Enquête de coroner sur la mort d’une prostituée à Trois-Rivières

La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)
La nuit, la ville de Trois-Rivières imprime des mystères que parfois les archives arrivent à démystifier. (photo: Eric Veillette 2011)

Dans mon livre L’affaire Dupont, une saga judiciaire, à paraître bientôt, il est question au chapitre 31 d’un décès relié au milieu de la prostitution.  En 1996, le dévoilement publique de la partie 2 du rapport de la Commission de Police du Québec (CPQ), une enquête qui s’était déroulée en 1969, avait permis d’établir une liste contenant les noms de 43 prostituées.  L’une d’entre elles se nommait Rita Beaumier et en 1971 on la retrouvait morte dans des circonstances plutôt étranges.  Les Dupont utilisaient d’ailleurs cette histoire afin de mousser le mystère entourant la pseudo-énigme de leur père.

Selon le rapport de la CPQ, Rita Beaumier, qui se faisait également connaître sous les noms de Rita Berthelot ou Berthe Bordeleau, était l’épouse d’un certain Robert Beaumier, débardeur et proxénète.  C’est que Rita était bien connue des policiers, d’autant plus que le rapport de la CPQ blâmait les détectives Jean-Marie Hubert et Paul Dallaire pour le contrôle qu’ils exerçaient sur le réseau de prostitution à Trois-Rivières.  Les deux hommes devaient d’ailleurs être congédiés de la police en janvier 1970.

Dans un article de Pierre-A. Champoux publié dans Le Nouvelliste du 18 janvier 1971, on apprenait que le corps de Rita était retrouvé dans un appartement de la rue Bureau en pleine nuit par un sexagénaire.  Plus étrange encore, son mari l’attendait dans la rue, sagement assis derrière le volant de sa voiture.  Il était alors plus de 3h00 de la nuit.

Voilà qui permettait de soulever certaines questions, d’autant plus que Champoux écrivait dans son article que « le coroner du district de Trois-Rivières le Dr Jacques Daigle demanda qu’une enquête soit instituée relativement à ce décès qu’il qualifie de très suspect ».

Comment alors ne pas envisager la possibilité selon laquelle Rita, arrêtée plusieurs fois pour racolage, s’adonnait encore au plus vieux métier du monde afin de rapporter un peu de beurre sur la table familiale.  Car, ne l’oublions pas, l’enquête ouverte par le coroner permit d’apprendre que la femme de 35 ans était aussi mère de trois enfants.

Dans l’affaire Dupont, les défenseurs de la théorie de l’assassinat pouvaient y voir une autre occasion d’accuser la police de camoufler un meurtre.  Encore faudrait-il des preuves plus sérieuses qu’un simple article de journal pour affirmer quoi que ce soit.

Encore une fois, ce sont les archives de BANQ[1] qui permettent d’éclaircir cette affaire, puisque l’enquête du coroner Daigle y a été soigneusement conservée.

Tout d’abord, un rapport policier permet d’établir que le 6 novembre 1968 Rita Beaumier, alias Berthe Bordeleau, était arrêtée vers 15h15 par le capitaine-détective Georges Gagnon et quelques-uns de ses collègues pour « avoir été trouvé[e] dans une maison de rendez-vous » à l’Hôtel St-Georges (224 rue St-Georges).

Il est intéressant de découvrir dans ce même rapport d’arrestation qu’on la décrivait comme une femme de 33 ans de religion catholique née à Ottawa le 4 avril 1935.  Son occupation fut décrite comme ménagère.  En plus d’être suffisamment scolarisée pour savoir lire et écrire, on la dépeignait comme une femme sobre de 5 pieds et 10 pouces (1,77 m) pesant 125 livres (56,6 kg), portant des cheveux châtains et des yeux verts.  Fait étrange, car le rapport d’autopsie la décrira 3 ans plus tard comme une femme de 5 pieds et 6 pouces (1,67 m) pesant 110 livres (49,8 kg) avec des cheveux « teints brun avec reflets fauves ».

Lors de cette arrestation de 1968, elle avait en sa possession 11$.  Pourtant, on y mentionnait clairement que Rita avait déposé elle-même les 100$ de la caution.  Sa comparution était prévue pour le lendemain, mais le dossier fut déclaré forfait et la Cour Municipale encaissa l’argent.  Ce stratagème fut d’ailleurs dénoncé par l’enquête de la CPQ.

On apprend également que la tenancière de cette maison close se nommait Mme Lionel Lafond.  Après avoir été conduite au poste de police No 1 de la rue Royale, celle-ci avait été admise à une caution de 200$.  Dans une chambre, on avait surpris Louise Lajoie en compagnie d’un client nommé Clément Tessier, un homme de St-Thuribe, dans le comté de Portneuf.  Quant à « Melle [sic] Berthe Bordeleau alias Rita Beaumier », elle partageait le lit de Joseph Jacob.  Louise et Rita furent admises à une caution de 100$ tandis que les deux clients le furent pour seulement 25$.

Finalement, le rapport de police stipule que pour cette descente le capitaine Georges Gagnon était accompagné du constable Marcel St-Onge, ainsi que des détectives Clément Massicotte, Fernand Thibeault et Guy Poisson.

L’enquête du coroner Jacques Daigle apporte un éclairage nouveau à cette affaire, démontrant d’abord que Rita et Robert Beaumier habitaient au 460 boulevard St-Jean, à St-Louis-de-France.  La liste des personnes interpellées par cette enquête permit d’apprendre que le client de Rita, le fameux sexagénaire, se nommait Charles Brouillette.  Celui-ci demeurait au 589 rue Bureau, à Trois-Rivières.  C’est donc là que Rita avait trépassée.

