Ben Wright continue de hanter l’Histoire

Wrigh was might                Le 16 juin dernier, Historiquement Logique publiait l’article La croisade de Ben Wright : romance ou démence?, lequel relatait la fascinante aventure d’un jeune homme devenu tueur d’Indiens après la mort tragique de sa bien-aimée.  Cette histoire n’est pas l’une des plus répandue du 19ème siècle américain mais elle met en lumière un sujet assez particulier.

Dans son numéro de décembre 2013, le Wild West Magazine présente un article de Carole Nielson intitulé Wright was might among Oregon Indians et dans lequel elle reprend les grandes lignes de ce récit, déjà mentionnées dans mon article du 16 juin.  Toutefois, Mme Nielson apporte quelques précisions supplémentaires, comme par exemple la date de naissance de Ben Wright, qu’elle situe le 7 avril 1828 à Milton, dans le comté de Wayne, en Indiana.  Selon elle, il aurait aussi été le fils d’un représentant de l’église presbytérienne.

Elle stipule également que Wright aurait vécu à la mode amérindienne, ce qui faisait évidemment de lui un tueur plus efficace, au point de prendre comme concubine certaines indiennes, dont Chetcoe Jenny, celle qui allait causer sa perte en 1856.  D’ailleurs, elle apporte quelques détails sur la fameuse nuit du 22 février 1856.  Selon elle, Ben se trouvait alors dans sa cabane en compagnie de John Poland, capitaine de la garde des volontaires de Gold Beach, lorsqu’on vint les informer qu’Enos, un métis à moitié canadien français vivant parmi les Tututnis, était en train de causer des problèmes.  C’est en atteignant le rivage en canot que Wright et Poland auraient été saisi pour être ensuite tués de sang froid.

Si Enos fut lynché peu de temps après, les Indiens furent conduit dans une réserve.  C’est là que, en 1857, un agent gouvernemental récupéra le scalp de Ben Wright, qui servait lors de certaines cérémonies traditionnelles.  Le nom de Ben Wright avait semé une terreur si profonde au cœur des tribus de la région que lors du soulèvement Modoc de 1872-73 on se servait encore de ses sanglants exploits pour entretenir les motivations.

Pour en savoir plus, consultez le Wild West Magazine de décembre 2013.

Kicking Bird

Kicking Bird                En 1990, le film Danse avec les Loups de Kevin Costner a conquis les cœurs.  Peu de gens savent, toutefois, que l’Indien interprété par l’acteur Graham Greene, nommé Kicking Bird, s’inspirait peut-être d’un véritable guerrier ayant porté le même nom au 19ème siècle.

Chez les Kiowas, le véritable Kicking Bird savait comment organiser un raid offensif, mais aujourd’hui son nom demeure principalement connu pour son pacifisme.

Les travaux pour la construction du Fort Sill débutèrent en 1869.  Bien qu’encore incomplet deux ans plus tard, il se trouvait déjà en opération afin de répondre à la forte demande d’une meilleure sécurité le long de la Red River, où on devait composer avec la présence de certaines bandes hostiles.

Dans l’espoir de régler le problème, les agents gouvernementaux rencontrèrent les chefs Kiowa et Comanche pour leur demander de cesser les hostilités et de conduire leur peuple sur la réserve du Fort Sill.

Lorsqu’il se rendit au Fort Sill pour la première fois, c’est en voyant les armes des soldats américains que Kicking Bird comprit que les siens n’avaient aucune chance de gagner contre les Blancs.  Malgré l’opposition des autres chefs – comme par exemple Satanta, Lone Wolf, Satank et Big Tree – il conduisit sa bande jusqu’à la réserve pour y établir son campement, juste au côté du poste militaire.  En dépit des violations du traité de Medicine Lodge conclu en octobre 1867, Kicking Bird demeura pacifique.  Il s’était résolu à ne plus jamais faire la guerre, ni contre les Blancs ni contre qui que ce soit.

Évidemment, son attitude fut critiquée par plusieurs autres chefs qui l’accusèrent de lâcheté et de vouloir copiner avec les Blancs.  En réalisant qu’il perdait le respect de son propre peuple, Kicking Bird rappela alors les siens pour un dernier raid.

Le commandant du Fort Richardson fut alors informé qu’un imposant groupe de guerriers venait de quitter la réserve du Fort Sill et on rapporta qu’ils étaient en direction sud pour franchir la Red River.  Les soldats reçurent comme mission de les intercepter et de les ramener.  Cette lourde tâche fut confiée au capitaine Curwen B. McClellan et 53 soldats de la 6ème Cavalerie.

