Octobre 70: Épilogue

         Rosa Rose ou Rose Rose, s’est éteinte en 1981 du cancer du sein, quelques mois seulement avant la libération de son fils Paul Rose.  Dans un article paru sur le web, le fils de Paul Rose affirme qu’en dépit du fait qu’il n’avait pas connu sa grand-mère, celle-ci était « très éveillée socialement et politiquement malgré son peu d’instruction, elle a eu une influence majeure sur ses enfants »[1].  On y apprend également qu’après les événements de 1970 elle avait continué d’appuyer ses fils dans les médias.

Il semble qu’il en ait été autrement pour le patriarche, car il paraissait « peu intéressé à la chose publique et plutôt suspicieux devant tout engagement politique ».  Jean-Paul Rose s’est éteint en 1980.  Selon le registre de l’état civil, on retrouve un Jean-Paul Rose, né en 1917, qui s’est éteint le 22 octobre 1980 à Montréal. Selon le même registre, Rose, qui avait pour nom de naissance Doré, est morte le 23 janvier 1981. Elle était née le 2 novembre 1914.

Dès 1971, Gérard Pelletier publie La crise d’octobre aux Éditions du Jour. Bien qu’il avoue sa partialité, ce livre, à mon avis, reste encore d’actualité par sa lucidité et son honnêteté. Loin de voir les choses uniquement en noir ou en blanc, Pelletier soulève des idées intéressantes et aussi des contradictions qui nous font encore réfléchir.

En 1977, le livre de Pierre Vallières, L’exécution de Pierre Laporte : les dessous de l’opération essai, était publié aux éditions Québec-Amérique.  Cet ancien terroriste soi-disant repenti qui a tenté de flirter avec René Lévesque commet l’une de ses plus grandes erreurs en page 74 lorsqu’il écrit : « avec l’un des otages tué par le FLQ, donc par le séparatisme […] ». C’est une erreur de confondre les deux idéologies. L’un est un mouvement terroriste et criminel s’inspirant d’une certaine idée de l’indépendance, alors que l’autre est un projet politique pacifiste. Il suffit de lire la biographie que Pierre Godin a consacrée à René Lévesque pour s’en convaincre.

Toutefois, le fait de voir Vallières confondre les deux pourrait traduire une certaine motivation des felquistes, à savoir qu’ils croyaient avoir l’appui de toute la population, ce qui pouvait les propulser à commettre des actes toujours encore plus violents. Le bon vieux syndrome de l’intimidateur de la cour d’école qui se laisse encourager par les élèves!

Vallières a soulevé tout de même un point qui, du moins au départ, pouvait sembler intéressant. Il se demandait comment Pierre Laporte avait pu être enlevé si facilement, et surtout pourquoi la police ne le protégeait pas ce jour-là. En effet, cela peut sembler curieux, surtout quelques jours après l’enlèvement de Cross. Vallières a sauté sur l’occasion pour dénoncer le fait que la police disait pourtant protéger Laporte, mais il semble plutôt qu’on effectuait de simples patrouilles près de chez lui à intervalles réguliers. Un autre point de vu naît dans un article publié dans La Presse, le 8 octobre, où on peut lire simplement que « l’enlèvement de M. James Richard Cross a plongé les milieux parlementaires dans une profonde inquiétudes ». Cette simple phrase révélerait-elle le fait que l’inquiétude était plus élevée à Ottawa justement parce que le FLQ menaçait depuis des années déjà les institutions fédérales? Cela démontrerait-il que le gouvernement provincial, en dépit d’une protection rapprochée accordée à Bourassa, ne se doutait aucunement que l’on puisse s’en prendre à Laporte?

Après tout, Francis Simard dira dans son livre que l’enlèvement de Laporte – quoiqu’on puisse remettre ce détail en doute – a été décidé à la dernière minute. Pourtant, Vallières affirmera que tout était planifié depuis longtemps et que cela faisait partie d’un complot. Évidemment!

Il aurait fallu pouvoir vous entendre dans vos mensonges, messieurs les felquistes!

À quelques reprises, Vallières s’attaque au livre de Pelletier, sans grande surprise.  Mais de la part d’un auteur adulé par certains, entre autre pour Nègre blanc d’Amérique, la plume de Vallières n’est pas à la hauteur de Pelletier, qui manie le verbe beaucoup mieux que lui.

