France Alain: le témoignage de Jean-Michel Trottier

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Intersection de Chemin Sainte-Foy et de Myrand, à Québec.  C’est sensiblement cette vue qu’on pouvait avoir en 1982 depuis l’immeuble abritant la station de radio CHRC.  Au centre, on aperçoit un Provisoir, autrefois le dépanneur où France Alain acheta quelques articles, quelques minutes seulement avant sa mort.

12 mars 1986

Après le témoignage du Dr Cavallo, expert de l’Institut médico-légal, on appela devant le coroner l’agent Jean-Michel Trottier, 33 ans.  Il était policier municipal pour la ville de Sainte-Foy depuis 11 ans.

  • Le 25 octobre 1982, demanda Me Parrot, est-ce que vous avez été appelé à vous rendre au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Oui, monsieur.
  • À peu près vers quelle heure vous êtes-vous rendu à cet endroit?
  • Aux environs de 19h46.
  • Lorsque vous êtes arrivé sur les lieux, est-ce qu’il y avait déjà de vos collègues qui y étaient déjà?
  • Il y avait déjà quatre policiers; deux véhicules sur les lieux.
  • Quand vous êtes arrivé sur les lieux, quelles ont été les opérations que vous avez effectuées ou qu’on vous a demandées de faire.
  • Moi, je me suis occupé des lieux, de la circulation, jusqu’à temps que la victime soit déposée sur la civière et en direction de l’hôpital.
  • Ceci étant fait, qu’est-ce que vous faites par la suite?
  • On fait la recherche à terre d’éléments qui pourraient provenir d’un véhicule qui aurait frappé la victime.
  • Et je comprends qu’à ce moment-là la plainte que vous avez au départ il d’agit de quoi, d’un délit de fuite?
  • Oui, monsieur.
  • Et à quel moment vous apprend-on qu’il s’agit d’un projectile d’arme à feu qui aurait blessé et tué la victime?
  • C’est …
  • Combien de temps êtes-vous sur les lieux avant d’apprendre cette nouvelle?
  • Environ 5 à 10 minutes après le départ de la victime. Il y a deux individus qui me donnent une information.  Un me dit que ça ressemblait à un tuyau d’échappement de véhicule qui avait explosé; un autre me donne l’information me disant que ça ressemblait à un coup de fusil.
  • Partant de ces informations-là, est-ce qu’à un certain moment donné vous avez effectué un travail et recueilli certaines affaires, certaines choses qui pourraient nous intéresser?
  • À ma demande, j’ai reçu l’information de l’hôpital que la victime qui avait été ramassée avait été frappée par balle.
  • Sachant ça, qu’est-ce que vous faites?

Apprenant cela, Trottier et ses collègues s’étaient mis à la recherche d’éléments pouvant s’apparenter à une arme à feu.

  • Est-ce que vous avez trouvé quelque chose?
  • J’ai trouvé, au coin de l’intersection, sur le pavé, deux bourres de plastique semi-transparent.
  • Est-ce que vous savez ce que c’est que des bourres, monsieur Trottier?
  • Oui, monsieur. Ça ressemble à un cylindre d’environ un demi-pouce.  Ça a cinq huitième de diamètre avec un bout fermé puis un bout ouvert.
  • Et cette pièce-là se retrouve comment dans une balle?
  • C’est entre la poudre et le plomb.
  • De telle sorte que lorsqu’il y a un projectile qui est tiré par une arme à feu cette bourre peut être retrouvée près de l’endroit où on a tiré?
  • Ça pourrait être aussi la bourre qui retient le plomb compacté près de la poudre.
  • Alors, quand les plombs sont éjectés, la bourre aussi peut être éjectée?
  • Oui, monsieur.

Me Parrot lui demanda d’identifier les deux bourres sur une photo prise le soir même du crime avant de faire dire au témoin qu’il avait lui-même remis ces preuves à un enquêteur.  Trottier précisa également que ces deux bourres se trouvaient l’une de l’autre à une distance d’environ un pied ou un pied et demi.  Conscient que le témoin n’était pas un expert dans le domaine, Me Parrot se risqua à lui poser la question concernant le calibre et Trottier, d’après le diamètre des bourres, parla d’un calibre .12.

Questionné par le coroner, il fut cependant incapable de se prononcer à savoir si ces deux bourres provenaient d’une même cartouche ou de deux.  De toute manière, le ministère public avait prévu de faire comparaître un expert sur cette question.

En revanche, Trottier estimera les avoir retrouvé dans la rue à environ 5 pieds du trottoir.  D’ailleurs, Trottier avait produit un croquis pour préciser l’endroit où se trouvaient ces bourres et qui fut déposé sous la cote C-44, tandis que les bourres le furent sous C-43[1].

L’un des points susceptibles de devenir important dans cette affaire concernait les conditions dans lesquelles les fouilles de la scène de crime avaient été effectuées.  Et c’est sur ce point que Me Parrot questionna ensuite le policier.

  • Ce soir-là, monsieur Trottier, est-ce qu’il est à votre connaissance personnelle qu’un certain nombre de policiers de Sainte-Foy ont effectué des recherches pour ratisser le secteur?
  • Après avoir pris connaissance des circonstances des événements, nous étions environ une douzaine à faire des recherches dans le secteur.
  • Et ces recherches-là ont débuté vers quelle heure?
  • Ah, je dirais aux environs de 20h15, 20h30.
  • Jusqu’à quelle heure?
  • Ce qui concerne les patrouilleurs, je pourrais mettre 22h30, 23h00.
  • Évidemment, suite à ces recherches-là, on n’a rien retrouvé d’autre que ces bourres dont vous avez pris possession?
  • Non, monsieur.
  • Au niveau de l’éclairage, ce coin de rue-là, comment il était?
  • C’est un coin de rue qui était sombre.
  • Il n’y avait pas de lampadaire tout près?
  • Non, monsieur. Il y en avait un à proximité mais pas à cet endroit-là.
  • Est-ce que vous avez été témoin que, pour faire les recherches, on a utilisé un appareillage quelconque, la Sûreté Municipale de Sainte-Foy pour faciliter la tâche?
  • C’est aux environs de 20h30 qu’un opérateur d’incendie nous amena sur les lieux le véhicule d’urgence qui est muni de phares halogènes, que j’ai moi-même mis en place à l’intersection pour éclairer les alentours du meurtre.

L’agent Trottier était donc en mesure d’établir que le site avait été bien éclairé pour permettre aux policiers de fouiller les lieux et de rechercher d’autres éléments de preuve.  Selon lui, tout a été fouillé minutieusement, y compris les stationnements intérieurs et extérieurs, les conteneurs à déchets, les poubelles, le terrain de balle surnommé Don Bosco, le centre des loisirs, et le Ski Myrand.

  • Tous les bâtiments ont été faits, dira Trottier.
  • Tous les bâtiments?
  • Oui.
  • Y compris la roulotte qu’on voit ici, qui semble être une … enfin…?
  • Oui.

Lentement, cette roulotte dite de construction prenait toute son importance.  Et on pourra bientôt comprendre pourquoi.

  • Y compris la roulotte, ç’a été investigué?, demanda Me Parrot.
  • Le stationnement. Même le chalet intérieur a été fait.  Tous les alentours, le long de la clôture, tout ce qui était de boisé, de foin, on l’a fait à ce moment-là.

Trottier assurera qu’on avait aussi illuminé le secteur de cette roulotte à l’aide du camion d’urgence muni de quatre puissants phares halogènes qui pouvaient être hisser à une douzaine de pieds dans les airs.  En plus de ces phares, les hommes disposaient de lumières portatives de 500 watts muni d’un filage leur permettant d’obtenir une certaine autonomie.  Sur ce, Me Parrot annonça en avoir terminé du témoin et confia celui-ci à Me Corriveau.

  • Monsieur Trottier, commença Me Corriveau, le défenseur de Benoît Proulx, étiez-vous le premier sur les lieux?
  • Non, monsieur.
  • Il y a d’autres policiers qui ont arrivé avant vous?
  • Oui, monsieur.
  • Alors, vous, vous êtes arrivé à quelle heure?
  • Je suis arrivé, peut-être 30 secondes, une minute, après que l’appel a été lancé parce que, au moment que l’appel a été lancé, je n’étais pas loin.
  • Alors, vous êtes arrivé sur les lieux à quelle heure?
  • Ça peut être une minute après l’appel.
  • Oui, mais l’appel était à quelle heure?
  • À 19h46, monsieur.

