Octobre 70: La perquisition (24)

7 novembre 1970

Raymond Bellemare était capitaine pour la Sûreté du Québec.  Le 17 octobre 1970, il avait eu l’occasion de se rendre à Saint-Hubert participer à la découverte du corps de Pierre Laporte.

  • Je me suis rendu à Saint-Hubert le 17 octobre 1970 aux environs de 23h45, plus précisément près d’un hangar identifié Wondsi [??] Aviation qui se trouve à environ un quart de mille au sud du chemin de la Savanne, tout près de l’aéroport de Saint-Hubert.
  • Et une fois rendu à cet endroit, capitaine, qu’est-ce que vous avez trouvé?, questionna Me Jean-Guy Boilard.
  • À cet endroit-là j’ai trouvé une Chevrolet 1968 immatriculée pour Québec 1970 9J-2420, cette voiture était de couleur bleue avec toit en vinyle noir. Les plaques d’immatriculation avant portaient le même numéro que la plaque d’immatriculation arrière.
  • En d’autres termes, les deux plaques minéralogiques étaient identiques?
  • Oui, absolument.
  • Alors, une fois que vous avez localisé cette automobile que vous venez de nous décrire, qu’est-ce que vous avez fait?
  • Une fois cette automobile localisée, j’ai fait appel à l’armée après inspection assez sommaire des lieux.
  • Pour quelle raison avez-vous fait appel à l’armée à ce moment-là?
  • Voici, nous étions informés que dans cette voiture il pourrait peut-être y avoir de la dynamite, qu’elle aurait pu être piégée.
  • Et suite à votre appel à l’armée est-ce que l’armée a répondu? Est-ce qu’ils se sont présentés sur les lieux où vous vous trouviez?
  • Oui, aux environs, disons, à peu près de trois quarts d’heure, une heure après.
  • Et qu’est-ce qui est arrivé à ce moment-là, capitaine?
  • À ce moment-là, nous avons forcé la porte du coffre à bagages de cette voiture en question.
  • Et à un certain moment, est-ce que cette porte de coffre à bagages s’est ouverte?
  • Oui, absolument.
  • Et une fois ouverte, qu’est-ce que vous avez fait, capitaine?
  • Une fois ouverte, j’ai examiné l’intérieur pour y apercevoir le cadavre d’une personne.
  • Maintenant, à cette époque-là, capitaine, tenant compte des connaissances que vous aviez comme officier de police, est-ce que vous avez pu reconnaître l’identité de ce cadavre?
  • Oui, j’ai reconnu l’honorable ministre du Travail monsieur Pierre Laporte.
  • Qui était dans le coffre à bagages de l’automobile que vous venez de nous décrire?
  • Oui, Votre Seigneurie.
  • Qu’est-ce que portait monsieur Laporte à ce moment-là et j’exclus immédiatement le pantalon et tout ce qui peut être au bas de la ceinture?
  • Monsieur Laporte portait un gilet ample assez loose, un gilet de lainage.
  • De quelle couleur?
  • D’une couleur … comment je pourrais m’exprimer, dans les couleurs je ne suis pas tellement bon.
  • C’était blanc, rouge ou …
  • Non, absolument pas. C’était une couleur foncée.

Le procureur lui montra le gilet déposé en preuve sous la cote 3 et le capitaine Bellemare le reconnut facilement. C’était bien le chandail que portait Laporte au moment d’être découvert dans le coffre de la Chevrolet.

On lui montra ensuite la couverture déposée sous la cote 18, ce qui fera dire au capitaine que « cette couverture ou … était en dessous du corps de monsieur Laporte dans le coffre arrière de la voiture Chevrolet 1968 9J-2420 ».

Le témoin fut aussitôt remercié et libéré de ses obligations en ce qui concernait l’enquête du coroner.

Jean-Claude Simard, agent pour la Sûreté du Québec, vint aussitôt le remplacer dans le box des témoins.  Le 19 octobre, ce dernier s’était rendu au 5630 de la rue Armstrong à Saint-Hubert pour y retourner quelques jours plus tard.

  • À cet endroit et à l’intérieur de cette maison, y avez-vous trouvé certains objets?
  • Plusieurs objets.
  • Plus particulièrement, monsieur Simard, j’aimerais vous montrer une paire de bottes qui ont été numérotées sous la cote 21 pour fins d’identification. Voulez-vous les examiner et dire à monsieur le coroner si vous les avez vues avant cet après-midi?
  • Oui, monsieur le coroner.
  • À quel endroit et à quelle date?
  • Le 22 octobre.
  • À quel endroit avez-vous vu ces bottes?
  • Au 5630 rue Armstrong à Saint-Hubert, les bottes étaient précisément dans la chambre arrière … si l’on part de l’avant de l’adresse ce serait la chambre arrière du côté gauche.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu déjà numérotée pour fins d’identification numéro 20, est-ce que vous avez vu cette pièce de tissu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • À 5630 rue Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cette tenture déchirée bleu et blanc avec motif est retrouvées dans le garage.
  • Je vous exhibe également une autre pièce de tissu qui cette fois-ci a été identifiée sous le numéro 19, voulez-vous l’examiner et dire à monsieur le coroner si vous l’avez vu avant cet après-midi?
  • Oui.
  • À quel endroit?
  • Au 5630 Armstrong.
  • À quelle date?
  • Le 21 octobre 1970.
  • À quel endroit dans la maison?
  • Cet exhibit a été retrouvé dans le garage.

