Les erreurs historiques


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Extrait du journal « Le Placoteux »

Dernièrement, un fidèle lecteur d’Historiquement Logique m’a rapporté une erreur commise dans le journal Le Placoteux, publié dans le Bas-du-Fleuve.  En y rapportant le décès du juge Yvon Mercier, 84 ans, le numéro du 23 août 2017 soulignait que Mercier s’était rendu célèbre en 1971 pour avoir appuyé Me Raymond Daoust, célèbre criminaliste en son temps, dans la « défense du célèbre Jacques Mesrine et de sa conjointe, Évelyne Le Bouthillier ».  Or, Évelyne LeBouthillier n’était pas la conjointe du truand Mesrine mais plutôt sa victime.  En réalité, Mesrine a été acquitté pour ce meurtre commis en juin 1969 mais selon l’analyse qu’en a fait Me Clément Fortin dans son livre de 2012, cette affaire aurait été « une fraude judiciaire »[1].

Notre lecteur, tout comme moi, croit qu’il est important de rectifier cette erreur, ne serait-ce que pour les descendants de la victime qui, très certainement, ne veulent pas être associés de cette façon à Jacques Mesrine.

Dans mon entourage, le sujet de conversation revient souvent car les erreurs de ce genre sont, malheureusement, fort nombreuses.  Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’Historiquement Logique rectifie des erreurs de ce genre.  Il suffit de penser à cette bourde faite par Claude Poirier en 2016 au moment d’affirmer à la télévision que Marcel Bernier, qui a assassiné Denise Therrien en 1961, n’avait jamais fait d’aveux.  Pour en savoir davantage à ce sujet, je vous invite à consulter l’article : Claude Poirier relègue les aveux de Marcel Bernier aux oubliettes!.

Mes livres, basés sur les dossiers judiciaires conservés aux archives nationales, soulignent plusieurs de ces erreurs.  Ce n’est pas une partie de plaisir que de répertorier et de rapporter ces imprécisions – c’est une franchie qui vaut parfois son lot de menace – mais cela reste un processus important de la mémorisation de notre passé.  Ce travail permet de démystifier  certaines croyances et de rendre au public une facette plus fidèle des dossiers judiciaires.

Si comme ce lecteur avisé vous dénichez des erreurs, n’hésitez pas à m’en faire part et nous les partagerons ensemble.  Personne n’est parfait, mais l’Histoire mérite qu’on l’aide un peu.

 

[1] https://historiquementlogique.com/2012/11/22/mesrine-le-tueur-de-perce-une-fraude-judiciaire/

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Procès Mesrine-Schneider: le témoignage d’Irène LeBouthillier


Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, était âgée de 58 ans lorsqu'elle a été étranglée par Jacques Mesrine dans la nuit du 29 au 30 juin 1969.
Évelyne LeBouthillier, propriétaire du motel Les Trois Sœurs à Percé, était âgée de 58 ans lorsqu’elle a été étranglée par Jacques Mesrine dans la nuit du 29 au 30 juin 1969.

La sortie en 2012 du livre de Clément Fortin Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire a permis de remettre à l’ordre du jour le sujet encore bien vivant dans l’inconscient collectif de cette partie de notre histoire judiciaire, en plus de présenter le procès Mesrine-Schneider de façon objective.  Devant la majorité des publications consacrées au célèbre truand français, on n’avait sans doute jamais eu droit à un ouvrage aussi neutre.  Non seulement Fortin relate de nombreux témoignages directement tirés des transcriptions sténographiques mais il dénonce aussi l’acharnement de l’avocat Raymond Daoust envers certains témoins, une attitude qui atteint un point culminant lors de l’apparition à la barre de la jeune Irène LeBouthillier, la nièce de la victime.  Le jour même de son témoignage, la jeune fille célébrait son 18ème anniversaire de naissance.

Toutefois, l’auteur a choisi de ne pas inséré ce témoignage dans son docu-roman.  Après avoir moi-même consulté les transcriptions du procès à quelques reprises pour en avoir recopié certaines parties, je présente ici un résumé de cet épisode.  Avant de s’y aventurer, il importe cependant de résumer les faits.

Le 19 juin 1969, à Montréal, Jacques Mesrine et sa concubine Jeanne « Janou » Schneider, tous deux français, kidnappent à la hâte le richissime Georges Deslauriers.  Ce sera cependant un fiasco pour le couple désorganisé.  En compagnie d’un complice nommé Michel Dupont, ils prennent la fuite jusqu’à Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, le trio s’installe dans la cabine no. 4 du motel Les Trois Sœurs, propriété d’Évelyne LeBouthillier, une célibataire de 58 ans.  Le 25 juin, ils reprennent le train pour revenir vers Montréal.  Dupont est arrêté par les policiers, tandis que le couple maudit se déplace sans arrêt pour tenter de brouiller les pistes, avant de retourner vers Percé.  Ils y arrivent au soir du dimanche 29 juin 1969, où ils sont aperçus par quelques témoins crédibles dans les environs du motel.  Irène LeBouthillier se trouvait alors avec sa tante Évelyne depuis peu afin de l’aider pour la période estivale.  L’adolescente de 16 ans n’était cependant pas présente lors du séjour du couple français et par conséquent elle ne les avait pas encore vus de ses propres yeux.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène, qui dormait à l’étage, est réveillée par la sonnerie de la porte.  Elle enfile un pantalon et descend au rez-de-chaussée pour découvrir le corps de sa tante étendu sur le plancher du salon.  Le Dr Richard Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00.

Le 19 janvier 1971, au Palais de Justice de Montmagny, Irène LeBouthillier se retrouva dans la boîte des témoins.  C’est là qu’elle fut confrontée à Me Raymond Daoust, l’un des plus redoutables criminalistes de son époque, en plus de devoir subir les regards de Mesrine et Schneider, tous deux assis sur le banc des accusés.

D’abord interrogée par le procureur de la Couronne Me Lagacé, elle dira être arrivée au motel de sa tante le 25 juin 1969.  C’était pour elle un emploi d’été.  Le 29 juin, elle se trouvait donc avec sa tante dans le bâtiment principal, alors entouré d’une dizaine de cabines louées aux touristes.  Ce soir-là, vers 19h30, Évelyne s’absenta afin de rendre visite à une amie, pour ne revenir que vers 22h30.  Durant ces trois heures, Irène était resté seule à garder le bâtiment principal qui comptait trois entrées : une avant située dans le salon, une deuxième avant située dans la cuisine et la dernière, considéré comme une porte arrière, se situait également dans la cuisine.  Cette dernière était aussi surnommé « le tambour ».  Vers 20h00, alors qu’elle était seule, le téléphone avait retentit.

–          Est-ce que c’était, voulez-vous nous dire si c’était un homme ou une femme qui se trouvait au téléphone?, questionna Me Lagacé.

–          C’était un homme.

–          Est-ce qu’il y avait quelque chose de particulier au sujet de l’accent de cet homme-là?

–          Il avait un accent français.

–          Qu’est-ce que vous entendez par un « accent français »?

–          Bien, c’est-à-dire un accent d’une personne qui vient de France ou Belgique, enfin…

–          Alors, est-ce que vous avez eu une conversation avec cette personne?

–          Oui.

–          Qui a duré combien de temps?

–          5 minutes, à peu près.

Entre cet appel et le retour de sa tante vers 22h30, il ne s’était produit rien de particulier.  Au retour de celle-ci, Irène expliqua être descendu de sa chambre pour aller récupérer, à la demande de sa tante, la clé de la cabine no. 9 restée sur la porte.  En revenant, alors que la sonnerie du téléphone retentissait de nouveau, elle avait déposé la clé sur le comptoir de la cuisine.  À ce moment-là, la cabine no. 9 était la salle qui soit vide.

–          C’est votre tante qui a répondu?

–          Oui.

–          Et ce téléphone-là a duré combien de temps?

–          5 à 10 minutes.

–          Pouvez-vous nous dire s’il y avait quelque chose, … est-ce qu’il y avait une certaine relation, entre les deux?

