La visiteuse: autre point de vue sur l’affaire Tom Nulty

la-visiteuseAmyot, Linda. La visiteuse. Montréal, Leméac, 2016, 121 p. ISBN 978-2-7609-4728-3

Si d’un côté on a l’impression que les intellectuels, ou du moins ceux qui prétendent l’être, lèvent le nez sur les faits divers, la littérature ne cesse de s’en nourrir.  Cette fois, c’est l’affaire Thomas Nulty qui est au cœur du roman.

Récemment, nous avons fait un léger survol de cette sordide affaire avec un compte rendu du livre de Simon Riopel.  C’est d’ailleurs en grande partie de cet ouvrage que s’inspire Amyot.  La romancière l’admet elle-même dans un petit texte discret apparaissant à la toute fin.  Elle avoue également s’inspirer du livre moins crédible Crimes et châtiments : la petite histoire du crime au Québec, volume 2 (1982), d’Hélène-André Bizier.

L’histoire débute en 1932 lorsque le personnage principal, une infirmière de 30 ans, apprend que sa mère, Élisabeth Leblanc, est mourante.  Précipitée à son chevet, celle-ci lui confie la lecture de lettres écrites entre 1897 et 1908.  Il se trouve que la mourante, dans sa jeunesse, écrivait sur commande pour des villageois qui ne jouissaient pas de son talent.  Parmi ces « clients », on retrouve Thomas Nulty.

Mais dans ce petit roman de 121 pages, qui trouve pourtant le moyen de se payer des longueurs, on n’apprend rien de nouveau.  Même l’arme du crime et les autres détails sont relégués aux oubliettes.  Points de vu nouveau?  Pas vraiment.  Alors, on pourrait se demander à quoi pourrait bien servir cette parution!

Les affaires les plus scabreuses passionnent non seulement le public mais aussi les romanciers.  Il suffit d’y penser pour trouver quelques exemples, comme André Mathieu avec le cas d’Aurore Gagnon, ou Roger Lemelin avec l’affaire de Sault-au-Cochon.  Il faudrait sans doute une étude plus exhaustive sur le sujet, mais c’est aussi vrai dans la littérature anglaise et française.  Le crime passionne.  Il fascine.  Tout le monde tente de le comprendre, de l’apprivoiser à sa façon.  Ce qui est sûr, c’est que le roman n’est pas le meilleur médium pour tirer les choses au clair.  En ce qui concerne les causes judiciaires réelles, il ne sert bien souvent qu’à fausser la mémoire collective.

 

L’impardonnable crime de John Morrison

axe-116677_1280Dans la nuit du 9 juin 1900, vers 0h30, un terrible drame survint dans le village de Welwyn, en Territoire du Nord-Ouest. Nous avons récemment abordé le sujet dans Le massacre de la rue Laurier, mais ces tueries de masse commises avec des armes blanches nous rappellent que les familicides ou autres crimes du genre ne sont pas nouveaux. Et qu’on ne peut non plus les relier uniquement à la dangerosité déjà reconnue des armes à feu. Parfois, ce sont les outils plus communs qui suscitent l’horreur.

Cette nuit-là, donc, John Morrison, un employé agricole de 27 ans, décida de s’en prendre à la famille de son employeur, Alex McArthur. Pendant que tous dormaient, Morrison s’empara d’une hache et se livra à son massacre. De sang-froid, il assassina McArthur, sa femme et trois de leurs sept enfants. À l’étage, il s’en prit d’abord à un garçon de 13 ans avec lequel il avait l’habitude de partager la chambre. Tout indique qu’il avait l’intention d’éliminer toute la famille, puisqu’il blessa aussi trois autres enfants.

Dans le journal The Clinton Morning Age du 12 juin 1900 on annonçait les meurtres d’Alex McArthur, maître de poste, sa femme, Dempsey 12 ans, Charles 8 ans, et Russell 4 ans. Le nom du suspect était publié mais aucun mot sur l’arme. On laissait également entendre que Maggie était la seule survivante de ce drame épouvantable.

Ainsi, on apprit que Morrison aurait réveillé Maggie pour lui dire qu’il venait de tuer tout le monde dans la maison, mais qu’il l’avait épargnée. Devant les yeux de la jeune fille, il aurait agrippé le petit Russell pour le mettre en pièces avec une hache. Peu après, Morrison serait sorti de la maison en disant qu’il allait se suicider. Maggie aurait alors inspecté la maison pour découvrir que quatre autres membres de la famille étaient morts, tandis que trois autres étaient blessés et laissés pour morts.

