Guy Turcotte: ruse ou folie


screenhunter_552-mar-03-18-10FORTIN, Clément.  Guy Turcotte, ruse ou folie.  Saint-Sauveur : [s.n.], 2017.  500 p. (ISBN : 978-2-9805679-7-1)

            Je sais, je me répète : ce livre je l’attendais depuis plus de deux ans.  J’ai également dit que j’attendrais de le lire avant de me forger une opinion à propos de cette affaire qui n’a laissé personne indifférent.  Et bien voilà!  Le moment est venu.

Selon l’entente conclue avec le juge André Vincent (qui a président le second procès de Turcotte), Me Clément Fortin m’avait expliqué pourquoi il ne pouvait aller sous presse avec son manuscrit avant que la cause ne soit officiellement terminée.  Ce processus impliquait évidemment les démarches effectuées auprès de la Cour d’appel.  Or, le 3 décembre 2016 c’est Guy Turcotte lui-même qui se désistait.  Le manuscrit pouvait enfin se transformer en livre et atteindre directement les lecteurs.

            Les docu-roman de Me Fortin ne sont pas des nouveaux venus dans ma section « comptes rendus de livres », mais celui-ci est, je pense, susceptible de créer un peu plus de réactions que les autres.   Dès les premières pages, il souligne son désaccord avec la tenue du deuxième procès.  Pour s’expliquer, l’avocat retraité principalement deux arguments, dont l’un, assez étrange en effet, sur le fait que l’infirmière Chantal Duhamel dira au second procès que Turcotte lui aurait dit avoir fait « ça » pour faire « chier sa femme ».  Voilà qui fait dire à l’auteur : « comment une information aussi importante peut-elle surgir six années plus tard [?] ».  En fait, Duhamel n’avait rien dit de tel lors de ses deux précédents témoignages (à l’enquête préliminaire et au premier procès).

            « Un deuxième procès prend une tout autre forme », explique Fortin.  « Les témoins ont discuté de leurs témoignages, ils ont lu les journaux et entendu les nouvelles à la radio et à la télévision.  L’interrogatoire et le contre-interrogatoire qu’ils ont subis ont mûri dans leurs esprits.  Ils ne sont plus des néophytes.  Ils ont perdu leur spontanéité ».

Dès les premières pages, on nous offre une belle matière à réflexion.

            L’auteur s’interroge également à savoir si les réseaux sociaux, ou ce cinquième pouvoir, ont réussi à manipuler le système judiciaire afin que celui-ci prononce la sentence désirée.  Si cela fut réellement le cas, il faudrait sans doute y voir un grave problème de société, en plus d’une contradiction flagrante selon laquelle les internautes qui se plaignent de leur non confiance envers le système judiciaire arrivent eux-mêmes à le rendre injuste en le manipulant.

            Il faut bien admettre que sur Facebook on a assisté à tous les commentaires imaginables, comme si le fait de dénigrer ou de juger Guy Turcotte sur la place publique avait un effet rassembleur.  Mais cette malsaine solidarité se donne rarement la peine de tenter de comprendre le système judiciaire, ou plus précisément le processus d’un procès criminel.  Il est toujours plus facile d’ouvrir la bouche que de se plonger dans des centaines d’heures d’études sur un seul dossier.  Aussi, il faut certainement se donner comme leçon que le désir de vouloir comprendre n’est pas automatiquement un pas en matière de défense pour l’accusé.

            Combien de ces commentateurs (trices) ont assisté au procès ou lu les transcriptions sténographiques?  Poser la question c’est y répondre, comme le dit la vieille expression.

            L’analyse de Me Fortin, qui va jusqu’à suggérer l’idée selon laquelle Turcotte aurait pu être victime d’une injustice en raison de l’issue du second procès, n’est peut-être pas à la portée de tous.  Entre les lignes, il nous fait comprendre que cette affaire complexe mérite qu’on étudie l’ensemble de la preuve avant d’y jeter le moindre jugement.  Pour aider le lecteur à s’imprégner du contexte, les premiers chapitres se réservent justement à la reconstitution des faits.

            On remonte d’abord en 1999, lors de la première rencontre entre Isabelle Gaston et Guy Turcotte dans un bar de Québec.  Les deux étudiaient déjà en médecine.  Isabelle deviendra urgentologue et Guy se spécialisera pour finir cardiologue.  On la dépeint comme une professionnelle au cœur volage et qui prend cette relation plus à la légère que lui, au point où Guy doit lui demander de couper les ponts avec un jeune homme qu’elle continuait de fréquenter.  Malgré cela, la mésentente s’installe rapidement dans le couple.  Turcotte, victime d’intimidation dans sa jeunesse, semble avoir du mal à s’affirmer et subit les foudres de sa fiancée.  En mars 2001, il n’en peut plus.  C’est d’ailleurs lui qui demande la séparation.  Il quitte Isabelle.  Peu après, cependant, elle reprendra contact avant de le convaincre de revenir auprès d’elle.

            Accaparé par des horaires exigeants, le couple connaît des hauts et des bas.  D’après ces premiers chapitres, c’est Guy qui veut avoir des enfants.  Le 27 avril 2003 naît leur fils Olivier.  Leur couple continue de battre de l’aile, mais Guy veut avoir une vraie famille, et pour cela un seul enfant n’est pas suffisant.  Alors, il demande à Isabelle de lui en faire un autre.  C’est alors qu’Anne-Sophie voit le jour, le 8 décembre 2005.