Me Raymond Daoust s’objecta aussitôt en prétextant que le témoin ne pouvait savoir ce qui se passait au bout du fil.

–          Elle peut toujours entendre ce que sa tante dit, intervint le juge Paul Miquelon.

–          Ce que sa tante dit, oui, répliqua Daoust.  Mais pas ce qui se passe au bout de la ligne avec l’interlocuteur.

Le juge laissa entendre que le contexte avait peut-être permis au témoin de comprendre que cette conversation avait eue pour objet la location d’une cabine et il demanda lui-même au témoin de décrire la nature de la conversation.

–          J’ai compris qu’il s’agissait de gens qui devaient venir ce soir-là, fit Irène.

–          C’est un fait, ça, dit le juge.  Je crois que c’est légal, ça.

–          Maintenant, reprit Me Lagacé, est-ce que vous-même, lors du téléphone que vous aviez fait, de quoi a-t-il été question, avec ces gens-là?

Encore une fois, Daoust s’objecta, comme si cela était devenu pour lui son sport favori.  Plus subtile encore, le juge demanda à la jeune femme de s’en tenir à la substance de la conversation qu’elle avait eue à 20h00.  Elle dira alors que la personne accusant un accent français souhaitait d’abord parler à sa tante, ce à quoi elle avait répondu que sa tante était sortie.  L’homme, que la Couronne soupçonnait être Jacques Mesrine, lui avait alors demandé à quelle heure elle serait de retour, et l’adolescente avait répondu qu’Évelyne serait là vers 22h00 ou 22h30.

Questionnée par le juge, Irène établit clairement être allé chercher la clé de la cabine no. 9 au retour de sa tante mais juste avant que le téléphone ne retentisse pour la seconde fois vers 22h30.  Bien qu’elle n’ait entendu que les paroles de sa tante, Irène fut en mesure de confirmer que cette conversation avait pour sujet la location d’une cabine et que le ou les clients allaient se présenter bientôt.

Vers 22h45, Irène était monté à sa chambre, située juste au-dessus de la cuisine, sans avoir été témoin de l’arrivée de qui que ce soit.  Lorsqu’Evelyne eut terminé sa conversation téléphonique, elle s’était présentée dans l’escalier, sans toutefois le gravir, pour dire quelques mots à sa nièce.

–          Vous avez dit que vous étiez montée vous coucher avant le téléphone?, demanda le juge.

–          Pendant le téléphone.

–          Pendant le téléphone?

–          Oui.

Par la suite, Irène dira avoir refermé sa porte de chambre pour dormir et c’est alors que Me Lagacé enchaîna avec les événements tragiques du lendemain.  Irène s’était levé vers 9h15 sans avoir eu un sommeil perturbé par quelque bruit que ce soit.

–          Et qu’est-ce qui vous a éveillée?, l’interrogea Me Lagacé.

–          C’est la sonnette de la porte avant.

–          Alors, est-ce que vous êtes descendue?

–          Je suis descendue.

–          Est-ce que vous êtes descendue immédiatement?

–          Bien, je me suis habillée, et puis je suis descendue.  Et, je suis allée jusqu’à la porte d’en avant.

–          Est-ce qu’il y avait quelqu’un, à la porte d’en avant?

–          Il n’y avait personne.

–          Alors, qu’est-ce que vous avez fait, là?

–          Quand je me suis retournée, j’ai trouvé ma tante, enfin, je l’ai vue.  Et puis ensuite je suis allée à la porte d’en arrière.

–          Maintenant, quand vous êtes allée pour répondre en avant, voulez-vous nous dire si la porte d’en avant était sous clé?

–          Elle était barrée.

Bien qu’incapable de jurer que sa tante ait verrouillé les trois portes donnant accès au bâtiment, Irène était convaincu qu’au moment de monter dans sa chambre pour aller dormir, ces trois portes étaient barrées.  Voilà qui nuisait à la stratégie de la défense.  Ce détail signifiait qu’Evelyne aurait ouvert la porte à des gens qu’elle connaissait puisque les enquêteurs n’avaient trouvé aucune trace d’effraction.  Et on sait qu’Evelyne était quasiment en admiration devant le charme de Mesrine.  D’ailleurs, Irène témoigna à l’effet que sa tante était plutôt craintive, en particulier parce qu’elle vivait généralement seule.  Par conséquent, la Couronne cherchait à établir que la victime n’aurait jamais ouvert sa porte à n’importe qui, surtout à une heure aussi tardive.

Me Lagacé lui montra alors une photo représentant sa tante morte, allongée sur le dos dans le salon, le corps presque entièrement recouvert d’une couverture.  Le témoin reconnut qu’il s’agissait là de la scène qu’elle avait vue ce matin-là après son réveil.  De plus, elle croyait se souvenir que la tête de sa tante reposait sur un oreiller ou un coussin.  On lui fit également reconnaître la couverture en question, déposée en preuve.

Sur l’une des photos de la scène de crime, on lui fit remarquer la présence d’un cendrier sur pied et d’une tasse, ce qu’elle n’avait pas vu le jour même du drame.  Cependant, lorsqu’elle était revenue en compagnie des policiers, Irène avait vu la tasse, qui semblait avoir servi à recevoir un ou une invité(e).  Mais avant d’entrer dans ce genre de détails, le juge Miquelon voulut revenir sur la chaîne des événements en demandant au témoin ce qu’elle avait fait après avoir découvert le cadavre de sa tante.  Irène dira être revenue vers la porte arrière pour se retrouver face à un jeune garçon qui venait demander des sacs de glace mis au congélateur.  En retour, elle avait demandé à ce dernier d’aller chercher son père.  Pour mieux gérer ce cauchemar, l’adolescente avait nettement besoin de la présence d’un adulte.  Après que le père du garçon se soit présenté, la police avait été contactée.

Irène jura n’avoir touché à rien, suggérant que les premiers policiers à débarquer sur les lieux avaient trouvé une scène de crime non contaminée.

–          Et pendant que le petit garçon allait chercher son père, est-ce que vous étiez encore seule dans le motel?, demanda Me Lagacé.

–          Dans l’hôtel, oui.

–          Est-ce que vous êtes sortie?

–          Je suis sortie sur la porte du tambour.

–          Alors, la porte du tambour, à ce moment-là, n’était pas sous clé?

–          Elle n’était pas sous clé.

–          Le jeune homme qui est entré, ce n’est pas vous qui lui avez ouvert?

–          Ce n’est pas moi qui lui ai ouvert.

Il semblait que le ou les assassins aient quitté les lieux par cette porte.

Après avoir fait son appel d’urgence en compagnie du père du jeune garçon, elle était sortie du motel.  Quelques minutes plus tard, le premier policier débarquait sur les lieux.

C’est alors que le juge Miquelon revint sur le premier appel reçu vers 20h00.  On comprit alors que l’homme à l’accent français ne lui avait jamais parlé de la possibilité de louer une chambre, demandant seulement de parler à sa tante.  Toutefois, Irène lui avait demandé s’il désirait en louer une, mais l’homme avait répondu que tout était déjà convenu avec Évelyne.

Ce fut ensuite le moment d’entrer dans les détails.

Irène dira avoir pris ses trois repas de la journée au motel, tout comme sa tante d’ailleurs.  Irène s’était chargée de laver la vaisselle ayant servi pour le souper.  Fait important, elle témoigna à l’effet qu’il n’y avait aucune vaisselle sale au moment d’être monté se coucher, ce qui démontrait que la tasse, ainsi qu’un verre sale retrouvé sur le comptoir, avaient servis à deux invités reçus après 22h45, au moment où l’adolescente se mettait au lit.  Il semblait donc que sa tante avait accueilli deux personnes entre le moment où elle était montée se coucher et son réveil le lendemain matin.

On fit d’ailleurs identifier au témoin la tasse, le verre et les soucoupes d’après des photos déposées comme exhibits.  On en retrouvait une sur le cendrier et une autre sur une chaise.  Elle jura que ces tasses n’y étaient pas au moment d’aller se coucher.  D’ailleurs, elle en avait utilisé une au souper, qu’elle avait ensuite lavée.