Ce qui poussa probablement le coroner à vouloir organiser une enquête plus élaborée fut la mention finale du rapport d’autopsie, réalisée le jour même de la découverte du corps à l’Institut médico-légal de Montréal par le pathologiste André Brosseau.  On pouvait y lire que « selon les constatations d’autopsie, il est vraisemblable d’attribuer la cause du décès à un œdème pulmonaire avec congestion des différents organes, tant thoraciques qu’abdominaux, ceci, à la suite d’une arythmie cardiaque non prouvable anatomiquement ».

La nuit du drame, l’ambulance de la maison funéraire Julien Philibert se chargea de transporter le corps jusqu’à l’hôpital St-Joseph, où le décès fut constaté par le Dr Elysée.  Le premier diagnostic fut « probable crise cardiaque ».  Le lieutenant détective Fernand Gendron hérita de l’enquête et contacta immédiatement le coroner Jacques Daigle, qui demanda à ce qu’on transporte le corps jusqu’à l’Institut médico-légal de Montréal.  Puisque le corps ne portait aucune blessure apparente, il voulait en savoir davantage.

L’enquête de Gendron permit d’établir que Charles Brouillette « l’avait connu au Club St-Paul lorsqu’elle faisait du racolage.  Son mari M. Robert Beaumier était son souteneur ».

Le jour même de la découverte du corps, Charles Brouillette, décrit comme un « homme de service dans [un] garage », fit cette déposition :

Je déclare avoir connu Mme Rita Beaumier il y a 4 ans environ au Club St-Paul.  J’ai sorti avec elle 3 à 4 fois dans ce temps-là.  Une semaine environ avant qu’elle meurt à la maison, je l’ai rencontré au magasin Zeller’s rue des Forges.  Elle me demanda quand jouerons [-nous] aux fesses.  Je lui ai dit quand tu voudras.  Elle me dit qu’elle travailla[it] jusqu’à 3 heures du matin.  J’irai un jour après mon travail.  Le dimanche 17 janvier 1971 vers les 3.20 hres du matin j’entendis frappé [sic] à la porte, je suis allé voir qui était là, lorsque que [sic] j’ai vu que c’était elle je l’ai fait entré [sic].  Une fois dans la maison elle enleva ses bottes plus ses bas culottes et nous avons fait l’acte ensemble.  Une fois terminé elle pris [sic] ses bas culottes et alla dans la chambre de bain.  Dans la chambre de bain elle s’est mise à vouloir restituer [vomir], par la suite elle sorti[t] et se jeta sur le lit et me demanda une serviette d’eau froide.  Je lui en ai donné une immédiatement, lorsque j’ai vu cela j’ai téléphoné à la police.  Lorsque cette dernière arriva Mme Rita Beaumier était décédée.  C’était la première fois qu’elle venait à la maison.  Les autres fois nous allions à l’hôtel St-Georges.  Elle chargea[it] $10.00 chaque fois.

Fernand Gendron ajouta dans son rapport d’enquête qu’elle « fut arrêtée au moins 5 fois pour racolage.  Elle portait le nom de Rita Berthelotte ou Berthe Bordeleau ».

Le 11 février 1971, Robert Beaumier fut interrogé par le coroner Daigle, qui se trouvait alors accompagné du sergent-détective Fernand Thibeault.  Beaumier se décrivit alors comme un cultivateur tout en admettant que ce hobby lui rapportait presque rien.

  • Comment vous arrangez-vous pour vivre, vous et votre famille?
  • C’est surtout par le travail de ma femme, qui travaille dans un restaurant depuis 3 ans, soit au Sorrento Pizzéria et Green Pansy.
  • Quel était son salaire par semaine?
  • $1.10 de l’heure. Elle faisait des semaines de 44 ou 46 heures et d’autres de 36 heures.
  • Combien elle pouvait gagner par semaine avec les tips [pourboires]?
  • À peu près $115 par semaine chez Sorrento et au Green elle avait un petit peu moins, parce qu’il y avait moins de monde, à peu près $100.
  • Les revenus de votre épouse suffisai[en]t-il[s] pour vous faire vivre toute la famille?
  • Oui.
  • Depuis 3 ans, est-ce que votre femme était malade?
  • Depuis 1966, depuis qu’on a perdu notre garçon, elle avait été voir le Dr Desaulniers parce que notre fille faisait de l’exéma. Il lui a dit qu’elle devrait passer un examen, mais elle lui a dit qu’elle n’avait pas le temps, car elle s’en allait travailler.
  • Vous n’étiez pas au courant si votre femme était malade?
  • Non.
  • Est-ce qu’elle voyait régulièrement le Dr Desaulniers?
  • À tous les 1 ou 2 mois.
  • Qu’est-ce qu’il lui a dit?
  • Lorsqu’elle a été le voir, il lui a dit qu’elle ne pouvait plus avoir d’enfants.
  • Êtes-vous au courant si votre femme prenait des médicaments?
  • Non. À la maison elle prenait des pilules anticonceptionnelles et une prescription du Dr Desaulniers pour les nerfs.
  • Les pilules anticonceptionnelles, depuis combien de temps prenait-elle ça?
  • Quand on a perdu le petit en 1966, sur recommandation du Dr Gauthier.
  • Est-ce qu’elle a revu le Dr Gauthier depuis 1966?
  • Oui, elle l’a revu pour faire changer ses pilules, et il lui en a donné d’autres moins fortes.
  • En quelle année?
  • En 1968.
  • Est-ce qu’elle avait mal à la tête?
  • Oui.
  • Est-ce que ces maux de tête étaient assez fréquents?
  • Oui, à toutes les semaines.
  • À part de ces pilules anticonceptionnelles et les pilules pour ses maux de tête, est-ce qu’elle prenait autre chose?
  • Des petites pilules pour les nerfs avant de se coucher, des petites pilules bleues.
  • À quelle pharmacie prenait-elle ses prescriptions?
  • Pharmacie Jacob.
  • Prenait-elle de la boisson?
  • Non, c’était plutôt rare. Elle détestait ça.
  • Est-ce que vous en faites chez vous?
  • Je n’en fais pas.
  • Vous n’en avez jamais fait?
  • J’en ai fait, il y a deux ans, c’était un genre de recette de punch.
  • Est-ce que votre femme en prenait?
  • Non, elle n’aimait pas ça.
  • Est-ce que vous, vous prenez de la boisson?
  • Je prends de la bière.
  • Est-ce que vous en prenez souvent?
  • J’en prends un peu, mais je peux être un mois sans en prendre.

