Blanche DeBlois Landry, de sage-femme à meurtrière

Le sacristain Armand Colbert. C’est lui qui a découvert le corps du bébé sans nom dans l’église des Sept-Allégresses à Trois-Rivières, en décembre 1926.

Au Cap-de-la-Madeleine, en décembre 1926, Blanche DeBlois Landry a aidé sa fille, Marie-Rose Landry, à accoucher d’un petit garçon. Ce n’était pas la première fois qu’elle procédait ainsi. Que ce soit par crainte de son conjoint, comme nous le verrons d’après les preuves contenues dans le dossier judiciaire, ou la pression sociale exercée envers les femmes qui accouchaient hors mariage, il demeure que Blanche a tué cet enfant. Selon les documents légaux conservés à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Trois-Rivières, elle aurait « étouffé » le poupon avant de le placer dans une valise et de le faire disparaître.

Les années passèrent sans que Blanche soit inquiétée par la justice puisque personne, apparemment, ne connaissait la courte existence qu’avait eue cet enfant. En fait, le sacristain de l’église des Sept-Allégresse, Armand Colbert, en avait eu connaissance puisque c’est lui qui avait trouvé le petit cadavre. Toutefois, comme celui-ci n’avait jamais été identifié, personne ne pouvait remonter la piste jusqu’à Blanche Landry.

Puis le 18 avril 1931, Blanche rendit visite à sa voisine Angélina Bellemare, épouse de William Côté. Cet après-midi-là, Marie-Anne Massicotte, 33 ans, prit également part à l’étonnante conversation qui allait suivre. Blanche, maintenant âgée de 42 ans, sentit soudainement le besoin de vider son sac. Elle se plaignit d’abord du fait que sa fille ne lui donnait plus aucune nouvelle. Frustrée par cette situation, elle décida de parler de cet accouchement clandestin auquel elle avait participé il y avait presque 5 ans.

Angélina mettra cependant quelques mois à réfléchir à tout cela. En septembre, elle se décida à se rendre jusqu’au palais de justice de Trois-Rivières pour révéler la teneur de cette conversation au greffier Vigneau.

Le 18 septembre 1931, Blanche DeBlois Landry était arrêtée et conduite à la prison de Trois-Rivières. D’après le dossier, on apprend qu’elle était la mère de trois enfants. Elle était d’origine française mais habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans. Son dossier stipule également qu’elle avait été traduite en justice à deux reprises, mais sans qu’on précise pourquoi.

Le 2 octobre 1931, elle comparaissait devant le juge François-Xavier Lacoursière. Les deux avocats les plus férus de la région étaient à leur poste. Du côté de la Couronne on retrouvait Me Philippe Bigué, et à la défense Me Jean-Marie Bureau. Ces deux-là s’étaient affrontés à plus d’une reprise. Par exemple, Bigué avait fait condamner Alexandre Lavallée à la pendaison en 1927, alors que dans un autre duel juridique survenu en mars 1930 c’était au tour de Me Bureau de remporter la partie en obtenant que son client Andrew Day, responsable d’un octuple meurtre commis à la hache, soit envoyé en institution psychiatrique plutôt que sur l’échafaud.

Marie-Anne Massicotte, épouse d’Arthur Marcotte, fut le premier témoin entendu. Elle connaissait l’accusée depuis deux ou trois ans. En lui demandant de rassembler ses souvenirs de la rencontre du 18 avril 1931, Me Philippe Bigué lui demanda de donner les détails de cette étrange conversation.

  • Qu’est-ce qui s’est passé au cours de cette entrevue?, questionna Me Bigué.
  • Elle s’est mise à nous parler de sa fille Marie-Louise. Elle a dit : « ma fille, c’est une sans cœur. Depuis qu’elle est partie, elle ne m’a pas écrit. Je l’ai toujours cachée à venir jusqu’aujourd’hui, à présent je vais la déclarer. Elle a eu un bébé avec Wellie Germain, c’est une petite fille. Rendu au soir je l’ai prise et j’ai été la porter à l’hôpital Saint-Joseph. Elle a été une secousse et elle a eu un autre enfant, ça appartenait à Henri Beaudry. Cet enfant-là lui ressemblait comme deux gouttes d’eau, à son père. C’est moi-même qui l’ai mis au monde, tous les deux ». Pour le mettre au monde, elle a dit qu’elle n’avait pas d’huile dans sa lampe pour s’éclairer et qu’elle s’éclairait avec des allumettes. Elle a dit qu’elle avait eu bien de la misère. Après ça il a voulu brailler, elle l’a pris, elle l’a mis dans la valise.

Blanche aurait également dit vouloir éviter que son « chum », Armand Piché, entende les pleurs de l’enfant. C’est ainsi qu’elle aurait mis le poupon dans une valise. Une fois le bébé mort, elle l’a enveloppé dans un linge blanc, l’a déposé dans une boîte qu’elle inséra dans une valise. Pour finir, elle avait verrouillé la valise.

Marie-Anne Massicotte ajouta que l’accusée « a attendu qu’il fasse bien sombre pour aller le porter à l’église des pères sur la rue St-Maurice ».

  • Elle a pris une voiture pour se faire conduire et elle a dit qu’après avoir été embarquée elle a pris la boîte et elle l’a mise sous sa mante en laine rouge. Rendue à l’église des pères elle a dit aux gens de la voiture d’arrêter qu’il fallait qu’elle aille payer un siège. Elle a débarqué, elle a entré dans l’église où il faisait bien sombre. Elle a dit : « quand j’ai vu ça j’ai monté en haut [sic], ça été juste pour monter, c’était bien sombre, j’ai été déposé [sic] la boîte tout près de l’orgue ».
  • Avez-vous dit, madame, si Blanche Landry, l’accusée, vous avait déclaré dans quelle année c’était?
  • Oui, dans l’année 1926.
  • Vous a-t-elle dit dans quelle saison?
  • Dans l’automne tard, en arrivant aux fêtes.
L’acte d’accusation au dossier de Blanche DeBlois Landry.

