Témoigner contre son agresseur … en 1917

Léna Morin (à droite) n’avait que 15 ans lorsqu’elle a témoigné lors du procès du meurtrier Aurèle Veuillette. On la voit ici en compagnie de son petit frère, Paul Jr., qui fut l’une des victimes de Veuillette.

En 1917, Aurèle Veuillette avait 17 ans. Il habitait à Snake Creek, dans la région du Lac Témiscamingue, dans le nord-ouest québécois. On raconte qu’il avait été recueilli en bas âge par Paul Morin, un pionnier habitué à la vie sauvage de cette région. Cette année-là, Morin habitait avec sa femme et leurs trois enfants, dont un fils de 5 ans prénommé Paul Jr et une fille de 15 ans répondant au nom de Léna Morin.

Au début de l’année 1917, quelque chose s’était développé entre Aurèle et Léna. On ignore si cette dernière était attirée par ce jeune ouvrier agricole, mais Veuillette, assurément, était amoureux de l’adolescente. Mis au courant, Paul Morin ordonna immédiatement au jeune homme de cesser cette « relation ». Veuillette s’installa sur une autre ferme, sans toutefois oublier celle que son cœur avait apparemment choisie.

Décidé à ne pas s’en laisser imposer, Veuillette emprunta la carabine d’un ami en prétextant se rendre à la chasse à l’ours. Au matin du 8 août 1917, un peu après 11h00, un coup de feu claqua dans la cour des Morin. Léna, qui était à laver du linge dans la cuisine tandis que sa mère mettait la viande et les patates à cuire sur le poêle, entendit claquer un coup de feu. Dehors, par la fenêtre, elle vit son père s’effondrer au sol, près de la grange. Immédiatement, la mère, la fille et le garçon de 5 ans sortirent en courant. Peu de temps après, Paul Jr s’affala sous le second tir.

Ces détails d’une fusillade qui a fait deux morts, nous les devons au témoignage de Léna Morin. En effet, le procès de Veuillette s’ouvrit à Bryson devant le juge W. A. Weir le 24 avril 1918. Il devait se terminer deux jours plus tard par un verdict de culpabilité et une condamnation à mort.

Lorsque Lena, 15 ans, a été appelée à la barre des témoins, qu’a-t-elle ressenti? Quel niveau de peur l’accabla-t-elle au moment de devoir affronter celui qui, non seulement avait affiché un intérêt marqué pour elle, mais avait aussi froidement assassiné son père et son jeune frère de 5 ans?

  • Racontez brièvement à la Cour et au jury ce que vous savez de la fusillade qui s’est produite sur la propriété de votre père le 8 août 1917 … à quelle heure, quand et où cela s’est produit?, questionna Me Gaboury[1].
  • J’ai entendu trois coups de feu.
  • Vers quelle heure?
  • Entre 11h00 et 12h00 dans la matinée.
  • Dites-nous ce que vous avez fait quand vous avez entendu le premier et le deuxième et le troisième coup de feu?
  • Au premier coup de feu, j’ai vu mon père tomber au sol et j’ai couru vers lui. Et au second coup de feu j’étais près de mon père et le troisième j’étais à mi-chemin de la maison, à mi-chemin entre la maison et la cuisine.
  • Où étiez-vous quand vous avez entendu le premier coup de feu?, demanda le juge.
  • J’étais à la maison.

Lena fut incapable de préciser la distance qu’il y avait entre la maison et l’endroit où son père avait été abattu. Elle estima cette longueur à celle du prétoire dans lequel se déroulait le procès.

  • Avez-vous vu quelque chose pouvant indiquer d’où venaient ces coups de feu?
  • J’ai vu la fumée.
  • D’où provenait cette fumée?
  • J’ai vu que cette fumée provenait du haut de la porte de la grange.
  • Après combien de coups de feu avez-vous vu cette fumée?
  • Après le premier tir.
  • Où vous trouviez-vous lorsque vous avez vu la fumée?
  • Dans la cuisine.
  • Maintenant, expliquez-nous comment vous avez vu la fumée dans le jardin?
  • J’ai couru directement de la cuisine jusqu’au jardin.
  • Comment cette fumée a-t-elle captée votre attention?
  • Elle se propageait.
  • Et avez-vous vu de la fumée après le deuxième tir?, demanda le juge.
  • Je n’ai vu aucune fumée à ce moment-là.
  • Ni après le troisième tir?
  • Non.
  • Pourquoi?
  • Parce que je n’ai pas regardé en direction de la grange.

Après ces quelques détails permettant de mieux situer les jurés, le procureur en vint à l’accusé.

  • Avez-vous vu Aurèle Veuillette dans la matinée du 8 août 1917?
  • Je l’ai vu passer le matin vers 8h00.

Selon Lena, il marchait en direction de la gare, qui se situait à un peu plus d’un mile. Or, la route passait carrément devant la maison des Morin, ce qui veut dire que la marche de Veuillette l’avait amené à déambuler tout juste sous les fenêtres de la résidence. Était-ce une sorte de provocation?

  • L’avez-vous vu après ça?
  • Non, je ne l’ai pas vu après ça.
  • Avez-vous vu s’il avait quelque chose avec lui quand vous l’avez vu se diriger vers la station?
  • Non, il n’avait rien avec lui.
  • Est-ce qu’une autre personne que votre père a été tuée ce jour-là?
  • Oui, mon petit frère a été tué.
  • Quel est le nom de votre frère?
  • Paul Morin.
  • Quel âge avait-il?
  • Il avait 4 ans.
  • Où étiez-vous quand Paul Morin Jr. s’est fait tirer? Par quel tir a-t-il été atteint et où étiez-vous?
  • C’était par le second tir. C’était quand j’étais dans le jardin, quand il a été tiré.
  • Qui a pris votre petit frère quand il a été tiré?
  • Moi-même.
  • Est-ce qu’il était mort quand vous l’avez pris?, questionna le juge.
  • Oui.
  • Est-ce que vous avez vu votre petit frère près de votre père quand votre père s’est fait tirer?, reprit Me Gaboury.
  • Quand mon père s’est fait tirer, le garçon[2] était dans la maison avec nous et il est sorti après que je sois sorti et il s’est tenu près de mon père.
  • Qu’est-ce qu’il a fait d’autre?
  • Et il s’est fait tirer à cet endroit.
  • Avez-vous vu autre chose?
  • Non.
  • À quelle distance de votre père était-il?
  • Environ un pied de mon père.
  • Est-ce qu’il a touché à votre père?
  • Je ne l’ai pas vu le toucher.
  • Dites-nous ce que vous avez vu de lui jusqu’à ce qu’il se fasse tirer?
  • Quand je l’ai vu, il essayait de revenir à la maison et il s’est fait tirer.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • Il s’est fait tirer par le second tir et alors je l’ai pris.
  • À quel endroit a-t-il été atteint?, demanda le juge.
  • Dans la figure.
  • Quelle partie de la figure?
  • Juste ici, sur le nez.
  • Entre le nez et l’œil?
  • Oui.
  • Savez-vous de quel œil il était question?
  • Je ne me rappelle pas.

Ensuite, Lena expliqua avoir transporté son petit frère dans la maison pour l’y déposer sur le plancher de la cuisine. Bien qu’elle n’ait rien vu après cela, elle avait entendu un troisième coup de feu.

  • Et où était votre mère à ce moment-là?, questionna Me Gaboury.
  • Elle était avec moi.

Léna dut spécifier que sa mère était près d’elle, mais de sorte qu’elle se trouvait la plus près de l’étable.

  • Où étiez-vous quand votre mère s’est fait tirer?
  • Dans le jardin.
  • Étiez-vous au côté de votre mère?, demanda le juge.
  • Oui.
  • Et où elle a été touchée?
  • Directement dans le coude.

Heureusement pour elle, Madame Morin avait réussi à se réfugier dans la cuisine avec sa fille. C’est en soulevant ces détails que le juge fit apparaître une hypothèse selon laquelle le tireur visait peut-être Léna.

  • Le fait est que votre mère était entre vous et l’endroit d’où provenait le tir, ce qui vous a sauvé?, fit le juge.
  • Oui, alors que nous courions vers la maison. Mais je ne peux pas dire que j’aurais pu être atteinte si ma mère n’avait pas été entre moi et l’endroit d’où provenait le tir.

Lorsqu’on lui demanda si elle avait entendu quelqu’un dire quelque chose entre le deuxième et le troisième tir, l’avocat de la défense Me McDonald s’objecta. Il craignait que la réponse apporte du ouï-dire puisqu’il prétendait, bien sûr, que l’accusé ne se trouvait pas sur place. Malgré cette intervention, le juge permit la question. Léna put alors répondre ceci :

  • Après le troisième tir nous avons couru dans la maison et ma sœur est venue à la porte, ma sœur Évangeline, et elle a crié « ne tirez plus! ».
  • Dans quelle direction regardait-elle?
  • Elle regardait vers l’étable.

