Octobre 70: Meurtre ou accident? (19)


Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte, tel qu’il a été retrouvé dans un coffre de voiture au soir du 17 octobre 1970.

Samedi, 17 octobre 1970

C’est au cours de la soirée du 17 octobre que le FLQ laissera savoir à la station CKAC « que Pierre Laporte a été « exécuté » à 18h18 et que son corps repose dans le coffre arrière d’une voiture, au parc de stationnement de l’aéroport de Saint-Hubert.  Les reporters se rendent sur les lieux, repèrent la voiture, appellent un photographe et la police qui, environ vingt-quatre minutes après minuit, ouvre le coffre de l’automobile et y découvre le corps inanimé de Pierre Laporte »[1].  Le communiqué daté du même jour se terminait par cette autre menace : « P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir ».

Dans son numéro du lundi 19 octobre, le premier à paraître suite à la découverte du corps, La Presse annonçait que les autorités étaient déjà à la recherche de Paul Rose, 27 ans, et de Marc Carbonneau, 37 ans.  On délivra contre eux des mandats d’amener à travers tout le Canada et les États-Unis.  Les deux individus étaient connus des policiers.  Carbonneau avait été blessé d’une décharge d’arme à feu lors de la fusillade de Murray Hill, le 7 octobre 1969, alors qu’il était en compagnie de Jacques Lanctôt, autre membre du MLT (Mouvement de Libération des Taxi).  Il aurait été identifié par Mme Cross comme étant l’un des ravisseurs de son mari.  « Quant à Paul Rose, il s’est fait connaître comme membre fondateur de la Maison du pêcheur à Percé, qui avait tenu les policiers et la population de Percé en état d’alerte presque continuellement au cours des mois de juillet et août »[2].  De plus, Rose avait été impliqué dans les émeutes survenues l’automne précédent à Saint-Léonard.

Selon un article de Michel Auger, c’est au matin du 19 octobre qu’on découvrit la maison où avait été détenu Laporte.  « Cette maison située dans une petite rue, à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte de son cadavre, samedi soir, n’était pas piégée », précisa Auger.  « C’est une équipe de détectives de l’escouade de sécurité de la Sûreté du Québec, dirigée par le sergent Albert Lisacek, qui a localisé la maison, vers 2h ce matin, au 5630 de la rue Armstrong, à Saint-Hubert ».

C’est Lisacek lui-même, qui deviendrait un policier vedette quelques années plus tard, entre autres pour avoir pourchassé le truand Richard Blass, qui aurait été le premier à entrer après avoir défoncé la porte.  Quand il a aperçu une malle suspecte dans le salon, une brigade de déminage fut appelée sur les lieux.  Il fallut une heure de travail pour comprendre que, finalement, elle ne contenait aucune bombe.

On aura compris que la mort de Pierre Laporte était confirmée et qu’on recherchait déjà des suspects.

Dans son livre de 1977, Pierre Vallières écrivait que « les médias du monde entier annonçaient « l’exécution » de Pierre Laporte ».  La Presse, qui annonça la nouvelle seulement le lundi 19 octobre, en raison de l’absence de publication le dimanche, n’utilisa pourtant pas le terme d’exécution.  Le gros titre en première page se lisait plutôt comme suit : « la maison où était détenu Laporte est trouvée, vide ».  La Presse utilisait plutôt le mot « assassiné » pour décrire le crime.  Quant à lui, Le Devoir parlerait de « meurtre ».

D’ailleurs, c’aurait été un énorme manque d’objectivité de la part des médias que de décrire la mort de Laporte comme une « exécution », un mot sur lequel Vallières insista à plusieurs reprises et dont il ne comprenait visiblement pas l’origine ni la signification.  Le terme d’exécution provient du mot latin executio, qui signifie achèvement. Et Larousse de préciser qu’on parlerait de la mise à mort d’un condamné.  Or, Laporte n’a jamais été condamné par un système de justice.

Le plus étonnant, c’est de voir Vallières écrire : « jamais d’ailleurs, comme on l’a vu précédemment, le FLQ n’avait eu l’initiative des événements.  Il était tombé tête baissée dans le piège qu’on lui avait tendu »[3].  Faudrait-il supposer que les membres du FLQ sont tombés dans un piège en commettant le crime de deux enlèvements?  Le fait d’avoir tué Pierre Laporte était-il un autre piège?  Les felquistes étaient encore de pauvres victimes?

Certes, il faut un culot étonnant pour affirmer que le FLQ n’avait eu aucune initiative dans ces « événements ».  Et de plus, doit-on faire remarquer que Vallières, en aucun temps, ne transmet une quelconque part de sympathie pour les membres de la famille Laporte?

         Dans cette même lignée de l’illogisme, il poursuit en disant : « pourtant, le FLQ n’avait aucun intérêt à ce que l’un des otages soit tué ou même meure accidentellement »[4].  Voilà une belle phrase vide de sens qui ne cadre d’ailleurs pas avec les faits.  Il suffit de penser à cette note laissée avec le corps de Laporte – P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir – qui démontre bien l’absence de regret.  Au contraire, cette phrase démontre à quel point ils souhaitaient poursuivre dans leurs idées délirantes.

Peu importe sa situation, personne n’a intérêt à tuer quelqu’un, et pourtant cela se produit continuellement.  Quant à prétendre que le FLQ n’avait aucun intérêt dans une mort accidentelle, il aurait d’abord fallu avoir l’intelligence d’éviter de se mettre les pieds dans les plats en procédant à un enlèvement.  En prenant la décision de kidnapper Laporte, ces hommes ont eux-mêmes rehaussé le niveau de risque.  Et il ne faudrait pas non plus oublier les armes qu’ils avaient préparées pour commettre leur méfait, ce qui prouvait nettement leur intention criminelle, leur préméditation.  Voilà qui me fait dire que l’ouvrage de Pierre Vallières perd ici le peu de crédibilité qui lui restait dans ce travail de comparaison et de recherche.  Il continuera cependant de nous accompagner puisque les théoriciens du complot fondent beaucoup de confiance en son livre.