Encore une fois, Me Corriveau reprit sa place après avoir soumis peu de questions au témoin.  Trottier fut donc libéré.  Le coroner Trahan prit alors la décision de prononcer un ajournement pour permettre à tout le monde d’aller dîner.


[1] Je rappelle, pour ceux et celles qui n’auraient pas suivi l’affaire depuis le début de la série d’articles sur l’enquête du coroner relative à l’assassinat de France Alain, que le dossier consulté pour cette recherche ne contenait aucune des pièces à conviction mentionnées, incluant les photos, croquis, etc.

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France Alain: le Dr Gian Franco Cavallo

ScreenHunter_577 Mar. 31 20.5412 mars 1986

Dans l’après-midi du 12 mars, Me Robert Parrot appela le témoin suivant, à savoir le Dr Gian Franco Cavallo.  À 35 ans, celui-ci travaillait à l’Institut médico-légal de Montréal au 1701 rue Parthenais en tant que chimiste professionnel attaché à la section balistique depuis février 1977.  Me Parrot expliqua alors que la police de Sainte-Foy lui avait remis les fameuses bourres trouvées par l’agent Trottier.  En lui remettant ces pièces à conviction en main, il lui demanda d’identifier les bourres.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, c’est la pièce 82-3449, soit un sac en polythène, que nous avons reçu le 28 octobre 1982 de la part du détective Ghyslain Fortin, Sûreté Municipale de Sainte-Foy. Les expertises ont été faites par monsieur Yvon Thériault[1], qui était le responsable de la section à ce moment-là, il est en retraite.  Alors, normalement, il y a une personne maintenant au Laboratoire, c’est-à-dire moi, qui le remplace et qui vient aussi témoigner en son nom.

Une intervention de Me Corriveau permit de comprendre que le rapport initial avait été signé par Thériault.  C’est à ce moment qu’on eut droit à une première prise de bec permettant de démontrer qu’il y avait une certaine tension dans la salle d’audience.  Au moment de parler de copie de ce rapport d’expertise, sans qu’on puisse évidemment savoir ce qui avait pu se produire précisément hors des paroles immortalisées dans les transcriptions, le coroner Trahan intervint en ces termes :

  • J’avais tout compris ça, moi, monsieur Corriveau. C’est ce qu’il a bien expliqué.  Il dit que monsieur, qui a fait les expertises, est à sa retraite et que lui venait ici – il le remplaçait puis il vient ici avec le rapport de monsieur en question qui est à sa retraite.  Alors, choquez-vous pas, monsieur Corriveau.
  • Pardon?, répondit Me Corriveau.
  • Choquez-vous pas, répéta Me Trahan, on va se comprendre, c’est ce qu’il a dit.
  • Mais qui … qui a indiqué le mot …?
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • … Choqué! Ce n’est pas moi.
  • C’est parce que vous avez de l’air choqué.
  • Je ne suis pas choqué. Écoutez donc, j’espère que … on vient de commencer l’enquête, votre Seigneurie.
  • Comment êtes-vous quand vous êtes choqué?
  • … Si on va s’endurer pour quelques semaines, je pense qu’on serait mieux de …
  • Non, non, mais j’ai juste dit ça, choquez-vous pas.
  • Alors, pourquoi insinuer que j’étais choqué?
  • Mais là, l’êtes-vous?
  • Pas du tout. Je veux tout simplement qu’on procède d’une façon légale, c’est tout.

Bref, on aura compris le climat qui venait de s’installer et qui peut laisser croire que Me Corriveau partait avec une longueur de retard.  On ne pourra sans doute jamais comprendre l’origine de ces tensions ou préjugés envers tous et chacun, mais il semblait effectivement régner un climat étrange dans cette Cour alors qu’il ne s’agissait même pas encore d’un procès.

Le coroner alla ensuite jusqu’à demander à Me Corriveau s’il exigeait la présence de Thériault, l’auteur du rapport, mais l’avocat de Benoît Proulx répondit que non.  Ce n’est qu’ensuite que Me Parrot put reprendre son interrogatoire de l’expert en balistique afin de connaître les conclusions de Thériault quant à l’analyse de ces deux bourres retrouvées dans la rue, à la désormais célèbre intersection.

  • Alors, fit le Dr Cavallo, ces bourres sont deux types de bourres; bourre protectrice et bourre séparatrice, proviennent de cartouches de marque IVI ou CIL. Alors, c’est exactement la même chose car CIL a vendu son usine à IVI, Industries Valcartier, qui est ici au nord de Québec.
  • Voulez-vous expliquer, monsieur Cavallo, les bourres se trouvent comment dans une … On retrouve ça à quel endroit dans une cartouche de calibre .12?
  • À l’intérieur de la cartouche. Alors, une bourre s’appelle protectrice car elle contient tous les plombs.  Et la bourre séparatrice sépare les plombs de la poudre, tout simplement.  À ce moment-là, lorsqu’on fait feu, la poudre propulse à l’extérieur les bourres et les plombs.

Pour fin de démonstrations, Me Parrot lui présenta une cartouche de calibre .12.  Le Dr Cavallo expliqua qu’il faudrait défaire cette cartouches pour voir les bourres et que dans cette marque on en retrouvait deux.

  • Il y en a deux, dit-il. Une en haut, la bourre qui s’appelle protectrice, puis une au centre, la bourre séparatrice.

Ces bourres étaient évidemment expulsées au moment de la mise à feu et pouvaient franchir une distance jusqu’à une moyenne de 35 pieds, selon le témoin.

  • Qu’est-ce qui fait en sorte que les bourres se retrouvent à 35 pieds ou à 5 pieds?
  • Elles vont toujours se retrouver à 35 pieds. Disons que la distance à partir de laquelle on peut les retrouver est de 35 pieds.  On peut les retrouver, par contre, à l’intérieur d’un cadavre parce qu’elles peuvent pénétrer à l’intérieur d’un cadavre, à ce moment-là vous avez une distance inférieure.  S’il y a quelque chose qui les arrête, elles n’iront pas à 35 pieds.  Mais s’il n’y a rien qui va les arrêter, elles vont continuer jusqu’à 35, 40 pieds.

L’expert ajouta que les vêtements pouvaient cependant empêcher que les bourres pénètrent dans un corps.

  • À l’égard du rapport de monsieur Thériault, est-ce qu’il peut déterminer, suivant le rapport qu’il a fait, quelle était la distance qui séparait celui qui tenait l’arme de la victime?
  • D’après la pièce numéro 82-34946, sans doute un sac de polythène contenant les vêtements de la victime, il appert que sur un manteau noir, d’imitation de fourrure de mouton, aucune trace de poudre n’a été observée [le manteau de France Alain]. Par contre, la dispersion des plombs, c’est-à-dire le trou que les plombs ont fait en pénétrant dans le manteau, est de 2 pouces et demi.  Alors, si on se fie à cette dispersion des plombs, la distance entre la bouche de l’arme à feu et le manteau est entre 6 et 15 pieds, dépendant du fusil qui a été utilisé.  Si le fusil était tronçonné, cela nous amène à 6 pieds.  Si le fusil n’était pas tronçonné, cela nous amène à 15 pieds.

Pour plus de détails, Cavallo expliqua ensuite qu’il s’agissait d’une cartouche IVI fabriquée par Les Industries Valcartier, de calibre .12 et de marque Imperial.  La grosseur de plomb était du BB.  La cartouche fut ainsi déposée sous la cote C-4.  Et Cavallo continua ses explications pour préciser ce que représentaient, dans le calibre .12, une balle unique, communément appelé slug, et les différentes grosseurs de plombs.  On passait ensuite au SG, ou chevrotine (buckshot), et puis le BB.

Thériault ne pouvait témoigner car il était maintenant à sa retraite.  Sans même tenir compte de son rapport, Cavallo reconnut aisément ces bourres comme des pièces faisant partie de cartouches de marques CIL ou IVI.