Dans le film "Danse avec les Loups", Graham Greene jouait le rôle d'un chef Sioux nommé Kicking Bird.  S'était-on inspiré du véritable personnage?
Dans le film « Danse avec les Loups », Graham Greene jouait le rôle d’un chef Sioux nommé Kicking Bird. S’était-on inspiré du véritable personnage?

Au matin du 12 juillet 1870, les soldats de McClellan furent repérés par les éclaireurs de Kicking Bird.  Alors que l’ennemi approchait, le chef Kiowa plaça ses guerriers en position de combat : un groupe sur le flanc gauche et l’autre à droite.  Quant aux autres, ils attendirent patiemment l’approche des soldats.  Dès que ceux-ci se retrouvèrent à portée des tirs de carabine, les jeunes guerriers retraitèrent en vitesse.  La cavalerie tomba facilement dans le piège en acceptant de les prendre en chasse.  La stratégie de Kicking Bird fonctionnait donc à merveille.

Et soudain, en pleine course, les Indiens firent demi-tour pour foncer droit vers les soldats en tuniques bleues.  Rapidement, les hommes de McCellan furent encerclés.

La bataille, dont la durée est estimée à cinq heures, se déroula à l’endroit où se situe maintenant la ville de Seymore, au Texas.  Malgré la violence de l’affrontement, seulement deux soldats furent tués et neuf autres blessés.

Le capitaine McClellan ordonna finalement la retraite, laissant la victoire aux guerriers de Kicking Bird.               Cette bataille lui avait cependant coûté très cher : 15 guerriers tués et une trentaine d’autres blessés.

L’année suivant cette victoire, la nourriture et les soins promis par le gouvernement à l’endroit des Indiens de la réserve de Fort Sill n’arrivèrent jamais.  Insatisfaits, malades et affamés, plusieurs Kiowas se rebellèrent à nouveau.  En mai 1871, Satanta commit un impardonnable massacre, ce qui conduisit rapidement à son arrestation.  Bien que n’ayant rien à voir avec cet incident, Kicking Bird fut également appréhendé.

Heureusement, on reconnut en lui le pacifiste qu’il était devenu après avoir prouvé ses qualités de guerrier face au capitaine McClellan et il fut libéré.

C’est un guerrier du nom de Lone Wolf qui se retrouva alors à la tête des Kiowas pour remplacer Satanta.  C’est avec plus de violence encore que les raids reprirent.

Le 27 juin 1874, une force composée de Kiowas, de Comanches et de Cheyennes attaqua un groupe de chasseurs de bisons à Adobe Walls, Texas.  De son côté, Kicking Bird tenta de raisonner les radicaux en leur expliquant que ceux qui refusaient la paix des Blancs allaient périr.  Ils furent peu nombreux à boire ses paroles.

Le 29 septembre 1874, le Colonel McKenzie saccagea un camp Comanche, brûlant tout sur son passage.  Il alla jusqu’à abattre les chevaux trouvés sur place.  Les Comanches ne se remirent jamais de cette cuisante défaite.

Pendant ce temps, Kicking Bird investissait son énergie à calmer les Kiowas.  Ses efforts furent récompensés au printemps de 1875 lorsque les guerriers hostiles rendirent les armes.  Le sorcier Mamanti et 25 autres radicaux furent arrêtés.  Frustré par cette reddition presque obligée, Mamanti déclara à Kicking Bird qu’il ne lui restait plus beaucoup de temps à vivre à cause de sa « lâcheté ».  Certains ont cru que le sorcier venait de jeter une malédiction au pacifiste.  Vrai ou pas, cinq jours après le départ des prisonniers vers un pénitencier situé en Floride, Kicking Bird tomba gravement malade.  En dépit de l’acharnement des médecins, il mourut le 4 mai 1875.  On estimait son âge à 40 ans.  Sa dépouille fut inhumée au cimetière du Fort Sill.

Waanatan, un amoureux de la paix

Waanatan, alias Martin Charger

En août 1862, la terreur frappait dans le sud du Minnesota.  Des bandes de Santee Sioux tuèrent des centaines de colons et incendièrent plusieurs propriétés.  Ils violèrent aussi des femmes avant de les assassiner, tandis qu’ils choisirent d’en prendre d’autres comme prisonnières.

En novembre, un acte héroïque sauva la vie de ces femmes et enfants capturés à Lake Shetek.  Curieusement, les sauveurs n’étaient pas de courageux soldats ni des héros à la peau blanche, mais de jeunes Sioux qui désapprouvaient eux-mêmes les méthodes des radicaux.  On les surnomma les Fool Soldiers (Soldats Fous).  Le plus célèbre d’entre eux fut Waanatan, également surnommé Charger.

