La formation du 4ème Régiment d’artillerie moyen


Gaston Toutant, à haut à gauche, lors de son entraînement avant le départ du 4ème Régiment pour l'Angleterre.
Gaston Toutant, en haut à gauche, lors de son entraînement avant le départ du 4ème Régiment pour l’Angleterre.

Je dois m’en confesser : cet article, je le promettais depuis 2010. La vie étant ce qu’elle est parfois, on repousse certains projets à plus tard, et cela ne signifie pas pour autant qu’ils ne nous tiennent pas à cœur. Au contraire.

Avant même de rencontrer Gaston Toutant pour la première fois, en août 2008, j’avais conscience de l’énorme sacrifice que nombre de Canadiens ont fait pour enrayer le projet néfaste d’un assassin de masse comme Adolf Hitler. Bien que l’on sache à quel point nous leur en sommes reconnaissants, on prend rarement le temps de revenir sur la question, mis à part une brève journée commémorative ou un reportage télé occasionnel.

Pourtant, c’est en grande partie grâce à eux que nous vivons maintenant dans un monde libre. Certes, nous leur devons beaucoup. Et c’est ce simple « merci » que je n’ai pas eu le temps de dire à Gaston Toutant avant son ultime départ.

Difficile de retracer les actions et les moindres déplacements d’un régiment, car trop souvent ils se fondent dans cette masse historique en plus de se buter à une accessibilité très limité de certaines archives fédérales. Le 12 novembre 2010 j’essuyais d’ailleurs un refus à ma demande d’accès au dossier militaire de Gaston, mais s’il était décédé quelques mois auparavant et qu’il m’avait donné son accord.

De plus, lorsqu’on aborde le sujet de la Seconde Guerre, on entre rarement dans les détails. Nombre d’historiens et de vulgarisateurs s’en tiennent à l’étude des grandes lignes. Par chance, l’ouvrage de Jacques Gouin, lieutenant du 4ème Régiment, m’apporte un sérieux coup de pouce en ce sens. En effet, il s’agit là du seul volume connu consacré entièrement aux aventures du 4ème Régiment d’artillerie moyenne. Cet œuvre trop rare publié à compte d’auteur fut donc ma principale source d’information pour ce présent article[1].

Jacques Gouin justifiait rapidement le choix du titre de son ouvrage, Par la bouche de nos canons, par la légendaire réplique du Gouverneur Frontenac lors de la Bataille de Beauport en octobre 1690 face aux troupes de Phips. « Ce n’est qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale que les artilleurs canadiens de langue française pourront enfin renouer, pour la première fois depuis le régiment français, la fière tradition créée par Frontenac et les frères Le Moyne », écrivait Gouin dans son livre de 1970.

Ce qui fait la particularité de ce régiment c’est qu’il a été « le seul régiment canadien d’artillerie de langue française, complet dans tous ses cadres, qui ait pourchassé l’ennemi commun jusqu’à la victoire finale en Allemagne, le 6 mai 1945 ».

Gouin ajoutait également, après avoir brièvement abordé la question du refus de servir la reine, ou les crises de conscription (à lire : Crise de la conscription, prémisse d’une société distincte?), que « par le récit qui va suivre, que, deux siècles après avoir été « brisés en tant que peuple », les Canadiens français furent encore capables de fournir « des capitaines et des combattants » à leur pays et au monde libre ».

Gaston Toutant s’engagea volontairement le 10 octobre 1940. Un peu plus d’un mois plus tard, soit le 19 novembre, on décrétait que les forces armées du Canada seraient maintenant englobées sous un seul titre, celui d’Armée canadienne.

Mobilisé au Québec à l’été de 1941, le 4ème Régiment connaîtrait plusieurs avatars avant de porter le nom sous lequel on le désigne aujourd’hui. Il fut d’abord mobilisé comme régiment de campagne, le 20ème, sans doute parce que la fabrication de canons de calibre moyen commençait à peine. On sentait alors l’urgence de renforcir les forces alliées, mais les effectifs manquaient.

Pour commander cette unité de langue française, le lieutenant-colonel H. M. de L. Panet fut rappelé du Royaume Uni. Trois autres commandants de batteries furent aussi rappelés : le major J.-H. Réal Gagnon à la 50ème, le major Maurice Archer à la 58ème et le major M. Hallé à la 72ème. Une campagne de recrutement fut lancée aussitôt dans les régions militaires de Montréal et de Québec.