On voit difficilement pourquoi l’interrogatoire a soudainement bifurqué sur le sujet de l’alcool puisqu’aucune trace d’alcool ou de médicament ne fut retrouvée dans le sang de Rita lors de l’autopsie.

Quant à savoir pourquoi le coroner avait formulé une question concernant la fabrication d’alcool frelaté, probable que le proxénète déguisé en pseudo-cultivateur ait eu des antécédents judiciaires en cette matière.  Je n’ai malheureusement pu le corroborer par d’autres documents.

Concernant la journée du dimanche 16 janvier 1971, Beaumier dira s’être levé à 5h45 alors que sa femme avait fait la grâce matinée jusqu’à 11h00 étant donné qu’elle avait terminé son quart de travail à 3h00 de la nuit.  Pendant ce temps, il s’était donc occupé à nourrir ses animaux et à pelleter de la neige.  À son réveil, Rita aurait demandé à la cadette de ses enfants de lui apporter une pilule, se plaignant alors de maux de tête.

  • Qu’est-ce qu’elle a fait dans l’avant-midi?
  • Elle a regardé la télévision avec les jeunes, ensuite nous avons dîné tous ensemble. Dans l’après-midi, on a regardé la télévision et ma femme et moi, on a joué sur le divan. Je la taquinais quand elle m’a dit : « Robert, lâche-moi donc, je ne file pas bien, car j’ai mal à la tête ». Je lui ai dit que si ça n’allait pas de téléphoner au restaurant pour leur dire que tu n’irais pas travailler cet après-midi. Elle m’a répondu que ça se passerait dans le courant de l’après-midi et qu’elle serait bien pour aller travailler.

Forcément, si elle n’avait pas suffisamment d’énergie pour succomber aux taquineries de son mari, Rita en conservait pour le client qu’elle avait planifié au cours de la nuit suivante.

Le témoin expliquera ensuite que la famille avait soupé à 17h30.  Au dîner, Rita avait mangé du foie de veau et au souper des sandwichs aux tomates.

  • Après souper, qu’est-ce qu’elle a fait?
  • À 19h25, elle m’a demandé d’aller la reconduire à l’autobus.
  • À quelle heure l’autobus est-elle arrivée?
  • À 20h05. On a attendu une demi-heure.
  • Est-ce que vous l’avez accompagné jusqu’à l’autobus?
  • Oui.
  • Généralement, l’autobus arrive à quelle heure en ville?
  • Elle arrive à 20h30, elle commençait à 22h00 son travail.
  • Est-ce que vous saviez où elle allait? Est-ce qu’il y avait des fois qu’elle se promenait ou qu’elle avait des commissions à faire dans les magasins?
  • Non.
  • Ce soir-là en particulier, en avait-elle?
  • Non.
  • Elle ne vous a pas parlé qu’elle allait quelque part avant de travailler?
  • Elle m’a dit : « Si j’arrive avant l’heure, je vais aller prendre un café avec madame Malone ».
  • Elle ne vous a pas parlé d’autre chose à faire ou d’autres endroits à visiter?
  • Non.

À 2h30 de la nuit, Rita aurait appelé son mari pour lui demander de venir la chercher en voiture pour 3h00.  Étrangement, Beaumier, qui ne semblait pas très occupé, avait laissé sa femme partir en autobus à 20h05 mais était allé la récupérer avec sa voiture en pleine nuit.  Malheureusement, aucune question ne lui sera posée concernant ce détail.  De plus, on ne saura jamais ce que Rita a fait entre son arrivée en ville vers 20h30 et le début de son quart de travail à 22h00.  Ce laps de temps d’une heure et demie restera sans explication.

Quoi qu’il en soit, Beaumier stationna sa voiture en face du restaurant Green Pancy (ou Pency) à 3h01.