Évidemment, la Couronne avait besoin de relier l’accusé à cette fusillade.

  • Avez-vous vu quelqu’un prendre la fuite à un certain moment?
  • Non, je n’ai vu personne.

Contre-interrogée par Me McDonald, elle raconta qu’elle était à laver du linge dans la cuisine lorsque le premier coup de feu avait retenti. Malgré ces précisions, Léna fut incapable de fournir une heure précise pour situer le premier coup de feu. La seule estimation qu’elle fut en mesure de donner, fut de dire que cela s’était produit entre 11h00 et midi. L’avocat de Veuillette insista et Léna demeura catégorie en refusant de s’avancer vers une réponse incertaine. Sa seule admission fut de dire qu’à midi tout était terminé.

  • Vous avez dit que votre frère a été tué par le deuxième tir, regardiez-vous vers lui quand il a été tué?
  • Non, je regardais mon père quand il a été tué.
  • Sur quoi vous vous basez pour dire qu’il a été tué par le deuxième tir si vous ne regardiez pas dans sa direction?
  • Dès que j’ai entendu le second tir, il a été tué.
  • Et avant le second tir il se tenait debout?
  • Oui.
  • À quelle distance était-il de votre père quand vous l’avez pris dans vos bras?
  • Pas tellement loin.
  • Environ trois pieds?
  • Oui.
  • Je ne veux pas vous suggérer la réponse, mais trois ou quatre pieds?
  • Bien, environ quatre pieds.

Le criminaliste parvint finalement à lui faire dire que le projectile du troisième tir, qui avait atteint sa mère pendant qu’elles couraient toutes deux, côte à côte, ne lui était pas destinée.

Me Gaboury revint le temps de quelques questions qui servirent à préciser que le père se trouvait plus près de la grange que son fils. Immédiatement après, Léna Morin fut remerciée. Étrangement, on ne l’a jamais questionné à propos de ce qu’elle connaissait de l’accusé ou de ses intentions.

Le lendemain, Léna fut rappelée dans la boîte des témoins. Les questions du procureur de la Couronne permirent de comprendre que dès le premier coup de feu, Léna, sa mère, son petit frère et sa sœur Évangeline se sont précipités à l’extérieur pour courir au secours de leur père. Léna fut la première à arriver auprès de lui. Sa mère le toucha et Léna lui demanda s’il était mort. « Es-tu mort, Paul? », aurait alors lancé sa femme.

Le second tir les avait convaincus de retourner vers la cuisine en courant. En fait, Léna expliqua que c’est sa mère qui fut la première à s’élancer. Bien sûr, au moment de la suivre, elle avait déjà son petit frère dans ses bras.

  • Pourquoi l’aviez-vous dans vos bras?
  • Parce qu’il était mort, il avait été tué. C’est le premier tir qui a tué mon père et je pense que c’est le second qui a tué le garçon.
  • Pouvez-vous jurer que c’est le second tir qui a tué votre petit frère?
  • Oui, je le pense.
  • Il a été tué sous vos yeux?
  • Oui, après le second tir j’ai remarqué qu’il était tombé au sol et qu’on l’avait tué.
  • Et alors vous l’avez immédiatement pris dans vos bras et vous avez couru vers la maison?
  • Oui.
  • Comment saviez-vous qu’il était mort?
  • Parce que quand je l’ai pris, le sang giclait et j’ai vu qu’il était mort.
  • Que le sang coulait sur vous?
  • Oui, quand je l’ai pris dans mes bras.

Questions inutiles ou nécessaires pour la reconstitution des événements?

À un certain moment, Léna parut se contredire sur un détail. Après avoir affirmé que son petit frère avait été tué entre le corps de son père et la maison, elle indiqua qu’au moment d’arriver près du corps le petit Paul Jr. se trouvait entre la grange et le père.

  • Vous avez dit, il y a quelques minutes, que le petit garçon était entre la grange et votre père, après le premier tir?
  • Oui, mais après le premier tir, il a bougé autour jusqu’à l’autre côté de mon père et quand le second tir est arrivé le petit garçon était du côté opposé et ne se trouvait pas entre mon père et la grange à ce moment-là.

Tant pis pour la défense. Léna ne s’était finalement pas contredite. En fait, on constate à la lecture des transcriptions qu’elle fut un témoin solide pour la poursuite.

La brève étude de ce témoignage permet de constater une chose : Veuillette était un excellent tireur. Quand on pense que des célébrités du Far West avaient du mal à atteindre un tel score, Veuillette a tiré à trois reprises pour atteindre sa cible à tous les coups. Et sur trois de ces tirs, il a tué deux personnes. Et tout ceci en restant à l’abri des regards.

On pourrait avoir tendance à l’oublier, mais Léna Morin a courageusement livré ce témoignage devant l’accusé, alors qu’il était assis devant elle dans le prétoire. Que Veuillette ait commis ce double meurtre parce qu’il avait une quelconque attirance pour elle ou non, n’empêche que Léna a fait face à celui qui avait lâchement assassiné son père et son petit frère.


Source:

R. c. Aurèle Veuillette, Bibliothèque et Archives Canada, RG13, 1917-1918.


[1] Le procès s’est déroulé en anglais. La traduction est ici la mienne.

[2] À plusieurs reprises, elle a utilisé le mot « the boy » ou « the little boy » pour décrire son jeune frère diparu.

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Albert Johnson, le mystérieux trappeur du Nord-Ouest

L'acteur Charles Bronson a personnifié le mystérieux Albert Johnson dans le film Death Hunt (1981).
L’acteur Charles Bronson a personnifié le mystérieux Albert Johnson dans le film Death Hunt (1981).

Le nom d’Albert Johnson résonne encore comme l’un des plus grands mystères judiciaires canadiens.  La chasse à l’homme qu’il a provoquée en 1932 demeure l’une des plus inoubliables de toute l’histoire de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC), que l’on désignait encore à cette époque sous le nom de Royal Canadian Mounted Police (RCMP).

Tout semble avoir commencé le 7 mai 1931 à une quinzaine de milles au nord de Keno, sur le Territoire du Yukon.  Thomas Coleman, un caporal de 27 ans de la RCMP, patrouillait dans le secteur à l’aide de ses chiens de traîneau lorsqu’il aperçut dans la neige les traces d’un homme se déplaçant sans l’aide de raquettes.  Ce détail lui fit penser que l’homme ne pourrait pas aller bien loin et qu’il avait probablement quitté le sentier pour s’adonner à la chasse.  Engagé pour faire le recensement, Coleman descendit de son traîneau et parcourut environ 400 verges avant d’apercevoir une silhouette portant un énorme bagage sur son dos.  En marchant, Coleman eut l’impression que le mystérieux personnage avait entendu les cris de ses chiens et qu’il avait ainsi tenté de prendre une autre direction.  La question était de savoir pourquoi.

En voyant le caporal, l’homme épaula une carabine qu’il pointa sur Coleman.  Préférant éviter les ennuis, Coleman rebroussa chemin.  Quelques milles plus loin, il retrouva un certain John Kinman à son campement, qui lui expliqua avoir récemment vu passer un homme chargé d’un bagage si lourd que cela aurait pu briser les reins d’une mule, en plus de deux carabines, dont l’une lui avait semblé être de marque Savage.

En retournant à Keno, le caporal Coleman se souvint alors avoir croisé, un peu plus tôt cette année-là dans un magasin, un homme étrange et peu bavard.  Coleman avait alors demandé au propriétaire du magasin, Dick O’Loane, s’il savait de qui il s’agissait.  O’Loane l’ignorait, mais se souvenait avoir informé l’étranger sur le fait que le caporal aurait besoin de son nom pour le recensement.  L’individu avait tout simplement répondu qu’il avait déjà été recensé dans la localité de Mayo.

Coleman prit alors le téléphone et appela son collègue Don Pearks à Mayo, qui lui expliqua ne jamais avoir recensé quelqu’un de semblable.

Big John McDonald, un habitant du coin, rencontra lui aussi un mystérieux personnage qui lui aurait offert 5$ pour qu’on lui indique la route du nord.  McDonald trouva cela étrange car l’hospitalité voulait qu’on donne généreusement ce genre de renseignements sans demander quoi que ce soit en retour.

Le 7 juillet 1931, deux frères Indiens, William et Edward Snowshoes, qui descendaient tranquillement la Peel River à bord de leur canot, se dirigeant vers Fort McPherson, aperçurent un homme assis sur son paquetage au bord de la rive.  Sans s’arrêter, les deux frères crurent que l’homme pouvait être Albert Johnson, le beau-frère d’un ami dont la venue était annoncée.

  • Albert Johnson?, hurla l’un des deux frères.
  • Qu’est-ce que vous voulez?, répliqua l’homme en se levant.
  • Êtes-vous Albert Johnson?
  • Oui. Est-ce que je suis sur la rivière Porcupine?
  • Non. Ici, c’est la rivière Peel. La rivière Porcupine est à 100 milles plus à l’ouest.