Après ce témoignage, les procureurs demandèrent un ajournement afin de se reposer et probablement aussi d’étudier leurs dossiers. On imagine assez facilement que de nouvelles informations leur parvenaient de jour en jour.

Photos de l’intérieur de la maison de la rue Amstrong, tirées du livre de Pierre Vallières.

Le 12 novembre 1970, lorsque l’enquête du coroner Trahan reprit, Me Jacques Ducros demanda à ce que l’enquête soit reportée au 20 novembre. Encore une fois, Trahan donna son accord.

On aura cependant compris qu’avec le témoignage du policier Jean-Claude Simard on venait d’aborder certains objets trouvés lors de la perquisition de la maison de la rue Armstrong, là où Pierre Laporte avait été détenu durant une semaine. Revenons un instant sur cette perquisition.

Dans son livre publié en 1977, le felquiste Pierre Vallières a reproché aux autorités d’avoir provoqué un désordre dans la maison de la rue Armstrong lors de la perquisition. Vraiment?

La police était sur les dents depuis quelques semaines. L’armée avait été appelée en renfort. Le FLQ, en plus de poser des bombes et de piller des banques depuis 1963, avait enlevé un diplomate et un ministre. Et l’on voudrait que les policiers restent tendres au moment de perquisitionner la maison des suspects?

Ce commentaire est très présomptueux, d’autant plus que les milieux juridique et policier sont soumis au droit de réserve. Les dossiers de police et les procès intentés au FLQ sont scellés jusqu’en 2070, ce qui nous empêche de récolter la version policière et de la confronter correctement à celle de Vallières.

D’ailleurs, comme en font foi les deux photos utilisés pour le présent article et qui sont justement tirés du livre de Vallières, je me demande jusqu’à quel point les policiers sont responsables de ce désordre. S’il y avait eu saccage, les chaises et les tables n’auraient-elles pas été renversées elles aussi? A-t-on déjà oublié que l’enquête du coroner nous permet justement de comprendre que ces jeunes terroristes habitaient en commune? Qu’ils avaient loué cette maison pour leur forfait et non pour l’habiter confortablement?

De plus, comme le meurtre de Laporte a eu lieu dans cette maison, le fait qu’on devait la considérer comme une scène de crime aurait obligé les enquêteurs à procéder avec prudence.

Bref, avant d’apporter des commentaires insipides comme l’a fait Vallières, il faut tout mettre en perspectives.

 

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Octobre 70: L’autopsie (21)

Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte

Vendredi, 6 novembre 1970

À propos de l’enquête du coroner Jacques Trahan sur les circonstances entourant la mort du ministre Pierre Laporte, Pierre Vallières a écrit dans son livre de 1977 que « cette enquête, que le coroner Trahan veut « expéditive », posera plus de questions qu’elle n’apportera de réponses convaincantes sur les causes et les circonstances de l’enlèvement, de la séquestration et de la mort de Pierre Laporte ».

Nous le verrons plus en détails au cours des prochaines semaines, mais ce commentaire est tout-à-fait gratuit.  Il faut d’abord comprendre qu’une enquête de coroner n’est pas un procès pour meurtre.  Son but est de connaître les circonstances entourant un décès survenu dans des conditions suspectes, suffisamment pour être en mesure de livrer ensuite un verdict à propos de la cause du décès.  Selon l’article 11 de l’ancienne Loi sur les coroners (C-68, en vigueur avant 1986), « le coroner est tenu de rechercher les circonstances qui ont entouré la mort d’une personne dont le décès ne lui paraît pas avoir résulté de causes naturelles ou purement accidentelles mais peut être survenu par suite de violence, de négligence ou de conduite de la part d’un tiers.  Il est également tenu de procéder à telles recherches chaque fois que le procureur général lui en fait la demande ».

Quoique ces enquêtes aient eues l’apparence de petits procès avant la nouvelle Loi des coroners du 3 mars 1986, la démarche n’était pas aussi exhaustive qu’un véritable procès pour meurtre.

Le rôle de l’enquête de coroner n’était surtout pas de dévoiler tous les détails du dossier qui pouvaient plutôt servir lors du procès.  Soulignons également que les enquêtes de coroner devaient être mises sur pied le plus rapidement possible après le décès.  Et comme on s’en doute, toute enquête policière peut apporter de nouveaux éléments au cours des jours, des semaines ou des mois qui suivent un meurtre.  Il est donc utopique, comme le laissait entendre Vallières, qu’une enquête de coroner ait comme devoir de révéler tous les détails d’une affaire criminelle.

L’enquête du coroner Trahan, que nous étudierons de près à compter d’aujourd’hui, est conservée dans les voûtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal.  Elle compte environ 1 500 pages, l’équivalent de certains procès pour meurtre.  Les enquêtes de coroner qui comptent autant de pages ne font pas légion et, par conséquent, je serais tenté de dire que le fait de voir Vallières prétendre qu’elle ait été « expéditive » représente un autre commentaire sans fondement.

Au matin du 6 novembre, le coroner Jacques Trahan commença par déposer sa nomination en vertu de l’article 4 de la Loi des coroners, c’est-à-dire qu’il avait été nommé spécialement pour les circonstances.  Ce genre de situation n’était pas une chose fréquente mais ce n’était pas rare non plus.  Par exemple, dans une affaire aussi grave que les meurtres de Denise Therrien et Laurette Beaudoin commis à Shawinigan au début des années 1960, un juge avait été nommé spécialement en 1965 pour diriger l’enquête de coroner.