  • En regardant les plombs (C-46), on peut en conclure qu’il s’agissait de cartouches de calibre .12?
  • Tout ce qu’on peut dire, monsieur le coroner, c’est que ce sont des plombs de type BB ou de grosseur BB.  Mais les plombs BB se retrouvent dans d’autres calibres que le .12 : dans le calibre 16, dans le calibre .28 et .410 aussi.

Lorsque Me Parrot lui demanda combien de plombs BB pouvait contenir une telle cartouche, Cavallo répondit en citant le rapport de Thériault, qui avait noté la présence de 64 plombs.  Il fut cependant incapable de dire précisément combien de plombs on avait retiré de la victime et envoyés pour fin d’analyses auprès de l’Institut médico-légal.  Cavallo dit qu’il faudrait alors les compter dans le contenant déposé en preuve.  « De toute façon, les pathologistes ne recueillent jamais tous les plombs », dit-il.

Il fut ensuite question d’un sac poubelle que lui avait remis l’enquêteur Fortin, codifié comme pièce 84-20125.  Cavallo dira que cette pièce à conviction lui avait été apportée le 6 mai 1985 par le détective John Tardif de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy.

  • C’est un sac de polythène vert, dit Cavallo. La grandeur de ce sac est de 36 pouces par 52.  Il est ouvert aux deux bouts et un des bouts est déchiqueté, ici.

Ce sac fut déposé sous la cote C-48.  Cavallo expliqua alors que la question que la police se posait à l’époque était de savoir si cette déchirure avait été produite par une décharge d’arme à feu, laissant entendre que le sac recouvrait l’arme du crime au moment du tir.

  • L’analyse chimique des lèvres n’a pas révélé la présence des éléments normalement rencontrés, les éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Par contre, la déchirure est compatible avec un coup de feu.  Nous avons fait des tests au laboratoire avec un sac semblable.  Nous avons tenu un fusil à l’intérieur du sac et nous avons tiré un coup de feu et nous remarquons le même type de déchirure ou des déchirures semblables.

Il faut savoir à ce stade que selon la théorie de la police, l’assassin aurait dissimulé son fusil de chasse dans un sac poubelle, probablement pour le cacher lors de ses déplacements dans ce quartier étudiant.

  • Maintenant, monsieur Cavallo, on vous a demandé au cours du mois de décembre 1985 d’expertiser une arme de calibre .12?
  • C’est exact. Le 17 janvier 1986, le policier Michel Gauvin de la Sûreté Municipale de Sainte-Foy me remettait la pièce portant le numéro d’étiquette A-48789, un fusil de marque Cooey.

Me Parrot lui présenta alors un fusil, que Cavallo, en l’ouvrant pour vérifier qu’il était bien déchargé, reconnut comme étant l’arme qu’on lui avait demandé d’examiner.  C’était un fusil de chasse qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois et dont le numéro de série était 63642.  La marque était Cooey et le modèle 84.  Le canon de l’arme avait une longueur de 760 mm.  La longueur totale de l’arme était de 1,168 m.  Évidemment, il confirma que cette arme pouvait être dissimulée dans un sac semblable à celui dont il venait d’être question.

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Fusil Cooey Model 84 de calibre .12, identique à celui qui a enlevé la vie à France Alain en 1982 (photo: http://www.gunsamerica.com)

 

Afin de démontrer la facilité avec laquelle cette arme pouvait être démontée en pièce, Cavallo le fit devant les yeux de Me Parrot et du coroner en moins de quelques secondes.  La démonstration laissait donc entendre qu’il avait aussi été possible de la démonter de cette façon afin de mieux la dissimuler durant un transport quelconque.

Lorsqu’on lui demanda si le fût de l’arme était seulement une pièce décorative, Cavallo s’empressa de répondre qu’il avait son utilité car après plusieurs tirs le canon pouvait devenir chaud et qu’ainsi le fût servait à protéger la main passive du tireur.

Ce fut alors que le coroner demanda à Me Parrot de tenter de mettre l’arme dans le sac déposé sous la cote C-48, sans doute pour vérifier si la théorie tenait la route.  Me Parrot demanda alors au témoin de tenter la chose.

  • Alors, fit Cavallo, évidemment, ça dépasse ici mais, si vous refermez le sac, il n’y a pas de problème. Vous avez un jeu, et l’arme, à l’intérieur …
  • C’est votre témoin.

Me Parrot produisit alors le rapport d’Yvon Thériault sous la cote C-51 et ce fut ensuite que Me Corriveau s’approcha de l’expert afin de le contre-interroger.

  • Alors, monsieur Cavallo, dans le rapport de monsieur Thériault, on voit qu’il indique ceci : « ces bourres se retrouvent dans les cartouches de marque CIL ou IVL ».
  • IVI, le corrigea Cavallo.
  • Est-ce qu’on peut retrouver ces bourres dans d’autres marques?
  • Typiquement, ces bourres-là sont retrouvées au Québec dans les cartouches de marque CIL et IVI seulement.
  • Mais est-ce qu’on peut retrouver dans d’autres?
  • Il serait possible qu’en Europe, quelque part, il y ait une fabrique qui utilise exactement la même bourre et je ne connais pas cette usine et ni monsieur Thériault ne connaîtrait pas cette usine. Mais il est possible, c’est un fait.
  • Il est possible qu’on peut [puisse] en retrouver, n’est-ce pas?
  • Il est possible, c’est exact.
  • Mais à votre connaissance?, intervint le coroner.
  • On les retrouve seulement …
  • Seulement que dans CIL …
  • … dans ces deux marques?
  • C’est exact.
  • Mais ça, reprit Me Corriveau, c’est votre connaissance…
  • Qui, enfin, est la même marque parce que IVI a acheté l’usine ou – pas l’usine mais l’équipement pour produire ces bourres de la compagnie CIL.
  • Mais vous avez admis qu’on peut le retrouver ailleurs?
  • Monsieur Corriveau, intervint encore le coroner, vous avez posé votre question. On a eu la réponse puis on comprend, puis c’est suffisant.
  • Non, fit Me Corriveau. Écoutez donc …
  • Il a dit que tout est possible sur la terre, vous le savez, puis il l’a dit que c’était possible. Mais lui, il donne ce qu’il pense puis ce que monsieur Thériault pense.  Alors c’est suffisant, monsieur Corriveau.

Sans trop qu’on sache pourquoi, un débat venait de s’entamer entre le coroner et l’avocat de Benoît Proulx, au point où on pourrait y voir un abus inexpliqué de la part du coroner.  D’ailleurs, il parut curieux que le coroner déclare que Cavallo pouvait parler au nom de Thériault.  Pourtant, on sait que la justice ne peut prendre en considération la pensée d’une personne qui ne vient même pas témoigner sous serment devant elle.

Et ce n’était que le début.  Le coroner n’en avait pas terminé avec Me Corriveau.

  • La loi dit que vous pouvez [poser] des questions pertinentes, reprit le coroner, vous les avez posées …
  • Oui, fit Me Corriveau.
  • Elle était très pertinente votre question et c’est assez.
  • Alors, quand vous avez regardé le sac d’ordures, reprit Me Corriveau en se tournant vers le témoin, vous êtes chimiste, je pense, hein?
  • C’est exact, fit Cavallo.
  • Est-ce que vous l’avez analysé au point de vue de trouver une substance quelconque qui peut provenir d’une cartouche ou …
  • Si on se réfère à mon rapport du 28 juin 1985, que j’ai moi-même signé cette fois-ci, je dis que l’analyse chimique des lèvres, le sac déchiqueté, les lèvres déchiquetées, n’a pas révélé, n’a pas révélé la présence des éléments métalliques normalement rencontrés suite à un coup de feu. Donc, je n’ai pas retrouvé d’éléments métalliques comme le plomb, comme l’antimoine, comme le baryum, et je n’ai pas retrouvé de grains de poudre, d’accord.  Alors, je n’ai pas retrouvé d’éléments chimiques.  Par contre, ce que je dis, c’est que la déchirure est compatible avec un coup de feu, c’est-à-dire qu’elle a les mêmes marques semblables que si on avait tiré un coup de feu.  C’est tout ce que je peux dire.  Je ne dis pas que c’est un coup de feu qui l’a fait, je dis que c’est compatible avec un coup de feu …
  • Juste compatible?
  • … et c’est exactement ce que j’ai dit, compatible. Tout est possible sur terre.
  • Possible, répéta seulement Me Corriveau.
  • C’est possible que ce soit possible, rouspéta le coroner qui semblait avoir une dent contre l’avocat.
  • Est-ce que vous avez fait d’autres expertises en rapport avec ce calibre .12?, poursuivit Me Corriveau sans se soucier du commentaire.
  • Vous voulez parler avec le sac?, demanda Cavallo.
  • Non, non. Le fusil?
  • Le fusil? Tout ce que j’ai fait comme expertise c’est le rapport qui date du 24 janvier 1986 qui dit que c’est un fusil de marque Cooey modèle 84, calibre .12, numéro de série 63642, capacité de un coup.  La longueur du canon : 760 mm.  L’arme totale : 1168 mm.  Je dis que ce fusil est en condition de tir, donc on peut tirer avec ce fusil et la pression qu’il faut appliquer sur la détente est de 4,7 kilos ou environ 10 livres.

