracy, Melvin Boudreau, avait dû payer 1 000$ de cautionnement pour son fils, moyennant un arrangement de remboursement via ses lots. Après lecture complète du procès, j’ai été surprise de voir qu’en aucun temps le nom d’Edgar Audet n’apparaissait. Non seulement le vol n’avait pas eu lieu à la Coopérative mais le défunt ne figurait pas dans les témoins non plus. Toutefois, une feuille parmi le dossier méritait d’être considérée: c’était un contrat avec Tracy Boudreau au sujet de l’ajournement de sa cause et ceci fût signé le 27 octobre 1952. Comme le vol de bières avait été fait en décembre, il était évident que cette feuille concernait un autre délit. J’ai demandé aux archives de Gaspé mais rien d’autre ne figurait à son nom. Comme cette cause devait être ajournée début octobre 1953, je me suis référée aux archives de Montréal et de Québec car Tracy était alors emprisonné en attente de son procès pour le meurtre d’Edgar Audet. Rien. J’ai tout compris lorsqu’un membre de la famille d’Edgar m’a raconté ce qu’elle avait appris à l’époque. En visite chez son frère, M. Audet avait raconté avoir eu du fil à retordre avec Tracy. Il lui aurait volé par deux fois des cigarettes. Edgar lui aurait donné la chance de travailler pour rembourser son dû mais il aurait récidivé une troisième fois. C’est là qu’il aurait contacté la police. Comme Edgar devait être seul lors de ce vol et que le procès devait avoir lieu après sa mort, tout cela a dû être annulé puisque l’unique témoin était décédé…

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Photo du portefeuille présenté en preuve au procès, BanQ Gaspé

Si on revient au soir du 23 juillet, lorsque Tracy était en route après son crime, il aurait lancé par la fenêtre de la voiture le portefeuille en cuir noir volé à la Coopérative. Chez les témoins, il y a si peu de souvenirs sur les échanges qu’ils ont eus dans l’auto mais tous se rappellent exactement où le portefeuille a été lancé. Tracy avait dit qu’il pourrait même les guider vers l’objet convoité. C’est Odina Boudreau (n’ayant pas de parenté avec le meurtrier, du moins selon la Cour et selon mes recherches) qui l’aurait trouvé le 24 juillet en allant travailler, près d’un restaurant à Maria. Interrogé par la Cour, il n’avait d’abord pas hésité à confirmer que le portefeuille présenté était bien celui qu’il avait trouvé. Toutefois, quand Lucien Grenier, avocat de la défense, l’avait questionné à son tour, sa conviction était devenue oscillante. Il était même allé jusqu’à dire : « Maintenant, « asteur », là, que je le vois, je pense que ce n’est pas le même ». Il s’en était évidemment suivi une série de questions pour éclairer le tout, mais en vain. Odina avait fini par dire que ces portefeuilles se ressemblant tous, il y avait de bonnes chances que ce soit le même.

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Photo du bois dans le quel le chèque aurait été retrouvé, BanQ Gaspé

Plus curieux encore: Tracy avait volé deux chèques qu’un client, Ernest Cormier, avait donné à Edgar en guise de paiement sur des effets. John Willet avait affirmé avoir déchiré un de ces chèques en trois parties et les avoir lancés dans le bois, dans le bout de Cross-Point. Non seulement il a dit avoir indiqué aux agents DeGrâce et Blanchet où il avait lancé ce chèque mais il les aurait guidés vers l’endroit en question. Les policiers auraient été seuls dans le bois et auraient trouvé les trois parties de ce bout de papier. J’aimerais juste ici spécifier qu’on parle d’un chèque lancé dans le bois en pleine nuit du 23 juillet pour être retrouvé par deux policiers dans les alentours du 3 août suivant. Ce chèque déchiré fût lui aussi présenté en preuve.