Les journaux ne parlaient d’aucun mobile. On précisait cependant que Morrison était originaire de Glasgow et qu’il se trouvait au Canada depuis quelques années. L’article se terminait en disant : « la seule théorie logique est l’attaque passagère d’un meurtrier fou. Il récupérera probablement de sa blessure ».

Dans le True Republican du 16 juin, on reprenait sensiblement les mêmes propos déjà publiés dans The Clinton Morning Age.

Alex McArthur s’accrocha à la vie durant des heures avant de rendre l’âme, vers 19h00. Son fils Russell survécut jusqu’à 11h00 au matin du 10 juin. Selon ce qu’écrivit le Winnipeg Tribune le lendemain, les autorités locales retrouvèrent l’assassin dans l’étable, portant une blessure qui prouvait sa tentative de suicide commise peu de temps après la tuerie. Près de lui se trouvaient un revolver dont le barillet contenait trois cartouches, un fusil dont l’un des deux canons était déchargé et finalement une hache ensanglantée. On craignit d’abord pour sa survie, mais des soins appropriés lui permirent de se rétablir afin de faire face à la justice.

Quand on lui demanda pourquoi il avait fait ça, Morrison aurait simplement répondu qu’il n’en savait rien, avant d’insister pour dire qu’il n’était pas fou. Selon le Winnipeg Tribune, cinq victimes sur les neuf membres de la famille étaient mortes. Trois autres, mutilées, avaient cependant peu de chance de survivre.

Pour les crimes horribles, en particulier quand on y retrouve une connotation sexuelle, les journaux de l’époque s’imposaient certains tabous. Mais pour mieux comprendre la criminologie de certains drames, les détails sont nécessaires et il faut alors se tourner vers le dossier judiciaire. C’est donc dans ce dernier, que j’ai consulté à Ottawa en avril 2015, qu’on retrouve une version beaucoup plus complète des événements.

Les journaux racontaient principalement que Maggie, 15 ans, avait réussi à fuir les lieux après avoir été éveillée par les gémissements de l’un de ses frères, ce qui lui avait permis de courir jusque chez le voisin William Jamieson, à un mile et demi plus loin. Selon ce qui reste du dossier judiciaire – les transcriptions sténographiques du procès ont malheureusement été détruites – on apprend que c’est à la suite du prononcé de sa sentence à mort que Morrison accepta de faire des aveux à un inspecteur de la GRC (RCMP) du nom de McGinnis. Dans une lettre du 12 décembre 1900, celui-ci informa le ministère de la Justice à Ottawa de la teneur de cette déclaration.

Ainsi, Morrison ressentait des remords sur le fait que, peu de temps avant le crime, il avait dépensé beaucoup d’argent. Engagé pour couper des buissons sous une température très chaude, il avait commencé à développer une sorte de dégoût vis-à-vis sa piètre situation. Initialement, son intention aurait été de se suicider avant de croire en ses chances de pouvoir prendre la fuite avec la fille qu’il aimait, à savoir la jeune Maggie, qui ne semblait pas au courant de ces sentiments. Ainsi, le père de Maggie devenait un obstacle à son projet.

Le 8 juin 1900, il avait décidé de mettre son plan à exécution. Comme à chaque soir, il ramena la hache à la maison sous prétexte qu’elle avait besoin d’être affilée. Il dira à l’inspecteur s’être mis à détester la nature de son projet lorsque les enfants étaient venus jouer avec lui. Qu’à cela ne tienne, il décida d’aller de l’avant. À son dernier retour au bureau de poste, trempé par la pluie, il découvrit la maisonnée endormie. Il prit aussi son revolver, qui servirait à son suicide. Voulait-il se suicider après avoir tué tout le monde ou alors se sauver avec Maggie?

Pour s’assurer que tous les McArthur dormaient, il souffla la lampe qui brûlait toujours dans la cuisine. Puisque personne ne s’éveilla, il pénétra dans la chambre des parents pour y commencer son massacre. « Madame McArthur s’est évidemment partiellement réveillée par le coup, s’est assise et a dit « oh » », écrivit l’inspecteur McGinnis dans son rapport. Morrison ne se laissa pas attendrir et la frappa violemment à au moins deux reprises.

