Les Assassins de l’innocence

Introduction:

La présente série documentaire, qui paraîtra au cours des prochaines semaines, sera le résultat d’un travail de recherche combiné par les efforts de Eric Veillette, Annie Richard et Sophie Chouinard.

Étant donné la nature même du sujet, à savoir qu’il peut être évolutif dans le temps en raison de l’arrivée inattendue de nouvelles informations ou de tout autre évolution dans les dossiers, il sera difficile voire impossible de présenter une publication régulière de façon hebdomadaire. Pour ce faire, cette série sera qualifiée d’ouverte. Au cours des prochaines semaines, nous présenterons quelques cas afin de bien lancer le sujet. Par la suite, les dates de publication dépendront essentiellement des fruits de nos recherches ou alors de l’information que pourrait apporter le public. Ainsi, soyez assuré que les articles seront tout de même nombreux. Tout ce que nous ne pouvons prévoir, c’est leur nombre total.

En plus d’être le fondateur du blogue Historiquement Logique!, Eric Veillette est l’auteur de quelques livres qui se consacrent à l’étude exhaustive de dossiers judiciaires ayant marqués l’histoire du Québec. Quoiqu’il participe à cette série, il tient à rassurer son lectorat sur le fait que sa mission demeure la même, à savoir celle de se consacrer aux archives historiques. La présente série n’est donc pas une nouvelle orientation en matière d’écriture, et pour ce faire, il réfère le public – dans l’éventualité de nouvelles informations – à sa collègue Annie Richard. Cette chercheuse déterminée, est venue se greffer à Historiquement Logique! il y a maintenant plus d’un an. Elle a démontré son efficacité et sa sensibilité en publiant la série documentaire L’affaire Boudreau. Elle offre aussi son aide à plusieurs personnes qui souhaitent obtenir de l’information ou des documents sensibles. Sophie Chouinard, diplômée en archéologie, en est à ses premières armes dans le domaine de la recherche documentaire et de l’étude de dossiers judiciaires. Sa présence permettra d’apporter un regard neuf.

Tous trois, nous assumons le contenu des textes qui font partie intégrante de la série Les Assassins de l’innocence. Toutefois, les articles seront publiés en alternance sous nos trois noms, c’est-à-dire que certains articles seront publiés avec le compte d’Eric, d’Annie ou de Sophie, mais tous feront partie intégrante de la série.

Comme nous croyons que la chronologie est la méthode la plus facilement assimilable pour le lecteur qui cherche à mieux comprendre la nature de ces crimes, nous présenterons d’abord les différents cas de jeunes femmes et d’enfants assassinés au cours des années 1970 et 1980. Les faits rapportés sont directement tirés des documents légaux disponibles, c’est-à-dire les rapports d’autopsie, les casiers judiciaires, les enquêtes de coroner et dans certains cas les rapports d’enquête et dossiers de Cour. Nous ne nous basons sur aucun document produits par d’autres auteurs, éditeurs de contenu, etc. Nous ferons cependant exception dans quelques cas où nous avons eu recours, par exemple, à la revue de presse ou à des ouvrages de référence. Ceux-ci seront mentionnés en temps voulu.

Évidemment, nous n’avons pas l’intention de faire ou refaire le travail des policiers. Il faut admettre que nous ne possédons pas tous les outils mis à la disposition des enquêteurs des corps policiers municipaux ou provinciaux. Pour cette raison, nous resterons prudents dans nos propos puisque nos idées pourraient être faussées par des informations qui, pour le moment, ne sont pas à notre disposition. Notre seule intention est de rendre aux lecteurs les informations publiquement accessibles et de reconstituer ces faits qui, dans certains cas, sont en train de devenir historiques. Ainsi, il faudra voir nos articles comme le résultat d’une synthèse documentaire sur des faits historiques.

Après avoir présenté tous les cas que nous jugeons importants, nous étudierons quelques suspects potentiels. Pour certains d’entre eux, en particulier ceux qui sont toujours vivants et qui n’ont jamais été accusé de crime grave, nous utiliserons des pseudonymes. Aussi longtemps qu’une personne n’est pas officiellement accusée d’un crime elle a droit à sa vie privée.