La Cour entendit ensuite le témoin Angélina Bellemare, 42 ans, épouse de William Côté. Celle-ci corrobora principalement le témoignage de Marie-Anne. Blanche leur avait avoué avoir mis au monde le bébé de sa fille pour éviter que tout le monde le sache. D’une certaine façon, cette cause met en lumière l’existence d’accouchements clandestins résultant de relations hors mariage. Quant au petit garçon, que Blanche avait tué, il était le fils d’Henri Beaudry.

Le seul détail supplémentaire qu’on apprend par cette comparution est que Blanche Landry serait restée chez elle de 14h00 à 16h00 environ lors de cette fameuse conversation du 18 avril 1931. En d’autres mots, si Blanche Landry n’avait jamais parlé ce jour-là elle n’aurait probablement jamais été accusée devant la justice.

Toutefois, Angélina fut contre-interrogée par Me Jean-Marie Bureau, qui lui fit remarquer que depuis cette conversation elle avait mis du temps à révéler ce qu’elle savait. En août ou en septembre 1931, elle était venue en parler au greffier Vigneau, au palais de justice.

  • C’est la première fois que vous avez pensé d’en parler?, questionna Me Bureau.
  • Oui, je n’avais pas d’affaires à en parler avant.
  • Pourquoi aviez-vous plus d’affaires il y a deux mois?
  • Ça m’est venu dans l’idée d’en parler, j’en ai parlé, je ne peux pas dire autrement.
  • Vous n’aviez pas plus d’affaires à ce moment-là?
  • C’est parce que je voulais le dire.
  • Vous n’aviez pas de raisons spéciales?
  • Je crois que je n’avais pas de raison d’en parler pour rien.
  • Croyez-vous avoir parlé pour rien?
  • Non, je calculais que c’était bien utile, elle en avait déjà bien fait.

Il ressortit de ce témoignage que Blanche Landry se rendait chez elle deux ou trois fois par jour, tandis qu’Angélina n’avait pas mis les pieds chez celle-ci depuis 15 ans. Ce dernier détail contredit cependant les informations contenues dans le dossier judiciaire puisqu’on y indique que Blanche DeBlois Landry habitait au Cap-de-la-Madeleine depuis 12 ans.

Angélina jura également ne jamais s’être disputé avec Blanche. Ce fut donc sans succès que l’avocat de la défense tenta de lui faire dire qu’il y avait un quelconque motif de vengeance derrière cette dénonciation.

C’est alors que la Couronne appela le témoin Armand Colbert, un sacristain de 38 ans. C’est lui qui avait trouvé le corps du poupon déposé dans l’église.

  • Le soir, entre 19h00 et 20h00, j’ai trouvé une boîte dans l’église, dans la tour tout près de l’orgue et j’ai descendu cette boîte en bas, je l’ai ouverte pensant pouvoir trouver le possesseur et j’ai trouvé un corps d’enfant dans la boîte. Je l’ai transportée au bureau de la cure pour la montrer au curé. Le Père curé a ouvert la boîte et il a regardé l’enfant et il l’a envoyée porter à la station de police.
  • Vous l’avez vu vous-même?, demanda Me Bigué.
  • Oui.
  • Était-ce un garçon ou une fille?
  • Je ne peux pas dire.
  • Vous êtes allé la porter?
  • À la station, au capitaine Cossette.
  • À qui l’avez-vous remise?
  • Au capitaine Cossette lui-même.

La Couronne appela ensuite le capitaine Wilbrod Cossette, 53 ans, de la police de Trois-Rivières. Il se souvenait parfaitement de la visite du sacristain Colbert en décembre 1926. C’est ce qui mit fin aux audiences. La Couronne en avait assez pour obtenir la condamnation de Blanche DeBlois Landry, ou alors pour négocier avec elle un plaidoyer de culpabilité pour une accusation réduite, comme ça semble avoir été le cas par la suite.

Capitaine Wilbrod Cossette de la police de Trois-Rivières.

Le 17 novembre 1931, Blanche DeBlois Landry comparut devant le juge Aimé Marchand au palais de justice de Trois-Rivières pour recevoir sa sentence. Selon ses propres aveux, elle avait été reconnue coupable de l’accusation de « suppression de part ».

Le lendemain, elle signait un document stipulant qu’elle renonçait à son droit d’aller en appel et que, par conséquent, elle acceptait le jugement rendu contre elle par le juge Marchand. Le même jour, elle était condamnée à deux ans de prison au pénitencier de Kingston. Elle irait donc rejoindre Marie-Anne Houde, la célèbre marâtre, qui purgeait sa peine d’emprisonnement à vie à Kingston depuis 1921 pour le meurtre d’Aurore Gagnon.

Le fait de plaider à cette accusation réduite lui imposait une peine moins imposante que celle prévue pour meurtre. Mais la question demeure : Blanche Landry aurait-elle accepté un marché pour éviter la peine de mort?

Selon Le Nouvelliste, le juge Marchand aurait fait la morale à deux condamnés ce jour-là, dont la meurtrière du bébé inconnu : « Ces sentences, dit-il, acceptez-les avec toute la contrition de votre cœur. Vous avez été trouvés coupables par un jury honnête, intelligent et consciencieux. Vous pouvez encore être des sujets utiles si vous vous soumettez. Si, au contraire, vous vous révoltez, c’est la guerre contre la société et c’est la société qui vous vaincra, car vous ne vaincrez pas la société ».