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Agent DeGrâce lors de l’arrestation de Tracy, Le Soleil, 8 août 1953

J’aimerais aussi souligner l’étrange impression que me laisse Me Édouard Dion, avocat de la poursuite (pour la Reine), durant l’enquête préliminaire via les notes sténographiques. Bien que je ne maîtrise pas ce domaine et qu’il appert que les avocats des parties adverses n’ont pas toujours ces phrases assassines que l’on peut voir dans les procès cinématographiques, je trouve étrange la cohésion que semble avoir les deux avocats lorsqu’il est temps de questionner l’enfant. Ils se relayaient dans les questions et celles-ci convoitaient les mêmes réponses. Tout au long, on dirait la même personne qui pose les questions. Or, c’est Me Dion aussi qui rappelle sèchement plus d’une fois au docteur Adrien Gauvreau de ne pas dire ce que l’enfant a dit. Il fait la même remarque lorsque le docteur vient pour raconter ses échanges avec les voisins s’étant présentés sur place cette nuit-là. En aucun temps un tel rappel n’a été fait sur tous les autres témoignages, notamment les centaines de pages où les comparses de Tracy racontent ce que ce dernier avait dit. Peut-être que je me trompe et je tiens d’ailleurs à rappeler que mon but n’est pas de « salir » des gens mais bien de faire la lumière sur cette sombre affaire.

Or, dans les notes disponibles, le docteur Gauvreau est le seul à avoir maintenu le témoignage de l’enfant. Pour des raisons que j’ignore, les deux voisins ayant parlé à l’enfant ce soir-là, ayant même assisté au décès de la victime, n’ont pas témoigné. (* MISE À JOUR: après vérification, le dossier concernant cette cause est incomplet.  Voir plus bas.)  Avec photos à l’appui et avec l’aide du pathologiste Dr Roussel, M. Gauvreau a expliqué en détails les blessures mortelles qu’avait subies Edgar Audet. Or, la crédibilité de ces photos auraient été mise en doute puisqu’elles auraient été prises environ 12 heures après le décès. Pourtant, Edgar avait subi des fractures au nez, à la joue, à la mâchoire ainsi que 4 fractures du crâne au niveau temporal, pariétal et frontal. À l’enquête du coroner, le docteur avait même dit qu’il avait senti ces fractures juste en prenant la tête de M. Audet afin de le redresser alors qu’il peinait à respirer à cause de la grande quantité de sang qui s’écoulait. Les quelques dernières lignes de ce dossier se terminent avec Adrien Gauvreau qui maintient que ces blessures ont été nécessairement faites avec un objet contondant avec lequel on ne pouvait que s’être acharné avec violence.

Pourtant, le 24 octobre 1953, Tracy Boudreau a été accusé de meurtre involontaire et a écopé d’une peine d’emprisonnement de 30 ans. J’en arrive donc à la plus grande irrégularité de cette histoire : le plumitif de Tracy que j’ai trouvé dans son procès pour le deuxième meurtre qu’il a commis sur sa conjointe, Yvette Saint-Onge, en septembre 1978. J’apprends que Boudreau est sorti de détention en juillet 1960. Il a donc purgé moins de 7 ans pour le meurtre d’Edgar Audet.

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Extrait du plumitif pénal de Tracy Boudreau, BanQ Sept-Îles