Vallières remettait aussi en question le fait que les Rose et Simard aient pu eux-mêmes aller déposer le cadavre à Saint-Hubert en expliquant qu’il y avait des barrages partout, et même sur le chemin de la Savanne.  Pourtant, on vient de voir dans l’article de Michel Auger que la maison de la rue Armstrong se trouvait seulement à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte.  Les ravisseurs devaient donc plutôt bien connaître les allées et venues du quartier.  Il n’y a donc rien de surnaturel dans cette partie de l’histoire.

La perversion de Vallières allait jusqu’à laisser entendre que la mort de Laporte faisait partie du méchant complot fédéral, qui prenait de l’ampleur depuis des années : « Pour le FLQ, tuer Laporte équivalait à un suicide politique, sans compter qu’un tel geste mettait en grave danger de répression massive l’ensemble des forces progressistes au Québec.  D’ailleurs, l’imposition, la veille, des Mesures de guerre ne pouvait laisser subsister aucun doute à ce sujet.  Ni le FLQ ni la population n’avaient donc intérêt à ce que Pierre Laporte soit exécuté; par contre, le pouvoir central pouvait profiter d’une mort survenant en un aussi bon moment psychologique »[5].

Facile à dire avec quelques années de recul (il écrivait ceci en 1977), mais au moment des événements il paraît beaucoup plus vraisemblable que ces terroristes se moquaient de la vie ou de la mort de Laporte.

En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[6].

Le livre de Simard ne nous aide pas beaucoup à situer précisément les événements dans le temps.  On ignore l’heure où Laporte aurait tenté de s’évader.  Son style littéraire n’est pas clair quant à savoir si le meurtre de Laporte s’est produit le même jour que cette tentative de fuite.  Quoiqu’il en soit, en se fiant aux autres informations, il est certainement plus fiable de continuer de croire que la tentative d’évasion ait eu lieu quelque part au cours de la journée du 16 octobre et que le meurtre eut lieu le lendemain.  Là encore, notre étude plus exhaustive de l’enquête du coroner, que nous verrons au cours des prochaines semaines, viendra nous aider à mettre certains détails en place.

         Parmi les questions qui subsistent, je pense qu’il y a celle où plusieurs personnes se demandent encore si la mort de Laporte a été un meurtre, c’est-à-dire un geste prémédité, ou alors un banal accident.  Pour envisager l’accident, il faudrait placer la tentative d’évasion le même jour et ainsi croire en la possibilité qu’en plus de s’être blessé sur le verre Laporte se serait étranglé par accident avec sa chaîne.  Est-ce possible?

Bien sûr, on sait que pour étrangler quelqu’un il faut au minimum de trois minutes, et puisque Simard a déjà avoué que lui et ses amis s’étaient tout de suite aperçu de la tentative – ils avaient apparemment entendu un bruit – alors il faut prendre en considération que les ravisseurs seraient intervenu sans délai et que si la chaîne causait un dommage quelconque ceux-ci aurait immédiatement aidé Laporte à s’en dégager.  N’oublions pas un fait : selon l’autopsie pratiquée ensuite, il ne fera aucun doute que la mort a été causée par une strangulation à l’aide de la chaînette que Laporte portait à son cou. Il faut donc oublier le scénario de l’accident.

Voilà qui nous oblige à nous tourner vers le seul dénouement possible : le meurtre ou l’homicide involontaire.

Laissons à Simard le soin d’expliquer, ou du moins tenter de le faire, le fil des événements qui ont conduit à la décision ultime : « Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort.  Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie.  Il avait l’air complètement « vidé ».  Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué.  C’était comme si, pour lui, il était déjà mort »[7].

Dans cette dépersonnalisation de la victime, on semble se donner l’excuse de le considérer déjà comme mort pour minimiser le geste qui allait suivre.  À lire Simard, on a l’impression qu’il s’apprêtait à lui rendre service en le tuant.  Tout simplement odieux!

Après avoir souligné la présence militaire dans les rues et la fin des négociations avec le gouvernement, Simard en arrive au grand questionnement ultime, sans toutefois décrire les débats que l’on devine vaguement entre les trois ravisseurs.  Puis, encore une fois, on remet la faute sur la Loi des mesures de guerre : « on la met en application en pleine nuit, en cachette, en même temps qu’on a envoyé l’armée, pour faire peur.  Mais ça ce n’est pas du terrorisme.  Bien non!  C’est légal!  Avec cette loi-là on arrête sans mandat, on défonce les portes des maisons, on remplit les prisons.  Mais ça, encore une fois, ce n’est pas du terrorisme, c’est la démocratie en pratique!  Tu sais que tu es rendu à l’échéance.  Ça ne vaut plus la peine d’envoyer un autre communiqué.  Tu es rendu au choix : Pierre Laporte va être libéré ou il va mourir »[8].