Quelques enfants s’éveillèrent, mais tous furent frappés par la rage meurtrière de Morrison. En montant à l’étage, il tua Dempsey avant de s’en prendre à une fillette et Charlie, qui dormaient dans une autre pièce. Il aurait ensuite tenté de violer Maggie, mais celle-ci serait parvenu à le raisonner temporairement. Devant elle, il aurait tenté de se tirer une balle dans la tête mais le revolver refusa de fonctionner. Finalement, il sortit pour se rendre à l’étable. Là, il se servit du revolver pour presser les détentes du fusil de chasse mais un seul canon accepta de libérer sa décharge. Gravement blessé, c’est dans cette position que les autorités le retrouvèrent un peu plus tard.

Le coroner A. J. Rutledge ouvrit son enquête le 9 juin à Moosomin. Après que les six jurés[1] eurent inspectés les corps, l’enquête fut immédiatement ajournée avant de se réunir à nouveau les 11 et 12 juin. Maggie McArthur décrira ses jeunes frères et sœurs comme Dempsey, Charlie, Mamie, Henry et « le bébé ».

Le témoignage de Maggie est d’ailleurs un peu plus explicite. Elle dira s’être mis au lit à 22h00. Ses parents, ainsi que Russell, Mamie, Henry et le bébé, dormaient tous dans une chambre située dans la partie nord-ouest de la maison, au rez-de-chaussée, juste au côté de la cuisine. Ils furent les premières victimes dès l’extinction de la lampe. Charlie dormait en haut de l’escalier avec Maggie, tandis que Dempsey dormait lui aussi à l’étage mais dans une autre chambre. C’est lui qui partageait normalement cette pièce avec John Morrison.

« John Morrison n’était pas à la maison quand je suis allée au lit », dit-elle. Maggie précisera que la famille avait pris l’habitude de garder cette lampe allumée durant la nuit depuis la naissance du dernier, il y avait environ deux semaines. « Cette nuit-là la lampe était dans une position qui permettait à n’importe qui entrant dans la cuisine de voir mon père et ma mère ». Le père et Russell dormaient du côté nord-est de la chambre, tandis que la mère, Mamie et le bébé dormaient ensemble du côté sud-ouest. Henry dormait entre les deux.

Maggie dira également ne jamais avoir rien noté d’étrange à propos de Morrison, au point de ne lui connaître aucune dispute avec qui que ce soit. « J’ai été réveillé par l’employé [Morrison] qui prenait mon frère Charlie hors de son lit et qui semblait le tuer en même temps. Charlie criait de toutes ses forces. Je l’ai entendu gargouiller et faire du bruit comme si Charlie s’étranglait. Peu après j’ai entendu les coups de la hache, apparemment contre la tête de Charlie. C’était si sombre que je voyais seulement les visages ».

Après que Charlie se soit effondré sur le plancher, Morrison s’assied au bord du lit pour jouer avec son revolver durant un moment. Se décidant à poser l’arme sur une table de chevet, il commença à retirer ses vêtements. « Je pense qu’il a enlevé ses pantalons avant de se glisser dans le lit, et je pense aussi son manteau », dit-elle. C’est alors qu’il « me dit qu’il m’avait toujours aimé ». Il aurait aussi ajouté qu’elle n’avait pas été très gentille avec lui au cours des derniers jours avant de s’allonger sur son corps pour ensuite relever sa robe de nuit le long de ses jambes. Maggie résista, mais elle expliqua au coroner que Morrison s’est alors battu avec elle durant une quinzaine de minutes.

Morrison lui confia ensuite son projet suicidaire, ajoutant qu’il avait le choix entre la mort ou le pénitencier. Il se rhabilla et quitta la chambre. Mais l’adolescente de 15 ans dira au coroner être demeurée immobile dans son lit jusqu’à ce qu’elle entende un coup de feu en provenance de l’étable. Le tueur venait de tenter de s’annihiler.

C’est à la prison de Regina, en Territoire du Nord-Ouest, que John Morrison fut pendu le 17 janvier 1901.

Matt Colville, le frère de Mme McArthur, reprit le bureau de poste mais, peu de temps après, la petite localité de Welwyn fut déplacée à deux miles plus à l’Ouest. En 1907, Welwyn obtint le statut officiel de village.