J’avais trouvé quelques avis de saisies à son nom en 1971 mais j’étais loin de me douter que finalement, il était libre depuis plus d’une décennie avant ces encarts. C’était une liberté conditionnelle. Toutefois, sans vous faire la longue liste, Tracy a été arrêté pour vol, recel, déguisement dans le but de voler, voie de fait, conduite avec facultés affaiblies, conduite pendant la suspension de son permis et j’en passe. Finalement, il a tué sa conjointe un soir de 1978, alors qu’il restait dans un petit multiplex où les locataires semblaient tous se côtoyer. La femme de 34 ans avait subi 11 lacérations au visage et à la tête, avait perdu deux dents qu’on a retrouvées sur le sol et est décédée au bout de son sang. Les témoins, soit les amis de Tracy, avaient raconté qu’il était souvent agressif et très jaloux. Cette fois, Tracy ne s’était pas sauvé de la scène et avait d’abord tenté de faire croire aux policiers qu’Yvette était ivre et s’était cognée très fort le nez et la tête en tombant. En 1979, il a demandé à aller en appel parce qu’un dénommé Pierre Labbé s’était présenté chez son avocat pour faire des aveux. C’est en 1983 que le dossier fût fin prêt. Labbé avait raconté être l’ami de Roland Perreault, un des locataires de l’immeuble de la rue Cartier à Sept-Îles où le drame s’était déroulé. Il disait n’avoir jamais connu Tracy. Pourtant, il fréquentait le même immeuble et le même ami de ce dernier. Aussi, il résidait à un coin de rue de là. Il serait entré dans le logement ce soir-là et aurait vu Perreault en train de trainer le corps d’Yvette. À savoir pourquoi il revenait avec ces aveux aussi tardivement, il a raconté avoir rencontré le frère de Tracy. Lorsqu’on lui a rappelé qu’il avait pourtant dit ne pas connaitre Tracy, il a dit qu’il ne connaissait pas plus son frère mais qu’il l’avait croisé pendant qu’il faisait du vélo. Ce dernier lui aurait offert de venir prendre une bière chez lui. Quand on lui a demandé le nom du frère, il a dit ne pas le savoir, qu’il l’appelait Tracy, comme l’autre. C’est en discutant avec ce nouvel ami inconnu trouvé à bord d’un vélo qu’il aurait « allumé » que le frère de l’autre, emprisonné, serait le meurtrier d’Yvette alors que ce soir-là, il aurait aperçu son ami Roland avec la victime inerte. Il aurait alors, sous les conseils du frère de Tracy, contacté l’avocat. Non seulement ce témoignage était peu crédible mais en plus, il ne corroborait pas avec l’affidavit qu’il avait signé et qu’il n’avait pas lu car il était analphabète. Force est de constater que leur stratégie manquait sérieusement de peaufinage. Pierre Labbé avait déjà fait un long séjour en prison de 1962 à 1974 pour un double-meurtre commis sur une réserve indienne à Betsiamites. Il avait tué un homme et une femme à coups de ronds de poêle.

Je n’ai pas fini de chercher sur l’affaire Boudreau et j’en aurais beaucoup à raconter. J’espère vous revenir avec autre chose sur cette histoire qui me tient à cœur. Sans vouloir faire le pont entre celle-ci et l’affaire Coffin, je vais quand même vous revenir avec une petite (ou longue) liste d’intervenants dans l’affaire Coffin qui sont également reliés à l’histoire d’Edgar Audet. Puisqu’on parle du même été, dans la même région, je trouve qu’il est intéressant de faire des corrélations.

Et à toi François, brave petit gaillard, sache que j’ai rêvé la semaine passée que je t’emmenais avec mon fils dans les manèges de Wildwood. C’est te dire comment tu m’as marquée. Je tenais vos deux cornets en vous regardant crier dans la montagne russe. Je n’avais pas hâte de te ramener à la maison. Dans notre 2018 où quand un drame survient, on prend l’enfant à part pour l’entendre sans qu’il soit « contaminé » par l’adulte, je ne pouvais pas croire que je devais te ramener dans un décor en sépia ou même l’enfant le plus courageux devient un accessoire pour des adultes qui triomphent dans l’absurdité.

* Mise à jour en date du 5 mai 2018: le dossier concernant la cause de la Reine vs Tracy Boudreau, portant le numéro 2857 ne contient pas tous les témoignages au procès.  Bien que le verdict de culpabilité en date du 24 octobre 1953 et plusieurs éléments du procès en fasse partie, les témoignages sont plutôt issus de l’enquête préliminaire ayant eu lieu le 18 août 1953.  Des subpoena avaient d’ailleurs été envoyés, entre autre à Lionel Landry pour témoigner à cette enquête mais après les témoignages de l’agent Sirois, de Maurice Hébert, de Pearl MacKenzie, de Janie McWhirter, de John Thorburn, de François Audet, d’Ernest Cormier, de Gertrude Audet, d’Odina Boudreau, de John Willett et du Dr Gauvreau, le juge Duguay avait mit un terme à l’enquête, déclarant la preuve close.  Je vais tenter de trouver les éléments manquant au dossier afin de m’assurer d’une plus grande exactitude.   Je vous y reviendrai.

Octobre 70: Quand les fils se touchent! (5)

Le corps de Jean Corbo, 16 ans, tué par la bombe qu’il s’apprêtait à poser au soir du 14 juillet 1966.

Avant que la police puisse mettre la main aux collets de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, une deuxième enquête de coroner s’ouvrit afin d’éclaircir les circonstances entourant la mort d’une autre victime.