On le sent sur le point d’avouer, et c’est ce qu’il fait, noir sur blanc.  En dépit de quelques doutes sur son livre, il faut donner à Simard le fait d’avoir écrit ce paragraphe : « après l’enlèvement nous avions envoyé plusieurs communiqués.  Nous exigions du pouvoir une réponse sinon, après un certain délai, Pierre Laporte serait exécuté.  C’est ce que nous disions, écrivions.  Mais même si tu écris ça, même si tu dis ça, c’est humainement impossible d’envisager une chose pareille.  Tu ne peux te figurer une chose comme ça.  Il y a des conséquences que tu peux envisager intellectuellement.  Tu peux les considérer au niveau politique, au niveau théorique.  Au niveau humain c’est impossible.  Tu ne peux pas dire, à moins d’être un monstre, tranquillement : « O.K. le gouvernement refuse, on va répondre… »  Ça ne se peut pas. […].  Nnous nous questionnons.  Nous nous interrogeons.  Il nous faut prendre une décision.  Nous le libérons ou nous ne le libérons pas.  Il faut décider rapidement, nous n’avons plus de temps devant nous.  Le gouvernement a donné sa réponse.  Elle est définitive : c’est la force.  Nous en sommes rendus là.  Ça ne sert à rien d’envoyer d’autres communiqués, le pouvoir a dit non.  Il ne veut pas négocier.  Ça ne sert à rien de tenter encore une fois de parler.  C’est la Loi des mesures de guerre.  Le gros coup est donné… Tu es comme au pied du mur…  Ou bien tu es conséquent avec le geste que tu as posé ou bien tu le libères.  Tu n’as pas d’autres choix.  Et il faut que la décision se prenne maintenant!  Tout de suite!  Dans le temps aussi tu n’as pas le choix »[9].

Finalement, il passe aux aveux, comme il l’avait fait devant les enquêteurs, douze ans plus tôt : « je ne sais pas comment m’exprimer.  C’est la première fois que je dis ça.  La décision que nous avons prise, c’est que nous l’avons tué.  Ce n’est pas du tout un accident.  Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a raconté…  Ça s’est fait très vite.  Ça se fait très vite.  C’est fragile une vie humaine.  C’est fragile.  Ne me demandez pas comment nous avons fait ça.  Je ne sais pas.  Je ne sais plus.  Je ne veux pas me souvenir.  Je ne veux pas y penser.  Tout ce que je peux dire c’est que je ne peux croire que j’étais là.  Je suis incapable de croire que nous avons fait ça.  Je ne sais pas comment »[10].

Il n’en dira pas davantage.  Aucun détail.  Aucune précision permettant de deviner lequel du trio a réellement étranglé Laporte.  Il faut donc s’en remettre à sa déclaration qui sera lue lors de l’enquête du coroner.

Selon certains, le meurtre de Laporte aurait été commis à 18h18, soit une semaine précisément après son enlèvement.  Simard n’a rien dit à ce propos, mais si c’est réellement le cas, cela ressemble drôlement à un meurtre planifié depuis un certain temps, comme si les ravisseurs avaient finalement « respecté » un ultimatum précis.  Sinon, une heure aussi précise, ça ne s’invente pas!

Simard se montra assez peu bavard sur la façon de disposer du corps.  Il affirmera cependant que leur trio avait eu l’idée de mettre le feu à la maison de la rue Armstrong pour détruire toutes les preuves.  Encore une fois, il se donnera bonne conscience en prétendant que « nous ne l’avons pas fait parce que nous avons eu peur pour les voisins »[11].

Au soir du 17 octobre, Robert Bourassa « s’était rendu avec ses stratèges dans un bâtiment administratif de Terre des hommes, où une centaine de personnes (avocats et policiers, fonctionnaires et diplomates canadiens, cubains, québécois) préparaient l’opération.  C’est là qu’il apprit que le pire était arrivé : Pierre Laporte avait été retrouvé mort dans le coffre arrière d’une voiture, à Saint-Hubert »[12].

Pour sa part, William Tetley ajoutera que « après l’imposition des Règlements de la Loi sur les mesures de guerre et la mort de Pierre Laporte, les manifestations étudiantes se sont évaporées; ne sont restés que quelques meneurs et activistes endurcis »[13].

D’ailleurs, ces manifestations qui eurent lieu durant les journées fatidiques de la Crise n’avaient pas une grande valeur selon Tetley.  Selon lui, elles étaient menées par quelques étudiants universitaires mais surtout des décrocheurs qui « libres comme l’air, ils étaient prêts à manifester et, comme de nombreux étudiants, agissaient impulsivement plutôt que rationnellement »[14].

 


[1] William Tetley, op. cit., p. 333-334.

[2] La Presse, 19 octobre 1970.

[3] Vallières, p. 70

[4] Ibid., p. 71.

[5] Ibid.

[6] Simard,

[7] Simard, p. 63.

[8] Simard, p. 64.

[9] Simard, p. 65.

[10] Simard, p. 67.

[11] Simard, p. 68.

[12] Germain, op. cit., p. 157.

[13] William Tetley, op. cit., p. 51.

[14] Ibid.

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Octobre 70: La Loi sur les mesures de guerre (18)


Vendredi, 16 octobre 1970

C’est vers 4h00, au matin du 16 octobre 1970, que la Loi des mesures de guerre fut proclamée.  En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[1].

De son côté, Georges-Hébert Germain, biographe de Bourassa, soulignera: « Trudeau agissait comme s’il contrôlait tout à lui seul.  Or, ce n’est pas lui qui a réclamé l’armée; c’est Bourassa.  Ce n’est pas lui qui a demandé l’application de la Loi sur les mesures de guerre; c’est Bourassa, qui ne l’a jamais nié.  Juridiquement, il ne pouvait en être autrement.  C’est le gouvernement provincial qui doit faire au gouvernement fédéral la demande du recours à l’armée et de l’imposition de la Loi sur les mesures de guerre »[2].

Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa, Jean-François Lisée se laisse tenter par l’exagération : « à quatre heures du matin, le 16 octobre 1970, un événement inédit dans l’Occident de l’après-guerre se produit.  Au Canada et surtout au Québec, les libertés des citoyens sont suspendues.  Quelque 500 Québécois seront emprisonnés pendant en moyenne un mois, pour simple délit d’opinion.  Les résidences de 4 600 Québécois seront perquisitionnées, sans mandat, souvent à répétition.  Dans les années précédant et suivant octobre 1970, plusieurs pays occidentaux sont aux prises avec du terrorisme, y compris des kidnappings, y compris politiques.  Aucun d’entre eux n’agira de façon aussi liberticide qu’au Québec.  Deux ans auparavant, de Gaulle affrontait en mai 1968 la plus grande révolte observée en Occident.  Jamais il n’a suspendu les libertés »[3].

