Soeurs volées

Walter, Emmanuelle. Sœurs volées : enquête sur un féminicide au Canada.  [Montréal] : Lux Éditeur, 2014, 218 p.

Juste avant d’entamer la lecture de Sœurs volées, j’ai commis une erreur, celle de lire d’abord l’ouvrage Peuple brisé d’Alex Caine et de François Perreault.  Je dois l’avouer, l’enquête plutôt poussée de Caine m’avait enlevé toute envie de lire l’ouvrage de Walter, qui date déjà de 2014, à l’époque où Stephen Harper était encore au pouvoir.  En effet, au sein d’un sujet aussi chaud et dynamique, un livre peut rapidement plonger dans la désuétude.

En fait, on devine assez rapidement qu’Emmanuelle Walter fait un travail de journaliste, ce qu’elle est d’ailleurs.  Il faut bien faire attention aux termes utilisés, en particulier celui de « enquête ».  Son livre est une enquête journalistique.  Elle s’est concentrée particulièrement sur les cas de deux disparitions, même si elle parle à plusieurs reprises des statistiques élevées des disparitions et meurtres de femme autochtones.  Pour sa part, l’enquête de Caine – qui n’est d’ailleurs pas terminée – est purement criminelle et par définition plus poussée.

Par les descriptions d’événements auxquels elle a personnellement assisté, que ce soit des manifestations publiques ou des rencontres plus intimes qu’elle a eues avec des proches des deux disparues – Maisy Odjick et Shannon Alexander – Walter tente de toucher le lectorat.  Bien que son texte nous fait comprendre difficilement et surtout laborieusement les circonstances de ces deux disparitions – elle entre rarement dans les détails des crimes – on a l’impression que son travail est demeuré au niveau descriptif, donc de surface.  D’ailleurs, sa courte bibliographie en témoigne.  Elle a principalement consulté des rapports officiels, dont plusieurs produits par le gouvernement canadien à qui elle fait pourtant des reproches.  Encore une fois, si on peut se permettre une comparaison, la médiagraphie de Peuple brisé est beaucoup plus variée, sans compter les informateurs que Caine n’a pu nommer pour des raisons évidentes de sécurité.

Bref, Sœurs volées n’est pas complètement inintéressant, mais je crois qu’on frappe presque uniquement sur le gouvernement et les forces policières sans trop s’approcher du réel problème soulevé plus récemment par Alex Caine.  C’est seulement au cours de ses derniers chapitres qu’elle aborde la possibilité de la contrebande humaine, mais sans jamais l’approfondir.

Le livre m’a aussi donné l’impression d’être inachevé du point de vue de certaines réflexions.  Par exemple, l’auteure nous décrit les circonstances de la double disparition en affirmant que les effets personnels de Maisy et Shannon sont restés chez elles.  Elle blâme alors le travail policier, souvent avec raison, mais elle passe complètement sous silence la possibilité d’un pacte de suicide, d’autant plus que l’une d’elles avait eu des problèmes à affirmer sa bisexualité.

Quoi qu’il en soit, il paraît assez peu de livres sur ce sujet que je pourrais me sentir « cheap » d’en parler en ces termes, mais je ne peux pas pour autant renier ce que j’ai ressenti en parcourant ces pages.

Vaux-t-il encore la peine d’intégrer Sœurs brisées à sa bibliothèque?  À vous de voir!

 

Publicités

Le peuple brisé

Caine, Alex et Perreault, François.  Le peuple brisé, la disparition de femmes autochtones, une enquête sur la mafia amérindienne.  Paris, Hugo Doc, 2017, 342 p.

Alex Caine n’est pas né de la dernière pluie.  Pour les amateurs de faits judiciaires, il est déjà connu comme l’auteur de quelques ouvrages mais surtout pour son talent unique pour l’infiltration et la récolte d’informations.  Pour en arriver à pondre ce livre, il s’est associé à François Perreault.