  • Êtes-vous demeuré à l’intérieur de votre automobile?
  • Oui, je suis resté en dedans. Elle attendait à l’intérieur à mon arrivée, à 3h05. Lorsqu’elle m’a vu, une autre fille qui travaillait avec elle, Mariette, est arrivée et est venu finir ses tables pour qu’elle puisse partir. À 3h10, elle est sortie du restaurant. Quand elle est entrée dans l’auto, je lui ai demandé la pizza des enfants. Elle m’a dit qu’elle l’avait oubliée. Elle me dit : « j’ai une commission à faire sur la rue Bureau, ça va prendre 5 minutes et ensuite on arrêtera chez Pizzéria 67 ». Je n’étais pas au courant de cette commission.
  • Vous n’avez pas posé de question pour une commission à 3h10 du matin?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous avez fait?
  • Donc, à 3h10, je suis partie avec elle. Je me suis rendue au 589 rue Bureau.
  • Elle ne vous a pas donné la nature de cette commission?
  • Elle m’a dit qu’elle ne faisait que monter et descendre.
  • Il était quelle heure?
  • 3h15.
  • Votre automobile était stationnée où?
  • En bas, il était en marche.
  • Combien de temps avez-vous attendu votre femme avant l’arrivée de l’ambulance?
  • Environ 15 minutes. Je commençais à trouver le temps long, je me posais des questions.
  • Qu’est-ce que ça vous a fait de voir arriver l’ambulance?
  • Je me suis senti mal. On dirait que j’avais un pressentiment.
  • Aviez-vous raison d’avoir un pressentiment?
  • Non.
  • Vous ne saviez pas qui demeurait là?
  • Non. J’ai demandé au garçon de l’ambulance ce qui se passait et il m’a répondu qu’une dame Beaumier était décédée subitement. Ensuite, la police m’a demandé ce que je faisais là.
  • Vous êtes au courant que votre femme avait un dossier judiciaire?
  • Oui, mais ça allait bien. On ne vivait pas dans le luxe par-dessus la tête, mais on vivait bien.
  • Votre femme a déjà fait du racolage. Vous ne pensiez pas que c’était une histoire semblable qui se produisait?
  • Non. On était bien, on était heureux.
  • D’habitude, c’est toujours vous qui alliez la reconduire au travail?
  • Oui. L’été elle prenait l’auto pour aller travailler. Elle partait à 4h00. Elle commençait à 5h00. Ça lui prenait une demi-heure pour se rendre.

Les explications du témoin permirent aussi de comprendre que d’après certains quarts de travail, Rita se retrouvait libre entre 14h00 et 17h00, une période où Beaumier dira qu’elle « restait en ville pour faire des commissions ».  On ne précisa cependant pas la fréquence ni s’il s’agissait du même genre de commission que celle accordée à Brouillette.

  • Il est bien évident, monsieur Beaumier, que votre femme avait recommencé son ancien travail.
  • On n’en parlait seulement pas.
  • Ce soir-là sur la rue Bureau, c’est qu’elle avait fait un client. Vous n’êtes pas au courant que votre femme ait recommencé son travail, soit celui de racolage volontaire?
  • Non.

Les questions concernant la répartition des dépenses au sein du couple ne permirent pas d’obtenir de réponses claires, alors le coroner revint une fois de plus sur le sujet de la prostitution.

  • Est-ce que c’est arrivé souvent que votre femme avait des commissions après le travail?
  • C’était la première fois.
  • Lorsqu’elle conduisait l’auto, avant de partir de la maison, est-ce qu’elle avait des commissions?
  • Oui, c’était pour acheter du linge aux enfants, chez Bonaprix ça coûte pas cher. Elle allait aussi au Magasin d’Escomptes.
  • Quand êtes-vous allé à l’Hôtel St-Georges la dernière fois?
  • Au moins 1 an et demi, 2 ans.
  • Est-ce qu’elle, elle y allait rencontrer des amis?
  • Non, elle n’en a jamais parlé.
  • Depuis 3 ans, est-ce qu’elle a manqué souvent par maladie?
  • Depuis 3 ans elle n’a pas manqué de travail. Elle avait mal à la tête de temps en temps, mais elle prenait une pilule et ça se passait.
  • Ces maux de tête, depuis combien de temps qu’elle avait ça?
  • Une ou deux fois par semaine. C’était surtout le matin. Les autres jours qu’elle avait mal à la tête, elle disait que c’était à cause qu’elle avait de la misère à digérer. Elle avait été voir le Dr Gauthier, quand elle était enceinte et il lui a dit qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfants, car c’était dangereux pour elle. Il lui a dit aussi qu’elle avait un rein faible.

Ça semblait effectivement être le cas, puisqu’à l’autopsie on décrivit les reins de Rita comme « congestifs ».

  • Est-ce que vous-même vous avez eu affaire à la police au sujet de votre femme?
  • En 1957, mais on a gagné notre cause. On avait amené deux personnes, dont Gérard Desfossés, et le 22 décembre on était revenu chez nous passer les Fêtes et la fille avait parlé contre moi au lieu que contre Gérard Desfossés. Je n’avais rien fait.
  • Vous n’avez jamais eu affaire à la police, vous-même?
  • Non.
  • Qu’est-ce que vous pensez de cela une femme qui fait du racolage?
  • Je lui disais souvent que ce n’était pas correct.
  • Vous lui disiez dernièrement?
  • Non, plus dernièrement. Elle travaillait.
  • Avant d’être mariée, est-ce qu’elle faisait du racolage?
  • Oui et jusqu’en 1968.
  • À votre connaissance, quelle a été la dernière fois?
  • Depuis 3 ans, elle est tranquille.
  • Vous êtes surpris de voir qu’elle avait recommencé?
  • Elle n’avait pas d’affaire, on ne manquait de rien.

Le témoin fuyait visiblement la question et, malheureusement, le coroner n’insista pas davantage.