En raison d’exigences plus sévères, il était plus difficile de recruter des artilleurs que des fantassins. Par exemple, Gouin nous dit que pour être artilleur il fallait mesurer au moins cinq pieds et six pouces alors que cinq pieds et quatre pouces suffisaient pour l’infanterie. Le recrutement fut si laborieux qu’en mars 1942 on cherchait encore des sous-officiers.

Le Capetown Castle.  C'est sur ce navire de 27,000 tonnes que les hommes du 4ème Régiment d'artillerie moyen firent la traversé de l'Atlantique en 1942.
Le Capetown Castle. C’est sur ce navire de 27,000 tonnes que les hommes du 4ème Régiment d’artillerie moyen firent la traversée de l’Atlantique en 1942.

À l’automne 1941, on cessa le recrutement du 20ème régiment pour se concentrer sur celui de la 4ème division blindée, promise à l’Angleterre pour sa défensive. Peu de temps après, le monde libre fut frappé par l’attaque surprise contre Pearl Harbor aux États-Unis, le 7 décembre 1941. Comme on le sait, les conséquences de cette offensive obligèrent les Américains à voir le conflit d’un autre œil.

Le 13 février 1942, Hitler renonçait à envahir l’Angleterre, mais la menace d’invasion continuera cependant d’être prise au sérieux jusqu’au grand débarquement de 1944.

Pendant ce temps, au cours de l’hiver 1942, les trois batteries de langue françaises étaient cantonnées à Valcartier. C’est finalement le 2 février 1942 que la Défense nationale ordonna la création officielle du 4ème Régiment d’artillerie moyenne en ces termes : « la formation immédiate du 4ème Régiment canadien d’artillerie moyenne est autorisée par la présente … Ce Régiment doit être prêt à traverser outre-mer aussitôt que possible après le 1er mai. Tout son personnel devra être de langue française.[2] »

Ce n’est que le 11 mars 1942 que le « ministère de la Défense nationale autorisera la formation d’un quartier général de l’Armée canadienne outre-mer », précisait Gouin. Dès le lendemain, le 4ème Régiment se regroupait à Petawawa.

Le 19 mars 1942, le major Gagnon fut nommé commandant en second du Régiment, tandis que le major Archer se retrouva commandant de la 50ème batterie, et le capitaine Codère promu major pour diriger la 58ème batterie. Au cours des trois mois qui suivirent, le Régiment se solidifia.

En mai 1942, un mois après le plébiscite de Mackenzie King, « le Régiment commençait à se sentir assez chevronné pour se payer le luxe d’ordonner des cours martiales appelées à juger des cas de désertion et d’absence sans permission, symptômes assez typiques de tout régiment qui se respecte », écrivait Gouin.

Le même mois, le Régiment accueillait son premier médecin attitré, le lieutenant Bernard « Barney » Brosseau.

Le 3 juin 1942 on organisa une première soirée dansante pour les hommes du Régiment, ce qui semble indiquer que l’organisation se déroulait plutôt bien.

Le 15 juin, l’ordre de plier bagages arriva. Gaston Toutant et ses collègues devaient maintenant se préparer à la traversée outre-mer, prévue pour le 27. Cette date fut cependant reportée. Fait inusité, ce régiment d’artillerie n’avait toujours aucun canon à sa disposition, nous dit Gouin. À force de tergiverser, les absences sans permission commencèrent à se multiplier.

Le 4 juillet 1942, on annonça une nouvelle date de départ : le 14. Habitué aux fausses alertes, le Régiment organisa une autre soirée dansante le 8 juillet. Mais le 16, tous les officiers assistaient au mariage du major Roland Codère et de Mlle Yvette Beaudoin à Pembroke, près de Petawawa, après quoi tout le monde se transporta chez le major Réal Gagnon.

Le 30 juillet 1942 arriva l’ordre définitif du départ pour Halifax, en Nouvelle-Écosse, qui s’effectuera le 6 août à 18h30. Sur ordre militaire, tous devaient demeurer discrets à propos des déplacements.

