Testament d’un tueur des Hells

MARTINEAU, Pierre.  Testament d’un tueur des Hells.  Montréal : Intouchables, 2002, 245 p.

Scan            On pourrait croire que ces sujets se démodent rapidement, qu’on les met de côté au profit de la dernière manchette sur le crime organisé.  Après un reportage comme celui de Félix Séguin à J.E. hier soir, et Le livre noir des Hells Angels lancé officiellement aujourd’hui, on aurait tort de le faire.  Le crime est un phénomène de société qui évolue mais, comme les autres grands enjeux du monde, il faut en conserver une mémoire collective.

Au moment d’écrire son ouvrage, Pierre Martineau était toujours rédacteur en chef pour TQS, le défunt réseau de télévision qui a fini par se dépersonnaliser sous la bannière de Canal V.  Les gens de la Mauricie se souviendront cependant de Martineau comme d’une figure familière du petit écran, à la fois comme journaliste et lecteur de nouvelles.

            Sans détailler ce qui l’a conduit à rencontrer le célèbre tueur à gages Serge Quesnel, auteur de cinq meurtres, Martineau nous raconte brièvement que l’assassin repenti faisait de gros efforts pour changer de vie.  Leurs rencontres se sont déroulées sur une période de quelques mois, de la fin 2001 jusqu’en mars 2002.

            Serge Quesnel réussissait plutôt bien dans les études qu’il s’imposait à l’intérieur des murs.  Mais attention!  Le premier chapitre nous plonge rapidement au cœur des deux premiers meurtres qu’il a commis en 1993, cela avec un complice et sans arme à feu.  Deux scènes tout à fait horribles.

            Un avocat, dont le nom n’est évidemment pas mentionné, lui fera une inquiétante suggestion : « Puis, en riant, il m’a recommandé de me rendre à nouveau sur le territoire de Sainte-Foy si j’avais d’autres meurtres à commettre.  D’après lui, à cet endroit, les enquêteurs étaient idiots et je n’aurais pas de problème! »[1].

            L’auteur, qui laisse beaucoup de place à de longs extraits provenant des enregistrements réalisés lors de ses rencontres avec le tueur vedette, entrecoupés de paroles puisés auprès de ses parents et d’un policier, nous ramène à ses débuts criminels.  Quesnel a rapidement fait preuve de violence et cette escalade s’amplifiera constamment puisque son but ultime était de faire partie intégrante des Hells Angels, un soi-disant summum à atteindre pour certaines têtes brûlées.  Ajoutons à cela le fait que cette organisation criminelle en menait large au cours des années 1990 et on se retrouve devant une recette susceptible d’attirer des jeunes en mal de sensation.

            Impulsif et impatient de faire de l’argent, Quesnel décide de monter les échelons en se faisant le plus violent possible.  À la prison de Donnacona, il y parviendra en participant à plusieurs actes de violence, dont plusieurs tentatives de meurtre.  Cœurs sensibles s’abstenir, car ce chapitre s’étend longuement sur ses frasques de détenus en plus de nous plonger dans un milieu assez peu connu du commun des mortels.  Bien que l’auteur ait joué de prudence sur l’identité de plusieurs personnes, il mentionne cependant la présence d’Yves « Colosse » Plamondon.  On se souviendra que Plamondon, condamné à perpétuité en 1986 pour trois meurtres, avait vendu de la drogue pour le clan Dubois.

            En mai 1991, Quesnel retrouvait sa liberté pour mieux rencontrer des membres du clan Pelletier, qui lui offrirent un salaire de 500$ par semaine en plus de sommes supplémentaires allant de 10 000$ à 20 000$ pour chaque cible qu’on lui demanderait d’éliminer.  Offre intéressante pour le jeune homme, mais il y avait un hic!  Le clan Pelletier était en guerre contre les Hells Angels, une organisation qui, pour Quesnel, représentait l’échelon le plus prestigieux en matière de crime.

            Pour continuer à « gravir les échelons », Quesnel fera ses preuves en commettant les meurtres de Richard Jobin et Martin Naud, à Ste-Foy.  Peu après, ce sera pour d’autres crimes qu’il retournera derrière les barreaux.  Libéré en novembre 1994, Quesnel décide de faire le grand saut.  Il contacte son avocat pour lui demander de le recommander aux Hells Angels.  Quesnel a de la chance.  Il s’est adressé à la bonne personne car il obtient un rendez-vous à la forteresse des Hells Angels de Trois-Rivières, où les Nomads, le commando le plus violent de l’organisation, avait ses assises.  À l’intérieur du bunker, il se retrouve face à face avec Louis « Melou » Roy, l’un des plus célèbres motards criminalisés de la fin du 20ème siècle.