Waanatan serait né en 1833 dans les Black Hills du Dakota du Sud.  Son père se nommait Turkey Head et sa mère Her Good Road.  Alors que Waanatan n’avait que 10 ans, un Indien de la tribu voulut se venger du meurtre de son frère.  Turkey Head expliqua à son fils que les coutumes et les pratiques de la tribu n’étaient pas nécessairement toutes bonnes.  Il disait que la générosité était meilleure que le combat et la violence.  Ainsi, le jeune indien grandit avec ce code d’honneur que son père lui avait si gentiment inculqué.

À 18 ans, Waanatan et son frère, Little Hawk, se joignirent à un groupe de guerriers afin de combattre les Indiens Crow.  Sa démonstration de courage lui a valu une invitation à se joindre au groupe d’élite appelé Grass Society.  Il semblait détenir toutes les qualités requises pour devenir un excellent guerrier, mais il était sur le point de choisir une autre voie.

L’année suivante, il épousa une gentille Sioux nommée Walking Hail.  Respectant les conseils de son père à propos de la générosité, il planifia un festin en y invitant les Crows, les ennemis de sa propre tribu.  Son épouse l’aida à préparer le festin.  Les Crows acceptèrent l’invitation et les deux tribus se réconcilièrent.

Même si les batailles se poursuivaient avec l’armée américaine, Charger prit la décision de ne plus faire la guerre mais plutôt de se concentrer sur le maintien de la paix.  Campé près du Fort Pierre en 1856, il força des bandes hostiles et d’autres tribus à s’asseoir ensemble afin de négocier.

En 1860, il rencontra d’autres Indiens pacifistes tels que Kills Game, Comes Back, Swift Bird, Four Bears et Charging Dog dans le but de former une nouvelle société.  Les cinq Indiens mirent alors sur pied la bande originale des Fool Soldiers.  Ainsi, le but principal de ce groupe respectait à la lettre le travail que Waanatan avait déjà commencé concernant la paix mutuelle et la générosité envers autrui.

Lorsqu’une société hostile de Hunkpapa connue comme les Artichoke Eaters démontra son intention de tuer le Chef Bear Ribs, les Fool Soldiers tentèrent de le protéger.  Malheureusement, ils ne purent empêcher l’assassinat du chef.

Le village de Waanatan se déplaça dans les Black Hills au cours de l’hiver 1861-62.  L’été suivant, alors que l’est du pays se trouvait en pleine Guerre de Sécession, ils apprirent dès leur arrivée au Fort Pierre la nouvelle de l’attaque des guerriers Santee.  Waanatan s’efforça alors de convaincre les siens de ne pas s’allier ni aux guerriers ni aux Blancs.  Selon lui, les pacifistes devaient rester neutres.

Le 17 novembre 1862, Waanatan et ses acolytes furent informés par des mineurs blancs que des femmes et des enfants étaient toujours prisonniers des guerriers Santee.  Les Fool Soldiers décidèrent de réagir immédiatement puisque les renforts se trouvaient beaucoup trop loin.  Dès le 18 novembre, ils préparèrent leurs chevaux et leurs bagages.  Le lendemain, ils repéraient déjà le camp du Chef White Lodge et de ses 200 guerriers.  Waanatan leur offrit d’abord d’échanger des chevaux et des armes contre les prisonniers, mais White Lodge refusa.  Celui-ci se vit même irrité du fait que les Fool Soldiers osaient se mêler de cette affaire.

Waanatan se tourna alors vers Black Hawk, le fils de White Lodge, qui détenait un enfant blanc.  Ce dernier se montra prêt à le libérer et se montra d’accord pour tenter de convaincre les autres Indiens de faire la même chose.  Les Fool Soldiers furent donc invités à l’intérieur du camp, où ils constatèrent de leurs propres yeux que les prisonniers blancs étaient devenus des esclaves.

Waanatan dut négocier individuellement avec chaque « propriétaire » de ces prisonniers et il parvint à en libérer sept : Mme Duly et ses deux filles; un garçon de 5 ans nommé Wright; la jeune Lillie Everett; et deux autres fillettes.  Les négociations étaient risquées car l’atmosphère était intense.  Waanatan était impatient de repartir mais pas sans la dernière prisonnière : Mme Wright.  Black Hawk tenta de proposer aux siens d’échanger la femme contre le dernier cheval des Fool Soldiers, une proposition qui fut finalement acceptée après de longs pourparlers.

