Octobre 70: Lise Rose (33)

         Lise Rose, la sœur des frères Rose, était représentée par Me Gaétan Robert. Avant même que les avocats de la Couronne interrogent la jeune femme de 25 ans, celle-ci sentit le besoin d’intervenir.

  • Si vous permettez, je vais m’asseoir parce que je fais la grève de la faim depuis sept jours avec Lise Balcer.

Un membre de la cour se chargea alors de lui apporter une chaise. Ensuite, Lise dira avoir perdu son appartement depuis qu’elle était détenue et comme adresse elle devait donc fournir celle de ses parents, à savoir le 1360 Beauchamp à Longueuil.

  • Quelle est votre occupation?, lui demanda le greffier.
  • Je suis artiste peintre et je travaille aussi au Ministère du Revenu.

Me Robert demanda ensuite à discuter avec sa cliente. Immédiatement après, Lise Rose reprit la parole.

  • Monsieur le coroner, je demande la parole parce que je voudrais expliquer aux gens qui sont là les raisons qui motivent la grève de la faim.
  • Une minute, mademoiselle, fit le coroner Trahan. Si vous n’avez pas d’objection ici, dans la cour du coroner, c’est le coroner qui établit les règlements qui sont fixés par la loi. Alors là, vous avez droit, je pense bien, votre avocat a dû vous avertir, vous avez le droit de demander la protection de la loi, alors je veux savoir de vous si vous demandez la protection de la loi?
  • Alors, je vous accorde la protection de la loi à condition que vous disiez la vérité, purement la vérité et simplement la vérité.
  • Oui, je suis d’accord.
  • Maintenant, quant aux autres déclarations que vous voulez faire, pour moi ça ne regarde absolument pas l’enquête que j’ai à faire. Alors, je ne suis pas ici pour entendre des discours pour me dire pourquoi vous faites la grève de la faim, pourquoi vous faites ci et pourquoi vous faites cela. Vous êtes ici purement et simplement pour répondre aux questions qui vont vous être posées et si des questions qui vous sont posées ne sont pas légales, vous avez votre avocat Me Robert qui s’y objectera et moi je déciderai si l’objection est bien fondée ou mal fondée.
  • Alors, si je comprends bien, vous ne me donnez pas le droit de parole, vous ne me donnez pas le droit d’expliquer à ces gens pourquoi je fais la grève de la faim, c’est-à-dire pour aller à Tanguay?
  • Je viens de vous dire mademoiselle, que moi je ne suis pas ici pour entendre ces doléances-là, les doléances que vous avez à prononcer ça devrait être adressé à d’autres personnes que moi. Quand même que vous le diriez à moi je ne peux rien faire, moi, je suis ici purement et simplement pour entendre votre témoignage se rapportant à l’enquête que j’ai à mener. Alors, par après, si vous voulez faire des doléances à qui de droit, vous les ferez par les canaux ordinaires que vous indiquera votre avocat.
  • Je voudrais expliquer les conditions de détention que l’on a ici, s’entêta-t-elle.
  • Mademoiselle, je sais que …
  • Vous ne les connaissez pas, certain.
  • Il y a bien des choses, vous avez un ombudsman, vous avez tout ce qu’il faut dans la province …
  • Je ne veux pas que ça prenne un an, je veux le dire tout de suite.
  • Pour faire valoir vos droits, alors si vous le voulez on va procéder immédiatement avec la cause.

Ce fut alors à Me Jacques Ducros d’interroger la sœur des frères Rose.  Mais là encore, on frappa un mur.