Ce rapport fut aussitôt déposé sous la cote C-52.  Cavallo ajouta ensuite que cette arme n’était reliée à aucune autre cause pendante dans leurs dossiers en plus d’ajouter que « cette arme a été conçue et fabriquée pour tirer des projectiles à une vitesse supérieure à 500 pieds/seconde, ce qui en fait une arme à feu ».  Puis Me Parrot revint à la charge pour quelques questions supplémentaires.

  • Monsieur Cavallo, parlez-nous donc du sac C-48, le fameux sac, qui est blanchi? Ce sac, l’effritement qu’on retrouve à l’une des extrémités, ne serait-ce pas causé par des brûlures, un échauffement?
  • Je ne pourrais pas m’avancer jusqu’à ce point-là. C’est possible, mais là, je ne peux pas vous dire.  Je ne peux pas confirmer qu’il y a eu une chaleur près de ce sac-là.
  • K. Quant à l’autre sac dont vous avez fait l’expertise avec votre arme, à votre lieu de travail, est-ce que ça présente – vous n’êtes pas en mesure de nous dire également si ç’a présenté des traces de brûlure semblables, enfin vous dites que vous n’êtes pas en mesure de le mentionner pour C-48, est-ce que ça représente des traces de brûlure dans le cas de votre … votre autre sac?
  • Je n’ai fait aucune expertise dans ce sens-là.
  • K.
  • Faudrait faire une expertise peut-être plus poussée pour voir si, au niveau microscopique, on pourrait voir les effets de la brûlure ou non.
  • En avez-vous fait une expertise sur l’autre sac?, demanda le coroner.
  • Pas au niveau de la brûlure.
  • Alors, sur aucun des deux sacs?
  • Aucun des deux sacs.

Cavallo avoua n’avoir fait aucune expertise concernant la possibilité de traces de poudres sur ce dernier sac non plus.

  • Alors, reprit Me Parrot, vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous êtes capable de… vous n’avez pas fait l’expertise pour savoir si on peut retrouver des traces de plomb, enfin de particules quelconques …
  • … sur votre sac que vous avez-vous-même utilisé?
  • Non, pas du tout.
  • Et vous n’êtes pas en mesure de nous dire si vous seriez susceptible d’en trouver?
  • Nous devrions en trouver mais je ne peux pas vous garantir qu’on va en trouver parce que c’est du polythylène [polythène?]. Alors, le polythylène peut ne pas accepter, ne pas garder des traces de poudre, des traces d’éléments métalliques, et caetera.

Questionné par le coroner, Cavallo admit que c’était la même chose en ce qui avait trait à l’autre sac.  Cavallo se proposa même de refaire des expertises sur les sacs, au point de dire que « d’ici le mois de juillet 1987 on pourra le faire ».  Quelle nouvelle technologie de la science judiciaire prévoyait-on en juillet 1987?

Cavallo fut ensuite remercié et libéré.

Sa présence avait permis d’établir des faits en lien avec la présumée arme du crime, ce qui serait bénéfique pour la compréhension de la suite des choses.


[1] Yvon Thériault est aussi l’expert en balistique qui a reçu en novembre 1969 les pièces à conviction concernant l’affaire de Louis-Georges Dupont, détective retrouvé mort dans sa voiture de service à Trois-Rivières.  La famille Dupont s’est ensuite servie du rapport de Thériault, qui disait avoir reçu uniquement des balles chemisées, afin de contredire les expertises ultérieures, qui elles, affirmaient que la balle fatale retrouvée dans la banquette était plutôt en plomb.  Si cette question peut encore soulever un questionnement, Yvon Thériault était décédé avant de pouvoir témoigner à la commission d’enquête de 1996 entourant les circonstances de la mort de Dupont.  Depuis, la justice a confirmé à quelques reprises le verdict de suicide dans cette affaire, tout comme je l’ai fait à la suite de mon enquête publiée en 2014 sous le titre L’affaire Dupont, une saga judiciaire.

Testament d’un tueur des Hells

MARTINEAU, Pierre.  Testament d’un tueur des Hells.  Montréal : Intouchables, 2002, 245 p.

Scan            On pourrait croire que ces sujets se démodent rapidement, qu’on les met de côté au profit de la dernière manchette sur le crime organisé.  Après un reportage comme celui de Félix Séguin à J.E. hier soir, et Le livre noir des Hells Angels lancé officiellement aujourd’hui, on aurait tort de le faire.  Le crime est un phénomène de société qui évolue mais, comme les autres grands enjeux du monde, il faut en conserver une mémoire collective.

Au moment d’écrire son ouvrage, Pierre Martineau était toujours rédacteur en chef pour TQS, le défunt réseau de télévision qui a fini par se dépersonnaliser sous la bannière de Canal V.  Les gens de la Mauricie se souviendront cependant de Martineau comme d’une figure familière du petit écran, à la fois comme journaliste et lecteur de nouvelles.

            Sans détailler ce qui l’a conduit à rencontrer le célèbre tueur à gages Serge Quesnel, auteur de cinq meurtres, Martineau nous raconte brièvement que l’assassin repenti faisait de gros efforts pour changer de vie.  Leurs rencontres se sont déroulées sur une période de quelques mois, de la fin 2001 jusqu’en mars 2002.

            Serge Quesnel réussissait plutôt bien dans les études qu’il s’imposait à l’intérieur des murs.  Mais attention!  Le premier chapitre nous plonge rapidement au cœur des deux premiers meurtres qu’il a commis en 1993, cela avec un complice et sans arme à feu.  Deux scènes tout à fait horribles.

            Un avocat, dont le nom n’est évidemment pas mentionné, lui fera une inquiétante suggestion : « Puis, en riant, il m’a recommandé de me rendre à nouveau sur le territoire de Sainte-Foy si j’avais d’autres meurtres à commettre.  D’après lui, à cet endroit, les enquêteurs étaient idiots et je n’aurais pas de problème! »[1].

            L’auteur, qui laisse beaucoup de place à de longs extraits provenant des enregistrements réalisés lors de ses rencontres avec le tueur vedette, entrecoupés de paroles puisés auprès de ses parents et d’un policier, nous ramène à ses débuts criminels.  Quesnel a rapidement fait preuve de violence et cette escalade s’amplifiera constamment puisque son but ultime était de faire partie intégrante des Hells Angels, un soi-disant summum à atteindre pour certaines têtes brûlées.  Ajoutons à cela le fait que cette organisation criminelle en menait large au cours des années 1990 et on se retrouve devant une recette susceptible d’attirer des jeunes en mal de sensation.

            Impulsif et impatient de faire de l’argent, Quesnel décide de monter les échelons en se faisant le plus violent possible.  À la prison de Donnacona, il y parviendra en participant à plusieurs actes de violence, dont plusieurs tentatives de meurtre.  Cœurs sensibles s’abstenir, car ce chapitre s’étend longuement sur ses frasques de détenus en plus de nous plonger dans un milieu assez peu connu du commun des mortels.  Bien que l’auteur ait joué de prudence sur l’identité de plusieurs personnes, il mentionne cependant la présence d’Yves « Colosse » Plamondon.  On se souviendra que Plamondon, condamné à perpétuité en 1986 pour trois meurtres, avait vendu de la drogue pour le clan Dubois.