C’est donc à pied que les Fool Soldiers quittèrent le campement.  Ayant utilisé tous les chevaux comme monnaie d’échange, le risque qu’ils encouraient alors fut celui de parcourir une longue et éreintante route accidentée.  Une tempête s’abattit sur eux au cours de la nuit alors qu’il ne leur restait plus que quatre fusils pour assurer leur dégfense.  Néanmoins, la satisfaction de la réussite les encourageait à continuer.  En plus de monter la garde toute la nuit, les Fool Soldiers donnèrent leurs couvertures aux rescapés afin de les réchauffer.

Les courageux pacifistes construisirent un traîneau pour mieux transporter les enfants, tandis que Pretty Bear en fit grimper un sur ses épaules.  Mme Duly avait été blessée d’un projectile d’arme à feu à un pied, résultat de la jalousie d’une indienne.  Pour atténuer un peu la douleur, Waanatan lui donna ses mocassins.  Bien que l’échange ait été un succès, ce n’était pas le moment de traîner en chemin.  On risquait de voir les radicaux changer d’avis ou alors de tomber sur une autre bande de guerriers assoiffés de sang.

Le 26 novembre, les Fool Soldiers rencontrèrent des troupes armées qui acceptèrent de les aider.  Les femmes et les enfants furent escortés jusqu’au Fort Randall, où ils restèrent durant 29 jours afin de reprendre des forces.

L’acte de bravoure des Fool Soldiers n’empêcha cependant pas le peuple Sioux de rester sur le pied de guerre durant de longues années encore, mais Waanatan eut au moins la satisfaction d’avoir consacré sa vie au maintien de la paix.

En 1867, Kills Game et Comes Back, deux des fondateurs des Fool Soldiers et amis proches de Waanatan, furent assassinés par un guerrier Santee qui avait continué d’accumuler de la rancœur face au sauvetage de 1862.  Plutôt que de prendre les armes au nom de la vengeance, les autres Fool Soldiers répétèrent leur exploit en libérant plus tard un groupe d’Indiens captifs.

En 1872, les amis de Waanatan commencèrent à bâtir la première communauté indienne de l’Ouest et se lancèrent dans l’agriculture afin d’abandonner progressivement leurs traditions guerrières.  Contre l’invasion infranchissable de la culture blanche, ils avaient compris que le seul moyen de s’en sortir était de s’adapter.

Devenu chrétien et promoteur de la paix entre les Blancs et les Indiens, Waanatan adopta lui-même le nom de Martin Charger.  Il s’éteignit le 16 août 1900 à la suite d’une courte maladie.

En 1929, le gouvernement érigea une plaque honorifique en son honneur.

Waanatan, un amoureux de la paix (PDF)

Le Massacre de Sand Creek, 2ème partie

John M. Chivington

À l’aube du 29 novembre 1864, le village de Black Kettle situé sur la petite rivière Sand Creek, à proximité du Fort Lyon, au Colorado, comptait un peu plus d’une centaine de tipis, ce qui représentait environ 500 individus; en plus d’une dizaine d’autres tipis abritant les quelque cinquante Arapahos du chef Left Hand.

Le village fut rapidement tiré de son paisible sommeil par l’approche de quelques centaines de soldats.  Calmement, les Cheyenne et les Arapahos se questionnèrent à propos de cette présence soudaine.  Ed Guerrier, John S. Smith et son fils Jack, ainsi que David Lauderback, qui campaient à proximité, marchèrent en direction des militaires afin d’en savoir davantage.  Pendant ce temps, Black Kettle demanda qu’on lui apporte le plus long pôle du village afin d’y fixer le drapeau américain qui lui avait été remis quatre ans plus tôt par le Commissaire aux Affaires Indiennes A. B. Greenwood et qui lui avait expliqué qu’en érigeant ce drapeau face à n’importe quelle troupe américaine le geste symboliserait la paix.

Les hommes qui encerclèrent si rapidement le campement de Black Kettle ce matin-là faisaient partie de la 1ère et 3ème Cavalerie du Colorado, donc des volontaires provenant de tous les milieux sociaux.  Ils avaient pour commandant le Colonel John M. Chivington.  On estime leur nombre entre 700 et 750.

En dépit du fait qu’il ne connaissait pas le projet de Chivington à l’endroit du campement de Sand Creek, le Général Curtis préparait de son côté une campagne contre les Indiens hostiles qu’il avait l’intention de cacher au public[1].

Certains officiers ayant travaillé au côté du Major Wynkoop quelques semaines plus tôt, tentèrent de s’interposer contre le projet de Chivington, mais sans succès.  Chivington se montra intransigeant et même violent envers ceux qui ne pensaient pas comme lui.