Dans la soirée du 14 juillet 1966, c’est à 21h51 qu’une explosion retentit au fond de la ruelle St-Zoé séparant les usines de la Dominion Textiles Company et The Steel Company dans le quartier Saint-Henri.  « À leur arrivée sur les lieux de l’explosion, les policiers ont eu la pénible vision du cadavre de la victime, un adolescent qui gisait sur le dos, sans bras ni jambes, dans la poussière »[1].  Des parties de son corps furent retrouvés jusqu’à une distance de 30 pieds.  Un détective déduisit que les mains et les pieds avaient pu être projetés sur le toit de la Steel Company, tandis que le lieutenant Léo Plouffe examinait la voiture, qui avait subis de lourds dommages.

Rapidement, la victime fut identifiée comme étant Jean Corbo, un adolescent de 16 ans qui militait pour le FLQ depuis quelques mois.  Corbo est né le 24 juillet 1949[2].  En fait, il avait trouvé la mort en essayant de poser une bombe destinée à causer des dommages à la Dominion Textiles.

Le 21 septembre 1966, après que certains avocats eurent brièvement manifesté leur désir de jeter le blâme de la mort de Thérèse Morin sur les dirigeants de la compagnie (voir chapitre précédent), le coroner Laurin Lapointe mena son enquête sur la mort de ce jeune homme.  On retrouvera pratiquement les mêmes acteurs, dont Me Jean-Guy Boilard pour la Couronne, ainsi que Me Gérard Beaudry et Me André Deslongchamps pour les jeunes terroristes.

Le Dr Jean-Paul Valcourt attribuait le décès à « un état de choc consécutif à une hémorragie thoracique et externe par plusieurs lacérations pulmonaires, hépatiques et des membres amputés par le traumatisme, avec fracture du crâne, du cou et du larynx.  Le tout vraisemblablement dû à une force explosive venant de l’avant et de près ».

Le premier témoin appelé fut Pierre Desrosiers, sergent-détective de la Ville de Montréal.  Le 14 juillet, il s’était rendu à l’arrière du 3970 rue Saint-Ambroise, plus précisément dans la ruelle Saint-Zoé qui reliait la rue Saint-Ambroise au canal Lachine.  Du côté ouest, on retrouvait la compagnie Steel et à l’est la Dominion Textiles.  Il était arrivé sur les lieux à 23h00.  Sur place, il avait principalement constaté la présence de plusieurs curieux, une voiture abandonnée et le corps de Corbo gisant toujours sur le pavé.

L’enquête prit ensuite un air de déjà vu lorsqu’on appela dans la boîte des témoins le jeune Serge Demers, 21 ans, qui avait accepté de raconter tout ce qu’il savait quelques jours plus tôt dans l’affaire Thérèse Morin.  Encore une fois, afin de rendre les choses officielles, il répéta son adhésion au FLQ ainsi que les noms de ceux qu’il avait rencontré dans ce mouvement, à savoir Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, André Lavoie, et Marcel Faulkner.

Évidemment, certaines questions et réponses eurent une saveur de déjà-vu.  Par exemple, il fut question d’une réunion tenue en juin, donc après la mort de Thérèse Morin, pendant laquelle on avait planifié l’attentat contre la Dominion Textiles.  Encore une fois, cependant, Demers fut incapable de préciser qui avait été le premier à proposer ce projet funeste.  En dépit de sa collaboration avec les autorités, cherchait-il encore à protéger quelqu’un?

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.
  • Est-ce qu’il y a eu des gens qui ont dit « non », qui ont protesté?
  • À la réunion même, non, mais par la suite Gérard Laquerre a semblé surpris à peu près deux jours avant, il ne se souvenait pas …
  • Deux jours avant quoi?
  • Avant que l’action même se produise, il ne se souvenait pas que l’action avait été décidée. Il trouvait cela un peu fort, il n’était pas tellement d’accord avec cela.
  • À la suite de cette première réunion, est-ce qu’il a été décidé de quelle façon l’on devait procéder pour déposer une bombe à l’une ou l’autre des usines de la Dominion Textiles?
  • La façon exacte, non, mais on avait … on m’avait suggéré Jean Corbo et l’on avait demandé à ce qu’il y ait une reconnaissance de faite dans le but de trouver un endroit où il n’y aurait pas d’accident, soit à l’arrière de l’usine ou … à une heure où les employés ne circulaient pas à l’extérieur.
  • De fait, à ce moment-là, monsieur Demers, connaissiez-vous Jean Corbo?
  • Je l’avais rencontré, oui.
  • Pourriez-vous nous dire ce dont il a été question entre vous et Jean Corbo lors de cette rencontre?
  • Je lui ai demandé s’il était d’accord en vue de l’action, parce que c’était à une réunion qu’il y avait eue à la campagne, où il y avait douze personnes présentes et il m’a dit que oui. Ça fait longtemps qu’il était prêt.  Il était prêt à commencer l’action, alors son groupe était en état de fonctionner comme il disait.  Alors, je lui ai dit quelle action était projetée et il m’a dit qu’il ferait une reconnaissance de retour à Montréal.