            « On a tous nos rêves », écrit Martineau.  « Serge Quesnel, lui, a réalisé le sien en novembre 1994.  Le 4 plus précisément.  Sorti du pénitencier fédéral de Donnacona depuis trois jours à peine, il est reçu au repaire des Hells Angels, à Trois-Rivières.  C’est son avocat qui lui a arrangé cette rencontre avec Melou ».

            Encore une fois, on lui offre un salaire de base hebdomadaire de 500$, en plus d’un cachet de 10 000$ à 25 000$ pour chacun des meurtres qu’il commettra pour l’organisation.  Quesnel est aux anges, sans faire de mauvais jeu de mots.  Il atteint le but qu’il s’était fixé, mais il n’en profitera que durant quelques mois.

            Il gagne la confiance de Melou Roy, mais aussi de plusieurs autres motards.  Toutefois, son premier contrat tarde à se réaliser, ce qui causera l’impatience des motards les plus paranoïaques.  Certains meurtres sont reportés à plusieurs reprises, et cela pour différentes raisons.  Au passage, on apprend aussi que l’incendie du célèbre bar Le Gosier, à Trois-Rivières, aurait été causé par des membres des Hells, et cela même si la police n’a jamais pu en faire une preuve suffisante pour traîner qui que ce soit devant les tribunaux.

            Quesnel en vient à remplir son premier contrat en allant jusqu’à pénétrer dans la résidence de sa victime, Jacques Ferland.  À ce propos, Quesnel raconte froidement : « Deux balles ont atteint Ferland qui s’est écrasé contre le mur avant de dévaler l’escalier.  Déjà, il y avait beaucoup de sang.  À ce moment, j’espérais fortement que la femme se sauve en remontant l’escalier, sans quoi j’allais devoir la tuer.  Heureusement, elle est remontée, en criant très fort! ».  Quesnel quittera cette résidence de Grondines seulement après avoir laissé pour mort un ami de Ferland.

            Ça y est!  Cette fois, le jeune voyou avait fait ses preuves.  Les doutes s’estompèrent et la fête se poursuivit parmi ses nouveaux frères d’armes.  Peu après, il remplit un autre contrat en tuant froidement Claude Rivard.  Finalement, c’est à Ste-Thècle qu’il éliminera sa dernière victime, Richard « Chico » Delcourt.  Le corps de ce dernier sera abandonné dans un fossé, à Saint-Ubalde, dans le comté de Portneuf.

            Le 1er avril 1995, le rêve de Serge Quesnel s’éteint définitivement lorsqu’il est arrêté par des policiers de la Sûreté du Québec sur le chemin Sainte-Foy, à Québec.  Déjà piégé par un ancien comparse, il décide de passer à table.  Rapidement, il deviendra le délateur vedette de son époque.  C’est alors l’occasion pour l’auteur de nous raconter les procès dans lesquels Quesnel a dû témoigner contre ses anciens acolytes, y compris celui de Maurice « Mom » Boucher, au cours duquel il ne fera cependant qu’une brève apparition.

            Au passage, oubliant peut-être un peu trop rapidement sa propre feuille de route, l’ancien tueur à gages se permet de critiquer la police, en particulier lorsqu’il apprend que la Sûreté du Québec connaissait ses intentions avant qu’il n’abatte Richard Delcourt : « C’est clair dans mon esprit que la SQ n’a pas fait son travail.  Pit [Caron] collaborait déjà avec la police et avait parlé de l’offre que je lui avais faite pour tuer Delcourt.  Les policiers connaissaient donc clairement mes intentions.  Ils savaient que Chico Delcourt était en danger et ils n’ont rien fait pour le protéger!  Peut-être que j’ai été plus rapide que la police, cette fois-là!  Malgré tout, je m’explique très mal l’attitude de la Sûreté du Québec dans l’affaire Delcourt! ».

            Serge Quesnel n’aura passé que cinq mois au sein des Hells Angels, et pourtant ses connaissances feront très mal à l’organisation.  Il signe une entente avec le ministère public qui lui rapportera au total 390 000$.  Le policier Pierre Frenette rappelle toutefois que cette entente, qui doit s’échelonner sur la durée de vie du délateur, n’est pas aussi importante que le croyait la population.  N’empêche que Quesnel bénéficiera de plusieurs autres privilèges derrière les barreaux.  D’un autre côté, il ne faut certes pas oublier qu’il était nécessaire de « prendre soin » de lui pour le motiver à témoigner contre ses anciens confrères.  Après tout, c’est sa tête qui était sur le billot.