–          Est-ce que quelqu’un est allé, avant que la police arrive, dans d’autres chambres?, questionna le juge Miquelon.

–          Je ne pense pas.

Puisqu’il semblait y avoir eu vol dans la chambre de la victime, la question du juge était pertinente.  À l’aide de photos, on fit d’ailleurs identifier au témoin les meubles dans la chambre de sa tante, qui se situait au rez-de-chaussée.  Suite à une brève visite des lieux réalisée après que la police ait pris contrôle de la scène de crime, Irène dira avoir vu dans la chambre de sa tante un tiroir vulgairement laissé sur le lit, tel qu’on pouvait le voir sur les photos judiciaires.

En disant ensuite que ce tiroir « contenait des effets de ma tante, des effets personnels; et il devait aussi contenir de l’argent », elle ouvrit une porte à l’habile avocat de la défense.

–          « Il devait contenir », elle a dit, fit remarquer Me Daoust.

Tandis que l’interrogatoire de Me Lagacé se poursuivait, le témoin précisa que sa tante laissait habituellement son argent dans le tiroir du haut, qui d’ailleurs était verrouillé à clé.  Lorsqu’il lui montra ensuite la photo C-10, il lui demanda s’il s’agissait d’un verre qu’elle avait vu précédemment dans l’armoire.

–          C’est assez suggestif, Votre Seigneurie, intervint Me Daoust.  Je m’objecte.

–          Peut-être, oui, fit Me Lagacé.  Je m’excuse.

–          Il doit s’agir probablement de ce verre-là, reprit Irène.

–          Juste un instant!, répliqua à nouveau Me Daoust.  J’ai fait une objection.


Vous n’avez pas besoin de faire d’objection, fit Me Lagacé, vous avez parfaitement raison.  Je m’excuse.  Je ne peux pas faire beaucoup plus.

–          Non, non.  C’est parce que, voici…

–          Je pense bien que c’est amplement prouvé que … est-ce le verre qu’on voit dans le salon, ça?, coupa le juge.

–          C’est amplement prouvé, ça, répondit Me Lagacé.

–          C’a été amplement prouvé qu’il y avait un verre dans le salon, trancha le juge Miquelon.

Peu après, le procureur Lagacé confia le témoin à Me Raymond Daoust, qui s’apprêtait à livrer un contre-interrogatoire serré.  Avant de laisser toute la place à l’habile plaideur, le juge Miquelon voulut préciser quelques détails, entre autre que la clé de la cabine no. 9 avait été récupérée après le premier appel téléphonique, et que cette même cabine était restée libre toute la nuit, suggérant qu’elle ait été réservée pour le couple Mesrine – Schneider.

Irène jura avoir laissé la clé de cette cabine sur le comptoir mais qu’au matin de la découverte du cadavre celle-ci se trouvait dans le salon, sur un divan près duquel gisait Évelyne.  De plus, elle ajouta que sur le comptoir se trouvait un bocal en verre dans lequel on gardait le lait en conserve de marque Carnation.  Elle avait également constaté la présence d’une bouteille d’eau minérale à moitié pleine de marque Vichy sur le comptoir.  Cette bouteille, jura-t-elle, n’était pas là au moment de monter à sa chambre la veille.

Ce fut alors à Me Daoust de contre-interroger le témoin, un moment qui laissa place à une certaine controverse concernant les abus de certains criminalistes.  Jugez-en par vous-mêmes!

–          Mademoiselle LeBouthillier, commença Me Daoust, cette clé qui a été produite comme exhibit C-38, c’est la clé du chalet numéro 9?

–          Oui.

–          Que vous êtes allée chercher la veille, vers 22h00, c’est-à-dire, le 29?

–          Vers 22h30, oui.

–          Vers 22h00, 22h30, et que vous aviez déposée sur l’évier?

–          Sur le comptoir de l’évier.

–          Et là, vous êtes allée vous coucher, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Quand vous êtes partie pour votre chambre – qui était au second étage – cette clé-là était sur le comptoir de la cuisine?

–          Oui.

–          Ça, vous jurez ça?

–          Oui.

–          Et la même clé vous l’avez revue, je pense, le lendemain?

–          Oui, dans le courant de la journée.

–          Où est-ce qu’elle était cette clé?

–          Elle était sur le divan, dans le salon.

–          Sur le divan, dans le salon?

–          Le divan, face à la route.  Il y en avait deux.

–          Le divan où votre tante a été trouvée.  Le divan… on parle de la pièce où votre tante a été trouvée?

–          Oui, c’est ça.

–          Lorsque cette clé a été trouvée le matin, vous étiez seule?, reprit Daoust.

–          …

–          La clé que je vous montre en ce moment, est-ce que vous étiez seule dans la maison?

–          Oui.

–          Est-ce que vous y avez touché à cette clé?

–          Je n’y ai pas touché.

–          Lorsque les officiers de police sont arrivés, vers 9h30, est-ce que vous leur avez montré cette clé-là?

–          Non.

–          Pourquoi?

–          … je n’avais aucune raison de le faire.

–          Vous n’aviez aucune raison de le faire.  Dans l’après-midi, lorsque le Lieutenant Caron – en charge de cette enquête – et les autres officiers de police et le Docteur Authier sont venus sur les lieux avec le photographe, monsieur Léveillé, est-ce que vous avez indiqué… est-ce que d’abord cette clé était encore là, l’après-midi?

–          Oui, je l’ai revue, en présence de…

–          Vous l’avez revue, en présence de qui, mademoiselle?

–          De monsieur Caron.

–          Est-ce que le photographe était là à ce moment-là?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Monsieur Caron n’était pas seul à ce moment-là?

–          Je sais qu’il y avait dans la maison monsieur Caron, monsieur Léveillé, monsieur Blinco aussi, je pense.

–          Lorsque monsieur Caron est entré dans la pièce où reposait votre tante, il était avec monsieur Léveillé?

–          Oui.

–          Monsieur Léveillé a pris des photos?

–          Il n’a pas pris de photos quand j’y étais.

–          Où étiez-vous?

–          Moi, je suis revenue dans le courant de la soirée.  L’après-midi, je n’y étais pas.

–          Au moment où monsieur Caron est arrivé, vous étiez là?

–          Je n’y étais pas.

–          Qui était dans la maison à ce moment-là?

–          C’est-à-dire qu’on avait appelé les policiers, ils étaient venus le matin.  Quand les policiers étaient arrivés, moi, je suis partie.  Je suis revenue quand on m’a appelée, dans le courant de la soirée.

–          Quand vous êtes partie de la maison, il était quelle heure?

–          Il devait être dix heures moins quart.

–          Dix heures moins quart du soir?

–          De l’après-midi… le matin, c’est-à-dire.

–          Et vous êtes revenue à quelle heure?

–          Dans le courant de la soirée.  Je ne me souviens plus exactement à quelle heure.

–          Où étiez-vous durant cet intervalle de temps, mademoiselle LeBouthillier?

–          Je suis allée chez la sœur de mademoiselle LeBouthillier.

–          Mademoiselle Biard?

–          Madame Biard.

Daoust se montra également pointilleux sur le moment où la police avait interrogé Irène.  Selon elle, c’est seulement au cours de la soirée qu’elle avait pris la peine de les rencontrer pour éclaircir les faits.  C’est ensuite que le criminaliste se montra encore plus méticuleux, au point de laisser clairement voir que sa stratégie était de laisser planer un doute sur la possible complicité d’Irène dans le meurtre.

–          Le matin, Mlle LeBouthillier, lorsque vous vous êtes levée vers 9h30, n’est-ce pas, est-ce que c’était l’heure où vous vous leviez d’habitude?, questionna Daoust.

–          Oui.

–          Lorsque vous vous êtes levée, vers 9h30, et que vous vous êtes rendue en bas, après avoir rencontré le jeune homme … il y a un jeune homme qui sonnait, n’est-ce pas…

–          Oui.

–          Comment s’appelle ce jeune homme?