  • Ce matin, commença Trahan, nous sommes appelés à tenir une enquête sur les circonstances ayant amené la mort de monsieur Pierre Laporte survenue dans le district de Montréal le ou vers le 17 octobre 1970 et ce, afin de déterminer la nature de cette mort. Au début de cette enquête, permettez-moi de vous rappeler ce que dit le proverbe à l’effet qu’il faut se tourner la langue sept fois avant de parler.  Le plus grand intérêt de la vérité, messieurs les journalistes, je vous demanderais de faire la même chose avant d’écrire, ne rapportez s’il vous plaît que ce que les témoins auront dit car ce n’est pas votre rôle d’interpréter ces témoignages et ce, plus spécialement à plus forte raison tant et aussi longtemps que toute la preuve n’aura pas été présentée.  Je ne crois pas qu’il soit sage et dans l’intérêt de la justice que des photos soient prises durant cette enquête.  La justice doit travailler dans la sérénité et l’objectivité et non pas dans le sensationnisme.  N’oublions pas que nous sommes ici pour rechercher la preuve basée sur la vérité et non pas pour en inventer : attendons tous la fin de l’enquête et alors nous serons en mesure de nous prononcer.

Pour entendre cette enquête publiquement, on avait pris soin de tenir les audiences dans une salle des assises afin de mieux accommoder le public et les journalistes.  Me Jacques Ducros représentait la Couronne, tandis que Me Conrad Pronovost avait été choisi par le Ministère public afin de représenter le Syndic du Barreau.

  • Monsieur le coroner, fit Me Ducros, je vous demanderais si vous désiriez que nous commencions avant l’arrivée de monsieur Pronovost ou si nous devons attendre son arrivée … nous aimerions attendre son arrivée …
  • Je ne crois pas que ce soit nécessaire d’attendre l’arrivée de monsieur Pronovost. J’ai toujours été un ardent partisan de la justice expéditive.  Malheureusement, de nos jours, on critique souvent la justice mais on oublie d’examiner les raisons, les pourquoi que la justice ne se rend pas à la vitesse qu’on voudrait qu’elle se rende.  Il y a bien du monde qui a des mea culpa à se faire et le public en est le premier parce qu’à de nombreuses reprises nous voulons commencer, nous n’avons pas les témoins, nous n’avons pas le plaignant.  Alors ce matin, comme nous avons tout ce qu’il nous faut et qu’il n’y a que le Syndic du Barreau qui n’arrivera que plus tard à ce moment-là, lorsqu’il arrivera nous pourrons suspendre quelques secondes pour lui permettre d’être mis au courant de ce qui a été fait.

Pour jeter du discrédit sur cette enquête en prétendant qu’elle avait été « expéditive », Vallières s’est probablement inspiré de cette déclaration, la seule où Trahan utilise lui-même le mot.  Toutefois, il en a extirpé uniquement ce qui répondait à son intention, c’est-à-dire le mot « expéditive », sans tenir compte du reste de l’explication.  Voilà un excellent exemple d’un seul mot pris hors de son contexte et dont la signification prend un sens nettement différent.  Quoi qu’il en soit, nous verrons tout au long de la suite de cette enquête que Trahan a plutôt fait preuve d’une grande patience.

Le sillon autour du cou de Laporte est facilement visible. La mort ne pouvait pas être accidentelle selon le Dr Valcourt.

Et pour reprendre les paroles du coroner, laissons-nous le temps d’examiner les témoignages avant de porter un jugement.

Le premier témoin appelé fut Me Pierre Lapointe, un avocat qui résidait au 155 Marcotte, à Ville Saint-Laurent.  Il connaissait Pierre Laporte depuis plusieurs années et c’est lui qui avait été appelé à identifier son cadavre entre 1h30 et 2h00 dans la nuit du 18 octobre à la morgue de la rue Parthenais.

Une fois cette formalité établie, on appela le Dr Jean-Paul Valcourt, médecin pathologiste rattaché à l’Institut médico-légal de Montréal.  C’est lui qui avait pratiqué l’autopsie sur le corps de Laporte.  Pour des raisons de transparence – puisque Pierre Vallières a reproduit dans son livre de 1977 les témoignages des deux médecins pathologistes pour appuyer sa théorie du complot – je reproduirai ici l’intégral du témoignage de Valcourt (selon les transcriptions sténographiques du dossier judiciaire et non selon le livre de Vallières, je tiens à le préciser).  L’exercice pourra s’avérer un peu laborieux pour certains lecteurs, mais on ne pourra pas me reprocher d’avoir manqué de transparence.

  • Pourriez-vous faire part à monsieur le coroner des constatations que vous avez faites lors de cette autopsie?, questionna Me Jacques Ducros.
  • C’était dans la nuit de dimanche le 18 octobre 1970 entre 3h00 et 7h00 du matin que le Dr Hould, mon collègue et moi-même avons fait les constatations médico-légales sur le cadavre qui a été identifié formellement comme étant Pierre Laporte. Est-ce que je donne toutes mes constatations?
  • Oui, tout.
  • Je dois dire qu’il y avait des personnes présentes à l’autopsie, qu’il y avait des personnes présentes de la Sûreté du Québec, il s’agissait du caporal Marchand, de l’agent Jean-Claude Boilard, le capitaine Bellemare, l’agent Léopold Bougie ainsi que son aide. Le personnel de l’Institut médico-légal qui nous accompagnait, il s’agissait des chimistes Bernard Péclet, Jacques Dansereau, Pierre Boulanger et de l’aide technique du technicien prosecteur René Larichelière.  Il y a eu d’autres personnes qui sont venues avant notre autopsie mais que, moi personnellement, à ce moment-là je ne peux identifier.  J’ai reçu cet ordre de faire autopsie, dans la nuit, du Directeur Général de la Sûreté monsieur Dessent.  Il m’a appelé vers 2h00 chez moi le 18 octobre.  Les empreintes digitales, ainsi que les photographies du cadavre, ont été prises en notre présence par l’agent Léopold Bougie que j’ai déjà mentionné du Service d’identité judiciaire de la Sûreté du Québec.
  • Est-ce qu’elles sont ici les photographies?