À l’image de plusieurs auteurs qui raffolent de l’idée de la conspiration, Vallières suggéra bien des hypothèses sans pour autant en faire la preuve.  Pour lui, le gouvernement fédéral avait tout organisé, impliquant même Claude Ryan dans le complot sans pour autant emmener d’argument convaincant.

Quand on insiste pour voir un complot dans une affaire quelconque, on finit toujours par trouver des arguments. La différence réside cependant dans la valeur de ces arguments. Dans le cas de Vallières, ils ne tiennent pas la route.

En 1982, les éditions Stanké publièrent Pour en finir avec octobre, écrit par Francis Simard en collaboration avec les frères Rose et Bernard Lortie.  Le livre est dédié à Michel Viger, l’homme qui les avait aidés à se cacher après le meurtre de Pierre Laporte.

Tout comme Vallières, Simard ne faisait aucune allusion aux nombreux crimes commis par le FLQ entre 1963 et 1970. Pourtant, son livre présente dès les premières pages une « chronologie sommaire » des événements marquants. Il a décidé de les faire commencer en 1967 avec la démission de René Lévesque du parti Libéral.

La première contradiction avec les écrits de Vallières survient assez rapidement, puisque Francis Simard admet avoir enlevé Laporte avec ses complices. Vallières faisait clairement planer le doute sur d’autres individus qu’il préférait garder mystérieux, évidemment.

Pour répondre encore une fois à l’illogisme de Vallières, qui prétendait qu’une lettre n’avait pu être écrite par des gars du FLQ en raison du fait qu’elle contenait trop d’anglicismes, et bien je vous invite à lire ou simplement consulter le livre de Simard : il en est rempli[2].

Le lecteur d’aujourd’hui s’attendrait à un livre plus révélateur et introspectif, mais il faut admettre que le bouquin de Simard est plus logique que celui de Vallières.  Il ne parle d’aucun complot et tente même d’assumer ses erreurs : « Il y a des responsabilités qu’il faut prendre et assumer par rapport à ce qui s’est passé durant la crise d’Octobre.  De mon côté, je ne veux pas la diminuer ou l’amoindrir cette responsabilité. Je veux l’assumer au boutte!  Ceux qui étaient au pouvoir à cette époque, ils s’arrangeront avec leur conscience s’ils en ont une … »[3].

Tetley écrira : « En octobre 2000, les « anciens » du Parti Québécois ont décliné l’invitation à prendre part aux divers débats radiodiffusés ou télévisés sur la Crise et leur formation politique a refusé d’y envoyer des représentants. Dans le cadre d’une émission montréalaise d’une heure à laquelle Claude Ryan, Marc Lalonde et moi-même avons collaboré, Radio-Canada a fait venir d’aussi loin que Sept-Îles l’ex-avocat du FLQ Robert Lemieux devant le refus persistant du PQ d’y participer »[4].

Dans son livre, William Tetley rapporte un fait intéressant : « dans le cadre d’une journée tenu en 2000 à l’UQAM pour souligner le trentième anniversaire de la Crise, les participants et l’auditoire ont discuté de la Loi sur les mesures de guerre à l’exclusion de presque tout autre sujet. Le dépliant, les affiches et les documents officiels du colloque arboraient une photo pleine page d’un soldat casqué qui, après examen minutieux, s’avérait être un membre de la police spéciale du dictateur chilien Augusto Pinochet. Les organisateurs du colloque, dont l’ex-felquiste Robert Comeau, ont dit avoir été incapables de trouver une photo de soldat canadien casqué en octobre 1970. Incidemment, j’étais la seule personne invitée pour représenter les gouvernements fédéral et provincial, et aucun membre du Parti Québécois présent ou passé ne s’était porté volontaire pour prendre la parole au colloque »[5].

En 2010, l’ancien policier Claude Lavallée publiait ses mémoires aux Éditions de l’Homme sous le titre Révélations d’un espion de la SQ.  En page 206, il écrit : « Sept an plus tard, l’écrivain Pierre Vallières, ancien membre du FLQ ayant opté pour la non-violence, proposerait une thèse de complot assez délirante, contenant toutefois quelques vérités (entre autres concernant les motifs de Trudeau dans sa lutte sans merci contre les séparatistes et sa campagne de peur), mais fausse dans son ensemble, à mon avis.  Il a suggéré notamment (et je pense un peu comme lui) que cet enlèvement avait bien servi le gouvernement libéral, qui n’ignorait pas que le ministre corrompu faisait l’objet d’une enquête policière, la preuve étant dans la manière expéditive dont l’enquête sur ces événements s’était conclue. Il s’approchait de la vérité, mais la vérité était ailleurs. Dans ce livre, il relate souvent des faits se rattachant aux activités de la SQ en tenant pour acquis qu’elle était partie prenante d’un complot. Je ne crois pas du tout que la SQ ait participé à un complot, mais je sais qu’il régnait à tous les échelons une certaine incompétence, et que de plus, la hiérarchie était craintive et désorientée ».