–          Je ne sais pas.

–          C’était un pensionnaire de l’hôtel?

–          Il demeurait à un des motels.

–          Son nom, j’imagine, était enregistré?  Il était avec ses parents?

–          Oui.

–          Il avait quel âge?

–          Il avait peut-être 6 ou 12 ans.

–          Et est-ce que ses parents sont venus, à ce moment-là?

–          Son père est venu; je pense que c’était son père, du moins.  Il est venu plus tard.

–          Son père s’appelait comment?

–          Je ne sais pas.

–          Vous ne savez pas.  Il était enregistré, son père?

–          Ça devait.

–          Il occupait quel motel?

–          Je ne sais pas non plus.

–          Et là, par la suite, vous êtes allée vers le salon, et c’est là que vous avez constaté, évidemment, qu’il était arrivé quelque chose à votre tante?

–          C’est-à-dire que je suis allé dans le salon avant d’avoir rencontré le petit bonhomme en question.

–          Et là, il y a eu des appels téléphoniques de faits?

–          Oui, un appel téléphonique.

–          Il était quelle heure à ce moment-là?

–          …

–          Approximativement?

–          9h00.

–          Et ç’a pris combien de temps avant que les policiers arrivent sur les lieux?

–          Une question de minutes.

–          Et vous, où étiez-vous, à ce moment-là?

–          J’étais dans la maison au moment où on a appelé.

–          Oui?

–          Puis, ensuite, je suis ressortie par la porte d’en arrière, dans le tambour.

–          Êtes-vous allés dans la pièce, dans la chambre centrale après avoir constaté l’état dans lequel… la condition dans laquelle votre tante se trouvait?

–          Si je suis retournée dans le salon après?

Irène admit que, par respect, elle n’entrait jamais dans la chambre de sa tante, une information que Me Daoust prit à la lettre pour tenter de la coincer un peu plus tard.

–          Voulez-vous regarder, mademoiselle, une photo que je vous exhibe, qui est produite comme pièce 17, et nous dire ce que cette photo représente?

–          C’est la chambre de mademoiselle LeBouthillier.

–          Voulez-vous regarder sur la commode de cette chambre-là, la commode centrale, et nous dire si vous voyez une clé sur le dessus?

–          Oui.

–          S’agit-il de la même clé?

–          Non, parce que … il me semble que cette clé, c’est une clé d’une serrure ancienne, disons.

Le juge signala son incompréhension de la situation, mais Daoust continua son contre-interrogatoire en demandant à Irène sur quoi se basait-elle pour faire une telle affirmation.

–          Il me semble que cette clé, dit-elle, c’est de vieilles clés qui sont plus longues que cette clé-là.

–          Sur quoi vous basez-vous pour dire ça?, questionna Daoust.

–          Mais… les clés sont faites avec un anneau au bout, tandis que ça, c’est une serrure plus neuve.

–          Comment sur cette photo-là pouvez-vous dire que ce n’est pas la même clé?

–          On peut voir le bout de la clé.

–          On peut voir le bout de la clé, sur la photo que je vous montre?

–          Je la vois.

–          Et sans agrandissement, sans loupe, vous dites que ce n’est pas la même clé.  Est-ce que vous jurez ça?

–          …

–          Ou si vous n’êtes pas certaine?

–          Non, je le jure.

Daoust tenta ensuite de la déstabiliser en revenant avec une photo du déposé comme pièce qu’il compara à un autre, et Irène ne put cette fois jurer qu’il s’agissait du même objet apparaissant.  Lui demandant de faire le même exercice avec la tasse, cette fois la jeune femme se montra catégorique.

–          Voulez-vous dire à messieurs les Jurés qu’il y a un signe quelconque, une marque ou une initiale, ou une fêlure, quelque chose qui vous permette de dire à messieurs les Jurés qu’il s’agit de ces tasses-là qui apparaissent sur la photo et pas d’autres?

–          …

–          Voulez-vous dire à messieurs les Jurés sur quoi vous vous basez pour dire qu’il s’agit des mêmes tasses?

–          Les motifs sont exactement les mêmes, mais il y a une tasse rouge, celle-là sur laquelle c’est écrit « maman », on la retrouve; exactement la même.

–          Est-ce que vous voyez le motif rouge sur la tasse sur laquelle est écrit « maman »?

–          Je ne peux pas voir le motif rouge.

–          C’est justement ce que je vous demande.  Vous dites que vous l’identifiez par le motif rouge.

–          Bien, le motif, disons.

–          Non, vous avez dit « le motif rouge », n’est-ce pas, et sur la photo on voit « maman »?

–          Je retire le « motif rouge ».

–          Alors, si vous identifiez une tasse, décrivez ce sur quoi vous vous basez? alors, le motif rouge est à l’endos de la tasse; la photo vous exhibe une tasse sur laquelle il est inscrit « maman », n’est-ce pas?

–          Oui, avec un motif.

Le juge Miquelon rappela alors à Me Daoust que, plus tôt en matinée, le témoin avait identifié ces mêmes tasses comme étant bien celles appartenant à sa tante et qu’elle les avait lavées la veille du drame.  Malgré tout, Daoust reprit son contre-interrogatoire.

–          Vous avez déjà vu des tasses semblables à celles-là?

–          Semblables, non, mais…

–          Chez des marchands de vaisselle?  Vous n’avez jamais vu ces motifs-là – des tasses avec des violettes dessus?

–          Je ne crois pas.

–          Est-ce que vous avez déjà magasiné…

–          Comme tout le monde.

–          … dans les magasins.  Vous avez déjà acheté de la vaisselle?

–          Jamais.

–          Si vous n’avez jamais acheté de vaisselle, comment pouvez-vous dire où il y a d’autres tasses, s’il y a d’autres tasses semblables ou pas à celles-là sur le marché?

–          Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas d’autres tasses.

–          Vous admettez que ça peut être des tasses semblables à celles-là?

–          J’admets qu’il peut y avoir d’autres tasses semblables.

–          Il peut y avoir d’autres tasses semblables à celles-là?  En d’autres termes, vous convenez que ce n’est pas un modèle exclusif?

–          J’en conviens.

–          Alors, ce que vous pouvez dire, n’est-ce pas, en regardant ces tasses qui ont été produites comme C-35, c’est que ce sont des tasses semblables à celles que votre tante, mademoiselle LeBouthillier, avait?

–          Pas semblables, identiques, intervint le juge Miquelon.

–          Il faut laisser répondre le témoin, si vous permettez, Votre Seigneurie, il faut laisser répondre le témoin, en toute déférence.

Le juge Miquelon, probablement irrité par les questions de Daoust qui semblaient s’égarer de plus en plus sur des détails ridicules, insista sur le fait qu’il croyait avoir entendu le témoin dire « identiques ».  S’entama alors un léger débat entre le magistrat et le criminaliste.

–          C’est évident que si vous lui suggérez, elle va dire identiques, lança Daoust.

–          C’est ça qu’elle a dit ce matin, répliqua le juge.

–          Je suis en contre-interrogatoire, vous savez…

–          Elle a dit que c’était celles-là, renchérit le procureur de la Couronne.

–          Oui, fit Daoust, elle a dit que c’était celles-là, mais là, on essaie de lui faire dire que c’est moins sûr.

Après ce léger différent, tandis que l’accusé Jacques Mesrine devait certainement étouffer des rires arrogants en voyant son avocat se démener autant pour lui, Daoust reprit ses questions.

–          Alors, fit Daoust, ce sont des tasses, n’est-ce pas, qui sont semblables ou pareilles à celles que votre tante avait?

–          Oui, répondit Irène.

–          Maintenant, votre chambre, mademoiselle LeBouthillier, où elle était située, est-ce que vous entendiez ce qui se passait au premier plancher?

–          Relativement.

–          Relativement.  C’est-à-dire que la porte de votre chambre était une porte en bois, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Qui était assez écho, je présume?

–          Relativement écho.

–          C’est-à-dire que vous pouviez entendre certains bruits qui se passaient au premier plancher, au rez-de-chaussée?