Finalement, un mot sur le choix de notre titre. Le mot « innocence » évoque le sentiment de pureté qui devrait, selon nous, prédominer dans notre société. Un monde dans lequel l’innocence dominerait serait synonyme d’une société où il fait bon vivre, sans malice, et sans méchanceté. Mais ces hommes, ces assassins, qui, pour des raisons obscures, décident de s’attaquer à la pureté de nos femmes et de nos enfants, c’est aussi à notre innocence qu’ils s’attaquent. À cause d’eux, notre monde n’est pas ce qu’il devrait être. Vivre avec nos portes sans serrure, avec la confiance mutuelle de l’autre et nos enfants qui s’amusent dans le parc sans le moindre risque, devient une image utopique en présence de ces monstres.

Sans eux, notre société serait nettement différente et c’est pourquoi il faut éviter de banaliser ces crimes. Nous n’avons pas l’intention de proposer des solutions, ni même de dresser un portrait scientifique de la situation. Nous faisons seulement de notre mieux avec les outils mis à notre disposition afin de vous présenter les faits le plus méthodiquement possible.

Nous profitons de l’occasion pour remercier très sincèrement le personnel de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), que ce soit celui du bureau du Vieux-Montréal, de Trois-Rivières, de Québec ou de toute autre région concernée par nos enquêtes historiques. Merci également au Bureau du coroner du Québec pour sa transparence. Nous saluons également Pierre De Champlain, auteur spécialisé dans le domaine de l’histoire du crime organisé, dont les ouvrages seront cités en temps et lieu. Nous le remercions pour sa disponibilité à répondre à nos questions, en particulier dans un dossier qui nous tient à cœur et que nous présenterons la semaine prochaine.

Nous les remercions tous de leur dévouement et de leur travail qui nous est si précieux dans notre volonté de remettre au public ce dont il a droit.

Si vous croyez détenir de l’information pertinente relative à l’un ou l’autre des crimes cités ultérieurement, nous vous suggérons de communiquer sans délai avec la Sûreté du Québec ou le corps de police de votre municipalité. Si vous avez des cas particuliers à nous suggérer, il est possible de nous écrire par courriel à l’adresse suivante : historiquementlogique@hotmail.com (à l’attention d’Annie Richard).

Merci de votre présence!

Eric Veillette

Annie Richard

Sophie Chouinard

Publicités

L’ambiguïté des enquêtes de coroner

         Quand on a l’habitude de fouiller dans les enquêtes de coroner préservées aux archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), il nous arrive de croiser certains documents dont le contenu nous laisse plutôt perplexes.

Récemment, je me suis rivé le nez à l’une de ces enquêtes qui est, ma foi, plutôt brève. C’est d’ailleurs sa ridicule brièveté qui m’a convaincu de la numériser (voir photo).

La conclusion du coroner Cyrille Delage se lit seulement comme suit : « Il s’agit d’un incendie d’origine suspecte ». Une seule phrase qui ne dit, finalement, pas grand-chose. Il n’y a aucune précision quant à savoir si cet incendie a fait des victimes. Car, ne l’oublions pas, le rôle du coroner est d’intervenir dans des cas de morts suspectes.

Dans ce cas-ci, le fait de mentionner « origine suspecte » ne prouve rien. D’un point de vue historique, cela ne nous aide pas beaucoup à reconstituer les événements.

Les quelques rares informations contenues dans la partie supérieure du document nous indiquent cependant que l’incident s’est produit à Sainte-Marthe, dans le comté de Champlain, le 10 novembre 1976. On ajoute aussi que le bâtiment concerné appartenait à André Verret et Paul Sciacca.

Voilà! C’est tout.

Pour en apprendre davantage, il faut donc se tourner vers les journaux, et cela en se croisant les doigts.