Le plus intéressant, c’est que Lavallée révèle à ses lecteurs avoir été un spécialiste de l’écoute électronique. Or, c’est pour ses talents dans ce domaine qu’il a été appelé à poser une ligne d’écoute à l’arrière de la demeure de Rosa Rose, la mère des frères Rose. Ainsi, il a pu entendre un appel effectué par Paul Rose, demandant à sa mère de détruire des papiers dans ses poches de manteau. « C’est alors que nous avons compris que nous avions probablement laissé passer le suspect sans le reconnaître. Un homme, bien mis, en veston cravate, les cheveux courts, était en effet sorti de chez Rosa Rose, au moment même où notre voiture de surveillance s’installait. […] J’ai souvent pensé que si nous avions pu l’intercepter à ce moment, nous aurions retrouvé le ministre en vie »[6].

Le fait le plus important, cependant, survient lorsqu’il admet avoir enregistré une conversation entre Paul Rose et son avocat Me Robert Lemieux. « À un moment de la conversation, il a dit à peu près ceci : « Durant sa détention, Laporte nous suppliait de lui sauver la vie. Il n’était pas du tout l’homme fort que le public connaissait! C’était une poule mouillée. Il nous a offert de grosses sommes d’argent et il est allé jusqu’à nous offrir des jobs très importantes dans son gouvernement. … J’avais pitié de lui… La dernière journée, on s’est absentés quelques heures et, quand on est revenus, il était par terre en dessous de la fenêtre qu’il avait brisée pour essayer de s’évader. Il saignait comme un cochon, il était plein de sang. On lui avait attaché les mains et les pieds, mais il ne semblait pas prêt à subir ce traitement trop longtemps. Quand on a vu qu’on ne pouvait pas faire grand-chose pour lui, parce qu’il nous était impossible de faire venir un médecin ou de l’amener à l’hôpital, on l’a fini, avec la chaînette qu’il avait dans le cou » »[7].

Évidemment, si cet enregistrement existe, nous sommes en droit de nous demander où il se trouve aujourd’hui. Si elle se trouve parmi les boîtes du fonds des enquêtes de la SQ, qui ne seront pas accessibles avant plusieurs décennies encore, espérons que la bande magnétique ne se dégrade pas et permette aux futurs chercheurs de bien en apprécier le contenu.

L’enquête du coroner Jacques Trahan fut-elle expéditive, comme le prétendait Pierre Vallières?

Quand on constate à cette lecture que des témoins partisans ont refusé de témoigner ou même perturbé la salle d’audience, il est évident que le coroner Trahan s’est montré excessivement patient. D’ailleurs, il n’a jamais fait l’erreur de commenter leurs opinions ou de se laisser entraîner dans leurs inepties. Il s’en est tenu aux faits.

Par moment, l’enquête a même traîné en longueur, ce qui est le contraire de la signification que l’on accorde au mot expéditif. Quant au fait qu’on y aurait révélé peu de choses, comme le reprochait Vallières, il faudrait sans doute blâmer ces mêmes témoins qui se sont moqués de l’opinion publique, et cela en faisant tout en leur pouvoir pour cacher la vérité et jouer à la victime.

C’est aussi en 2010 que les éditions Lux publièrent Le procès des Cinq, dont les auteurs étaient nommés à titre postum – Chartrand, Vallières, Gagnon, Lemieux et Larue-Lajoie – puisqu’on présentait seulement des extraits des notes sténographiques et aucune mise à jour de l’affaire, exception faite d’une préface signée par Louis Hamelin.  Dépourvue de toute objectivité, ce petit livre qui pourrait aussi bien passer pour un pamphlet, vante les mérites de certaines idées véhiculées par les « Cinq » à l’époque de leur procès de 1971. Mais étant donné les 139 pages de ce petit ouvrage, il m’apparaissait déjà malhonnête puisqu’il était évident, rien qu’à l’examiner, qu’on n’y présenterait pas la totalité du procès pour ainsi laisser le lecteur tirer exhaustivement ses propres conclusions. Bref, on en présente d’extraits choisis pour, encore une fois, dépeindre ces personnages comme des victimes d’un système et des intellectuels sans égal.