Le 3 août à 14h00, on permit aux hommes de se confesser. Et c’est finalement à 7h00 au matin du 6 août 1942 qu’eut lieu une messe réunissant tout le personnel du Régiment. Répondirent à l’appel 28 officiers, 8 sergents-majors, 23 sergents, 15 caporaux et 440 canonniers, pour un grand total de 514 hommes. On sait que Gaston Toutant avait le grade de sergent major lors du débarquement en 1944, mais impossible de savoir s’il occupait déjà cette fonction avant le départ pour l’Europe.

Le train transportant le 4ème Régiment arriva à Halifax à 9h00 au matin du 8 août 1942. Dans le port mouillait déjà le Capetown Castle, un navire de 27,000 tonnes et sur lequel les hommes étaient prêts à partir dès 11h00.

Après une traversée de huit jours, le 17 août 1942, la côte irlandaise apparut à leurs yeux. Vers 18h00, le Capetown Castle était dans la Mersey, près de Liverpool. Deux jours plus tard, on lisait dans La Presse de Montréal l’annonce de l’arrivée du Régiment outre-mer. On ne rapporta aucune alerte de sous-marin ni de présence aérienne durant tout le périple.

Dès le lendemain, toutefois, le Régiment dût s’habituer aux sirènes car les alertes étaient nombreuses en Angleterre.

Le débarquement s’effectua le 18 août, après quoi le Régiment eut droit à une visite en bus à travers Liverpool avant de prendre un train pour Bookham, comté de Surrey. À l’aube du 19 août, le Régiment arrivait au cantonnement qu’on lui réservait sur le domaine Southey Hall, à Bookham. La demeure avait été autrefois habitée par lady Hamilton. C’est là que le 4ème Régiment allait passer ses 14 prochains mois, une période au cours de laquelle, graduellement, les aléas de la guerre avantageraient les Alliés.

Le lendemain de l’arrivée, cependant, le lieutenant colonel Panet, épuisé par les dernières semaines, tomba malade au point d’être hospitalisé. Le major Réal Gagnon le remplaça par intérim au commandement. Des officiers canadiens anglais, qui avaient accumulé de l’expérience durant la campagne d’Afrique, vinrent apporter leur appui afin de perfectionner les troupes.

Le 27 août 1942, la région de Bookham fut bombardée par l’aviation allemande. Déjà, les hommes eurent un avant-goût de ce qui les attendait deux ans plus tard. Cependant, à ce moment-là, ils ignoraient tout de ce qui allait suivre. La stratégie du grand débarquement demeurait un secret bien gardé. Gouin rappelle alors le choc de la réalité : « Décidément, on ne jouait plus au soldat. On était vraiment à la ligne de feu, côte à côte avec les imperturbables Anglais qui enduraient ce tintamarre lugubre et destructeur depuis 1940 ».

Le "padre" Lucien Clermont, à gauche, en compagnie de Gaston Toutant.
Le « padre » Lucien Clermont, à gauche, en compagnie de Gaston Toutant.

Au début, pour l’entraînement, le Régiment ne disposait que de deux obusiers de 6 pouces. Le soir, pour se détendre, les hommes exploraient les environs de Bookham, mais selon Gouin la moitié d’entre eux ne parlaient pas encore très bien l’anglais afin de socialiser avec les britanniques. Gouin explique cependant que cette barrière tomba assez rapidement en raison des charmes particuliers des belles anglaises et « les mariages devaient bientôt suivre! »

Le 1er septembre 1942, le Régiment reçut une voiture d’état-major, 6 jeeps, 5 camions d’une demi-tonne et 2 camions de trois tonnes. Quelques jours plus tard, on obtint cette fois 8 autres obusiers de 6 pouces. Le même jour, le major Archer et le lieutenant Laplante assistèrent aux funérailles du duc de Kent à Londres, où ils eurent l’honneur de voir en personne l’indomptable Winston Churchill.

L’arrivée du superviseur Kenalty fit en sorte de divertir quelque peu les troupes en organisant une visite de la tour de Londres et une autre au château Windsor, sans compter un simple bingo. En dépit de ces efforts, écrit Gouin, il semble que l’attrait principal demeurait les femmes de Leatherhead.

La nourriture n’était cependant pas à la hauteur, mais le courrier était abondant. Puis débarqua le padre, J.-A.-L. « Lucien » Clermont, grand amateur de bridge et d’échecs. Clermont aurait donné une raclée au chef de gare qui aurait osé le traiter de « son of a bitch » pour une raison inconnue. Drôle de pasteur!

