La dernière femme pendue au Canada était-elle innocente?


         En matière de prétendues injustices, l’affaire Coffin trône au sommet.  Bien sûr!  Il s’est écrit tellement de choses sur cette affaire sans pour autant qu’on se donne la peine de réviser sérieusement le dossier, comme l’a fait Me Clément Fortin dans son livre L’affaire Coffin : une supercherie?, publié en 2007.  Si on en croit ceux qui se sont donné la peine de lire et d’étudier sérieusement le procès – j’y inclus évidemment Me Fortin – il s’en trouve aucun pour continuer à crier à l’injustice.  Il faut d’ailleurs garder à l’esprit qu’il est important de faire une différence entre une opinion sur la peine de mort et un verdict de meurtre.  On peut tout à fait être en désaccord avec la peine de mort mais se montrer en faveur d’un verdict de culpabilité bien argumenté.

Non, Coffin ne devait pas être pendu.  Mais oui, on devait le condamner pour triple meurtre.

Parmi les autres cas que l’on croit pouvoir classer parmi les injustices, certains racontent encore que la dernière femme pendue au Canada, Marguerite Ruest Pitre, était innocente.  Mais l’était-elle vraiment?  La justice canadienne l’a-t-elle pendue injustement?  Est-ce une terrible erreur judiciaire ou une autre idée farfelue émanant de l’esprit de quelques conspirationnistes?

Selon certaines personnes, la moitié des procès survenus dans l’histoire du Québec furent des escroqueries.  Mais où sont les arguments pour appuyer cette théorie?

Au contraire, le système judiciaire canadien est reconnu pour être l’un des plus sûrs.  Évidemment, cela n’exclus pas la possibilité d’erreurs judiciaires, mais de là à atteindre un taux de 50%, la marge est énorme, pour ne pas dire folle.  On s’imagine mal, par exemple, – à moins de très mal connaître notre système – qu’une affaire comme celle de Steven Avery aux États-Unis puisse se produire au Canada[1].

Dans les cinq procès qu’il a étudiés en détails, Me Clément Fortin n’en a trouvé qu’un seul qu’il a qualifié de « fraude judiciaire ».  Il s’agit de celui de Jacques Mesrine en 1971.

Dans ceux que j’ai personnellement étudiés jusqu’à maintenant, le seul qui semble causer problème, sans toutefois être une réelle injustice, a été celui qu’on a fait à deux accusés du meurtre de Blanche Garneau en 1921[2].

D’un autre côté, il faut aussi prendre en considération que la peine de mort n’existe plus depuis 1976.  Il ne faudrait donc pas que cela joue dans l’appréciation du verdict avec nos yeux du 21e siècle.  Théoriquement, pour celui ou celle qui n’est pas en faveur de la peine de mort, toutes les causes qui se sont terminées au bout d’une corde deviennent susceptibles d’être des erreurs judiciaires.  Mais ce serait là s’attarder uniquement à la sentence, et non à tous les éléments qui ont conduit au verdict.

Quant à Marguerite Pitre, rappelons d’abord les faits.

En 1993, le tout premier épisode de la télésérie Les grands procès, diffusé sur les ondes de TVA, était consacré à Marguerite Ruest Pitre.  Cette péripétie de 45 minutes s’intitulait péjorativement « La femme Pitre ».  Rappelons seulement que cette femme, âgé dans la quarantaine, a acheté de la dynamite dans une quincaillerie de Québec pour le compte de son ami bijoutier, Albert Guay.  Celui-ci s’en est servi pour faire fabriquer une bombe par son associé Généreux Ruest, le frère aîné de Marguerite.  Cette bombe servit à éliminer Rita Morel, la femme de Guay.  Mais puisque l’engin diabolique a été placé à bord d’un DC-3, ce crime passionnel devait aussi entraîner la mort de 22 autres personnes.  Une première en Amérique du Nord.  L’avion s’écrasa à Sault-au-Cochon, dans la région de Charlevoix, le 9 septembre 1949.

Dès la première minute de l’épisode consacré à cette affaire, Pierre Nadeau, le narrateur, affirmait que des « juristes » et des « historiens » remettaient en cause la culpabilité de Marguerite.  Qui sont ces historiens et juristes?  Il ne m’a pas été possible d’en trouver un seul.