Étrangement, il le questionna ensuite sur la marque de sa voiture, qui lui coûtait 78$ par mois.  En plus d’un autre paiement mensuel de 37$ pour des meubles, Beaumier avait emprunté 200$ à l’automne 1970 pour acheter le foin destiné à ses animaux.

Et encore une fois, le coroner revint sur le sombre métier de sa femme, ce qui permit d’établir que Rita recevait de deux à trois appels téléphoniques par mois à la maison, sans jamais que Beaumier n’en connaisse apparemment la nature.  Elle prétextait alors qu’il s’agissait de faux numéros.

  • Est-ce que dans votre automobile vous avez de la boisson?
  • Non, je n’en traîne jamais.
  • D’après vous, est-ce que votre femme en a pris ce soir-là?
  • Elle n’en prend pas. Elle déteste ça.
  • Est-ce que votre femme vous aurait parlé de d’autre chose?
  • Elle a pas parlé.

Encore une fois, sans raison apparente, le coroner Daigle insistait pour faire un lien entre Rita et l’alcool.  Mais rien n’y fit.  Le rapport d’autopsie était là pour corroborer les dires du témoin.

  • Est-ce qu’elle vous semblait en bonne forme?
  • Oui. J’ai vu une fille qui travaille avec elle. Elle m’a dit qu’elle avait fait des farces jusqu’à 3h00, et ensuite elle a demandé à Mariette de dégarnir les tables parce que « mon mari m’attend ».
  • Vous êtes marié avec votre femme depuis quand?
  • En 1959.
  • Depuis cette période, est-ce qu’il se serait passé des histoires de menaces ou de chantage?
  • Non.
  • Vous-même, est-ce que vous avez eu des menaces ou du chantage?
  • Non.
  • Est-ce qu’il n’y a jamais eu quelqu’un qui en voulait à votre femme ou à vous-même?
  • Non.

Il fut ensuite question que Rita ait été traité par le Dr Pierre Lahaie en 1957 ou 1958, c’est-à-dire avant d’avoir trois enfants avec Beaumier.

  • Quels étaient les meilleurs amis de votre femme?
  • Les waitresses [sic], c’étaient des amies de travail.
  • À part ça?
  • Elle n’en avait pas.

Il fut ensuite question que les Beaumier recevaient très peu de visiteurs à la maison, exception faite du père de Robert qui « venait des fois faire un tour » et un dénommé Lucien Cournoyer, un matelot travaillant sur le bateau Beauport.

En terminant son interrogatoire, le coroner se permit néanmoins un commentaire.

  • Est-ce que vous connaissez ça un monsieur Charles Brouillette?
  • Non.
  • Lui, il connaissait bien votre femme, et ce depuis plusieurs années.

Dans le dossier d’archives, rien ne permet de croire qu’il y ait eu d’autres témoins que Beaumier.

Le verdict final du coroner Daigle apparaît en ces termes : « Mme Rita Beaumier était serveuse aux tables du restaurant Green Pensy de la rue des Forges à Trois-Rivières.  Elle termina son travail vers 3h00 A.M. le 17 janvier et semblait en bonne forme physique et son mari Robert l’attendait dehors dans son automobile.  Elle lui dit qu’elle avait une commission de 5 minutes à faire au 589 Bureau : lui ne semblait pas savoir la nature de cette commission.  Elle décéda dans le lit de M. C. Brouillette du 589 Bureau « des circonstances naturelles » trouble de décompensation [insuffisance] cardiaque ».

Si certaines réponses de Beaumier peuvent entre-ouvrir des portes aux amateurs de conspirations, on peut comprendre que certaines de ses réponses ont pu être données dans la crainte de se voir lui-même accabler de certaines accusations de proxénétisme.  Quelques mensonges ou zones grises de cet ordre ne permettent cependant pas de remettre en question la cause du décès.

Ce qui est certain, c’est qu’il n’existe maintenant plus aucune raison de douter que la mort de Rita Beaumier n’ait pas été naturelle.  Elle ne portait aucune plaie ni autre anomalie externe, tandis que le rapport d’autopsie pointe clairement l’œdème pulmonaire.

Si on a pu se laisser tenter par une histoire de dissimulation, phénomène motivé par le mythe engendré par les résultats de l’enquête de la CPQ, force est d’admettre qu’il faut abandonner l’idée.  Après tout, les documents existent toujours.  Non seulement ils n’ont pas été dissimulés ni détruits, mais ils sont disponibles à une consultation publique.  Une autre prétention de l’affaire Dupont qui s’écroule.

Rita Beaumier aura donc laissé une infime trace dans l’histoire judiciaire trifluvienne en ayant eu la malchance de mourir au moment même de pratiquer ce qu’on appelle encore le plus vieux métier du monde.

[1] Bibliothèque et Archives Nationales du Québec.

L’Affaire Alarie et le coroner Marcel Chartier

La famille Alarie quelques mois avant le drame. Seul le benjamin, Réjean, n’apparaît pas sur cette photo. (photo: Le Nouvelliste, 1966)

En 2010, au hasard de mes recherches, je feuilletais les enquêtes de coroner afin de mieux connaître l’une des facettes cachées de l’histoire de la ville de Trois-Rivières.  On n’a pas idée de tout ce qu’on peut trouver dans ces archives.

Dans le dossier du coroner Marcel Chartier mon attention fut rapidement retenue par un document étrange si on le compare aux autres.  Si toutes ces enquêtes ont été dûment remplies sur du papier officiel à en-tête, celle-ci tient seulement en quelques lignes dactylographiées sur une simple feuille de cartable lignée.