« Le « padre », telle devait être l’appellation affectueuse qu’il devait toujours conserver », écrit Gouin en 1970. Et c’était vrai. En mars 2010, deux mois avant son décès, Gaston Toutant le désignait encore sous ce terme. « Le padre! », disait-il, ponctué d’un rire étouffé. « Il voulait toujours nous suivre partout ».

Gouin qualifiait le pasteur Clermont comme d’une légende au sein du 4ème Régiment. Il avait aussi comme compagnon une petite chienne nommée Brigitte.

Peu après, le lieutenant-colonel Panet revenait à son poste avant que le Régiment ait droit à sa première inspection officielle par des officiers supérieurs de l’artillerie britannique et canadienne. Dès le lendemain, on leur expédiait 1,000 obus de 6 pouces. On organisa donc des exercices, des manœuvres et des concours de tir, ce qui permit aux hommes de se perfectionner.

Le 22 octobre, le Régiment comptait enfin 16 canons, ce qui allait représenter ses effectifs complets. Par la suite, le Régiment se rendit à Tottenham Corner, Epsom-Dawns, où se tenait une exposition de chars de combat alliés et ennemis, question de se familiariser avec ces véhicules. Mais, selon Gouin, l’invitation servait de prétexte à un exercice de mobilité. En plus des quelques 500 hommes du Régiment, le padre et Brigitte s’y trouvaient également.

Défiant les raids aériens, les hommes du Régiment organisèrent leur première soirée dansante à Southey Hall le 30 octobre. Au nombre des invités se trouvait le major-général Roberts, qui avait commandé le raid de Dieppe.

Tout au long du mois de novembre, les entraînements se multiplièrent. Les hommes devaient se perfectionner puisque les Allemands étaient redoutables depuis le début de cette guerre.

Le 24 décembre 1942, on eut droit à une messe de minuit et pour le jour de l’An à une soirée au mess des officiers.

Le 4 janvier 1943, le Régiment partit pour le vaste champ de tir de Sennybridge, dans les plaines montagneuses et désolées du pays de Galles. Sur une carte élaborés par Réal Gagnon et que Gaston Toutant conservait toujours jalousement à l’un des murs de sa maison en 2010 on pouvait justement noter que cette entraînement de tir s’était prolongé jusqu’en février.

Selon Gouin, le 14 janvier 1943 un espion nazi fut pendu à Londres « après avoir avoué qu’il avait reçu de ses chefs allemands l’ordre de se renseigner sur les forces et les emplacements des troupes canadiennes et américaines en Angleterre »[3].

Le 17 janvier 1943, un raid aérien fit rage durant deux heures dans la région de Bookham, ce qui n’empêcha pas le Régiment de se rendre à Sennybridge pour son premier exercice de tir authentique. Le tout se fit sous un déluge de pluie et dans la boue. Le 21 janvier, le général McNaughton assista à l’exercice. Bien qu’il y avait place à amélioration, on rapporta la cohésion parfaite du personnel.

Puis le Régiment reçut ses premiers canons de calibre 5,5 pouces. Ceux-ci allaient d’ailleurs leur rester fidèles jusqu’à la toute fin de la guerre.

Le 15 juin 1943, on reçut la visite du major-général Vanier, suivi d’une soirée dansante mondaine et joute de softball entre les officiers du Régiment et une équipe du CWAC de Londres.

Le 9 octobre 1943, le Régiment déménagea définitivement dans un autre coin du Surrey, c’est-à-dire à Caterham-on-the-Hill, en banlieue de Londres. Il allait y rester jusqu’en juillet 1944, au jour du départ pour la grande bataille de Normandie.

Canon britannique de 5,5 pouces semblable à ceux utilisés par les hommes du 4ème Régiment d'artillerie moyen.
Canon britannique de 5,5 pouces semblable à ceux utilisés par les hommes du 4ème Régiment d’artillerie moyen.

Une semaine plus tard, le Régiment passait sous la direction du 2ème groupe canadien d’artillerie, ce qui signifiait qu’il n’était pas encore prêt pour les campagnes de Sicile et d’Italie. Les exercices devinrent cependant de plus en plus rigoureux. En dépit de cela, une certaine monotonie s’installait. Il faut comprendre que les volontaires comme Gaston, qui avait d’abord voulu s’engager dans l’aviation, entretenaient un désir d’aller au front afin de faire leur part pour libérer la France et repousser le nazisme. Cette longue attente de recevoir enfin l’ordre final pouvait miner le moral de certains hommes.