            En mai 1991, Quesnel retrouvait sa liberté pour mieux rencontrer des membres du clan Pelletier, qui lui offrirent un salaire de 500$ par semaine en plus de sommes supplémentaires allant de 10 000$ à 20 000$ pour chaque cible qu’on lui demanderait d’éliminer.  Offre intéressante pour le jeune homme, mais il y avait un hic!  Le clan Pelletier était en guerre contre les Hells Angels, une organisation qui, pour Quesnel, représentait l’échelon le plus prestigieux en matière de crime.

            Pour continuer à « gravir les échelons », Quesnel fera ses preuves en commettant les meurtres de Richard Jobin et Martin Naud, à Ste-Foy.  Peu après, ce sera pour d’autres crimes qu’il retournera derrière les barreaux.  Libéré en novembre 1994, Quesnel décide de faire le grand saut.  Il contacte son avocat pour lui demander de le recommander aux Hells Angels.  Quesnel a de la chance.  Il s’est adressé à la bonne personne car il obtient un rendez-vous à la forteresse des Hells Angels de Trois-Rivières, où les Nomads, le commando le plus violent de l’organisation, avait ses assises.  À l’intérieur du bunker, il se retrouve face à face avec Louis « Melou » Roy, l’un des plus célèbres motards criminalisés de la fin du 20ème siècle.

            « On a tous nos rêves », écrit Martineau.  « Serge Quesnel, lui, a réalisé le sien en novembre 1994.  Le 4 plus précisément.  Sorti du pénitencier fédéral de Donnacona depuis trois jours à peine, il est reçu au repaire des Hells Angels, à Trois-Rivières.  C’est son avocat qui lui a arrangé cette rencontre avec Melou ».

            Encore une fois, on lui offre un salaire de base hebdomadaire de 500$, en plus d’un cachet de 10 000$ à 25 000$ pour chacun des meurtres qu’il commettra pour l’organisation.  Quesnel est aux anges, sans faire de mauvais jeu de mots.  Il atteint le but qu’il s’était fixé, mais il n’en profitera que durant quelques mois.

            Il gagne la confiance de Melou Roy, mais aussi de plusieurs autres motards.  Toutefois, son premier contrat tarde à se réaliser, ce qui causera l’impatience des motards les plus paranoïaques.  Certains meurtres sont reportés à plusieurs reprises, et cela pour différentes raisons.  Au passage, on apprend aussi que l’incendie du célèbre bar Le Gosier, à Trois-Rivières, aurait été causé par des membres des Hells, et cela même si la police n’a jamais pu en faire une preuve suffisante pour traîner qui que ce soit devant les tribunaux.

            Quesnel en vient à remplir son premier contrat en allant jusqu’à pénétrer dans la résidence de sa victime, Jacques Ferland.  À ce propos, Quesnel raconte froidement : « Deux balles ont atteint Ferland qui s’est écrasé contre le mur avant de dévaler l’escalier.  Déjà, il y avait beaucoup de sang.  À ce moment, j’espérais fortement que la femme se sauve en remontant l’escalier, sans quoi j’allais devoir la tuer.  Heureusement, elle est remontée, en criant très fort! ».  Quesnel quittera cette résidence de Grondines seulement après avoir laissé pour mort un ami de Ferland.

            Ça y est!  Cette fois, le jeune voyou avait fait ses preuves.  Les doutes s’estompèrent et la fête se poursuivit parmi ses nouveaux frères d’armes.  Peu après, il remplit un autre contrat en tuant froidement Claude Rivard.  Finalement, c’est à Ste-Thècle qu’il éliminera sa dernière victime, Richard « Chico » Delcourt.  Le corps de ce dernier sera abandonné dans un fossé, à Saint-Ubalde, dans le comté de Portneuf.

            Le 1er avril 1995, le rêve de Serge Quesnel s’éteint définitivement lorsqu’il est arrêté par des policiers de la Sûreté du Québec sur le chemin Sainte-Foy, à Québec.  Déjà piégé par un ancien comparse, il décide de passer à table.  Rapidement, il deviendra le délateur vedette de son époque.  C’est alors l’occasion pour l’auteur de nous raconter les procès dans lesquels Quesnel a dû témoigner contre ses anciens acolytes, y compris celui de Maurice « Mom » Boucher, au cours duquel il ne fera cependant qu’une brève apparition.

            Au passage, oubliant peut-être un peu trop rapidement sa propre feuille de route, l’ancien tueur à gages se permet de critiquer la police, en particulier lorsqu’il apprend que la Sûreté du Québec connaissait ses intentions avant qu’il n’abatte Richard Delcourt : « C’est clair dans mon esprit que la SQ n’a pas fait son travail.  Pit [Caron] collaborait déjà avec la police et avait parlé de l’offre que je lui avais faite pour tuer Delcourt.  Les policiers connaissaient donc clairement mes intentions.  Ils savaient que Chico Delcourt était en danger et ils n’ont rien fait pour le protéger!  Peut-être que j’ai été plus rapide que la police, cette fois-là!  Malgré tout, je m’explique très mal l’attitude de la Sûreté du Québec dans l’affaire Delcourt! ».

            Serge Quesnel n’aura passé que cinq mois au sein des Hells Angels, et pourtant ses connaissances feront très mal à l’organisation.  Il signe une entente avec le ministère public qui lui rapportera au total 390 000$.  Le policier Pierre Frenette rappelle toutefois que cette entente, qui doit s’échelonner sur la durée de vie du délateur, n’est pas aussi importante que le croyait la population.  N’empêche que Quesnel bénéficiera de plusieurs autres privilèges derrière les barreaux.  D’un autre côté, il ne faut certes pas oublier qu’il était nécessaire de « prendre soin » de lui pour le motiver à témoigner contre ses anciens confrères.  Après tout, c’est sa tête qui était sur le billot.

            Les avocats de la défense s’organisent comme ils peuvent, allant jusqu’à lui faire une campagne de dénigrement, comme en publiant des photos de lui avec une danseuse venue le visiter en prison.  Ensuite, Quesnel fit face aux avocats les plus coriaces de l’époque, dont Léo-René Maranda et Jacques Larochelle.

            Malgré les efforts sincères de Quesnel, le succès n’est pas toujours au rendez-vous.  Par exemple, Richard « Rick » Vallée, ce motard du chapitre trifluvien expert en explosif, sera acquitté au terme de son procès.  Toutefois, grâce à une ruse de Quesnel, Vallée fut aussitôt arrêté en vue d’une extradition concernant un meurtre commis aux États-Unis en 1993.

            Lors de l’un de ces procès, Quesnel lance soudainement une information concernant le meurtre non résolu de la jeune étudiante France Alain, commis en 1982 à Ste-Foy.  Puisque Historiquement Logique s’intéresse à ce dossier depuis quelques années (voir les articles sous la rubrique L’affaire France Alain), voyons l’extrait complet concernant cette affaire :

            « [Me Jacques] Larochelle m’a demandé si Richard Jobin s’était vanté d’avoir tué France Alain et j’ai répondu par l’affirmative.  Mais je n’ai pas pris le temps de m’expliquer convenablement, ce qui a eu pour effet d’exciter bien du monde.  Jobin m’avait effectivement affirmé avoir tué une femme au début des années 1980.  Par contre – et c’est ce que j’avais voulu dire – je pensais que Jobin disait cela uniquement pour se vanter, mais ce n’est pas comme ça que ç’a été perçu! »

            Malgré ce qu’une lectrice a confié à Historiquement Logique, il n’y a rien de concluant dans cette affirmation.  Et d’ailleurs, pour des raisons que j’évoquerai dans des articles à venir sur l’affaire France Alain, une telle hypothèse ne colle pas avec les éléments contenus dans l’enquête du coroner.

