Octobre 70: Meurtre ou accident? (19)


Photo judiciaire du corps de Pierre Laporte, tel qu’il a été retrouvé dans un coffre de voiture au soir du 17 octobre 1970.

Samedi, 17 octobre 1970

C’est au cours de la soirée du 17 octobre que le FLQ laissera savoir à la station CKAC « que Pierre Laporte a été « exécuté » à 18h18 et que son corps repose dans le coffre arrière d’une voiture, au parc de stationnement de l’aéroport de Saint-Hubert.  Les reporters se rendent sur les lieux, repèrent la voiture, appellent un photographe et la police qui, environ vingt-quatre minutes après minuit, ouvre le coffre de l’automobile et y découvre le corps inanimé de Pierre Laporte »[1].  Le communiqué daté du même jour se terminait par cette autre menace : « P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir ».

Dans son numéro du lundi 19 octobre, le premier à paraître suite à la découverte du corps, La Presse annonçait que les autorités étaient déjà à la recherche de Paul Rose, 27 ans, et de Marc Carbonneau, 37 ans.  On délivra contre eux des mandats d’amener à travers tout le Canada et les États-Unis.  Les deux individus étaient connus des policiers.  Carbonneau avait été blessé d’une décharge d’arme à feu lors de la fusillade de Murray Hill, le 7 octobre 1969, alors qu’il était en compagnie de Jacques Lanctôt, autre membre du MLT (Mouvement de Libération des Taxi).  Il aurait été identifié par Mme Cross comme étant l’un des ravisseurs de son mari.  « Quant à Paul Rose, il s’est fait connaître comme membre fondateur de la Maison du pêcheur à Percé, qui avait tenu les policiers et la population de Percé en état d’alerte presque continuellement au cours des mois de juillet et août »[2].  De plus, Rose avait été impliqué dans les émeutes survenues l’automne précédent à Saint-Léonard.

Selon un article de Michel Auger, c’est au matin du 19 octobre qu’on découvrit la maison où avait été détenu Laporte.  « Cette maison située dans une petite rue, à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte de son cadavre, samedi soir, n’était pas piégée », précisa Auger.  « C’est une équipe de détectives de l’escouade de sécurité de la Sûreté du Québec, dirigée par le sergent Albert Lisacek, qui a localisé la maison, vers 2h ce matin, au 5630 de la rue Armstrong, à Saint-Hubert ».

C’est Lisacek lui-même, qui deviendrait un policier vedette quelques années plus tard, entre autres pour avoir pourchassé le truand Richard Blass, qui aurait été le premier à entrer après avoir défoncé la porte.  Quand il a aperçu une malle suspecte dans le salon, une brigade de déminage fut appelée sur les lieux.  Il fallut une heure de travail pour comprendre que, finalement, elle ne contenait aucune bombe.

On aura compris que la mort de Pierre Laporte était confirmée et qu’on recherchait déjà des suspects.

Dans son livre de 1977, Pierre Vallières écrivait que « les médias du monde entier annonçaient « l’exécution » de Pierre Laporte ».  La Presse, qui annonça la nouvelle seulement le lundi 19 octobre, en raison de l’absence de publication le dimanche, n’utilisa pourtant pas le terme d’exécution.  Le gros titre en première page se lisait plutôt comme suit : « la maison où était détenu Laporte est trouvée, vide ».  La Presse utilisait plutôt le mot « assassiné » pour décrire le crime.  Quant à lui, Le Devoir parlerait de « meurtre ».

D’ailleurs, c’aurait été un énorme manque d’objectivité de la part des médias que de décrire la mort de Laporte comme une « exécution », un mot sur lequel Vallières insista à plusieurs reprises et dont il ne comprenait visiblement pas l’origine ni la signification.  Le terme d’exécution provient du mot latin executio, qui signifie achèvement. Et Larousse de préciser qu’on parlerait de la mise à mort d’un condamné.  Or, Laporte n’a jamais été condamné par un système de justice.

Le plus étonnant, c’est de voir Vallières écrire : « jamais d’ailleurs, comme on l’a vu précédemment, le FLQ n’avait eu l’initiative des événements.  Il était tombé tête baissée dans le piège qu’on lui avait tendu »[3].  Faudrait-il supposer que les membres du FLQ sont tombés dans un piège en commettant le crime de deux enlèvements?  Le fait d’avoir tué Pierre Laporte était-il un autre piège?  Les felquistes étaient encore de pauvres victimes?

Certes, il faut un culot étonnant pour affirmer que le FLQ n’avait eu aucune initiative dans ces « événements ».  Et de plus, doit-on faire remarquer que Vallières, en aucun temps, ne transmet une quelconque part de sympathie pour les membres de la famille Laporte?

         Dans cette même lignée de l’illogisme, il poursuit en disant : « pourtant, le FLQ n’avait aucun intérêt à ce que l’un des otages soit tué ou même meure accidentellement »[4].  Voilà une belle phrase vide de sens qui ne cadre d’ailleurs pas avec les faits.  Il suffit de penser à cette note laissée avec le corps de Laporte – P.-S. Les exploiteurs du peuple québécois n’ont qu’à bien se tenir – qui démontre bien l’absence de regret.  Au contraire, cette phrase démontre à quel point ils souhaitaient poursuivre dans leurs idées délirantes.

Peu importe sa situation, personne n’a intérêt à tuer quelqu’un, et pourtant cela se produit continuellement.  Quant à prétendre que le FLQ n’avait aucun intérêt dans une mort accidentelle, il aurait d’abord fallu avoir l’intelligence d’éviter de se mettre les pieds dans les plats en procédant à un enlèvement.  En prenant la décision de kidnapper Laporte, ces hommes ont eux-mêmes rehaussé le niveau de risque.  Et il ne faudrait pas non plus oublier les armes qu’ils avaient préparées pour commettre leur méfait, ce qui prouvait nettement leur intention criminelle, leur préméditation.  Voilà qui me fait dire que l’ouvrage de Pierre Vallières perd ici le peu de crédibilité qui lui restait dans ce travail de comparaison et de recherche.  Il continuera cependant de nous accompagner puisque les théoriciens du complot fondent beaucoup de confiance en son livre.

Vallières remettait aussi en question le fait que les Rose et Simard aient pu eux-mêmes aller déposer le cadavre à Saint-Hubert en expliquant qu’il y avait des barrages partout, et même sur le chemin de la Savanne.  Pourtant, on vient de voir dans l’article de Michel Auger que la maison de la rue Armstrong se trouvait seulement à quelques centaines de pieds du lieu de la découverte.  Les ravisseurs devaient donc plutôt bien connaître les allées et venues du quartier.  Il n’y a donc rien de surnaturel dans cette partie de l’histoire.

La perversion de Vallières allait jusqu’à laisser entendre que la mort de Laporte faisait partie du méchant complot fédéral, qui prenait de l’ampleur depuis des années : « Pour le FLQ, tuer Laporte équivalait à un suicide politique, sans compter qu’un tel geste mettait en grave danger de répression massive l’ensemble des forces progressistes au Québec.  D’ailleurs, l’imposition, la veille, des Mesures de guerre ne pouvait laisser subsister aucun doute à ce sujet.  Ni le FLQ ni la population n’avaient donc intérêt à ce que Pierre Laporte soit exécuté; par contre, le pouvoir central pouvait profiter d’une mort survenant en un aussi bon moment psychologique »[5].

Facile à dire avec quelques années de recul (il écrivait ceci en 1977), mais au moment des événements il paraît beaucoup plus vraisemblable que ces terroristes se moquaient de la vie ou de la mort de Laporte.