Johnson secoua alors la tête et s’assied de nouveau sur son paquetage.  La conversation venait de prendre fin, tandis que les frères Snowshoes continuèrent de s’éloigner.

Après leur être venu en aide lors d’une épidémie, Paul Nieman était devenu un ami proche des Indiens du secteur.  Or, la sœur de Nieman venait d’épouser un certain Albert Johnson qui devait venir prochainement dans la région.  Les deux frères avaient simplement cru qu’il s’agissait de lui.

Le 9 juillet, celui que l’on identifierait maintenant comme Albert Johnson se présenta dans un poste de traite du Fort McPherson pour y acheter un fusil de calibre .16 et 25 cartouches.  Le propriétaire du magasin, un dénommé Douglas, nota que son client savait ce qu’il voulait, qu’il ne traînait pas et qu’il disposait de beaucoup d’argent.  Après cet achat, Johnson installa sa tente au bord de la rivière.

Sachant qu’on le regardait, il planta deux petits piquets de bois à une distance étonnante et, un revolver dans chaque main, les coupa avec une facilité qui impressionna les témoins de la scène.  Bien qu’il semblait vouloir conserver sa solitude, l’auteur Dick North croit que cette démonstration servait principalement à dissuader qui que ce soit d’en vouloir à son argent.

Dans le film Death Hunt (1981), l'acteur Lee Marvin campait le rôle d'Edgar Millen de la RCMP.  Bien que basé sur l'histoire vraie de cette chasse à l'homme incroyable, le film se gardait cependant de faire mourir Millen et Johnson.
Dans le film Death Hunt (1981), l’acteur Lee Marvin campait le rôle d’Edgar Millen de la RCMP. Bien que basé sur l’histoire vraie de cette chasse à l’homme incroyable, le film se gardait cependant de faire mourir Millen et Johnson.

Un pêcheur du coin nommé Abe Francis, qui tenta de lui parler à quelques reprises, constata que Johnson essayait toujours de lui cacher son visage.  Un jour qu’un violent orage frappa, on alla lui proposer de venir s’installer à l’intérieur des bâtiments avec les autres afin de se protéger, mais Johnson refusa et demeura silencieusement dans sa tente.  Il semblait préférer les foudres de la nature à la compagnie des hommes.

Peu après, il parut intéressé par le fait que personne ne trappait dans la région située entre l’Arctic Red River et la Peel River.

Le 21 juillet, le constable de la RCMP Edgar « Spike » Millen, 30 ans, rencontra Johnson à Fort McPherson et tenta de le questionner.  Johnson lui aurait seulement dit avoir passé l’année précédente dans les prairies.  Millen l’informa alors que s’il voulait trapper il allait devoir se procurer un permis auprès des forces policières.  Peu après, Johnson fit l’acquisition d’un canot et de nombreuses provisions.  Il aurait également échangé quelques mots avec un aventurier d’origine norvégienne du nom de Ole Ostenstad, à qui il aurait brièvement confié être lui aussi originaire de Norvège.

Et puis, un matin, Johnson quitta la réconfortante civilisation du Fort McPherson.  D’autres pêcheurs le virent pagayer dans son canot dans une région réputée dangereuse, même pour les meilleurs aventuriers.  Johnson choisit un point situé à environ 8 milles de Destruction City pour y construire une cabane en bois rond d’environ 8 par 10 pieds.  Il avait choisit soigneusement le site, qui lui permettait d’avoir une excellente vue sur trois côtés.  Durant plusieurs semaines, personne n’entendit parler de lui.

Le jour même de Noël, un Indien nommé William Nerysoo entra dans le poste d’Arctic Red River pour se plaindre au constable Millen du fait que Johnson avait non seulement déniché ses pièges mais les avait également pendus à des arbres.  Le 26 décembre 1931, Millen ordonna alors aux constables Alfred « Buns » King et Joe Bernard de se rendre jusqu’à la cabane de Johnson pour l’interroger en lien avec cette histoire de trappe.

C’est par un froid de -40° C que King et Bernard atteignirent la cabane de Johnson, le 28 décembre vers midi.  Les deux agents remarquèrent la présence de traces de pas dans la neige, ainsi que de la fumée s’échappant de la cheminée.  King frappa à la porte en s’identifiant et demandant à parler à Johnson.  Peu après, il se retrouva nez à nez avec lui dans la petite fenêtre située à droite de la porte.  En voyant King, Johnson referma aussitôt le rideau improvisé qu’il avait fabriqué à partir d’un sac.

King et Bernard restèrent sur place durant une heure, mais sans obtenir la moindre réponse.  Ils se dirigèrent alors vers Aklavik, où ils obtinrent un mandat de perquisition et des renforts.  Maintenant accompagnés du constable R. G. McDowell et du constable spécial Lazarus Sittichinli, King et Bernard retournèrent à la cabane du mystérieux montagnard, où ils arrivèrent le 31 décembre, encore une fois en milieu de journée.

Les problèmes ont commencés lorsque des agents de la RCMP se sont rendus jusqu'à la cabane de Johnson pour le questionner en lien avec la disparition de pièges appartenant à des trappeurs.
Les problèmes ont commencés lorsque des agents de la RCMP se sont rendus jusqu’à la cabane de Johnson pour le questionner en lien avec la disparition de pièges appartenant à des trappeurs.

Prudent, King s’approcha de la porte et frappa du revers de sa main.  Aussitôt une balle traversa la porte.  Bien que touché et propulsé dans la neige, King rampa pour se mettre à l’abri.  Immédiatement, Bernard, McDowell et Sittichinli attachèrent King sur un traîneau et entamèrent une course de 80 milles pour tenter de lui sauver la vie.  Ils mirent une vingtaine d’heures à atteindre Aklavik.  Par chance, les organes vitaux de King n’avaient pas été touchés.  Pris en charge par un médecin, il se remettra sur pieds en trois semaines.

Le 4 janvier 1932, l’inspecteur Eames quitta Aklavik en compagnie de McDowell, Bernard, Sittichinli, Ernest Sutherland, Karl Gardlund, et Knut Lang.  Il envoya également un message radio au constable Edgar Millen afin de lui donner rendez-vous à l’embouchure de la Rat River.  Après tout, Millen était le seul policier à avoir parlé face à face avec Johnson.  Deux jours plus tard, Millen rejoignait l’équipe, tandis qu’Eames achetait 20 livres de dynamite.

Dans leur approche de la cabane, un guide indien leur fit perdre de précieuses heures dans un froid toujours aussi intense, ce qui eut pour effet d’appauvrir sérieusement leurs provisions.  Mais lorsqu’ils encerclèrent enfin la cabane de Johnson au cours de la matinée du 9 janvier 1932, la cheminée fumait toujours.

Plusieurs stratégies furent tentées pour s’approcher, mais à chaque fois un feu nourri les repoussa.  En fait, les hommes constatèrent que Johnson semblait faire feu à partir d’ouvertures pratiquées au bas des murs, près du sol.  À un certain moment de la fusillade, Lang aurait réussi à s’approcher suffisamment de la porte pour la pousser du canon de son arme et découvrant ainsi que Johnson se tenait dans une sorte de sous-sol, le plaçant ainsi sous le niveau du sol et donc à l’abri de la plupart des tirs faits contre lui.  Lang crut le voir utiliser deux armes de poing, mais en raison des découvertes réalisées plus tard, l’auteur Dick North dira qu’il s’agissait plutôt d’un fusil de chasse et d’une carabine de calibre .22 tronçonnés.

Seul contre neuf hommes armés, Johnson continua de tenir le siège jusqu’en soirée.  Mais pour Eames le temps commença à presser, d’autant plus que les provisions manquaient.  Il tenta d’affaiblir la structure de la cabane en lançant quelques bâtons de dynamite, mais sans succès.  Probable que ceux-ci étaient devenus inefficaces en raison du froid intense.

Vers minuit, Lang se porta volontaire pour installer de la dynamite sur le toit, et l’explosion qui en suivit éventra en partie le logis.  Au milieu de cet amas de débris, Lang se retrouva brièvement face à Johnson, qui paraissait étourdi.  Sans qu’on sache pourquoi, Lang ne put tirer.  Johnson reprit rapidement ses esprits et donna encore le ton à la fusillade, forçant Lang à se réfugier une fois de plus près de la rivière.

Avant l’aube du 10 janvier, Eames utilisa ce qui lui restait de dynamite pour éventrer le reste de la cabane.  Après l’explosion, Eames et Gardlund s’approchèrent.  Encore une fois, Johnson les étonna en faisant éclater la lampe de poche que Gardlund tenait à la main à l’aide d’un tir précis, ce qui força les deux hommes de loi à rebrousser chemin.