            Lors d’un autre procès, qui cette fois se termina par un verdict de culpabilité, la cote de popularité de Quesnel remonta.  Dans un autre, un arrêt des procédures viendra frustrer l’ancien tueur et les policiers qui s’occupaient de lui.  Cette fois, la faute était attribuable aux policiers de Ste-Foy, qui avaient détruit des pièces à conviction importantes.  Voilà une gaffe monumentale qui fera dire à Quesnel : « j’étais furieux contre la police de Sainte-Foy, des amateurs.  J’ai même fait une sortie publique dans les médias.  Mon ancien avocat avait bien raison quand il me suggérait de commettre mes crimes sur le territoire de Sainte-Foy.  Il y avait beaucoup moins de risques de se faire prendre à cet endroit! ».

            Finalement, Louis « Melou » Roy, qui avait ouvert toutes grandes les portes des Hells Angels à Serge Quesnel, disparaîtra en juin 2000.  On ne le reverra plus jamais.  Quesnel croyait que ce dernier avait fini par être éliminé pour l’avoir laissé prendre autant d’importance au sein du gang.

            Dans son dernier chapitre, Pierre Martineau nous transporte un peu plus dans le cœur et la raison de l’ancien tueur.  Celui-ci explique qu’il lui est évidemment impossible de revenir dans le milieu du crime, car cela équivaudrait à son arrêt de mort.  De plus, il parlait de son intention de s’installer hors Québec, d’autant plus que son succès dans les études lui offrait des chances intéressantes de réussir sa réhabilitation.

            Mais pour cela, Quesnel était conscient de devoir faire d’énormes sacrifices, comme celui de couper toute communication avec ses parents et amis, et de cacher son passé à sa future conjointe.

            L’histoire de Serge Quesnel est intimement liée à celle de la controverse entourant la confiance que la société doit accorder ou non aux délateurs.  Sont-ils crédibles?  Objectifs?  Leur présence est-elle un mal nécessaire?  Est-ce que le ministère public pactise avec le diable quand il accepte de signer un contrat avec eux?

            Évidemment, ces hommes ne connaissent pas tous le succès immaculé de Donal Lavoie, qui a si bien réussi sa réhabilitation que son nom n’a plus jamais refait la manchette.  Selon Pierre de Champlain, auteur de Histoire du crime organisé à Montréal 2 : de 1980 à 2000 (2017), Lavoie n’a même jamais été arrêté pour un billet de contravention.

            Bien qu’il fera l’envie des collectionneurs de livres sur le crime organisé, le bouquin de Pierre Martineau ne peut évidemment pas nous renseigner au-delà de sa date de publication.  C’est donc à travers un article de Daniel Renaud qu’on apprend que c’est seulement en 2015 que Quesnel a obtenu sa libération complète.  Depuis, il est devenu quelqu’un d’autre.  Personne ne sait où il se trouve ni comment il réussit sa nouvelle vie.

Ce qui est sûr, c’est que Serge Quesnel, après avoir rempli sa part du contrat avec la justice, s’est éteint.  À moins qu’il ne connaisse une rechute, il ne devrait plus jamais refaire surface.


[1] P. 36.

France Alain: le témoignage de son frère

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France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

Le 12 mars 1986, l’enquête de coroner se poursuivit avec le témoignage de Bertrand Alain, le frère de la victime.  Maintenant âgé de 23 ans, il se décrivit comme comédien.  En 1982, c’est avec sa sœur qu’il partageait le logement no. 405 du 2185 rue Chapdelaine.  Il y avait également deux autres étudiantes comme colocataires.

Les premières questions de Me Parrot servirent à comprendre qu’au moment du drame Bertrand étudiait au Conservatoire d’arts dramatiques.  Il y avait alors 3 ans qu’il partageait ce logement avec sa sœur.  Quoiqu’il s’agissait de la semaine de lecture, il expliqua avoir subi un examen au cours de l’après-midi du 25 octobre 1982 au Conservatoire d’Arts Dramatiques, rue Saint-Denis.

Questionné sur la fin de semaine précédente, il dira l’avoir passé chez ses parents à Montmagny en compagnie de France.

  • À cette époque, monsieur Alain, connaissiez-vous un monsieur Benoît Proulx?, lui demanda Me Parrot.
  • Vous le connaissiez de quelle façon?
  • D’abord, je le connaissais parce qu’il habitait ma région puis qu’il était un ami d’une gang d’amis. Je ne le connaissais pas personnellement à l’époque, mais je savais qu’il existait.  Je savais qu’il était annonceur de radio.  Je l’avais rencontré peut-être une ou deux fois.
  • Est-ce que vous vous souvenez à quelles occasions vous l’aviez rencontré?
  • Oui, c’était le soir. Je ne pourrais pas dire à quelle époque, ça doit être en septembre, sans doute, fin septembre.  Un soir où il était venu chercher ma sœur pour sortir puis je l’avais rencontré à ce moment-là.
  • Il était allé chercher votre sœur au domicile de vos parents ou …
  • À Sainte-Foy.
  • À votre appartement?
  • Et il était déjà allé à votre appartement à Sainte-Foy où vous habitiez, vous et votre sœur?
  • En tout cas, pas en ma présence. Là, c’était la première fois que moi j’y étais.  Autrement, je ne peux pas dire.
  • Est-ce qu’il était à votre connaissance personnelle que votre sœur fréquentait à cette époque Benoît Proulx?
  • Est-ce que vous saviez depuis combien de temps ils se fréquentaient, à peu près?
  • Depuis le milieu de l’été, j’ai l’impression. Le début août, je … oui, 1982.

À cette époque, Proulx habitait également la région de Montmagny.

Ensuite, Me Parrot fit dire au témoin que la station de CHRC était située tout près, soit à un coin de rue de leur appartement.  Après son examen du Conservatoire, Bertrand était sorti avec des amis.

  • Après l’examen, dit-il, on est partis avec un groupe d’amis. On est allés prendre une bière dans un bar, dans le Vieux-Québec.  Ensuite, vers 19h00, j’ai l’impression, c’est que c’était une journée aussi de grève des autobus puis, bon, je suis venu avec une copine sur le pouce.  On est partis de sur le boulevard Saint-Cyrille et je suis débarqué au coin de Myrand.  Et là, j’ai descendu la rue Myrand, ensuite la rue Belmont, puis j’ai rencontré France.
  • À ce moment-là?
  • Au milieu de la côte.
  • Êtes-vous capable de nous situer à quel endroit vous l’avez rencontrée?
  • C’était sur la rue Belmont, à peu près à la moitié de la côte. Je pense qu’il y a un bloc qui est le … le 770, c’était vis-à-vis.

Me Parrot lui demanda de préciser l’endroit exact en lui montrant une photo déposée en preuve.

  • Pourriez-vous raconter le plus fidèlement possible quelle a été la discussion avec votre sœur et vous-même?
  • On s’est salué, puis, évidemment, c’était mon premier examen important au Conservatoire. J’en ai fait le résumé.  Ç’avait bien été, puis, c’est ça, on a échangé brièvement parce qu’elle voulait aller de suite au dépanneur.
  • Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle s’en allait au dépanneur?
  • Vous dites que vous avez discuté sommairement de l’examen que vous veniez de subir?
  • Oui, dans le genre : « Ç’a bien été, je suis bien content ».
  • Qu’a-t-elle dit face à ça? Est-ce qu’elle a répondu quelque chose pour en savoir plus long à l’égard de votre examen?
  • Ç’a été, peut-être un commentaire, bon, tant mieux ou c’est « le fun » mais pas … pas plus élaboré que ça.
  • Vous a-t-elle dit qu’elle vous en reparlerait au moment où elle reviendrait?
  • Oui, c’est ça. Moi, j’ai dit que je m’en allais à l’appartement puis que je l’attendrais.
  • Il est à peu près quelle heure? Vous avez dit 19h20 tout à l’heure?
  • C’est difficile à dire. Tout ce que je sais c’est que quand je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télévision puis c’était à peu près le début de l’émission suivante.  Donc, il devait être à peu près 19h30, le temps que j’ai enlevé mon manteau, que je sois chez moi.  Donc, là, il était peut-être près de 19h25.
  • Est-ce que cette semaine-là, les deux jeunes filles qui habitaient dans le même appartement, s’y trouvaient?
  • Elles étaient parties pour la semaine.  Elles n’avaient pas été là durant la fin de semaine.