            La situation s’envenime.  Guy ne se sent même plus chez lui, puisqu’Isabelle décide de refaire la décoration de leur maison selon ses propres goûts.  Lors d’un voyage, elle fera vivre l’enfer aux parents de Guy tellement son caractère semble particulier.

            Détail intéressant, une bouteille de lave-glace qu’Isabelle avait laissé traîner en 2008 est à l’origine d’un incident.  Croyant qu’Anne-Sophie, qui manipulait le contenant, en avait ingurgité, la fillette est conduite à Sainte-Justine.  Heureusement, les tests toxicologiques démontrent qu’elle n’a rien bu.  Mais comme on le sait, le lave-glace jouera un rôle principal dans cette affaire.

            Les choses atteignent leur apogée le jour de l’An 2009, lors d’un party avec un couple d’amis.  Isabelle se conduit de façon inappropriée avec Martin Huot, un ami du couple qui fréquente une autre femme, Patricia Giroux.  La façon qu’ils ont de danser fait naître les soupçons de Patricia, non sans remarquer que la femme médecin se laisse aussi aller à embrasser le barman.  Guy se sent tellement mal qu’il doit sortir marcher prendre l’air.

            La conjointe de Martin Huot sonnera l’alarme en téléphonant au cardiologue pour lui apprendre sa récente découverte : Isabelle Gaston entretient une liaison sérieuse avec Martin Huot.  Le couple Turcotte était sur le point de faire un voyage au Mexique avec les enfants.  Puisque ceux-ci rêvaient de ce périple depuis un certain temps, Turcotte prend la décision de parler à Isabelle seulement à leur retour.  Encore une fois, il pense d’abord aux enfants.

            La séparation est donc inévitable, mais Guy se sent trahi par une autre femme.  Son amie Patricia Giroux, la conjointe de Huot, crève l’abcès le jour du départ des Turcotte pour le sud, alors qu’elle avait promis à Guy d’attendre leur retour de voyage.  L’expédition mexicaine se déroule donc dans la haine et la méfiance.  Au retour, Guy emménage dans une résidence louée, à Piedmont.  Le soir même, Martin Huot s’installe avec Isabelle, dans cette maison qu’elle décide une fois de plus de refaire la décoration.  Elle avait besoin de changer d’air, paraît-il.

            Bref, Turcotte continue de gérer sa vie sans rien laisser paraître, ce qui appuiera plus tard sa défense, dans le sens où rien dans son comportement ne laissait croire à ses intentions.  Du moins, pas avant la soirée du 20 février 2009.  Ce soir-là, il est seul dans sa nouvelle maison avec les enfants.  C’est en lisant les courriels échangés entre Isabelle et Martin, fournis par Patricia Giroux, que tout semble s’écrouler.  Vers 20h30, Guy parle au téléphone avec sa mère.  Son discours sera répétitif et désespéré.  Il lui demande de dire à tous combien il les aime.

            Inquiets, ses parents débarquent le lendemain matin.  Tout indique que leur fils est à la maison, mais personne n’ouvre.  On appelle la police.  C’est le drame.  Olivier et Anne-Sophie sont retrouvés assassinés, les tripes à l’air.  Olivier a reçu 27 coups de couteau et sa petite sœur 19.  Guy Turcotte, lui, se cache sous son lit, complètement mou et désorienté.

C’est alors que débute l’une des plus grandes sagas judiciaires qu’ait connu le Québec depuis le début du 21ème siècle.  Ce sera aussi celle qui suscitera le plus d’indignation et de réactions incontrôlées.  Le fait qu’un père assassine froidement ses deux enfants est incompréhensible.  De surcroît, le fait qu’il soit médecin spécialiste ajoute à cette impéritie.

            Pourquoi?

Reste à savoir si c’est bien la bonne question.  Ne serait-il pas plus sage de se demander d’abord « comment? ».

            Le procès s’ouvre le 19 avril 2011 au palais de justice de Saint-Jérôme, devant le juge Marc David.  Dès le début, la défense reconnaît les meurtres d’Olivier et d’Anne-Sophie.  En quelque sorte, l’accusé reconnaissait son crime, comme s’il plaidait coupable mais à une seule partie de l’accusation.  La Couronne aurait donc le fardeau de prouver l’intention criminelle et la préméditation puisqu’on tenterait de le condamner pour meurtre au premier degré.

Ses avocats, les frères Pierre et Guy Poupart, allaient cependant devoir démontrer l’absence de préméditation et l’irresponsabilité criminelle de leur client pour trouble mental.

            Certains commentaires persistent toujours, six ans plus tard, à propos de l’option d’acquittement.  Là encore, il faut rétablir certains commentaires gratuits et disgracieux d’internautes qui ne savaient visiblement pas de quoi ils parlaient.  En plaidant « la folie », c’était une façon de reconnaître les faits.  Pour ceux et celles qui ont lu mon livre L’affaire Aurore Gagnon ils reconnaîtront ce passage où Marie-Anne Houde a plaidé la folie pour tenter de s’en sortir.  Automatiquement, elle reconnaissait avoir causé la mort d’Aurore.  L’option de l’acquittement disparaissait automatiquement.

            D’ailleurs, dans ses directives aux jurés, le juge Marc David expliquera les quatre verdicts qui s’offraient à eux : 1. Criminellement non responsable; 2. Coupable de meurtre au premier degré; 3. Coupable de meurtre au deuxième degré; et 4. Coupable d’homicide involontaire coupable.  Je vous fais remarquer que l’acquittement n’était pas au menu.