Était-ce une façon très subjective d’amener le sujet et d’installer le doute dès le départ dans la tête des téléspectateurs?  Pensait-on réellement que d’affirmer une sottise devant les caméras la transformerait en fait établi?

En fait, mis à part cet épisode, les documents qui remettent en question la culpabilité de Marguerite Pitre se font plutôt rares.  La question est-elle seulement légitime?

Si on en croit le ton utilisé par Pierre Nadeau, il faudrait crier à l’injustice au nom de cette femme.  Or, est-ce que Mme Pitre était réellement coupable?

Nadeau allait encore plus loin.  Pour l’ouverture de la première scène, il posait une autre question : Marguerite était-elle condamnée à l’avance?  Une telle question implique automatiquement la possibilité d’une lourde critique envers le travail des jurés, laissant entendre que ceux-ci auraient pu se laisser influencer par la vindicte populaire et que, par conséquent, ils ne s’en étaient pas tenu uniquement à la preuve entendue devant eux dans le prétoire, comme l’exige le processus d’un procès criminel.  D’ailleurs, le document n’apporte aucune argumentation pour appuyer cette allégation.

De plus, cette dramatisation escamotait toutes les procédures ayant précédées le procès de Marguerite.  C’est donc dire à quel point on extirpait ce qu’on voulait bien du contexte.

Ensuite, on affirmait qu’en juin 1950 Albert Guay avait finalement dénoncé ses deux complices : Généreux Ruest et Marguerite Ruest Pitre, « que l’on appelait alors la femme Pitre », prétendait Nadeau.  On laissait entendre par là qu’on manquait de respect envers l’accusée.  Mais d’un point de vue historique, le surnom de « la femme Pitre » n’est aucunement péjoratif, ou du moins ce n’est pas un cas isolé.  Peut-être que l’expression nous parait aujourd’hui dépréciative, mais les journaux de l’époque avaient cette habitude.  Pour les femmes accusées de meurtre, on les surnommait souvent ainsi.  Ce fut le cas d’ailleurs pour « la femme Houde », ou la marâtre, si vous préférez.

Le comédien qui campe le rôle de Giroux, ce commis de la quincaillerie Samson & Filion qui a vendu la dynamite à Marguerite le 18 août 1949, désigne l’accusée comme « la femme Pitre », deux fois plutôt qu’une.  Or, cette expression n’a jamais été utilisée lors du procès, que ce soit par Giroux ou n’importe quel autre témoin.  Voilà donc une autre invention des concepteurs de la série.

Toujours selon Nadeau, la tactique de Me Noël Dorion, le fameux procureur de la Couronne qui a conduit les trois procès de l’affaire de Sault- au-Cochon, était de prouver l’intention criminelle en démontrant que l’accusée avait acheté la dynamite, en plus d’avoir utilisé un faux nom pour signer le registre.  En grande partie, c’est vrai.  Mais il ne faut pas non plus oublier tout le contexte, qui est primordial dans cette affaire.  Car Marguerite n’a pas uniquement témoigné qu’à son propre procès, mais aussi à celui de Guay et de son frère, et c’est seulement en étudiant ces témoignages que l’on note une évolution de son mensonge.  Oui, Marguerite Ruest Pitre était une menteuse!

On assiste également à certaines confrontations, entre autre avec l’avocat de la défense (René-Richard Cyr) et un témoin (Mme Parent).  Les transcriptions du procès nous montrent qu’il n’y a eu aucune confrontation entre ces deux-là.

Bref, encore une fois – j’en suis arrivé à la même conclusion dans L’affaire Aurore Gagnon – les concepteurs de cette série n’ont jamais consulté le dossier judiciaire pour recréer ce que le public était en droit de s’attendre à une reconstitution fidèle du procès.

Preuve en est faite qu’il faut éviter de se fier aux documents visuels lorsqu’on souhaite faire une recherche exhaustive sur une cause judiciaire.  Et cela ne s’arrête pas uniquement à cette télésérie.  Il faut également se montrer prudent envers les documentaires.