            Les avocats de la défense s’organisent comme ils peuvent, allant jusqu’à lui faire une campagne de dénigrement, comme en publiant des photos de lui avec une danseuse venue le visiter en prison.  Ensuite, Quesnel fit face aux avocats les plus coriaces de l’époque, dont Léo-René Maranda et Jacques Larochelle.

            Malgré les efforts sincères de Quesnel, le succès n’est pas toujours au rendez-vous.  Par exemple, Richard « Rick » Vallée, ce motard du chapitre trifluvien expert en explosif, sera acquitté au terme de son procès.  Toutefois, grâce à une ruse de Quesnel, Vallée fut aussitôt arrêté en vue d’une extradition concernant un meurtre commis aux États-Unis en 1993.

            Lors de l’un de ces procès, Quesnel lance soudainement une information concernant le meurtre non résolu de la jeune étudiante France Alain, commis en 1982 à Ste-Foy.  Puisque Historiquement Logique s’intéresse à ce dossier depuis quelques années (voir les articles sous la rubrique L’affaire France Alain), voyons l’extrait complet concernant cette affaire :

            « [Me Jacques] Larochelle m’a demandé si Richard Jobin s’était vanté d’avoir tué France Alain et j’ai répondu par l’affirmative.  Mais je n’ai pas pris le temps de m’expliquer convenablement, ce qui a eu pour effet d’exciter bien du monde.  Jobin m’avait effectivement affirmé avoir tué une femme au début des années 1980.  Par contre – et c’est ce que j’avais voulu dire – je pensais que Jobin disait cela uniquement pour se vanter, mais ce n’est pas comme ça que ç’a été perçu! »

            Malgré ce qu’une lectrice a confié à Historiquement Logique, il n’y a rien de concluant dans cette affirmation.  Et d’ailleurs, pour des raisons que j’évoquerai dans des articles à venir sur l’affaire France Alain, une telle hypothèse ne colle pas avec les éléments contenus dans l’enquête du coroner.

            Lors d’un autre procès, qui cette fois se termina par un verdict de culpabilité, la cote de popularité de Quesnel remonta.  Dans un autre, un arrêt des procédures viendra frustrer l’ancien tueur et les policiers qui s’occupaient de lui.  Cette fois, la faute était attribuable aux policiers de Ste-Foy, qui avaient détruit des pièces à conviction importantes.  Voilà une gaffe monumentale qui fera dire à Quesnel : « j’étais furieux contre la police de Sainte-Foy, des amateurs.  J’ai même fait une sortie publique dans les médias.  Mon ancien avocat avait bien raison quand il me suggérait de commettre mes crimes sur le territoire de Sainte-Foy.  Il y avait beaucoup moins de risques de se faire prendre à cet endroit! ».

            Finalement, Louis « Melou » Roy, qui avait ouvert toutes grandes les portes des Hells Angels à Serge Quesnel, disparaîtra en juin 2000.  On ne le reverra plus jamais.  Quesnel croyait que ce dernier avait fini par être éliminé pour l’avoir laissé prendre autant d’importance au sein du gang.

            Dans son dernier chapitre, Pierre Martineau nous transporte un peu plus dans le cœur et la raison de l’ancien tueur.  Celui-ci explique qu’il lui est évidemment impossible de revenir dans le milieu du crime, car cela équivaudrait à son arrêt de mort.  De plus, il parlait de son intention de s’installer hors Québec, d’autant plus que son succès dans les études lui offrait des chances intéressantes de réussir sa réhabilitation.

            Mais pour cela, Quesnel était conscient de devoir faire d’énormes sacrifices, comme celui de couper toute communication avec ses parents et amis, et de cacher son passé à sa future conjointe.

            L’histoire de Serge Quesnel est intimement liée à celle de la controverse entourant la confiance que la société doit accorder ou non aux délateurs.  Sont-ils crédibles?  Objectifs?  Leur présence est-elle un mal nécessaire?  Est-ce que le ministère public pactise avec le diable quand il accepte de signer un contrat avec eux?

            Évidemment, ces hommes ne connaissent pas tous le succès immaculé de Donal Lavoie, qui a si bien réussi sa réhabilitation que son nom n’a plus jamais refait la manchette.  Selon Pierre de Champlain, auteur de Histoire du crime organisé à Montréal 2 : de 1980 à 2000 (2017), Lavoie n’a même jamais été arrêté pour un billet de contravention.