Les dépouilles de la famille McArthur furent inhumées dans le cimetière Moosemin North. Parmi les trois enfants blessés, un seul atteignit l’âge adulte. Quant à Maggie, elle finit par s’exiler aux États-Unis.

 

 

[1] F. I. Collyer, Amos Kinsey, W. Wright, W. Purdy, Robert Hislop et W. J. Thompson.

The Miramichi Axe Murder

ScreenHunter_464 Feb. 07 08.25MITCHELL, Sandra. The Miramichi axe murder. Nimbus Publishing Limited, Halifax, 1992, 218 p.

Le samedi 23 mars 1974, Béatrice Redmond, une femme de 56 ans, était retrouvée assassinée face contre terre au bas de l’escalier extérieur de son appartement, situé juste en face du Morrissy Bridge à Verdun, au Nouveau-Brunswick. Elle avait été poignardée à plus de 80 reprises.

Béatrice avait passé la journée de samedi avec sa mère avant de la laisser pour une cérémonie religieuse visant à souligner la fête de la nativité, prévue pour 19h00. À sa sortie de l’église, elle conduisit jusqu’au magasin Henderson, d’où elle sortit vers 19h45 pour retourner chez elle puisqu’elle attendait un appel de son mari, qui se trouvait alors à Ottawa en visite chez sa fille. La voiture de Béatrice fut aperçue dans sa cour vers 20h00. Lorsque son corps fut retrouvé le lendemain matin, son sang avait imbibé ses vêtements, le plancher de la galerie et le réservoir d’huile situé sous le porche.

La police soupçonna Allan Legere, un jeune homme alors âgé de 26 ans qui habitait la petite localité de Chatham Head. Mais la police fut incapable d’amasser des preuves suffisantes, si bien que le meurtre de Béatrice Redmond demeure toujours non résolu.

Au moment où Sandra Mitchell écrivait son livre en 1992, Legere avait été démasqué pour d’autres crimes, si bien qu’on se souvient maintenant de lui comme d’un tueur en série. Il devenait donc beaucoup plus facile de le soupçonner en lien avec certaines affaires non élucidées, et même pour un cas qui paraissait résolu.

Ce drame n’est cependant qu’une entrée en matière, car Sandra Mitchell se concentre surtout sur le meurtre de Nicholas « Nick » Duguay, qui fut massacré à coups de hache le 15 août 1979, un crime pour lequel fut condamné le jeune Robbie Cunningham. D’entrée de jeu, l’auteure affiche rapidement ses couleurs : elle plaide en faveur de l’innocence de Cunningham. Son livre devient donc un cri du cœur puisqu’elle dénonce la possibilité d’une erreur judiciaire.

Il ne suffit d’ailleurs que de quelques pages pour que le lecteur comprenne son intention de jeter le blâme sur le tueur en série Allan Legere, condamné pour cinq meurtres commis entre 1974 et 1989. Mais l’ouvrage de Mitchell dénonce-t-il une réelle injustice?

Évidemment, les meurtres commis à la hache font facilement sensation, et celui de Duguay n’y fait pas exception. Après nous avoir décrit les piètres conditions de l’époque sur la petite municipalité de Chatham Head – chômage, alcoolisme, drogue et taux de criminalité élevé – elle nous entraîne dans un résumé biographique peu reluisant du passé de Cunningham.

Pour sa part, Nick Duguay semblait être un personnage en soit. Il vivait dans une modeste cabane sans électricité et dépensait la majeure partie de sa pension militaire en alcool, au point où il devait régulièrement quêter auprès de ses voisins pour de la nourriture. Robbie Cunningham, qui avait commencé à boire dès l’âge de 10 ans avant de s’adonner aux drogues, visitait souvent Duguay et l’aidait même à effectuer ses corvées quotidiennes. À titre d’exemple, Robbie l’aida à nettoyer son hangar qui avait squatté au cours de l’été 1979 par des délinquants.

En début d’après-midi, le 15 août 1979, Duguay retrouva quelques voisins, dont Wayne Ryan, pour une partie de fer dans un jardin. En soirée, Duguay se présenta chez Ryan pour une partie de cartes, mais comme les autres joueurs n’étaient pas arrivés à 19h00, il sortit et alla passer un peu de temps avec Bobby Geikie, un autre voisin, jusque vers 21h00. Duguay y prit un sandwich, quelques bières et une tasse de thé.