On ignore ce qu’est devenue Blanche DeBlois Landry après ses démêlés avec la justice. En revanche, on sait qu’Angélina Bellemare est morte à Trois-Rivières le 23 août 1962.

Le sacristain Armand Colbert, né en 1893, s’est éteint à Trois-Rivières le 14 juillet 1965. Pour souligner sa mort, Le Nouvelliste publia un article rappelant ses 50 ans de services comme sacristain à l’église des Sept Allégresses. Il aurait confié à un ami que « j’aimerais être sacristain jusqu’à mon dernier soupir ». À l’arrivée du Père Vidal, qui se préparait à célébrer la première messe de 6h45, il avait trouvé Colbert étendu par terre et sans vie.

En 1936, le capitaine Wilbrod Cossette sauva la vie à une femme lors d’un incendie. Il est décédé quatre ans plus tard, le 27 février 1940, des suites du diabète. Il comptait plus de 26 ans de services au sein du corps policier de la ville de Trois-Rivières. Entré dans la police en 1913, il devenait capitaine en 1916 et sous-chef en 1934, sous les ordres d’Alide Bellemare qui avait succédé à Jules Vachon. Cossette était originaire de Ste-Geneviève-de-Batiscan, né le 3 juin 1878.

 

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Uldevert Hudon, le premier voleur d’auto à Shawinigan

            Toujours dans le cadre du projet PMAJC, j’ai découvert la semaine dernière un dossier datant de 1935 et 1936 qui se démarquait des autres. En fait, c’est la présence de la photo anthropométrique du criminel qui a capté mon attention. En effet, ce genre de document n’est pas courant dans le fonds d’archives des procès expéditifs.

On constate rapidement que le personnage, qui se nomme Uldevert Hudon, a trois dossiers à son nom. Il s’agit donc d’un récidiviste. D’ailleurs, ses antécédents en matière de vol remontent jusqu’en 1926.

Dans Le Nouvelliste du 3 octobre 1925, on soulignait que Hudon allait devoir passer un an derrière les barreaux. Tout comme il le fera une dizaine d’années plus tard, Hudon fit le choix d’un procès expéditif, c’est-à-dire que le prévenu choisi d’être jugé devant un juge seul hors du terme des assises. « Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas »[1].

Le quotidien trifluvien épelait son prénom « Uldevège » et on le disait de Shawinigan Falls. Le 2 octobre 1925, c’est devant l’honorable juge François-Xavier Lacoursière qu’il avait plaidé coupable, ce qui lui avait valu une sentence d’un an de prison.

Le crime qu’on lui reprochait avait été commis à Shawinigan le 12 septembre 1925. « Ce jour-là, une automobile Maxwell de tourisme appartenant à M. le Dr J. M. Perron et que ce dernier avait laissé temporairement en face de sa résidence, sur la 4ème rue, disparaissait et malgré les recherches actives faites par notre police municipale il avait été impossible jusqu’à ces jours derniers de retrouver la moindre trace de la machine volée. Mardi le 22 septembre, M. le Dr Perron était informé qu’une automobile Maxwell répondant à la description de la sienne avait été vue à Notre-Dame des Anges dans le comté de Portneuf, et l’on soupçonnait un jeune homme de cette paroisse, ancien résident de Shawinigan Falls, d’être l’auteur du vol. Le lendemain, le Dr Perron, accompagné d’un officier de police de cette ville muni d’un mandat d’arrestation contre l’auteur présumé de vol, se rendait à Notre-Dame des Anges où après des recherches laborieuses il retrouvait son automobile pendant que l’homme de police mettait le grappin sur le voleur, un nommé U. Hudon, qui fut conduit à Shawinigan Falls, pour y subir son procès »[2].

Peu de temps après, le Dr Perron décida de retirer sa plainte, mais le capitaine de police Loranger en déposa aussitôt une autre pour permettre à la justice de suivre son cours.

Hudon aurait apporté ceci d’original à l’histoire judiciaire de la Mauricie car « c’est la première fois qu’un vol d’automobile avait lieu à Shawinigan Falls et comme on comprend, il s’agissait de faire un exemple »[3].

La Presse du 29 mai 1936 affirmait que Hudon était du Cap-de-la-Madeleine et qu’il « a été condamné à deux ans de pénitencier par le magistrat Lacoursière, après avoir été trouvé coupable de trois vols dans notre région, au début du mois dernier. Renvoyé aux Assises, Hudon opta pour un procès expéditif et plaida coupable. Hudon avait volé une auto et deux chevaux ».

C’est d’ailleurs ce que confirment les trois dossiers judiciaires concernent Hudon et qui sont conservés à BAnQ Trois-Rivières. Le 6 avril 1936, il récidivait en matière de vol d’automobile en subtilisant une Dodge 1934 Coach et dont le numéro de série était le 945665. Ce crime eut également lieu à Shawinigan. Puis, dans la nuit du 10 au 11 avril 1936, c’est à Yamachiche qu’il volait un « cheval noir avec front blanc, pesant 1 150 livres, d’une valeur d’environ $150.00 », comme le stipule l’acte d’accusation. La même nuit, il dérobait également une jument qui avait une valeur estimée à 200$.

Qu’est devenu Hudon après ces deux années de prison? Pour l’instant, on l’ignore.


[1] Termium : http://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2alpha/alpha-fra.html?lang=fra&i=1&index=alt&srchtxt=PROCES%20EXPEDITIF

[2] Le Nouvelliste, 3 octobre 1925.

[3] Ibid.

Condamnation d’un pédophile: l’affaire Nick Javallas

Immeuble du 52 rue Tamarac à Shawinigan.  En 1940, Nick Javallas y possédait un restaurant et habitait au-dessus, à l'appartement no. 9.  En 1941, il fut subir son procès pour avoir abusé sexuellement d'au moins un garçon dans cet établissement.
Immeuble du 52 rue Tamarac à Shawinigan. En 1940, Nick Javallas y possédait un restaurant et habitait au-dessus, à l’appartement no. 9. En 1941, il dut subir son procès pour avoir abusé sexuellement d’au moins un garçon dans cet établissement.