            Aussi, on a souvent entendu des commentateurs malhabiles remettre en question la sincérité de Guy Turcotte quant à sa réelle volonté de vouloir s’enlever la vie.  De manière crue, on affirme encore qu’avec son expérience en médecine il aurait dû « réussir » son suicide sans le moindre problème.  Mais en parcourant les pages de ce docu-roman, on en vient justement à se demander si c’est la bonne façon de présenter le problème.

            Me Fortin ne répond pas directement à cette question, mais à la lecture des témoignages, il faut être honnête : la préméditation n’a pas été prouvée.  Au contraire, Turcotte vivait, jusqu’à peu de temps avant le drame, de façon tout à fait normal.  Au point d’avoir des rendez-vous fixés au-delà de la date fatidique.  Jusqu’à l’appel téléphonique passé à sa mère au soir du 20 février 2009, rien ne laissait entendre que les choses allaient mal tourner, si ce n’est que le ton inhabituel qu’il avait ce soir-là.  Serait-il possible que ce soit en regardant les courriels échangés entre sa femme et son amant qu’il ait soudainement pété les plombs?  Cela pourrait-il expliquer son désarroi, son manque de planification, ce qui l’a convaincu de se tourner vers le seul moyen qui se trouvait alors à sa porte : la fameuse bouteille de lave-glace?

            D’ailleurs, la chimiste et toxicologue judiciaire Anne-Marie Faucher vint témoigner sous serment que la quantité de méthanol dans l’organisme de Turcotte au moment de son arrivée à l’hôpital était mortelle.  Sans le traitement qu’on lui a imposé (malgré son refus de recevoir les soins on l’a tout de même traité), il serait mort dans une plage de temps située entre 6 et 30 heures.  Pour ceux et celles qui prétendent encore que Turcotte a « raté » son suicide, peut-être faudrait-il plutôt se demander s’il n’avait pas prévu passer tout le week-end seul avec ses enfants, c’est-à-dire pour une période suffisante lui permettant de mourir.

            En ce sens, l’intervention de ses parents, en quelque sorte, lui aura sauvée la vie.

            L’intention de la poursuite était de démontrer que Turcotte avait agis pour se venger de sa femme, pour la faire souffrir.  Mais alors, souligne l’auteur, comment expliquer pourquoi il n’avait pas annulé une police d’assurance de 900 000$ dont la bénéficiaire était Isabelle Gaston?

Ce n’est là qu’un élément parmi d’autres qui illustrent le manque de preuve visant à établir hors de tout doute raisonnable que l’accusé avait agis avec préméditation et pour se venger de cette séparation.  Au contraire, la défense alléguait qu’il avait assassiné ses enfants pour éviter à ceux-ci de découvrir son corps le lendemain.

            En conclusion, Me Fortin ne manque pas de revenir sur les rôles qu’ont joués certains affabulateurs dans notre patrimoine judiciaire, comme Jacques Hébert et Pauline Cadieux, dans d’autres dossiers médiatisés.  Voilà qui lui fait dire, en partie, pourquoi les gens semblent manifester sporadiquement leur manque de confiance envers le système judiciaire.  Dans ce cas-ci, l’auteur cible surtout Isabelle Gaston : « Le rôle que les médias ont permis à Isabelle Gaston de jouer s’apparente à celui d’Hébert et de Cadieux.  Profitant de son talent de communicatrice et son état de mère éploré, toutes les tribunes lui ont été offertes.  Rappelez-vous, entre autres, sa brillante apparition à Tout le monde en parle.  Ne vous étonnez donc pas de la réaction du public au verdict du jury de Saint-Jérôme [second procès]».

            Selon l’auteur, les médias devraient redoubler de prudence dans leurs propos, d’autant plus que les jurés ne sont plus séquestrés comme autrefois.

            Les réseaux sociaux ne sont pas les seuls fautifs.  Le roman à succès La Justicière s’est servi de l’affaire Turcotte pour « se faire virtuellement justice », sans toutefois approfondir la cause.  Le souffre-douleur de notre société devient alors le personnage de Gérard Tanguay (à noter que les initiales sont les mêmes) dans ce récit qui milite en faveur de la peine de mort.  Sous la plume de Marc Aubin, Gérard Tanguay finira écartelé et poignardé dans une atmosphère sadomasochiste.  Même les romanciers préfèrent manquer d’objectivité pour suivre la vindicte populaire.

            Au passage, Clément Fortin dénonce également la lenteur du processus judiciaire mais aussi la longueur inutile de certains procès.  Toutefois, il se fait défenseur du système des procès devant jury, « un rouage important de notre démocratie », écrit-il.  Je suis entièrement d’accord avec lui sur ce point.  Ce serait un manque flagrant de transparence que d’éliminer cette fonction.

            Au final, en rappelant une étude de 2016 qui prétendait que 50% des Québécois étaient des analphabètes fonctionnels, « je n’espère pas faire comprendre à tout le monde les tenants et aboutissants du procès de Guy Turcotte », ajoute Fortin.

Rappelant que la justice populaire est souvent mal renseignée et pourtant avide de faire valoir ses commentaires, il rappelle que « à ce chapitre, Isabelle Gaston a une page Facebook [qui compte plus de 42 000 adeptes] sur laquelle des internautes lui manifestent leur soutien dans sa lutte pour obtenir justice, soit la condamnation de Guy Turcotte ».

            Finalement, Me Fortin est en accord avec le verdict du premier procès.  Si j’avais été l’un des jurés, j’aurais peut-être hésité entre le verdict de non responsabilité criminelle et celui d’homicide involontaire coupable, mais je me range à son opinion.  Bien sûr, il faut au moins faire l’effort de lire cette brique de 500 pages pour bien comprendre tous les détails de l’affaire.