Après avoir livré l’une des plus étranges batailles de toute l’histoire du nord-ouest, Eames et ses hommes décidèrent de plier bagages vers 4h00 du matin et de retourner à Aklavik.  Millen et Gardlund revinrent sur les lieux le 14 janvier, mais seulement pour découvrir que Johnson avait enfin abandonné sa cabane pour prendre la fuite.  Déjà à la radio, la nouvelle de celui qu’on surnommait « the Mad Trapper of Rat River » (le trappeur fou de Rat River) se propageait.

Pendant ce temps, Millen et Gardlund inspectèrent les lieux.  Ils retrouvèrent une cache fixée au sommet d’un arbre et le canot que Johnson avait acheté l’été précédent, mais sans pouvoir mettre la main sur des objets pouvant permettre d’en apprendre davantage sur sa réelle identité.  De plus, ils n’avaient aucune idée de la direction empruntée par Johnson.  Non seulement la période de clarté était courte à cette époque de l’année mais une tempête de neige sévissant depuis la nuit de la dernière fusillade couvrait déjà les traces du fugitif.

Dans son rapport officiel, Eames décrira Johnson comme quelqu’un de très résolu, déterminé et capable de réagir très rapidement.

La seconde équipe à quitter Aklavik le 16 janvier se composait de John Parsons, ancien membre de la RCMP; le trappeur Frank Carmichael; le trappeur Noël Verville; Ernest Sutherland; Sittichinli; le sergent Earl F. Hersey; et le sergent R. F. Riddell.  Hersey était un ancien athlète olympique et Riddell un spécialiste dans la survie nordique et les chiens de traîneaux.

Le 21 janvier, de nouveau confronté au manque de provisions, Eames confia le commandement du groupe à Millen tandis qu’il quitta avec quelques hommes pour aller chercher nourriture et équipements.  Accompagné de Gardlund, Verville et Riddell, Millen découvrit finalement une cache rempli d’une importante quantité de nourriture.  Croyant pouvoir le coincer, les quatre hommes observèrent la cache à distance durant des heures à l’aide de leurs jumelles.  Mais Johnson évita le piège.

Le 28 janvier, l’épuisement s’était généralisé.  Les hommes ne disposaient plus que de quelques biscuits, un peu de thé et du bacon, sans oublier que la nourriture pour leurs chiens de traîneaux était pratiquement épuisée.  Ils firent un feu, le temps de s’arrêter un moment.  Comme il en avait pris l’habitude, Riddell se mit à errer autour du camp et découvrit des traces remontant, selon lui, à deux jours.  Il faisait nuit lorsqu’il revint faire part de sa découverte à ses collègues.  Au matin du 29 janvier, les quatre hommes retournèrent sur place pour inspecter les traces qui les conduisirent à quelques camps temporaires utilisés par Johnson.  D’ailleurs, une étude de ses déplacements leur permit d’en apprendre un peu plus à son sujet.  Par exemple, le fugitif se déplaçait principalement sur les crêtes, là où la neige était plus dure et les traces de pas moins visibles.

Il avait aussi pour habitude de se déplacer en zig zag, de se nourrir de petits mammifères puisqu’il lui aurait fallu utiliser un gros calibre pour abattre du gros gibier, ce qui aurait ainsi pu révéler sa position.  De plus, il se déplaçait extrêmement rapidement pour un homme qui transportait un bagage lourd, sans bénéficier de ravitaillement de qui que ce soit, et tout cela en s’arrêtant à peine pour faire occasionnellement un modeste feu.  Bref, personne n’arrivait à comprendre comment il pouvait se reposer.

Des Indiens informèrent les représentants de la RCMP d’un coup de feu survenu dans la région de Bear River.  Johnson se sentait-il suffisamment en confiance pour utiliser une arme de gros calibre, croyant avoir semé ses poursuivants?  Millen doutait de l’information, mais décida finalement d’aller voir.  Les hommes retrouvèrent les restes d’un caribou fraîchement abattu.  Au moment de perdre la trace, c’est en regardant plus bas qu’ils aperçurent une colonne de fumée.  Millen et ses hommes venaient de repérer le camp temporaire de Johnson, adossé au bas d’un ravin.

Après s’être suffisamment approché pour distinguer le feu de camp, ils attendirent deux heures sans jamais apercevoir Johnson.  Par contre, ils pouvaient l’entendre siffler et fredonner à travers les arbres.  Il était donc là.

Lorsqu’ils décidèrent finalement de s’approcher pour tenter de l’appréhender, Albert Johnson fut alerté par le bruit de l’un deux qui chargeait une cartouche dans la culasse de son arme.  La fusillade éclata aussitôt.

Au moment où Johnson sauta par-dessus son feu de camp pour se réfugier derrière un arbre, il s’effondra sous un tir de Gardlund, ce qui fit dire à ce dernier qu’il venait de toucher le fugitif.  Millen cria pour le raisonner, mais il n’y eut aucune réponse.  Après une attente de deux heures, Millen et Riddell se redressèrent pour tenter une approche.  Après avoir fait cinq pas, un tir passa au-dessus de la tête de Riddell.  Millen mit un genou au sol et tira dans la direction de Johnson, sans l’atteindre.  Johnson répliqua avec sa carabine Savage, manquant sa cible à son tour.  Mais Johnson tira deux autres coups successifs.  Millen tenta alors de se relever, mais laissa aussitôt échapper sa carabine dans la neige avant de s’écrouler.

Gardlund parvint jusqu’à sa hauteur mais seulement pour découvrir qu’Edgar Millen était mort d’une balle dans le cœur.  Il fut alors décidé que Riddell retourne à Aklavik pour des renforts.  Pour leur part, Verville et Gardlund protégèrent le corps de Millen contre d’éventuels prédateurs avant de regagner leur campement temporaire situé à un mille de là, où les attendait Hersey, récemment revenu d’Aklavik.  Le corps de Millen fut récupéré par Hersey le lendemain matin.

On découvrit ensuite que Johnson s’échappa en grimpant la paroi abrupte du ravin à laquelle il avait adossé son feu de camp.  Dick North écrira que les hommes de loi avaient l’impression de se battre contre un démon plutôt qu’un être humain.

Pendant que la radio diffusait les derniers détails de cette incroyable chasse à l’homme, incitant une partie de la population à voir le « trappeur fou » comme un héros, l’inspecteur Eames demanda l’appui d’un avion, une première dans l’histoire de la RCMP.  Sa requête transita jusqu’à Ottawa.  La question fut brièvement débattue entre le Major Général MacBrien et le ministre de la défense de l’époque, Hugh Guthrie.  Ainsi, le 3 février 1932, quatre jours après la mort d’Edgar Millen, un monoplace de type Bellanca se joignait à la chasse à l’homme.  Contrairement à ce qu’on verra dans le film Death Hunt réalisé en 1981, à savoir que l’appareil était muni d’une mitrailleuse, l’avion servit principalement à améliorer le ravitaillement des équipes de recherche agissant sur la première ligne.  Ainsi put-on réduire de trois jours à une vingtaine de minutes les délais de liaisons.

Parmi les hommes supplémentaires qui se joignirent aux recherches on retrouvait quelques noms à consonance francophone, tel que Constant Ethier et August Tardiff.  Le monoplace Bellanca, piloté par W. R. « Wop » May, s’invita dans les recherches seulement le 7 février.  Au cours de la Première Guerre Mondiale, May avait abattu 13 aéronefs allemands.

Le 8 février 1932, Riddell et Wop May aperçurent du haut des airs les traces de Johnson près de la Barrier River.  Celui-ci avait décrit quelques cercles, semble-t-il pour tromper ses poursuivants.  Mais ses cercles ne furent pas assez grands et plutôt que de les prendre à revers il revint devant eux, dans ses anciennes traces.  Quoi qu’il en soit, il avait déjà prouvé son incroyable résistance physique car il arrivait à tenir tête à des hommes qui bénéficiaient de chiens de traîneaux, de ravitaillements fréquents et de l’avantage du nombre qui leur permettait des repos plus fréquents.

Le 9 février, un important blizzard cloua l’avion au sol.  Pendant ce temps, le fugitif se dirigeait vers les montagnes Richardson, une extension lointaine des Rocheuses.  Il semblait vouloir les franchir dans sa quête désespéré d’atteindre une liberté complète, mais les experts de l’époque étaient convaincus qu’un homme seul, surtout après une éreintante fuite d’une trentaine de jours, n’arriverait jamais à les traverser.  Or, le 12 février, un premier rapport plaçait Johnson de l’autre côté des montagnes, sans compter qu’il paraissait toujours aussi solide sur ses jambes.

Le 13 février, Wop May repéra du haut des airs les traces de Johnson qui allaient cependant se perdre parmi celles d’un important troupeau de caribous.  Les 15 et 16 février, ce fut un épais brouillard qui ralentit considérablement les recherches en plus de clouer l’avion au sol.