Pendant ce temps, Robbie Cunningham s’était soûlé avec du vin en plus de prendre certaines substances qui ne furent jamais identifiées. Vers minuit, sur Brown Road, on l’aperçut sortant d’une voiture et trébuchant au sol. Il avait beaucoup de mal à marcher. Bien qu’il ne gardera aucun souvenir du meurtre ou de la scène de crime, Cunningham dira plus tard avoir entendu un bruit en provenance de la cabane de Duguay, ce qui lui avait permis de croire que ce dernier était encore soûl et qu’il avait trébuché ou échappé quelque chose dans son logis.

Par la suite, la confusion s’installe. Taché de sang, Cunningham revint auprès des siens en disant qu’il venait de se passer quelque chose chez Nick Duguay. Il avouera d’ailleurs à certaines personnes qu’il pensait avoir frappé Duguay. Comme on peut s’en douter, ces paroles joueraient plus tard contre lui. En fait, un témoin dira l’avoir entendu dire qu’il avait atteint quelqu’un avec une hache.

Les constables de la GRC Renaud Bourdages et Ian Walsh arrivèrent sur les lieux vers 0h35. La porte de la cabane de Duguay était grande ouverte. Il y avait du sang partout. Le corps mutilé de Duguay reposait sur le plancher, une hache laissée près de sa main gauche amputée. Il aurait reçu un minimum de 40 coups de hache dans le dos. Dès 0h55, les policiers procédaient à l’arrestation de Cunningham.

La mémoire défaillante du délinquant ne joua pas non plus en sa faveur. Selon Mitchell, il était condamné d’avance. Pourtant, ses écrits représentent un véritable plaidoyer en sa faveur. Parmi les invraisemblances relevées dans le livre, on apprend que la GRC incendia la cabane de Duguay une semaine seulement après le meurtre. Ainsi, l’équipe de la défense fut privé de toute possibilité de pouvoir réaliser ses propres expertises sur la scène de crime.

L’enquête préliminaire de Cunningham débuta le 11 octobre 1979 devant le juge Louis Félix Leblanc. On y détermina la présence de 43 marques de hache dans le plancher, indiquant que le tueur aurait manqué sa cible en autant de fois. Selon la Couronne, il y aurait eu une altercation entre Duguay et Cunningham, emmenant ce dernier à donner au moins 120 coups de hache avant de s’emparer d’un accélérant pour tenter de brûler le corps.

Finalement, le juge le renvoya subir son procès pour meurtre au second degré.

IMG_20160108_174952
Le corps de Nick Duguay tel qu’il fut retrouvé dans son modeste logis.

Engagé par l’avocat de la défense David Hughes, l’ancien policier Kenneth Fitch fit sa propre enquête. Soupçonnant déjà qu’Allan Legere ait pu être impliqué dans cette barbarie, Fitch fut cependant informer que celui se trouvant en prison la nuit du meurtre. Il l’écarta donc de sa liste assez restreinte de suspects. Des années plus tard, cependant, Fitch devait apprendre qu’il avait été mal informé et que Legere se trouvait en liberté la nuit où Duguay fut sauvagement tué.

 

Parmi les points jouant en faveur de la défense lors du procès, on apprit qu’aucune photo n’avait été prise après que le cadavre eut été emmené, de sorte qu’on ignorait ce qui aurait pu se trouver en-dessous. Selon Fitch, qui étudia la scène de crime à sa façon – c’est-à-dire à partir des photos –, Duguay tenait lui-même sa hache dans ses mains et serait tombé après avoir été attaqué par derrière. Selon lui, la hache retrouvée sur les lieux n’était donc pas l’arme du crime. Cunningham serait entré dans la cabane, avait gratté une allumette (il n’y avait pas l’électricité chez Duguay) et c’est ainsi qu’il se serait heurté au cadavre de son ami.

Mitchell nous réserve ensuite tout un chapitre sur des explications concernant l’état de conscience versus le taux d’alcoolémie, ce qui au final demeure assez peu concluant. Sur ce genre de point, les experts sont souvent contradictoires. On l’a d’ailleurs vu récemment avec le second procès du Dr Guy Turcotte à l’automne 2015, dans ce cas-ci à propos de l’état de conscience ou la qualité des souvenirs versus l’intoxication au lave-glace.