Suite à la diffusion de cet épisode rappelant le procès de la dernière femme pendue au Canada, TVA fit un sondage téléphonique auprès de ses téléspectateurs.  Ceux-ci répondirent dans une proportion de 93% en faveur de l’innocence de Marguerite Pitre.  Il est évident que ce jugement a été biaisé par l’interprétation des comédiens, la façon de présenter le dossier et aussi par le scénario qui s’inspirait probablement des comptes rendus journalistiques de l’époque plutôt que des véritables transcriptions du procès.

On en revient donc avec la question du départ : Marguerite était-elle innocente?

Je ne peux répondre de manière définitive à cette question, mais mon étude exhaustive des quelques milliers de pages de ces trois procès me permet jusqu’à maintenant de demeurer prudent quant à la possibilité d’une injustice.  D’ailleurs, cette réponse ne saurait être brève.  Il faut s’imprégner du contexte, des détails et de toutes les preuves déposées devant les jurés.  Les grands procès n’en ont présenté qu’une infime partie, et ce dans un contexte qui n’est pas fidèle à l’authenticité du dossier.  S’il y a injustice dans cette affaire, c’est là qu’il faut chercher.

 

[1] Steven Avery a purgé 18 ans de prison dans le Wisconsin pour un viol n’a pas commis.  Il a été disculpé par l’ADN.  Mais peu de temps après avoir été libéré et qu’il ait intenté une poursuite contre les policiers qui avaient conspiré pour le faire enfermé, on l’accusait d’un meurtre.  À voir dans le documentaire Making a murderer sur Netflix.

[2] Eric Veillette, L’affaire Blanche Garneau, Bouquinbec, autoédition, 2017.

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Lancement du livre « L’affaire Blanche Garneau »


ScreenHunter_614 Apr. 19 16.42            L’auteur Eric Veillette, qui a fondé le blogue Historiquement Logique en 2010 et qui depuis 2014 vous a offert trois études de cas, est fier de vous présenter le résultat de sa toute dernière révision de dossier judiciaire sous le titre de L’affaire Blanche Garneau.

            Son étude exhaustive des quelque 4 600 pages du dossier l’amène à conclure que les archives ont toujours des informations inédites à nous livrer sur des histoires que l’on croit connaître.  Si les Américains ont l’affaire du Dahlia Noir en guise d’énigme policière, nous avons la nôtre avec Blanche Garneau, qui se traduit par notre plus grand mystère criminel du 20e siècle.  Ce nom est à retenir.  L’histoire de cette jeune femme a plusieurs leçons à nous livrer, même après un siècle.

            Blanche Garneau était une jeune vendeuse de thé sans histoire âgée de 21 ans.  Elle fut sauvagement violée et assassinée dans le parc Victoria, à Québec, en juillet 1920.  En dépit de plusieurs enquêtes, dont une commission royale mise sur pied par le premier ministre de l’époque Louis-Alexandre Taschereau, ce meurtre n’a jamais été résolu.

            Eric Veillette a abordé ce dossier comme il l’a fait précédemment pour son succès L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne Houde (2016), c’est-à-dire en se familiarisant d’abord avec tous les documents du dossier afin de le présenter dans un ordre chronologique.  Il s’est ensuite obstiné à vérifier plusieurs dossiers connexes susceptibles d’avoir des liens.  Sa technique d’enquête historique lui a permis de découvrir deux nouveaux suspects qui, jusqu’à maintenant, avaient été ignorés par les policiers et les chercheurs.  Il a même retracé l’un d’eux jusqu’à son dernier repos, à Montréal.

            Dans la région de Québec, le nom de Blanche Garneau raisonne encore comme une légende politico-policière, mais fut-elle réellement entachée par un complot politique?  Ou n’est-ce pas là un simple meurtre sordide à caractère sexuel?

            Les leçons à tirer de ce célèbre crime non élucidé auront de quoi surprendre, en plus d’établir quelques liens sérieux avec certaines tendances que nous connaissons actuellement dans le traitement réservé à certaines affaires judiciaires de ce début de 21e siècle.

            Le livre L’affaire Blanche Garneau, qui compte 410 pages et plusieurs illustrations, est disponible dès maintenant.  Pour commander votre exemplaire, adressez-vous à votre libraire ou contactez la librairie l’Exèdre au 819-373-0202 (Trois-Rivières).