Au matin du 17 février, alors que le brouillard se dissipait lentement, les recherches reprirent.  Ce que les hommes ignoraient, c’est que le fugitif avait lui aussi passé la nuit non loin de là.  Vers midi, ils se retrouvèrent en face de Johnson, qui traversait l’Eagle River.  Hersey dira plus tard qu’en l’apercevant, Johnson tenta de regagner la rive.  Hersey ouvrit le feu.  Johnson fit quelques pas de course avant de se retourner brusquement et de riposter à l’aide de sa carabine Savage de calibre .30-30.  Hersey, qui était agenouillé dans la neige, fut atteint par la balle qui le blessa au coude, au genou et à la poitrine.  Cette seule balle le mit hors de combat.

Johnson se barricada finalement dans la neige, au centre de la rivière, tandis que deux groupes de tireurs se formèrent, chacun de leur côté de la rivière.  Le fugitif devait donc essuyer un feu croisé.  Un premier tir atteignit les cartouches que Johnson transportait dans une poche, créant une explosion qui lui occasionna une blessure à la cuisse.  Un autre projectile s’enfonça dans son épaule et un troisième dans son côté, mais le trappeur coriace continuait toujours de faire feu sur ses poursuivants.

Du haut des airs, May et un dénommé Bowen prirent quelques photos de la scène de la fusillade en direct, tandis qu’au sol l’inspecteur Eames demandait désespérément à Johnson de rendre les armes.  Ce sera également Wop May, du haut de sa position privilégiée, qui comprit que Johnson était finalement mort.

Le premier à s’approcher de lui fut Sid May (aucun lien de parenté avec le pilote).  Le mystérieux trappeur avait effectivement succombé à ses blessures.  La chasse à l’homme venait de prendre fin, mais non sa légende.

Cette photo du corps de celui qu'on appelle Albert Johnson a été prise à Aklavik après la fusillade du 17 février 1932.  Malgré cela, son identité demeure toujours un mystère complet.
Cette photo du corps de celui qu’on appelle Albert Johnson a été prise à Aklavik après la fusillade du 17 février 1932. Malgré cela, son identité demeure toujours un mystère complet.

Hersey survivra à ses blessures et confiera plus tard ses souvenirs à l’auteur Dick North.  Le corps d’Albert Johnson fut ramené à Aklavik, où il fut pris en photos.  Car si on avait réussi à le stopper les autorités n’étaient toujours pas parvenues à l’identifier.  Avant l’inhumation, un médecin détermina qu’il mesurait 5 pieds et 9 pouces et demi, pesait 150 livres, avait les yeux bleus et des cheveux bruns clairs.  Il estima son âge entre 35 et 40 ans.  Ses empreintes digitales furent immortalisées et envoyées à la fois à Ottawa et Washington, D.C.

On retrouva sur lui une somme de 2,410$ en argent canadien et deux billets de 5$ américain; cinq perles d’une valeur de 15$ et cinq dents en or évaluées à 3.20$; une carabine Savage Model 99 de calibre .30-30; un fusil de chasse tronçonné de marque Iver Johnson de calibre .16; une carabine Winchester Model 58 de calibre .22; 39 cartouches de calibre .30-30 et quatre cartouches de calibre .16; un compas de poche; 32 pilules; une hache; un sac à dos; une canne de lard; et un écureuil mort.  Puisqu’aucune carte d’identité ni autre document écrit ne fut retrouvé sur lui, on eut l’impression qu’il provenait de nulle part.

Puisqu’aucune identification formelle n’eut lieu, les rumeurs se multiplièrent.  On le fit espion étranger et tantôt braqueur de banque en cavale.  Bref, l’imagination humaine souleva tous les scénarios possibles mais sans respect pour une vérité objective.

En 2005, l’auteur Dick North publia lui-même l’histoire en promettant de résoudre le mystère grâce à la publication d’une photo inédite.  Mais on se doit de demeurer extrêmement prudent face aux analyses photographiques.  De toutes les pistes proposées par North, aucune ne comporte la moindre preuve sérieuse.

Le 11 août 2007, une équipe financée par Discovery Channel exhuma le corps d’Albert Johnson dans le but de pratiquer des tests ADN.  Tous les candidats testés furent rejetés avec une certitude estimée à 100%, incluant ceux proposés par Dick North.  Une analyse dentaire souleva l’hypothèse selon laquelle Johnson n’était pas d’origine canadienne mais aurait plutôt grandi dans le mid-ouest américain, ou possiblement en Scandinavie.  Son âge au moment de mourir fut estimé à 30 ans.

Bibliographique :

NORTH, Dick.  The Mad Trapper of Rat River, a true story of Canada’s biggest manhunt.  The Lyons Press, Guilford, Connecticut, 2005, 338 p.

Face à face avec Buckshot Roberts

Maison de Blazer identifiée en 1926 par Frank Coe.  C'est derrière l'une de ces sombres fenêtres que Buckshot Roberts mena une partie de son combat du 4 avril 1878.
Maison de Blazer identifiée en 1926 par Frank Coe. C’est derrière l’une de ces sombres fenêtres que Buckshot Roberts mena une partie de son combat du 4 avril 1878.

La Guerre du comté de Lincoln, dans le Nouveau-Mexique, a été déclenchée par l’assassinat de John Tunstall le 18 février 1878.  Ses jeunes employés, parmi lesquels on retrouvait un dénommé William Bonney, plus tard mieux connu sous le nom de Billy the Kid, voulurent obtenir vengeance.  En se donnant le nom de Régulateurs, ils passèrent à l’action dès le 9 mars en éliminant deux hommes soupçonnés de s’être retrouvés parmi les assassins (Billy Morton et Frank Baker).  Le 1er avril, c’est en pleine rue du village de Lincoln qu’ils exécutaient William Brady, le shérif corrompu du comté, ainsi que l’un de ses adjoints.

Mais trois jours plus tard, le 4 avril 1878, ces jeunes hommes tombèrent sur un os lorsqu’un certain Andrew « Buckshot » Roberts décida de leur faire face, et tout ceci sans aucun autre appui tactique que sa vieille carabine Winchester.

On connaît bien peu de choses sur le passé de cet homme, exception faite qu’il aurait été militaire avant d’être blessé par les Texas Ranger d’une décharge de chevrotine (buckshot) qui lui aurait laissé quelques plombs dans l’épaule, d’où son surnom.  Cette blessure lui causait un handicape qui l’empêchait d’épauler sa carabine et il devait donc se contenter de tirer en tenant l’arme au niveau de ses hanches.

Quelques jours avant la rencontre fatale du 4 avril, Roberts aurait eu une confrontation armée avec Billy Bonney et Charlie Bowdre, ce qui expliquerait peut-être pourquoi ceux-ci lui en voulaient le jour de l’inoubliable fusillade.  William H. « Brushy Bill » Roberts (aucun lien de parenté avec Buckshot Roberts), qui prétendait être Billy the Kid en 1950[1], parla lui aussi d’une telle escarmouche.  Selon lui, Buckshot aurait même tiré sur eux avant de s’enfuir.

Selon le témoignage de Frank Coe, l’un des Régulateurs, c’est vers 10h00 au matin du 4 avril que le groupe arriva au Blazer’s Mill, un petit regroupement de bâtiments incluant un moulin à scie, la maison de Joseph H. Blazer, et un autre bâtiment qu’il louait à Frederick G. Godfrey, directeur de la Réserve Indienne Mescalero.  La place était située à 15 ou 20 km au sud de San Patricio.  Godfrey habitait cette résidence avec sa femme Clara, ainsi que leurs filles Kate et Louisa.  Selon l’auteur Frederick Nolan[2], Clara avait pris l’habitude de servir des repas aux voyageurs mais leur exigeait en retour de laisser leurs armes dehors, une règle que les Régulateurs ont probablement respectée.

Richard M. "Dick" Brewer
Richard M. « Dick » Brewer

Selon Frank Coe, c’est John Middleton, un des membres du groupe, qui fut désigné pour monter la garde à l’extérieur puisque les chevaux étaient sellés.  Dépendamment des auteurs et des témoignages, on retrouvait ce jour-là parmi les Régulateurs des hommes comme Billy Bonney, Charlie Bowdre, Dick Brewer, et les cousins George et Frank Coe.  Tandis que le repas était servi, Middleton entra pour les avertir de l’approche d’un homme armé.  « Cela n’a énervé personne », dira Frank Coe, « car beaucoup d’hommes armés se promenaient à cette époque-là, et nous étions en train de manger.  J’ai été le premier à sortir et à arriver dans la cour.  Roberts, avec une carabine dans sa main, arrivait du corral, où se trouvaient les chevaux ».

Puisqu’il connaissait bien l’individu, Frank s’approcha pour lui parler et s’ensuivit alors la conversation suivante :

–         Nous avons un mandat contre toi, Bill, lui dit Coe.

–         C’est l’enfer que vous transportez, répliqua Buckshot Roberts.

–         Oui, et je suis heureux que tu sois venu, car nous commencions à avoir de la difficulté à te trouver.  Tu ferais mieux d’entrer, de voir Brewer et te rendre.

–         Moi me rendre?