            Bien qu’il fera l’envie des collectionneurs de livres sur le crime organisé, le bouquin de Pierre Martineau ne peut évidemment pas nous renseigner au-delà de sa date de publication.  C’est donc à travers un article de Daniel Renaud qu’on apprend que c’est seulement en 2015 que Quesnel a obtenu sa libération complète.  Depuis, il est devenu quelqu’un d’autre.  Personne ne sait où il se trouve ni comment il réussit sa nouvelle vie.

Ce qui est sûr, c’est que Serge Quesnel, après avoir rempli sa part du contrat avec la justice, s’est éteint.  À moins qu’il ne connaisse une rechute, il ne devrait plus jamais refaire surface.


[1] P. 36.

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France Alain: le témoignage de son frère

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France Alain était âgée de 23 ans lorsqu’elle a été assassinée en 1982.

Le 12 mars 1986, l’enquête de coroner se poursuivit avec le témoignage de Bertrand Alain, le frère de la victime.  Maintenant âgé de 23 ans, il se décrivit comme comédien.  En 1982, c’est avec sa sœur qu’il partageait le logement no. 405 du 2185 rue Chapdelaine.  Il y avait également deux autres étudiantes comme colocataires.

Les premières questions de Me Parrot servirent à comprendre qu’au moment du drame Bertrand étudiait au Conservatoire d’arts dramatiques.  Il y avait alors 3 ans qu’il partageait ce logement avec sa sœur.  Quoiqu’il s’agissait de la semaine de lecture, il expliqua avoir subi un examen au cours de l’après-midi du 25 octobre 1982 au Conservatoire d’Arts Dramatiques, rue Saint-Denis.

Questionné sur la fin de semaine précédente, il dira l’avoir passé chez ses parents à Montmagny en compagnie de France.

  • À cette époque, monsieur Alain, connaissiez-vous un monsieur Benoît Proulx?, lui demanda Me Parrot.
  • Vous le connaissiez de quelle façon?
  • D’abord, je le connaissais parce qu’il habitait ma région puis qu’il était un ami d’une gang d’amis. Je ne le connaissais pas personnellement à l’époque, mais je savais qu’il existait.  Je savais qu’il était annonceur de radio.  Je l’avais rencontré peut-être une ou deux fois.
  • Est-ce que vous vous souvenez à quelles occasions vous l’aviez rencontré?
  • Oui, c’était le soir. Je ne pourrais pas dire à quelle époque, ça doit être en septembre, sans doute, fin septembre.  Un soir où il était venu chercher ma sœur pour sortir puis je l’avais rencontré à ce moment-là.
  • Il était allé chercher votre sœur au domicile de vos parents ou …
  • À Sainte-Foy.
  • À votre appartement?
  • Et il était déjà allé à votre appartement à Sainte-Foy où vous habitiez, vous et votre sœur?
  • En tout cas, pas en ma présence. Là, c’était la première fois que moi j’y étais.  Autrement, je ne peux pas dire.
  • Est-ce qu’il était à votre connaissance personnelle que votre sœur fréquentait à cette époque Benoît Proulx?
  • Est-ce que vous saviez depuis combien de temps ils se fréquentaient, à peu près?
  • Depuis le milieu de l’été, j’ai l’impression. Le début août, je … oui, 1982.

À cette époque, Proulx habitait également la région de Montmagny.

Ensuite, Me Parrot fit dire au témoin que la station de CHRC était située tout près, soit à un coin de rue de leur appartement.  Après son examen du Conservatoire, Bertrand était sorti avec des amis.

  • Après l’examen, dit-il, on est partis avec un groupe d’amis. On est allés prendre une bière dans un bar, dans le Vieux-Québec.  Ensuite, vers 19h00, j’ai l’impression, c’est que c’était une journée aussi de grève des autobus puis, bon, je suis venu avec une copine sur le pouce.  On est partis de sur le boulevard Saint-Cyrille et je suis débarqué au coin de Myrand.  Et là, j’ai descendu la rue Myrand, ensuite la rue Belmont, puis j’ai rencontré France.
  • À ce moment-là?
  • Au milieu de la côte.
  • Êtes-vous capable de nous situer à quel endroit vous l’avez rencontrée?
  • C’était sur la rue Belmont, à peu près à la moitié de la côte. Je pense qu’il y a un bloc qui est le … le 770, c’était vis-à-vis.

Me Parrot lui demanda de préciser l’endroit exact en lui montrant une photo déposée en preuve.

