96ème anniversaire du décès d’Aurore Gagnon

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Selon plusieurs, il s’agirait de la seule photo d’Aurore Gagnon, en compagnie de sa mère biologique, Marie-Anne Caron.

Il y a 96 ans aujourd’hui, le 12 février 1920, Aurore Gagnon, une fillette de 10 ans, décédait des suites des mauvais traitements infligés par ses parents et les autres enfants de la famille, mais surtout par sa belle-mère, Marie-Anne Houde. Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, maintenant disponible en librairie, on apprend que l’autopsie pratiquée par le Dr Albert Marois a déterminé la présence de 54 plaies. Cependant, aucune d’elles n’était mortelle. Le Dr Marois dira lors du procès, deux mois plus tard, que la mort avait été causée par l’infection de ces blessures.

 

Pour sa dernière nuit, du 11 au 12 février 1920, Aurore dormit sur une paillasse déposé sur le plancher, à l’étage de la petite maison des Gagnon, située dans le 7ème rang de Fortierville. Au matin, Télesphore Gagnon, son père, se leva comme d’habitude. En dépit de la condition alarmante de sa fille, il décida tout de même d’aller travailler au bois.

Retrouvant ainsi le contrôle de la maisonnée, Marie-Anne Houde, alors âgée de 29 ans, monta à l’étage. Selon le témoignage livré au procès par Marie-Jeanne Gagnon, la sœur d’Aurore, la belle-mère aurait alors dit : « elle restera pas couchée toute la journée cette vache-là! ».

Aurore se tenait à peine debout. Forcée par sa belle-mère de se remettre à l’ouvrage, la petite martyre descendit l’escalier. Au bas de celui-ci, elle aurait eu un malaise qui la fit s’effondrer contre le poêle. Plutôt que de lui venir en aide, Marie-Anne Houde s’empara d’un manche de fourche et la frappa à trois reprises. Ainsi, Aurore « a rachevé d’écraser », dira sa sœur de 12 ans devant le juge.

Selon le témoignage de Georges Gagnon, le fils de 9 ans de Marie-Anne Houde, Aurore se serait traîné dans l’escalier. « Elle descendait à quatre pattes », précisera-t-il avant d’ajouter que « Maman voulait pas et puis elle l’a fait remonter en haut. Elle lui a donné un coup de pied dans le ventre et Aurore a tombé en bas de l’escalier. Et ça, je l’ai vu faire bien des fois ».

Les propos du petit Georges entraient cependant en contradiction avec les affirmations de Marie-Jeanne, qui refusa de parler d’une chute provoquée dans l’escalier. Gérard Gagnon, l’autre fils de 11 ans de Marie-Anne Houde, viendra corroborer les dires de Marie-Jeanne à l’effet qu’Aurore n’avait pas été projetée dans l’escalier ce matin-là, isolant ainsi son petit frère comme étant le seul témoin à prétendre en l’existence de cet incident. D’ailleurs, Georges sera aussi le seul à parler du supplice des mains sur le poêle.

Après avoir encaissé les trois violents coups de manche de fourche, Aurore aurait été remise sur pied par sa sœur. Par la suite, Houde l’aurait lavé avec une brosse à plancher avant de l’installer dans un lit[1]. Puis elle lui demanda si elle avait faim, mais la fillette fit signe que « non » de la tête, trop faible pour parler. Peu de temps après, Aurore commença à délirer.

Vers 11h00, elle sombrait dans le coma et, à une heure qui ne fut jamais précisée, Marie-Anne Houde se décida à téléphoner à sa voisine Exilda Auger Lemay, 50 ans. À l’arrivée de celle-ci, Houde téléphona[2] au Dr Andronic Lafond, qui avait traité Aurore au cours de l’été 1919, pour lui demander de venir de toute urgence. Pour sa part, Exilda se chargea de saisir le téléphone à son tour pour communiquer avec le curé Ferdinand Massé, qui à son tour alerta le juge de paix Oréus Mailhot. Massé et Mailhot firent d’ailleurs le trajet ensemble pour se rendre à la maison des Gagnon, où ils arrivèrent entre 13h00 et 13h30.

En constatant l’état lamentable de la fillette, le curé Massé lui administra les derniers sacrements. Puisque l’enfant était emmitouflée jusqu’au cou, il demanda à la mère de la retourner légèrement. Mailhot dira plus tard que Marie-Anne Houde lui parut alors « très énervée ».