Des cinq causes qu’il a étudiées au cours des dernières années, seul le procès de Jacques Mesrine, en 1971, était pour lui une fraude judiciaire.  La leçon revient à dire qu’il faudrait sans doute prendre la peine de bien se renseigner et surtout de comprendre les détails d’une cause avant de se manifester ou de cracher sa colère sur Facebook.

            « On ne peut juger cette affaire en glanant quelques faits rapportés dans les journaux même s’ils sont fidèles à ceux qui ont été mis en preuve devant le jury.  Les témoignages sont fleuves.  Malgré tous les efforts que j’ai déployés, il ne m’a pas été possible de rapporter le procès dans son entier.  J’ai été obligé de faire des choix ».  D’où l’importance de bien s’imprégner des témoignages.

            Malgré cela, Fortin avoue aussi que certains journalistes font du travail irréprochable.  Il ne faudrait quand même pas les mettre tous dans le même panier.  Il se refuse aussi de blâmer les procureurs de la poursuite ou de la défense.  Tous ont fait un travail remarquable au cours de ce premier procès.

            Pour avoir une opinion complète, je vous invite à lire cette étude très intéressante, même si votre opinion entre en conflit avec ce que vous venez de lire.  Une fois la poussière retombée, peut-être pourra-t-on espérer retrouver notre esprit critique.  De tels livres ne changent peut-être pas les verdicts officiels, mais on éviterait sans doute la publication d’œuvres propagandistes comme ceux de Cadieux, Hébert, Corbin, Lefebvre, Mathieu, et j’en passe.

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L’affaire Guy Turcotte: ruse ou folie?


screenhunter_552-mar-03-18-10         Enfin, la nouvelle vient de tomber.  Ce livre, je l’attendais depuis plus de deux ans.  Dès ce soir, il est disponible en version papier et électronique.

         Après avoir révisé des procès comme celui de Wilbert Coffin, Jacques Mesrine et Cordélia Viau, voici que Me Clément Fortin n’a pas dit son dernier mot.  Il s’attaque cette fois à l’affaire qui a fait le plus jaser au court des dernières années, celle du cardiologue Guy Turcotte.

         Voici le communiqué de presse que Me Fortin vient de transmettre il y a quelques minutes à peine :

L’affaire Guy Turcotte : ruse ou folie

Montréal, février 2017 — Après avoir revisité le procès du Gaspésien Wilbert Coffin pour démontrer sa culpabilité, l’auteur et avocat à la retraite, Me Clément Fortin, a passé en revue celui qu’a subi l’ex-cardiologue Guy Turcotte en 2011 pour le meurtre de ses enfants. Son cinquième docu-roman intitulé Guy Turcotte : ruse ou folie met en lumière une cause extrêmement médiatisée, et pour laquelle l’opinion publique a eu son mot à dire.

Des documents à la tonne

Pour produire ce docu-roman juridique complexe, Me Clément Fortin a analysé quelque 7 000  pages de transcriptions sténographiques relatant, mot à mot, tout ce qui a été dit pendant ce procès. Son livre de 500 pages comprend aussi quelques chapitres exposant des moments importants de la vie conjugale et familiale de Guy Turcotte et de son ex-conjointe, la Dre Isabelle Gaston.

Lors du premier procès, en 2011, Guy Turcotte a été reconnu non criminellement responsable d’avoir tué ses enfants en raison de maladie mentale. Quatre ans plus tard, soit en 2015, la Cour d’appel a ordonné la tenue d’un deuxième procès, à l’issue duquel il a été condamné à purger 17 années de pénitencier avant de pouvoir demander une libération conditionnelle. Le 3 décembre 2016, Guy Turcotte s’est désisté de son appel du verdict de culpabilité du meurtre sans préméditation de ses deux enfants. Il maintient cependant son appel de la sentence à la prison à vie sans possibilité de libération  avant 17 ans.

Traitement juste et équitable?

Dans son ouvrage consacré à l’affaire Turcotte, Me Clément Fortin s’emploie à démontrer, en toute objectivité, que le premier procès qu’a subi l’accusé était juste et équitable. « Même si la Cour d’appel a jugé nécessaire d’en tenir un second, je suis d’avis qu’il n’était pas justifié », plaide l’auteur.

Pendant cette saga judiciaire qui a duré six ans, l’affaire Turcotte a fait couler beaucoup d’encre au sein des médias d’information. « Mais à cause d’une méconnaissance du droit criminel, les médias ont parfois erré lorsqu’ils ont commenté cette affaire, condamnant Guy Turcotte de facto. Les réseaux sociaux l’ont crucifié sur la place publique en faisant fi des principes de droits dans une société démocratique », d’ajouter Me Clément Fortin.

« Ces deux procès ont suscité une pression populaire acharnée, et en toute fin, la population québécoise aura été le véritable juge d’une cause très médiatisée, pour laquelle l’issue était prévisible », conclut Me Fortin.

Pour la version papier, cliquez sur le lien suivant : https://boutique.bouquinbec.ca/guy-turcotte-ruse-ou-folie.html  Pour la version numérique à 9,99$ l’exemplaire, sous la rubrique type de livre, choisissez EPUB.


Clément Fortin

clementf@sympatico.ca   et http://fortinclement.blogspot.com

L’affaire Turcotte


LAT61_Couverture_TurcotteDUBÉ, Catherine. L’affaire Turcotte, les dessous de la saga judiciaire de la décennie. Rogers Media Inc., Montréal, 2016, 173 p.