Le Capitaine Sévigny, qui deviendrait plus tard un héros aux dires de Gouin, connaissait ses phases de mélancolie. Bref, l’impatience devenait palpable.

L’hiver 1944 fut marqué par une série d’exercices mais aussi de bombardements dont une bombe incendiaire atteignit la table sur laquelle était en train d’écrire le lieutenant Lévesque. Le 24 mars, un autre raid aérien obligea les hommes du Régiment à éteindre des incendies dans la région de Caterham. Le greffier de la ville de Caterham adressa, le 11 avril 1944, sa gratitude aux hommes du 4ème Régiment. Bien que ce fut une réaction défensive, c’était la première fois que Gaston Toutant et ses collègues amenaient leur aide directe aux forces alliées. Ce ne serait, bien sûr, qu’un début.

Pour des raisons de santé, le lieutenant colonel Panet dût abandonner définitivement le commandement du 4ème Régiment, le confiant aux jeunes mains de Réal Gagnon. Gouin reconnaissait que Panet avait beaucoup fait pour le Régiment en terme d’organisation et de logistique, mais Gagnon « allait accomplir davantage encore »[4], en raison de la guerre. « Le major Gagnon, grand sec à la démarche altière et décidée, joignait à une volonté ferme, une intelligence vive et une connaissance profonde des hommes. Ses cheveux, gris avant trente ans, devaient blanchir avant quarante : l’espace d’une compagnie militaire »[5].

Un régiment d’artillerie moyenne lors de la Seconde Guerre était composé de trois éléments principaux : un quartier général régimentaire et deux batteries de huit canons chacune. Chaque batterie composée de 252 hommes, pour un total de 570 hommes avec les officiers du quartier général. Le tir d’un canon nécessitait à lui seul les services d’un sergent et de neuf hommes.

Le 10 avril 1944, le Régiment participa à son dernier exercice en règle, surnommé SOD, après quoi il devait se tenir prêt à participer à l’opération Overlord, ou alors l’invasion de la Normandie. En mai, le maréchal Montgomery et le général Eisenhower, commandant suprême des forces alliées dans l’ouest de l’Europe, procédèrent à l’inspection ultime du 4ème Régiment.

On s’employa également à préparer les véhicules en vue d’un débarquement amphibie. C’est probablement à cette occasion que Gaston apprit la technique consistant à couvrir les prises d’air d’un véhicule Jeep pour éviter l’intrusion de l’eau dans certaines pièces mécaniques, comme il me le racontait en 2008.

Malgré cette atmosphère de plus en plus fébrile, le 20 mai marqua le mariage du lieutenant Guillaume Geoffrion avec une Anglaise de Londres. Ce fut probablement l’une des dernières occasions de festoyer librement avant de plonger au cœur de l’action.

Au matin du 6 juin 1944, la radio décrivit le progrès des forces alliées sur les plages de Normandie, soulevant l’enthousiasme du 4ème Régiment. En dépit de pertes énormes, l’invasion commençait. Tous les congés furent donc annulés. Il fallait être prêt pour un départ dans un délai de six heures.

Désespéré, Hitler lança une offensive à la mi-juin en utilisant ses nouveaux V-1, des engins autopropulsés destinés à créer des dégâts en Angleterre. La destruction devint alors son mot d’ordre, semble-t-il. Caterham se trouvait sur le trajet et fut touchée dès le 29 juin. Un de ces V-1 s’écrasa vers midi sur la maison habitée par les topographes du 4ème Régiment, ce qui causa la mort de quatre hommes en plus d’en blesser huit autres[6].

On ignore à quel moment précis Gaston Toutant est devenu sergent major, mais il l’était certes à ce moment-là puisqu’il me confiait que son grade d’officier le rendait responsable de « quelque chose »[7], dans son cas un véhicule Jeep.

Le 4 juillet, la 3ème division canadienne attaquait l’aéroport de Carpiquet, en banlieue de Caen. Le même jour, le 4ème Régiment quittait Caterham pour s’embarquer à Tilbury sur la Tamise. « Canons et camions furent d’abord chargés sur deux navires, le Fort Brunswick et le Fort Yale. Les hommes enfilèrent leur ceinture de sauvetage et empochèrent leurs francs français »[8].