On lui demanda ensuite d’identifier le dépanneur au toit rouge sur le chemin Ste-Foy, où il avait l’habitude de se rendre avec sa sœur afin de faire les courses.  Bertrand ajoutera n’avoir rien remarqué de spécial dans le comportement de sa sœur ce soir-là, au moment de la croiser pour la dernière fois.

  • À quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter de l’absence de France?
  • Encore là, je ne pourrais pas mettre d’heure sauf que, encore là, c’est parce que j’écoutais la télévision après avoir soupé, puis l’émission suivante était commencée. Donc, il devait être … je ne sais pas, moi, je suis toujours resté avec l’idée que c’était vers 20h15 environ, 20h10.
  • À ce moment-là, je comprends que vous vous inquiétiez de son absence prolongée?
  • Parce que je l’attendais puis j’avais hâte de lui parler.
  • Qu’avez-vous fait?
  • J’étais sur le divan puis je l’attendais. Puis, là, les policiers sont arrivés.
  • Vous vous êtes rendu au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Les policiers m’ont demandé de m’habiller en vitesse puis à ce moment-là je suis descendu puis ils ne m’ont rien dit.  Ils ne m’ont pas dit ce qui se passait mais ils m’ont embarqué dans une voiture.  J’ai attendu là quelques minutes pour que, finalement, ils viennent me dire ce qui s’était passé.  Puis, ensuite, on est allé à l’hôpital.  Ils m’ont conduit.

Bertrand Alain affirmera qu’au cours de la journée du 25 octobre 1982 il avait quitté l’appartement vers 13h15 et que France y était à ce moment-là.  Elle était en train d’étudier.

  • Elle devait étudier cette semaine-là ou cette journée-là?
  • Cette journée-là, en tout cas, fallait qu’elle étudie parce que, à la fin de la semaine, je pense qu’elle devait partir pour Montréal puis après avoir fini ses travaux.
  • Alors, dans la matinée, elle était présente, au moment où vous quittez elle est toujours présente?
  • On a passé tout l’avant-midi ensemble puis je l’ai quitté à 13h15.
  • Vous n’avez pas reçu de communication téléphonique dans la matinée, d’aucune façon?

Après avoir passé la fin de semaine à Montmagny, Bertrand et France auraient quitté la résidence de leurs parents vers 18h30 le dimanche 24 octobre 1982 pour rentrer à leur appartement du 2185 rue Chapdelaine.  Leurs parents étaient venus les reconduire puisque ni l’un ni l’autre ne possédait de voiture.

  • Cette fin de semaine-là, est-ce que votre sœur France est sortie avec des amis, des copains?
  • Il me semble que non. Il me semble qu’elle avait passé la fin de semaine justement très en famille, dans la maison.
  • Est-ce qu’elle avait reçu des communications téléphoniques chez vos parents?
  • A-t-elle fait des communications téléphoniques en votre présence?
  • Est-ce que vous avez observé quelque chose de particulier à l’égard de France quant au champ qu’elle observait … je parle le champ visuel qu’elle observait?
  • J’ai le souvenir qu’à un moment donné elle s’est tournée vers le bas de la côte. Elle a regardé puis j’ai fait la même chose qu’elle.  J’ai regardé puis je n’ai rien vu, en tout cas, je n’ai pas eu de …  Ça s’est passé, ça, au milieu de l’entretien, à peu près.
  • Est-ce qu’elle vous a paru pressée ce soir-là?
  • Pas vraiment, non. Bien, moi, l’impression que j’ai eue, c’était pressée d’être de retour.

Puis Me Parrot en vint ensuite au fait que le frère de la victime avait été suspecté un moment donné au cours de l’enquête.

  • Monsieur Alain, vous avez été enquête par les policiers de Sainte-Foy?
  • Vous avez été longuement interrogé par les policiers de Sainte-Foy?
  • J’ai été interrogé, oui.
  • Vous avez même volontairement participé à un test polygraphique à Montréal?

Bertrand précisa lui-même qu’il avait été considéré comme un témoin important, en particulier parce qu’il avait été l’une des dernières personnes à avoir vu sa sœur vivante.

  • Votre comportement, monsieur Alain, avec votre sœur, comment c’était?
  • Bien, on était des grands amis.
  • Je comprends que ça faisait quand même 3 ans que vous habitiez dans le même appartement?
  • Et quand même, les relations étaient cordiales entre vous et votre sœur?
  • Très, très bonne.  Oui.  On avait beaucoup de choses en commun et tout.

Après quelques tergiversations entre le coroner et les procureurs, c’est le coroner Trahan lui-même qui soumit une question au témoin.

  • Vous avez dit, fit Trahan, qu’elle s’est retournée vers le bas de la rue Belmont et que vous-même ça vous a fait retourner dans la même direction. Elle regardait vers le bas de la rue Belmont.  Comment ça se fait que ç’a attiré votre attention, ça, pour que vous nous le racontiez ou que vous l’ayez déjà raconté aux policiers?
  • Bien, c’est qu’évidemment, par la suite, le lendemain, ç’a été le temps des interrogatoires puis, vu les faits, je n’avais rien … je n’avais rien à dire sauf que ce souvenir-là m’est revenu puis il pouvait peut-être avoir une certaine importance, puis …
  • Ç’a attiré assez votre attention pour vous souvenir de ce geste-là?
  • Parce que vous-même vous avez également porté attention vers le bas de la rue?, reprit Me Parrot.
  • Parce que votre sœur avait, évidemment, semblait …
  • Mais c’était dans un geste machinal, évidemment.

Ce simple geste peut-il laisser entendre que France ait présagé quelque chose, que ce soit une menace ou tout simplement une appréhension de devoir se rendre au dépanneur sous cette noirceur d’encre?  Ce geste pourrait-il avoir un lien avec le fait qu’après ses courses elle ait choisi de marcher jusqu’à l’intersection plutôt que de retourner à son appartement en réutilisant la porte arrière de l’immeuble?

Ou alors, ce geste fut-il seulement machinal, sans importance?

         Ensuite, Me Parrot fit admettre au témoin qu’il s’agissait d’un quartier étudiant et que dans l’immeuble où il logeait avec sa sœur il s’y trouvait plusieurs autres jeunes femmes âgées dans la vingtaine.  Le procureur voulait-il soumettre subtilement l’idée selon laquelle le tireur ait pu se tromper de cible?  Évidemment, Bertrand fut d’accord avec l’idée que le quartier regorgeait de filles âgées dans la vingtaine.

         Ce fut alors que le coroner y alla de questions suggérant des réponses très hypothétiques et basées sur des estimations très approximatives à propos des autres locataires de l’immeuble.

         Concernant l’apparence de la scène de crime, en particulier la luminosité, le témoin se rappela du fait que c’était sombre et que, en particulier, il n’y avait aucune lumière de rue à cette intersection.

  • À votre connaissance personnelle, demanda Me Parrot, est-ce que France avait certaines craintes de circuler dans des endroits où c’était sombre?
  • Bien, je pense que, comme toutes les filles de ce secteur-là, tout le monde était méfiant parce que, bon, il y avait eu le boisé de l’Université en arrière où il y avait eu beaucoup de viols, des choses comme ça. Je pense que les filles étaient méfiantes, en général.

Sur ce, Me Parrot confia le témoin à Me Lawrence Corriveau, qui ne s’était pas tellement démarqué jusqu’à présent.  D’entrée de jeu, celui-ci lui demanda comment sa sœur était vêtue ce soir-là.  Selon le souvenir de Bertrand, elle portait des jeans, un manteau noir et un foulard.  Aussi, il décrivit la texture du manteau comme une imitation de « mouton de perse ».  Ce sera là la seule question de Me Corriveau.

 

France Alain: les témoignages de Boulanger et Perron

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Intersection des rues Belmont et Chapdelaine, à Ste-Foy (Québec), là où France Alain fut sauvagement abattue en octobre 1982.

         On se rappellera que dans l’article précédent consacré à cette affaire, on avait vu le témoignage de Céline Doyle, une étudiante habitant le même immeuble que France Alain en 1982.  Après avoir entendu certains bruits, Céline avait fini par suivre deux femmes dans la rue.  Celles-ci venaient de faire la triste découverte.