En 1982, Simard écrira : « La certitude, la conviction que tout irait bien a commencé à diminuer jusqu’à ce que soit proclamé la Loi des mesures de guerre et le refus définitif du gouvernement.  Là, Laporte a « craqué » et sans que notre attitude face à lui ne change.  Il ne parlait plus, ne réagissait plus.  Il était comme … sans vie, absent.  Tout comme si on lui avait enlevé la vie.  Autant il a pu être convaincu que le gouvernement allait accepter, autant avec l’annonce du refus et l’envoi de l’armée au Québec il s’est effondré.  La Loi des mesures de guerre a été annoncée durant la nuit du 16 octobre à 4 heures du matin, par le gouvernement fédéral »[6].

Le livre de Simard ne nous aide pas beaucoup à situer précisément les événements dans le temps.  On ignore l’heure où Laporte aurait tenté de s’évader.  Son style littéraire n’est pas clair quant à savoir si le meurtre de Laporte s’est produit le même jour que cette tentative de fuite.  Quoiqu’il en soit, en se fiant aux autres informations, il est certainement plus fiable de continuer de croire que la tentative d’évasion ait eu lieu quelque part au cours de la journée du 16 octobre et que le meurtre eut lieu le lendemain.  Là encore, notre étude plus exhaustive de l’enquête du coroner, que nous verrons au cours des prochaines semaines, viendra nous aider à mettre certains détails en place.

         Parmi les questions qui subsistent, je pense qu’il y a celle où plusieurs personnes se demandent encore si la mort de Laporte a été un meurtre, c’est-à-dire un geste prémédité, ou alors un banal accident.  Pour envisager l’accident, il faudrait placer la tentative d’évasion le même jour et ainsi croire en la possibilité qu’en plus de s’être blessé sur le verre Laporte se serait étranglé par accident avec sa chaîne.  Est-ce possible?

Bien sûr, on sait que pour étrangler quelqu’un il faut au minimum de trois minutes, et puisque Simard a déjà avoué que lui et ses amis s’étaient tout de suite aperçu de la tentative – ils avaient apparemment entendu un bruit – alors il faut prendre en considération que les ravisseurs seraient intervenu sans délai et que si la chaîne causait un dommage quelconque ceux-ci aurait immédiatement aidé Laporte à s’en dégager.  N’oublions pas un fait : selon l’autopsie pratiquée ensuite, il ne fera aucun doute que la mort a été causée par une strangulation à l’aide de la chaînette que Laporte portait à son cou. Il faut donc oublier le scénario de l’accident.

Voilà qui nous oblige à nous tourner vers le seul dénouement possible : le meurtre ou l’homicide involontaire.

Laissons à Simard le soin d’expliquer, ou du moins tenter de le faire, le fil des événements qui ont conduit à la décision ultime : « Nous avions la sensation que Laporte était déjà mort.  Il était comme quelqu’un à qui on a enlevé toute vie.  Il avait l’air complètement « vidé ».  Tu sentais que, pour lui, on l’avait déjà tué.  C’était comme si, pour lui, il était déjà mort »[7].

Dans cette dépersonnalisation de la victime, on semble se donner l’excuse de le considérer déjà comme mort pour minimiser le geste qui allait suivre.  À lire Simard, on a l’impression qu’il s’apprêtait à lui rendre service en le tuant.  Tout simplement odieux!

Après avoir souligné la présence militaire dans les rues et la fin des négociations avec le gouvernement, Simard en arrive au grand questionnement ultime, sans toutefois décrire les débats que l’on devine vaguement entre les trois ravisseurs.  Puis, encore une fois, on remet la faute sur la Loi des mesures de guerre : « on la met en application en pleine nuit, en cachette, en même temps qu’on a envoyé l’armée, pour faire peur.  Mais ça ce n’est pas du terrorisme.  Bien non!  C’est légal!  Avec cette loi-là on arrête sans mandat, on défonce les portes des maisons, on remplit les prisons.  Mais ça, encore une fois, ce n’est pas du terrorisme, c’est la démocratie en pratique!  Tu sais que tu es rendu à l’échéance.  Ça ne vaut plus la peine d’envoyer un autre communiqué.  Tu es rendu au choix : Pierre Laporte va être libéré ou il va mourir »[8].

On le sent sur le point d’avouer, et c’est ce qu’il fait, noir sur blanc.  En dépit de quelques doutes sur son livre, il faut donner à Simard le fait d’avoir écrit ce paragraphe : « après l’enlèvement nous avions envoyé plusieurs communiqués.  Nous exigions du pouvoir une réponse sinon, après un certain délai, Pierre Laporte serait exécuté.  C’est ce que nous disions, écrivions.  Mais même si tu écris ça, même si tu dis ça, c’est humainement impossible d’envisager une chose pareille.  Tu ne peux te figurer une chose comme ça.  Il y a des conséquences que tu peux envisager intellectuellement.  Tu peux les considérer au niveau politique, au niveau théorique.  Au niveau humain c’est impossible.  Tu ne peux pas dire, à moins d’être un monstre, tranquillement : « O.K. le gouvernement refuse, on va répondre… »  Ça ne se peut pas. […].  Nnous nous questionnons.  Nous nous interrogeons.  Il nous faut prendre une décision.  Nous le libérons ou nous ne le libérons pas.  Il faut décider rapidement, nous n’avons plus de temps devant nous.  Le gouvernement a donné sa réponse.  Elle est définitive : c’est la force.  Nous en sommes rendus là.  Ça ne sert à rien d’envoyer d’autres communiqués, le pouvoir a dit non.  Il ne veut pas négocier.  Ça ne sert à rien de tenter encore une fois de parler.  C’est la Loi des mesures de guerre.  Le gros coup est donné… Tu es comme au pied du mur…  Ou bien tu es conséquent avec le geste que tu as posé ou bien tu le libères.  Tu n’as pas d’autres choix.  Et il faut que la décision se prenne maintenant!  Tout de suite!  Dans le temps aussi tu n’as pas le choix »[9].

Finalement, il passe aux aveux, comme il l’avait fait devant les enquêteurs, douze ans plus tôt : « je ne sais pas comment m’exprimer.  C’est la première fois que je dis ça.  La décision que nous avons prise, c’est que nous l’avons tué.  Ce n’est pas du tout un accident.  Ça n’a rien à voir avec ce qu’on a raconté…  Ça s’est fait très vite.  Ça se fait très vite.  C’est fragile une vie humaine.  C’est fragile.  Ne me demandez pas comment nous avons fait ça.  Je ne sais pas.  Je ne sais plus.  Je ne veux pas me souvenir.  Je ne veux pas y penser.  Tout ce que je peux dire c’est que je ne peux croire que j’étais là.  Je suis incapable de croire que nous avons fait ça.  Je ne sais pas comment »[10].

Il n’en dira pas davantage.  Aucun détail.  Aucune précision permettant de deviner lequel du trio a réellement étranglé Laporte.  Il faut donc s’en remettre à sa déclaration qui sera lue lors de l’enquête du coroner.

Selon certains, le meurtre de Laporte aurait été commis à 18h18, soit une semaine précisément après son enlèvement.  Simard n’a rien dit à ce propos, mais si c’est réellement le cas, cela ressemble drôlement à un meurtre planifié depuis un certain temps, comme si les ravisseurs avaient finalement « respecté » un ultimatum précis.  Sinon, une heure aussi précise, ça ne s’invente pas!

Simard se montra assez peu bavard sur la façon de disposer du corps.  Il affirmera cependant que leur trio avait eu l’idée de mettre le feu à la maison de la rue Armstrong pour détruire toutes les preuves.  Encore une fois, il se donnera bonne conscience en prétendant que « nous ne l’avons pas fait parce que nous avons eu peur pour les voisins »[11].

Au soir du 17 octobre, Robert Bourassa « s’était rendu avec ses stratèges dans un bâtiment administratif de Terre des hommes, où une centaine de personnes (avocats et policiers, fonctionnaires et diplomates canadiens, cubains, québécois) préparaient l’opération.  C’est là qu’il apprit que le pire était arrivé : Pierre Laporte avait été retrouvé mort dans le coffre arrière d’une voiture, à Saint-Hubert »[12].