  • Pourriez-vous raconter le plus fidèlement possible quelle a été la discussion avec votre sœur et vous-même?
  • On s’est salué, puis, évidemment, c’était mon premier examen important au Conservatoire. J’en ai fait le résumé.  Ç’avait bien été, puis, c’est ça, on a échangé brièvement parce qu’elle voulait aller de suite au dépanneur.
  • Est-ce qu’elle vous a dit qu’elle s’en allait au dépanneur?
  • Vous dites que vous avez discuté sommairement de l’examen que vous veniez de subir?
  • Oui, dans le genre : « Ç’a bien été, je suis bien content ».
  • Qu’a-t-elle dit face à ça? Est-ce qu’elle a répondu quelque chose pour en savoir plus long à l’égard de votre examen?
  • Ç’a été, peut-être un commentaire, bon, tant mieux ou c’est « le fun » mais pas … pas plus élaboré que ça.
  • Vous a-t-elle dit qu’elle vous en reparlerait au moment où elle reviendrait?
  • Oui, c’est ça. Moi, j’ai dit que je m’en allais à l’appartement puis que je l’attendrais.
  • Il est à peu près quelle heure? Vous avez dit 19h20 tout à l’heure?
  • C’est difficile à dire. Tout ce que je sais c’est que quand je suis rentré chez moi, j’ai allumé la télévision puis c’était à peu près le début de l’émission suivante.  Donc, il devait être à peu près 19h30, le temps que j’ai enlevé mon manteau, que je sois chez moi.  Donc, là, il était peut-être près de 19h25.
  • Est-ce que cette semaine-là, les deux jeunes filles qui habitaient dans le même appartement, s’y trouvaient?
  • Elles étaient parties pour la semaine.  Elles n’avaient pas été là durant la fin de semaine.

On lui demanda ensuite d’identifier le dépanneur au toit rouge sur le chemin Ste-Foy, où il avait l’habitude de se rendre avec sa sœur afin de faire les courses.  Bertrand ajoutera n’avoir rien remarqué de spécial dans le comportement de sa sœur ce soir-là, au moment de la croiser pour la dernière fois.

  • À quel moment avez-vous commencé à vous inquiéter de l’absence de France?
  • Encore là, je ne pourrais pas mettre d’heure sauf que, encore là, c’est parce que j’écoutais la télévision après avoir soupé, puis l’émission suivante était commencée. Donc, il devait être … je ne sais pas, moi, je suis toujours resté avec l’idée que c’était vers 20h15 environ, 20h10.
  • À ce moment-là, je comprends que vous vous inquiétiez de son absence prolongée?
  • Parce que je l’attendais puis j’avais hâte de lui parler.
  • Qu’avez-vous fait?
  • J’étais sur le divan puis je l’attendais. Puis, là, les policiers sont arrivés.
  • Vous vous êtes rendu au coin de Chapdelaine et Belmont?
  • Les policiers m’ont demandé de m’habiller en vitesse puis à ce moment-là je suis descendu puis ils ne m’ont rien dit.  Ils ne m’ont pas dit ce qui se passait mais ils m’ont embarqué dans une voiture.  J’ai attendu là quelques minutes pour que, finalement, ils viennent me dire ce qui s’était passé.  Puis, ensuite, on est allé à l’hôpital.  Ils m’ont conduit.

Bertrand Alain affirmera qu’au cours de la journée du 25 octobre 1982 il avait quitté l’appartement vers 13h15 et que France y était à ce moment-là.  Elle était en train d’étudier.

  • Elle devait étudier cette semaine-là ou cette journée-là?
  • Cette journée-là, en tout cas, fallait qu’elle étudie parce que, à la fin de la semaine, je pense qu’elle devait partir pour Montréal puis après avoir fini ses travaux.
  • Alors, dans la matinée, elle était présente, au moment où vous quittez elle est toujours présente?
  • On a passé tout l’avant-midi ensemble puis je l’ai quitté à 13h15.
  • Vous n’avez pas reçu de communication téléphonique dans la matinée, d’aucune façon?

Après avoir passé la fin de semaine à Montmagny, Bertrand et France auraient quitté la résidence de leurs parents vers 18h30 le dimanche 24 octobre 1982 pour rentrer à leur appartement du 2185 rue Chapdelaine.  Leurs parents étaient venus les reconduire puisque ni l’un ni l’autre ne possédait de voiture.