On interrompit brièvement le témoignage du Dr Valcourt pour permettre au policier Bougie de venir déposer en preuves les photos qu’il avait prises du corps du ministre à la morgue.  C’est alors que le coroner sentit le besoin d’exprimer un souhait :

  • Avant de produire les photographies, je ne voudrais pas que les photographies soient publiées nulle part. Les gens qui voudront en prendre connaissance, je pense bien, pourront en prendre connaissance mais de là à les publier, je ne crois pas que ça aiderait la cause, ça créerait plutôt du trouble pour la famille de monsieur Laporte.  Seulement ceux qui voudront les voir …

Les 18 photos prises par Bougie au début de l’autopsie, vers 3h00 du matin, furent déposées en preuve en présence de Bougie lui-même et sous les cotes A-1, A-2 et ainsi de suite.  C’est seulement après cette formalité établie que reprit le témoignage du Dr Valcourt.

  • Voici les photographies, docteur, fit Me Ducros en les présentant au témoin. Pourriez-vous donner à la Cour le résultat complet, docteur, de votre rapport médico-légal sur l’autopsie de monsieur Pierre Laporte que vous avez faite le 18 octobre, l’examen interne, l’examen externe, tout le rapport?
  • Très bien. Nos constatations étaient de deux ordres, comme vient de le mentionner Me Ducros.  L’examen externe et par la suite l’examen interne.  L’examen externe est assez long à détailler mais je vais le détailler.  Du même coup je réfère à mon rapport qui est rédigé dans cette matière.  Il s’agissait du cadavre bien conservé d’un homme de race blanche, dans la cinquantaine d’apparence, bien constitué, mesurant 5 pieds et 8 pouces et demi et pesant 178 livres.  Les vêtements qu’il portait à ce moment-là : un chandail laineux de couleur charcoal, manches longues.  À noter qu’au moment de notre examen le chandail était relevé vers le haut de la poitrine.  Il portait également un pantalon vert olive à rayures jaunes, une ceinture de cuir brun à boucle dorée, laquelle boucle était bouclée au quatrième trou distal.  Il portait un caleçon en tissu papier qui était partiellement déchiré à la cuisse droite, avait des souliers bruns en cuir vernis genre alligator avec boucle sur les côtés, également des bas verts.  Ses vêtements présentaient quelques particularités que nous avons notées au moment de l’autopsie : au chandail, présence d’un peu de sang desséché au haut de la poitrine droite à la partie interne du chandail, également en dedans du poignet gauche, c’est-à-dire de la manche gauche près du poignet.  Il y avait de petits orifices à l’avant du chandail mais qui ne correspondaient pas à la plaie du haut de la poitrine que nous allons mentionner plus tard.  Pour le pantalon, toujours dans les particularités notées, les poches étaient éversées et vides au moment de notre examen, la fermeture éclair était descendue du tiers, il y avait présence de taches de sang desséché un peu partout sur le pantalon aussi bien à l’avant qu’à l’arrière.  Les bas, quelques souillures de sang à l’intérieur du pied droit et en-dessous des pieds, les souliers, présence d’un peu de substance terreuse sur les semelles sans évidence à l’œil nu de sang.  Le caleçon en tissu papier que j’ai mentionné portait une très petite souillure brun rouge, qui s’explique très facilement par l’accolement sur les tissus des organes génitaux qu’on appelle un placard de dessiccation, rien de spécial et en passant tout de suite les organes génitaux n’ont démontré aucune évidence traumatique, aucune blessure de quelque façon que ce soit.  Il y a des photographies qui peuvent être aussi éloquentes que ce que je dis.
  • Est-ce que ça voulait dire que les organes génitaux étaient là complètement?, demanda le coroner.
  • Les organes génitaux étaient intacts, ils le sont sur la photographie et ils ne démontraient aucune évidence traumatique. Tous ces vêtements ont été conservés et remis à monsieur Pierre Boulanger qui devait poursuivre les expertises.  Comme objets personnels que nous avons notés sur le cadavre de monsieur Laporte, il n’y avait qu’une chaînette scapulaire dans le cou, on y reviendra un peu plus tard.  Ça c’est pour les caractéristiques des vêtements.  Maintenant, les caractéristiques externes de monsieur Laporte.  Au cuir chevelu, sur le dessus de la tête, il y avait une zone rectangulaire de deux à trois pouces de diamètre où il n’y avait pratiquement plus de cheveux et à cet endroit il y avait quelque 148 points violacés simitriquement [symétriquement] disposés.  Ces points-là témoignaient tout simplement d’un traitement capillaire non récent.  Autre particularité à la bouche, dentier partiel bilatéral inférieur, des dents naturelles supérieures, aucune évidence de blessure à la bouche.  La barbe : présence d’une barbe de cinq à six millimètres de longueur, je dois dire immédiatement qu’il y a 25 mm au pouce, environ 1/5 de pouce, donc cette barbe pouvait correspondre à une barbe d’une croissance d’une semaine.  Les ongles étaient longs, non brisés mais il y avait des souillures en-dessous des ongles, ces souillures nous les avons râclées et remises à monsieur Pierre Boulanger pour autre expertise.  Ç’avait une couleur noir-brun-rouge en-dessous des ongles.  À l’aisselle du côté droit, il y avait de petits fragments de peinture bleue sur la peau et dans les poils de la région de l’aisselle, également de ces petites particules de même nature c’est-à-dire de la peinture comme de la peinture d’automobile – sans être expert – dans la figure du côté droit et dans les cheveux.  Encore là, ces prélèvements ont été faits et remis à la personne mentionnée.  Maintenant, l’état de conservation de monsieur Laporte, les lividités étaient bleu violacé, étaient situées à l’arrière au dos du cadavre, surtout au tronc côté gauche.  La rigidité cadavérique était installée aux quatre membres ainsi qu’au cou vers 3h00 lors du début de notre examen.  Elle s’est cependant accentuée durant les heures de l’autopsie et vers la fin de l’autopsie le cadavre était plus rigide qu’au début, un petit commentaire en passant : habituellement, les rigidités cadavériques progressent, c’est-à-dire s’accentuent dans les douze premières heures.  C’est une moyenne qui n’est pas absolue mais habituellement dans les douze premières heures la rigidité cadavérique va en s’accentuant, après quoi l’accentuation n’est plus apparente.  L’état de nutrition externe, assez bien musclée, sans évidence de déshydratation, le tissu adipeux était régulièrement réparti et n’excédait pas un pouce à la paroi abdominale.  Maintenant, les marques traumatiques externes, procédant à la tête en descendant.  La tête et le cou démontraient une cyanose ou une congestion très intense avec un fin piqueté hémorragique dans la peau d’une façon diffuse et cela je la considère comme une marque traumatique et je vais l’expliquer tantôt.  À la bouche, il y avait des sérosités sanglantes ou sanguinolentes qui formaient des coulisses de chaque côté de la bouche.  Il y en avait également aux narines, il y en avait également aux deux oreilles.  Ceci peut facilement s’expliquer par ce que je vais vous dire par la suite en considérant la strangulation.  Aux yeux, il y avait infiltration de sang des conjonctives aussi bien du globe oculaire que de la paupière ou des paupières, surtout à la région externe des deux yeux.  C’est encore là une constatation que l’on retrouve à peu près habituellement lors des processus d’asphyxie par strangulation.  En somme, tout ce que je viens de dire au point de vue… à date, là, au point de vue de marques traumatiques à la tête, ces constatations sont tout à fait compatibles avec le diagnostic que nous poserons par la suite et non pas en rapport avec d’autres traumatismes.  Le seul traumatisme de la strangulation est suffisant pour expliquer toutes les marques que je viens de décrire sauf une petite ecchymose récente de 10 X 15 millimètres à la paupière supérieure externe droite.  Là, il a pu y avoir une petite contusion à ce niveau-là.  Nous arrivons au cou, le sillon de strangulation, c’est-à-dire la marque laissée dans les chairs ou sur la peau par le lien, alors ce sillon parcheminé, c’est-à-dire desséché, encerclait pratiquement tout le cou d’une façon transversale par rapport à l’axe du corps en passant à l’avant sous le cartilage thyroïde, c’est-à-dire en-dessous de la pomme d’Adam.  Sa largeur du sillon, sa largeur moyenne était de quelque 4 mm et sa profondeur variait de 2 à 3 mm, des marques ou indentations bien évidentes dans ce sillon des deux côtés, particulièrement à droite, correspondaient aux maillons de la chaîne, chaînette qu’il avait dans le cou, laquelle chaînette je l’ai ici, chaînette dorée avec une médaille religieuse que l’on peut qualifier, je crois bien, de chaîne scapulaire.