Plutôt que d’envoyer un quelconque avertissement, le Colonel Chivington déploya immédiatement ses troupes en formation de combat.  Certains guerriers Cheyennes se seraient précipités pour tenter de protéger leurs chevaux et le Lieutenant Luther Wilson se servit de ce prétexte pour ordonner à ses hommes d’ouvrir le feu.  Le massacre venait donc de commencer.

À ses hommes qui avancèrent à pied vers le village, Chivington aurait crié de ne faire aucun prisonnier.  Les Indiens, à qui on avait pourtant promis la paix, commencèrent à se disperser dans la confusion car les tirs provenaient de partout.  Selon George Bent, les femmes et les enfants criaient, tandis que les hommes tentaient de récupérer leurs armes dans les tipis.  Black Kettle restait quant à lui immobile devant son habitation faite de peaux de bison, brandissant son drapeau américain avec l’espoir de faire cesser cette violence gratuite.

John S. Smith, qui était pourtant vêtu comme un militaire américain, dut rebrousser chemin sous les balles avant même d’avoir pu atteindre les hommes de Chivington.

Le chef White Antelope, âgé d’environ 75 ans, marcha paisiblement au devant des oppresseurs.  Sans arme, le vieil homme s’immobilisa au bord de la rivière pour entamer son chant de la mort : « Rien ne vit longtemps, excepté la terre et les montagnes ».  Le malheureux fut aussitôt criblé de projectiles.  Les soldats, fous de rage et sans doute le crâne bourré de propagande raciste, le scalpèrent en plus de lui trancher les oreilles et le nez, sans oublier son scrotum, duquel l’un des barbares eut apparemment l’intention d’en faire une blague à tabac.

Les atrocités ne faisaient cependant que commencer.  Les hommes de Chivington tiraient sur ceux qui tentaient de fuir.  La charge fut donnée d’envahir les habitations, tuant sans relâche hommes, femmes et enfants.  Plusieurs blessés se traînèrent en direction de la rivière, laissant derrière eux des traces de sang dans le sable.

Left Hand, désireux de respecter sa parole de ne jamais se battre contre l’homme blanc, resta planté devant son tipi, immobile.  Certains croient qu’il fut tué mais son corps ne fut jamais retrouvé.

Une centaine de Cheyenne parvinrent à se réfugier derrière le lit sablonneux de la Sand Creek, ce qui leur offrit une barricade d’une hauteur variant de 6 à 10 pieds (1,82 à 2,43m).  Bien que peu nombreux, quelques-uns d’entre eux assurèrent une certaine riposte avec les armes qu’ils avaient pu emporter.

Black Kettle conserva sa position jusqu’à ce que les siens aient pris la fuite, mais sa femme, Medecine Woman Later, parvint à le convaincre qu’il était temps de partir.  Durant leur course, la pauvre fut terrassée par les balles et Black Kettle dût continuer seul pour se réfugier avec le petit groupe de résistance tapi derrière la barricade de sable.  Le froid jouait également contre eux.  En dépit de son âge et de son amour pour la paix, Black Kettle accepta de recharger les armes de ses jeunes combattants.

Au village, cependant, les soldats se laissèrent aller aux pires atrocités.  Les blessés furent achevés, torturés et mutilés.  Les hommes violèrent impunément des femmes et des enfants qui hurlaient de pitié.  Smith témoigna plus tard à l’effet que des hommes utilisèrent leurs couteaux pour éventrer les femmes, achever les enfants à coups de crosse jusqu’à ce que leur cervelle se répande au sol.

D’autres tranchèrent les parties intimes de femmes pour les exhiber au sommet d’un bâton.  Une fillette de 6 ans portant un drapeau blanc fut tuée de sang froid.  D’autres furent assassinés alors qu’ils se trouvaient dans les bras de leur mère.  Robert Bent témoigna avoir vu des hommes éventrer une indienne enceinte pour lui retirer son fœtus.  Et une vieille femme scalpée vivante aurait couru dans toutes les directions, la peau de son front retombant sur ses yeux.

Les témoignages en provenance des Cheyenne confirmèrent les atrocités.  Après avoir violé les femmes, les soldats les achevaient froidement.

Le Capitaine Silas S. Soule fut le seul à tenir tête à la folie de Chivington, ordonnant à ses soldats de ne pas tirer.  En fait, Soule positionna ses hommes entre les bourreaux et les Cheyennes qui tentaient de fuir, leur ordonnant de s’asseoir et d’attendre.  Deux semaines après le massacre, Soule écrivit sa peine au Major Wynkoop, lui décrivant entre autre une indienne qui avait préféré poignarder elle-même ses propres enfants avant de se suicider pour éviter le supplice.