  • Cette fin de semaine-là, est-ce que votre sœur France est sortie avec des amis, des copains?
  • Il me semble que non. Il me semble qu’elle avait passé la fin de semaine justement très en famille, dans la maison.
  • Est-ce qu’elle avait reçu des communications téléphoniques chez vos parents?
  • A-t-elle fait des communications téléphoniques en votre présence?
  • Est-ce que vous avez observé quelque chose de particulier à l’égard de France quant au champ qu’elle observait … je parle le champ visuel qu’elle observait?
  • J’ai le souvenir qu’à un moment donné elle s’est tournée vers le bas de la côte. Elle a regardé puis j’ai fait la même chose qu’elle.  J’ai regardé puis je n’ai rien vu, en tout cas, je n’ai pas eu de …  Ça s’est passé, ça, au milieu de l’entretien, à peu près.
  • Est-ce qu’elle vous a paru pressée ce soir-là?
  • Pas vraiment, non. Bien, moi, l’impression que j’ai eue, c’était pressée d’être de retour.

Puis Me Parrot en vint ensuite au fait que le frère de la victime avait été suspecté un moment donné au cours de l’enquête.

  • Monsieur Alain, vous avez été enquête par les policiers de Sainte-Foy?
  • Vous avez été longuement interrogé par les policiers de Sainte-Foy?
  • J’ai été interrogé, oui.
  • Vous avez même volontairement participé à un test polygraphique à Montréal?

Bertrand précisa lui-même qu’il avait été considéré comme un témoin important, en particulier parce qu’il avait été l’une des dernières personnes à avoir vu sa sœur vivante.

  • Votre comportement, monsieur Alain, avec votre sœur, comment c’était?
  • Bien, on était des grands amis.
  • Je comprends que ça faisait quand même 3 ans que vous habitiez dans le même appartement?
  • Et quand même, les relations étaient cordiales entre vous et votre sœur?
  • Très, très bonne.  Oui.  On avait beaucoup de choses en commun et tout.

Après quelques tergiversations entre le coroner et les procureurs, c’est le coroner Trahan lui-même qui soumit une question au témoin.

  • Vous avez dit, fit Trahan, qu’elle s’est retournée vers le bas de la rue Belmont et que vous-même ça vous a fait retourner dans la même direction. Elle regardait vers le bas de la rue Belmont.  Comment ça se fait que ç’a attiré votre attention, ça, pour que vous nous le racontiez ou que vous l’ayez déjà raconté aux policiers?
  • Bien, c’est qu’évidemment, par la suite, le lendemain, ç’a été le temps des interrogatoires puis, vu les faits, je n’avais rien … je n’avais rien à dire sauf que ce souvenir-là m’est revenu puis il pouvait peut-être avoir une certaine importance, puis …
  • Ç’a attiré assez votre attention pour vous souvenir de ce geste-là?
  • Parce que vous-même vous avez également porté attention vers le bas de la rue?, reprit Me Parrot.
  • Parce que votre sœur avait, évidemment, semblait …
  • Mais c’était dans un geste machinal, évidemment.

Ce simple geste peut-il laisser entendre que France ait présagé quelque chose, que ce soit une menace ou tout simplement une appréhension de devoir se rendre au dépanneur sous cette noirceur d’encre?  Ce geste pourrait-il avoir un lien avec le fait qu’après ses courses elle ait choisi de marcher jusqu’à l’intersection plutôt que de retourner à son appartement en réutilisant la porte arrière de l’immeuble?

Ou alors, ce geste fut-il seulement machinal, sans importance?

         Ensuite, Me Parrot fit admettre au témoin qu’il s’agissait d’un quartier étudiant et que dans l’immeuble où il logeait avec sa sœur il s’y trouvait plusieurs autres jeunes femmes âgées dans la vingtaine.  Le procureur voulait-il soumettre subtilement l’idée selon laquelle le tireur ait pu se tromper de cible?  Évidemment, Bertrand fut d’accord avec l’idée que le quartier regorgeait de filles âgées dans la vingtaine.

         Ce fut alors que le coroner y alla de questions suggérant des réponses très hypothétiques et basées sur des estimations très approximatives à propos des autres locataires de l’immeuble.

         Concernant l’apparence de la scène de crime, en particulier la luminosité, le témoin se rappela du fait que c’était sombre et que, en particulier, il n’y avait aucune lumière de rue à cette intersection.

  • À votre connaissance personnelle, demanda Me Parrot, est-ce que France avait certaines craintes de circuler dans des endroits où c’était sombre?
  • Bien, je pense que, comme toutes les filles de ce secteur-là, tout le monde était méfiant parce que, bon, il y avait eu le boisé de l’Université en arrière où il y avait eu beaucoup de viols, des choses comme ça. Je pense que les filles étaient méfiantes, en général.