Lisée ne consacrera que quelques pages à la période de la Crise d’octobre et évitera de s’attarder sur de nombreux points importants.  Mais il continue d’insister, en bon séparatiste, sur des termes comme « suspendre les droits civils » ou « suspensions des libertés » en abordant le sujet de la Loi sur les mesures de guerre.

Pour Simard, du moins dans son livre de 1982, c’est après l’annonce de cette loi que tout changea et aussi que Laporte tenta de s’échapper : « Il a vraiment craqué.  C’était pour lui comme s’il n’y avait plus d’espoir.  Il était écrasé.  C’est dans cet état qu’il a tenté de « s’échapper ».  Je mets le mot échapper entre guillemets parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’une tentative d’évasion »[4].

Simard et ses complices se trouvaient apparemment dans le salon lorsque « nous avons entendu un bruit de fenêtre cassée.  Nous nous sommes précipités dans la pièce où se trouvait Laporte.  Il avait réussi à se défaire des menottes qui le retenaient.  Tout en essayant de se protéger avec un oreiller, il s’était jeté dans la fenêtre de la chambre.  Il n’avait pas réussi à passer au travers.  Elle était trop haute.  Il portait encore le bandeau qui lui cachait les yeux.  C’était  comme s’il n’avait pas pris la peine de l’enlever, alors que de ses mains libres il aurait pu le faire.  C’est la première chose qu’il aurait dû enlever.  Je ne peux pas expliquer ce comportement, mais ça indique bien l’état dans lequel il se trouvait »[5].

Plutôt que de considérer cela comme une tentative d’évasion, Simard préférait plutôt parler d’un « geste de désespoir » ou d’un « acte de folie ».  C’est donc comme cela que Simard expliquait les blessures de Laporte, en essayant de sortir par une fenêtre de chambre.  S’il faut poursuivre dans cette logique, les blessures sanglantes auraient donc causé une panique chez les ravisseurs, une attitude que Simard tente de justifier : « C’était tragique, dramatique.  Ça faisait mal.  Le goût te prend de plus en plus fort de le libérer.  Tu ressens le besoin de mettre un terme à sa captivité comme si c’était aussi la tienne.  Tu rêves d’en finir avec une situation qui, pour toi aussi, devient de plus en plus difficile.  Humainement, c’est presque intenable »[6].

Les ravisseurs pansèrent les blessures de leur otage mais ne le conduiront jamais à l’hôpital.  C’est pourtant ce qui aurait dû être fait, si on en croit l’aspect « humain » que Simard voulait se donner.  Toujours selon ses dires, ils l’auraient ensuite assis dans le salon.  Laporte paraissait tellement stoïque que « sa tête tombait sur sa poitrine ».  La tension aurait augmenté et provoqué une importante discussion parmi les ravisseurs.

Certes, n’importe quel criminel prit d’un soudain élan de conscience et qui se serait véritablement soucié de la vie humaine plutôt aurait finalement tout assumé pour conduire son otage à l’hôpital.  Ils auraient pu le laisser devant la porte des urgences sous le couvert de la nuit, par exemple, et repartir sans être remarqués.  Ce n’est cependant pas ce que Simard et les frères Rose ont fait.

Certes, ils ont discuté, mais ils ne semblent pas avoir envisagé de lever le moindre petit doigt pour cet homme blessé.  Comble du vide créatif, Simard ne fournira que cette piètre réponse : « qu’est-ce qui a fait que nous n’avons pas été le conduire à l’hôpital?  Je pense que la réponse n’est pas dans la maison de la rue Armstrong.  Elle est dans tout ce que nous avions fait avant.  Elle est dans tout ce qui se passait à l’extérieur »[7].

Ce soir-là, Robert Bourassa admit avoir demandé à Ottawa d’appliquer la Loi sur les mesures de guerre « parce qu’il craint que les membres du FLQ soient sur le point de passer à la quatrième étape de leur plan de terrorisme, c’est-à-dire l’assassinat sélectif »[8].  Bourassa dira avoir pris cette décision avec « énormément de réticence ».

Avait-il vraiment le choix?

Évidemment, certains affabulateurs comme Vallières maintiendront que tout cela faisait partie d’un énorme complot, mais « Bourassa s’est dit moralement convaincu que l’escalade observée depuis trois ans se serait poursuivie jusqu’à l’exécution complète du plan de terrorisme dévoilé dans le document remis par le FLQ aux autorités à l’occasion de l’enlèvement de M. James Cross, il y a maintenant près de deux semaines »[9].

Contrairement à ce que certaines personnes ont affirmés, faut-il vraiment croire que la Loi sur les mesures de guerre arrivait comme une surprise complète au matin du 16 octobre?  Non seulement on en parlait déjà depuis plusieurs heures, mais les soldats étaient déjà descendus dans les rues de Montréal au cours des années précédentes pour venir en aide aux policiers.

Devrait-on blâmer Bourassa ou d’autres politiciens pour cette décision?  On le sait, plusieurs Québécois ont ensuite vu en Bourassa un premier ministre faible qui « mangeait dans la main » de Trudeau.  Selon les felquistes, et en particulier Francis Simard, c’est l’annonce de cette loi qui changea tout pour les ravisseurs de Pierre Laporte.  Était-ce une façon de jeter le blâme du drame qui allait suivre sur les épaules du gouvernement?  Sans cette loi, Laporte aurait-il été libéré?  Devant une telle menace terroriste, le gouvernement avait-il d’autres choix?