Pour les lecteurs européens, il est préférable de contacter l’auteur par courriel : eric.veillette@hotmail.ca (transaction par Western Union).

Finalement, le livre est aussi disponible sur Amazon.

 

L’affaire Dumont, vies brisées


609024-gf         Il y a quelques années, c’est à la défunte librairie Clément Morin que mes doigts se sont retrouvés à feuilleter brièvement ce livre.  Mon choix s’était finalement arrêté sur un autre volume, non sans qu’un certain regret s’installe.  Au cours de la période des Fêtes, je me suis dit qu’il fallait en retrouver un exemplaire pour satisfaire enfin ma curiosité.

         Avant d’entamer ma lecture, la dernière fois que j’avais entendu parler de cette histoire c’était à l’émission Denis Lévesque sur les ondes de TVA.  Et ça remontait, là aussi, à quelques années.  La sortie du film L’affaire Dumont, du célèbre cinéaste Podz, avait redonné espoir à Michel Dumont, cet homme injustement accusé et condamné pour un viol qu’il n’a pas commis.

         Mais voilà!  Il s’est alors produit une chose regrettable : on a soudainement refait son procès dans un studio de télévision.  Je crois me souvenir que Danielle Lechasseur, cette femme qui avait faussement accusé Dumont de l’avoir violé, revenait une fois de plus sur sa parole, telle une véritable girouette.  Si Dumont a vécu l’enfer carcéral c’est principalement en raison de cette accusation.  Plus tard, cependant, Mme Lechasseur avait avoué son erreur après avoir croisé son véritable agresseur dans un commerce.  Et maintenant, devant les projecteurs, elle reprenait sa première version.  Comme si ce n’était pas suffisant, l’ex-conjointe de Dumont profita aussi de son heure de gloire devant l’animateur Denis Lévesque en prétendant avoir menti au procès, et cela à la demande de Dumont.  Tout ceci pour le couvrir, bien sûr.

         On pourrait alors se demander « à quoi bon? », puisqu’il a tout de même été condamné!

         Comment juger de la pertinence et surtout de la crédibilité de ces témoins qui n’apparaissent pas sous serment ni dans un cadre légal, mais plutôt au profit d’un spectacle télé?  Comment ne pas savoir si leur réelle motivation n’est justement pas un désir de profiter de l’attention de tous, de « souffrir en public », ou même d’avoir la chance de rencontrer une vedette du petit écran?

         En droits, ces témoignages n’ont aucune crédibilité et encore moins une quelconque valeur juridique.  L’avocat de Dumont a même spécifié à cette époque que le dossier de son client était clos depuis son acquittement officiel de 2001.  Le reste n’est qu’un « show de boucane ».  La valeur des témoignages sous serment récoltés dans un cadre officiel comme celui d’un procès, une chose que Me Clément Fortin défend vigoureusement – et je lui emboîte volontiers le pas – est trop importante pour refaire un procès improvisé devant quelques caméras.  Peut-être est-il intéressant pour une certaine partie de la population, mais c’est loin d’être honnête.

         Certes, il n’est pas impossible qu’un témoin puisse mentir sous serment, mais ses paroles sont enregistrées dans un cadre légal et de façon permanente.  Cela devient de la preuve.  On peut ensuite la consulter, la faire revivre et la comparer avec d’autres déclarations ou d’autres preuves.

         Malheureusement, la dernière image que plusieurs personnes garderont de cette affaire sera justement cette bisbille étalée sur la place publique.

         Pour l’avoir suivi sommairement à travers les années, l’affaire Dumont m’a toujours tracassé pour une raison bien simple : le soi-disant crime reposait sur la parole d’une seule personne.  Or, les causes criminelles construites sur un seul témoin oculaire sont beaucoup plus fragiles que celles bénéficiant d’une preuve circonstancielle solide.  Contrairement à une certaine croyance populaire, la preuve circonstancielle est plus fréquente et plus fiable qu’on peut le croire.  Les juges en discutent régulièrement dans les directives qu’ils adressent aux jurés lors de procès pour meurtre.