Sur ce, Me Parrot confia le témoin à Me Lawrence Corriveau, qui ne s’était pas tellement démarqué jusqu’à présent.  D’entrée de jeu, celui-ci lui demanda comment sa sœur était vêtue ce soir-là.  Selon le souvenir de Bertrand, elle portait des jeans, un manteau noir et un foulard.  Aussi, il décrivit la texture du manteau comme une imitation de « mouton de perse ».  Ce sera là la seule question de Me Corriveau.

 

France Alain: les témoignages de Boulanger et Perron

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Intersection des rues Belmont et Chapdelaine, à Ste-Foy (Québec), là où France Alain fut sauvagement abattue en octobre 1982.

         On se rappellera que dans l’article précédent consacré à cette affaire, on avait vu le témoignage de Céline Doyle, une étudiante habitant le même immeuble que France Alain en 1982.  Après avoir entendu certains bruits, Céline avait fini par suivre deux femmes dans la rue.  Celles-ci venaient de faire la triste découverte.

         Au moment d’être appelé à témoigner à l’enquête du coroner le 12 mars 1986, Monique Boulanger était âgée de 31 ans.  Sous les questions de Me Pierre Parrot, on comprit rapidement que le soir du drame, le 25 octobre 1982, Monique marchait sur la rue Chapdelaine en compagnie de son amie Christiane Perron.  À cette époque, Monique demeurait sur la rue Jean-Durant.  Elle se rappela la présence de deux trottoirs longeant les bords de la rue Chapdelaine.  En fait, il n’y avait que devant le cimetière Belmont, situé juste en face du croisement fatal, qu’il était absent.

         Juste avant que le drame n’éclate, les deux marcheuses déambulaient du côté nord, donc à l’opposé du cimetière.

  • À un certain moment donné, lui demanda Me Parrot, est-ce que votre attention a été attirée particulièrement par un bruit?
  • J’ai entendu, moi, je pensais que c’était ce qu’on appelle en anglais un back fire. J’ai entendu ça quand j’étais à peu près, vis-à-vis la rue Myrand et Chapdelaine.  Je m’en allais à ce moment-là en direction de Nérée-Tremblay.  Je m’en allais vers Belmont.
  • Aviez-vous traversé Myrand à ce moment-là?
  • À ma souvenance, oui.
  • Est-ce que vous avez jeté un coup d’œil après avoir entendu ce bruit-là? Qu’est-ce que vous faites?
  • Après avoir entendu le coup, j’ai levé les yeux et j’ai vu une voiture très loin. Alors, c’est pour ça que j’ai pensé que c’était un back fire.
  • La voiture était, par rapport à vous, rendue à quel endroit à peu près?
  • Elle était dépassée Belmont, à ma souvenance.

Le témoin ajoutera que la voiture s’était rapidement éloignée en direction de l’intersection de Mackay et Chapdelaine, de sorte qu’elle fut incapable de l’identifier.  Elle ajoutera aussi un autre élément digne de mention.

  • C’était pendant la semaine de lecture à l’université, dit-elle. Habituellement, il y a beaucoup de gens qui circulent et puis à ce moment-là, cette semaine-là, il y avait pratiquement personne.  C’est une rue où c’était très noir à cette époque-là.

Étant donné qu’elle avait cru à un back fire, Monique ne s’était pas pressée et avait poursuivi normalement sa marche tout en bavardant avec Christiane.  D’ailleurs, durant un instant, les deux femmes ne croisèrent personne sur le trottoir.

Lorsqu’on lui demanda des précisions quant à l’heure où ce bruit avait été produit, Monique se montra plutôt vague en situant la chose entre 19h00 et 20h00.

  • Est-ce qu’il y avait une circulation automobile dense ce soir-là?
  • Pas du tout.
  • Qu’est-ce qui se passe par la suite?
  • Quand on est arrivé au coin de Chapdelaine et Belmont, on a continué un petit peu à marcher sur … au début du trottoir et j’ai aperçu, sur le trottoir, un sac avec une pinte de lait, des verres et puis un sac de biscuits et j’ai dit à ma copine : « Fais attention, il y a des choses sur le trottoir ». Et en la poussant pour …, parce qu’on était quasiment rendues sur ces objets-là, … en la poussant, je me suis retournée et j’ai aperçu le corps.
  • Est-ce que la personne vous a paru encore vivante?
  • Elle ne m’apparaissait pas vivante quand je l’ai vue.
  • Êtes-vous demeurée un petit bout de temps auprès d’elle?
  • Moi, je me suis approchée près d’elle.  Je me suis penchée, ma compagne est allée chercher du secours.  Moi, je suis restée avec elle.  Je lui ai parlé.
  • Est-ce qu’elle vous répondait?
  • Elle gémissait.
  • Est-ce qu’elle a pu balbutier quelques mots?
  • Pas du tout.