Or, la page frontispice du Le Nouvelliste, paru le 10 novembre 1976, contient la photo d’un incendie survenu à Trois-Rivières sur la rue Sainte-Geneviève et qui projeté quatre familles à la rue. Évidemment, le lieu ne correspond pas.

Quelques pages plus loin, dans la même parution, on retrouve quelques phrases au sujet d’un incendie qui a coûté 4 000$ de dommages au chalet appartenant à un certain Gilles Landry mais qui était occupé par Gilles Ouellet. Ce bâtiment se situait au 225 Désilets à Sainte-Marthe-du-Cap. La nouvelle se terminait ainsi : « Mentionnons que personne n’a été blessé ».

Donc, à première vue, rien ne justifie une enquête de coroner. De plus, le nom du propriétaire ne correspond pas à ceux de Verret ou Sciacca. Il semble donc nécessaire de poursuivre l’enquête.

Une recherche sommaire via Google, puis un œil jeté dans le livre Histoire du crime organisé à Montréal de 1900 à 1980 (2014), par Pierre de Champlain, nous constatons qu’il existait un Paul Sciacca dans le milieu du crime organisé. En fait, selon la courte page Wikipédia qui lui est consacrée, Sciacca aurait été soupçonné en 1966 d’avoir participé à la tentative d’assassinat contre le fils de Joe Bonanno. Ce Paul Sciacca est décédé en 1986.

 

Article paru dans Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 et résumant les faits entourant l’incendie de l’entrepôt Chevrotek. Est-ce que cette entreprise aurait appartenu à un membre de la mafia?

Finalement,  Le Nouvelliste du 11 novembre 1976 nous apporte d’autres réponses. Cette fois, il semble que ce soit le bon incendie. Il s’agissait donc de l’entrepôt Chevrotek situé dans le rang Red Mill à Ste-Marthe-du-Cap. On évaluait les dégâts à 40 000$. Cette entreprise se spécialisait dans « la production d’équipement servant à la construction de maisons. »

L’article ne fournissait pas les noms des propriétaires.

Est-ce le même homme qu’en 1976? Le Paul Sciacca du crime organisé aurait-il « brassé des affaires » dans un coin aussi perdu que le rang Red Mill? La présence de la mafia expliquerait-elle pourquoi l’enquête du coroner Delage a été incapable d’en dire plus? Et, surtout, pourquoi Delage s’est intéressé à un incendie qui, de prime abord, n’a fait aucune victime?

Évidemment, il m’est encore impossible de prouver que le Paul Sciacca de 1976 soit le même qui ait fait carrière dans le crime organisé.

Tout de même, cette petite recherche démontre à quel point un document qui nous paraît d’abord anodin peut nous mener loin dans la vaste aventure des hypothèses.

Sylvie Trudel, victime d’un tueur en série

            Le 27 avril 1982, c’est dans l’appartement 6 du 105 rue Milton à Montréal que Sylvie Trudel, une jeune femme de 25 ans originaire de Trois-Rivières[1], était sauvagement assassinée.  Selon le rapport d’autopsie « la tête et le tronc avaient été sectionnés. Ces segments de corps humain avait [sic] été placé dans trois (3) sacs différents ».  Des photos judiciaires ont été prises sur place par le photographe Laurent Laflamme de la Sûreté du Québec (SQ) mais elles n’ont pas été versées au dossier du coroner.

Selon l’examen externe, la tête de la victime a été sectionnée au niveau de la 6e vertèbre cervicale et le tronc au niveau de la 5e lombaire.  « La surface de coupe des corps vertébraux est unie et suggère que la section a été faite à l’aide d’une scie », écrit le Dr Jean Hould, le médecin pathologiste qui a pratiqué l’autopsie.  « Au niveau de la peau et des tissus mous sous-jacents, la section a été faite à l’aide d’un instrument tranchant dont la qualité d’affûtage ne semble pas très marquée.  Au niveau du cou, la ligne de section est assez irrégulière et semble avoir été laborieuse.  Au niveau du tronc, on peut deviner par l’aspect de la ligne de section que l’instrument tranchant a été manœuvré un peu à la manière d’une scie telle une égoïne avec des mouvements alternatifs de va et viens ».