Comme de raison, Chivington traita Soule de lâche et de déserteur.

Le Lieutenant Joseph A. Cramer écrivit pour sa part une lettre semblable à Wynkoop, qui collectionna les preuves contre le Colonel Chivington.

Chivington affirma plus tard avoir tué entre 400 et 600 Indiens à Sand Creek.  George Bent parla plutôt de 137 victimes (28 hommes et les autres étant des femmes et des enfants).  Il réajusta plus tard son bilan à 53 hommes et 110 femmes et enfants.  Ed Guerrier, le beau-frère de Bent, parla d’un total de 148 victimes, dont 60 étaient des hommes.  Chivington aurait quant à lui perdu seulement 10 hommes, en plus de 38 blessés.  En 1998, The New Encyclopedia of the American West estimait le nombre des victimes à 200 ou plus[2].

Par miracle, Black Kettle retrouva sa femme vivante parmi les décombres.  Ensemble, accompagnés des autres survivants, ils se réfugièrent au camp des Dog Soldiers.

À suivre…


[1] Thom Hatch, Black Kettle the Cheyenne Chief who sought peace but found war, 2004, p. 149.

[2] The New Encyclopedia of the American West, 1998, p. 1007.

Le Massacre de Sand Creek, 1ère partie

Après avoir été un jeune et intrépide guerrier, Black Kettle devint, au sein des Cheyenne du sud un chef brillant militant en faveur de la paix, parfois au péril de sa propre vie.

Dans ce premier article d’une série de trois, voyons d’abord les événements qui ont précédés ce qui est convenu d’appeler le Massacre de Sand Creek.

En mars 1864, Black Kettle, ancien guerrier devenu chef pacifiste au sein des Cheyenne du sud (Southern Cheyenne), rendit visite à l’agent Samuel Colley au Fort Larned afin de l’informer que les Sioux Lakota avaient l’intention d’attaquer des habitations le long des rivières Platte et Arkansas.  Black Kettle avait refusé poliment de fumer le calumet de guerre avec les Lakota.

Colley en informa le gouverneur du Territoire du Colorado, John Evans, qui refusa de croire en l’honnêteté des Cheyennes.

Le 5 avril 1864, un groupe de Cheyenne trouva un troupeau de 175 vaches près de Sand Creek, Colorado, qu’ils rassemblèrent dans l’espoir d’en obtenir une récompense.  Un geste qualifié d’anodin par l’auteur Thom Hatch[1].

La nouvelle, évidemment exagérée, atteignit les oreilles du Général Samuel Curtis, en poste au Fort Leavenworth, Kansas, qui la transmit à son tour au Colonel John M. Chivington à Denver, Colorado.  Ce dernier obtint la permission de transgresser les frontières de son district pour se lancer aux trousses des « voleurs ».

Parallèlement à cette affaire, une quinzaine de Dog Soldiers[2] trouvèrent, le 11 avril, quatre mules abandonnées près de la rivière South Platte.  Un rancher de la région alla à leur rencontre afin de récupérer les bêtes, mais les Dog Soldiers lui expliquèrent que pour les efforts dépensés à les rassembler sur la plaine on leur devait au moins un cadeau.  Sans promesse, le rancher chevaucha jusqu’au Camp Sanborn, où il exagéra son histoire devant les militaires, affirmant que ces Indiens s’en prenaient à tout le monde dans la région.

Accompagné d’une quinzaine de soldats, le Lieutenant Clark Dunn les localisa mais la rencontre tourna à la fusillade.  Bref, les conflits du genre se multiplièrent tout au long du printemps et de l’été 1864.

Puis entra en scène un jeune homme de 28 ans, le Major Edward W. « Ned » Wynkoop.  Ancien tenancier de saloon, shérif et justicier, il avait combattu les confédérés (sudistes) lors des batailles d’Apache Canyon et de La Glorieta Pass, en plus de pourchasser quelques Indiens hostiles.  Le 2 mai 1864, Wynkoop fut nommé commandant du Fort Lyon, Colorado.

Avant de revenir au Major Wynkoop, mentionnons qu’à la même époque le village nomade de Black Kettle et de Starving Bear (250 tipis) croisa le détachement du Lieutenant George Eayre composé de 84 soldats.  C’est en solitaire que Starving Bear avança à leur rencontre, portant à son cou la médaille que le président Abraham Lincoln lui avait remise en 1862 pour son pacifisme.  Starving Bear fut criblé de balles avant même de les atteindre.  Ce meurtre gratuit souleva la colère des jeunes guerriers, qui se retrouvèrent bientôt plus de 500 à encercler les soldats.  C’est en risquant sa propre vie que Black Kettle s’interposa au milieu de la fusillade pour calmer les siens et permettre aux hommes de Eayre de prendre la fuite.