Pour sa part, William Tetley ajoutera que « après l’imposition des Règlements de la Loi sur les mesures de guerre et la mort de Pierre Laporte, les manifestations étudiantes se sont évaporées; ne sont restés que quelques meneurs et activistes endurcis »[13].

D’ailleurs, ces manifestations qui eurent lieu durant les journées fatidiques de la Crise n’avaient pas une grande valeur selon Tetley.  Selon lui, elles étaient menées par quelques étudiants universitaires mais surtout des décrocheurs qui « libres comme l’air, ils étaient prêts à manifester et, comme de nombreux étudiants, agissaient impulsivement plutôt que rationnellement »[14].

 


[1] William Tetley, op. cit., p. 333-334.

[2] La Presse, 19 octobre 1970.

[3] Vallières, p. 70

[4] Ibid., p. 71.

[5] Ibid.

[6] Simard,

[7] Simard, p. 63.

[8] Simard, p. 64.

[9] Simard, p. 65.

[10] Simard, p. 67.

[11] Simard, p. 68.

[12] Germain, op. cit., p. 157.

[13] William Tetley, op. cit., p. 51.

[14] Ibid.

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Octobre 70: Une euphorie bien immature (15)


Mardi, 13 octobre 1970

Au matin du 13 octobre, les journaux annoncèrent la possibilité d’une ouverture dans les négociations entre le gouvernement provincial et le FLQ.  Était-ce seulement réaliste d’y croire?

Quoique par moment il est difficile de dater les faits relatés par Simard – j’en ai fait mention dans un précédent article – celui-ci écrivait en 1982 : « on nous disait, on nous laissait sous-entendre qu’il [Bourassa] acceptait de négocier.  Une personne avait été nommée pour agir comme négociateur au nom du gouvernement.  Pour nous ça a été l’euphorie.  Nous nous serrions dans les bras.  Nous avions le goût de nous embrasser.  Toute la crainte que nous avions eue en posant le geste d’enlever Pierre Laporte s’est dissipée.  Toute la peur qu’advenant un refus nous aurions été placés devant la décision pénible … inhumaine, de devoir ou simplement penser devoir poser l’autre geste… Tout ça est parti, chassé de nos têtes, de nos tripes.  Nous avions réussi »[1].

Quand il parle de « poser l’autre geste », on aura compris qu’il était question de meurtre.  C’est donc dire que l’assassinat de leur otage faisait partie des options depuis le début de leur projet, et par conséquent Simard avouait indirectement la préméditation du meurtre.  Il y avait pensé.  Avec une telle admission devant un tribunal, cela revenait à dire que le verdict d’homicide involontaire n’était plus possible.  On avait planifié le meurtre de Laporte, selon ce qui arriverait dans les négociations avec le méchant gouvernement.  Encore une fois, il s’agissait d’une autre façon de rejeter le blâme sur autrui, de fuir ses responsabilités, les conséquences de ses actes.

Bien sûr, Simard, Lortie et les frères Rose ont vite déchanté de cette fausse joie née d’apparentes négociations dont nous ne connaîtrons probablement jamais les détails.  En 1982, Simard attribuera ce mal entendu en avouant presque son inculture : « nous avions peut-être mal écouté ce qu’avait vraiment dit Robert Bourassa.  Par après, en relisant le texte de son discours, je me suis aperçu qu’au fond il n’avait rien accepté.  Mais sur le moment, avec toute la tension que nous vivions … nous pensions …  Nous voulions tellement.  Nous espérions avec tellement de force sortir du dilemme inhumain que portait, en conséquence, l’enlèvement de Pierre Laporte.  À la première occasion d’y croire, nous y avons cru.  Peut-être aussi que le langage de Robert Bourassa, le supposé langage politique, ce n’est pas le nôtre.  Nous n’y sommes pas habitués.  Une façon de parler, d’enligner des mots qui laissent sous-entendre bien des choses mais qui, en réalité, ne disent rien »[2].

Étrangement, on pourrait pratiquement affubler son livre du même commentaire puisqu’en le lisant on se demande bien souvent l’orientation qu’il souhaite se donner et surtout le réel motif d’avoir voulu écrire cet ouvrage peu révélateur et timide.

Mais pour en revenir au discours de Bourassa, Simard affirmera que Laporte l’avait entendu en même temps qu’eux.  « La radio était tout le temps ouverte », précisera Simard.  « Il pouvait l’entendre comme nous.  Ça a été l’euphorie ou le soulagement pour lui aussi.  Son moral est monté au maximum »[3].

En fait, dira Simard, Laporte se sentait tellement heureux qu’il aurait proposé à ses ravisseurs certaines solutions, leur expliquant que « en ce qui concerne les ex-employés de Lapalme, je sais comment on peut régler ça.  On va les faire engager par la Commission des accidents du travail.  À quel titre, je ne le sais pas encore, mais je sais que cela peut se faire.  Il n’y a aucun problème »[4].

C’est à ce moment que Laporte leur aurait demandé d’écrire sa seconde lettre.  Selon Simard, personne ne lui aurait dicté quoi que ce soit, sauf sur un seul point.  Laporte aurait écrit « si tous les hommes politiques sont protégés on frappera ailleurs, dans toutes les classes de la société ».  Ils lui ont fait rayer ces trois mots : « toutes les classes ».


[1] Simard, p. 52.

[2] Simard, p. 52.

[3] Simard, p. 53.

[4] Simard, p. 53.

Octobre 70: Pourquoi Pierre Laporte? (12)


Enlèvement de Pierre Laporte, selon un dessin paru dans La Presse.

Samedi, 10 octobre 1970

Sa tournée terminée à New York, le premier ministre provincial Robert Bourassa se rendit à Boston rencontrer le sénateur Ted Kennedy, « mais le brouillard était si dense que le F-27 du gouvernement rentra sagement à Dorval, où il se posa peu après midi.  On informa alors Bourassa qu’il était attendu par Jérôme Choquette dans un endroit secret.  La limousine de Bourassa vint se garer, tête-bêche, près d’une autre limousine derrière l’hôtel de ville de Montréal, au beau milieu du Champ-de-Mars totalement désert.  Choquette et Bourassa ont fait le point.  Le premier ministre a parcouru une déclaration que Choquette avait l’intention de lire dès 18 heures à la radio.  Le ministre de la Justice voulait éviter toute provocation.  Il refusait de libérer les prisonniers que le FLQ considérait comme politiques, mais qui, pour le gouvernement, relevaient du droit commun.  Il offrait cependant aux ravisseurs de Cross la possibilité de quitter le Québec, à la condition qu’ils aient relâché leur otage.  Robert Bourassa approuva »[1].

Dans son livre de 1982, Francis Simard tente de faire croire aux lecteurs que l’idée d’enlever Pierre Laporte leur est venue seulement au matin du 10 octobre.  Notons au passage que plusieurs criminels ont l’habitude de minimiser leur participation à un crime et surtout d’en nier la préméditation, peut-être parce que celle-ci conduisait à l’accusation la plus grave prévue au Code criminel canadien et automatiquement à la peine de mort.  Quoique la dernière pendaison québécoise remontait à 1960[2], il faut tout de même prendre en considération cette menace qui planait toujours sur les pires criminels.

Mais avant de juger de la sincérité de Simard, voyons un peu son point de vue quant à la préparation et aussi au choix de la cible.

Là-dessus, Simard précisait : « je ne sais plus qui, ni quand, mais l’un de nous est allé en vitesse acheter des perruques, de fausses moustaches, du maquillage.  Ce qu’il fallait pour se déguiser.  Je ne peux me souvenir exactement quand la décision d’enlever Pierre Laporte a été prise.  Je pense que c’est seulement la journée même, dans l’avant-midi du 10 octobre.  Je sais que cela s’est fait vite.  Il fallait que cela se fasse vite.  C’était une question d’heures »[3].