         Bien sûr, me direz-vous, difficile de compter sur plus d’un témoin dans une cause de viol, mais depuis que cette femme est revenue plus d’une fois sur sa déclaration, n’est-elle pas en train de prouver son affabulation?

         Je sais.  Mon billet devait porter sur le compte rendu du livre de François Gignac.  Toutefois, sa plume, qui se noie dans les fautes enfantines en plus de colporter un style si peu intéressant qu’il en devient ennuyeux, m’a orienté davantage vers un petit survol du souvenir que l’on garde de cette triste histoire.  Parce que ça pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous.

         Malheureusement, il faut bien le dire, l’affaire Dumont ne jouit toujours pas d’un livre digne de ce nom.

         Malgré tout, cet ouvrage nous plonge dans l’enfance assez peu enviable de Michel Dumont, qui fut maltraité et surtout mal-aimé par ses parents.  On lui fait croire qu’il a été adopté, ce qui n’a rien pour le sécuriser.  On le bat.  On se moque de lui.  Bref, j’ai cru un instant que je relisais mon propre livre sur L’affaire Aurore Gagnon.

Décidément, Michel n’a pas connu un très bon départ dans la vie.  Il aurait eu toutes les raisons du monde de se rebeller, de vouloir obtenir « réparation » de manière violente, et pourtant.  Il se développera plutôt comme un citoyen effacé.

         Au moment du lancement de son film, en 2012, Podz a expliqué qu’il avait voulu montrer aux cinéphiles à quel point cette histoire pouvait arriver à n’importe qui.  Il suffirait pratiquement des hallucinations d’un témoin pour nous pointer du doigt – parce que cette personne a soudainement décidé que nous devenions le bouc émissaire de ses malheurs – de convaincre quelques policiers en mal de résolution de crime, et hop!  L’affaire est dans le sac!

         En dépit d’un système judiciaire rodé, l’affaire Dumont est là pour nous rappeler que ces histoires d’horreur peuvent survenir.  Car l’injustice fait aussi partie du système judiciaire.

         Selon un proverbe, on juge une société à la façon qu’elle a de traiter ses personnes âgées ou ses enfants.  Peut-être devrait-on aussi la juger selon la manière qu’elle traite les injustices.  Je comprends l’attitude des juristes ou leur crainte d’admettre leurs erreurs, car cela minerait la confiance du public.  Mais il y a pire, comme de garder le silence devant l’évidence.

         Si la qualité du film de Podz a racheté la lacune du livre, sans doute devra-t-on se souvenir de Michel Dumont comme d’une éternelle victime.  Et, ne l’oublions pas, ce mot englobe aussi ses proches.

Québecgate, la conspiration du silence


« Québecgate » a été publié en 1992 à compte d’auteur alors qu’il aurait dû susciter l’intérêt d’un éditeur responsable et désireux d’offrir aux Québécois une image authentique de leur système judiciaire.

Québecgate, la conspiration du silence, par John Tardif et Michel Papineau.  Éditions J. T. P. M. Enr., 1992, 509 pages.

Publié à compte d’auteur en 1992, ce livre malheureusement trop rare dont le titre s’inspire directement du célèbre scandale américain du Watergate fait d’importantes révélations sur le système politique et judiciaire québécois, si bien que tous les Québécois auraient intérêt à lire cette brique de 509 pages.

Si on pourrait leur reprocher un style littéraire simpliste et la présentation de certains récits sous forme robotique, les auteurs ont cependant pour avantage d’être clairs et très précis.

Il s’agit des ex-enquêteurs John Tardif et Michel Papineau.  Le premier a travaillé à la police de  Sainte-Foy et participé à des enquêtes à tous les niveaux, aussi bien municipales, provinciales que nationales.  Le second travaillait pour le Service de sécurité de la Gendarmerie royale du Canada, devenu par la suite le Service canadien de renseignements et de sécurité (SCRS).