Il paraît en effet étrange de voir Hamelin vanter les mérites d’un Vallières en omettant, bien sûr, ses implications dans des meurtres, comme celui de Thérèse Morin en 1966. C’est d’ailleurs une tendance évidente dans les écrits pro-felquistes, à savoir qu’on minimise les dégâts en passant sous silence les victimes directes et indirectes des actions prises par le FLQ dans les années 1960.

Bien sûr, on ne sera pas surpris de voir Hamelin dans sa préface parler « des prisonniers politiques ».


[1] Consulté le 12 août 2017 : http://lautjournal.info/articles-mensuels/318/je-le-jure-sur-la-tete-de-la-mere-paul

[2] À titre d’exemple, Simard utilise des mots ou expressions comme « cheap labor », « storage », « shipping », etc.  Je vous laisse découvrir vos propres trouvailles.

[3] Simard, p. 56-57.

[4] Tetley, p. 18.

[5] Tetley, p. 18.

[6] Claude Lavallée, Révélations d’un espion de la SQ, p. 207-208.

[7] Ibid., p. 224.

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Octobre 70: Le manifeste (10)

Maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert,m par Francis Simard et les frères Rose. C’est ici que le ministre Pierre Laporte serait détenu durant une semaine. (La Presse)

Jeudi, 8 octobre 1970

Ce matin-là, en dépit d’une inquiétude toute particulière qui régnait à Ottawa, le discours du Trône par le gouverneur général du Canada, Roland Muchener, eut lieu comme prévu.  Évidemment, les mesures de sécurité furent  rehaussées autour du Parlement.

Pendant ce temps, dans La Presse, Jacques Parizeau dénonçait l’attitude de son propre parti : « le rôle de l’opposition, dans une crise comme celle que nous vivons, aurait dû être, et à plus forte raison pour nous du Parti québécois, de soutenir le gouvernement de toutes ses forces pour l’empêcher de s’effondrer devant le lobby des médecins.  Au lieu de cela, le PQ a pris l’initiative d’ouvrir la voie à une retraite du gouvernement ».

Pendant ce temps, à New York, Bourassa était occupé à faire des rencontres importantes pour l’avenir du Québec.  Évidemment, les pro-felquistes lui reprochent toujours cette absence hors Québec au moment fort de la crise, tandis que d’autres rappellent la nécessité de ce voyage pour le développement de la province.

Selon le livre qu’il a signé en 1982, Francis Simard serait revenu au Québec au cours de la journée du jeudi 8 octobre, et cela en compagnie des frères Rose.  Ils revenaient apparemment des États-Unis.  Après avoir laissé Mme Rose chez elle, la mère des deux frères, les jeunes hommes se seraient dirigés à une maison qu’ils louaient sur la rue Armstrong à Saint-Hubert, « le seul endroit où nous pouvions aller »[1].  Nous verrons plus tard que cette modeste demeure deviendrait bientôt célèbre.

Simard affirmera aussi que cette maison était louée depuis plusieurs mois, ce qui laisse supposer que le crime qui allait bientôt survenir était planifié depuis longtemps.  D’ailleurs, Simard ajoutera qu’il s’était assuré que la maison ne soit pas « brûlée », ou repérée par la police, au point de passer la nuit dans un champ pour observer à distance.  Toutefois, il contredira Pierre Vallières qui, en 1977, prétendra que la police connaissait parfaitement leur repaire et que, par conséquent, il trouvait étrange que les enquêteurs n’y aient pas donné l’assaut immédiatement après l’enlèvement de Laporte.  Or, il semble que Vallières ait été le seul à voltiger dans son propre délire.

C’est à 22h30 que Radio-Canada fit la lecture du manifeste du FLQ lors d’une émission spéciale diffusée en direct.  Pour mieux se mettre dans l’ambiance de cette époque tumultueuse, voyons le manifeste dans son intégralité :

Le Front de libération du Québec n’est pas le messie, ni un Robin des bois des temps modernes.  C’est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin.

         Le Front de libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les « big boss » patronneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupules.