C’est alors qu’une autre question s’ajoute à la longue liste des points nébuleux : pourquoi avoir choisi Pierre Laporte?

Après toutes ces années de recul ainsi que d’innombrables reportages, articles de presse et ouvrages complets, cette question ne semble préoccuper personne.  Pourtant, dans l’extrait qui suit, on a l’impression que Laporte a été choisi presque par dépit : « Nous savions que l’un des diplomates du Consulat américain de Montréal habitait l’île des Sœurs.  Mais les ponts étaient trop surveillés.  Un autre demeurait à Montréal-Nord.  Encore là, c’était beaucoup trop loin.  Il aurait fallu traverser toute la ville pour s’y rendre, c’était beaucoup trop risqué.  Quant au retour …  Et il fallait que la responsabilité de la personne à enlever soit directement reliée à la situation que nous voulions dénoncer »[4].

Doit-on en déduire que le clan Rose a choisi d’enlever Laporte parce qu’on considérait qu’il était trop risqué de s’en prendre à des cibles de prédilection?  En bon autobiographe, Simard a apporté cette seule réponse : « je ne sais pas comment, ni qui a pensé à Pierre Laporte ».

Puis nous en venons aux faits eux-mêmes.  Vallières écrira en 1977 qu’il trouvait étrange – ça semble une habitude chez lui – le délai entre l’appel que les ravisseurs auraient passé à la maison des Laporte et l’enlèvement proprement dit.  Pour sa part, Simard avoue effectivement que leur quatuor a passé un appel mais sans toutefois préciser l’heure.  « Nous cherchons dans le bottin de téléphone », soulignera-t-il.  « Un Pierre Laporte habite à Saint-Lambert.  Il faut savoir si c’est lui.  Nous téléphonons et c’est sa femme qui a répondu.  Je ne sais plus trop ce que nous lui avons dit.  Pierre Laporte était chez lui, mais ne pouvait nous parler … »[5].

Encore une fois, tout cela fait quelque peu désorganisé.  Cherchait-il à nier la préméditation du geste?  Après tout, il est difficile de croire, même pour des kidnappeurs amateurs peu organisés, qu’il n’y ait pas eu un minimum de préparation, et cela depuis des semaines ou des mois, et non pas depuis le matin même du crime.

Simard poursuit en affirmant que l’un d’entre eux – il identifie rarement ses complices lorsqu’il est question d’actions concrètes – est allé vérifier le trajet mais sans toutefois se rendre jusqu’à la maison de Laporte.  On en déduit qu’ils voulaient certainement voir s’il y avait des barrages policiers ou autre signe de la présence des autorités dans le secteur.  Si on en croit Simard, leur bande avait planifié très peu de chose : « nous ne pensions pas être capable de l’enlever et de l’amener jusqu’à la maison de la rue Armstrong.  Nous nous disions qu’il y aurait sûrement des policiers chargés de le surveiller.  Au mieux, nous pensions pouvoir nous rendre chez lui, garer la voiture devant sa maison, y entrer et le séquestrer.  Là, dans la maison, avec Pierre Laporte, nous aurions négocié.  Les policiers auraient cerné la maison, mais tous les journalistes, tous les médias d’information seraient sur place »[6].

En d’autres mots, le but premier de leur action était d’attirer l’attention, coûte que coûte.

Ils n’avaient pas abandonné pour autant, semble-t-il, leur première idée de s’en prendre à des personnages importants que Simard ne nomme cependant pas : « s’il s’avérait impossible de nous rendre jusque chez Pierre Laporte, nous avions décidé de continuer jusqu’à l’île des Sœurs … ».

Bien qu’il tente de nous convaincre que tout semblait avoir été improvisé jusqu’au matin du 10 octobre, il avoue au passage que « pour des raisons de sécurité, quelques semaines auparavant, nous avions percé un trou dans le mur qui séparait la maison du garage.  Si nous réussissions l’enlèvement et pouvions revenir à la maison, il nous était possible de rentrer sans passer par l’extérieur »[7].  Évidemment, pour un enlèvement, un garage avec passage intérieur était drôlement pratique et quasi essentiel.

Simard ne précise pas tellement les heures, mais il admet que leur quatuor a fini par se préparer à partir et à foncer tête baissée.  « Je me suis maquillé pour me vieillir.  J’étais habillé style homme d’affaires dans la quarantaine.  Du moins je voulais ressembler à ça.  J’avais une perruque, une fausse moustache, des lunettes, une chemise blanche avec une cravate et un trench-coat beige.  Bernard [Lortie] avait une perruque de femme avec des cheveux longs.  En les séparant au milieu, ça lui donnait l’air d’un hippie de bonne famille.  Paul était attriqué comme moi.  Il avait une perruque comme la mienne, une moustache, des lunettes.  Tous avaient des trench-coat comme le mien qui descendaient jusqu’aux genoux »[8].

Toujours selon Simard, leurs préparatifs se terminèrent entre 16h00 et 17h00.  « Nous étions prêts avec, comme échéance, la conférence de presse que devait donner Jérôme Choquette en réponse aux dernières demandes de la cellule Libération.  Elle était fixée à 6 heures [18h00].  Tout est en place.  Tout ce qui reste, c’est le temps … c’est l’attente avec ta peur … ton anxiété … tes incertitudes »[9].

Encore une fois, il semble étrange de voir Simard prétendre que le discours de Choquette pouvait tout changer sur leur décision de dernière minute.  Sans préciser si leur bande écoutait la conférence de presse à la radio ou à la télévision, Simard dit bien que « dépendant de ce que Choquette va dire, nous allons partir de la maison et essayer d’enlever Pierre Laporte, ou nous ne le ferons pas parce que l’opération Libération du FLQ aura été une réussite »[10].

Vraiment?  De deux choses l’une : soit Simard mentait et le coup avait été préparé à l’avance ou alors ils étaient de réels amateurs désorganisés, pour ne pas dire de fiers descendants des frères Dalton.

Les quatre jeunes hommes avaient-ils percé un mur entre le garage et la maison, obtenus des armes, acheté des déguisements simplement pour attendre de prendre leur décision à la toute dernière minute?  Cette pensée ne tient visiblement pas la route.  Tous ce qu’ils avaient faits auparavant indiquait une gradation dans la préméditation du geste.

Afin de savoir si leur décision était justifié d’enlever un homme dépendamment du ton d’un discours, voici l’intégral de l’exposé que Choquette livra à partir de 18h00 :

L’esprit qui anime celui qui va vous parler est celui de la réconciliation sociale, de l’acceptation du changement, de la dispersion des équivoques et de la méfiance, et du ralliement de tous les Québécois malgré nos divergences, autour d’un idéal commun.  Le problème se pose dramatiquement à l’occasion de l’enlèvement d’une [sic] homme, M. Cross, mais il nous implique tous.

Aucune société ne peut accepter que les décisions de ses institutions gouvernementales et judiciaires soient remises en question ou écartées par le moyen du chantage exercé par un groupe, car cela signifie la fin de tout ordre social, ce qui est justement la négation de la liberté des individus et des groupes, car cette liberté ne peut s’exprimer qu’à l’intérieur d’un cadre d’institutions qui arbitrent les conflits et les intérêts des groupes en cause.

Je comprends que ce soit une certaine conception de la société qui a inspiré les auteurs de l’enlèvement.  Mais ces conceptions, ils ne peuvent les imposer à la majorité de leurs concitoyens par la violence ou par un meurtre qui ne ferait que discréditer à jamais ces conceptions.

Sans nous rendre à des pressions excessives, mêmes dangereuses, les autorités en place, comme vous le dites, ne sont pas sans se rendre compte des malaises profonds, et des injustices qui existent dans notre société.