–         Pourquoi pas?  Il n’y a aucune autre façon de t’en sortir maintenant.

–         Et bien, nous allons voir ça.

–         Il y a treize gars dans cette bande, Bill, et si tu ne te rends pas de façon amicale, ils te tueront.  Tu n’auras aucune chance.

–         J’ai ma vieille Betsy avec moi, aurait-il répliqué en tapant sur sa Winchester.  Il n’y a personne qui va m’arrêter et encore moins cette bande-là.

–         Il ne faut pas faire de folies, Bill.  Ça n’a aucun sens de résister.

–         Je vais me faire tuer si je me rends.

–         Mais à quoi penses-tu?

–         J’ai essayé de tuer Billy the Kid[3] et Charlie Bowdre la semaine dernière.  Si ces deux gars mettent la main sur moi, ils me tueront, c’est certain.

–         Non, ils n’en ont pas l’intention.  Rends-toi et personne ne te fera de mal.

–         Ouais, c’est aussi ce qu’ils ont dit à Morton et Baker.

Frank Coe ajoutera avoir parlé avec lui durant une trentaine de minutes « en essayant de le persuader de se rendre, mais c’est comme si j’avais parlé à sa mule ».

Les Régulateurs sortirent enfin, avec Bowdre à l’avant du groupe.  Calmement, Roberts se redressa pour venir se placer à une quinzaine de pieds devant eux.  Sans hésiter, Bowdre dégaina son six-coups pour lui demander de lever les mains vers le ciel « ou tu es un homme mort ».  Mais son adversaire répliqua alors « Oh non, Mary Ann », tout en relevant le canon de sa carabine au niveau de ses hanches.  Ainsi, Bowdre et Roberts firent feu simultanément.

La balle de Bowdre frappa Roberts en pleine poitrine, traversant son corps de part en part.  Quant à la balle sortant de sa carabine, elle effleura sérieusement la hanche de Bowdre au point de sectionner son ceinturon, qui s’écroula sur le sol.  Bowdre se serait ensuite empressé de se déplacer pour se réfugier au coin du mur, tandis que ses amis ouvraient le feu sur Roberts.  Ce dernier, que l’on décrivit comme un petit homme trapu, actionna le levier de sa carabine pour tirer encore quelques coups.

George Coe en 1927.  On remarque l'index de sa main droite qui est manquant, triste souvenir de la fusillade contre Buckshot Roberts en 1878.  Peu après, George quitta la région.  En 1879, il épousait Phoebe Brown et c'est avec elle qu'il revint dans le comté de Lincoln en 1884.  Plus tard, il écrivit ses mémoires et se rappela jusqu'à sa mort de son amitié avec Billy the Kid.  George s'est éteint à Roswell le 14 novembre 1941.
George Coe en 1927. On remarque l’index de sa main droite qui est manquant, triste souvenir de la fusillade contre Buckshot Roberts en 1878. Peu après, George quitta la région. En 1879, il épousait Phoebe Brown et c’est avec elle qu’il revint dans le comté de Lincoln en 1884. Plus tard, il écrivit ses mémoires et se rappela jusqu’à sa mort de son amitié avec Billy the Kid. George s’est éteint à Roswell le 14 novembre 1941.

Le témoignage de Frank Coe laisse entendre que la deuxième balle de Roberts aurait atteint Middleton dans la partie supérieure de sa poitrine, juste au-dessus du cœur.  Celui-ci aurait quelque peu titubé avant de s’effondrer.  Frank dira également que « une autre balle a touché le doigt de George Coe [son cousin] et lui a arracha son revolver de sa main […] ».  Pour sa part, George Coe dira que « Bowdre avait l’avantage sur Roberts.  Avec son refus de lever les mains en l’air, ils ont tiré simultanément.  Le projectile de Bowdre a traversé le corps de Roberts, la balle de Roberts a ricoché sur la ceinture de balles de Bowdre et avec ma chance habituelle, j’ai eu juste le temps d’arrêter la balle avec ma main ».

Selon cette dernière version, Roberts aurait donc fait trois blessés avec seulement deux tirs.  Mais l’auteur Nolan semble être le seul jusqu’à maintenant à mentionner un quatrième blessé.  Selon lui, un projectile aurait aussi heurté le revolver de Scurlock, encore dans son étui, ce qui lui aurait causé une brûlure à la jambe.

Pendant que les Régulateurs se cachaient au coin de la bâtisse, Roberts se réfugia dans la maison de pierre de Blazer, refermant la porte derrière lui.  En dépit de sa blessure mortelle, il se barricada dans la chambre et tira le matelas pour l’installer sous une fenêtre qui allait lui servir de meurtrière pour canarder ses jeunes ennemis.  Ayant épuisé les cartouches de sa Winchester, le suspect se serait alors emparé d’une puissante carabine Sharp qui reposait dans un coin de la pièce.  Cette arme servait généralement pour la chasse au gros gibier, tel le bison.  Mais Nolan ne sera pas de cet avis, stipulant que l’arme était plutôt une carabine Springfield de modèle 1873 et de calibre .45-70.  On ignore cependant la source de son information.

Selon Frank Coe, Billy Bonney aurait abandonné sa cachette pour tenter deux tirs en direction de Roberts, mais au moment de revenir auprès de ses compagnons un puissant coup de feu aurait claqué depuis la sombre fenêtre.  Le projectile aurait manqué le Kid d’à peine un pouce.

Par la suite, le Kid aurait voulu résoudre cette impasse en attaquant de front, mais Frank Coe l’en aurait dissuadé en disant que, de toute manière, Roberts en avait au maximum pour trois heures à vivre.  Selon lui, Billy Bonney et George Coe se seraient même obstiné pour revendiquer le tir qui avait blessé leur adversaire, alors que le crédit revenait plutôt à Bowdre.

À cet instant, les Régulateurs auraient pu se contenter de quitter les lieux et de soigner leurs blessés, mais « Brewer était déterminé à avoir Roberts mort ou vif », dira Frank Coe.  Dick Brewer avait été le contremaître de Tunstall, la première victime de cette guerre de comté.  Reconnu comme un incorruptible, Brewer avait courageusement affronté de dangereux voleurs de bétail avant d’obtenir un statut de constable pour se lancer aux trousses des assassins de son employeur et ami.

Pour tenter de régler cette impasse, Brewer aurait d’abord demandé à Blazer de se rendre lui-même jusqu’à sa propre chambre pour tenter de faire sortir le forcené, mais celui-ci refusa; et avec raison.  Ensuite, il aurait suggéré d’incendier le bâtiment, une autre idée à laquelle Blazer s’opposa farouchement.  « Brewer devenait fou », expliqua Frank.  « Il ne voulait pas donner le temps à Roberts de mourir et voulait le tuer pour avoir, si possible, le dessus sur lui au moins une fois ».

Sous le couvert de ses copains, Brewer rampa jusqu’à une corde de bois lui permettant de se retrouver directement en face de la fenêtre où se tairait le récalcitrant, à une centaine de verges.  De cet endroit, il aurait tiré deux ou trois coups avec une arme dont le type n’a pas été spécifié par Frank Coe.  Ce dernier dira cependant qu’on avait vu les impacts de balle atteindre le plâtre sur le mur du fond de la chambre, mais sans résultat ni la moindre riposte.  C’est alors que, croyant probablement que Roberts avait eu son compte, Brewer sortit doucement sa tête au-dessus des bûches.  « Roberts était parvenu à mettre sa carabine Sharp sur le rebord de la fenêtre et attendait le bon moment, et il a laissé aller une balle frapper Brewer au milieu du front, ce qui lui a fait éclater le dessus de la tête ».  Brewer fut tué sur le coup.

Probablement paniqués et sachant que leur suspect ne s’en sortirait pas, les Régulateurs commencèrent à organiser leur départ.  Ils installèrent Middleton sur un brancard et se rendirent jusqu’au ranch de Frank Coe, situé sur la rivière Ruidoso.  Le lendemain, sur la route de Roswell, ils auraient croisé un médecin que Frank n’identifiait pas.  Nolan dira qu’il s’agissait du Dr Daniel Appel, celui-là même qui avait contredit les conclusions du Dr Ealy à propos de l’examen de la dépouille de Tunstall[4].  Après avoir fait ce qu’il avait pu pour Middleton et Coe, le Dr Appel se pressa ensuite vers Blazer’s Mill.  Selon Frank Coe, Middleton aurait mis plusieurs semaines avant de connaître une guérison satisfaisante.

Les versions se contredisent également sur l’état de Buckshot Roberts au moment de l’arrivée du Dr Appel.  Certains ont dit qu’il était déjà mort.  « C’était la nuit lorsqu’il arriva sur place », écrit Nolan.  « Brewer avait déjà été enterré dans le cimetière de Blazer, et Roberts était mourant.  La balle de Bowdre était entrée juste au-dessus de l’os de la hanche gauche et s’est tracé un chemin vers le bas jusqu’à l’aine; il n’y avait rien qu’Appel pouvait faire pour lui ».  Vers la fin, Roberts souffrait tellement qu’il aurait fallu deux hommes pour le maîtriser.  Selon Nolan, il aurait finalement rendu l’âme le lendemain, un peu avant midi.