         Le Front de libération du Québec n’est pas un mouvement d’agression, mais la réponse à une agression, celle organisée par la haute finance par l’entremise des marionnettes des gouvernements fédéral et provincial (le show de la Brinks, le bill 63, la carte électorale, la taxe dite de « progrès social », power corporation, l’assurance-médecins, les gars de Lapalme).

         Le Front de libération du Québec s’autofinance d’impôts volontaires prélevés à même les entreprises d’exploitation des ouvriers (banques, compagnies de finance, etc.)

         « Les puissances d’argent du statu quo, la plupart des tuteurs traditionnels de notre peuple, ont obtenu la réaction qu’ils espéraient, le recul plutôt qu’un changement pour lequel nous avons travaillé comme jamais; pour lequel on va continuer à travailler ».

René Lévesque, 29 avril 1970.

         Nous avons cru un moment qu’il valait la peine de canaliser nos énergies, nos impatiences comme le dit si bien René Lévesque, dans le Parti québécois, mais la victoire libérale montre bien que ce qu’on appelle démocratie au Québec n’est en fait et depuis toujours que la « democracy » des riches.  La victoire du Parti libéral en ce sens n’est en fait que la victoire des faiseurs d’élections Simard-Cotroni.  En conséquence, le parlementarisme britannique, c’est bien fini et le Front de libération du Québec ne se laissera jamais distraire par les miettes électorales que les capitalistes anglo-saxons lancent dans la basse-cour québécoise à tous les quatre ans.  Nombre de Québécois ont compris et ils vont agir.  Bourassa dans l’année qui vient va prendre de la maturité : 100,000 travailleurs révolutionnaires organisés et armés!

         Oui il y en a des raisons à la victoire libérale.  Oui il y en a des raisons à la pauvreté, au chômage, aux taudis, au fait que vous M. Bergeron de la rue Visitation et aussi vous M. Legendre de Ville de Laval qui gagnez 10,000 dollars par année, vous ne vous sentiez pas libres en notre pays le Québec.

         Oui il y en a des raisons, et les gars de la Lord les connaissent, les pêcheurs de la Gaspésie, les travailleurs de la Côte Nord, les mineurs de la Iron Ore, de Québec Cartier Mining, de la Noranda les connaissent eux aussi ces raisons.  Et les braves travailleurs de Cabano que l’on a tenté de fourrer une fois de plus en savent des tas de raisons.

         Oui il y en a des raisons pour que vous M. Tremblay de la rue Panet et vous M. Cloutier qui travaillez dans la construction à St-Jérôme, vous ne puissiez vous payer des « vaisseaux d’or » avec de la belle zizique et tous les fling flang comme l’a fait Drapeau-l’aristocrate, celui qui se préoccupe tellement des taudis qu’il a fait placer des panneaux de couleurs devant ceux-ci pour ne pas que les riches touristes voient notre misère.

Oui il y en a des raisons pour que vous Madame Lemay de St-Hyacinthe vous ne puissiez vous payer des petits voyages en Floride comme le font avec notre argent tous les sales juges et députés.

Les braves travailleurs de la Vickers et ceux de la Davie Ship les savent ces raisons, eux à qui l’on n’a donné aucune raison qu’ils voulaient se syndiquer et à qui les sales juges ont fait payer plus de deux millions de dollars parce qu’ils avaient voulu exercer ce droit élémentaire.  Les gars de Murdochville la connaissent la justice et ils en connaissent des tas de raisons.

Oui il y en a des raison pour que M. Lachance de la rue Ste-Marguerite, vous alliez noyer votre désespoir, votre rancœur et votre rage dans la bière du chien à Molson.  Et toi, Lachance fils avec tes cigarettes de mari…

Oui il y en a des raisons pour que vous, les assistés sociaux, on vous tienne de génération en génération sur le bien-être social.  Il y en a des tas de raisons, les travailleurs de la domptar à Windsor et à East Angus les savent.  Et les travailleurs de la Squibb et de la Ayers et les gars de la Régie des Alcools et ceux de la Seven Up et de Victoria Precision, et les cols bleus de Laval et de Montréal et les gars de Lapalme en savent des tas de raisons.

Les travailleurs de Dupont of Canada en savent eux aussi, même si bientôt ils ne pourront que les donner en anglais (ainsi assimilés, ils iront grossir le nombre des immigrants, Néo-Québécois, enfants chéris du bill 63)[2].