C’est seulement à la suite d’un petit séjour à Québec que Corbo avait revu Demers.

  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • La reconnaissance a eu lieu et puis c’était prêt pour … je crois que c’était un … je ne me souviens pas, un vendredi je crois. Ça devait être prêt pour ce vendredi-là.
  • Est-ce que l’on avait décidé quelle usine?
  • Oui, c’était à Saint-Henri.
  • Est-ce que lors de rendez-vous antérieurs Corbo devait être accompagné d’une autre personne pour faire cette action?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissiez cette autre personne-là?
  • Ça devait être une demoiselle du nom de Nicole Bellemare.

Demers avait mentionné à Corbo qu’il était « impossible » de réaliser cet attentat en solitaire, ce qui avait reporté la chose à une semaine plus tard.  Ensuite, Demers avait expliqué cela au Comité qui a finalement admis que ce projet pouvait se faire par une seule personne.  On demanda alors à Demers de faire le message à Corbo et de lui demander s’il se sentait prêt à recommencer au cours de la semaine suivante.  Rapidement, l’adolescent avait accepté.  Demers lui avait donc donné rendez-vous le 14 juillet 1966 en face du Forum de Montréal.

  • À ce moment-là, je lui ai demandé si ça allait bien, dit Demers. Il m’a dit que oui et puis je lui ai expliqué que c’était un système d’horlogerie comme je lui en avais déjà parlé auparavant.  Je l’ai conduit à peu près deux rues et puis je lui ai demandé … je lui ai dit de placer de façon à ce qu’il y ait 55 minutes entre le moment où il quitterait et le moment où devait avoir lieu l’explosion.  Alors c’était d’accord, je lui ai donné la main et je lui ai donné rendez-vous au coin de Atwater et Notre-Dame dans un restaurant.

C’est au volant de sa propre camionnette, une Volkswagen verte et blanche, que Demers s’était rendu sur place.  Corbo devait transporter la bombe dans un sac de voyage à l’effigie d’Air Canada.

  • Et après avoir quitté Corbo, qu’avez-vous fait?
  • Je suis allé au restaurant l’attendre au coin de Atwater et Notre-Dame, j’ai commandé un café et tout de suite après j’ai entendu passer les pompiers et la police. Alors, je suis sorti dehors.  J’ai vu qu’ils se dirigeaient dans cette direction-là, alors je me suis dit : « il est arrivé un accident ».  Je suis embarqué dans mon camion et je me suis en allé chez moi immédiatement.
  • À quel endroit chez vous?
  • Sur la rue Plessis et puis j’ai écouté la radio et j’ai entendu dire qu’il y avait un mort.

Vers 23h30, Laquerre était passé chez lui, après quoi Demers s’était rendu avec lui à St-Alphonse.  Ainsi, il put expliquer au Comité « qu’il y avait eu un accident » qui avait causé la mort de Corbo.  Il semble que ce soit à ce moment-là que Demers ait eu son premier véritable remord.

  • J’ai discuté et puis j’ai suggéré qu’on arrête pour un bout de temps l’action parce que c’était des choses qui ne devaient pas arriver normalement, qu’il y avait un manque quelque part et puis, moi, je considérais que des jeunes de cet âge-là que ce n’était pas avec cela qu’on pouvait faire quelque chose.

Une semaine plus tard, le camp de Saint-Alphonse se vidait de ses membres.  Le nom de Pierre Vallières étant paru dans les journaux, les membres du Comité se dispersèrent aux quatre vents.  Certains d’entre eux avaient pris la fuite vers Kapuskasing, en Ontario.

Avant de remercier le témoin, Me Gérard Beaudry lui réserva quelques questions.