La reconstitution des trois parties du corps a ensuite permis de déterminer que Sylvie Trudel mesurait environ 5 pieds et 4 pouces et qu’elle pesait 112 livres.  Selon le Dr Hould, la cause de la mort aurait été la « strangulation au lien ».  En effet, le corps présentait des traces de lien au cou et « la présence de très nombreuses pétéchies au visage, en arrière des oreilles, la présence d’hémorragie conjonctivale et du conduit auditif, toutes ces lésions ayant été faites du vivant du sujet.  Les blessures par instrument tranchant ont été causées après le décès du sujet ou en fin de période agonique, les tissus ne présentent peu ou pas d’infiltration sanguine ».

Finalement, il estimait que le couteau utilisé par l’assassin avait une lame d’une longueur minimum de 9 cm et avec un seul tranchant.  Selon lui, le décès « ne devrait pas remonter à beaucoup plus que deux (2) ou trois (3) jours ».

Officiellement, le meurtre de Sylvie Trudel est une affaire non résolue.  Mais pour d’autres, elle aurait été victime d’un tueur en série qui a sévi des deux côtés de la frontière.

Dans son livre Cold North Killers canadian serial murder (2012), Lee Mellor rappelle que le même jour où les enquêteurs se penchaient sur le corps décapité de Sylvie Trudel, le corps d’une autre jeune femme était retrouvé aux Milles-Îles.  Cette autre victime fut identifiée comme étant Murielle Guay, une jeune femme de 26 ans de Laval.  Elle avait été démembrée et enterrée dans un champ.  Après quelques jours d’enquête, les policiers auraient finalement lié les deux affaires.  D’ailleurs, le rapport du coroner dans l’affaire Trudel montre qu’une accusation de meurtre a été déposée contre un certain Richard Owen.

Lee Mellor nous apprend que ce nom était faux.  L’homme qui se cachait derrière cette identité était plutôt William Dean Christensen.  Peu de temps avant ces deux meurtres, c’est sous le nom de Owen qu’il était sorti de prison, ayant apparemment réussi à berner les autorités carcérales à propos de sa réelle identité.

Toujours selon Mellor, il traversa la frontière américaine, où il erra quelques mois dans les États de la côte est.  Puis, le 23 septembre 1982, c’est en Pennsylvanie qu’il assassine la danseuse nue Michelle Angiers, 23 ans, dans le stationnement du Moonlight Inn.  Il lui aurait asséné 30 coups de couteau.  Son corps a été retrouvé au matin, vers 6h30.

Plusieurs mois plus tard, Christensen décharge une arme à feu sur un afro-américain au New Jersey.  Le 4 décembre 1983, c’est à Philadelphie qu’il utilise à nouveau une arme à feu pour tuer Joseph Connelly.  Cette fois, il fut arrêté.  Aux policiers, il donna le nom de Jeffrey Schrader.  Au moment de fouiller son appartement, la police découvrit un matelas ensanglanté.  Son colocataire ne fut jamais retrouvé.

Des accusations de meurtre furent déposées contre lui.  Mellor écrit que c’est dans l’attente de sa sentence dans la cause du meurtre de Connelly que des détectives firent un lien important.  Ceux-ci enquêtaient sur un tueur à caractère sexuel nommé William Dean Christensen.  Finalement, leurs recherches permirent d’établir que Schrader et Christensen étaient une seule et même personne.

Natif du Maryland, Christensen avait débuté sa carrière criminelle en 1969.  En 1980, il avait été libéré de prison après avoir purgé une peine de 9 ans pour le viol d’une danseuse nue.  C’est ensuite qu’il serait parti au Québec, où il a réussi à mystifier les autorités carcérales sur sa réelle identité.

Selon Mellor, le fait que Christensen aurait démembré Trudel et Guay au Québec s’expliquerait par le fait qu’il a pu passer beaucoup de temps avec elles, contrairement au contexte entourant ses autres victimes.  En 1987, il a été condamné pour le meurtre de Michelle Angiers.  Selon Mellor, il demeurerait toujours le principal suspect dans une trentaine d’autres meurtres ou disparitions d’auto-stoppeuses ou de danseuses nues dans l’est des États-Unis.