Et les policiers de Montréal auraient dû les comprendre ces raisons, eux qui sont les bras du système; ils auraient dû s’apercevoir que nous vivons dans une société terrorisée parce que sans leur force, sans leur violence, plus rien ne fonctionnait le 7 octobre!

Nous en avons soupé du fédéralisme canadien qui pénalise les producteurs laitiers du Québec pour satisfaire aux besoins anglo-saxons du Commonwalth; qui maintient les braves chauffeurs de taxi de Montréal dans un état de demi-esclaves en protégeant honteusement le monopole exclusif de l’écoeurant Murray Hill et de son propriétaire-assassin Charles Hershorn et de son fils Paul qui, à maintes reprises, le soir du 7 octobre, arracha des mains de ses employés le fusil de calibre .12 pour tirer sur les chauffeurs et blesser ainsi mortellement le caporal Dumas, tué en tant que manifestant; qui pratique une politique insensée des importations en jetant un à un dans la rue les petits salariés des Textiles et de la Chaussure, les plus bafoués au Québec, aux profits d’une poignée de maudits « money-makers » roulant cadillac; qui classe la nation québécoise au rang des minorités ethniques du Canada.

Nous en avons soupé, et de plus en plus de Québécois également, d’un gouvernement de mitaines qui fait mille et une acrobaties pour charmer les millionnaires américains en les suppliant de venir investir au Québec, la Belle Province où des milliers de milles carrés de forêts remplies de gibier et de lacs poissonneux sont la propriété exclusive de ces mêmes Seigneurs tout-puissants du XXe siècle : d’un hypocrite à la Bourassa qui s’appuie sur les blindés de la Brinks, véritable symbole de l’occupation étrangère au Québec, pour tenir les pauvres « natives » québécois dans la peur de la misère et du chômage auxquels nous sommes tant habitués; de nos impôts que l’envoyé d’Ottawa au Québec veut donner aux boss anglophones pour les « inciter », ma chère, à parler français, à négocier en français : repeat after me : « cheap labor means main-d’œuvre à bon marché »; des promesses de travail et de prospérité , alors que nous serons toujours les serviteurs assidus et les lèche-bottes des big-shot, tant qu’il y aura des Westmount, des Town of Mount-Royal, des Hampstead, des Outremont, tous ces véritables châteaux forts de la haute finance de la rue St-Jacques et de la Wall Street, tant que nous tous, Québécois, n’aurons pas chassé par tous les moyens, y compris la dynamite et les armes, ces big-boss de l’économie et de la politique, prêts à toutes les bassesses pour mieux nous fourrer.

Nous vivons dans une société d’esclaves terrorisés, terrorisés par les grands patrons, Steinberg, Clark, Bronfman, Smith, Neapole, Timmins, Geoffrion, J.L. Lévesque, Hershorn, Thompson, Nesbitt, Desmarais, Kierans (à côté de ça, Rémi Popol la garcette, Drapeau le dog, Bourassa le serein des Simard, Trudeau la tapette, c’est des peanuts!).

Terrorisés par l’Église capitaliste romaine, même si ça parait de moins en moins (à qui appartient la Place de la Bourse?), par les paiements à rembourser à la Household Finance, par la publicité des grands maîtres de la consommation, Eaton, Simpson, Morgan, Steinberg, General Motors…; terrorisés par les lieux fermés de la science et de la culture que sont les universités et par leurs singes-directeurs Gaudry et Dorais et par le sous-singe Robert Shaw.  Nous sommes de plus en plus nombreux à connaître et à subir cette société terroriste et le jour s’en vient où tous le Westmount du Québec disparaîtront de la carte.

Travailleurs de la production, des mines et de forêts; travailleurs des services, enseignants et étudiants, chômeurs, prenez ce qui vous appartient, votre travail, votre détermination et votre liberté.

Travailleurs du Québec, commencez dès aujourd’hui à reprendre ce qui vous appartient; prenez vous-mêmes ce qui est à vous.  Vous seuls connaissez vos usines, vos machines, vos hôtels, vos universités, vos syndicats; n’attendez pas d’organisation miracle.

Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail.  Et si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs technocrates ou autres remplaceront la poignée de fumeurs de cigares que nous connaissons maintenant et tout sera à refaire.  Vous seuls êtes capables de bâtir une société libre.