L’Arrestation

Le 20 mars 1941, Nick Javallas[1], propriétaire d’un restaurant situé au 52 de la rue Tamarac à Shawinigan, fut arrêté pour s’être « rendu coupable de l’acte criminel qualifié de sodomie sur la personne de Jean-Paul Monette[2], et aussi de l’acte criminel qualifié de sodomie sur la personne de Jules Boisclair[3], dans le cours du mois de décembre 1940, en la cité de Shawinigan Falls »[4].

Le lendemain de son arrestation, il était remis en liberté après que son frère Charles et un dénommé Beaudet aient payé une caution de 950$.

L’enquête préliminaire

C’est devant le juge François-Xavier Lacoursière que s’ouvrit l’enquête préliminaire de Nick Javallas. D’après un document de trois pages laissé par le juge Lacoursière, Jules Boisclair était âgé de 12 ans. En décembre 1940, il travaillait encore pour l’accusé. Par deux fois, alors qu’il se trouvait dans le sous-sol du restaurant, là où on entassait des caisses de liqueurs, Boisclair aurait été sodomisé par Javallas.

Jean-Paul Monette, 13 ans, fut cependant le premier à témoigner. Comme on le sait, l’enquête préliminaire sert à établir sommairement les faits, sans que les procureurs dévoilent toute leur preuve. Dans une telle cause d’agression sexuelle, l’un des objectifs était d’apprécier la solidité des principaux témoins. Après tout, c’est souvent la parole de la victime contre celle de l’accusé.

D’abord interrogé par Me Léopold Pinsonnault de la Couronne, le jeune Monette expliqua qu’au restaurant il s’occupait principalement de monter les bouteilles depuis le sous-sol et de servir les tables.

  • Voulez-vous raconter au juge ce qui est arrivé pendant que vous travaillez là?
  • J’étais après travailler. Il est arrivé dans la cave et il a commencé à me poigner les fesses. Il jouait après mes fesses et il m’a rentré le doigt dans le derrière.

Le jeune garçon se montra cependant imprécis sur la date de l’agression et la durée de son emploi chez Javallas. Il ajoutera cependant que le restaurateur d’origine grecque l’avait agressé à une dizaine de reprises, lui baissant chaque fois son pantalon.

  • Qu’est-ce qu’il faisait une fois que votre pantalon était baissé?
  • Il me rentrait sa pissette dans le derrière.
  • Est-ce qu’il l’entrait profondément?
  • Je ne sais pas. Un peu.
  • Est-ce que vous avez eu connaissance qu’il est sorti quelque chose?
  • Une fois.
  • Est-ce que à chaque fois il vous a rentré son organe dans le corps?
  • Toutes les fois.

Le jeune garçon jura ensuite que son employeur lui avait fait promettre de ne rien dire, sans compter qu’il lui avait donné un peu d’argent pour acheter son silence. Une fois satisfait, Javallas se servait d’une serviette pour s’essuyer. Le témoin dira que les agressions ne s’étaient pas uniquement produites dans le sous-sol, mais aussi dans l’appartement no. 9 que Javallas avait au-dessus de son restaurant, où il obligeait Monette à s’étendre sur son lit. On devine le reste.

Le rôle de l’avocat de la défense dans des causes aussi délicates est loin d’être évident, puisqu’il suffit d’un manque de tact pour être vu comme le méchant de l’histoire. Pourtant, Me Lafond, qui défendait les intérêts de Javallas, se devait de tester la solidité de la preuve pour éviter que son client soit victime de fausses accusations.

  • Maintenant, tu as dit que tu n’avais pas vu si ses culottes étaient ouvertes?
  • Il déboutonnait sa fly [fermeture éclaire].
  • Tu ne t’es jamais plaint de ça?
  • Non.
  • Tu étais consentant?
  • Pas tout le temps.
  • Tu as continué à travailler?
  • Il me donnait de l’argent. Il ne voulait pas que j’en parle à personne.
  • Mais tu as continué à travailler et tu as laissé faire?
  • J’ai cherché un petit garçon pour me remplacer. Je n’en ai pas trouvé et j’ai continué à travailler. À la fin, j’en ai trouvé un.
  • As-tu parlé de ça à d’autres personnes?
  • Non, je n’ai jamais parlé de ça.
  • Tu n’en a pas parlé au petit Boisclair?
  • Non, je ne le connaissais pas.

Jules Boisclair fut aussitôt appelé dans la boîte des témoins. Ce garçon, qui avait célébré son 12ème anniversaire le 31 janvier, se montra plus précis que Monette en disant avoir travaillé pour l’accusé durant trois semaines en décembre 1940.

  • Racontez donc au juge exactement ce qui est arrivé, lui demanda Me Pinsonneault.
  • Une fois, je m’en allais étendre des serviettes dans la cave. Il est descendu, il m’a poigné. Il m’a couché sur des caisses de liqueurs. Il m’a ôté mes culottes, il a sorti son objet et il m’a rentré ça dans le rectum.
  • Ça vous a-t-il fait mal?
  • Oui, ça m’a fait mal.
  • Qu’est-ce qu’il a fait une fois qu’il avait entré cette affaire-là?
  • Il se collait sur moi.
  • Est-ce qu’il se branlait un peu?
  • Oui.
  • Est-ce que c’est arrivé d’autre fois?
  • Trois ou quatre fois.
  • Pendant le cours du mois de décembre?
  • Oui, monsieur.