Devant la condamnation à vie qu’il s’est mérité pour le meurtre de Connelly, les autorités montréalaises auraient définitivement fermé le dossier des meurtres de Sylvie Trudel et de Murielle Guay en août 1984.  Officiellement, si la police s’est dite satisfaite par les preuves contenues dans un dossier qui ne sera jamais révélé au public, les meurtres de ces deux jeunes femmes restent non résolus.


[1] Selon l’enquête du coroner, son adresse trifluvienne était le 452 des Volontaires.

Octobre 70: fin de course pour les fugitifs (34)

Le juge Jacques Trahan dans la cachette ayant abrité les fugitifs Francis Simard, ainsi que les frères Jacques et Paule Rose.

28 décembre 1970

C’est au matin du 28 décembre 1970 que les frères Jacques et Paul Rose, ainsi que Francis Simard, furent arrêtés à Saint-Luc, au 114 du rang Grands Prés. Cette cachette était sous surveillance policière depuis déjà plusieurs jours. Le 6 novembre, les trois fugitifs les plus recherchés au pays avaient échappés aux fouilles grâce à la cachette qu’ils avaient construite dans un placard. Cela n’avait qu’allonger l’attente de leur comparution. Maintenant, ils allaient devoir répondre de leurs actes.

Le propriétaire de la maison de Saint-Luc, Michel Viger, un vendeur d’assurances de Longueuil âgé de 30 ans, a « été forcé de dire où était le repaire après que les agents descendus dans la cave près de la fournaise eurent entendu un toussotement à travers le mur »[1]. Viger aurait déjà été détenu par les policiers en rapport avec la crise sociale.

Le lendemain, 29 décembre, la cour du coroner Jacques Trahan se réunit pour recevoir les journalistes. Trahan remercia les journalistes d’avoir suivi ses dernières recommandations. Il se dit également prêt à reprendre les travaux maintenant. Sur ordre de Me Jacques Ducros, on fit alors entrer Hélène Quesnel et Louise Verreault, toutes deux détenues en lien avec cette enquête.  Me Robert Sacchitelle représentait les intérêts de Louise Verreault. Hélène Quesnel, apparemment accompagnée de sa mère, expliqua avoir demandé les services de Me Mergler mais sans avoir eu de ses nouvelles. Me Ducros se chargea lui-même de le mettre au courant.

  • En attendant que les autres personnes qui doivent comparaître cet après-midi comparaissent, expliqua le coroner, je tiens à inviter les journalistes à se rendre à St-Luc demain après-midi à 14h30 alors que moi-même je me rendrai à cette endroit pour visiter les lieux. La seule chose que je vous demande c’est d’être fidèles au règlement que nous allons établir pour que tout se fasse dans l’ordre. Je suis assuré d’avance de votre coopération et en agissant ainsi nous pourrons travailler dans le bien-être et la paix pour le plus grand bien de la société.

On appela les témoins Robert Dupuis, Claude Larivière et Michel Viger.  Ils étaient tous détenus, eux aussi, en vertu d’un mandat du coroner.  Le juge Trahan les informa qu’ils allaient devoir se présenter aux audiences du 4 janvier 1971.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, nous avons trois nouveaux témoins, Paul Rose, Jacques Rose et François Simard. Paul Rose étant dans le box des accusés. … Est-ce que vous avez un avocat, monsieur Rose?
  • Non, j’ai un conseiller, répliqua Paul Rose.