Au cours de la soirée du 16 octobre, dans une entrevue diffusée à la fois à la radio et à la télévision depuis son bureau de l’édifice de l’Est, Trudeau déclara : « Si les gouvernements cédaient au chantage des ravisseurs de MM. Cross et Laporte, la loi de la jungle finirait par supplanter nos institutions juridiques qui se désagrégeraient graduellement.  […]  Si, comme certains le suggéraient, on avait accédé cette fois-ci aux exigences des terroristes, quitte à exercer la prochaine fois une sévérité et une vigilance accrues, on n’aurait fait que retarder l’échéance.  Demain, la victime aurait été un gérant de Caisse populaire, un fermier, un enfant.  Est-ce alors seulement qu’il aurait fallu s’opposer au chantage?  Combien d’enlèvements aurait-il fallu avant de dire non aux ravisseurs? »[10].

Dans ce discours qui dura une quinzaine de minutes, Trudeau ne se gêna aucunement pour émettre son opinion sur le FLQ : « Si nous avons offert un sauf-conduit, c’est uniquement parce que M. Cross et M. Laporte pourraient identifier leurs ravisseurs et contribuer à leur éventuelle condamnation.  De cette façon, nous éliminons donc les motifs que ces derniers pourraient avoir de faire mourir leurs otages.  Pour survivre, toute société doit pouvoir se débarrasser du cancer que représente un mouvement révolutionnaire armé, voué à la destruction des fondements mêmes de notre liberté ».  Trudeau ajoutera que ce n’était pas par gaieté de cœur qu’il avait instauré la Loi sur les mesures de guerre.  Il n’avait pas eu le choix.

Toutefois, « le chef du gouvernement a reconnu que le droit criminel dans son état actuel, est insuffisant face à l’action du terrorisme systématique.  Mais, comme aux Communes dans l’après-midi, il a fait part de son intention de discuter avec les chefs des partis de l’Opposition l’opportunité de présenter une loi d’une portée plus restreinte que celle de la Loi sur les mesures de guerre »[11].

Trudeau souligna également qu’il y avait suffisamment eu d’actes de violence au cours de la dernière année.  L’application de cette loi était-elle une grave injustice, comme plusieurs allaient le prétendre par la suite, ou un aboutissement inévitable de la montée violente d’un mouvement radical?

Trudeau expliqua qu’il agissait ainsi parce que le FLQ avait d’abord posé des bombes, pratiqué deux enlèvements et menacé de procéder à des assassinats sélectifs.  Plus tard, les détracteurs de Trudeau ont aussi prétendu que cette Loi était utilisée pour faire peur à la population, mais déjà le 16 octobre le premier ministre du Canada expliquait qu’il agissait plutôt pour éviter que la peur ne se répande.  N’empêche que la présence de soldats dans les rues avait de quoi créer une certaine instabilité.

En plus de la Loi sur les mesures de guerre, on déclara le FLQ illégal, ce qui avait pour conséquence que « quiconque est membre du FLQ, ou lui prête assistance, ou communique ses déclarations, ou préconise l’emploi de la force pour renverser le gouvernement est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement de cinq ans au plus »[12].

Si on doit en croire ces déclarations, c’est donc à regret que Trudeau aurait pris ces mesures.  Évidemment, ses adversaires étaient contre l’idée.  « M. T. C. Douglas, leader du Nouveau parti démocratique, est d’avis que le gouvernement emploie un marteau-pilon pour écraser une noix.  M. Réal Caouette, leader du Ralliement créditiste, s’est déclaré solidaire du gouvernement.  Certes, de telles mesures ne sont pas de nature à réjouir les Canadiens, mais elles s’imposent, tout comme s’imposait bien avant ce jour une plus grande fermeté envers certains éléments de la société québécoise »[13].

Et comme il y a des opportunistes à toutes les époques, on découvre dans Le Devoir du 17 octobre 1970 l’annonce d’une conférence intitulée « le drame Cross-Laporte vu par un psychanalyste ».  La publicité précisait : « tel est le titre de la pertinente conférence que prononcera André La Rivière, psychanalyste consultant de Montréal, devant les Membres du Club Richelieu de St-Rémi, le lundi 19 octobre.  M. La Rivière, ex-boursier des Hôpitaux psychologiques et psychiatriques, et ancien professeur à l’Université de Montréal, est l’auteur de plus de 95 ouvrages (Dépression nerveuse, névrose et psychose, et justice), dont certains, traduits en plusieurs langues, sont distribués dans le monde entier ».

Peut-on parier qu’au soir de sa conférence, le lundi, il dut se réajuster ou annuler la soirée?

« Dans la nuit du 16 au 17 octobre, Bourassa et son équipe faisaient parvenir un communiqué aux stations de radio.  On informait la population, et en particulier les felquistes, que le pont de la Concorde à Terre des hommes avait été temporairement désigné comme faisant partie du territoire cubain.  On donnait l’assurance aux ravisseurs qui voulaient s’y rendre en compagnie de leurs otages que ni la police ni l’armée n’interviendraient.  Une fois sur le pont, ils remettraient leurs otages et leurs armes au consul cubain.  Puis ils seraient tous conduits à Dorval, où les attendrait un avion pour Cuba.  Une fois à La Havane, les otages seraient remis à des représentants du gouvernement canadien et ramenés sains et saufs à Montréal ».[14]

Dans son livre de 1971, Gérard Pelletier admettait déjà que la Loi des mesures de guerre n’avait pas été prise de gaieté de cœur : « […] j’ai voté plus tard le recours à une loi d’exception parce que je croyais (et je crois encore) que, compte tenu des circonstances, c’était la solution la moins mauvaise – puisqu’on peut difficilement parler d’une « bonne » solution quand il est question de proclamer la Loi des mesures de guerre, dans un pays comme le Canada.  La décision était d’autant plus critique qu’il fallait tenir compte du facteur temps.  Le caractère d’urgence limite la réflexion, les consultations, les études technocratiques et oblige les responsables à prendre des risques plus ou moins bien calculés.  C’est d’ailleurs exactement l’effet recherché par ceux qui, en recourant à la violence, provoquent cet état d’urgence »[15].