Boisclair parlera lui aussi du fait que l’accusé se servait d’une serviette après l’agression et qu’il lui conseillait de garder le silence. Pourtant, Jules en avait parlé à ses parents deux jours après la dernière agression, soit le soir même où il avait quitté son emploi au restaurant.

Contre-interrogé par Me Lafond, le garçon raconta également un épisode où Javallas l’aurait fait monter à son loyer dans le but de polir ses chaussures. Sans doute pour tester la véracité de ses propos, l’avocat de la défense lui fit remarquer qu’il y avait des clients au rez-de-chaussée au moment où se produisaient les agressions dans la cave.

  • Ça t’a fait bien mal?
  • Oui, je n’étais pas capable de m’asseoir. Ça chauffait.
  • Assez pour crier?
  • Je ne criais pas, mais dans tous les cas ça me faisait mal.

Évidemment, s’il avait réussi à faire dire au témoin qu’il avait crié de douleur, cela aurait automatiquement enlevé du crédit à ses affirmations. Mais le jeune Boisclair fut inébranlable.

  • Vous n’alliez donc pas à l’école?, demanda le juge.
  • Il ne restait rien que 24 jours d’école et j’ai essayé de gagner un peu [d’argent] pour mes parents.

La mère de Jules, une femme de 33 ans, vint ensuite confirmer le fait que son fils avait travaillé pour Javallas seulement en décembre 1940. Peu après, son fils lui avait confié son souhait de ne plus retourner travailler là-bas.

  • J’ai demandé pour quelle raison, dit la mère. Il m’a dit qu’il descendait dans la cave, qu’il lui enlevait son pantalon, qu’il jouait avec lui et qu’il faisait ce qu’il vient de vous rapporter.

Le juge Lacoursière détermina que la preuve était suffisante pour renvoyer Javallas subir son procès. Le restaurateur de 42 ans choisit alors de faire face à un procès expéditif[5] devant juge seul.

Le procès

Le procès de Nick Javallas s’ouvrit le 26 juin 1941 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Lacoursière. Si la Couronne fut à nouveau représentée par Me Léopold Pinsonnault, l’accusé bénéficierait cette fois d’un nouvel avocat en la personne de Me Lucien Gendron[1].

Dès le début des audiences, on comprit que la Couronne avait choisi de ne pas faire témoigner le jeune Monette. On commença plutôt avec Jules Boisclair, qui résidait alors avec ses parents au 71 de la 4ème rue à Shawinigan Falls. Cette fois, il dira avoir travaillé au restaurant de la rue Tamarac en novembre et décembre 1940, où il transportait des bouteilles, de la glace et étendait les serviettes humides. Ensuite, il répéta sensiblement les mêmes choses que lors de l’enquête préliminaire, exception faite qu’il se montra plus précis sur l’épisode du polissage des chaussures.

  • Une fois aussi, il m’avait monté en haut chez eux. Il m’a dit que si je voulais shiner ses souliers il me donnerait 15 cents la paire. Il dit : « monte en haut, j’irai te trouver tout à l’heure pour te donner les souliers ». Pendant que je montais il a ressout [surgi] en arrière de moi. Il y avait une fille, elle est pas venue, mais elle m’a vu monter. Après ça, rendu là, il s’est en allé dans la chambre, je l’ai vu ressoudre [sic]. Il était nu. Il avait rien que sa combinaison sur lui. Après ça, il m’a enlevé mes pantalons, je savais pas quoi faire. Là, il m’a couché les pattes en l’air, sur ses épaules et la tête en bas, et lui me rentrait ça dans le rectum. Il me demandait si ça faisait mal, je disais que oui, il modérait un peu et il recommençait.

Contre-interrogé par Me Lucien Gendron, Jules Boisclair se souviendra que parmi les autres employés il se trouvait trois ou quatre jeunes femmes, dont l’une du nom de Simone Isabelle, et que celles-ci descendaient régulièrement à la cave, là où on retrouvait les toilettes. Il dira aussi que la lumière de cette cave était parfois éteinte lorsque se produisaient les agressions. Me Gendron lui demanda de préciser qu’il n’y avait aucune porte à ouvrir pour y descendre et que les employées, y compris l’épouse de Javallas, y allaient, soit pour remonter des boissons gazeuses ou effectuer d’autres tâches reliées au commerce.

En prouvant ces allées et venues, l’avocat de l’accusé espérait démontrer l’invraisemblance des propos du jeune témoin et ainsi le discréditer.

  • Vous avez pas essayé à vous sauver?, questionna l’avocat de la défense.
  • J’avais peur de lui. Je le connaissais pas.
  • Vous avez pas essayé d’appeler ou de vous sauver?
  • Non.
  • Vous vous êtes laissé faire?
  • Comme ça, j’avais peur des fois. Il aurait pu me faire mal.

Sans doute pour démontrer que son témoignage aurait pu être fabriqué avec l’aide de certains adultes, Me Gendron le questionna à savoir comment il connaissait la signification du mot « rectum ».

  • À ce moment-là est-ce que vous saviez ça ce nom-là « rectum » ou si quelqu’un vous l’a dit?
  • Ça faisait longtemps que je savais ça.
  • Personne vous a dit ça?
  • Non. C’est maman qui me l’a dit quand j’étais jeune. Rectum, c’est pas mal.

Boisclair affirmera avoir quitté son emploi le soir même de la dernière agression.

  • Vous êtes plus revenu?
  • Non, je suis allé chez nous et je suis pas revenu.
  • Rendu chez vous, vous en avez parlé à votre mère?
  • Oui.
  • Après souper?
  • Oui.
  • Après avoir quitté son emploi êtes-vous retourné à son restaurant?
  • Non, jamais.