Je pense que les ravisseurs de M. Cross sont assez adultes et mûrs pour admettre tout d’abord, que, dans ce domaine, il peut y avoir divergences de vue.  Leurs opinions, ils ont toute liberté de les traduire par la parole et l’action tant qu’ils n’ont pas recours à la violence ou à la mort d’un innocent.  Bien plutôt, ces opinions peuvent s’insérer dans un échange et une discussion franche et ouverte entre les différents éléments de la société afin de contribuer à une solution constructive et positive de nos problèmes.

Le gouvernement du Québec est un gouvernement de réformes.  Il se préoccupe profondément de la justice sociale, du sort de tous les citoyens, surtout les plus démunis.

Par conséquent, l’ouverture que nous pouvons vous faire dans les conditions actuelles est de vous demander de prendre acte de notre bonne foi et de notre désir d’examiner objectivement ces injustices qui sont les nôtres.  Quels mécanismes, quelles institutions doivent être mises sur pied pour le faire?

Le gouvernement s’efforce intensément d’être à l’écoute de tous les groupes sociaux.  L’importance et l’intérêt qu’il accorde à des groupements comme les comités de citoyens, et il en a donné la preuve, témoigne de son souci profond de réforme de notre société.

Il entend examiner, avec tous ceux qui sont conscients des réformes souhaitables, l’amélioration de nos structures pour que soient entendues les revendications des citoyens et des groupes afin d’orienter ainsi l’action de l’État pour qu’elle concorde avec l’évolution sociale.

Ce serait la négation de ces efforts que de prendre des mesures qui iraient dans le sens de la destruction de l’ordre social que nous sommes à bâtir.  C’est pourquoi il nous est interdit de passer l’éponge sur le cas des personnes qu’on a appelées des prisonniers politiques.  Il existe déjà une procédure de libération conditionnelle qui s’applique dans tous ces cas et qui sera suivie objectivement.

Ceci veut dire également que les causes qui sont actuellement mues devant les tribunaux quant à certaisn [sic] accusés devront être jugées car le contraire serait là, encore une fois, le [sic] destruction de l’ordre social que nous avons à bâtir, mais nous les considérerons avec la clémence qui s’impose vu votre geste qui devrait mettre un terme au terrorisme.

À titre de concession ultime pour sauver la vie de M. Cross, le gouvernement fédéral nous informe qu’il est disposé à vous offrir le sauf-conduit vers un pays étranger.  Si d’autre part, vous choisissez de refuser le sauf-conduit, je puis vous assurer que vous bénéficierez devant les tribunaux de toute la clémence qu’ils pourront exercer en prenant acte de tout geste humanitaire que vous pourriez poser en vue d’épargner la vie de M. Cross.  Ceci, je puis vous l’assurer.

Je vous demande donc un geste d’absolue bonne foi : relâchez M. Cross immédiatement.

Au-delà de toutes les contingences individuelles, il nous faut bâtir une société qui tienne comte [sic] de la justice et de la liberté.  Messieurs, vous avez votre part à jouer dans cette entreprise si vous le choisissez[11].

Certes, la saveur de ce discours n’a plus la même portée en 2018, mais Simard écrira que « dès les premiers mots, le ton était donné.  Pour nous, c’était plein de condescendance, plein de l’assurance méprisante de ceux qui possèdent le pouvoir et que nous avons comme dérangés en voulant, nous aussi, jouer dans leur cour »[12].

On sait que la conférence de presse de Choquette a débuté à 18h00 et que Laporte a été enlevé devant chez lui à 18h18[13].  Si Simard dit la vérité, et qu’ils ont d’abord écouté les premières minutes de ce discours, cela leur a laissé moins de 18 minutes pour rouler jusque chez Laporte et l’enlever.  Mais comme leur cache était située non loin de là, la chose n’est sans doute pas impossible.

Pour décrire les gestes concrets de l’enlèvement, laissons encore une fois la parole à Simard : « nous sommes sortis de la maison.  Nous sommes montés dans la Chevrolet avec la seule conviction qu’il fallait poser ce geste-là.  Les fesses serrées.  En silence.  Jacques [Rose] s’est assis au volant.  Bernard [Lortie] était à côté de lui.  J’étais en arrière de Jacques et Paul était à côté de moi.  […] Nous sommes partis de la rue Armstrong sans passer par l’aéroport de Saint-Hubert.  Nous avons emprunté une route qui passe en arrière de Longueuil pour arriver à Saint-Lambert, directement chez Pierre Laporte.  Si les policiers nous avaient vus, ils auraient tout de suite compris que nous nous en allions faire un mauvais coup.  C’était pas possible : quatre personnes, habillés, maquillées presque de façon identique, avec des lunettes, des manteaux semblables, assis bien droit dans une Chevrolet quatre portes, et laissant voir un sérieux qui sort quasiment d’un salon funéraire, chacun dans son coin, complètement distancés, tous les quatre l’air figé…  En route, avant d’arriver, nous avons appelé d’une boîte téléphonique pour nous assurer qu’il était encore chez lui.  Dans des événements comme celui-là, le hasard compte pour beaucoup[14].  Encore plus lorsqu’il n’y a pratiquement rien de planifié.  Tout aurait pu se produire différemment.  Il aurait suffi qu’il soit ne serait-ce que quelques minutes absent de chez lui, ou bien à l’intérieur de la maison »[15].

Simard semblait faire preuve d’une franchise étonnante en racontant l’enlèvement, quoique nous reviendrons plus tard sur certains détails.  Une plaque installée devant la résidence de Laporte indiquait son nom et sa profession.  Son adresse n’était donc qu’un secret de polichinelle.

« En arrivant, nous voyons Pierre Laporte en plein milieu de la rue!  Il était en train de jouer au ballon avec une autre personne.  Nous n’aurions jamais pu envisager une situation comme celle-là.  Un diplomate a été enlevé quelques jours auparavant.  L’homme qui durant l’absence de Robert Bourassa est le Premier ministre intérimaire du Québec joue tranquillement dans la rue.  Comme si de rien n’était, sans aucun policier en vue.  La rue est presque déserte.  S’il y a des gens, ils sont assis devant leur maison à profiter du beau temps.  Nous sommes arrivés à pleine vitesse.  Tout ce que nous avons eu à faire, ça a été d’arrêter brusquement l’auto à côté de lui.  Bernard est sorti le premier, ensuite Paul.  Moi j’ai ouvert la porte de mon côté.  Le gars qui jouait au ballon avec Pierre Laporte s’est mis à courir en direction de l’auto.  J’ai pointé sur lui la mitraillette que j’avais dans les mains.  Je me souviens  que, avec la nervosité, j’ai crié en anglais : « Don’t move ».  Je ne parle pas l’anglais.  Je ne sais pas pourquoi j’ai crié en anglais.  C’est peut-être quand tu as peur que tu agis en colonisé!  Tu es colonisé quand tu as peur…  Il s’est arrêté »[16].

Tandis qu’il se plaint encore de son sort, Simard omet de nous dire que la personne sur laquelle il a pointé sa mitraillette n’était pas un « gars » mais plus précisément un enfant.  Dans la seule biographie consacrée uniquement à la carrière de Pierre Laporte, l’historien Jean-Charles Panneton a recueilli les propos de ce jeune neveu, Claude Laporte, une quarantaine d’années après l’incident : « Nous étions en train de jouer au ballon, mon oncle et moi, dans la rue Robitaille.  Quand soudainement une voiture tourne le coin, passe à mes côtés et s’arrête près de mon oncle.  Comme cela arrivait souvent, ma première réaction a été de me dire que des gens voulaient lui parler.  J’ai été estomaqué de voir ce qui s’est passé.  Tout a été subit, rapide, inattendu.  Nous étions dans un état de choc immédiat »[17].