Devant ses supérieurs, Eayre gonfla le bilan en affirmant avoir eu la peau de 28 Indiens, alors que la vérité se rapproche vraisemblablement plus de 3 victimes seulement, incluant Starving Bear.

Lors d’une assemblée des chefs, Black Kettle et ses amis continuèrent de prêcher la paix, tandis que les intrépides Dog Soldiers ne pouvaient pardonner le meurtre gratuit de Starving Bear.  Pour éviter la confusion avec ces quelques Cheyenne ayant choisi le sentier de la guerre, Black Kettle emmena camper les siens près du Fort Larned.

Alors que la Guerre de Sécession mobilisait la majorité des troupes dans l’est du pays, le Gouverneur John Evans demanda la création d’une milice.  La paranoïa collective grimpa au point que les habitants de Denver craignirent d’être anéantis par les représailles indiennes.

Peu après, William Bent, un aventurier marié à une femme Cheyenne qui lui avait donné trois fils, se rendit au village de Black Kettle pour discuter des problèmes en cours.

À son retour au Fort Lyon, William Bent croisa le Colonel Chivington et profita de l’occasion pour lui transmettre les sages paroles de Black Kettle.  Chivington refusa cependant d’écouter.  « William Bent retourna à son ranch, troublé par sa conversation avec cet homme qui apparemment en savait peu sur les Indiens et même sans désire d’en apprendre »[3] davantage.

Le 27 juin, le Gouverneur Evans publia une déclaration selon laquelle les tribus pacifiques devaient se rapporter au Fort Lyon afin d’éviter la confusion avec celles qui se déclaraient en conflit ouvert avec l’armée américaine.  Ceci équivalait donc à une promesse de protection envers les tribus pacifistes, dont celle de Black Kettle.

En juillet et août, les Dog Soldiers continuèrent leurs raids sanglants, allant jusqu’à paralyser durant six semaines les activités de la compagnie de transport par diligence de la Overland Trail.  La ville de Denver fut même coupée temporairement de sa principale route d’approvisionnement.

À la fin août, Black Kettle avait réussi à apaiser la plupart des guerriers, d’autant plus que la chasse au bison d’automne approchait.  William Bent lui rendit visite, cette fois pour l’informer de la déclaration du gouverneur du 27 juin.  Black Kettle demanda alors à George Bent (frère de William) et son beau-frère Edmond Guerrier d’écrire deux lettres identiques, l’une destinée à l’agent Samuel Colley et l’autre au Major Ned Wynkoop et dans lesquelles il disait accepter la paix, la protection des militaires et aussi de remettre les captifs pris au cours de l’été.

Le 4 septembre, les chefs One Eye et Eagle Head furent capturés alors qu’ils portaient les fameuses lettres.  On les conduisit devant le Major Ned Wynkoop.  Deux jours plus tard, c’est avec 127 hommes, dont un interprète, que Wynkoop se rendit à la rencontre des Cheyennes sur Hackberry Creek.

C’est sous les regards menaçants d’environ 800 guerriers lourdement armés que Wynkoop s’approcha du village, où il fut accueillit par Black Kettle.  Wynkoop n’avait aucun respect pour la philosophie d’extermination soutenue par Chivington et plusieurs autres habitants du Colorado.  Il croyait plutôt en la possibilité de prévenir les conflits par le dialogue.  Voilà une attitude qui contribua grandement à l’ouverture de cette première rencontre.

Wynkoop leur expliqua qu’il n’avait pas assez de pouvoir pour négocier directement un traité de paix mais qu’il intercéderait auprès du gouverneur du Colorado.  Pour démontrer leur bonne foi, Black Kettle et les autres chefs remirent au jeune major quelques personnes capturées au cours des derniers mois.  La rencontre faillit cependant tourner au drame lorsque Wynkoop ne put leur offrir aucune garantie en échange de ce « cadeau ».  Par chance, il se créa néanmoins un respect mutuel entre Black Kettle et Ned Wynkoop, et ce en dépit de leur différence d’âge et de culture.  Le vieux sage étudia longuement les faits et gestes du jeune major tout au long de la rencontre pour en venir à la conclusion qu’il pouvait lui faire confiance.