Comme l’indique son titre, cet ouvrage ose exposer le problème sous un nouvel angle, à savoir que les autochtones ne font pas exception aux autres peuples en matière de criminalité.  Oui, il y a eu les douloureux orphelinats et le racisme systémique de la part des Blancs – deux choses que l’on doit évidemment dénoncer – mais le problème des femmes disparues et assassinées est aussi interne.  Comme tout autre peuple, celui des autochtones s’attaque d’abord aux siens.  Du coup, le livre Sœurs volées d’Emmanuelle Walter, paru en 2014 et qui blâmait principalement la position gouvernementale, bascule dans la désuétude.  Ici, il n’est pas question d’aller dans le même sens que le gouvernement fédéral ou les forces policières, c’est-à-dire laisser planer les soupçons sur d’éventuels et mystérieux tueurs en série, mais plutôt de regarder la réalité en face et admettre l’existence de la mafia amérindienne.

Dans un premier temps, les auteurs nous familiarisent avec une certaine hiérarchie de la mafia amérindienne, à savoir qu’à sa tête on retrouve l’Es-Pak, qui agit avec l’aide de certains subordonnés comme Indian Posse et les Warriors.

Le premier cas concret de femme disparue auquel on fait référence est celui de Janice Saul.  La dernière fois qu’elle a été vue vivante, elle quittait la réserve avec un autre autochtone impliqué dans le milieu de la drogue.  Et même le frère de Janice laissera tomber ses efforts pour retrouver sa sœur au profit de l’argent que peut lui rapporter la drogue.  Bref, même l’entraide ne semble pas fonctionner.

Selon les auteurs, « il peut sembler incroyable que ces organisations criminelles s’en prennent ainsi aux leurs.  Cependant, même si c’est difficile à expliquer, on constate que les gangs autochtones ne sont pas différents des autres.  La Mafia s’en est d’abord prise aux Siciliens; les Russes aux Ukrainiens; la violence de l’état islamique n’épargne pas les musulmans.  Au risque de paraître cynique, les chances nous paraissent minces pour que l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées consacre un long chapitre de son rapport à la violence entre Autochtones »[1].

On y expose aussi le problème caché derrière les revendications de territoire.  Si ces demandes, comme l’ont fait les Atikamekw au cours des dernières années, peuvent paraître tout à fait légitimes elles cachent cependant une autre intention, celle de pouvoir continuer à franchir les frontières en tout impunité afin de garder à flot les activités criminelles.  Pour ceux et celles qui ont connus l’époque de la Crise d’Oka, ce constat n’aura aucune surprise.  On se souviendra à quel point les Warriors franchissaient facilement la frontière américaine pour ramener des armes d’assaut ou encore pour faire disparaître certains individus.  Caine souligne d’ailleurs à propos de la réserve Kanesatake que « sa géographie représente un atout considérable pour des trafics de toutes sortes.  Les voies d’eau qui l’entourent offrent en effet les liaisons les plus sûres pour qui sait y naviguer de jour ou de nuit.  Ce sont la rivière des Outaouais, les lacs des Deux-Montagnes, Saint-Louis, Saint-François, et le fleuve Saint-Laurent.  Ce territoire de 670 kilomètres carrés (165 000 ac) est devenu un site de transit pour les contrebandiers.  Rien d’étonnant à ce que les Mohawks en réclament la souveraineté, un peu comme l’ont fait en 2015 les Atikamekw sur une vaste partie de la Haute-Mauricie »[2].

Pour une saveur plus romantique, on aborde aussi l’histoire méconnue de Dorinda Sturdy qui, née en 1894, a non seulement travaillé auprès des jeunes autochtones dans les orphelinats mais a aidé plusieurs d’entre eux à prendre la fuite.  Pour plusieurs lecteurs, ce sera là la partie la plus passionnante du livre.

Certes, devant cet ouvrage choc qui en arrive à expliquer une partie de la solution – à savoir que certaines femmes autochtones disparaissent sur le marché international humain – il ne faudrait pas pour autant pelleter le problème uniquement dans la cour des autochtones.  Ce n’est d’ailleurs pas l’intention des auteurs.  Toutefois, l’ouvrage nous force à une réflexion incontournable sur cette situation alarmante et surtout grandissante.

L’histoire est à suivre, puisque les auteurs nous assurent que la rédaction de la suite est déjà entamée.


[1] Le peuple brisé, p. 68.

[2] Ibid, p. 88.