Me Gendron tenta ensuite de démontrer une version selon laquelle Boisclair serait ensuite retourné au restaurant ou dans ses alentours avec un autre camarade pour aller intimider le restaurateur. Boisclair avouera seulement avoir accompagné son ami à la pharmacie Fafard pour l’y attendre à l’extérieur. Ce début de stratégie de la part de la Défense apparaîtrait sous son vrai jour au moment de la comparution d’un prochain témoin.

Marie-Jeanne Boisclair, 33 ans, la mère de la présumée victime, corrobora le fait que son fils s’était confié à elle après avoir manifesté sa réticence à retourner travailler pour Javallas. Après cela, Marie-Jeanne dira avoir téléphoné au poste de Shawinigan pour parler au policier Donat Côté, 42 ans. Ce dernier fut d’ailleurs le témoin suivant à être appelé. C’est lui qui s’est rendu chez Médéré Boisclair recueillir la plainte de sodomie.

Sarah Lacerte, 35 ans, épouse de Maurice Bolduc[6], confirma avoir travaillé comme concierge au 52 rue Tamarac et que Javallas habitait à l’appartement no. 9. Principalement, elle dira se souvenir avoir vu Boisclair monter à cet appartement en compagnie de l’accusé.

Thérèse Lamy, 17 ans, habitait sur la 2ème rue à Shawinigan Falls. De sa bouche, on apprit qu’elle affectionnait particulièrement le restaurant Javallas mais qu’elle n’y avait jamais travaillé, et ne connaissait pas la présumée victime. Bref, son apparition à la barre fut assez inutile, au point de se demander pourquoi la Couronne avait fait appel à elle. Ce fut donc sans surprise que Me Gendron annonça n’avoir aucune question.

La Couronne tenta de se rattraper en appelant Mlle Gisèle Bellemare, une jeune femme de 18 ans qui avait quitté son emploi chez Javallas vers la fin de l’été 1940. Mais puisqu’elle n’avait pas connu le jeune Boisclair, sa présence en Cour fut toute aussi vaine. Ainsi prit fin la preuve de la Couronne.

Ce fut donc au tour de Me Gendron de présenter sa stratégie. Pour ce faire, il appela dans la boîte des témoins l’épouse de l’accusé. La femme de 48 ans, qui témoigna en anglais, raconta être marié à Javallas depuis 15 ans et qu’elle lui avait donné deux fils. Après avoir vécu à Montréal, leur petite famille était installée à Shawinigan depuis environ 5 ans. Selon elle, son mari ne quittait pratiquement jamais son restaurant sauf en après-midi pour aller se reposer à l’appartement. La période des Fêtes était spécialement achalandée, mais serait-ce suffisant pour discréditer le témoignage du jeune Boisclair? Sur ce point, elle ajoutera que « il y a toujours quelqu’un qui descend l’escalier ».

Elle dira aussi que la mère de Boisclair était venue voir son mari après lui avoir téléphoné à deux reprises.

  • Après que le jeune Boisclair a quitté votre emploi est-ce que vous l’avez vu dans votre établissement?, demanda Me Gendron.
  • Non, mais il est passé devant. Il est venu vers l’établissement et il faisait tout le temps des grimaces.

En contre-interrogatoire, Me Léopold Pinsonnault fit dire à la femme de l’accusé que ce dernier descendait généralement au restaurant vers 11h00 avant de fermer son commerce vers 22h00 ou 23h00.

Finalement, la défense prit la décision de faire témoigner son client de 42 ans. Puisque le système judiciaire anglo-saxon ne juge pas les individus mais leurs actes, un accusé ne risque pas de voir son passé ressurgir sous ses yeux en refusant de témoigner à son propre procès. Mais puisque Javallas n’avait aucun antécédent criminel il ne risquait aucune mauvaise surprise de ce genre. Interrogé d’abord par son propre avocat, il dira être né en Grèce mais débarqué au Canada dès l’âge de 4 ans, avant d’être naturalisé comme sujet britannique en 1914. Il avait principalement vécu à Trois-Rivières et à Grand-Mère, où il avait tenu un autre restaurant durant une dizaine d’années, avant de s’établir à Shawinigan.

Bien sûr, il dira n’avoir fait l’objet d’aucune plainte à l’époque de son restaurant à Grand-Mère, sans compter qu’il avait toujours embauché des employés des deux sexes. Ce fut aussi l’occasion pour son avocat de démontrer qu’il n’y avait jamais eu d’accusation criminelle contre lui, de quelque nature que ce soit.

Concernant le jeune Boisclair, Javallas lui versait un salaire de 2.00$ par semaine en plus de lui donner de 5¢ à 25¢ pour des courses.

Au sujet de la circulation dans l’escalier et au sous-sol, l’accusé dira que les filles pouvaient descendre afin de venir prendre des bouteilles de ginger ale, et que, d’ailleurs, des clients y descendaient également. Il fut brièvement question qu’une tante de Boisclair soit venu voir le restaurateur pour lui demander de l’engager, prétextant que le père de Jules était malade. Comme de raison, Javallas nia totalement l’existence des agressions.

Il avoua lui avoir donné 10¢ pour le dédommager d’avoir monté un journal à son appartement avant d’ajouter que toutes ses employées avaient accès non seulement à la cave mais aussi à son appartement. Il fut même question de musique dans le restaurant, ce qui couvrait des bruits. Par cette démonstration, la Défense espérait sans doute démontrer l’invraisemblance du scénario présenté par le garçon de 12 ans. Toutefois, ce niveau sonore pouvait également nuire à la Défense puisqu’il aurait pu couvrir de possibles bruits reliés à une agression.

Javallas, dont l’anniversaire était le 8 décembre, dira que Boisclair l’avait quitté en bons termes le samedi suivant. Ce fut alors que Me Gendron fit un lien important avec cette histoire de grimaces.