J’avais déjà parlé ici, ou sur la page Facebook d’Historiquement Logique, de mon impatience à découvrir le prochain volume de Me Clément Fortin, qui nous promet depuis plusieurs mois déjà son étude des 7 000 pages de transcriptions sténographiques du premier procès de Guy Turcotte. Cet avocat à la retraite nous a déjà donné des révisions complètes de certaines de nos plus célèbres causes judiciaires, comme par exemple dans L’affaire Coffin, une supercherie?, ou L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire, sans oublier Mesrine le tueur de Percé, une fraude judiciaire.

Il n’a pas la langue dans sa poche. Lorsqu’il doit dénoncer une fraude du système judiciaire, il n’hésite pas à le faire, comme ce fut le cas par exemple avec le comportement de Me Raymond Daoust durant le procès Mesrine-Schneider en 1971. Toutefois, son honnêteté l’amène aussi à démontrer que certaines légendes ont simplement été portées par des ragots et qu’il faut faire preuve de sagesse et ainsi confirmer le verdict.

Connaissant son approche exhaustive de chaque cas qu’il traite en présentant aux lecteurs de longues portions de témoignages – tout comme je le fais dans mes propres publications puisque, à bien des égards, Me Fortin fut mon mentor en la matière – j’attendais donc de lire son ouvrage avant de me faire une opinion définitive sur la retentissante affaire Turcotte.

Alors, quelle ne fut pas ma surprise de constater récemment que la journaliste Catherine Dubé vient de publier sa propre version. En fait, son livre a fait sa sortie en avril dernier, mais ce n’est que tout récemment que j’ai découvert son existence. Curieux, mais pas nécessairement enthousiaste, je courus à ma librairie du coin afin de m’en procurer un exemplaire.

À première vue, la minceur du livre me fit soupçonner que Dubé ne présentait pas une histoire complète du procès, mais sans doute une présentation journalistique des faits. Le titre de la collection « grands débats », dont le livre fait partie, donne le ton. Comme son sous-titre l’indique également, on y présente une certaine vision des dessous de l’affaire. Ne vous attendez pas à de grandes révélations; il n’y en a pas. Toutefois, on comprend rapidement qu’on nous suggère une critique du système judiciaire.

Après avoir gagné la confiance d’Isabelle Gaston, l’auteure, qui est journaliste depuis 15 ans, nous décrit cette femme déchirée, anéantie par la mort atroce de ses deux enfants. En fait, il faudrait être psychopathe pour ne pas comprendre, du moins en partie, le boulet d’émotions que Mme Gaston devra traîner tout au long de sa vie.

Puis on découvre certains aspects méconnus, en particulier sur ce qu’elle a dû traverser depuis la terrible nuit du 20 février 2009. Et on a tendance à lui donner raison quand on la voit militer en faveur de meilleures conditions pour les proches des victimes, qui ne sont toujours pas reconnus comme telles. Pourtant, ces éclopés de notre société – et je ne le dis pas méchamment – sont si peux nombreux qu’une indemnisation raisonnable n’enlèverait pas grand-chose à nos fonds publics. Ne devrait-on pas juger une société d’après la manière qu’elle a de traiter ses victimes?

N’empêche que je n’ai pu faire autrement que de me questionner sur la possible partialité de l’auteure, justement en raison de ce rapprochement. Je veux bien qu’on nous présente un côté de la médaille, mais dans ce cas, surtout pour permettre aux lecteurs d’avoir tous les outils en main pour tirer ses propres conclusions, n’aurait-on pas dû présenter aussi l’autre côté? En fait, on retrouve à peine quelques réponses venant des avocats de Guy Turcotte, ceci à la toute fin du livre et sur un sujet plutôt technique.

Cette approche journalistique était donc risquée, d’autant plus que l’affaire Turcotte n’est toujours pas terminée. On attend la réponse de la Cour d’appel, qui pourrait décider d’ordonner l’ouverture d’un troisième procès.

On ne jugera pas ici de la cause. Turcotte a plaidé coupable pour le double meurtre de ses enfants. On l’a tous invectivé des pires sobriquets, ce qui ne réglera d’ailleurs pas grand-chose et n’apportera rien de constructif à notre quotidien. Mais Dubé nous présente tout de même les courriels échangés entre Gaston et Turcotte dans les jours qui ont précédés le drame avant de nous résumer très brièvement le procès, sans donner aux lecteurs la possibilité de se faire sa propre opinion. C’est malheureux.

C’est encore plus indigent de la voir s’attaquer au système des psychiatres experts qui viennent témoigner dans ses procès criminels, ce qui s’avérera d’ailleurs son sujet de prédilection jusqu’à la toute dernière page, comme si elle avait repris le combat d’Isabelle Gaston. Je ne me prononce pas sur cette question, mais je m’interroge plutôt face à une critique lancée à l’endroit d’un système judiciaire qui est rodé depuis des siècles, comme si on cherchait toujours la solution parfaite, sans faille. On nous dit bien que le système judiciaire a été bâti par des humains, et qu’il est donc susceptible de comporter des erreurs humaines. C’est vrai. Mais ce sera aussi vrai avec de nouveaux changements. Un système aussi rigoureux ne peut se permettre de transformer ses règles à la moindre bourrasque.

L’auteure va même jusqu’à proposer certaines solutions, dont l’une qui permettrait aux experts psychiatres le droit de s’interroger entre eux durant un procès. Mettre le doigt dans un tel engrenage risquerait sans doute de nous conduire vers des procès clownesques, comme on en voit en France, où on assiste souvent à de la cacophonie. Plus souvent qu’autrement, bien qu’il soit fortement critiqué, le système britannique est probablement l’un des plus efficaces en matière de droit et donne la parole à tout le monde, mais à tour de rôle, évidemment.