–          Oui.

–          Cette nuit-là, vous êtes montée vous coucher vers 23h00?

–          22h45.

–          Ça vous a pris combien de temps à vous endormir?

–          15 minutes, peut-être.

–          Avez-vous entendu, au cours de la nuit, quelques bruits quelconques?

–          Aucun bruit.

–          Aucun bruit.  De quelle nature que ce soit?

–          De quelque nature que ce soit.

Lorsque Daoust lui demanda si elle pouvait entendre le téléphone lorsqu’il sonnait la nuit, elle l’ignorait car cela ne s’était jamais produit.  Puis Daoust revint sur l’appel que sa tante avait reçu un peu plus tôt, juste avant qu’Irène monte se coucher.

–          N’est-il pas exact que cet appel téléphonique, à votre connaissance, venait de Chandler?, demanda Daoust.

–          Je ne saurais dire.

–          Vous êtes sûre que votre tante n’a pas fait d’appel téléphonique ce soir-là?

–          Elle en a fait un.

–          Vous ne l’avez pas mentionné tantôt, quand on vous a interrogé…

–          Il a été question de téléphone qu’elle avait reçu, mais pas qu’elle avait fait, intervint le juge.

–          Qu’elle avait reçu, là, je lui demande, trancha Daoust.

–          Elle ne l’a pas mentionné, répliqua le juge.

–          Je crois qu’elle l’a mentionné, Votre Seigneurie, lança Me Lagacé.  Justement, ce matin, qu’elle avait fait un téléphone, et qu’ensuite elle en avait eu un.  Bien, je le crois.

–          C’est-à-dire qu’elle a reçu un téléphone.

Après une certaine obstination, le témoin admit que sa tante avait fait un appel vers 19h00.  Me Daoust lui rappela alors qu’à l’enquête préliminaire elle avait dit que sa tante était revenue vers 22h00, mais Irène ne s’en rappelait pas.  En relisant l’extrait de l’enquête préliminaire, Daoust relu la réponse d’Irène : « Elle a fait un appel téléphonique, elle a téléphoné à un monsieur de Chandler.  Je pense que c’était … c’était à 22h00, 22h30. »

–          Maintenant, je m’en rappelle, dit Irène.

–          Est-ce que cette réponse contient la vérité?, questionna Daoust.

–          Ah!  Disons qu’en y repensant, c’était effectivement vers 22h00.

–          Et tantôt, vous ne vous en rappeliez pas?

–          Non.

–          Et quand vous avez dit 19h00, vous avez fait une erreur?

–          J’ai fait une erreur.

–          Sous le même serment que vous avez prêté, pour les autres réponses que vous avez données?

–          Oui.

–          C’est assez injuste, répliqua Me Lagacé.

–          C’est des erreurs de bonne foi, souligna le juge.

–          Tout le monde peut se tromper, reprit Me Daoust.  Ce n’est pas une remarque méchante, je le souligne.

–          Monsieur, fit le juge, une remarque méchante, ça dépend comment on la prend.  Je ne suis pas à la place du témoin.

–          Il faut bien la prendre, reprit Daoust.

–          Pour moi, dit le juge, c’est facile de la prendre; pour elle, je ne sais pas.  C’est une jeune fille, elle peut s’imaginer que vous la visez.

–          Du tout, fit Daoust, je ne blesse pas les femmes, même avec une fleur!

–          Ça ne veut pas dire que vous ne blessez pas les femmes, rétorqua le juge.

–          Je ne raconterai pas ma vie privée, répondit Daoust.  Je n’ai pas… ce n’est pas le moment d’une confession générale.

–          Vous avez assez fait votre marque à date pour laisser des marques, renchérit le juge.

–          Je ne sais pas si c’est malicieux, ça, par exemple, fit Daoust.

–          On en reparlera, fit le juge.  En attendant, le sténographe prend tout ça [en note], lui.

Étonnement, ce sera Daoust qui ramènera le juge à la cause en cours.  Irène affirma ensuite que l’homme de Chandler en question se nommait Gonthier.  À la suite de cet appel, une trentaine de minutes plus tard, elle en avait reçu un autre, cette fois de celui que la Couronne soupçonnait être Jacques Mesrine.  Irène se fit mettre à l’ordre pour éviter de rapporter les paroles de sa tante, ce qui devenait du ouï-dire aux yeux de la justice.  C’est pendant que sa tante entretenait ce second appel qu’Irène était monté se coucher.

C’est alors que Me Daoust voulut remettre en cause ses capacités à reconnaître un accent français, plongeant à nouveau dans le monde parfois déstabilisant du détail.

–          Est-ce que vous avez déjà eu l’occasion, mademoiselle LeBouthillier, de vous faire fréquenter par des gens français, ou de rencontrer des personnes qui venaient de France?

–          J’en ai déjà rencontrées.

–          À quelle occasion?

–          À Gaspé, où j’étudie dans le moment, il y avait plusieurs professeurs français.

–          Est-ce qu’il vous est arrivé, au cours de vos études ou autrement, de rencontrer des canadiens-français qui parlaient avec l’accent français?

–          … il ne me semble pas.

–          Ça doit être rare à Gaspé, intervint le juge Miquelon.

–          En effet, fit Irène.

–          Vous avez déjà vu, reprit Daoust, soit à la télévision ou entendu à la radio des canadiens-français qui jouaient des rôles, et qui parlaient à la française?

–          Une tentative de parler à la française.

–          Mais, est-ce qu’à ce moment-là, vous n’êtes pas sûre – je veux savoir votre opinion là-dessus et messieurs les Jurés tireront leurs conclusions – est-ce que vous regardez parfois les télé-théâtres, par exemple, de Radio-Canada, le dimanche soir?

–          Ça m’arrive.

–          Est-ce que vous savez que souvent, parmi la distribution des télé-théâtres – vous avez la moitié de la distribution qui est des canadiens-français et l’autre moitié qui est des français?

–          …

–          Est-ce que ça vous arrive de regarder des télé-théâtres où vous savez… est-ce que vous savez qui sont les canadiens-français de la distribution?

–          J’en connais quelques-uns, mais …

–          Qui, par exemple?

–          Je ne pourrais pas vous les nommer, ici…

–          Bien, c’est ce que je veux savoir, c’est simplement pour tirer une conclusion.

–          Aussi bien lui suggérer des noms, intervint le juge.

–          Est-ce que vous connaissez, par exemple, l’artiste Gérard Poirier?, demanda Daoust.

–          Je le connais, fit Irène.

–          Roland Chenail?

–          Oui.

–          Les avez-vous déjà vus interpréter des rôles à Radio-Canada dans les télé-théâtres?

–          Je les ai déjà vus.

–          Je veux savoir vos impressions.  Est-ce que lorsque Roland Chenail ou Gérard Poirier ou d’autres de ce calibre interprètent leur rôle à Radio-Canada, est-ce que vous n’êtes pas d’avis qu’ils ont un accent français?

–          Ils ont – comme je l’ai dit tout à l’heure – une tentative d’accent français qui n’est pas…

–          Mais, est-ce que vous n’êtes pas d’avis que lorsqu’ils jouent dans une distribution où il y a des artistes français, comme Léo Illial, est-ce que vous connaissez Léo Illial?

–          Oui.

–          Quand, par exemple, Roland Chenail ou Gérard Poirier – pour n’en citer que deux – jouent dans une pièce avec, par exemple, Léo Illial, est-ce que vous n’êtes pas d’avis que ces gens-là ont le même accent, quand à la distribution et à la présentation de la pièce?

–          Ils n’ont certainement pas le même accent…

–          Ils n’ont pas le même accent?

–          … qu’un français.

–          Ça, c’est votre opinion?

–          C’est mon opinion.

–          Et vous maintenez que, lors de ces télé-théâtres, lorsque vous avez des artistes canadiens-français – comme ceux que je viens de vous mentionner en particulier – que vous pouvez, si vous ne saviez pas leur ascendance, que vous ne saviez pas leurs origines de canadiens-français, que vous pourriez distinguer entre ces deux personnes et Léo Illial ou d’autres artistes français qui jouent dans la pièce?