Il nous faut lutter, non plus un à un, mais en s’unissant, jusqu’à la victoire, avec tous les moyens que l’on possède comme l’ont fait les Patriotes de 1837-1838 (ceux que Notre sainte mère l’Église s’est empressée d’excommunier pour mieux se vendre aux intérêts britanniques.

Qu’aux quatre coins du Québec, ceux qu’on a osé traiter avec dédain de lousy French et d’alcooliques entreprennent vigoureusement le combat contre les matraqueurs de la liberté et de la justice et mettent hors d’état de nuire tous ces professionnels du hold-up et de l’escroquerie : banquiers, businessmen, juges et politicailleurs vendus!!!

Nous sommes des travailleurs québécois et nous irons jusqu’au bout.  Nous voulons remplacer avec toute la population cette société d’esclaves par une société libre, fonctionnant d’elle-même et pour elle-même, une société ouverte sur le monde.

Notre lutte ne peut être que victorieuse.  On ne tient pas longtemps dans la misère et le mépris un peuple en réveil.

Vive le Québec libre!

Vive les camarades prisonniers politiques!

Vive la révolution québécoise!

Vive le Front de libération du Québec!

 Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa en 2006, Charles Denis donnera ainsi son opinion sur le contenu de ce texte : « le manifeste s’inspire des manchettes des journaux et puise dans l’actualité des événements qui viennent, selon les auteurs, confirmer leur thèse selon laquelle les Québécois ne peuvent devenir un peuple fier, heureux et libre que s’ils obtiennent le socialisme et l’indépendance par la révolution.  En fait, ce texte est bourré de clichés et de mythes, dont le choix révèle une grande naïveté chez ses auteurs, lesquels, de plus, utilisent évidemment l’insulte d’une façon délibérément provocatrice »[3].

Gérard Pelletier

Gérard Pelletier est allé plus loin dans son analyse.  Dans un premier temps, il souligne que « le fameux manifeste du FLQ ne révélait rien.  Toute sa propagande portait sur des faits de notoriété publique.  Mais, à cause des circonstances dramatiques qui ont entouré sa diffusion, il a obligé une grande partie de la population à écouter des choses qui lui sont dites (pour la plupart)[4] depuis longtemps.  Le problème, c’est qu’une pareille publicité coûte cher et que, là encore, c’est le public qui a payé la note, dans tous les sens du terme, et non seulement le public, mais un homme qui, lui, a payé de sa vie.  Je pense qu’il y a également des explications de nature psychologique à l’accueil relativement positif réservé par une certaine partie de la population aux revendications énumérées dans le manifeste du FLQ.  Une de ces explications rejoint l’aspect théâtral mentionné plus haut et s’apparente à la joie des enfants qui voient Guignol rosser le gendarme.  Qui n’a pas eu envie, en recevant une contravention de la police ou en comparent le montant brut de son salaire avec le montant net de son chèque de paie, de dire crûment leur fait aux autorités et de traiter de tous les noms tel ministre ou tel autre?  À cet égard, l’insolence de l’interpellation des hommes publics par le FLQ favorisait une sorte de défoulement chez l’auditeur ou le téléspectateur qui se disait, en pensant à M. Trudeau ou au maire Drapeau : « Ils se font parler dans la face ».  Mais l’escalade terroriste a mis fin à cette demi-indulgence d’une partie du public pour le FLQ.  Le masque gouailleur d’Arsène Lupin tombait brusquement et, si on pouvait à la rigueur s’amuser de voir les puissants de ce pays se faire botter verbalement les fesses, on n’acceptait pas d’applaudir à un nouvel enlèvement et encore moins à un assassinat »[5].

Pelletier critiqua également le pauvre niveau de langage utilisé dans le manifeste, qui prenait les travailleurs pour des gens peu éduqués et qui ne cherchaient pas à améliorer leur langage.