Dans son introduction, Dubé se questionne également sur la pertinence ou plutôt la compétence des jurés lorsqu’il s’agit d’une cause complexe, comme lorsqu’il y a un débat d’experts psychiatres. Malheureusement, elle ne revient pas sur ce point dans sa conclusion. Cette allusion me rappela aussitôt le commentaire que le juge Dansereau avait fait dans son livre Causes célèbres du Québec, publié en 1974. Sans compter que cette pensée est un manque flagrant de confiance envers nous, les citoyens, le fait de retirer le système des jurés représenterait une régression en matière de transparence. On a la mémoire courte. Si on remonte suffisamment loin dans le temps, on verra qu’il était possible de traîner pratiquement n’importe qui en Cour, et cela devant un jugé seul, sans jury et sans avocat de la défense. Or, l’apparition du système de justice britannique a réformé ces pratiques injustes à la fin du 18ème et au début du 19ème siècle en apportant une procédure plus équitable permettant à un accusé d’être jugé par ses pairs.

Évidemment, je concède le fait que les douze jurés – des citoyens comme vous et moi – ne comprennent pas tout. C’est tout à fait normal. Il serait utopique de croire que nous soyons des experts dans tous les domaines. Dans ce cas, c’est aux procureurs que revient la tâche de poser les bonnes questions afin de permettre aux experts de bien vulgariser leurs propos et ainsi mieux éclairer les membres du jury.

La critique sociale de Dubé est tout de même pertinente, mais elle pose beaucoup de questions visant un seul côté de la médaille, même si elle admet clairement sa compréhension de plusieurs aspects du système judiciaire. Disons seulement que le sujet principal de son ouvrage tourne autour du thème des témoins experts, principalement en matière de psychiatrie.

Ceci dit, en ne citant que quelques exemples, il n’y a pas que la psychiatrie qui donne l’impression d’être une science inexacte. J’en ai fait l’expérience en étudiant L’affaire Dupont, où les experts en balistique ne s’entendaient même pas sur la trajectoire d’une balle. La leçon qu’il faut probablement en tirer est celle de se méfier des causes dont la preuve repose principalement sur des experts. À ce sujet, le Traité de droit pénal canadien de Côté-Harper, Rainville et Turgeon écrit : « lorsque la preuve est contradictoire et que des versions discordantes sont présentées au jury, le juge doit donner des directives particulières au jury au sujet du doute raisonnable. La présomption d’innocence fait en sorte qu’un juge ou un jury confronté à deux versions contradictoires n’a pas à se demander quelle version est la vraie, mais plutôt si l’ensemble de la preuve suscite un doute raisonnable ou s’il démontre hors de tout doute raisonnable la culpabilité de l’accusé »[1].

De plus, Turcotte n’a-t-il pas obtenu l’an dernier le verdict de culpabilité auquel tout le monde s’attendait? Si la justice est capable de corriger ses propres erreurs, elle ne l’a pas fait uniquement pour une question de psychiatrie. À ce propos, je vous invite à lire mon article sur l’affaire Huard, une cause très peu connue de nos jours mais qui en dit long sur l’interprétation de certains éléments de preuves : L’affaire Huard : meurtre non résolu ou mort accidentelle?

Ceci dit, le livre le plus complet sur la question reste à venir. Il y a quelques jours, j’ai communiqué avec Me Clément Fortin, qui m’assure que son livre, qui comptera plus de 500 pages, est déjà prêt à aller sous presse. Mais alors pourquoi attendre?

Il y a plusieurs mois, Me Fortin avait conclu une entente avec le juge André Vincent, qui a présidé le deuxième procès de Guy Turcotte, à savoir de ne pas publier son livre, qui se base sur les 7 000 pages du premier procès, avant que la cause ne soit complètement terminée. Me Fortin me rappela d’ailleurs ceci : « mon code de déontologie m’oblige à servir la justice, à soutenir l’autorité des tribunaux et à ne pas agir de façon à porter préjudice à l’administration de la justice. Tout cela sous peine d’outrage au tribunal et de sanctions disciplinaires. Je croyais que si j’avais publié mon livre avant que la Cour d’appel ait rendu sa décision, j’aurais lancé un pavé dans la marre. […] Mon docu-roman aurait pu être publié dès septembre dernier. Comme dans mes autres ouvrages, j’étudie chacun des témoignages. Il devrait compter, une fois publié, quelques 550 pages ».

Me Fortin, dont les écrits rivalisent avec les médisances, me souligne par la même occasion la valeur des preuves légalement acquises tout en écartant le ouï-dire, me rappelait ceci : « vous constatez comme moi qu’il est facile d’intéresser les lecteurs avec des ragots. Leur présenter des faits prouvés selon des règles très strictes relève du défi ».

Il faut donc garder un respect de ce qui se dit sous serment lors d’un procès. Dans quelques mois peut-être, dépendamment de la décision de la Cour d’appel, nous aurons enfin l’occasion d’assister au procès à travers la plume de Clément Fortin.

[1] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 223.

L’ancêtre criminel de Guy Turcotte: l’affaire Nekrassoff


Vladimir Nicolay Nekrassoff, au centre.
Vladimir Nicolay Nekrassoff, au centre.