À l’époque, la rumeur voulait que les corps de Brewer et de Roberts aient été inhumés dans la même fosse, mais on expliqua plus tard qu’ils auraient eu droit à leur tombe respective.  Toutefois, aucune inscription n’y sera installée avant longtemps.  En fait, il fallut attendre jusqu’en 1991 pour identifier clairement le site de leur dernier repos et on profita évidemment de l’occasion pour y placer des croix en bois.  Certains descendants de la famille Brewer installèrent une pierre tombale en marbre pour rappeler le dernier repos de leur ancêtre.

Dans l’Outlaw Gazette de décembre 1993, on apprenait également l’érection d’un monument à Boaz, dans le Wisconsin, en l’honneur de Dick Brewer.  C’était sa région natale.  L’une de ses descendantes, Lisa Muth, était à l’origine du projet qui avait été approuvé le 12 mars 1993 par le Wisconsin Historical Markers Council.

En 1960, l’auteur Ramon F. Adams ne remettait pas en cause les témoignages des cousins Coe mais précisait seulement que la balle de Bowdre avait atteint Buckshot Roberts à l’estomac plutôt qu’à la poitrine.  Ce n’était là qu’une troisième version de la localisation de la blessure par balle.  Adams ajouta que le Dr Ealy avait dû amputer le pouce et l’index de la main droite de George Coe suite à la blessure qu’il avait reçue.  Toutefois, sur une photo prise en 1927, on constate que l’index est effectivement absent mais qu’il avait conservé son pouce.

Selon certains auteurs, le Kid aurait pris le contrôle des Régulateurs après la mort de Brewer, mais les faits ne démontrent pas nécessairement que Billy ait été un leader, même si certains de ses amis ont pu voir en lui une forme d’héroïsme.  Quoi qu’il en soit, les jeunes vengeurs avaient rencontrés ce jour-là un homme capable de leur tenir tête.

Pour les curieux, je vous invite à visionner l’interprétation quelque peu simpliste que fit le cinéma de cette fusillade du 4 avril 1878 dans le film Young Guns en 1988 à l’adresse suivante : http://www.youtube.com/watch?v=UqvuJLOCSxc

Vous pouvez également consulter la Boutique d’Historiquement Logique.


[1] Pour en savoir plus à propos de William H. Roberts : https://historiquementlogique.com/2010/12/28/le-deces-controverse-de-billy-the-kid/

[2] Frederick Nolan, The West of Billy the Kid, 1998.

[3] Officiellement, le surnom complet de « Billy the Kid » fut utilisé pour la première fois en 1881.  On comprend que le témoignage de Frank Coe a été recueilli plusieurs années après les faits et qu’alors il était pour lui normal d’utiliser le surnom au complet.  En 1878, pour être plus précis, le jeune homme se faisait appeler « William H. Bonney » ou « the Kid ».

[4] Le Dr Taylor Ealy, un nouveau venu dans le comté de Lincoln, avait constaté que le corps de Tunstall avait été mutilé, tandis que le Dr Daniel Appel du Fort Stanton, soupçonné d’être à la solde du clan adverse, avait nié toute présence de mutilation.

La fusillade de Wooster Mound

Wiley Haines

Le 2 août 1903, trois hommes lourdement armés entraient sur la réserve Osage, en Oklahoma.  Il s’agissait des hors-la-loi Will et Sam Martin, ainsi que de leur complice Clarence Simmons.

Après avoir été alerté, l’homme de loi Wiley Haines prit avec lui Warren Bennett et le Constable Henry Majors pour se précipiter aux trousses des suspects.  Les trois représentants de l’ordre trouvèrent le campement des hors-la-loi juste avant l’aube, au matin du 3 août.  Discrètement, ils descendirent d’abord de leurs montures pour s’approcher à pied.

Malheureusement pour l’effet de surprise, le cheval de l’un des criminels eut un soubresaut et les fugitifs empoignèrent immédiatement leurs armes.

Will Martin courut vers sa monture mais Haines lui tira une balle dans la jambe droite.  Un second projectile entra par sa bouche et fit exploser l’arrière de sa tête, ce qui le tua sur le coup.

Sam Martin riposta alors avec rage, mais Haines réussit à l’atteindre dans la partie droite de sa poitrine, ainsi qu’au poignet gauche.  Sam parvint néanmoins à courir sur une distance d’une vingtaine de verges avant de s’effondrer.

Ensuite, Haines courut pour rattraper Simmons.  En dépit de ses blessures, Sam Martin tira de nouveau, atteignant Haines à la poitrine et à l’épaule droite.  L’homme de loi s’écroula.

Bennett maîtrisa aussitôt Sam Martin tout en le menaçant de lui faire éclater la tête s’il tentait le moindre geste.  Pendant ce temps, Simmons s’évaporait dans la nature.

La fusillade n’avait pas duré plus d’une minute mais on estima pourtant à 27 le nombre de coups de feu échangés.  Parmi l’équipement confisqué aux hors-la-loi, on compta trois chevaux, des selles, des brides, deux carabines, quatre revolvers et environ 1,000 cartouches.

Wiley Haines et Sam Martin furent allongés dans le même chariot et conduis au cabinet d’un médecin à Pawhuska.  Le médecin jugea que Martin n’avait aucune chance de survivre mais le bandit resta lucide jusqu’à la fin, ne cessant jamais de parler, comme une véritable commère.

Les corps des frères Martin, peu après la fusillade.

Pour retirer le projectile du corps de Haines, le docteur recommanda évidemment une anesthésie générale, mais Haines refusa car il voulait garder un œil sur son prisonnier.  Donc, Haines ne reçut aucun anesthésiant et durant toute l’opération il garda courageusement son revolver pointé sur Sam Martin.  Ce dernier mourut peu de temps après, non sans avoir confessé plusieurs autres crimes pour le salut de son âme.

Bien qu’il ne fut jamais aussi célèbre que certains hommes de loi de l’Oklahoma comme Bill Tilghman ou Heck Thomas, Wiley Haines put jouir d’une réputation très enviable grâce à son courage.  Il avait nettement fait ses preuves lors de cet événement qu’on surnomma à tout jamais la fusillade de Wooster Mound.

Wiley Haines succomba à une crise cardiaque en 1928 alors qu’il se trouvait dans les marches du palais de justice de Pawhuska.

Wyatt Earp, justicier sur mesure

À la sortie des films Tombstone[1] et Wyatt Earp[2] il y a une quinzaine d’années, le nom de ce héros de l’Ouest connut un regain de popularité, en particulier dans les revues spécialisées mais aussi chez les touristes historiques.  J’ai d’ailleurs succombé au charme en 1999 en visitant les villes de Dodge City, Kansas, et de Tombstone, Arizona.

La légende de Wyatt Earp n’avait cependant pas besoin du cinéma pour démontrer que sur le plan historique sa croisade personnelle demeure assez unique.

Né le 19 mars 1848 à Monmouth, Illinois, il quitta le foyer familial à 17 ans afin d’aller travailler dans les contrées sauvages en compagnie de son frère aîné Virgil.

En 1870, Wyatt s’installa à Lamar, Missouri, où il décrocha un premier emploi dans les forces de l’ordre.  Il y épousa Urilla Sutherland qui, d’après une version, serait morte peu de temps après le mariage.  Le jour même des funérailles, les frères de la défunte accusèrent Wyatt d’avoir laissé mourir Urilla et une bagarre éclata.

Plusieurs auteurs croient toujours que ce drame propulsa le jeune homme vers une descente aux enfers.  En 1871, noyant son chagrin dans l’alcool, Wyatt fut arrêté pour vol de chevaux en compagnie d’un acolyte en Territoire Indien[3].  Heureusement pour lui, les poursuites furent abandonnées à la suite de l’acquittement de son complice.

Toutefois, le jeune homme n’avait pas encore tiré de leçon de cette mauvaise expérience car en 1872 il fréquentait toujours le milieu de la prostitution à Peoria, Illinois, où lui et son jeune frère Morgan furent arrêtés à quelques reprises pour proxénétisme.

L’année suivante, comme s’il avait soudainement été frappé par une illumination quelconque, Wyatt cessa de boire.  Il partit pour le Kansas, où il s’improvisa chasseur de bisons.  Taciturne et froid, Wyatt commença donc à établir lentement son image d’intransigeant.