Pelletier, qui publiait dès 1971, ajoutait ceci : « j’ai relu récemment le manifeste du FLQ et j’ai été, plus encore que la première fois, frappé par la pauvreté de son contenu idéologique.  Que reste-t-il une fois supprimés les injures et autres fioritures verbales?  Il reste un salmigondis qui relève davantage du délire de la persécution que de l’argumentation politique.  Relevons par exemple les expressions utilisées par le FLQ pour définir le peuple québécois : « cheap labor » – pauvres natives – serviteurs assidus et lèches-bottes des big-shots – société d’esclaves terrorisés – alcoolique – minorité ethnique – etc. ».[6]

Selon Pelletier, le fait de s’adresser au peuple dans une langue franglais ou jouale était péjoratif envers les Québécois.  Certes, ce n’était visiblement pas très habile de la part des mystérieux auteurs.  Dans une lettre au quotidien Le Devoir publiée le 5 février, C. J. Huot donnait son avis sur la question : « Je connais plus d’un Québécois qui a à peine frôlé les bancs du niveau d’études secondaires – c’est loin du cours classique – et qui néanmoins se montre désireux de toujours mieux parler.  Allons, allons!  Le peuple n’est pas si dépourvu que cela … Les gens intelligents de n’importe quelle classe sociale cherchent ordinairement à exprimer une idée claire dans une langue correcte, sans pédantisme verbal qui sente l’aliénation sous une autre forme.  […] Le FLQ offrait le nécessaire : des chômeurs, des pauvres, des exploités, des colonisés, etc.  Le poids de toutes ces injustices sociales ne compensait-il pas celui de quelques bombes, de quelques morts inutiles?  En tout cas, ce semblant de justification a permis à certaines gens de trouver moins intolérable l’idée qu’on pouvait assassiner froidement un otage sans défense »[7].

Alors, non!  L’argumentation politique ne devrait pas servir à dissimuler des crimes aussi odieux que le meurtre.  Le tribunal se tient loin de cette perversion tandis que dans le public on peut dire pratiquement tout ce que l’on veut sans risquer la moindre conséquence.  Il suffit de penser aux livres de Vallières et de Simard.  Plus récemment, on a eu droit à un autre livre glorifiant les pensées illogiques de prétendus intellectuels tels que Vallières, Chartrand ou Gagnon.  Nous y reviendrons au moment de la conclusion.

Pour sa part, William Tetley s’est permis d’apporter cette autre critique au manifeste de 1970 : « Les textes du FLQ se lisent comme les tracts des révolutionnaires cubains et algériens des années 1940.  Le manifeste de 1970 affirme comme sine qua non que les travailleurs sont exploités presque sans exception au Québec et appelle de ses vœux un gouvernement des travailleurs qui mettra fin à leur exploitation.  Pourtant une seule des sept exigences posées par les ravisseurs felquistes de James Cross le 5 octobre 1970 concernait les « travailleurs et [les] injustices sociales » : elle avait trait aux employés de Lapalme et elle a été vite abandonnée.  Les six autres requêtes concernaient les ravisseurs felquistes eux-mêmes : la publication du manifeste; le nom du délateur (à qui ils avaient sans nul doute l’intention d’appliquer leur version personnelle de la justice sociale); 500 000 dollars en or; l’élargissement des terroristes emprisonnés; enfin leur transport et celui des terroristes emprisonnés, en Algérie ou à Cuba ».

Tetley ajouta également que « le manifeste de 1970 était écrit dans une langue provocante, poignante, exaltée, où défilaient par saccades les épithètes colorés.  Il visait à choquer et certaines de ses parties faisaient vibrer une corde sensible lorsqu’il y était question des inégalités patentes dans la société québécoise ».

Laissons d’ailleurs la conclusion du présent chapitre à Tetley : « avec le recul, je crois qu’a été sage la décision de lire le manifeste de 1970 à la télévision parce que le document n’était pas convaincant.  Si quelque courant de sympathie s’est manifesté pour les griefs qu’il énumérait, la vaste majorité de la population n’a pas été impressionnée par les solutions qu’il proposait.  L’impression positive qu’a pu exercer le manifeste a vite fait place à la révulsion populaire devant les méthodes du FLQ.  Quoi qu’il en soit, le refus de lire le manifeste à la télévision lui aurait seulement assuré de la publicité.  Le document était déjà entre les mains de la presse; on l’avait lu sur les ondes de CKAC, imprimé dans au moins un journal, et les meneurs du mouvement étudiant le distribuaient.  En somme, il n’était plus secret.  Dissimuler le manifeste au public à ce moment-là aurait simplement attisé l’intérêt pour son message et suscité la critique ».


[1] Simard, p. 20.

[2] Le contenu des parenthèses n’est pas de moi mais du manifeste original.

[3] Charles Denis, op. cit., p. 101.

[4] Les parenthèses et leur contenu est de Pelletier.

[5] Pelletier, op. cit., p. 25.

[6] Pelletier, p. 67-69.

[7] Pelletier, op. cit., p. 27.