Les auteurs, que l’on sent amoureux de la véritable justice, commencent par expliquer leurs nobles intentions avant d’entrer dans l’action à l’aide du double meurtre des policiers Jacques Giguère et Yves Têtu, survenu le 5 juillet 1985.  Les deux policiers n’avaient pas eu le temps de dégainer leurs armes.  On comprendra par la suite qu’ils avaient été assassinés par un collègue, le sergent Serge Lefebvre.  L’affaire eut pour conséquence de révéler certaines irrégularités et un manque de compétence flagrant des autorités puisque Lefebvre était reconnu depuis longtemps pour être un voleur doublé d’un maniaque de la gâchette.

Après avoir démontré l’incompétence et les mauvaises intentions de la Commission de Police du Québec (CPQ), maintenant dissoute, les auteurs abordent ensuite le cas d’abus sexuelle commis auprès de trois jeunes amérindiennes mineures survenue à la Baie James en janvier 1973 afin de démontrer la lenteur des autorités et le manque de volonté de celles-ci à régler certains problèmes.  L’administration judiciaire et politique fut si lente à réagir que les trois suspects dans cette affaire furent finalement oubliés.

L’une des plus grandes révélations du livre arrive ensuite.  Lors de la crise d’Oka en 1990, Papineau présenta des preuves selon lesquelles on avait signé des permis d’inhumation en blanc, approuvés par le gouvernement, le sceau de la reine et signés par coroner J. Léonard Julien.  Ces permis permettaient donc de couvrir les morts éventuelles et suspectes de certains amérindiens qui pouvaient se montrer récalcitrants.  Bref, un excellent moyen administratif et de haute stratégie pour faire disparaître les « éléments nuisibles » d’une société apparemment démocratique.  Un permis de tuer, quoi!

L’un des héros du livre est le policier Armand Lelièvre, un incorruptible qui écouta sa conscience en dénonçant les pratiques irrégulières du système judiciaire.  Sa dénonciation le heurta toutefois à la CPQ et à différents bureaucrates.  Bien sûr, on le força à démissionner.  Lelièvre dût d’ailleurs subir de lourdes conséquences dans sa vie personnelle, comme on s’en doute.

Tardif et Papineau ne manquent pas d’érafler les réputations de quelques personnages publiques comme l’ancien premier ministre Robert Bourassa, la mairesse de Sainte-Foy Andrée Boucher et Me Guy Bertrand.  Après avoir promis de les aider, Me Bertrand changea soudainement son fusil d’épaule en refusant d’aller plus loin concernant la demande d’une commission d’enquête sur le fonctionnement du système judiciaire au Québec.  Cette perspective nous aide d’ailleurs à mieux comprendre le combat solitaire de Me Marc Bellemare.

Et parmi les décideurs moins connus mais tout aussi puissants au sein de cette machine bien rodée qu’est celle de la conspiration du silence, les auteurs écorchent directement Me Pierre Drouin en précisant à son sujet que « Me Drouin ressemble plutôt à un crocodile qui fait sa sieste au soleil et qui, bouche bée, se laisse curer les dents par les moineaux de la Baie-James ».

Ce n’est là qu’un exemple car pour mieux comprendre les rouages politiques et judiciaires que subissent les Québécois sans même le savoir il faut nécessairement lire le livre dans son entier, appuyé d’ailleurs par une annexe fortement documentée.

On en ressort toutefois avec une vision différente de la démocratie et de notre chère province qui se vante d’une réputation affable mais qui en réalité dissimule une corruption et un manque de volonté inimaginable.

Au cours des dernières années, on se souviendra des dénonciations répétées concernant la corruption au Québec mais il est triste de constater qu’un livre comme Québecgate n’ait pas connu la popularité qu’il aurait pourtant mérité alors qu’il dénonçait déjà en 1992 le fonctionnement diabolique de notre « beau » système.  Et pire encore, car dans l’Affaire Dupont, qui s’est également mesurée à la douteuse CPQ à deux reprises, la corruption judiciaire est dénoncée depuis 1969[1].

Un cas soulevé par les auteurs semble d’ailleurs avoir certaines similitudes avec l’Affaire Dupont, en ce sens que Tardif et Papineau reviennent sur le meurtre mystérieux de Madeleine Lacombe, 28 ans, mère de trois enfants.  Le drame se déroulait en 1966 en Gaspésie.  Le mari de celle-ci était le Dr Jean Grenier, qui en 1992 était devenu le Coroner en chef de la province de Québec.  En plus d’un comportement étrange, celui-ci semble avoir étouffé l’affaire, sans compter d’autres irrégularités.  Plutôt que de faire une véritable enquête du coroner on se contenta d’un simple « cas de recherche », exactement comme on avait procédé avec Dupont en 1969.  De plus, « l’enquête policière effectuée par la Sûreté du Québec se révéla lamentable » selon les auteurs.