         Au moment d’être appelé à témoigner à l’enquête du coroner le 12 mars 1986, Monique Boulanger était âgée de 31 ans.  Sous les questions de Me Pierre Parrot, on comprit rapidement que le soir du drame, le 25 octobre 1982, Monique marchait sur la rue Chapdelaine en compagnie de son amie Christiane Perron.  À cette époque, Monique demeurait sur la rue Jean-Durant.  Elle se rappela la présence de deux trottoirs longeant les bords de la rue Chapdelaine.  En fait, il n’y avait que devant le cimetière Belmont, situé juste en face du croisement fatal, qu’il était absent.

         Juste avant que le drame n’éclate, les deux marcheuses déambulaient du côté nord, donc à l’opposé du cimetière.

  • À un certain moment donné, lui demanda Me Parrot, est-ce que votre attention a été attirée particulièrement par un bruit?
  • J’ai entendu, moi, je pensais que c’était ce qu’on appelle en anglais un back fire. J’ai entendu ça quand j’étais à peu près, vis-à-vis la rue Myrand et Chapdelaine.  Je m’en allais à ce moment-là en direction de Nérée-Tremblay.  Je m’en allais vers Belmont.
  • Aviez-vous traversé Myrand à ce moment-là?
  • À ma souvenance, oui.
  • Est-ce que vous avez jeté un coup d’œil après avoir entendu ce bruit-là? Qu’est-ce que vous faites?
  • Après avoir entendu le coup, j’ai levé les yeux et j’ai vu une voiture très loin. Alors, c’est pour ça que j’ai pensé que c’était un back fire.
  • La voiture était, par rapport à vous, rendue à quel endroit à peu près?
  • Elle était dépassée Belmont, à ma souvenance.

Le témoin ajoutera que la voiture s’était rapidement éloignée en direction de l’intersection de Mackay et Chapdelaine, de sorte qu’elle fut incapable de l’identifier.  Elle ajoutera aussi un autre élément digne de mention.

  • C’était pendant la semaine de lecture à l’université, dit-elle. Habituellement, il y a beaucoup de gens qui circulent et puis à ce moment-là, cette semaine-là, il y avait pratiquement personne.  C’est une rue où c’était très noir à cette époque-là.

Étant donné qu’elle avait cru à un back fire, Monique ne s’était pas pressée et avait poursuivi normalement sa marche tout en bavardant avec Christiane.  D’ailleurs, durant un instant, les deux femmes ne croisèrent personne sur le trottoir.

Lorsqu’on lui demanda des précisions quant à l’heure où ce bruit avait été produit, Monique se montra plutôt vague en situant la chose entre 19h00 et 20h00.

  • Est-ce qu’il y avait une circulation automobile dense ce soir-là?
  • Pas du tout.
  • Qu’est-ce qui se passe par la suite?
  • Quand on est arrivé au coin de Chapdelaine et Belmont, on a continué un petit peu à marcher sur … au début du trottoir et j’ai aperçu, sur le trottoir, un sac avec une pinte de lait, des verres et puis un sac de biscuits et j’ai dit à ma copine : « Fais attention, il y a des choses sur le trottoir ». Et en la poussant pour …, parce qu’on était quasiment rendues sur ces objets-là, … en la poussant, je me suis retournée et j’ai aperçu le corps.
  • Est-ce que la personne vous a paru encore vivante?
  • Elle ne m’apparaissait pas vivante quand je l’ai vue.
  • Êtes-vous demeurée un petit bout de temps auprès d’elle?
  • Moi, je me suis approchée près d’elle.  Je me suis penchée, ma compagne est allée chercher du secours.  Moi, je suis restée avec elle.  Je lui ai parlé.
  • Est-ce qu’elle vous répondait?
  • Elle gémissait.
  • Est-ce qu’elle a pu balbutier quelques mots?
  • Pas du tout.

Selon Monique, les policiers arrivèrent sur les lieux en moins de 5 minutes.  Elle se souvenait parfaitement de l’aide que Céline Doyle était venu leur offrir au milieu de cette cohue.  L’une des trois femmes s’était finalement chargée de mettre instinctivement une couverture sur le corps de la victime avant l’arrivée des services d’urgence.

Me Parrot voulut obtenir plus de détails quant à la mystérieuse voiture, mais Monique précisa seulement que celle-ci s’était éloignée à une vitesse tout à fait normale.

Me Lawrence Corriveau, l’avocat de Benoît Proulx, exerça son droit de contre-interroger le témoin mais son intervention fut plutôt brève et sans toutefois apporter quoi que ce soit de nouveau.

Comme il était facile de s’en douter, on appela ensuite Christiane Perron, 33 ans, technicienne en assistance sociale.  Évidemment, elle confirma son rôle déjà présenté par sa copine.

  • Quand on est revenue de notre marche, dit-elle, on était sur notre retour. C’est plus ma compagne Monique qui l’a entendu puis qui m’a fait remarquer : « l’as-tu entendu? ».  Parce qu’on jasait, puis j’étais prise par la conversation qu’on avait.
  • À ce moment-là, est-ce que vous avez observé s’il y avait plusieurs personnes qui circulaient sur la rue ou sur le trottoir?
  • En fait, ce qu’on a remarqué c’est que c’était très tranquille.  C’était sombre, puis il y avait … en tout cas, on n’a vu personne.  C’était vraiment calme.

À son tour, elle confirmera la présente de la pinte de lait et des articles d’épicerie au sol, ces objets ayant été les premiers à attirer leur attention.

  • Nous, on a pensé que c’est un accident de voiture puis que la personne, peut-être, s’était sauvée. Parce que le corps était étendu puis on pensait même que c’était un enfant, à voir, à première vue, comme ça.  Ça fait qu’à ce moment-là, Monique est restée près du corps puis moi je me suis dépêchée.  Fallait que je bouge, de toute façon.  C’était énervant.  Ça fait qu’alors je me suis dépêchée d’aller dans un bloc-appartements puis j’ai sonné à la première porte où il y avait quelqu’un pour téléphoner à la police.

En utilisant les photos déposées en preuve, Christiane indiqua l’endroit exact à l’intersection des rues Belmont et Chapdelaine où gisait le corps.  À ce moment-là, comme nous le verrons plus tard, France Alain était toujours en vie.

  • Qu’est-ce qui a attiré votre attention?, lui demanda Me Parrot. C’est davantage le sac d’épicerie?
  • Oui, c’est ça. Oui, parce que j’ai failli marcher dessus.  Puis c’est là qu’on a vu le corps étendu, parce que, après ça, il n’y a rien qui a attiré notre attention.
  • Madame Perron, est-ce que vous êtes en mesure de nous dire quelle heure pouvait-il être au moment où vous observez qu’il y a une personne qui est étendue sur l’herbe?
  • Entre 19h00, 20h00, 20h15.  Parce qu’on a pris une marche à peu près de trois quarts d’heure, une heure.  C’est au retour de notre marche.

Tout comme sa compagne, elle se souvenait que les policiers, après l’appel d’urgence, avaient mis environ 5 minutes à arriver sur les lieux.  À son tour, elle souligna combien ce quartier était sombre à la tombée de la nuit.  Contrairement à Monique, cependant, elle dira n’avoir noté aucun son provenant de la victime.  Celle-ci lui paraissait déjà morte.

Puisque Me Corriveau déclara n’avoir aucune question pour le témoin, Christiane put quitter la salle.

La présence de cette voiture, qui ne sera jamais identifiée, sera l’un des points mystérieux de l’enquête.  Puisque Monique avait cru en la production d’un back-fire, cela paraissait logique d’y associer le sombre véhicule.  Évidemment, on apprendra plus tard que ce bruit ne pouvait être que celui du coup de feu fatal, que devenait la voiture dans tout cela?  Pouvait-il s’agir d’un hit and run?  D’un tireur se trouvant à bord d’une voiture pour fuir plus rapidement les lieux?

Si on doit en croire cette théorie, comment expliquer que ces témoins ont vu la voiture s’éloigner à une vitesse tout à fait normale?

En fait, la question est de savoir si on doit absolument intégrer ce véhicule au scénario du meurtre?