  • Pouvez-vous dire, monsieur Demers, si Jean Corbo était au courant ou avez-vous dit à Jean Corbo que tous les membres, les sept savaient que c’est lui qui devait aller poser la bombe?
  • Spécifiquement dire les sept savent, peut-être non, je ne crois pas, non.
  • Maintenant, il savait que vous faisiez partie du Comité central?
  • Oui.
  • Il savait que la décision avait été prise au Comité central?
  • Oui.
  • Corbo?
  • Oui.
  • Il ne croyait pas que c’était une décision venant de vous seul?
  • Non, absolument pas.

Le coroner entendit ensuite Marcel Faulkner, 21 ans, qui expliquera à son tour que le mobile de l’attentat, quoique très discutable, visait à « appuyer les grévistes qui étaient en grève dans cette compagnie ».

  • Qu’est-ce qui a été décidé que l’on faisait au sujet d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Poser une bombe, c’était tout ce que l’on était en mesure de faire mais cette bombe devait être posée sans risque pour les personnes qui étaient autour et pour tous les gens qui avaient affaire à y travailler.
  • Est-ce que quelqu’un avait été chargé de s’occuper de cette action à l’égard d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Ordinairement, ça revenait au chef du Réseau d’action.
  • Et qui était le chef du Réseau d’action?
  • Serge Demers.
  • À une réunion précédente à celle dont vous venez de nous parler est-ce que quelqu’un avait manifesté l’intention de faire une action quelconque?
  • À une réunion précédente qui n’était pas une réunion du Comité Central mais où les membres du Comité Central se trouvaient, Jean Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose, et probablement la Dominion Textiles puisque c’était le conflit le plus aigu à cette période-là.
  • De quelle façon la décision a été prise lors de cette réunion du Comité central de poser des gestes à l’égard d’une des usines de Dominion Textiles?
  • La première bombe qui a été placée contre la Dominion Textiles c’était à la compagnie à Drummondville. Là, c’était … la bombe visait deux buts, deux objectifs, d’appuyer les grévistes premièrement et de montrer en fin de compte à la compagnie que les travaillants n’entendaient pas se laisser battre encore une fois par cette compagnie-là.

Après l’attentat de Drummondville, quelqu’un avait proposé le coup contre la Dominion de Montréal mais Faulkner, tout comme Demers, prétendit ignorer de qui il s’agissait.

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris à la suite de cette idée?
  • Il n’y avait jamais de vote pris au Comité Central ou par main levée ou par vote écrit, mais ça se faisait dans une discussion assez libre.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont refusé, qui ont protesté lors de la réunion?
  • Pas à ma connaissance.
  • Lorsque le nom de Corbo avait été proposé pour placer la bombe à la Dominion Textiles, est-ce que l’on avait décidé ce que devait faire Corbo avant d’aller placer la bombe?
  • Là, je vous préviens que je ne suis pas particulièrement qualifié pour répondre à cela parce que tout ce qui regardait la préparation des coups dans le Réseau de l’action ce n’était pas mon domaine. Ce n’était pas là-dedans que je travaillais mais parce que justement le jeune Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose et qu’on le considérait comme quelqu’un qui savait très bien ce qu’il faisait, alors on avait suggéré à ce moment-là que peut-être le jeune Corbo pourrait lui-même préparer le coup en question, entre autre chose ça veut dire faire la reconnaissance des lieux, aller voir à la compagnie, trouver un endroit où la bombe peut être posée sans trop grand risque.
L’une des photos judiciaires accompagnant le dossier de l’enquête du coroner (BAnQ Montréal).

Peu après, le jury du coroner se retira afin de délibérer.  À leur retour, ils déclarèrent Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, Marcel Faulkner et Claude Simard « criminellement responsables » de la mort de Jean Corbo.

Peu après la fin de cette enquête, Pierre Vallières et Charles Gagnon finirent par être appréhendés par la police.  Ils furent condamnés pour homicide involontaire, ce qui les força à purger un peu plus de deux ans de prison, environ.