Dans une lettre visant à discréditer complètement le manuscrit de Québecgate, Me Guy Bertrand utilisa le mot « assassiner » en revenant sur cette affaire gaspésienne, alors que les auteurs eux-mêmes n’avaient parlé que du comportement bizarre du mari de la victime, en l’occurrence le Dr Grenier.  Les auteurs affirmaient d’ailleurs détenir la documentation nécessaire pour clore ce dossier en quelques heures seulement.

Concernant un cas célèbre, Tardif et Papineau émettent un reproche plus important encore, à savoir « pourquoi le bureau du coroner de la province de Québec n’a pas institué une enquête publique dans la pire tuerie du Canada, le massacre de l’École Polytechnique de Montréal.  Pourquoi les policiers montréalais ont-ils tant attendu, pratiquement figés au garde-à-vous, avant qu’on leur donne l’ordre de donner l’assaut?  Pendant ce temps, [Marc] Lépine le forcené pouvait tranquillement continuer sa boucherie et abattre des étudiantes sans défense ».

Décidément, les auteurs nous donnent de quoi entretenir nos pensées selon lesquelles les institutions protègent leurs erreurs entre elles!

Si les auteurs promettent à quelques reprises de ne jamais abandonner leur combat au nom de la justice, force est d’admettre que, 20 ans après la publication de Québecgate, ils sont passés à l’oubli.  C’est très malheureux car ils nous promettaient encore de lourdes vérités concernant notre « beau » système.

Dans une lettre datée du 11 décembre 1991, soit peu avant la publication, Me Guy Bertrand reprochait aux auteurs que « contrairement à ce que vous croyez, ce document ne sera jamais un livre historique et cela, pour plusieurs raisons ».  Il leur reprochait leur imagination fertile, l’utilisation malhonnête de certains documents, etc.  Bref, le baratin habituel d’un habile avocat qui n’a plus que sa parole comme défense.  Mais si Me Bertrand laissait entendre par cette phrase bâtir l’histoire mieux que quiconque, il est nécessaire de rencontrer à l’occasion des auteurs comme Tardif et Papineau qui n’ont pas froid aux yeux et qui acceptent de prendre des risques sérieux pour que justement on puisse construire une histoire moins naïve et plus authentique de notre province.

Descendre dans les rues pour dénoncer est un geste louable, mais ce n’est là qu’une étape avant de frapper au cœur du problème.  Il faut mieux cibler la dénonciation.  Qui seront les prochains Louis-Georges Dupont, Armand Lelièvre, John Tardif et Michel Papineau pour donner un coup de main à la population dans leur quête de connaître enfin la vérité?

La question n’est d’ailleurs pas sans rappeler qu’en ce moment même des policiers incorruptibles se battent tant bien que mal contre un système policier et judiciaire souvent difficile à comprendre mais qui, visiblement, ne tourne pas rond.  Il y a encore des policiers et policières foncièrement honnêtes; mais encore faut-il les trouver!

Si on aime bien les incorruptibles dans les romans policiers et au cinéma, il serait à peu près temps de leur accorder notre admiration dans la réalité et de laisser nos craintes injustifiées de côté pour mieux les épauler.  Après tout, il en va du fondement même de la justice et de la démocratie.  Voilà l’essentiel du message laissé par Québecgate!


[1] Le sergent-détective Louis-Georges Dupont était retrouvé mort dans sa voiture de service en 1969, à Trois-Rivières.  En dépit de nombreuses preuves appuyant le meurtre, les autorités s’obstinent toujours à conserver la thèse officielle du suicide.  La famille Dupont, avec l’appui de la population, se bat toujours pour changer le verdict et surtout obtenir justice.  Pour plus de détails voir l’article L’Affaire Dupont : assassinat d’un incorruptible; ou alors le site officiel de l’Affaire Dupont.