Selon Panneton, le garçon eut cependant la vitesse d’esprit de noter le numéro d’immatriculation de la voiture : 9J2420.  À 18h20, sa tante saisissait le téléphone pour contacter les policiers.

Toujours selon Simard, « Paul a pointé son arme sur Laporte.  Il était tellement surpris qu’il a comme figé.  Il était incapable de réagir.  Bernard lui a pris un bras, l’a fait entrer à l’arrière de l’auto en lui disant de se coucher par terre, la tête tournée vers le plancher.  J’ai mis un genou sur lui pour l’empêcher de bouger.  Paul et Bernard sont montés dans l’auto.  Tout ça n’a duré que quelques secondes.  Nous sommes repartis en vitesse, tournant le premier coin de rue pratiquement sur deux roues »[18].

Selon La Presse, l’enlèvement s’est produit précisément à 18h18 et deux minutes plus tard, l’appel se répandait sur les ondes des voitures de patrouille.  C’est probablement à cette heure-là que Simard descendit de la voiture « quelques coins de rue plus loin » après avoir abandonné son déguisement.  « J’avais sur moi le texte d’un communiqué pour revendiquer l’enlèvement au nom du FLQ.  Je l’avais griffonné en vitesse à la main, sur un morceau de papier, avant de partir »[19].

Alors qu’il décrivait sa course pour livrer son communiqué, Simard nous livra un autre élément appuyant le fait que ce crime avait connu un minimum de planification : « je m’étais trouvé un alibi, mais j’aimais mieux ne pas penser à l’éventualité d’une arrestation »[20].  Après avoir livré le communiqué en taxi, il dira s’être rendu chez une amie, sans la nommer évidemment car elle devait servir de contact entre les cellules Libération et Chénier.

Bien sûr, Simard ne fut pas témoin de l’arrivée des ravisseurs avec leur otage à la maison de la rue Armstrong, mais il était tout de même au courant du fait qu’en chemin leur projet avait failli tourner au drame lorsqu’ils avaient croisé une voiture de police.    Puisque Simard prétendait avoir écrit son livre de 1982 en collaboration avec ses anciens complices, peut-être est-il intéressant d’avoir son point de vue là-dessus : « dans l’autre sens, face à eux, une voiture de police est arrivée.  Elle s’est arrêtée elle aussi au feu rouge.  Les policiers semblaient n’avoir rien remarqué d’anormal.  Paul et les autres pouvaient les voir distinctement.  Soudain l’attitude des policiers change.  Ils semblent tout excités… nerveux.  Quelque chose vient d’arriver.  Les gars ont tout de suite compris que l’alerte venait d’être donnée concernant l’enlèvement de Pierre Laporte.  Le feu devient vers et Paul n’a que le temps de partir aussi vite qu’il le peut sans paraître suspect.  Les policiers ont traversé au feu vert et fermé la rue avec leur voiture.  Les autres voitures qui se trouvaient derrière la Chevrolet n’ont pu passer.  Une seconde de plus et les gars se faisaient prendre »[21].

Même s’il n’avait fait qu’un fragment du parcours en voiture avec les trois autres ravisseurs, Simard écrira plus tard que Laporte était resté visage contre terre tout au long du trajet, de sorte qu’il ne pouvait voir où on le conduisait.  « On a rentré l’auto dans le garage de la maison de la rue Armstrong.  Personne n’est sorti à l’extérieur.  On lui a mis un bandeau sur les yeux.  Par le trou que nous avions fait dans le mur du garage, on l’a emmené dans une chambre.  Là on l’a couché sur un lit et menotté.  C’est là qu’il se trouvait lorsque je suis revenu le lendemain »[22].

Pendant ce temps, Robert Bourassa rentrait chez lui à Sainte-Anne-de-Sorel pour revoir sa femme et ses enfants, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours.  Il venait à peine de s’attabler lorsque le téléphone retentit.  « C’était Jérôme Choquette qui lui apprenait que Pierre Laporte venait d’être enlevé devant chez lui, à Saint-Lambert »[23].  Immédiatement, un ami de Bourassa sortit pour alerter le garde du corps posté devant la maison et lui demander de prendre son arme et d’appeler des renforts.

Toujours selon Germain, Bourassa aurait alors téléphoné à Trudeau pour l’informer de la situation, au point où la Loi des mesures de guerre fut abordée.  Mais les deux politiciens convinrent de se donner encore un peu de temps pour réfléchir.

Vers 19h00, Guy Langlois, le chef du cabinet Bourassa, téléphona à Charles Denis pour l’informer du souhait du premier ministre de réunir tout le monde à l’hôtel Reine-Élisabeth.  Une dizaine de minutes plus tard, les autorités bloquaient les ponts autour de l’Île de Montréal et au cours de l’heure suivante elles investissaient l’Île Charron.  À 20h17, selon La Presse, Jérôme Choquette rencontrait le directeur de la Sûreté du Québec au palais de justice de Montréal.  Les décisions que prirent les deux hommes ce soir-là font cependant partie des mystères entourant la Crise d’octobre.

Pour clore les événements de cette journée drôlement mouvementée, revenons sur la raison expliquant le choix de Pierre Laporte comme otage.  Pour répondre à cette question, l’historien Jean-Charles Panneton revient sur le rapport présenté par le procureur Jean-François Duchaîne quelques années après les événements.  Selon cette enquête, le fait que Cross était britannique ne donnait pas un gros pouvoir de négociation à la cellule Libération, tandis que Laporte était premier ministre par intérim en l’absence de Bourassa, qui rentra d’ailleurs au Québec quelques heures avant l’enlèvement.  Si on doit en croire le rapport Duchaîne, la version de Simard et de ses complices – à savoir qu’ils avaient décidé de se tourner vers Laporte à la toute dernière minute et sans raison précise – ne tient pas la route.[24]

En 2010, dans la préface du livre Le procès des Cinq, publié par les éditions Lux, Louis Hamelin soulignait que le soir même de l’enlèvement le célèbre syndicaliste et controversé Michel Chartrand débarqua à quelques pas de la résidence des Laporte afin de se donner en spectacle.  À ce sujet, Hamelin spécifie que de la foule qui s’agglomère « un homme en émerge, une grande gueule, dont la moustache et le parler dru deviendront célèbres.  Pour l’instant, sur ce trottoir de banlieue, ce gazon jauni d’octobre, il clame à qui veut l’entendre que le ministre du Travail et de l’Immigration n’a pas volé ce qui lui arrive…  Ce trouble-fête (trouble-tragédie pour être plus exact), ce porte-parole que personne n’a sonné, c’est Michel Chartrand »[25].

Et Chartrand, au risque de décevoir ses admirateurs, n’avait pas fini de décevoir.  Ce soir-là, il a manqué une belle occasion de se faire discret.

De plus, le comportement des médias dans cette affaire s’avéra d’une idiotie extrême, en particulier lorsqu’on vit des journalistes de CKAC manipuler les cartes de crédit de Laporte remis par les ravisseurs.  La scène presque surréaliste se déroula devant les caméras de télévision.  Pour les policiers, il s’agissait là d’un geste criminel puisque les journalistes étaient en train de détruire de la preuve, notamment en manipulant ces pièces à conviction avec leurs mains nues, effaçant ainsi de très probables empreintes digitales[26].  Par la suite, certains journalistes plaidèrent l’ignorance, mais l’argument demeure inacceptable puisqu’au Québec le milieu journalistique se devait de connaître les empreintes digitales, au moins depuis le litige survenu en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau.  Serait-ce que les journalistes ont eux aussi la mémoire courte?


[1] Germain, op. cit., p. 149.

[2] Pour en savoir plus : https://historiquementlogique.com/2015/10/12/la-derniere-pendaison-legale-au-quebec/

[3] Simard, p. 28.

[4] Simard, p. 28-29.

[5] Simard, p. 29.

[6] Simard, p. 29-30.

[7] Simard, p. 30.