Selon Monique, les policiers arrivèrent sur les lieux en moins de 5 minutes.  Elle se souvenait parfaitement de l’aide que Céline Doyle était venu leur offrir au milieu de cette cohue.  L’une des trois femmes s’était finalement chargée de mettre instinctivement une couverture sur le corps de la victime avant l’arrivée des services d’urgence.

Me Parrot voulut obtenir plus de détails quant à la mystérieuse voiture, mais Monique précisa seulement que celle-ci s’était éloignée à une vitesse tout à fait normale.

Me Lawrence Corriveau, l’avocat de Benoît Proulx, exerça son droit de contre-interroger le témoin mais son intervention fut plutôt brève et sans toutefois apporter quoi que ce soit de nouveau.

Comme il était facile de s’en douter, on appela ensuite Christiane Perron, 33 ans, technicienne en assistance sociale.  Évidemment, elle confirma son rôle déjà présenté par sa copine.

  • Quand on est revenue de notre marche, dit-elle, on était sur notre retour. C’est plus ma compagne Monique qui l’a entendu puis qui m’a fait remarquer : « l’as-tu entendu? ».  Parce qu’on jasait, puis j’étais prise par la conversation qu’on avait.
  • À ce moment-là, est-ce que vous avez observé s’il y avait plusieurs personnes qui circulaient sur la rue ou sur le trottoir?
  • En fait, ce qu’on a remarqué c’est que c’était très tranquille.  C’était sombre, puis il y avait … en tout cas, on n’a vu personne.  C’était vraiment calme.

À son tour, elle confirmera la présente de la pinte de lait et des articles d’épicerie au sol, ces objets ayant été les premiers à attirer leur attention.

  • Nous, on a pensé que c’est un accident de voiture puis que la personne, peut-être, s’était sauvée. Parce que le corps était étendu puis on pensait même que c’était un enfant, à voir, à première vue, comme ça.  Ça fait qu’à ce moment-là, Monique est restée près du corps puis moi je me suis dépêchée.  Fallait que je bouge, de toute façon.  C’était énervant.  Ça fait qu’alors je me suis dépêchée d’aller dans un bloc-appartements puis j’ai sonné à la première porte où il y avait quelqu’un pour téléphoner à la police.

En utilisant les photos déposées en preuve, Christiane indiqua l’endroit exact à l’intersection des rues Belmont et Chapdelaine où gisait le corps.  À ce moment-là, comme nous le verrons plus tard, France Alain était toujours en vie.

  • Qu’est-ce qui a attiré votre attention?, lui demanda Me Parrot. C’est davantage le sac d’épicerie?
  • Oui, c’est ça. Oui, parce que j’ai failli marcher dessus.  Puis c’est là qu’on a vu le corps étendu, parce que, après ça, il n’y a rien qui a attiré notre attention.
  • Madame Perron, est-ce que vous êtes en mesure de nous dire quelle heure pouvait-il être au moment où vous observez qu’il y a une personne qui est étendue sur l’herbe?
  • Entre 19h00, 20h00, 20h15.  Parce qu’on a pris une marche à peu près de trois quarts d’heure, une heure.  C’est au retour de notre marche.

Tout comme sa compagne, elle se souvenait que les policiers, après l’appel d’urgence, avaient mis environ 5 minutes à arriver sur les lieux.  À son tour, elle souligna combien ce quartier était sombre à la tombée de la nuit.  Contrairement à Monique, cependant, elle dira n’avoir noté aucun son provenant de la victime.  Celle-ci lui paraissait déjà morte.

Puisque Me Corriveau déclara n’avoir aucune question pour le témoin, Christiane put quitter la salle.

La présence de cette voiture, qui ne sera jamais identifiée, sera l’un des points mystérieux de l’enquête.  Puisque Monique avait cru en la production d’un back-fire, cela paraissait logique d’y associer le sombre véhicule.  Évidemment, on apprendra plus tard que ce bruit ne pouvait être que celui du coup de feu fatal, que devenait la voiture dans tout cela?  Pouvait-il s’agir d’un hit and run?  D’un tireur se trouvant à bord d’une voiture pour fuir plus rapidement les lieux?

Si on doit en croire cette théorie, comment expliquer que ces témoins ont vu la voiture s’éloigner à une vitesse tout à fait normale?

En fait, la question est de savoir si on doit absolument intégrer ce véhicule au scénario du meurtre?