Sans vouloir faire de politique – comme je l’ai précisé dans mon avant-propos – je crois qu’on doit donner raison à Pelletier sur ce point.  Il est honnête d’admettre que cette décision a été prise dans des conditions qui étaient loin d’être idéales.  Et il présente également cet exemple concret et simple pour mieux comprendre la situation : « ce n’est jamais de gaieté de cœur qu’un médecin prend la décision de pratiquer sur son patient une opération délicate et dont il connaît les possibles complications.  Mais, s’il est raisonnablement sûr de son diagnostic, il n’a pas le choix, et son hésitation risquerait de provoquer une aggravation fatale de la maladie »[16].

Bien sûr, ils ont été nombreux ceux et celles qui ont critiqué le gouvernement pour avoir instauré la Loi sur les mesures de guerre, mais ont-ils bien évalué tous les aspects du problème?  Gérard Pelletier se montre encore une fois d’une lucidité frappante : « Les réponses opérationnelles à des problèmes comme le chômage, par exemple, la pollution ou le terrorisme ne sont pas nombreuses.  L’État peut faire appel à des spécialistes plus ou moins compétents, s’entourer d’experts conseils plus ou moins ingénieux, faire preuve lui-même d’une imagination plus ou moins vive, il n’empêche que les solutions-miracles n’existent que dans l’esprit de ceux qui, à l’écart des centres de décisions, et quand ils sont mal informés sur les faits pertinents, règlent les grands problèmes du pays en quelques coups de plumes ou quelques coups de gueule »[17].


[1] Simard,

[2] Germain, p. 155.

[3] Jean-François Lisée, Le petit tricheur, Robert Bourassa derrière le masque, 2012, p. 73.

[4] Simard, p. 58.

[5] Simard, p. 58.

[6] Simard, p. 59.

[7] Ibid., p. 61.

[8] Claude Beauchamp, « Bourassa : la population a toutes les raisons d’être optimiste », La Presse, 17 octobre 1970.

[9] Ibid.

[10] « Le FLQ est déclaré illégal, un cancer à déraciner – Trudeau », Le Devoir, 17 octobre 1970.

[11] Ibid.

[12] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[13] Le Devoir, 17 octobre 1970.

[14] Germain, op. cit., p. 157.

[15] Gérard Pelletier, La crise d’octobre, 1971, p. 13-15.

[16] Pelletier, op. cit., p. 15.

[17] Ibid., p. 31-33.

Octobre 70: Le mystère de la captivité (17)


Au soir du 15 octobre 1970, ces étudiants donnèrent leur appui au FLQ. (Le Devoir, 16 octobre 1970).

Jeudi, 15 octobre 1970

L’un des plus grands mystères entourant l’affaire Pierre Laporte tourne autour des détails concernant sa captivité.  Comment a-t-il été traité par ses ravisseurs?  Comment s’est-il comporté avec eux?

Voilà autant de questions qui demeurent apparemment sans réponse.  Puisque Laporte n’a pas survécu à cette épreuve, on doit se fier sur les témoignages des ravisseurs pour tenter d’en savoir plus à propos de ces sept jours de captivité.  Voilà qui n’est pas très rassurant car, comme on s’en doute, on perd beaucoup en objectivité devant de telles sources.

En 1982, Simard écrira : « il [Laporte] n’y a jamais eu de sa part des moments où il aurait crié et cherché à tout casser autour de lui.  Ça a été comme ça pendant tout le temps de sa captivité.  Il  n’a jamais eu de réaction de violence, ni verbale ni physique.  Une seule exception, lorsqu’il a essayé de « s’évader », mais ce n’est pas la même chose.  Il faut dire qu’il n’y a jamais eu non plus de violence de notre côté.  Nous avons exercé une surveillance pour qu’il ne s’échappe point.  Je sais que ça peut paraître contradictoire, mais nous avons toujours cherché à traduire cette surveillance de la façon la plus humaine possible.  Peut-être que je me donne des raisons.  Garder quelqu’un en captivité ce n’est pas humain »[1].

Simard poursuivait : « les relations entre nous et lui durant sa captivité n’ont jamais été directement agressives.  Jamais nous ne lui avons dit des choses du genre : « Lève-toé, Laporte, c’est l’heure de manger, crisse! ».  Ça n’a jamais été comme ça.  Pas par suite d’une décision que nous aurions prise ou d’un choix que nous aurions fait.  Simplement ce n’était pas notre genre.  Je pense qu’aucun de nous n’avait le goût ou était capable d’un tel comportement.  Nous n’avons jamais pensé être durs »[2].

En revanche, Simard ne dit pas comment cette relation s’est produite en réalité.  Pourquoi ne pas raconter cette partie de l’histoire si elle fut aussi romantique qu’il le laisse entendre?  Après tout, Simard et ses complices ont passé une semaine en compagnie de Pierre Laporte dans des conditions particulières.  Il devrait au moins avoir conservé quelques anecdotes!

À moins que Laporte les ait humilié, ait eu verbalement le dessus sur eux?  Certes, on peut douter des explications de Simard pour cette période, mais d’un autre côté il faut admettre que nous ne disposons que du témoignage de Bernard Lortie, qu’il livrera au cours de l’enquête du coroner, pour tenter de comprendre ce qui s’est produit cette semaine-là dans la petite maison de la rue Armstrong.