La chaînette fut aussitôt produite en preuve sous la cote no. 2.  Toutefois, étant donné que les expertises médico-légales n’étaient pas encore terminées sur cette chaînette, qui faisait apparemment office d’arme du crime, on la remit au Dr Valcourt.  Comme plusieurs autres éléments du dossier, cette chaînette serait l’objet de plusieurs interprétations au fil des ans, et on peut imaginer assez facilement que les commères n’ont jamais lu le témoignage du Dr Valcourt.  Comme nous allons le voir, afin de dissiper les doutes concernant l’arme du crime, le médecin serait amené à bien expliquer la solidité de la chaînette.

  • Voulez-vous nous dire la grosseur de la chaînette?, questionna le coroner.
  • C’est une fine chaînette dont la largeur est de l’ordre de 2 à 3 peut-être 4 … Je n’ai pas de mesure précise au point de vue millimètre, une fine chaînette dorée qui est résistante. Je l’ai essayée moi-même, il y en a d’autres qui l’ont essayée devant moi, plus forts que moi et je dois dire immédiatement qu’une pression de 15 à 30 livres au cou est suffisante pour amener un processus d’asphyxie par strangulation.  À noter également que la pression exercée à ce moment-là est répartie également dans les chairs et ne porte pas sur un seul maillon.  À tout événement, moi je suis personnellement convaincu que c’est cette chaînette qui a servi de lien pour étrangler monsieur Laporte.  Toujours en rapport avec le sillon, à l’arrière du cou, le sillon se croisait, c’est-à-dire que les deux branches du sillon, une branche venant de la droite et l’autre branche venant de la gauche se croisaient mais d’une façon superposée et la distance entre les croisements était de l’ordre de 3 cm et même là, ces branches, une indiquait la branche, excusez, la branche de gauche avait une obliquité à l’endroit du croisement vers la nuque, c’est-à-dire en remontant tandis que la branche de droite qui était inférieure avait une obliquité vers la racine du cou.  Et ça, c’était séparé de 3 cm également la branche de gauche à l’arrière du cou il y avait un indice de glissement du lien.  Sur la peau, il était évident de voir un dédoublement du sillon avec des indentations faites par les maillons de la chaîne et ceci est très bien démontré sur les photographies que nous avons produites.  La pâleur de la peau en-dessous du sillon, c’est-à-dire vers la poitrine, contrastait d’une façon évidente avec la cyanose du cou à la partie supérieure ainsi que celle de la face.  C’est encore une constatation d’ordre technique qui correspond très bien avec le processus d’asphyxie par strangulation.