Le premier paragraphe comprend les âneries habituelles de ces documents officiels, à savoir la mention du district et le règne de la Reine Elizabeth II.  On y précise toutefois que l’enquête du coroner s’est déroulée le 10 mai 1967.  Ensuite, on peut lire que « en vue du cadavre de madame Robert Alarie et de ses sept enfants morts dans la municipalité de Trois-Rivières, dans le comté de Trois-Rivières, le ou vers le dix-huitième jour de janvier mil neuf cent soixante-sept.  […] la dite madame Robert Alarie et ses sept enfants sont morts, déclarant sous serment : que la dite madame Robert Alarie et ses sept enfants sont décédés à la suite d’asphyxie ».

Le document ne contient aucune autre explication.  En effet, l’asphyxie est un terme large pour décrire la mort tragique d’une femme et de ses sept enfants.  À Trois-Rivières, des drames aussi importants n’ont pas été nombreux et on aurait dû, en principe, laisser une documentation beaucoup plus généreuse.  De fait, puisqu’il y avait eu enquête du coroner, on aurait aussi dû retrouver dans cette boîte les transcriptions sténographiques.  Or, il n’y a rien de tout cela.  Seule cette misérable feuille lignée.

Les huit victimes ont-elles été asphyxiées dans un incendie?  Au monoxyde de carbone?  S’agissait-il alors d’un drame familial?  D’un bête accident dû à la défectuosité d’un appareil?  Et le père dans toute cette histoire?

Le dossier ne nous permet pas de répondre à ces questions.  Pourtant, dans les autres dossiers de Chartier on retrouve beaucoup plus de détails concernant des causes de décès drôlement plus banales.

Plusieurs mois plus tard, j’appris l’implication de Marcel Chartier dans l’Affaire Dupont, au sein de laquelle il a mené un banal cas de recherche plutôt étrange, dissimulant assez mal cette hâte de conclure à un verdict de suicide.

Devant cette pauvre documentation, je devais me tourner vers une autre source.  Dans Le Nouvelliste du 17 janvier 1967 on obtient quelques réponses.  D’abord, on y apprend qu’il s’agissait d’un incendie.  Le quotidien de Trois-Rivières parlait d’ailleurs de « l’un des drames les plus tragiques que l’histoire du « Cœur du Québec » a connus, après l’hécatombe qui a fait douze victime, le 7 septembre 1965, sur les chantiers du pont de Trois-Rivières »[1].

Mme Robert Alarie, 34 ans, habitait au second étage du 958 de la rue St-Roch à Trois-Rivières avec son mari et leurs 7 enfants.  Ces enfants étaient Michel, 11 ans; Sylvie, 8 ans; Jeannine, 7 ans; Réal, 5 ans; René, 3 ans; Robert, 2 ans; et Réjean, 18 mois.  L’incendie se serait déclaré un peu avant 9h00 au matin du 16 janvier 1967.  Des passants ont constaté une explosion vers 8h55 qui « aurait secoué la demeure des Alarie »[2].  On ne peut cependant l’expliquer.

Selon cette première version, Robert Alarie, 33 ans, aurait été réveillé par son fils Réal mais il expliqua plus tard avoir seulement eu le temps de sortir par la fenêtre.  Il se précipita au rez-de-chaussée, où habitaient sa mère, la veuve Henri-Paul Alarie, ainsi que ses deux autres fils Marcel et Roger, et l’épouse de ce dernier.  Robert Alarie n’était alors vêtu que de sous-vêtements et se déplaçait pieds-nus.

« Après s’être temporairement vêtu chez sa mère, M. Alarie a tenté de retourner dans son loyer, où était sa famille, en empruntant le seul escalier qui y conduisait, sur le côté droit de l’habitation […] ».  Il n’a malheureusement pu franchir le seuil de la porte en raison de l’intensité des flammes.  Lors de cette tentative, il a subit des « brûlures superficielles au dos »[3].

Les pompiers de Trois-Rivières sortant l’un des huit cadavres du brasier au matin du 16 janvier 1967. (photo: R. Lemire, BANQ TR)

Marcel Alarie et le voisin Clément Hubert ont grimpé au balcon pour enfoncer une fenêtre, mais c’était peine perdue.

Une vingtaine de pompiers des trois casernes de la ville se rendirent sur les lieux.  Selon Le Nouvelliste, ils demeurèrent sur place durant environ trois heures et « une dizaine d’entre eux s’appliquaient à sortir du brasier les cadavres calcinés et pétrifiés des huit victimes ».

C’est vers 11h00 qu’on aurait retiré le dernier corps, celui du benjamin, Réjean.  Il aurait été retrouvé sous son lit.

Si les flammes ne s’étaient pas propagées au rez-de-chaussée, on parlait tout de même d’une perte totale pour le duplex de la rue St-Roch.  Vers midi, les pompiers étaient repartis.  La maison fut cependant gardée durant toute la nuit suivante par des policiers afin de protéger les lieux en vu de l’enquête.

Étonnamment, en dépit du fait qu’il venait de perdre sa femme et ses sept enfants, Robert Alarie accorda le jour même une entrevue sur les ondes du poste radiophoniques CHLN.