Nombreux furent les auteurs à démarrer sa légende à Ellsworth, Kansas, où il aurait réussi l’exploit de calmer le dangereux tueur Ben Thompson sans effusion de sang après que celui-ci ait tué le Shérif Whitney.  C’est à la suite de cette prouesse qu’on lui aurait offert le poste de marshal de la ville, qu’il n’aurait occupé que quelques jours seulement.  Mis au parfum de la corruption en place, il démissionna et alla rejoindre son frère Jim à Wichita, Kansas, qui tenait un bordel avec l’aide de sa femme.  On présume que c’est là, dans cette ville que Billy the Kid aurait habité avec sa tante à la même époque, que Wyatt aurait rencontré Mattie Blaylock, une prostituée qui s’avéra dépendante de lui, autant financièrement que sentimentalement.

Wyatt s’engagea dans les forces de l’ordre de Wichita, où il amplifia sa réputation en affrontant les dangereux frères Clements.  Toutefois, son congédiement de 1876 s’expliquerait par le fait qu’il aurait frappé un candidat aux élections de marshal.

Quelques semaines plus tard, le maire de Dodge City fit appel à lui pour mieux affronter la saison des grands convois de bétail.  Wyatt y retrouva donc son ami Bat Masterson, l’homme de loi aux origines québécoises, de même que ses frères Virgil et Morgan.  Vers la fin de l’été 1876, Wyatt et Morgan démissionnèrent pour aller tenter leur chance à Deadwood, dans le Dakota, où ils auraient rencontré une première fois un étrange personnage du nom de Turkey Creek Jack Johnson.  Ce dernier, sur lequel on sait bien peu de choses, accompagnerait plus tard Wyatt dans sa croisade personnelle.

C’est en 1877 que Wyatt aurait fait la rencontre de John H. « Doc » Holliday à Fort Griffin, Texas.  Jeune dentiste de formation et gentlemen bien en vu, Holliday avait été forcé de quitter sa Georgie natale en raison de sa tuberculose.  Bien que de caractères différents, Earp et Holliday développèrent une amitié unique et inébranlable.

L’année suivante, Wyatt était de retour à Dodge City, suivi de près par Holliday.  Le 26 juillet 1878, Wyatt et Jim Masterson donnèrent la riposte à deux fêtards ayant ouvert le feu sur des commerces.  L’un des cow-boys fut retrouvé mort le lendemain.

On donne la date du 24 septembre 1878 pour expliquer le scellé définitif sur l’amitié entre Wyatt et Doc.  Ce jour-là, Wyatt, qui représentait la loi, se serait retrouvé encerclé de plusieurs cow-boys armés.  N’ayant rien à perdre en raison de sa maladie incurable, Holliday vola à son secours.  Son apparition sur les lieux aurait suffit à désamorcer la situation.

En septembre 1879, Wyatt offrit sa démission des forces policières de Dodge City pour répondre à l’attrait de la ville de Tombstone, en Arizona.  Wyatt, Jim et Virgil, ainsi que leurs épouses respectives, débarquèrent dans la cité aride mais prometteuse deux mois plus tard.  Morgan les y rejoignit peu après.  Les quatre frères espéraient ainsi se créer un avenir confortable.

Rapidement, une rivalité s’installa cependant entre les Earp et l’organisation criminelle que l’on surnommait les Cowboys.  Les Earp découvrirent sur le ranch des frères McLaury la preuve de leurs activités illégales au sein de l’industrie du vol de bétail.  La tension grimpa d’un autre cran en octobre 1880 lorsqu’un soi-disant membre de cette organisation hétérogène, Curly Bill Brocius, tua le Marshal Fred White en pleine rue.

La tension développée au lendemain de cette tragédie conduisit directement à la désormais célèbre fusillade de O.K. Corral survenue le 26 octobre 1881 dans les rues de Tombstone.  Les Earp, qui travaillaient au nom de la loi, en eurent assez des frasques et des menaces émanant des frères Clanton et McLaury, alors ils décidèrent d’intervenir en marchant directement vers eux, les armes aux poings.  Mais ce jour-là, les frères Earp bénéficiaient d’un atout de taille : Doc Holliday.  Bien que son statut officiel demeure toujours controversé pour cette journée, Doc marcha fièrement au côté de Wyatt, Virgil et Morgan Earp pour donner une leçon à ces criminels qui en menaient large.

Cette fusillade, que les spécialistes se disputent encore les détails, ne dura apparemment qu’une trentaine de secondes.  Elle se solda par la mort de Billy Clanton, ainsi que des deux frères McLaury.  Quant à eux, Virgil et Morgan furent blessés.  Doc Holliday aurait poussé l’audace jusqu’à offrir sa chance à Frank McLaury en ouvrant ses bras en forme de croix, mais le tir ayant raté le dentiste tuberculeux termina le travail à coups de revolver.

Suite à une commission d’enquête, le juge Wells Spicer déclara qu’il n’y avait pas matière à procès contre les Earp et Holliday.  Cette décision mit les Cowboys en colère, au point où ceux-ci dressèrent une liste noire d’hommes à abattre.  Bien sûr, les noms de Holliday et des Earp figuraient au sommet de la liste.

Le 28 décembre 1881, Virgil fut leur première victime.  Une décharge de fusil de chasse tirée en pleine nuit par un homme qui ne fut jamais identifié clairement lui enleva à jamais l’usage d’un bras.

Justicier dans l’âme, Wyatt forma immédiatement une équipe de mercenaires incluant Doc Holliday, Turkey Creek Jack Johnson, Texas Jack Vermillion et Sherman McMasters afin de traquer les responsables de ces représailles.  Cette vive réaction ne put cependant empêcher l’assassinat du jeune Morgan Earp le 18 mars 1882.

Cette fois, Wyatt Earp laissa tomber ses principes, de même que son étoile de représentant de l’ordre.  Il n’avait plus qu’une seule idée en tête : galoper au nom de sa justice.  Le premier à le suivre dans cette entreprise suicidaire fut son fidèle ami Doc.

Wyatt et ses mercenaires éliminèrent d’abord Frank Stilwell à la gare de Tucson le 20 mars, puis Florentino Cruz le 22 mars et enfin Curly Bill le 24 mars.  La croisade de Wyatt Earp semblait avoir pris un rythme effréné.  Des rumeurs circulèrent également concernant d’autres victimes parmi les Cowboys, mais rien ne peut être prouvé historiquement.

Le Shérif Behan, corrompu et ami des Cowboys, forma une puissante équipe composée de tueurs, forçant ainsi Wyatt et ses mercenaires à fuir jusqu’au Colorado.  Officiellement, Wyatt ne remit plus jamais les pieds sur le sol de l’Arizona.  Et pour éviter l’extradition de Doc, on inventa contre lui une accusation de vol sur le territoire du Colorado avec l’aide de Bat Masterson.

Au cours de l’été de 1882, Johnny Ringo, que plusieurs qualifiaient du plus terrible des Cowboys, fut retrouvé mort sous un arbre de l’Arizona.  Les débats se poursuivent encore quant aux circonstances entourant la mort de Ringo.  Certains pointent du doigt Wyatt, alors que d’autres préfèrent la théorie de Doc, qui s’était d’ailleurs mesuré à lui quelques mois plus tôt.  Cette dernière théorie fut longtemps écartée puisqu’au moment où Ringo avait été tué Doc Holliday devait comparaître devant un tribunal du Colorado.  Toutefois, on a découvert, il y a quelques années, que Doc ne se serait jamais présenté à cette audience.  Aurait-il eu le culot de revenir en territoire ennemi pour finir le travail?

Wyatt Earp ne fut jamais importuné par la loi en ce qui concerne sa croisade personnelle et continua de voyager à travers l’Ouest en compagnie de Joséphine Marcus.  Son nom refit cependant les manchettes à quelques reprises, en particulier lorsqu’on remettait à la mode le sujet de la justice personnelle.

Son histoire reste depuis associée aux faiblesses du système judiciaire, qui offre ainsi certaines zones grises permettant d’entretenir l’idée de se faire justice soi-même.

C’est dans un luxueux hôtel, quelques années plus tard, que Doc Holliday et Wyatt Earp se croisèrent pour la dernière fois.  Refusant d’être un fardeau pour son ami, Doc préférait qu’il en soit ainsi.  Il se retira peu après dans un hôtel de Glennwood Springs, au Colorado, où il s’éteignit doucement le 7 novembre 1887.

En août 1999, j’ai eu la chance de me retrouver sur le site même de la Fusillade de O.K. Corral à Tombstone, Arizona, là où des mannequins marquent maintenant les positions approximatives de Wyatt Earp et Doc Holliday lors des échanges de coups de feu.

Wyatt s’éteignit le 13 janvier 1929 à Los Angeles, Californie.  Parmi les hommes qui portèrent sa tombe on comptait deux des premières vedettes du cinéma western : William S. Hart et Tom Mix.


[1] Film de George P. Cosmatos, 1993, mettant en vedette Kurt Russel dans le rôle de Wyatt Earp et Val Kilmer dans celui de Doc Holliday.

[2] Film de Lawrence Kasdan, 1994, mettant en vedette Kevin Costner dans le rôle de Wyatt Earp et Dennis Quaid dans celui de Doc Holliday.

[3] Devenu par la suite l’État de l’Oklahoma.