La traversée se fit sans incident, prétend Gouin, mais à l’approche des côtes ils furent « accueillis par quelques Fucke-Wolfe, ce qui donna lieu à un feu d’artifice nourri, de la part de la D.C.A. »[9]. Malheureusement, Gouin ne s’est pas attardé aux détails de cette journée, ni à savoir ce qu’étaient les sentiments de ses collègues. Pourtant, Gaston Toutant se rappelait en 2008 que l’un des deux moteurs du navire sur lequel il prenait place tomba en panne, soulignant les jurons lancés alors par les matelots. Le navire dérivait, selon lui. « On s’en retournait au Canada, criss »[10], lançait-il avec son humour particulier.

Le 6 juin 1944 est devenu une date culte dans l’esprit de la plupart des gens, mais le débarquement de Normandie ne s’est pas effectué en une seule journée. Un mois plus tard, lorsque le 4ème Régiment d’artillerie moyenne débarquait, les combats étaient loin d’être terminés. C’est ce que nous verrons dans un prochain article.

 

Bibliographie :

 

GOUIN, Jacques. Par la bouche de nos canons, histoire du 4ème régiment d’artillerie moyenne 1941/1945. Compte d’auteur, 1970. 248 p.

 

[1] Gouin, Jacques. Par la bouche de nos canons, histoire du 4ème régiment d’artillerie moyenne 1941/1945. Compte d’auteur, 1970. 248 p.

 

[2] J. Gouin.

[3] Gouin, op. cit.

[4] Gouin, op. cit.

[5] Ibid.

[6] Selon la liste élaborée à la fin du livre de Gouin concernant les pertes humaines, ces quatre victimes étaient les canonniers F.-H. French, F. Poudrier, J.-A.-E. Sullivan, et G.-H. Tremblay.

[7] Gaston Toutant, Entrevue avec Gaston Toutant, collection privée, août 2008.

[8] Gouin, op. cit.

[9] Gouin, op. cit.

[10] Toutant, op. cit.

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Gaston Toutant et le 4ème Régiment d’artillerie moyenne


Gaston Toutant (1918-2010)

Gaston Toutant vit le jour le 27 octobre 1918 dans le village de Champlain, à quelques kilomètres à l’est de Trois-Rivières, au Québec.  Ses parents, Victor Toutant et Yvonne Dubord, s’installèrent près de Montréal peu de temps après.

Le 1er septembre 1939, sans le moindre préavis, l’armée allemande d’Hitler franchissait la frontière polonaise.  C’était le début d’une grande guerre, qui serait en fait la plus meurtrière.

En juin 1940, l’inimaginable se produisit :la France capitulait devant l’Allemagne.  L’onde de choc de cette nouvelle atteignit sans doute les oreilles de Gaston, qui était alors âgé 21 ans.  Pas question pour lui d’attendre la conscription.  Ce fut donc comme volontaire qu’il s’enrôla dans l’armée canadienne le 10 octobre 1940, cinq jours après le mariage de son oncle Léo Toutant, qui était venu dans la région de Montréal pour sa lune de miel.

En 2008, j’ai eu la chance inouïe de rencontrer Gaston.  À vrai dire, on a tout de même un petit lien de parenté puisque je suis le petit-fils de son oncle, Léo Toutant.  Lors de cet agréable échange, Gaston me confia s’être enrôlé dans le but premier de devenir pilote.  À cette époque l’aviation britannique faisait largement parler de son courage en résistant aux interminables attaques allemandes.  Immédiatement après avoir obtenu la reddition dela France, Hitler avait tourné sa rage vers l’Angleterre.  En octobre 1940, c’était donc les pilotes anglais qui soulevaient les passions.

Malheureusement, Gaston vit sa candidature être refusée en raison de son daltonisme.  Il envisagea alors de se faire parachutiste, mais encore une fois il fut rejeté, pour des motifs que sa mémoire avait cependant oubliés.

Toutefois, il me racontait que, frustré de ce refus, il s’était enfui jusqu’à Champlain pour habiter un moment chez son oncle Dubord, qu’il surnommait « Mon Oncle Bleu ».  Ce dernier l’amena voir des champlainois qui se cachaient dans des cabanes à sucre, au milieu des bois, afin d’échapper à la guerre.  Suite au référendum du 27 avril 1942, les canadiens anglais votèrent à 80% en faveur de la conscription contre 85% des francophones en défaveur.  Selon ces chiffres, on remarque donc que Gaston allait à contre courant, lui qui s’était enrôlé volontairement plus d’un an auparavant.