Vallières, mais aussi tous les auteurs qui prendraient ensuite la défense du FLQ et de leurs membres, passeraient sous silence les détails concernant les meurtres de Thérèse Morin et de Jean Corbo, sans oublier les autres victimes mentionnées dans les chapitres précédents.  Toutefois, si on prend le temps de s’arrêter un instant, il y a un constat qu’il ne faut certainement pas prendre à la légère.  Gaétan Desrosiers avait 17 ans et Jean Corbo en avait 16.  Les deux poseurs de bombes de 1966 étaient des mineurs, des adolescents manipulés par un Comité Central dirigé par des adultes comme Vallières et Gagnon.  Pourquoi le FLQ risquait-il la vie des jeunes pour mettre de l’avant leurs idéaux?


[1] Henry et Bastien, Ibid.

[2] Jean Corbo était le fils de Nicolas Corbo, un Italien d’origine, et de Mignonne Côté.  Selon le registre de l’état civil, Nicolas Corbo a épousé Mignonne Côté le 18 juillet 1942 à Montréal.  On décrivait alors Nicolas comme notaire, habitant au 7218 Henri-Julien à Montréal.  Son épouse était originaire de Nicolet.  Nicolas Leopold Corbo s’est éteint le 7 juillet 1986.

L’affaire Boulanger: une partie du dossier judiciaire retrouvé

Dans le dossier retrouvé, on note cette photo judiciaire qui montre l’intérieur du logement de la victime, Arthur Boulanger. Sur le plancher, on constate la présence d’une mare de sang.

Le projet Portrait de la Mauricie par les Archives Judiciaires Criminelles (PMAJC), entamé le 3 janvier 2018, porte déjà ses fruits. Alors qu’un article d’Historiquement Logique publié en juin 2015[1] expliquait que le dossier judiciaire de l’affaire Boulanger n’avait pas été conservé dans les archives nationales, les recherches que j’effectue actuellement pour indexer les dossiers qui sont conservés dans la voûte de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières m’a permis d’avoir l’agréable surprise la semaine dernière de tomber sur celui de Freddy Pellerin. Cet individu, qui avait 27 ans à l’époque, a été le principal suspect dans cette affaire. Au terme d’un procès, il a cependant été acquitté.

Le dossier retrouvé, quoique plutôt mince pour une cause de meurtre, se trouvait dans les boîtes non classées des archives nationales et dans lesquels on retrouve normalement les procès expéditifs.

Il y a toutefois un bémol à cette trouvaille : ce dossier ne contient pas les transcriptions sténographiques du procès, au terme duquel Pellerin a été acquitté. Nous savons que les détails présentés lors d’un procès criminel pour meurtre sont les plus détaillés, ce qui en fait l’outil idéal pour reconstituer les événements entourant un crime.

À défaut de cela, cependant, le dossier retrouvé comporte les transcriptions prises lors de l’enquête du coroner et des pièces très intéressantes qui nous aiderons à mieux comprendre ce qui a pu se produire à Yamachiche en 1935. Parmi ces documents, on retrouve des photos judiciaires, un plan des lieux, et même un échantillon qui, pour le moment, reste non identifié.

Rappelons qu’Arthur Boulanger, 51 ans, a été assassiné dans le logement qu’il habitait à Yamachiche en face de la gare en septembre 1935. On l’avait apparemment battu avec une barre de fer.

Je ne pense pas qu’il faille fonder beaucoup d’espoir quant à l’idée de retrouver un jour le dossier du procès. Selon les explications d’Evelyn Kolish dans le Guide des archives judiciaires (2017)[2] le dossier a probablement été élagué. À partir de 1920, les archives nationales ont fait face à une arrivée gigantesque d’archives, ce qui a poussé les responsables de l’époque à prendre des décisions, entre autre l’élagage.

De plus, je soupçonne que les dossiers judiciaires qui se sont terminés par un acquittement ont été parmi les premiers à être détruits, d’autant plus que les accusés qui ont été blanchis ont droit à leur retour à la vie privée. La justice les considère comme blanchis.

En attendant de mieux étudier le dossier et de vous présenter le fruit de cette découverte, je vous invite à lire ou relire l’article publié en 2015 : Meurtre non résolu à Yamachiche : L’affaire Boulanger.


[1] https://historiquementlogique.com/2015/06/27/meurtre-non-resolu-a-yamachiche-laffaire-boulanger/

[2] Disponible en ligne : http://www.banq.qc.ca/documents/ressources_en_ligne/instr_rech_archivistique/garchjud_fr.pdf