Finalement, Black Kettle se leva et résuma les problèmes survenus au cours des derniers mois avant de prendre la main de Wynkoop dans la sienne et de déclarer que cet homme blanc n’était pas venu pour se moquer d’eux; qu’il avait une oreille attentive et des yeux pour voir.

Ce fut donc au côté de Wynkoop, le 28 septembre 1864, que Black Kettle et ses alliés rencontrèrent le Gouverneur Evans à Camp Weld, près de Denver.  Chivington se trouvait également sur place.  Black Kettle prononça un discours dans lequel il répéta les bonnes intentions de son peuple.  La réplique d’Evans fut cependant frustrante, accusant le peuple de Black Kettle d’être responsable de tous les malheurs de la région.  L’incompréhension fut totale, Evans croyant sans doute à tort que la hiérarchie Cheyenne fonctionnait comme celle des Blancs.  En réalité, Black Kettle ne pouvait parler au nom de toutes les tribus et encore moins être responsable de tout.

Le conseil des chefs retourna donc au Fort Lyon en compagnie du Major Wynkoop.  Croyant que la proclamation du 27 juin était toujours valide, Wynkoop expliqua aux pacifistes Cheyenne que ceux-ci pouvaient camper dans le secteur jusqu’à ce qu’il reçoive lui-même de nouvelles instructions.

Wynkoop écrivit au Général Curtis pour lui transmettre sa confiance envers les Indiens, au point de se porter garant de leur fidélité.

Une fois installés sur la petite rivière Sand Creek, Black Kettle et ses amis retournèrent rendre visite à Wynkoop, qui leur distribua des rations.  Cette relation amicale incita les 650 Arapahos du chef Little Raven à venir se joindre aux Cheyennes.  Tous furent accueillis à bras ouverts par le Major Wynkoop.

La nouvelle selon laquelle Wynkoop aurait distribué des rations à des Indiens hostiles se faufila jusqu’aux oreilles du Colonel Chivington.  Le 17 octobre 1864 l’Ordre Spécial no. 4 releva Wynkoop de son commandement au Fort Lyon.  On le remplaça par le Major Scott J. Anthony, un ennemi confirmé et juré des Indiens.  Anthony arriva en poste le 2 novembre avec l’ordre de ne faire aucune entente avec les Indiens et d’éviter de les laisser s’approcher des installations militaires.

Wynkoop avait un si bon lien avec Black Kettle qu’il lui présenta Anthony en lui assurant que tout allait bien se passer.  En dépit du fait qu’il était sincère, Wynkoop se trompait.   On promit également à Black Kettle qu’en dressant son campement à Sand Creek il n’aurait rien à craindre.

Black Kettle retourna donc auprès des siens avec le sentiment du devoir accompli et la certitude que son peuple aurait maintenant une place de choix dans la nouvelle civilisation américaine.

Malheureusement, ce que Black Kettle et son ami Wynkoop ignoraient c’est que le Major Anthony était tout sauf un homme de parole.

Le 23 novembre, le Gouverneur Evans partit vers Washington D.C. pour un prétendu voyage d’affaires.  On sait maintenant que son départ s’expliquait par ce qui était en train de se préparer hypocritement.

Ne se doutant de rien, Wynkoop se mit donc en route pour Fort Leavenworth le 26 novembre afin de continuer ses tentatives de paix auprès de ses camarades américains.  Le même jour, Anthony envoyait deux espions jusqu’au village de Black Kettle pour qu’on lui rapporte ensuite la disposition des lieux.  One Eye avait aussi accepté de trahir les siens pour un salaire d’espion de 125$ par mois.

Le 28 novembre 1864, un messager de Black Kettle intercepta Wynkoop sur la plaine pour le prévenir qu’il se dirigeait droit vers 200 guerriers Sioux hostiles.  À son arrivée au Fort Larned, le major put confirmer que l’information était exacte.  En quelque sorte, Black Kettle venait probablement de lui sauver la vie.

Le même soir, le chef pacifiste et les siens regagnèrent leurs tipis pour se protéger de la nuit froide, trouvant le sommeil au son paisible de la petite rivière Sand Creek.  Aucun d’entre eux ne se doutait que leur réveil serait soudain et violent.

À suivre.


[1] Thom Hatch, Black Kettle The Cheyenne Chief who sought peace but found war, 2004, p. 108.

[2] Au sein de la grande famille Cheyenne, les Dog Soldiers représentaient une sorte de société secrète réunissant l’élite des jeunes guerriers dont le rôle de chien de garde était d’assurer les arrières de la tribu lors de ses déplacements nomadiques.

[3] Hatch, op. cit., p. 123.