  • Alors, mademoiselle Rose, si je comprends bien, vous êtes la sœur de Paul et de Jacques Rose?
  • Première chose, je refuse de témoigner.
  • Vous refusez de témoigner pour quelle raison?
  • Je vais vous donner mes raisons que j’ai écrites pour ne pas en oublier aucune parce que je considère qu’il est nécessaire que je proteste contre la discrimination et l’injustice qu’il y a eu à mon égard comme à l’égard de d’autres personnes et voici ces injustices.
  • Ce n’est pas cela que vous demande, fit me Ducros.
  • Je vais vous les donner : les brutalités de la part des policiers enquêteurs…
  • Mademoiselle…
  • Ils m’ont battue à plusieurs reprises …
  • Mademoiselle…
  • Qui m’ont déshabillée complètement nue …
  • Mademoiselle, je vous demande …
  • L’isolement pendant plus de 22 jours…
  • Un instant, intervint le coroner.
  • La grève de la faim j’ai été obligé de la faire pendant neuf jours pour protester contre ces brutalités et …
  • Mademoiselle Rose …, tenta Me Ducros.
  • Le fait que le 19 octobre je me considère comme kidnappée par l’état policier et le fait que par la suite on a créé de toutes pièces un acte d’accusation afin de légitimer les sept à l’occasion … pour les poursuivre indéfiniment …
  • Mademoiselle …, tenta encore Me Ducros.
  • Et le fait qu’on est ici dans des conditions impossibles à vivre en faisant de la cellule 23 heures et demi sur 24 … La nourriture inmangeable, le froid, présentement j’ai mon manteau, il fait assez froid dans ma cellule, la chaleur pendant certains jour aussi …
  • Mademoiselle, fit le coroner, si vous voulez, je vous ai indiqué tout à l’heure l’endroit où vous pouviez …
  • Je tiens à le dire présentement et …
  • Tout ce que je veux savoir …
  • Je ne sais pas combien de temps je vais rester ici.
  • Je veux savoir de vous, mademoiselle, purement et simplement si vous voulez rendre témoignage?
  • J’ai répondu à cette question : je refuse de témoigner pour protester contre la discrimination, les brutalités et les injustices que j’ai subies depuis que je suis ici.
  • Mademoiselle Rose, fit Me Ducros, je vous repose la question : est-ce que vous êtes la sœur de Paul et Jacques Rose?
  • Je n’ai rien à vous répondre.
  • Vous refusez de répondre?
  • Je refuse de témoigner, point final.
  • Monsieur le coroner, je fais une motion pour outrage au tribunal.
  • Mademoiselle, fit le coroner en se tournant à nouveau vers Mlle Rose, est-ce que vous avez des motifs sérieux pour refuser de répondre?
  • Je viens de vous les nommer, monsieur le coroner.
  • À part ceux que vous venez de donner?
  • Je pense que c’est un motif sérieux quand un être humain est dans des conditions comme je vis présentement de protester avec les moyens qu’il a, je n’ai pas d’autres moyen pour protester que de refuser de témoigner et de faire la grève de la faim… C’est ce que je fais depuis sept jours avec Lise Balcer.
  • Mademoiselle, moi je n’ai que les moyens que j’ai à ma disposition également, moi c’est de suivre la loi et je vous déclare en mépris de Cour et également comme j’ai dit tout à l’heure je vais remettre la sentence à mardi prochain.
  • Je voudrais spécifier encore les descentes de perquisition dans ma cellule de même que dans celle de Lise Balcer. On m’a enlevé mes écrits et ceux de Lise Balcer, c’est-à-dire des poèmes de même qu’une pièce de théâtre qu’elle était après écrire.
  • S’il vous plaît, soupira le coroner, voulez-vous faire sortir le témoin?
  • Je n’ai rien d’autre à dire sauf que mes sœurs et mes frères Paul et Jacques, je vous aime.

Finalement, par mégarde, le témoin venait de répondre à une question à laquelle elle s’était refusée un peu plus tôt. En effet, Lise Rose venait d’avouer qu’elle était bien la sœur des frères Rose.

Sur ce, Me Robert s’opposa à son expulsion, mais le coroner le réprimanda plutôt pour lui rappeler qu’il aurait dû mieux conseiller sa cliente.  Me Robert expliqua avoir informé Lise de toute la situation, ce qui laisse entendre qu’elle avait agis de son propre chef.

Lorsque Me Robert reprit le sujet de la demande de transfert  de sa cliente vers la prison Tanguay pour femmes, le coroner dut lui expliquer qu’il n’avait qu’un rôle de coroner et que ce genre de demande ne relevait pas de ses compétences. Après un léger cafouillage entre les avocats, le coroner Jacques Trahan se sentit obligé d’apporter, encore une fois, certaines précisions.

  • Voulez-vous, s’il vous plaît, messieurs, vous conduire tous et chacun comme si nous étions dans une cour de justice purement et simplement, pas pour ma personne mais pour ce que je représente. Moi ici, je représente la Loi, pas d’autre chose. Alors, je vous demanderais de vous servir des termes et des tons de voix nécessaires pour pareille séance. Moi, vous comprenez Me Robert, j’ai un rôle ici à remplir comme coroner, je n’ai pas d’autre chose que cela à remplir, ce n’est pas moi qui est l’exécuteur des règlements des prisons de la ville ou de la province, vous avez des endroits pour porter plainte, si vous avez des plaintes à porter, alors …
  • Les plaintes sont portées, on n’a pas été écouté, répliqua Me Robert. Ça prend trois mois, son procès sera passé lorsque l’on aura l’audition de l’ombudsman.
  • J’ai vu des rapports, monsieur, où l’ombudsman a agi plus vite que cela, plus vite que ce que vous venez de dire, alors je vous conseille fortement de prendre les moyens légaux à votre disposition et je suis certain que l’on vous écoutera et que justice sera rendue pour tout le monde. Moi, je ne peux pas aller plus loin que cela, c’est bien malheureux, c’est mon rôle, je suis obligé de suivre la loi alors … si tout le monde avait suivi la loi peut-être que l’on ne serait pas ici en tous les cas. … De toute façon, on va attendre la fin pour le décider, alors j’ajourne à mardi prochain, à moins que vous ayez d’autres témoins à faire entendre.
  • Alors, à mardi prochain à 10h00 du matin, mardi le 1er décembre.
  • Je tiens à dire que j’ai été battue à plusieurs reprises et déshabillée complètement nue par les policiers enquêteurs, intervint encore Lise Rose.

Cette fois, personne ne lui prêta attention.

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