En bon scientifique, le Dr Valcourt ne pouvait arriver à des conclusions trop détaillées, excepté pour expliquer la cause du décès.  Toutefois, la présence de ces deux sillons qui s’entrecroisaient peut-elle suffire à conclure que, par exemple, le tueur ait procédé à une première strangulation avant d’en faire une deuxième pour s’assurer que la victime ne respirait plus?

De plus, la présence de deux sillons de strangulation semble éloigner la possibilité d’un accident.

  • Maintenant, au tronc, à la poitrine droite supérieure, c’est-à-dire à peu près vis-à-vis la clavicule qui se joint avec le sternum, là il y avait une plaie, une coupure qui était superficielle dans ce sens qu’elle entrait tangentiellement, c’est-à-dire en-dessous des chairs vers l’épaule et ne pénétrait pas du tout à l’intérieur de la poitrine. Les bords de cette plaie étaient plus ou moins réguliers quoique la plaie, la lèvre supérieure, était régulière mais formant une languette.  La plaie elle-même mesurait environ un pouce.  Ce qu’il y avait de caractéristique dans cette plaie ce sont les commissures, c’est-à-dire les bords, chaque bout de la plaie, ça ne se terminait pas en V comme habituellement un instrument coupant de l’ordre d’un couteau peu faire, ça se terminait en rectangle et ceci aux deux commissures de cette plaie de la poitrine.  D’ailleurs, cette même remarque va revenir pour d’autres plaies plus tard.  L’examen macroscopique de cette plaie démontrait qu’il y avait un peu d’infiltration de sang dans les chairs avoisinant cette plaie, très superficielle comme je dis en ce sens que l’instrument n’avait pénétré qu’en dessous de la peau au-dessus des muscles de la poitrine et ne pénétrait que 4 cm de profondeur.  L’instrument ou objet qui a servi à cette blessure avait une orientation de bas en haut plutôt tangentielle.  L’examen microscopique des tissus de cette plaie a démontré une infiltration d’élément inflammatoire tel que les globules blancs, l’œdème, etc.  Ceci démontrant que cette plaie, aussi bien que les autres, a été faite avant le décès et à mon avis au moins deux heures avant le décès, peut-être plus parce que si cette plaie avait été faite au moment du décès ou encore après le décès il n’y aurait aucune infiltration de sang ou très peu, il n’y aurait pas de réaction inflammatoire.

Comme on l’a vu dans un chapitre précédent, il existe toujours un certain mystère quant à savoir comment Laporte s’était infligé toutes ces blessures.  S’était-il blessé lui-même en essayant de s’échapper par une fenêtre ou avait-il été sauvagement battu ou même torturé?  D’après la forme des plaies, le Dr Valcourt semblait exclure la possibilité qu’on ait utilisé un couteau ou une lame normalement constituée.  Dans ce cas, le verre brisé serait-il le seul à expliquer ces plaies?

Gardons aussi à l’esprit qu’il a mentionné un délai entre ces blessures et le décès.  Si l’évaluation de ces délais peut varier grandement en dépit de ce qu’on peut croire que la médecine légale est capable de faire, il faut peut-être retenir le fait que si Laporte a réellement tenté de s’évader, ce ne sont pas ces blessures qui ont causées sa mort.