  • Il m’a dit « pouvez-vous me donner 2.00$ parce que ma mère en a besoin ». J’ai ajouté, « très bien. Reviens lundi pour finir le travail ». Je lui ai donné 2.00$ et tout ce que j’ai eu ensuite ce fut un téléphone de sa mère.
  • Sa mère vous a téléphoné?
  • Oui.
  • L’avez-vous vu?
  • Elle m’a téléphoné. Madame Boisclair a dit « j’aimerais vous voir personnellement chez moi ».
  • Qu’est-ce que vous avez dit?
  • J’ai dit à ma femme « on me recherche » et madame Boisclair a rappelé deux fois.
  • Y êtes-vous allé?
  • Non. Elle a rappelé et j’ai dit « je ne vois pas pourquoi je dois y aller ». J’ai pris le trouble d’y aller.
  • Qui étaient là?
  • Un jeune garçon, et une petite fille, une fillette d’environ 4 ans.
  • Y avait-il quelqu’un d’autres dans la pièce?
  • Non. Après cinq minutes, deux autres hommes sont entrés. Quand je suis allé là je lui ai demandé quelle était la raison de m’avoir appelé. Elle a dit, « monsieur Nick … ».

Me Pinsonneault s’objecta en prétextant que cette preuve était irrégulière et illégale, mais le juge Lacoursière permit à la Défense de poursuivre sur cette lancée et ce fut alors que Javallas expliqua que Mme Boisclair et son mari lui auraient dit « vous savez que vous avez fait quelque chose de mal sur mon fils ». Javallas aurait répliqué « qu’est-ce que vous voulez dire? ». « Vous le savez et il est malade depuis », aurait ajouté la mère tout en le menaçant de représailles s’il refusait de lui donner la somme de 100.00$ en échange de son silence. La défense était-elle en train de mettre à jour un stratagème de chantage?

  • Qu’est-ce que vous avez répondu?, lui demanda son avocat.
  • J’ai dit « je suis désolé madame mais je n’ai pas 100.00$ à vous donner, et je travaille, et je ne donne pas mon argent à n’importe qui, et vous feriez mieux de dire à votre mari que s’il veut de l’argent il ferait mieux de travailler comme moi. Je lui ai dit « je ne vous donnerai pas d’argent et je vais vous apprendre une leçon que vous n’avez jamais eu dans votre vie ». Elle a dit « je vais vous donner une leçon aussi et je ferai téléphoner mes garçons à tout le monde pour dire ce que vous avez fait, et je vous mettrai derrière les barreaux pour vous séparer de votre femme ».
  • Après cet incident avez-vous revu madame Boisclair?
  • Non.
  • Avez-vous revu le jeune Boisclair près de votre magasin?
  • Oui, près de la fenêtre et finalement avec un autre garçon. Je ne peux me rappeler du nom de ce jeune Robert. J’ai dit au jeune Boisclair « ne vient pas par ici ». Il m’a regardé et n’a rien dit. J’ai dit « va-t-en, tu n’as rien à faire ici ». Une autre fois, le jeune Boisclair était avec deux autres garçons, dont l’un s’appelait Marcotte. C’était le même. J’ai juste mentionné Robert dans la fenêtre et un autre jeune garçon qui a travaillé pour moi. Les trois parlaient ensemble. Je suis sorti pour voir ce qui se passait. Le jeune Boisclair s’est enfui. Les autres m’ont dit « il parlait de vous et de ce que vous avez fait ». Et tout ce que j’en ai su par la suite c’est que deux constables entraient chez moi pour venir m’arrêter.

Au moment du contre-interrogatoire, on apprit que Javallas avait dû vendre son restaurant depuis les événements. Les rumeurs avaient donc eues raison de son commerce.

Le tout dernier témoin appelé par la défense fut Lionel Grenier, un adolescent de 16 ans qui ne fut d’ailleurs pas d’une très grande utilité, exception faite d’amener en preuve une histoire voulant que le jeune Boisclair avait vite répandu la nouvelle de cette affaire parmi ses copains. Lorsque Me Pinsonneault annonça n’avoir aucune question, le juge Lacoursière mit fin au procès. Puisqu’il n’y avait pas de jury, ce serait à lui de trancher.

Le verdict

Le verdict du juge Lacoursière tomba le 22 juillet 1941. Concernant la crédibilité du témoin vedette, le juge précisera que « ses déclarations sont claires et précises et la façon dont il a soutenu un contre-interrogatoire très serré de la part du savant procureur de l’accusé démontre une intelligence bien développée pour son âge. Les faits qu’il rapporte se sont passés à trois intervalles dans le mois de décembre 1940. Ce n’est qu’à la troisième fois qu’il en parle à sa mère alors qu’il ressentait des douleurs des suites de l’acte commis sur sa personne par l’accusé. En confiant ainsi à sa mère ce qui s’était passé, il faisait la démarche la plus naturelle qu’on peut attendre d’un enfant. Le témoignage de sa mère qui rapporte les révélations faites par son fils ne sont pas évidemment une corroboration de la substance de son témoignage, mais une corroboration de sa crédibilité ».

Pour ainsi dire, il n’accordait aucune importance aux témoignages du couple Javallas. Sur le sujet, il se demandait même ce « qu’allait faire au logement de l’accusé le jeune Boisclair lorsqu’il est prouvé qu’il avait été engagé pour travailler au restaurant de l’accusé et que son ouvrage se faisait surtout dans la cave? L’accusé prétend que dans cette circonstance il lui portait son journal. Cette explication est loin d’être convaincante. La preuve de la présence du jeune Boisclair au domicile de l’accusé corrobore une partie de la version du jeune Boisclair quant aux faits qui se seraient passés à cet endroit ».