–          Je pense que je … pas infailliblement, mais je pourrais peut-être les identifier.

–          C’est-à-dire que ça pourrait … évidemment, comme tout le monde, vous pourriez être induite en erreur si vous ne saviez pas leur origine, de ces personnes-là; ça pourrait se produire?

–          C’est possible.

Voilà la réponse que Me Daoust voulait entendre afin de semer un autre petit doute dans l’esprit des jurés, car ensuite il revint sur la fameuse tasse qu’irène affirmait avoir lavé et essuyé au soir du 29.

–          En l’essuyant, d’abord, vous l’avez prise de quelle façon?

–          Je ne pourrais pas vous dire exactement.

–          Non, je ne veux pas l’opération exacte, mais je veux dire, vous l’avez tenue dans vos mains?

–          Certainement.

–          N’est-ce pas…  Et, après l’avoir essuyée vous l’avez prise, j’imagine, pour la placer dans l’armoire?

–          Oui.

–          Est-ce que la police vous a demandé vos empreintes digitales?

–          Oui.

–          Est-ce qu’ils ont vérifié, pour voir si vos empreintes digitales étaient sur cette tasse?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Vous ne pourriez pas nous dire.  Et vous y avez touché, à cette tasse-là, la veille, durant la soirée.  Vous avez fait la vaisselle à quelle heure?

–          Vers 18h30.

En faisant admettre au témoin être brièvement revenu à l’intérieur après la découverte du drame et avoir jeté un dernier regard de quelques secondes au corps de sa tante, Me Daoust chercha à lui faire dire qu’elle n’avait pas bien vu les objets meublant alors la scène de crime.

–          N’est-il pas vrai qu’à ce moment-là vous n’avez pas vu les articles qui s’y trouvaient?, questionna Daoust.

–          Je n’ai pas vu.

–          Quand vous dites, mademoiselle, corrigea le juge Miquelon, que vous les avez pas vus, voulez-vous dire que vous n’avez pas remarqué?

–          Je n’ai pas remarqué.

–          On ne peut pas ne pas voir ce qu’on a devant les yeux, fit à nouveau le juge, mais on peut bien ne pas remarquer.

–          C’est assez juste, admit Daoust.

En quittant les lieux, tandis que la police prenait charge du motel, on comprit qu’Irène était allée passer la journée chez une certaine Mme Biard pour ne revenir sur les lieux du crime que vers 22h00.  De plus, Irène ne gardait aucun souvenir que la police ait pris des photos de la scène en sa présence.

Daoust tenta à nouveau de la piéger en revenant sur le moment où Irène avait été réveillée par la sonnette au matin du 30 juin.

–          Est-ce que vous avez eu le temps de vous vêtir?

–          Oui.

–          Vous aviez entendu du bruit en bas, quelqu’un qui frappait à la porte?

–          J’ai entendu la sonnette.

–          Vous avez endossé une robe, je présume?

–          Mes pantalons.

–          Et vous êtes descendue rapidement?

–          Assez rapidement.

–          Assez rapidement pour répondre à la porte.  Et vous n’êtes pas remontée par la suite?  Vous êtes repartie?  C’est ça?

–          Oui.

–          Pour ne revenir qu’à 22h00 du soir?

–          Oui.

C’est alors que Daoust lui montra la photo C-27 représentant la chambre d’Irène et sur laquelle on pouvait voir que le lit était fait.  Partant de ce détail, le criminaliste voulut la prendre en défaut en supposant que si elle avait pris la peine de faire son lit avant de répondre à la sonnette alors c’est qu’elle n’était peut-être pas descendue aussi rapidement qu’elle l’avait prétendue.

–          Voulez-vous dire quand ce lit-là a été fait, si vous êtes partie précipitamment en endossant un pantalon le matin, que vous n’êtes pas remontée en haut, et que vous n’êtes revenue que le soir, à 22h00, voulez-vous dire à la Cour et à messieurs les Jurés quand ce lit-là a été fait?

–          Je l’ai fait avant de descendre.

–          Avant de descendre?

–          Oui.

–          Vous voulez dire, mademoiselle – et je vous l’ai demandé tantôt d’une façon très posée – qu’est-ce que vous aviez fait exactement, vous avez dit : j’ai endossé un pantalon, je suis descendue.  Je vous ai demandé si vous étiez descendue rapidement, vous avez dit : oui, parce qu’on frappait à la porte.  Vous n’avez jamais parlé que le lit était fait, que vous aviez fait le lit?

–          Non, je n’en ai pas parlé.

–          Vous n’en avez pas parlé.  Voulez-vous dire, mademoiselle, au Président de la Cour et à messieurs les Jurés, qu’alors qu’on frappait à la porte en bas, que vous, vous avez endossé votre pantalon pour vous habiller, que vous avez pris le temps de faire votre lit avant de descendre en bas?  Est-ce que c’est ça, votre témoignage sous serment?

–          Oui.

–          … à ce moment-là?  Pourquoi n’en avez-vous pas parlé tantôt?

–          Je n’y ai pas pensé.

L’une des tactiques de Me Daoust était de repérer toutes les failles des témoignages.  Bien sûr, il faut comprendre que chaque témoin, honnête ou pas, commet ce genre d’erreurs dans le récit des événements.  On comprend aisément qu’une jeune fille célébrant son 18ème anniversaire le jour même où elle comparaissait en Cour avait suffisamment de raisons de se montrer nerveuse et de commettre quelques oublis pouvant servir malicieusement à un avocat désireux de s’en servir à mauvais escient.

Mais il y a pire.  C’est peut-être ici que l’imagination de Jacques Mesrine allait trouver un point intéressant qu’il amplifierait plus tard dans son livre en tentant de jeter le blâme sur la nièce de la victime.  En effet, d’après les questions de Me Daoust, on pourrait deviner son intention de semer un doute malsain sur le fait qu’Irène aurait pu voler sa propre tante.

–          Maintenant, reprit Daoust, vous avez déclaré aussi, au cours de votre témoignage, que vous étiez au courant que la commode de la chambre de votre tante – que le tiroir du haut de la commode – contenait de l’argent, n’est-ce pas?

–          Oui.

–          Qui, à part vous, était au courant de ça?

–          Je ne pourrais pas vous dire.

–          Vous ne pourriez pas dire.

Daoust se tourna ensuite vers un autre détail sur lequel il parut abuser du témoin en plus de marteler sur des détails sans importance.

–          Et pour en revenir à cette clé, mademoiselle, vous persistez à dire que vous n’en avez pas parlé à la Police – la clé numéro 9?

–          Je n’en ai pas parlé.

–          Et quand vous êtes revenue à 22h00 le soir, dans le salon, alors que les officiers de la Police étaient là, vous n’avez pas revu cette clé?

–          Je ne crois pas.

–          Vous ne croyez pas…

–          On a dû vous questionner, la police, le soir?, demanda le juge.

–          Oui.

–          Vous souvenez-vous s’il a été question de la clé?

–          Il en a été question.

–          Est-ce que vous leur avez mentionné qu’il y avait une clé sur le divan?, reprit Daoust.

–          Je sais qu’on en a parlé.

–          Est-ce que vous avez mentionné qu’il y avait une clé sur le divan?  Essayez de répondre à la question, s’il vous plaît, mademoiselle?

–          Elle l’a dit, répliqua le juge.  On lui demande si, au cours de l’interrogatoire, la police l’avait trouvée sur le divan et si la police lui en avait parlé.  Elle dit qu’elle ne l’a pas mentionné.

–          Vous ne l’avez pas mentionné?, reprit Daoust.

–          Non.

–          Dans son témoignage, intervint encore le juge, c’est monsieur Caron qui était en charge de l’enquête, qui est allé chez madame Biard à 22h30 le soir.

–          Et, quant à vous, poursuivit Daoust, la dernière question que je vous ai posée tantôt à l’effet que vous m’avez répondu que vous avez eu le temps de faire votre lit alors qu’on frappait en bas, et que vous aviez endossé votre pantalon, ça, c’est la vérité comme tout le reste de votre témoignage?