S’ensuivit alors un échange intéressant. Après que le coroner ait demandé à ce que tout le monde ne parle pas en même temps, il s’ensuivit ceci :

  • Un instant s’il vous plaît, fit le coroner. Alors, vous êtes détenu suivant un mandat que j’ai signé…
  • Ah! Oui, par Choquette, répliqua Paul Rose.
  • Non, c’est moi-même qui l’ai signé.
  • Ha! …
  • Alors, lundi matin, vous vous présenterez devant moi pour la continuation de l’enquête dans l’affaire Laporte, de monsieur Laporte et vous pourrez être appelé comme témoin à ce moment-là. Alors, pour aujourd’hui, c’est la fin.
  • Le show est fini, répliqua Paul Rose. C’est ce que vous voulez dire?
  • Si vous voulez être poli, monsieur, on va être poli avec vous.
  • Ah! Oui.
Michel Viger

Lorsqu’on s’adressa ensuite à Francis Simard pour lui demander s’il avait un avocat, celui-ci répliqua qu’il n’en voulait pas. Quant à Jacques Rose, il répondra « non, ce n’est pas nécessaire, je n’en ai pas fait la demande ».

Me Bernard Mergler s’opposa ensuite à la détention de Clément Roy, affirmant qu’il n’avait toujours pas vu de ses yeux le mandat en vertu duquel on le détenait depuis maintenant huit jours. On le référa alors aux archives parce que ce mandat existait bel et bien.

  • Tout ce que je peux dire sur monsieur Roy, lança Me Ducros, c’est que c’est une des personnes qui a permis à trois témoins importants contre lesquels vous avez émis des mandats le 5 novembre d’échapper à la justice pendant une période de plus de huit jours, pour employer un terme …
  • C’est une affirmation un peu gratuite, rétorqua Me Mergler, vu qu’il n’y a pas d’accusation contre lui.
  • J’en ferai la preuve lundi ou mardi.
  • Alors, intervint le coroner, si vous voulez, nous allons remettre à lundi. Lundi, vous pourrez renouveler votre demande et à ce moment-là nous connaîtrons peut-être plus de faits qui pourront nous aider à rendre une décision…
  • Juste et équitable, compléta Me Mergler.
  • Comme toujours, répliqua le coroner. La séance est levée.

[1] Michel Auger, « Un toussotement a forcé Michel Viger à indiquer le repaire du trio Rose-Simard », La Presse, 29 décembre 1970.

Octobre 70: Lise Rose (33)

         Lise Rose, la sœur des frères Rose, était représentée par Me Gaétan Robert. Avant même que les avocats de la Couronne interrogent la jeune femme de 25 ans, celle-ci sentit le besoin d’intervenir.

  • Si vous permettez, je vais m’asseoir parce que je fais la grève de la faim depuis sept jours avec Lise Balcer.

Un membre de la cour se chargea alors de lui apporter une chaise. Ensuite, Lise dira avoir perdu son appartement depuis qu’elle était détenue et comme adresse elle devait donc fournir celle de ses parents, à savoir le 1360 Beauchamp à Longueuil.

  • Quelle est votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Je suis artiste peintre et je travaille aussi au Ministère du Revenu.

Me Robert demanda ensuite à discuter avec sa cliente. Immédiatement après, Lise Rose reprit la parole.