Ce fut à la demande du curé que Mailhot retira la couverture pour mieux examiner la fillette, inconsciente. Ainsi, il détecta de nombreuses blessures, au point où cette vision d’horreur lui arracha quelques larmes. À un certain moment, Marie-Anne Houde lui dira que si Aurore avait été sa propre fille elle aurait « certainement » contacté le médecin plus tôt, mais que c’est son mari qui s’y refusait.

Finalement, on envoya quelqu’un chercher Télesphore, qui revint chez lui vers 16h00. Aurore s’éteindra doucement vers 19h00.

Pendant qu’Aurore agonisait, il est vraisemblable de penser que les autorités s’organisaient discrètement, bien que le dossier judiciaire ne permette pas de détailler cette partie de l’histoire. Quoi qu’il en soit, on contacta certainement le coroner Jolicoeur assez rapidement car c’est sur son ordre qu’on effectua l’autopsie dès le lendemain et que son enquête tenue au soir du 13 février déclara les parents criminellement responsables. La culture populaire n’a jamais accordé beaucoup d’importance aux docteurs Georges William Jolicoeur et Albert Marois, et pourtant ce n’étaient pas la première fois que leur duo marquait l’histoire. En 1917, suite aux émeutes de Québec en lien avec la conscription, Jolicoeur et Marois s’étaient mérité le respect du peuple en témoignant sous serment que les projectiles utilisés par les militaires étaient explosifs et donc illégaux, un fait que niera catégoriquement l’armée canadienne.

De plus, l’affaire concernant le meurtre d’Aurore Gagnon ne sera pas le dernier cas où les deux hommes eurent l’occasion de travailler ensemble. Quelques mois plus tard, en juillet 1920, ils furent directement impliqués dans l’enquête sur le meurtre de Blanche Garneau, une autre affaire célèbre de notre patrimoine judiciaire.

Mais pour en revenir au verdict rendu par l’enquête du coroner Jolicoeur sur le corps d’Aurore Gagnon, il est probable qu’on ait attendu de rendre la décision publique. Car le lendemain, on permit à Télesphore Gagnon et sa femme d’inhumer le corps de leur victime avant que le détective Lauréat Couture, accompagné de deux constables, procède à leur arrestation. Quoique le film Aurore de 2005 mettait en scène cette arrestation dans la sacristie de l’église de Fortierville, il faut admettre que le dossier judiciaire parle aussi du fait que l’incident aurait pu se produire à l’hôtel Demers. Objectivement parlant, il faut cependant avouer que le dossier judiciaire ne permet pas d’être catégorique sur le lieu de l’arrestation.

L'affaire Aurore GagnonCertes, Aurore Gagnon ne fut pas la seule enfant tuée par la violence des adultes, mais la date de sa mort ne devrait pas uniquement symboliser un triste événement, mais aussi le fait qu’un peuple soit prêt à admettre ses erreurs pour ensuite mieux se corriger. Selon Marie-Aimée Cliche[3] par exemple, les cas de dénonciation de maltraitance fait aux enfants ont explosé suite au célèbre procès de Marie-Anne Houde.

 

Pour en savoir plus :

Lire l’introduction du livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde

[1] Selon le témoignage de Georges Gagnon.

[2] Dans les interprétations que la culture québécoise nous a données de cette affaire durant près d’un siècle, on a ignoré le fait que la famille Gagnon disposait du téléphone à la maison. Ce fait a été mis en preuve lors du procès.

[3] Marie-Aimée Cliche, Fous, ivres ou méchants, 2011.

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L’affaire Aurore Gagnon: le curé s’est-il suicidé?

Le curé Ferdinand Massé
Le curé Ferdinand Massé

La rumeur peut s’avérer tenace. Très tenace.

Dans mon étude de l’affaire Aurore Gagnon, qui paraîtra aux Éditions de l’Apothéose en janvier 2016 sous le titre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, c’est un sujet que nous étudierons ensemble. Ces rumeurs sont nombreuses. Prenons tout de même le temps d’en regarder une de plus près : celle de la mort violente du curé de Fortierville. Comme je le démontrerai dans le livre, le rôle du curé n’a cessé d’évoluer au fil des interprétations, tandis que le dossier judiciaire nous permettra de donner l’heure juste.