  • Au milieu de la poitrine et au haut de l’abdomen, c’est-à-dire médian, il y avait du sang desséché sur la peau, toujours au tronc. À l’arrière de l’épaule droite, il y avait une petite érosion superficielle.  Maintenant, pour les membres : au poignet gauche, je dois dire immédiatement que les membres supérieurs tel le poignet gauche et la main droite étaient enveloppés dans plusieurs enroulements de différents linges ou lambeaux.  Il y avait au-delà de vingt tours de différents matériels d’enroulés autour du poignet gauche et à peu près la même chose, un peu moins autour de la main droite.  Ces linges étaient constitués de différents lambeaux tel, vraisemblablement, des morceaux de draps ou des lambeaux de serviettes et d’autres natures, qui servaient comme genre de pansements.  Il y avait deux plaies aux membres, il y avait une entaille à l’avant du poignet gauche et il y avait une autre entaille dans la main droite dans la racine du pouce.  La plus sérieuse, tout en étant relativement superficielle, était celle du poignet gauche.  L’instrument ou l’objet coupant que moi je crois être du genre de la vitre ou de fragment de verre brisé ou objet semblable toujours à cause des commissures rectangulaires existaient également au poignet, donc je dis que l’instrument ou l’objet coupant est entré dans le poignet gauche avec un angle d’environ 45 degrés de bas en haut, toujours en considérant la main en position anatomique normale formant une plaie oblique interne et vers le haut, coupant la peau superficielle, les veines superficielles, deux tendons fléchisseurs de la main, petit et grand palmaires.  Le fléchisseur ou le tendon fléchisseur du majeur gauche était entaillé quelque peu seulement, d’autres tendons plus en profondeur et également entaillé quelque peu la veine et l’artère cubitales, c’est-à-dire celle qui est vis-à-vis le petit doigt de la main gauche.  Il n’y avait aucun doute dans notre esprit que cette plaie, encore là, avait été faite avant le décès.  Il y avait infiltration assez considérable des tissus, tels les muscles que nous avons disséqués un peu plus haut.  Il n’y a pas de doute également que cette plaie a dû saigner.  La quantité de sang, il m’est impossible de l’apprécier et immédiatement je dois dire que le cadavre de monsieur Laporte n’était pas un cadavre exsangue au sens qu’il avait perdu tout son sang.  Le cadavre de monsieur Laporte, en ce qui concerne, on ne peut pas dire qu’il a perdu considérablement du sang au moment que j’ai fait l’autopsie.  Il en restait encore une bonne quantité parce que les organes et viscères étaient assez congestifs, ce n’est pas le fait lorsqu’une personne est au bout de son sang.  Pour la main droite, l’entaille ou la coupure à la racine du pouce à la face palmaire vis-à-vis la jointure principale était encore tangentielle, c’est-à-dire à peu près dans l’axe de la main et passait à peu près qu’en dessous de la peau, intéressant [affectant] naturellement les muscles du pouce.  Là encore les mêmes caractères des commissures de la plaie, mais à ce niveau il n’y avait rien de bien sérieux comme plaie sauf le muscle qui était entaillé et la peau et la plaie était relativement superficielle, ne pénétrant tangentiellement que quelque un pouce environ.  Tout de même, cette plaie a dû saigner quand même et les pansements, lambeaux qui entouraient ces blessures étaient assez considérablement imbibés de sang lorsqu’on l’a eu.  Également à la main droite deux autres petites marques ou petites coupures très superficielles celles-là, l’une à la face palmaire du petit doigt en linéaire très superficielle et également sur la partie du pouce près de l’ongle, également une petite coupure selon l’axe du doigt et encore là très superficielle.  Également, comme autre marque de violence, la seule qu’il me reste c’est celle de la jambe antérieure droite en-dessous du genou.  Là, il y avait une érosion, c’est-à-dire que la peau était partie sur l’avant de la jambe sur une longueur de 8,5 cm et là cette érosion indiquait qu’il y avait eu frottement sur la jambe de bas en haut mais je ne peux pas dire si ce frottement avait eu lieu avant ou après la mort parce qu’il n’y avait pas de caractères suffisants pour que nous puissions nous prononcer.  À tout événement c’est quelque chose de très superficiel et mineur médicalement parlant.  En dessous des pieds il y avait quelques souillures de sang desséché, en passant les pieds n’étaient pas trop propres et il y en avait également du sang à la face interne du pied près de la plante du pied, il y en avait également sur le dessus des orteils gauche et à la plante gauche du pied.  Sauf les marques ou blessures que je viens de décrire, il n’y avait aucune autre marque externe de violence, je tiens à le souligner et nous avons des photographies pour le prouver.  Maintenant, à l’examen interne, commençant toujours dans le même ordre, tête en descendant.  En dessous du cuir chevelu, il y avait qu’un piqueté ou une petite infiltration sanguine en pointillé si l’on veut diffuse que l’on retrouve encore là lors des strangulations aigues, aucun hématome ou collection de sang pour traduire une contusion ou une violence à la tête.  Le crâne n’a démontré aucune fracture, le cerveau sauf la congestion n’a démontré rien de spécial, ni contusion, ni hémorragie.  Le cou, il y avait infiltration de sang en dessous du sillon vis-à-vis les gros vaisseaux du cou c’est-à-dire les carotides et les jugulaires des deux côtés plus particulièrement dans les enveloppes de ces artères et veines en dessous du sillon et au-dessus du sillon dans le sens vers la tête.  Sur une artère carotide du cou, à l’intérieur même de l’artère il y avait une petite fissure vis-à-vis le sillon, ce qui traduisait qu’il y avait eu compression suffisante à ce niveau pour bloquer la circulation, je le crois.  Au niveau du cou, il n’y avait pas de fracture de l’organe du larynx non plus que fracture du petit os qui relie cet organe avec la langue que l’on retrouve par exemple lors des strangulations à la main.  Je dois dire également qu’il n’y avait pas d’autres infiltration de sang dans les chairs à l’avant du cou, la base de la langue, les papilles de la base de la langue étaient très turgescentes, gonflées et cyanosées, encore là une constatation qui va très bien avec la strangulation.  À la poitrine maintenant, rien de spécial à l’intérieur de la cavité de la poitrine en ce qui regarde un traumatisme quelconque, pas de fracture de côtes, pas d’évidence de contusion, les poumons pesaient respectivement 600 grammes à droite et 500 à gauche.  Les poumons eux autres mêmes étaient modérément congestifs avec encore de l’aération, la tranchée et les bronches étaient libres, à la surface des poumons il y avait des pétéchies ou fines hémorragies qui traduisent un phénomène d’asphyxie ou d’anoxie.  Ces petites marques étaient plus particulièrement marquées entre les lobes des poumons et c’est l’endroit où on les retrouve plus particulièrement lorsque le phénomène d’asphyxie est aigüe.  Il y avait également ce que l’on appelle le fin chapelet emphysémateux c’est-à-dire de petites bulbes d’air aux angles, aux bords angulaires des poumons, encore là une constatation tout à fait compatible avec le processus de strangulation.  Le cœur pesait 400 grammes, c’est à peu près le poids normal sauf un petit épaissement [sic] d’une valvulve à l’intérieur très léger d’ailleurs, rien de spécial.  Les coronaires étaient très belles, peu d’atérome et la même chose s’applique pour l’aorte, il n’y avait aucune évidence il va sans dire de thrombose ou d’infarctus.  À l’abdomen maintenant : à l’intérieur de la cavité abdominale rien de spécial, pas d’hémorragie, pas d’évidence traumatique, le foie pesait 1760 grammes, ce qui peut être considéré comme dans les limites de la normale et là encore le poids de ce foie indique une congestion au moins qui traduit que le foie n’était pas exsangue c’est-à-dire dépourvu de tout son sang.  Pour l’organe du foie lui-même, rien de spécial sauf que la vésicule biliaire contenait trois calculs, calculs de la vésicule, ça ce n’est qu’une constatation.  Maintenant, les autres organes, reins, rate, surrénales, pancréas, rien de spécial sauf la congestion.  La vessie était vide.  L’estomac : l’estomac ne contenait que 25 c.c. d’un liquide bilieux verdâtre, près d’une once, la muqueuse de l’estomac c’est-à-dire la membrane à l’intérieur, rien de spécial.  L’intestin, on va diviser les constatations en deux, le petit intestin et le gros.  Le petit intestin ne contenait à peu près rien sauf un liquide bilieux verdâtre sur toute sa longueur.  Le gros intestin également une quantité, une substance de liquide bilieux verdâtre et le contenu commençait à se solidifier en allant vers l’ampoule rectal, le contenu était plutôt pâteux et non solide, je n’ai rien retrouvé d’autre dans l’intestin et quand je dis, nous étions deux bien entendu.  Aux organes génitaux je le répète, aucune évidence traumatique, nous avons pris la température à l’intérieur du corps à ce moment-là ce qui se trouvait être 5h20 et la température était de quelque 24 degrés centigrades en dessous du foie ou si vous voulez 77 Fahrenheit, tout le monde sait que la température du corps humaine habituelle est de 98,3 degrés Fahrenheit ou encore de l’ordre de quelque 37 degrés centigrades, donc en Fahrenheit une perte de chaleur de 21 degrés environ vers 5h20 le 18 octobre 1970.  Il y a eu plusieurs prélèvements de faits pour différentes expertises tel des tissus, du sang et les rapports ne sont pas encore tous entrés dans ce domaine.  En résumé, selon nos constatations d’autopsie, il était évident que le décès devait être attribué à un processus d’asphyxie aigue par strangulation au lien, le lien en l’occurrence on l’a mentionné était sa chaînette scapulaire.  Les blessures du pouce droit, du poignet gauche et de la poitrine avaient été vraisemblablement causées par un ou des objets tels des fragments de vitre ou objets semblables.  Ces blessures avaient été certainement infligées avant le décès à cause de la réaction inflammatoire que nous avons notée dans les tissus.  Nous pouvons dire que ça faisait au moins deux heures avant le décès que ces blessures avaient été infligées, ça peut être plus.  Le moment du décès pouvait s’établir approximativement en se référant à la rigidité cadavérique seulement, en prenant les maximums et les minimums au maximum 15 heures avant notre autopsie et un minimum de 4 à 6 heures avant notre autopsie.  Il faut dire tout de suite que la rigidité cadavérique n’est pas un élément des plus précis pour déterminer le moment de la mort, mais si l’on tient compte de la température du corps au moment de l’autopsie et des rigidités cadavériques, après tous les calculs faits, il nous a semblée raisonnable de croire que le décès a eu lieu le 17 octobre entre 15h00 et 21h00.