Dans son édition du lendemain, 17 janvier, Le Nouvelliste apprenait à ses lecteurs que le Commissariat des Incendies de la province allait démarrer une enquête sur les circonstances de ce drame.  Ce jour-là, l’enquêteur Victor Dubé de ce même Commissariat débarquait à Trois-Rivières pour débuter son inspection.  On ajoutait aussi que « de façon officielle, on ignore encore l’origine exacte de l’incendie, bien que le seul survivant de la famille qui habitait au deuxième étage, M. Robert Alarie, 33 ans, et sa mère, Mme veuve Henri-Paul Alarie, nous aient affirmé que le feu avait pris naissance dans le système électrique »[4].

Comment pouvaient-ils prétendre connaître la source de l’incendie alors que le feu était déjà très intense à leur réveil?

Le 18 janvier, Le Nouvelliste annonçait que « le ministère de la Justice autorise Me Pierre Garceau à ouvrir l’enquête du coroner pour fins d’identification ».  Ce sera cependant Me Marcel Chartier, nouvellement assermenté coroner du district de Trois-Rivières par le juge Roger Deshaies, qui allait s’occuper de l’affaire.  Chartier, qui remplaçait Me Garceau, se retrouvait donc avec une affaire peu habituelle sur les bras dès son début de mandat.

Le jour même, les funérailles des huit victimes se déroulèrent à l’église Ste-Marguerite en après-midi.  Plus de mille personnes y assistèrent.

C’est à la morgue Julien Philibert que débuta l’enquête du coroner Me Marcel Chartier le 10 mai 1967, vers 19h20.  Le Nouvelliste du 10 mai 1967 mentionnait que « quelque 30 témoins ont été assignés dans le but de faire la lumière sur cette affaire », alors que le lendemain on parla d’une vingtaine de témoins, peut-être 25.

L’enquête dura environ 5 heures.  Le procureur de la couronne au dossier était Me Pierre Trudel.  Il y avait également cinq jurés[5].  Comme je l’ai déjà mentionné, il n’existe aucune transcription sténographique de cette enquête dans les archives et le peu qu’on puisse en tirer repose sur les articles de Jean Naud et de Georges Lamon publiés dans Le Nouvelliste au lendemain de cette longue soirée.

Me Marcel Chartier fit d’abord lecture au jury du rapport du Dr Jean-Paul Valcourt, le médecin pathologiste s’étant chargé de l’autopsie des huit corps.  Selon le Dr Valcourt, « les huit victimes sont mortes asphyxiées par l’oxyde de carbone et l’une d’entre elles, soit le jeune Michel âgé de dix ans portait de plus, des traces de carbonisation.  Il précise entre autres que Mme Alarie n’était pas enceinte »[6].

Quant au chimiste André Galarneau, il précisa que le sang des victimes contenait « au-delà de 50 pour cent d’oxyde de carbone »[7].

L’enquêteur du Commissariat des Incendies, Victor Dubé, expliqua au jury « la marche croissante du brasier, soulignant qu’il était impossible que les flammes se soient propagées sans laisser de traces sur leur passage »[8].  Dubé aurait aussi précisé que la maison datait de 1884 et qu’un « permis de rénovation au montant de $200 avait été émis il y a environ 30 ans ».  Aussi bien dire que le bâtiment était mal entretenu!

Il déclara également « que les flammes avaient pris naissance derrière le poêle, dans une pile de journaux »[9], mais « il a de plus souligné qu’il avait découvert d’autres endroits aussi calcinées que derrière le poêle ».  Le plus étonnant, c’est que Dubé précisa que « l’incendie aurait eu plusieurs foyers d’origine »[10].

Quant au seul survivant du brasier, Robert Alarie, « ses déclarations n’ont rien apporté de concluant si ce n’est qu’elles contredisaient quelque peu les témoignages précédents qui, jusqu’alors, s’étaient corroborés »[11].  Malheureusement, sans les transcriptions, on ne connaîtra jamais ces points précis de contradictions.  Le père était-il sous le choc au point de livrer un témoignage confus, lui qui avait pourtant accordé une entrevue à la radio le jour même du drame?  Ou alors savait-il certaines choses qui pouvaient être crédibles?

Avec aussi peu de détails, impossible, malheureusement, d’élaborer davantage ni même de soulever des questions risquant d’éveiller des soupçons mal fondés.

Lors de l’enquête du coroner à la morgue Julien Philibert le 10 mai 1967. De gauche à droite: Me Marcel Chartier, Me Pierre Trudel, et les détectives Lawrence Buckley et Fernand Gendron. (photo: R. Lemire, BANQ TR)

Quant à la grand-mère des enfants, Mme Henri-Paul Alarie, elle « fut pour le moins précise dans ses réponses »[12].  Elle raconta avoir identifié les corps, après quoi elle revint sur le drame lui-même en expliquant que son fils Robert « est descendu en combinaison et nu-pieds en disant « Maman!  Venez m’aider.  M’man, le feu est pris chez nous? ».  La veuve serait sortie en jupon.  Elle revint évidemment sur les vaines tentatives d’entrer dans le loyer.

Normand Rouette, que l’on décrit comme « archiviste de la Sûreté municipale et photographe », est venu témoigner à l’effet qu’il avait pris 44 photos à l’intérieur et à l’extérieur de l’appartement[13].

Selon le sergent Roger Lefebvre, le feu était sous contrôle 1h45 après son arrivée sur les lieux.  C’est le sergent Patrick Massicotte qui aurait finalement trouvé Mme Robert Alarie.  « Il l’a trouvée couchée sur le côté, vêtue d’une jaquette, les couvertures rabattues sur elle »[14].  Le sergent Gilles Pothier et l’agent Carol Pothier ont également témoigné, de même que le Dr Roger Caron qui a constaté le décès des victimes.