–          Oui.

–          Je vous remercie.

Me Lagacé eut quelques questions supplémentaires pour le témoin, démontrant entre autres que la victime avait l’habitude de se lever avant sa nièce, laissant ainsi entendre que si Irène avait pris le temps de faire son lit ce matin-là c’était peut-être parce qu’elle s’attendait à ce que sa tante aille répondre à la sonnerie.

–          Lorsque ç’a sonné, lui demanda Me Lagacé, est-ce que c’était votre obligation de répondre à la porte quand ça sonnait?

–          Non.

–          Est-ce que ç’a sonné plusieurs fois?, demanda le juge.

–          Justement.  Je ne [me] suis pas levée tout de suite.

–          Alors, reprit Me Lagacé, de toute façon, quand, après avoir passé votre pantalon et vos autres vêtements, vous dites que vous avez fait le lit; ça met combien de temps à faire ce lit-là?

–          Vous, fit le juge, ça vous prendrait du temps; probablement qu’elle défait moins son lit que d’autres.

–          Votre Seigneurie serait surprise, répliqua Me Lagacé.  Un lit, je suis capable de faire ça, j’ai été dans l’Armée pendant six ans. Alors, est-ce que c’était une opération qui mettait plusieurs minutes, ou si ça se faisait assez rapidement?

–          Ça se fait rapidement.

Irène expliqua finalement que ce sont les policiers qui lui avaient fait remarquer que la clé se trouvait sur le divan du salon.

Il est clairement mentionné au cours des transcriptions qu’Irène ne parlait pas très fort lors de son témoignage, sans doute par timidité.  On comprend qu’il n’arrive pas tous les jours qu’on témoigne dans un procès pour meurtre, de surcroît en face d’un habile plaideur et aussi en présence d’un accusé tel que Jacques Mesrine, qui a pété les plombs à plus d’une reprise au cours des audiences.

On décèle dans le contre-interrogatoire de Me Daoust cette tendance à semer subtilement le doute, que ce soit envers les policiers ou même envers Irène, soit pour avoir déplacé la clé ou avoir contaminé tout autre élément de preuve.  Voilà qui, à mon avis, a représenté une tendance malsaine qui, par conséquent, aide assez peu à embellir l’image que certains citoyens se font de la justice.  Le simple fait d’avoir permis Me Daoust de contre-interroger le témoin de la sorte représente-t-il un manque en soit?

Par la suite, la Couronne a fait appel du verdict d’acquittement, une requête qui fut malheureusement rejetée.   Dans son livre, Me Clément Fortin qualifie d’ailleurs ce procès de « fraude judiciaire ».  Le comportement du criminaliste aurait-il justifié un nouveau procès?

Des années plus tard, Jacques Mesrine, sans doute appuyé discrètement de son avocat Raymond Daoust, commettra deux autobiographies dans lesquelles il jettera le blâme du meurtre sur Irène en laissant entendre qu’il était impossible que l’adolescente n’ait pas entendu quelque chose depuis sa chambre, située juste au-dessus de la cuisine.  C’était là exploiter la naïveté des lecteurs, car tout enquêteur rationnel sait qu’il est possible de commettre un meurtre avec un minimum de bruit.  À titre d’exemple, c’est à St-Brévin-les-Pins, en France, le 6 avril 2004, le jeune Jonathan Coulom disparaissait subitement alors qu’il dormait en compagnie de six autres camarades dans une chambre de colonie de vacances.  Son corps fut retrouvé peu après.  Aucun de ses six camarades n’avait entendu quoi que ce soit.

Le cas de Caroline Dickinson bouleverse davantage.  La jeune fille a été violée et tuée par étouffement par son agresseur dans la nuit du 17 au 18 juillet 1996 près de Saint-Malo alors qu’elle dormait au côté de ses copines, qui n’ont rien entendues.

Dans son livre, Fortin conclut : « que penser des contre-interrogatoires harcelants, répétitifs et vexatoires?  Il ne devrait pas être permis à un procureur de s’acharner sur les témoins dans le but évident de les confondre, de les intimider et de leur faire dire, à la fin, n’importe quoi pour les discréditer auprès des jurés.  L’avocat a atteint son objectif, mais a-t-il bien servi les intérêts de la justice?  On ne doit pas s’étonner du peu d’empressement que manifestent des témoins potentiels.  La crainte de se « faire mettre en boîte » leur fait fuir la police et les avocats.  Et ils n’ont pas tout à fait tort ».

Jacques Mesrine n’était qu’un personnage arrogant préoccupé par son image de brigand.  Il s’est seulement servi de certaines vérités concernant ce procès pour ensuite les exagérer ou les tourner à son avantage.  Quant à mes lecteurs de France qui n’ont pas eu l’occasion de connaître la réputation entourant la personnalité du défenseur de Mesrine, je vous invite à lire mon article intitulé Me Raymond Daoust qui, je l’espère, vous éclairera un peu mieux à propos de ce criminaliste.

 

 

 

Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire


                      Fortin, Clément.  Mesrine, le tueur de percé : une fraude judiciaire.  Wilson & Lafleur, 2012, 421 p.  Le docu-roman a fait sa sortie officielle le 13 novembre dernier aux éditions Wilson & Lafleur.

L’avocat retraité Clément Fortin nous a habitués à son invention littéraire du docu-roman avec L’Affaire Coffin : une supercherie?  et On s’amuse à mort, style qu’il reprend une fois de plus pour son tout dernier livre.  Cette fois, il s’est attaqué à l’un des plus tristes épisodes de l’histoire québécoise du 20ème siècle.

Ce fut aisé pour moi de me plonger dans ce livre que j’attendais depuis plus d’un an.

Les fins observateurs ont déjà décelé dans le titre une bonne part des conclusions de l’auteur, d’autant plus que ce dernier dédie son ouvrage aux témoins de cette cause « dont la réputation a été ternie par le verdict du jury de Montmagny », rien de moins.

Dès le premier chapitre, Me Fortin nous plonge dans les premières frasques du criminel français Jacques Mesrine.  C’est en compagnie de Jeanne « Janou » Schneider et de Michel Dupont, un autre compatriote français, que Mesrine organise à toute hâte l’enlèvement du richissime Georges Deslauriers le 19 juin 1969.  Suite à ce fiasco, le trio prend la fuite en train vers Percé, en Gaspésie.  Le 21 juin, ils s’installent au motel Les Trois Sœurs, propriété d’une célibataire de 58 ans, Évelyne LeBouthillier.  Celle-ci tombe immédiatement sous le charme du séduisant Mesrine, qui tente de dissimuler son identité.  Elle les installe dans la cabine no. 4.

Le 25 juin, le trio reprend le train pour revenir vers Montréal, où Mesrine apprend qu’il est activement recherché pour l’enlèvement de Deslauriers.  Dupont retourne chez lui, où il sera arrêté.  Mesrine bouge sans arrêt, comme s’il bénéficiait d’un instinct tout désigné pour brouiller les pistes.  C’est avec Schneider qu’il reprendra la route de Percé, où il sera aperçu au soir du dimanche 29 juin 1969.

Le lendemain matin, 30 juin, Irène LeBouthillier découvre sa tante gisant sur le plancher du motel.  Le Dr Authier fixera plus tard la mort entre minuit et 4h00 du matin.  Les détectives cibleront rapidement le couple Mesrine – Schneider, qui se trouve alors en pleine fuite à travers la province avant de passer aux États-Unis.  C’est d’ailleurs en Arkansas qu’ils seront capturés à la fin de juillet et ramenés au Québec pour comparaître dans cette affaire d’enlèvement.  Se croyant à l’abri, le couple sursaute d’étonnement lorsqu’on les accuse du meurtre d’Évelyne LeBouthillier.  Les preuves sont pourtant contre eux.

Le 21 août, à Percé, leur enquête préliminaire est présidée par le juge Duguay, le même juge ayant présidé l’enquête préliminaire de Wilbert Coffin en 1953 avant de l’envoyer devant la Cour du banc de la reine.