Encore aujourd’hui, une rumeur veut que le curé de Fortierville, Ferdinand Massé, se soit suicidé en raison des remords qu’il entretenait envers la fin tragique d’Aurore. Voilà qui laisse clairement entendre qu’il se sentait responsable, donc qu’il aurait pu entretenir des pensées suicidaires. Était-ce vraiment le cas?

Le romancier André Mathieu fut le premier en 1990 à donner un rôle aussi important au curé. En dépit de nombreuses erreurs, Mathieu eut l’honnêteté de dire que le curé Massé avait trouvé la mort accidentellement en dynamitant un champ près de l’église de Fortierville, en 1923. Selon lui, c’est une erreur de calcul qui aurait poussé Massé à revenir près de la charge au moment de l’explosion. Le romancier parlait également d’Arthur Massé, qui aidait son frère aux travaux. Selon lui, Arthur aurait perdu conscience au moment de la déflagration.

En 2005, le film Aurore de Luc Dionne, basé sur le roman de Mathieu, nous laissait sur une scène finale qui, pour plusieurs, ne laissait aucun doute. Le rôle de Massé, incarné par le comédien Yves Jacques, se culpabilisait de manière presque exagérée avant de descendre dans un trou et de se laisser exploser, sans autre explication. La scène ne suggère aucun témoin. Le curé était seul. Pour quiconque a vu le film, le suicide était clair.

Toutefois, dans le DVD du making of, Dionne lui-même explique avoir préparé deux scènes finales pour son film, tout en admettant que Massé ne s’était pas suicidé. Affirmant des contraintes de temps, ses explications demeuraient cependant ambigües sur les causes de cette mort.

Sans doute parce que le cinéma laisse des images fortes et contagieuses dans le subconscient, plusieurs personnes croient encore au suicide du curé Massé.

En août 2015, c’est dans une capsule radiophonique qu’un historien fit un résumé de l’affaire Aurore Gagnon. Quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre dire que le curé Massé s’était suicidé. Est-ce que la fiction était en train d’inculquer des faits fantômes à la mémoire collective?

Comme je le prêche dans mes livres, l’important est de revenir à la source. Cela nous permet parfois de défaire de vieux mythes ou autres affabulations malsaines.

Avant d’envoyer à mon éditeur la version finale de mon manuscrit, j’ai demandé à consulter l’enquête du coroner sur la mort tragique de Ferdinand Massé. Il était temps d’en avoir le cœur net.

Or, le témoignage du frère de la victime, Arthur Massé, est assez explicite et sans appel. L’homme de 56 ans, qui était venu travailler dans la paroisse de Fortierville depuis la nomination de son frère, expliqua que le 27 août 1923 il était en train de transporter de la pierre pendant que son jeune frère de 42 ans s’affairait avec les bâtons de dynamite pour faire éclater de lourdes pierres sur un terrain situé à environ quatre arpents du presbytère. Il le vit ensuite « déposer une cartouche de dynamite sur une grosse roche et je le voyais taper de la terre par-dessus cette cartouche, après avoir agi ainsi je le vis se préparer pour allumer la mèche. Je me trouvais à environ un arpent de lui. Il venait à peine d’allumer la mèche de la cartouche que l’explosion eut lieu. Je courus vers l’endroit et j’aperçus le défunt qui gisait à côté de l’endroit où il venait d’allumer la mèche ».

L’incident ne s’est pas déroulé en septembre 1923 comme le prétendait Mathieu. De plus, l’enquête du coroner ne fait aucune mention au fait qu’Arthur aurait perdu conscience. Au contraire, il a témoigné à l’effet d’avoir couru vers son frère dès les premiers instants.

Le verdict du coroner parle de mort accidentel. Selon les archives, il n’a donc jamais été question de suicide. Le fait que la mèche se soit consumée trop rapidement et que Massé n’a pas eu le temps de se mettre à l’abri présente un scénario beaucoup plus logique.

Il ne faut pas non plus s’étonner d’un accident du genre, surtout à une époque où on pouvait obtenir de la dynamite en vente libre. Il suffit de parcourir certaines enquêtes de coroner du début du 20ème siècle pour croiser des décès accidentels causés par la manipulation de la dynamite. À titre d’exemple, c’est de cette façon qu’est décédé Wilfrid Blais, 36 ans, en 1913; tout comme Orcio Félippo, 40 ans, à La Tuque, en 1907; Onésime Bernier, 28 ans, à Lévis; et Émile Genest, 20 ans, à Ste-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Ce ne sont là que quelques exemples.