 

Bien que le deuxième procès de Guy Turcotte semble plus calme que le premier, il n’en reste pas moins que le crime dont on l’accuse n’a laissé personne indifférent. Et pour cause. Non seulement l’innocence des victimes soulève les émotions – puisque tout le monde s’entend pour dire que d’aussi jeunes enfants ne méritent pas une fin aussi terrible – mais la position de l’accusé représente un autre élément important. En effet, la population s’attend d’un médecin qu’il sauve des vies et non pas qu’il en massacre.

Et pourtant, dans notre patrimoine judiciaire ce n’est pas la première fois qu’un médecin s’en prend aux enfants.

Vladimir Nicolay Nekrassoff était lui aussi médecin. En 1955, il y avait 5 ans qu’il était installé à Montréal. Né en Allemagne de parents russes, il avait 33 ans lorsque, le 23 mai 1955, il tua froidement Suzie Timm, un bébé âgé de 9 mois.

Lors de son procès, qui se déroula du 23 au 27 janvier 1956 au palais de justice de Montréal devant le juge Wilfrid Lazure, Nekrassoff garda constamment ses lunettes noires. La défense de l’accusé fut assurée par Me Maurice Pratt, tandis que la Couronne fut représentée par Me John Bumbray.

« Il lui était impossible d’invoquer l’aliénation mentale, car les experts ont déclaré l’accusé plus que sain d’esprit, très intelligent. Me Bumbray a même souligné dans son réquisitoire, que les gens à l’intelligence fine de Nekrassoff sont un plus grand danger pour la société que les faibles d’esprit parce qu’ils peuvent plus facilement tromper et dérouter la justice. Le juge Lazure a lui-même déclaré dans ses remarques, que sans la présence d’esprit d’un journaliste qui habitait la même bâtisse que Nekrassoff, personne n’aurait peut-être jamais rien su de ce crime »[1].

De plus, le juge Lazure rappela que l’accusé avait déclaré avoir trouvé le bébé râlant dans son berceau vers 8h00 et qu’il avait pris l’enfant dans ses bras. Il disait lui avoir donné une douche froide et l’avoir tapée pour la réanimer. Mais, selon lui, la petite Suzie avait succombé alors qu’elle se trouvait dans ses mains. Bref, les déclarations de l’accusé visaient plutôt à démontrer que la petite était morte des suites des mauvais traitements infligés au cours de la nuit par Mme Rogers.

Le Dr Rosario Fontaine déclara au procès que « l’enfant avait succombé à une rupture du foie et des intestins, due à une forte pression exercée sur le corps de l’enfant. La Dr Fontaine avait aussi affirmé que de telles blessures ne laissent pas plus de trois ou quatre minutes de vie à la personne qui les subit. Or, Mme Rogers dans son témoignage avait, sans connaître la nature des blessures de l’enfant, déclaré à la police le jour de l’arrestation de Nekrassoff et encore à la Cour, qu’elle avait vu Nekrassoff sauter à pieds joints sur le pauvre petit corps de l’enfant, qui était tout couvert de blessures et de brûlures. Le juge déclara qu’il trouvait ces extraits de témoignages trop importants pour ne pas les signaler aux jurés »[2].

Le procès fut l’occasion pour La Patrie de mettre à jour les antécédents de l’accusé : « Nekrassoff est au Canada depuis cinq ans, il vient d’une petite ville d’Allemagne où il est né de parents russes. Au cours de la dernière guerre il ne voulut pas faire de service militaire et les autorités allemandes du temps l’incarcérèrent dans un camp de concentration où il se perfectionna en médecine. Le 4 décembre 1953, deux ans après son arrivée au Canada, il était traduit devant le juge Lazure, en Cour du banc de la Reine sous une accusation de viol. Qui était-il accusé d’avoir violée? Une fillette de 9 mois. À l’époque, tous les lecteurs de journaux pensaient que c’était une coquille, mais après vérification, il s’agissait bien de 9 mois. La mère de l’enfant, c’était Mme Rogers, celle qui habitait encore avec Nekrassoff lors de la mort du bébé Primm [sic]. À ce procès, Nekrassoff, défendu par Me Pratt, fut acquitté parce [que] la preuve fut trouvée insuffisante. Quelques jours plus tard, Mme Rogers revenait habiter avec Nekrassoff qu’elle venait de jeter devant les tribunaux. Elle a vécu avec lui jusqu’à ce 23 mai 1955, jour de la mort du bébé et de l’arrestation de Nekrassoff »[3].

Au moment du prononcé de la sentence, Mme Rogers serait sorti de la salle. Apprenant ensuite qu’on parlait de peine capitale, elle se serait effondrée en sanglots. La demande de clémence fit dire au journaliste de La Patrie que les jurés étaient d’accord que Nekrassoff était véritablement coupable mais qu’ils répugnaient la peine de mort. Pourtant, la même année, un autre jury avait envoyé Lucien Picard à l’échafaud pour le meurtre d’un garçon de 6 ans.

Quant à Me Pratt, c’est avec les larmes aux yeux qu’il aurait écouté la sentence.

Le juge Lazure fixa l’exécution de Nekrassoff au 4 mai 1956. Toutefois, cette peine fut commuée en emprisonnement à vie. Nekrassoff prit alors le chemin du célèbre pénitencier St-Vincent-de-Paul, où on perd sa trace. Après le verdict, lorsqu’on lui demanda s’il avait quelque chose à déclarer, c’est avec un fort accent allemand qu’il avait répondu en anglais « nothing to say » (rien à dire). Il ne manifesta aucune autre réaction. Tout au long des procédures, on le disait complètement stoïque.

Finalement, les similitudes entre Nekrassoff et Turcotte ne s’arrêtent peut-être pas à leur profession.

[1] La Patrie, 28 janvier 1956.