Il ne croyait donc pas un mot sur le scénario présenté par la Défense puisque selon lui Javallas « prétend que cette affaire est un coup monté pour lui extorquer de l’argent. Je ne puis me rallier à cette prétention. Le premier geste le plus naturel que fait la mère du jeune Boisclair après les révélations de son fils, c’est de faire venir immédiatement le même jour un constable de la cité de Shawinigan Falls. Je crois que si elle eut voulu faire du chantage contre l’accusé, elle lui en aurait parlé avant de confier cette affaire entre les mains de la police ».

En réalité, le témoignage du policier fut si bref que le procès n’avait pas véritablement établi le moment exact où il s’était présenté chez les Boisclair, alors que la mère de la victime semblait avoir téléphoné à Nick Javallas plus tôt, si on en croyait évidemment le témoignage du couple.

Le juge termina en écrivant que « je n’ignore pas qu’il faut être prudent et user de beaucoup de discrétion lorsqu’il s’agit du témoignage d’un enfant de 12 ans. Il doit être appuyé sur certaines circonstances. Je me refuse de croire que le jeune Boisclair ait imaginé les faits qu’il rapporte. Sa présence dans un passage conduisant à l’appartement de l’accusé apporte une certaine corroboration de son témoignage, du moins de ce qui se serait passé à cet endroit entre lui et l’accusé et de plus c’est une forte présomption. Les explications fournies par l’accusé pour justifier sa conduite ne peuvent créer un doute dans mon esprit malgré ses dénégations formelles et me justifier de mettre de côté la preuve fournie par la Couronne. En conséquence, j’en viens à la conclusion que la Couronne a prouvé l’accusation portée contre l’accusé et je le déclare coupable de l’acte de sodomie sur la personne de Jules Boisclair dans le cours du mois de décembre 1940 ».

La cause fut portée en appel. Le 30 décembre 1941, la Cour d’appel, formée entre autres par l’honorable juge Antonin Galipeault, confirma le verdict prononcé quelques mois plus tôt par le juge Lacoursière. Nick Javallas devrait prendre le chemin des cellules.

Épilogue

Probablement stigmatisé par le résultat de ce procès, il semble qu’après avoir purgé sa peine Nick Javallas s’éloigna à jamais de la Mauricie. On retrouve un « Nickolas Javellas » décédé à Mont Royal le 10 février 1945. En sachant que son frère, Charles Javallas, demeurait au 427 Mont Royal Ouest au moment du procès, il est fort probable qu’il s’agisse ici du même homme.

Le juge François-Xavier Lacoursière, qui siégeait depuis 1923, s’éteignit à Trois-Rivières en 1955. Il laissait dans le deuil son fils Jacques Lacoursière, né le 17 mai 1919 à Trois-Rivières. Après des études au Séminaire St-Joseph et à l’Université Laval, Jacques suivra les traces de son père en devenant d’abord substitut du procureur de 1960 à 1966 avant de pratiquer le droit en association avec Me Jean-Louis Marchand, Me Yvan Godin et Me Gilles Lacoursière. Il deviendra juge de la Cour Supérieure du Québec en 1972, un titre qu’il conservera jusqu’en 1994. Il s’éteindra à Trois-Rivières en 2003.

 

[1] Selon Daniel Proulx, Me Lucien Gendron était le criminaliste le plus en vogue de son époque. Il défendit d’ailleurs Albert Nogaret, aussi connu comme le frère Dosithée, lors de son retentissant procès au palais de justice de Montréal en 1931. Doit-on en déduire que les Javallas avaient les moyens financiers de se payer les services d’une telle vedette du Barreau?

[1] Son nom fut épelé de différentes façons, dont Javellas et Javellos. Au recensement de 1911, on note la présence d’un « Nick Javalos » âgé de 20 ans, de nationalité grecque mais né en Turquie vers 1891. En 1911, il habitait à Grand-Mère au sein d’une famille comprenant aussi Charlie, 18 ans; George, 12 ans; Mary, 13 ans, Antonio, 4 ans; et Evedoxia, 2 ans. Quant à eux, les parents étaient décrits comme Jim Javalos, 38 ans, et Alexandre (Alexandra?), 35 ans. Le recensement de 1921 fait de Nicholas Javallas un résidant de Grand-Mère, habitant plus précisément au 120 de la rue Ste-Catherine avec John, Antonia (Antonio?), Mary et Charles. Sa profession était alors fabriquant de friandises. Ce même recensement le disait âgé de 22 ans, ce qui correspond à l’âge qu’il donna au moment du procès.

[2] Le jeune Monette habitait alors au 16 de la 1ère rue à Shawinigan Falls.

[3] Boisclair habitait au 71 de la 4ème rue à Shawinigan Falls.

[4] Selon l’acte d’accusation.

[5] Pierre Béliveau, Jacques Bellemare, et Jean-Pierre Lussier, Traité de procédure pénale, Éditions Yvon Blais, 1981, « un accusé qui devait subir son procès devant la Cour des sessions générales de la paix pouvait, de son consentement, être jugé par un juge de cette cour hors du terme des assises. Cette disposition avait pour but d’éviter qu’une personne citée à procès et détenue, ne soit contrainte d’attendre en prison l’ouverture du terme de la Cour, pour qu’il soit disposé de son cas. On permettait donc à l’accusé de réopter pour subir ce que la partie XVIII de l’ancien Code désignait comme procès expéditif (speedy trial) ».

[6] Sara (ou Sarah) Lacerte a épousé Maurice Bolduc à Granby le 4 août 1937. Sur le registre des mariages il est pourtant indiqué que Maurice Bolduc habitait déjà à Shawinigan. Il était le fils d’Alfred Bolduc et de Corine Laroche. Fille de Thomas Lacerte, Sarah Lacerte était originaire de Granby.