Un fait intéressant survint avec le témoignage de Gilles Boudreau, « inspecteur électricien qui prétend qu’il avait remarqué qu’un fusible avait sauté, ce qui à son avis ne pouvait être accidentel »[15].  Devant cette contradiction évidente du verdict officiel, l’article n’élabore pas davantage à propos de ces détails électriques.

Étrangement, le journaliste Georges Lamon termine son article en disant que « ce qui surprend quelque peu dans cette enquête c’est sûrement la manière particulière dont elle fut menée par le représentant du ministère public, Me Pierre Trudel qui semblait trop souvent se suppléer à son rôle »[16].

On n’en saura malheureusement pas plus sans les transcriptions.

Malgré tout, en dépit du fait qu’il y aurait eu plusieurs foyers d’incendie, les contradictions de Robert Alarie, des conclusions de l’électricien et de la conduite soi-disant étrange du procureur au dossier, le verdict tomba : mort accidentelle.

Un peu plus de deux ans plus tard, Me Marcel Chartier poursuivit dans ses agissements irréguliers en tenant un simple cas de recherche dans l’affaire du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969.  Malgré les circonstances très étranges de l’affaire, le verdict fut rapidement rendu : suicide.

Le 4 juillet 1996, lors de la Commission d’enquête sur les circonstances entourant la disparition et la mort du sergent-détective Louis-Georges Dupont qui se tenait à Trois-Rivières, Me Marcel Chartier, qui fut coroner de 1967 à 1970, fut appelé à témoigner.

–          De votre nomination jusqu’en 1970, lui demanda Me François Daviault de la Commission, combien d’enquête avez-vous présidé?  Je sais que c’est peut-être pas exact, mais approximativement?

–          … Une douzaine par année je pense bien, répondit Me Chartier.

–          Une douzaine par année?

–          Même pas.

Or, j’ai découvert moi-même dans les archives que pour seulement les trois premiers mois de l’année 1967, soit de janvier à mars, Chartier avait fait une quinzaine d’enquêtes concernant des décès nébuleux, incluant l’Affaire Alarie.  Comme je l’ai expliqué plus haut, l’unique feuille de cartable est un document qui laisse à désirer par son manque de formalisme et suscite même de sérieuses questions.

Plus loin, Chartier expliqua devant la Commission qu’il rencontrait régulièrement le détective Jean-Marie Hubert dans un café situé juste en face du Palais de Justice, sur la rue Laviolette.  Ce que Chartier omettait de préciser, c’est que ce soi-disant café était en réalité le Manoir Laviolette, un bordel connu de l’époque où on retrouvait cinq prostituées en permanence[17].

Et n’oublions pas que Hubert tirait profit de la prostitution. Il fut d’ailleurs congédié avec un autre collègue dès janvier 1970.  C’est alors que Normand Rouette passa de simple photographe judiciaire à « capitaine-détective ».  Décidément, les promotions policières à Trois-Rivières étaient distribuées dans les boîtes de céréales!?

Si par manque de documentation on ne peut avancer quoi que ce soit, et c’était peut-être là le but recherché des personnes impliquées en détruisant cette paperasse, il y a tout de même lieu de se questionner quant à savoir le véritable historique de la partie judiciaire d’une municipalité.

Version PDF de cet article: L’Affaire Alarie et le coroner Marcel Chartier (PDF)


[1] Gilles Normand, « Une mère et ses sept enfants trouvent une mort affreuse dans l’incendie d’une maison », Le Nouvelliste, 17 janvier 1967.

[2] Ibid.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

[5] Parmi ces cinq jurés, j’ai pu en identifier quatre : Yvon St-Pierre, Pierre Bellemare, René Tétreault et Antoine Beaudry.

[6] Georges Lamon, « Témoignage pathétique de Mme Henri-Paul Alarie à l’enquête du coroner », Le Nouvelliste, 11 mai 1967.

[7] Ibid.

[8] Jean Naud, « L’enquête sur l’incendie de la rue Saint-Roch, verdict de mort accidentelle », Le Nouvelliste, 11 mai 1967.

[9] Ibid.

[10] Georges Lamon, loc. cit.

[11] Ibid.

[12] Ibid.

[13] Normand Rouette a été chargé de photographier la scène de crime en novembre 1969 quand on a retrouvé le corps du sergent-détective Louis-Georges Dupont.  Étrangement, en janvier 1970 il passa de simple photographe judiciaire à « capitaine-détective » en remplacement de l’incompétent Georges Gagnon.  La famille Dupont croit sérieusement qu’il s’est mérité cette incroyable promotion pour avoir garder le silence sur ce qui s’est réellement produit.  Interrogé par deux journalistes qui enquêtaient sur le phénomène de la prostitution au Québec au cours des années 1970, Rouette passa pour un idiot en essayant de dissimuler le phénomène à Trois-Rivières.  En 1982, suite à une autre enquête de la Commission de police (CPQ), Rouette était rétrogradé.  En dépit de l’importance qu’il avait dans l’Affaire Dupont, car il se trouvait sur la scène, il ne fut jamais appelé comme témoin lors de la Commission Lacerte-Lamontagne en 1996 qui avait justement pour mandat de faire la lumière sur la mystérieuse mort de Dupont.

[14] Ibid.

[15] Ibid.

[16] Ibid.

[17] Selon Nancy Massicotte, « Un portrait peu flatteur de Trois-Rivières », Le Nouvelliste, mercredi 21 août 1996.