À Champlain, on tenta de le convaincre d’abandonner l’uniforme, mais Gaston revint tout de même à sa base de Petawawa, où ses supérieurs le questionnèrent à propos de son absence non motivée.  Éventuellement, il se retrouva dans le 4ème Régiment d’artillerie moyenne.

Selon Jacques Gouin, qui fut lieutenant d’artillerie de ce régiment et qui, plus tard, en écrivit l’histoire après avoir été diplômé en sciences politiques, « de toutes ces unités d’artillerie de langue française, seul le 4ème Régiment, en tant qu’unité homogène, a participé sans interruption à une campagne complète, celle du nord-ouest de l’Europe, de juillet 1944 à mai 1945. »

C’est au cours de l’été 1941 que le 4ème Régiment d’artillerie moyenne aurait été mobilisé pour la première fois.  Le Lieutenant Colonel de Bellefeuille-Panet fut donc rappelé du Royaume Uni pour le commander, secondé par le Major Réal Gagnon.  Après quelques difficultés, nous dit Gouin, c’est le 2 février 1942 quela Défense Nationale d’Ottawa autorisait la formation immédiate du régiment.

Le 12 mars 1942, tous les hommes du 4ème Régiment furent regroupés à Petawawa.  On peut donc présumer que l’escapade de Gaston à Champlain se serait produite peu avant cette date.

Le 8 août 1942, le régiment s’embarquait pour l’Angleterre, où les hommes allaient devoir rester deux ans avant le grand débarquement.  C’est au cours de cette période que Réal Gagnon se retrouva commandant du régiment, qui « devint une des unités d’artillerie les mieux entraînées de l’armée canadienne », précisa Gouin en 1962.

Puis le Jour J se présenta.  6 juin 1944.  On connaît la violence de cette journée par un film comme Il faut sauver le soldat Ryan de Steven Spielberg et on connaît également le tournant que la guerre a pris au lendemain de cette journée inoubliable.

En réalité, le débarquement s’effectua sur plusieurs semaines et c’est finalement le 9 juillet 1944 que Gaston Toutant et ses camarades foulèrent les plages de Graye-sur-Mer, près de Courseulles.  Gaston me racontait que le navire improvisé à bord duquel il prenait place avait éprouvé des problèmes mécaniques : l’un de ses deux moteurs tombant en panne avant d’atteindre la côte.  « On dérivait vers le Canada », blaguait Gaston.

Après quelques jurons, les marins parvinrent heureusement à le réparer, permettant aux hommes d’atteindre la plage.

Étant donné son grade de sergent-major, Gaston était responsable d’un véhicule de type Jeep, dont les fils du moteur avaient été couvert d’une gomme spéciale afin d’offrir une protection efficace contre l’eau et l’humidité excessive.

Peu de temps après avoir dégommé le véhicule, Gaston se souvenait encore du feu ennemi.  Préférant ne pas entrer dans les détails horribles des combats, il leva seulement une main dans les airs, à 45 degrés, et conclut son anecdote en lançant seulement « bang, bang, bang! ».

C’est d’ailleurs ce que confirme Gouin, puisque « le soir même, une vague de bombardiers allemands venaient pilonner » les positions du régiment.  Le Colonel C. P. Stacey ajouta que « quand nous avons commencé à nous battre … à Caen, nous nous sommes heurtés à des troupes allemandes ayant l’expérience de la bataille et nous nous sommes rendu compte que nous n’étions pas de taille à nous mesurer avec elles.  Nous n’aurions pas réussi sans l’appui de notre artillerie et de notre aviation. »

Gouin nous apprend aussi que Caen tombait aux mains des troupes anglo-canadiennes le jour même du débarquement du 4ème Régiment, soit le 9 juillet.  La position fut reprise par les Allemands pour finalement être à nouveau assurée par les troupes alliées.

Le 11 juillet, un jeune SS confiait à un Français que « de l’artillerie [canadienne], on en a plein le c… ».  C’était donc dire que les troupes canadiennes menaient la vie dure aux Allemands.