  • Monsieur le coroner, je demande la parole parce que je voudrais expliquer aux gens qui sont là les raisons qui motivent la grève de la faim.
  • Une minute, mademoiselle, fit le coroner Trahan. Si vous n’avez pas d’objection ici, dans la cour du coroner, c’est le coroner qui établit les règlements qui sont fixés par la loi. Alors là, vous avez droit, je pense bien, votre avocat a dû vous avertir, vous avez le droit de demander la protection de la loi, alors je veux savoir de vous si vous demandez la protection de la loi?
  • Alors, je vous accorde la protection de la loi à condition que vous disiez la vérité, purement la vérité et simplement la vérité.
  • Oui, je suis d’accord.
  • Maintenant, quant aux autres déclarations que vous voulez faire, pour moi ça ne regarde absolument pas l’enquête que j’ai à faire. Alors, je ne suis pas ici pour entendre des discours pour me dire pourquoi vous faites la grève de la faim, pourquoi vous faites ci et pourquoi vous faites cela. Vous êtes ici purement et simplement pour répondre aux questions qui vont vous être posées et si des questions qui vous sont posées ne sont pas légales, vous avez votre avocat Me Robert qui s’y objectera et moi je déciderai si l’objection est bien fondée ou mal fondée.
  • Alors, si je comprends bien, vous ne me donnez pas le droit de parole, vous ne me donnez pas le droit d’expliquer à ces gens pourquoi je fais la grève de la faim, c’est-à-dire pour aller à Tanguay?
  • Je viens de vous dire mademoiselle, que moi je ne suis pas ici pour entendre ces doléances-là, les doléances que vous avez à prononcer ça devrait être adressé à d’autres personnes que moi. Quand même que vous le diriez à moi je ne peux rien faire, moi, je suis ici purement et simplement pour entendre votre témoignage se rapportant à l’enquête que j’ai à mener. Alors, par après, si vous voulez faire des doléances à qui de droit, vous les ferez par les canaux ordinaires que vous indiquera votre avocat.
  • Je voudrais expliquer les conditions de détention que l’on a ici, s’entêta-t-elle.
  • Mademoiselle, je sais que …
  • Vous ne les connaissez pas, certain.
  • Il y a bien des choses, vous avez un ombudsman, vous avez tout ce qu’il faut dans la province …
  • Je ne veux pas que ça prenne un an, je veux le dire tout de suite.
  • Pour faire valoir vos droits, alors si vous le voulez on va procéder immédiatement avec la cause.

Ce fut alors à Me Jacques Ducros d’interroger la sœur des frères Rose.  Mais là encore, on frappa un mur.

  • Alors, mademoiselle Rose, si je comprends bien, vous êtes la sœur de Paul et de Jacques Rose?
  • Première chose, je refuse de témoigner.
  • Vous refusez de témoigner pour quelle raison?
  • Je vais vous donner mes raisons que j’ai écrites pour ne pas en oublier aucune parce que je considère qu’il est nécessaire que je proteste contre la discrimination et l’injustice qu’il y a eu à mon égard comme à l’égard de d’autres personnes et voici ces injustices.
  • Ce n’est pas cela que vous demande, fit me Ducros.
  • Je vais vous les donner : les brutalités de la part des policiers enquêteurs…
  • Mademoiselle…
  • Ils m’ont battue à plusieurs reprises …
  • Mademoiselle…
  • Qui m’ont déshabillée complètement nue …
  • Mademoiselle, je vous demande …
  • L’isolement pendant plus de 22 jours…
  • Un instant, intervint le coroner.
  • La grève de la faim j’ai été obligé de la faire pendant neuf jours pour protester contre ces brutalités et …
  • Mademoiselle Rose …, tenta Me Ducros.
  • Le fait que le 19 octobre je me considère comme kidnappée par l’état policier et le fait que par la suite on a créé de toutes pièces un acte d’accusation afin de légitimer les sept à l’occasion … pour les poursuivre indéfiniment …
  • Mademoiselle …, tenta encore Me Ducros.
  • Et le fait qu’on est ici dans des conditions impossibles à vivre en faisant de la cellule 23 heures et demi sur 24 … La nourriture inmangeable, le froid, présentement j’ai mon manteau, il fait assez froid dans ma cellule, la chaleur pendant certains jour aussi …
  • Mademoiselle, fit le coroner, si vous voulez, je vous ai indiqué tout à l’heure l’endroit où vous pouviez …
  • Je tiens à le dire présentement et …
  • Tout ce que je veux savoir …
  • Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici.
  • Je veux savoir de vous, mademoiselle, purement et simplement si vous voulez rendre témoignage?
  • J’ai répondu à cette question : je refuse de témoigner pour protester contre la discrimination, les brutalités et les injustices que j’ai subies depuis que je suis ici.
  • Mademoiselle Rose, fit Me Ducros, je vous repose la question : est-ce que vous êtes la sœur de Paul et Jacques Rose?
  • Je n’ai rien à vous répondre.
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de témoigner, point final.
  • Monsieur le coroner, je fais une motion pour outrage au tribunal.
  • Mademoiselle, fit le coroner en se tournant à nouveau vers Mlle Rose, est-ce que vous avez des motifs sérieux pour refuser de répondre?
  • Je viens de vous les nommer, monsieur le coroner.
  • À part ceux que vous venez de donner?
  • Je pense que c’est un motif sérieux quand un être humain est dans des conditions comme je vis présentement de protester avec les moyens qu’il a, je n’ai pas d’autres moyen pour protester que de refuser de témoigner et de faire la grève de la faim… C’est ce que je fais depuis sept jours avec Lise Balcer.
  • Mademoiselle, moi je n’ai que les moyens que j’ai à ma disposition également, moi c’est de suivre la loi et je vous déclare en mépris de Cour et également comme j’ai dit tout à l’heure je vais remettre la sentence à mardi prochain.
  • Je voudrais spécifier encore les descentes de perquisition dans ma cellule de même que dans celle de Lise Balcer. On m’a enlevé mes écrits et ceux de Lise Balcer, c’est-à-dire des poèmes de même qu’une pièce de théâtre qu’elle était après écrire.
  • S’il vous plaît, soupira le coroner, voulez-vous faire sortir le témoin?
  • Je n’ai rien d’autre à dire sauf que mes sœurs et mes frères Paul et Jacques, je vous aime.