Sur le climat de cette captivité, Simard écrira encore : « jusqu’à sa tentative de fuite nous lui avons gardé les yeux bandés.  Nous avons peu conversé avec lui.  C’était seulement lorsqu’il prenait ses repas ou lorsque nous allions le voir pour lui demander s’il avait besoin de quelque chose, si tout allait bien.  Les préparatifs pour l’enlèvement et la séquestration s’étaient faits assez vite.  Nous n’avions pas pensé à faire provision de nourriture.  Nous n’avions pas eu le temps d’y penser.  Si je me rappelle bien, il ne restait que du spaghetti en boîte dans la maison.  Pierre Laporte était d’excellente humeur depuis la réponse du gouvernement.  Il nous a demandé s’il pouvait manger autre chose.  Nous lui avons répondu que c’était tout ce que nous avions et que nous n’avions pas d’argent.  Il nous a alors proposé de faire venir un repas de l’extérieur et qu’il allait payer.  Il nous a donné un vingt dollars qu’il avait sur lui.  Nous nous sommes fait livrer du poulet que nous avons tous plus ou moins dévoré »[3].

Dans la soirée du 15 octobre, après avoir forcé les médecins spécialistes à retourner au travail à l’aide d’une loi spéciale, Bourassa livrait un discours aux médias dans lequel il s’adressait directement aux ravisseurs.  « Très ferme et sans ambiguïté, cette fois, il refusait de libérer les prisonniers, sauf ceux, au nombre de cinq, qui avaient déjà fait une demande de libération conditionnelle à laquelle ils avaient droit.  Il s’engageait par ailleurs à fournir un sauf-conduit aux membres des deux cellules felquistes et à mettre un avion à leur disposition pour qu’ils puissent se rendre dans le pays de leur choix, à condition bien sûr qu’ils libèrent les otages.  Il leur donnait six heures pour prendre contact avec lui.  Six heures plus tard, le FLQ n’avait pas donné signe de vie.  Et le vendredi 16 octobre, vers trois heures du matin, l’armée commençait à se déployer dans tout le Québec »[4].

Une quarantaine d’années plus tard, William Tetley écrira : « Vallières et Gagnon ont aussi été deux acteurs clés pendant la Crise d’octobre.  Ce sont eux qui, avec Michel Chartrand et Robert Lemieux, ont persuadé pendant la Crise les étudiants universitaires et les cégépiens de débrayer, de manifester, de tenir des assemblées qui ont culminé en un grand rassemblement de 3 000 étudiants, décrocheurs, sympathisants du FLQ et jeunes membres du Parti Québécois dans la soirée du 15 octobre 1970, au centre Paul-Sauvé »[5].

Et Tetley d’ajouter à propos de cette soirée que « Les organisateurs du rassemblement avaient l’intention « d’expliquer le Manifeste felquiste », mais en l’occurrence c’est la pétition des seize « éminentes personnalités » qu’on a plutôt distribuée à la foule ».

De plus, lors de cette soirée, Vallières et Gagnon furent littéralement acclamés par la foule.


[1] Simard, op. cit., p. 50.

[2] Simard, p. 51.

[3] Simard, p. 55.

[4] Germain, op. cit., p. 155.

[5] Tetley, op. cit., p. 52.

Octobre 70: Une euphorie bien immature (15)


Mardi, 13 octobre 1970

Au matin du 13 octobre, les journaux annoncèrent la possibilité d’une ouverture dans les négociations entre le gouvernement provincial et le FLQ.  Était-ce seulement réaliste d’y croire?

Quoique par moment il est difficile de dater les faits relatés par Simard – j’en ai fait mention dans un précédent article – celui-ci écrivait en 1982 : « on nous disait, on nous laissait sous-entendre qu’il [Bourassa] acceptait de négocier.  Une personne avait été nommée pour agir comme négociateur au nom du gouvernement.  Pour nous ça a été l’euphorie.  Nous nous serrions dans les bras.  Nous avions le goût de nous embrasser.  Toute la crainte que nous avions eue en posant le geste d’enlever Pierre Laporte s’est dissipée.  Toute la peur qu’advenant un refus nous aurions été placés devant la décision pénible … inhumaine, de devoir ou simplement penser devoir poser l’autre geste… Tout ça est parti, chassé de nos têtes, de nos tripes.  Nous avions réussi »[1].

Quand il parle de « poser l’autre geste », on aura compris qu’il était question de meurtre.  C’est donc dire que l’assassinat de leur otage faisait partie des options depuis le début de leur projet, et par conséquent Simard avouait indirectement la préméditation du meurtre.  Il y avait pensé.  Avec une telle admission devant un tribunal, cela revenait à dire que le verdict d’homicide involontaire n’était plus possible.  On avait planifié le meurtre de Laporte, selon ce qui arriverait dans les négociations avec le méchant gouvernement.  Encore une fois, il s’agissait d’une autre façon de rejeter le blâme sur autrui, de fuir ses responsabilités, les conséquences de ses actes.

Bien sûr, Simard, Lortie et les frères Rose ont vite déchanté de cette fausse joie née d’apparentes négociations dont nous ne connaîtrons probablement jamais les détails.  En 1982, Simard attribuera ce mal entendu en avouant presque son inculture : « nous avions peut-être mal écouté ce qu’avait vraiment dit Robert Bourassa.  Par après, en relisant le texte de son discours, je me suis aperçu qu’au fond il n’avait rien accepté.  Mais sur le moment, avec toute la tension que nous vivions … nous pensions …  Nous voulions tellement.  Nous espérions avec tellement de force sortir du dilemme inhumain que portait, en conséquence, l’enlèvement de Pierre Laporte.  À la première occasion d’y croire, nous y avons cru.  Peut-être aussi que le langage de Robert Bourassa, le supposé langage politique, ce n’est pas le nôtre.  Nous n’y sommes pas habitués.  Une façon de parler, d’enligner des mots qui laissent sous-entendre bien des choses mais qui, en réalité, ne disent rien »[2].

Étrangement, on pourrait pratiquement affubler son livre du même commentaire puisqu’en le lisant on se demande bien souvent l’orientation qu’il souhaite se donner et surtout le réel motif d’avoir voulu écrire cet ouvrage peu révélateur et timide.