On comprend un peu mieux les dangers que dût affronter Gaston lorsque Gouin nous dit que cette région dela Normandieétait encore infestée de mines allemandes, « de sorte que la reconnaissance de la position dut se faire à l’aide de détecteurs de mines.  Bien qu’aucune de celles-ci n’éclatât,la Luftwaffe[aviation allemande], pour sa part, commença aussitôt à exercer ses ravages sur la position qu’essayait de préparer l’avant-garde du Régiment.  Trois avions de chasse allemands furent abattus ce jour-là au-dessus de cette position. »

À 23h00, le 12 juillet, le Régiment quittait Ste-Croix-sur-Mer, sous les éclairs intermittents produits par d’autres artilleries, afin de se diriger, en pleine noirceur, vers sa première position officielle de combat.

Le Capitaine Sévigny témoignera plus tard à l’effet que : « La nuit brille de toutes ses étoiles.  Je me trouve dans un véhicule ouvert et ne me lasse pas d’admirer le spectacle offert à mes yeux.  Les flammes des villages en feu montent à l’horizon; notre aviation attaque des objectifs ennemis; je vois éclater des bombes; les obus des canons antiaériens allemands strient le ciel d’éclairs.  Sur la route, j’aperçois, à perte de vue, dans la clarté de cette fantasmagorie, l’interminable et mouvante perspective des voitures blindées de toute une armée montant à l’assaut.  Derrière nous, à intervalles réguliers, les salves des canons de marine illuminent d’une lueur fulgurante le paysage environnant.  L’hallucination de ce feu d’artifice, le vacarme infernal des détonations, le roulement de notre caravane d’acier sur des routes d’asphaltes : c’est le feu de l’action. »

Malheureusement, dans la confusion du moment, deux Spitfires britanniques furent abattus.  Un troisième aurait aussi été terrassé par les tirs nerveux du sergent-major Gérald Trottier.  Malheureusement, Gouin rapportait que le pilote anglais avait été tué, qu’il qualifiait d’ailleurs de « ces impondérables du combat qu’il était impossible d’éviter dans une mêlée aussi confuse. »

Vers 5h00 au matin du 13 juillet, le 4ème Régiment avait atteint sa position de combat, bien qu’il vienne de participer aux échanges musclés.  Tout l’après-midi, les tirs se succédèrent.  Les 15 et 16 juillet,la Luftwaffe vint harceler les positions du Régiment.  Mais le feu des canons de celui-ci étaient « rapide et précis sous les ordres du Capitaine Jean Mercier », précisait Gouin.

Par la suite, le 4ème Régiment allait poursuivre sa progression au fil des mois, jusqu’à se retrouver aux portes de Berlin lors de la capitulation allemande.

Contrairement à d’autres vétérans, Gaston ne semble pas avoir eu de difficultés à s’adapter à son retour à la vie civile.  D’ailleurs, il semblait en avoir assez vu pour éviter de poursuivre une carrière militaire.  Sa magnifique philosophie de vie a sans doute joué un rôle important dans ce succès personnel.  Après avoir épousé Thérèse Méthot le 16 octobre 1954, il connut une vie paisible, s’intéressant de près aux arts, à la littérature et aux voyages.

Gaston était un homme serein, doublé d’un sens de l’humour unique.  Bien qu’il jurait alors contre la lenteur de sa mémoire, ou de son « coco » comme il le disait si bien, Gaston fut pour moi un personnage attachant.  Une courte amitié, certes, mais une qui fut inoubliable.

En mars 2010, je retournais le voir pour finalement me rendre compte que sa santé avait sérieusement décliné.  Le sujet de la guerre fut brièvement abordé, sans plus.  J’avais compris que le temps était venu de laisser ses vieux démons de la guerre là où ils étaient.

Toutefois, en déambulant devant ce qu’il appelait son musée, c’est-à-dire les photos et cartes concernant sa courte mais intense aventure de guerre, il me montra le dessin d’un canon en disant que c’était avec une arme comme celle-là qu’il avait « rincé les Allemands ».

Gaston Toutant s’éteignit le 19 mai 2010.  Sa charmante épouse, toujours vivante au moment d’écrire ces lignes, alla s’installer chez sa fille.

Avec la disparition des derniers vétérans de la Seconde Guerre Mondiale, il faudrait sans doute garder à l’esprit qu’il nous revient cette responsabilité de ne jamais oublier!