Finalement, par mégarde, le témoin venait de répondre à une question à laquelle elle s’était refusée un peu plus tôt. En effet, Lise Rose venait d’avouer qu’elle était bien la sœur des frères Rose.

Sur ce, Me Robert s’opposa à son expulsion, mais le coroner le réprimanda plutôt pour lui rappeler qu’il aurait dû mieux conseiller sa cliente.  Me Robert expliqua avoir informé Lise de toute la situation, ce qui laisse entendre qu’elle avait agis de son propre chef.

Lorsque Me Robert reprit le sujet de la demande de transfert  de sa cliente vers la prison Tanguay pour femmes, le coroner dut lui expliquer qu’il n’avait qu’un rôle de coroner et que ce genre de demande ne relevait pas de ses compétences. Après un léger cafouillage entre les avocats, le coroner Jacques Trahan se sentit obligé d’apporter, encore une fois, certaines précisions.

  • Voulez-vous, s’il vous plaît, messieurs, vous conduire tous et chacun comme si nous étions dans une cour de justice purement et simplement, pas pour ma personne mais pour ce que je représente. Moi ici, je représente la Loi, pas d’autre chose. Alors, je vous demanderais de vous servir des termes et des tons de voix nécessaires pour pareille séance. Moi, vous comprenez Me Robert, j’ai un rôle ici à remplir comme coroner, je n’ai pas d’autre chose que cela à remplir, ce n’est pas moi qui est l’exécuteur des règlements des prisons de la ville ou de la province, vous avez des endroits pour porter plainte, si vous avez des plaintes à porter, alors …
  • Les plaintes sont portées, on n’a pas été écouté, répliqua Me Robert. Ça prend trois mois, son procès sera passé lorsque l’on aura l’audition de l’ombudsman.
  • J’ai vu des rapports, monsieur, où l’ombudsman a agi plus vite que cela, plus vite que ce que vous venez de dire, alors je vous conseille fortement de prendre les moyens légaux à votre disposition et je suis certain que l’on vous écoutera et que justice sera rendue pour tout le monde. Moi, je ne peux pas aller plus loin que cela, c’est bien malheureux, c’est mon rôle, je suis obligé de suivre la loi alors … si tout le monde avait suivi la loi peut-être que l’on ne serait pas ici en tous les cas. … De toute façon, on va attendre la fin pour le décider, alors j’ajourne à mardi prochain, à moins que vous ayez d’autres témoins à faire entendre.
  • Alors, à mardi prochain à 10h00 du matin, mardi le 1er décembre.
  • Je tiens à dire que j’ai été battue à plusieurs reprises et déshabillée complètement nue par les policiers enquêteurs, intervint encore Lise Rose.

Cette fois, personne ne lui prêta attention.