[8] Simard, p. 33-34.

[9] Simard, p. 34.

[10] Simard, p. 37.

[11] La Presse, 12 octobre 1970.

[12] Simard, p. 37.

[13] La Presse, 12 octobre 1970.

[14] Combien d’événements « comme celui-là » a-t-il vécu pour tenter une telle affirmation?

[15] Simard, op. cit., p. 39-41.

[16] Simard, op. cit., p. 41-42.

[17] Jean-Charles Panneton, Pierre Laporte, 2012, p. 399.

[18] Simard, p. 42.

[19] Simard, p. 43.

[20] Simard, p. 43.

[21] Simard, p. 45-46.

[22] Simard, op. cit., p. 50.

[23] Germain, op. cit., p. 149.

[24] Panneton, op. cit., p. 400.

[25] Le procès des Cinq, 2010, p. 5.

[26] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

Octobre 70: Retour précipité du Texas (11)


Jérôme Choquette était ministre de la Justice pendant la Crise d’octobre.

Vendredi, 9 octobre 1970

Si on se fie à la chronologie incertaine du livre de Francis Simard – bien souvent il s’y montre imprécis dans les dates mais utilise des expressions comme « le lendemain » par exemple – c’est au matin du vendredi 9 octobre que Paul Rose lui aurait téléphoné alors qu’il se trouvait dans la maison de la rue Armstrong.  Rassuré que la demeure restait toujours inconnue des autorités, les frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Bernard Lortie, vinrent y rejoindre Simard.

Toujours d’après son livre publié en 1982, Simard dira y être demeuré avec les trois autres jusqu’au 10 octobre.  À ce point précis de l’histoire, son livre verse dans une certaine complainte à propos de ses états d’âme.  Cela lui permet ensuite d’affirmer qu’il n’a pas dormi cette nuit-là, ce qui lui aurait causé des blancs de mémoire bien commodes.

Simard justifie le geste de son quatuor par des arguments qui, aujourd’hui, nous paraissent bien minces.  Par exemple, il reprochait à Bourassa de ne pas avoir remis son voyage à New York et à Jérôme Choquette de vouloir gagner du temps.  « On qualifiait les demandes du FLQ d’inutiles, de loufoques.  Le manifeste n’était qu’un ramassis d’idioties.  Bien sûr, 40 pour cent de tous les chômeurs du Canada se trouvent au Québec, mais ça, tout le monde le sait.  Bien sûr, des gens vivent ou essaient de vivre dans les taudis de l’est de Montréal, face à la richesse de Westmount, mais que pouvons-nous y faire?  […]  Des demandes initiales formulées par la cellule Libération pour que soit libéré James R. Cross il ne restait que la libération des prisonniers politiques.  On avait laissé tomber le réengagement des gars de Lapalme.  Au niveau du gouvernement c’est la ligne dure.  On refuse.  On ne veut rien négocier, ni rien accepter.  Et si on a permis la diffusion du manifeste, c’est en pensant qu’il était tellement simplet qu’il discréditerait le FLQ.  Tout se présente comme si le gouvernement avait pris la gageure, le pari que tout cela n’était pas sérieux.  Que jamais le FLQ n’irait au bout des gestes qu’il avait posés »[1].

Retenons ici que Simard écrivait ces phrases plus de 10 ans après les faits.  Selon lui, c’est seulement à partir de cet instant que son groupe sentit le besoin de réagir et que, pour ce faire, ils avaient improvisé un second enlèvement.  « Ce qui se présente le plus naturellement, parce que c’est un enlèvement qui a déclenché toute la crise, c’est d’en faire un autre », écrira-t-il.  Toute une logique!

« Le vendredi 9 octobre est également une journée bien remplie pour Bourassa.  Il donne une conférence de presse en fin de matinée à la Maison du Québec située au Rockefeller Center.  Après un après-midi consacré à de nouvelles rencontres avec des financiers, il préside dans la soirée une réception à la Maison du Québec en l’honneur des amis du Québec à New York.  Pendant ce temps, à Montréal, la cellule Libération fait savoir qu’elle suspend temporairement l’exécution de Cross, le manifeste ayant été diffusé.  Elle insiste cependant pour que les « prisonniers politiques » soient libérés au plus tard le lendemain 10 octobre à 18 heures »[2].

Notons au passage que Charles Denis utilise les guillemets pour parler des prisonniers dont le FLQ exigeait la libération.  Nous verrons plus loin pourquoi.

C’est aussi ce vendredi que Jérôme Choquette téléphonait à Bourassa pour lui apprendre « que la cellule Libération, responsable de l’enlèvement du diplomate britannique, avait décidé de surseoir à l’exécution de Cross, mais qu’elle exigeait toujours la libération des prisonniers dits politiques »[3].

Le 9 octobre, c’est dans Le Soleil qu’apparut une déclaration qui nous paraît aujourd’hui tout à fait ridicule.  Cette fois, elle était de Pierre Bourgault, l’un des fondateurs du RIN et auteur qui sera plus tard adulé par plusieurs personnes.  Pourtant, ce jour-là, il encourageait les méthodes terroristes : « le gouvernement doit accepter le pouvoir parallèle que s’est donné le FLQ en enlevant le diplomate anglais.  Le gouvernement doit en outre arrêter l’action de son appareil policier, il doit offrir l’impunité aux auteurs de l’enlèvement; il doit trouver un moyen d’entrer en contact, sans danger, avec cette « faction » du FLQ; il doit s’engager immédiatement à accepter la plus importante proposition du FLQ »[4].

Toute cette animosité médiatique allait conduire, le lendemain, à une autre journée haute en couleur.  Le 10 octobre 1970, la crise serait propulsée à un niveau encore jamais vu.


[1] Simard, p. 23-24.

[2] Denis, op. cit., p. 102.

[3] Germain, op. cit., p. 149.

[4] Cité par Tetley, op. cit., p. 73.

Octobre 70: Le manifeste (10)


Maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert,m par Francis Simard et les frères Rose. C’est ici que le ministre Pierre Laporte serait détenu durant une semaine. (La Presse)

Jeudi, 8 octobre 1970

Ce matin-là, en dépit d’une inquiétude toute particulière qui régnait à Ottawa, le discours du Trône par le gouverneur général du Canada, Roland Muchener, eut lieu comme prévu.  Évidemment, les mesures de sécurité furent  rehaussées autour du Parlement.

Pendant ce temps, dans La Presse, Jacques Parizeau dénonçait l’attitude de son propre parti : « le rôle de l’opposition, dans une crise comme celle que nous vivons, aurait dû être, et à plus forte raison pour nous du Parti québécois, de soutenir le gouvernement de toutes ses forces pour l’empêcher de s’effondrer devant le lobby des médecins.  Au lieu de cela, le PQ a pris l’initiative d’ouvrir la voie à une retraite du gouvernement ».

Pendant ce temps, à New York, Bourassa était occupé à faire des rencontres importantes pour l’avenir du Québec.  Évidemment, les pro-felquistes lui reprochent toujours cette absence hors Québec au moment fort de la crise, tandis que d’autres rappellent la nécessité de ce voyage pour le développement de la province.

Selon le livre qu’il a signé en 1982, Francis Simard serait revenu au Québec au cours de la journée du jeudi 8 octobre, et cela en compagnie des frères Rose.  Ils revenaient apparemment des États-Unis.  Après avoir laissé Mme Rose chez elle, la mère des deux frères, les jeunes hommes se seraient dirigés à une maison qu’ils louaient sur la rue Armstrong à Saint-Hubert, « le seul endroit où nous pouvions aller »[1].  Nous verrons plus tard que cette modeste demeure deviendrait bientôt célèbre.