Le procès de Cunningham s’ouvrit le 28 janvier 1980 au palais de justice de Newcastle devant le juge Bernard Jean. Le jeune accusé était défendu par Mes David Hughes et Judy Clendening. Le témoignage d’Arthur Leblanc fut dévastateur pour l’accusé puisqu’il se rappela sous serment que celui-ci lui avait clairement dit avoir « frappé quelqu’un avec une hache » (hit somebody with an axe).

Wayne Ryan, qui demeurait juste en face de la victime, était considéré comme ayant été la dernière personne à voir Duguay vivant. La défense trouva d’ailleurs très curieux de l’entendre affirmer ne jamais s’être réveillé dans la nuit du meurtre alors qu’une véritable commotion régnait dans la rue. D’ailleurs, le témoignage de Ryan contenait quelques contradictions.

Le procureur Drew Stymiest fut le premier à présenter sa plaidoirie le 4 février 1980. Il revint évidemment sur le fait que Cunningham avait avoué à Leblanc avoir atteint quelqu’un avec une hache et que le sang de la victime avait été retrouvé sur ses vêtements.

Pour sa part, Me Hughes fit remarquer que si l’accusé avait réellement tenté de mettre le feu au corps en utilisant la bouteille d’accélérant, comme le prétendait la Couronne, il aurait fallu le replacer précisément au même endroit puisque les éclaboussures de sang démontraient que celui-ci n’avait pas été bougé. Quant au témoignage de l’expert William Towstiak sur l’interprétation des taches de sang, il se permit un commentaire peu élogieux : « Je n’aime pas les experts. Je ne crois pas qu’ils ont une place dans notre système de tribunaux, pas dans un procès devant jury. Pour chaque expert qui dit une chose, si vous avez le temps et les ressources, vous pouvez en trouver un qui dira le contraire ».

Voilà un commentaire qui n’est pas nouveau. Le juge Louis-Philippe Pelletier s’était exprimé de façon assez similaire en 1920 lors du procès de Marie-Anne Houde à Québec, et en 2013 le juge Pronovost critiqua ouvertement les discours contradictoires des experts psychiatres[1].

Il fit également remarquer l’absence de mobile puisque Cunningham et Duguay, en dépit de leur différence d’âge, étaient des amis.

Rapidement, la défense constata que le juge Jean errait dans ses directives destinées au jury. Entre autre, il laissait attendre que le meurtre était prémédité en soulignant que Cunningham avait bu pour se donner du courage avant de se rendre chez Duguay pour y commettre le meurtre. Après avoir rappelé le jury à deux reprises afin de lui fournir certaines précisions, celui-ci revint avec un verdict de culpabilité. Cunningham fut aussitôt condamné à la prison à vie avec possibilité d’être libéré après 10 ans.

Devant des directives plutôt controversées, Cunningham obtint cependant le droit de retourner devant la justice. Son second procès s’ouvrit le 9 février 1981. Ce fut peine perdue. À l’issue de cette deuxième chance, Cunningham reprit le chemin du pénitencier. Quelques années plus tard, on le transféra au pénitencier de Kingston, en Ontario.

À l’arrestation d’Allan Legere en 1989, le père de Cunningham crut reconnaître dans sa série de crimes le modus operandi qui avait aussi frappé chez Duguay en 1979. Legere fut accusé de quatre meurtres, dont celui d’un prêtre. Toutes ses victimes furent étranglées, sauf une qui mourut d’avoir inhalé trop de fumée. En fait, le seul lien qui pourrait faire croire que Legere serait aussi le meurtrier de Duguay c’est la sauvagerie avec laquelle il battait ses victimes. De plus, tous ces crimes, y compris celui de Redmond et Duguay, avaient été commis dans un tout petit périmètre.

Mais la question demeure. Y a-t-il réellement eu injustice? Robbie Cunningham a-t-il tué son ami à coups de hache ou a-t-il payé pour un meurtre qui aurait dû être attribué à un redoutable tueur en série?

 

Pour en savoir plus :

http://ici.radio-canada.ca/regions/atlantique/2014/11/13/001-allan-legere-25-ans-1989-tueur-en-serie-chronologie.shtml

[1] Eric Veillette, L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, p. 419.