Vallières reprochera bien des choses à cette enquête, dont le fait que le Dr Valcourt ait utilisé à plusieurs reprises le terme « superficiel » pour décrire des plaies qui lui semblaient profondes.  En effet, Vallières publia dans son livre de 1977 les photos du corps.  Il avait donc de quoi appuyer son propos, du moins pour quelques rares détails comme celui-ci.

Pour l’œil profane, il peut effectivement sembler étonnant d’entendre un pathologiste décrire une plaie superficielle qui, quand on la regarde, semble très douloureuse et sanglante.  Mais c’est là une preuve du manque d’expérience de Vallières dans les recherches judiciaire, puisque le terme revient souvent pour décrire de telles blessures.  En fait, on l’utilisait déjà en 1920 dans l’affaire Aurore Gagnon.  Une plaie impressionnante, voire insupportable, peut être décrite comme superficielle en opposition à ce qu’elle n’est pas une plaie pénétrante, comme par exemple une lame de couteau qui entre profondément dans le corps ou un projectile d’arme à feu.  En 1970, cela faisait partie du jargon habituel depuis au moins 50 ans.

Encore une fois, l’accusation de Vallières était gratuite.

Me Ducros posa quelques questions supplémentaires afin de démontrer publiquement les qualifications du Dr Valcourt et c’est ainsi qu’on apprit que ce dernier avait été diplômé en médecine en 1953 à l’Université de Montréal.  Quatre ans plus tard, il avait été diplômé comme chirurgien spécialiste en anatomie pathologique.  Depuis quelques années, il était directeur de la section pathologie à l’Institut médico-légal de Montréal, où il estimait faire de 500 à 600 autopsies par année.

Valcourt accepta ensuite de verser une copie de son rapport, qui avait également été signé par son collègue le Dr Jean Hould.