Après certains délais, c’est le procureur général Rémi Paul qui, le 11 mai 1970, autorise Me Roch Roy et Me Anatole Corriveau à porter des accusations de meurtre contre Mesrine et Schneider dans l’affaire de Percé.

Il faut attendre le chapitre 12 pour se laisser entraîner au rythme de cette première journée de procès qui se déroule à Montmagny, à l’est de la ville de Québec.  En ce 18 janvier 1971, le récit nous donne l’impression d’être assis dans la salle à écouter les procédures.

On débute donc avec le témoignage du policier Denis Léveillé, celui qui a été chargé de prendre les photos de la scène de crime et de prélever les empreintes.  L’auteur nous permet d’assister à ce qu’il qualifie lui-même de « derby de démolition » quand Me Raymond Daoust le contre-interroge afin de remettre en question ses compétences.  Il écrit d’ailleurs à ce propos que « il n’est évidemment pas possible pour un enquêteur de se souvenir, dans le menu détail, un an ou deux ans plus tard, de toutes les observations qu’il a faites sur le terrain, à moins de toutes les mettre par écrit.  La défense le sait et cible ces apparentes faiblesses ».

Ce n’est là que le début de l’offensive sans relâche et machiavélique qu’entretiendra Me Daoust tout au long de ce procès.  Si certains peuvent qualifier sa stratégie d’une certaine forme d’art, on serait aussi tenté d’y voir de l’acharnement et un manque flagrant d’honnêteté.  L’auteur fait d’ailleurs dire à l’un de ses personnages que « je trouve ça bien triste qu’on utilise la justice pour faire du spectacle ».

Pour avoir moi-même consulté ces transcriptions durant quelques semaines, j’entretenais un doute sérieux quant au témoin Marcelle Raymond, une jolie célibataire de 28 ans.  J’ai toujours cru que son témoignage avait été fabriqué de toute pièce afin de prétendre qu’elle avait vu les bijoux en possession de Mesrine et Schneider au moment où elle prétendait fréquenter Deslauriers.  Il semble que l’auteur en vienne à la même conclusion, qualifiant l’intervention de Mlle Raymond de « témoignage de dépannage ».  Après tout, rien de plus facile que de prétendre avoir déjà vu tel ou tel bijoux, alors qu’on tourna le dos aux honnêtes témoins sans histoire qui sont venus expliquer que ces bijoux appartenaient plutôt à la victime.

Ces subterfuges sont nombreux, au point où on en vient réellement à se demander si les procédures légales ont été respectées.  En plus du fait qu’on a caché aux jurés la condamnation de Mesrine dans l’affaire Deslauriers, puisque Daoust avait porté cette cause en appel, et aussi le fait que l’accusé tenta une évasion par incendie au cours du procès, ils ont eu droit aux interventions musclés de Mesrine et des membres de la Cour.  En fait, on en vient à croire que ce procès aurait dû être annulé.

Pour expliquer une partie de la controverse, l’auteur revient sur le fait que le juge Paul Miquelon était encore hanté par l’affaire Coffin, d’autant plus que Me Daoust s’était frotté à lui devant la Commission Brossard, créée par Jean Lesage devant le tollé soulevé par Jacques Hébert qui hurlait l’innocence de Coffin à travers son chapeau.

Mesrine poussera évidemment l’audace jusqu’à poursuivre ses interventions de gueulard diplômé pendant la plaidoirie du procureur de la Couronne.  Ce dernier conclut d’ailleurs calmement en s’adressant aux jurés de cette façon : « alors, messieurs, je termine en vous disant que je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent qu’un jury décide qui est le meilleur avocat.  Je n’ai aucune espèce d’orgueil.  Vous pouvez trouver que les avocats de la défense sont infiniment supérieurs à ceux de la Couronne.  Mais, c’est en votre âme et conscience que vous devez rendre votre verdict ».

Les jurés ont semblés ignorer la recommandation puisque le couple maudit fut acquitté au milieu d’un autre tumulte.

En utilisant les transcriptions sténographiques du procès, Me Fortin permet au lecteur de se glisser dans la peau de l’un des jurés et ainsi lui permettre de se dessiner sa propre idée de l’affaire.  En fait, l’auteur est si fidèle aux documents qu’il écrit en préface que « je n’ai pas jugé opportun d’interviewer les quelques  survivants de ce drame, car je sais, par expérience, qu’il faut se méfier de l’information qu’on recueille sur le terrain.  Pour se rendre intéressants, certains racontent des histoires qu’ils ne répéteraient pas sous serment devant un tribunal ».

La lecture est fluide et passionnante, voir naturellement emballante malgré la lourdeur du propos.  Le travail colossal de Me Fortin permet en quelque sorte de faire la barbe à certains auteurs et commentateurs qui se sont permit, au fil des années, d’acquitter trop facilement Mesrine sans avoir même consulté, ne serait-ce qu’un instant, les dossiers d’archives.  En fait, plusieurs personnes, historiens inclus, se sont trop souvent contentées de digérer les propos de Mesrine étalé dans deux livres (1977 et 1979) sans les remettre en question.  Certes, ce n’est pas le cas de Me Fortin, qui n’en manque pas une de clouer le bec aux affirmations du « grand » criminel.

Un ouvrage comme celui-là devrait servir de leçon à tous ces fanatiques en mal d’idoles qui admirent un héros aussi faux et pleurnichard que Mesrine.

Il est seulement regrettable de devoir attendre plusieurs années avant que des auteurs comme Me Fortin viennent rétablir l’ordre dans des affaires qui ont pris trop d’ampleur au moment des faits.  Il l’a remarquablement bien fait avec l’affaire Coffin, et cette fois il devient le premier à oser dire publiquement que ce procès a été une fraude et que Mesrine était réellement coupable.  Et ce ne sont pas des paroles en l’air.  Les documents sont là pour le prouver!

On ne peut en conclure que les jurés se sont, au final, laissé aveugler par le spectacle de Me Daoust et de son arrogant client.  En se basant sur les véritables faits et des preuves solides, sans se laisser distraire, le verdict aurait sans doute été différent.  Au lieu de ça, on a préféré croire la parole d’un criminel contre celle de plusieurs témoins qui se corroboraient entre eux.

Quant à ceux et celles qui tenteraient de se faire une opinion par ce simple compte-rendu de livre, je dirais seulement qu’il s’agit de l’une des rares affaires qui ne peut être résumée, même en quelques pages.  Pour se forger une opinion juste et honnête il faut obligatoirement lire l’ouvrage de Me Fortin du début jusqu’à la fin.  C’est en se familiarisant avec les moindres détails qu’on peut dresser un tableau fidèle de cette aventure judiciaire.

En épilogue, où l’auteur nous partage son opinion, il ne manque pas de souligner que les maires de Percé et de Montmagny ont tenté de profiter de certaines retombées économiques devant le film de Jean-François Richet L’Instinct de mort, mettant en vedette Vincent Cassel dans le rôle de Mesrine.  Ce n’est pas sans rappeler les intentions douteuses concernant le projet d’un centre d’interprétation de l’affaire Coffin, rappelle-t-il au passage.

Il ne manque pas non plus se revenir sur certaines irrégularités, dont le sort injuste réservé à plusieurs témoins : « on ne pourra jamais réparer tout le mal fait à ces témoins qu’on a qualifié de parjures.  Jusque-là irréprochables dans leur communauté, il n’a fallu qu’un truand, qu’on a cru naïvement sur parole, pour en faire des gens qu’on pointe du doigt ».

J’ai déjà mentionné à Me Fortin dans un courriel qu’après avoir lu son livre sur l’affaire Coffin je ne pouvais que me ranger derrière le verdict des jurés et que cette conclusion m’enlevait tout envie de lire les écrits de Jacques Hébert sur le sujet.  Mais dans ce cas-ci, impossible de se ranger derrière l’avis des jurés.  Car le procès de Montmagny fut réellement … une fraude judiciaire!

Mesrine le tueur de Percé (PDF)