[2] La Patrie, 28 janvier 1956.

[3] La Patrie, 28 janvier 1956.

 

L’affaire Andrew Day et l’église St-Philippe


Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s'enlever la vie en se tranchant la gorge.  On constate d'ailleurs sur cette photo le pansement qu'il porte autour de sa plaie.
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Peu de gens s’en souviennent, mais la démolition actuelle de l’église St-Philippe à Trois-Rivières rappelle le pire drame de l’histoire judiciaire de la région.  Ce massacre se déroulait il y a maintenant 85 ans, jour pour jour.

Aux petites heures du matin du 16 décembre 1929, Alexandre Charest, un constable de la police municipale de Trois-Rivières, croisa un marcheur sur la rue Hart.  En dépit d’une large plaie ouverte à la gorge, qui laissait couler une quantité impressionnante de sang, l’homme arrivait à tenir debout.

Rapidement, on le conduisit à l’hôpital Normand & Cross.  Ne pouvant parler, l’homme écrivit son nom sur un morceau de carton que lui présentèrent les policiers.  Il s’appelait Andrew Day.  Puis il griffonna également « I murdered my family » (j’ai tué ma famille).

Les policiers, d’abord abasourdis par l’état lamentable de Day, ne pouvaient croire qu’un autre drame se cachait derrière cette découverte.  Mais que se passait-il donc dans leur ville qui, de coutume, était si paisible?

Ayant obtenu l’adresse du blessé, le chef de la police Jules Vachon, accompagné de quelques hommes, fonça immédiatement sur la rue Laurier.  Sur les deux étages de la résidence louée par les Day, ceux-ci firent une horrible découverte : Agatha Coughlin Day et ses sept fils gisaient dans leur lit, couverts de sang.  Selon les premières constatations, on s’était acharné sur eux à grands coups de hache et en visant principalement le cou.  Plus tard, on détermina que les meurtres se seraient très probablement produits au cours de la soirée du 15 décembre.

Andrew Day, qui avait tenté de se suicider en se tranchant la gorge avec un rasoir, survivra finalement à sa blessure, entre autres grâce aux soins du Dr Normand Cross, le successeur du défunt Dr Bourgeois, celui-là même qui avait participé à la ré-autopsie dans l’affaire Sclater en 1905.

Les funérailles des huit victimes se déroulèrent le 18 décembre à l’église St-Philippe.  Le vicaire de la paroisse, l’abbé Charles-Édouard Bourgeois, chanta la levée du corps avant que le curé Hervé Trudel célèbre l’office.  En plus du nombre incroyable de victimes, ces obsèques furent marquées par une violente tempête de neige, dont les vents auraient pénétrés par les grandes portes de l’église.  Par la suite, on avait dû utiliser des chevaux pour conduire les cercueils à leur dernier repos car les automobiles n’arrivaient pas à circuler au milieu de cette neige.

L'église St-Philippe attendait déjà les démolisseurs en 2011.  (photo: E. Veillette 2011)
L’église St-Philippe attendait déjà les démolisseurs en 2011. (photo: E. Veillette 2011)

À l’époque, Le Nouvelliste mentionnait qu’une perte importante d’argent suite au crash boursier aurait été le mobile du crime.  Toutefois, on présenta un dossier plus complexe lors du procès, qui s’ouvrit en mars 1930.  Si les témoignages permirent de démontrer que Day avait effectivement fait de folles dépenses, l’argent n’était certes pas la seule source de cette tuerie.

Le procureur de la Couronne, Me Philippe Bigué, présenta d’abord les faits selon ce qu’on pouvait tirer de la scène de crime et des agissements de l’accusé.  Le Dr Rosario Fontaine, le jeune protégé du célèbre fondateur de l’Institut Médico-Légal de Montréal (Dr Wilfrid Derome), vint décrire le détail des blessures infligées aux huit victimes.

L’accusé était défendu par Me Jean-Marie Bureau, qui gardait sans doute un souvenir amer d’une défaite subie deux ans plus tôt au sein de ce même palais de justice.  Me Bureau s’était impliqué dans l’affaire Alexandre Lavallée, ce vieux cultivateur de St-Étienne des Grès pendu en 1927 pour le meurtre de sa fille de 44 ans.

Mais lors du procès d’Andrew Day, Me Bureau étonna tout le monde en réorientant l’enquête vers les capacités mentales de son client.  Après avoir fait témoigner certains de ses collègues de travail qui avaient œuvrés avec lui dans les usines à papier, que ce soit à Trois-Rivières, à East Angus ou ailleurs, il fit comparaître certains experts de l’époque dans le domaine de la psychiatrie.  En dépit des efforts de Me Bigué de vouloir expliquer le comportement étrange de Day par son alcoolisme, ce qui aurait pu démontrer son état normal, le jury le déclara inapte.

Day fut alors confié au système des soins mentaux alors en vogue, et c’est d’ailleurs là que l’Histoire perd sa trace.

Officiellement, les meurtres d’Agatha Coughlin Day et de ses sept enfants demeuraient impunis.

Ce drame, que l’on pourrait certainement qualifier de massacre, reste un cas particulier dans l’histoire judiciaire de la région trifluvienne.  Quant au sort de Day, il n’est pas sans rappeler non plus des cas plus contemporains comme celui de Guy Turcotte ou Luka Rocco Magnotta, et dans lesquels on plaide la folie ou l’inaptitude.  Les criminalistes jouissent maintenant d’une large jurisprudence en la matière, mais en 1930 il semble que Me Jean-Marie Bureau ait réalisé un sacré tour de force.