Mais pour en revenir au discours de Bourassa, Simard affirmera que Laporte l’avait entendu en même temps qu’eux.  « La radio était tout le temps ouverte », précisera Simard.  « Il pouvait l’entendre comme nous.  Ça a été l’euphorie ou le soulagement pour lui aussi.  Son moral est monté au maximum »[3].

En fait, dira Simard, Laporte se sentait tellement heureux qu’il aurait proposé à ses ravisseurs certaines solutions, leur expliquant que « en ce qui concerne les ex-employés de Lapalme, je sais comment on peut régler ça.  On va les faire engager par la Commission des accidents du travail.  À quel titre, je ne le sais pas encore, mais je sais que cela peut se faire.  Il n’y a aucun problème »[4].

C’est à ce moment que Laporte leur aurait demandé d’écrire sa seconde lettre.  Selon Simard, personne ne lui aurait dicté quoi que ce soit, sauf sur un seul point.  Laporte aurait écrit « si tous les hommes politiques sont protégés on frappera ailleurs, dans toutes les classes de la société ».  Ils lui ont fait rayer ces trois mots : « toutes les classes ».


[1] Simard, p. 52.

[2] Simard, p. 52.

[3] Simard, p. 53.

[4] Simard, p. 53.

Octobre 70: Négocier ou gagner du temps? (14)


Me Robert Lemieux, « l’avocat » du FLQ.

Lundi, 12 octobre 1970

Ce matin-là, Robert Bourassa choisit l’avocat Robert Demers comme négociateur.  « Demers était parti à la chasse à la perdrix, il fallut le trouver, le presser de rentrer en ville, lui apprendre qu’on lui avait confié une importante mission »[1].  Pour sa part, le FLQ se fit représenter par Me Robert Lemieux.  « On ne pouvait réunir deux hommes plus dissemblables.  Demers appartenait à l’establishment des affaires et de la politique libérale; Lemieux était un sympathisant avoué des felquistes, des casseurs, un homme de gauche »[2].  La rencontre eut lieu au palais de justice puisque Lemieux était incarcéré pour entrave au travail des policiers.  Il serait cependant libéré le lendemain, à la demande de Bourassa.

Toujours selon le biographe Georges-Hébert Germain, Me Lemieux n’avait pas de contact direct avec les ravisseurs, de sorte qu’on est en droit de se demander à quoi pouvait bien servir ces négociations.  Retenons aussi que Lemieux « participait chaque jour, à l’Université de Montréal, à l’UQAM, au centre Paul-Sauvé, à des manifestations clairement favorables au FLQ, au cours desquelles il appelait les étudiants à la grève générale et les pressait d’exiger la libération des prisonniers dits politiques, chose inconcevable pour le gouvernement »[3].

Comme on le sait, le FLQ a prétendu une foule de choses pour motiver ses actions, en particulier la défense des travailleurs.  Encore une fois, Gérard Pelletier eut une réponse lucide à ce propos : « le nouveau gouvernement québécois [celui de Bourassa] avait mis le problème du chômage et de la situation économique de la province en tête de sa liste d’urgence.  Qu’on le veuille ou non, le FLQ et ses sympathisants ont réussi à déloger momentanément ces priorités au profit de questions relatives à la sécurité intérieure et à l’efficacité policière.  Un des gains les plus importants de la propagande felquiste (aidée dans cette tâche par des commentateurs complaisants) a été de faire croire que, grâce à la violence, le FLQ avait réussi à mettre enfin les vraies priorités sur la table alors qu’en réalité, il a distrait l’opinion publique de ces priorités.  Et qui pis est, il a décanalisé [sic] les énergies réformistes d’un gouvernement qui venait à peine d’entamer son mandat »[4].

Cette réflexion montre bien l’illogisme dans les propos du FLQ et du faux message que ses membres tentaient de passer.  Loin de moi le désir de faire de la politique – je le répète pour ceux et celles qui ne me lisent pas depuis le début de cette série – mais il est important de comprendre cet état de chose pour mieux expliquer plus tard le contexte des crimes commis, et en particulier celui entourant l’enlèvement de Pierre Laporte.  D’ailleurs, Pelletier trouvait également absurde que des groupes comme le FLQ prétendent à vouloir la liberté alors que si leurs crimes parvenaient à renverser le pouvoir en place ils obtiendraient probablement tout sauf une réelle liberté.

Lors d’un discours prononcé le 7 février 1971 dans le cadre d’un forum du Parti libéral, Jean Marchand eut cette autre image intéressante : « ainsi, on peut attaquer la police avec des cailloux, de l’acide, des cocktails Molotov, mais si elle se défend ou contre-attaque, on crie à la répression, à la brutalité et au fascisme.  On peut lancer les pires accusations contre les dirigeants de la société civile.  Mais si ceux-ci ont le malheur de rétorquer, cela devient immédiatement de la violence, de la provocation, de l’insulte au peuple.  On peut nous qualifier de traîtres, mais si on a le malheur de dire de certains groupes qu’ils font le jeu du FLQ, on devient immédiatement un réactionnaire ».

         Pelletier était aussi convaincu que la plupart des sympathisants du FLQ ne réalisaient pas nécessairement les conséquences des idées qu’ils prônaient : « j’en suis en effet certain : la plupart des gens qui, sans être eux-mêmes des extrémistes violents, manifestent de la sympathie pour les exploits du FLQ, seraient désolés de prendre conscience brutalement des effets véritables que le terrorisme pourrait avoir, du chavirement social qu’il peut provoquer.  Ces mêmes sympathisants seraient d’ailleurs les premiers à vouloir débarquer d’un bateau ivre, c’est-à-dire refuseraient de vivre dans le chaos qui précéderait la recherche de nouveaux équilibres sociaux »[5].


[1] Germain, op. cit., p. 153.

[2] Germain, p. 153.

[3] Germain, p. 153.

[4] Gérard Pelletier, op. cit., p. 35.

[5] Pelletier, op. cit., p. 41.