Simard affirmera aussi que cette maison était louée depuis plusieurs mois, ce qui laisse supposer que le crime qui allait bientôt survenir était planifié depuis longtemps.  D’ailleurs, Simard ajoutera qu’il s’était assuré que la maison ne soit pas « brûlée », ou repérée par la police, au point de passer la nuit dans un champ pour observer à distance.  Toutefois, il contredira Pierre Vallières qui, en 1977, prétendra que la police connaissait parfaitement leur repaire et que, par conséquent, il trouvait étrange que les enquêteurs n’y aient pas donné l’assaut immédiatement après l’enlèvement de Laporte.  Or, il semble que Vallières ait été le seul à voltiger dans son propre délire.

C’est à 22h30 que Radio-Canada fit la lecture du manifeste du FLQ lors d’une émission spéciale diffusée en direct.  Pour mieux se mettre dans l’ambiance de cette époque tumultueuse, voyons le manifeste dans son intégralité :

Le Front de libération du Québec n’est pas le messie, ni un Robin des bois des temps modernes.  C’est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin.

         Le Front de libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les « big boss » patronneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupules.

         Le Front de libération du Québec n’est pas un mouvement d’agression, mais la réponse à une agression, celle organisée par la haute finance par l’entremise des marionnettes des gouvernements fédéral et provincial (le show de la Brinks, le bill 63, la carte électorale, la taxe dite de « progrès social », power corporation, l’assurance-médecins, les gars de Lapalme).

         Le Front de libération du Québec s’autofinance d’impôts volontaires prélevés à même les entreprises d’exploitation des ouvriers (banques, compagnies de finance, etc.)

         « Les puissances d’argent du statu quo, la plupart des tuteurs traditionnels de notre peuple, ont obtenu la réaction qu’ils espéraient, le recul plutôt qu’un changement pour lequel nous avons travaillé comme jamais; pour lequel on va continuer à travailler ».

René Lévesque, 29 avril 1970.

         Nous avons cru un moment qu’il valait la peine de canaliser nos énergies, nos impatiences comme le dit si bien René Lévesque, dans le Parti québécois, mais la victoire libérale montre bien que ce qu’on appelle démocratie au Québec n’est en fait et depuis toujours que la « democracy » des riches.  La victoire du Parti libéral en ce sens n’est en fait que la victoire des faiseurs d’élections Simard-Cotroni.  En conséquence, le parlementarisme britannique, c’est bien fini et le Front de libération du Québec ne se laissera jamais distraire par les miettes électorales que les capitalistes anglo-saxons lancent dans la basse-cour québécoise à tous les quatre ans.  Nombre de Québécois ont compris et ils vont agir.  Bourassa dans l’année qui vient va prendre de la maturité : 100,000 travailleurs révolutionnaires organisés et armés!

         Oui il y en a des raisons à la victoire libérale.  Oui il y en a des raisons à la pauvreté, au chômage, aux taudis, au fait que vous M. Bergeron de la rue Visitation et aussi vous M. Legendre de Ville de Laval qui gagnez 10,000 dollars par année, vous ne vous sentiez pas libres en notre pays le Québec.

         Oui il y en a des raisons, et les gars de la Lord les connaissent, les pêcheurs de la Gaspésie, les travailleurs de la Côte Nord, les mineurs de la Iron Ore, de Québec Cartier Mining, de la Noranda les connaissent eux aussi ces raisons.  Et les braves travailleurs de Cabano que l’on a tenté de fourrer une fois de plus en savent des tas de raisons.

         Oui il y en a des raisons pour que vous M. Tremblay de la rue Panet et vous M. Cloutier qui travaillez dans la construction à St-Jérôme, vous ne puissiez vous payer des « vaisseaux d’or » avec de la belle zizique et tous les fling flang comme l’a fait Drapeau-l’aristocrate, celui qui se préoccupe tellement des taudis qu’il a fait placer des panneaux de couleurs devant ceux-ci pour ne pas que les riches touristes voient notre misère.

Oui il y en a des raisons pour que vous Madame Lemay de St-Hyacinthe vous ne puissiez vous payer des petits voyages en Floride comme le font avec notre argent tous les sales juges et députés.

Les braves travailleurs de la Vickers et ceux de la Davie Ship les savent ces raisons, eux à qui l’on n’a donné aucune raison qu’ils voulaient se syndiquer et à qui les sales juges ont fait payer plus de deux millions de dollars parce qu’ils avaient voulu exercer ce droit élémentaire.  Les gars de Murdochville la connaissent la justice et ils en connaissent des tas de raisons.

Oui il y en a des raison pour que M. Lachance de la rue Ste-Marguerite, vous alliez noyer votre désespoir, votre rancœur et votre rage dans la bière du chien à Molson.  Et toi, Lachance fils avec tes cigarettes de mari…

Oui il y en a des raisons pour que vous, les assistés sociaux, on vous tienne de génération en génération sur le bien-être social.  Il y en a des tas de raisons, les travailleurs de la domptar à Windsor et à East Angus les savent.  Et les travailleurs de la Squibb et de la Ayers et les gars de la Régie des Alcools et ceux de la Seven Up et de Victoria Precision, et les cols bleus de Laval et de Montréal et les gars de Lapalme en savent des tas de raisons.

Les travailleurs de Dupont of Canada en savent eux aussi, même si bientôt ils ne pourront que les donner en anglais (ainsi assimilés, ils iront grossir le nombre des immigrants, Néo-Québécois, enfants chéris du bill 63)[2].

Et les policiers de Montréal auraient dû les comprendre ces raisons, eux qui sont les bras du système; ils auraient dû s’apercevoir que nous vivons dans une société terrorisée parce que sans leur force, sans leur violence, plus rien ne fonctionnait le 7 octobre!

Nous en avons soupé du fédéralisme canadien qui pénalise les producteurs laitiers du Québec pour satisfaire aux besoins anglo-saxons du Commonwalth; qui maintient les braves chauffeurs de taxi de Montréal dans un état de demi-esclaves en protégeant honteusement le monopole exclusif de l’écoeurant Murray Hill et de son propriétaire-assassin Charles Hershorn et de son fils Paul qui, à maintes reprises, le soir du 7 octobre, arracha des mains de ses employés le fusil de calibre .12 pour tirer sur les chauffeurs et blesser ainsi mortellement le caporal Dumas, tué en tant que manifestant; qui pratique une politique insensée des importations en jetant un à un dans la rue les petits salariés des Textiles et de la Chaussure, les plus bafoués au Québec, aux profits d’une poignée de maudits « money-makers » roulant cadillac; qui classe la nation québécoise au rang des minorités ethniques du Canada.

Nous en avons soupé, et de plus en plus de Québécois également, d’un gouvernement de mitaines qui fait mille et une acrobaties pour charmer les millionnaires américains en les suppliant de venir investir au Québec, la Belle Province où des milliers de milles carrés de forêts remplies de gibier et de lacs poissonneux sont la propriété exclusive de ces mêmes Seigneurs tout-puissants du XXe siècle : d’un hypocrite à la Bourassa qui s’appuie sur les blindés de la Brinks, véritable symbole de l’occupation étrangère au Québec, pour tenir les pauvres « natives » québécois dans la peur de la misère et du chômage auxquels nous sommes tant habitués; de nos impôts que l’envoyé d’Ottawa au Québec veut donner aux boss anglophones pour les « inciter », ma chère, à parler français, à négocier en français : repeat after me : « cheap labor means main-d’œuvre à bon marché »; des promesses de travail et de prospérité , alors que nous serons toujours les serviteurs assidus et les lèche-bottes des big-shot, tant qu’il y aura des Westmount, des Town of Mount-Royal, des Hampstead, des Outremont, tous ces véritables châteaux forts de la haute finance de la rue St-Jacques et de la Wall Street, tant que nous tous, Québécois, n’aurons pas chassé par tous les moyens, y compris la dynamite et les armes, ces big-boss de l’économie et de la politique, prêts à toutes les bassesses pour mieux nous fourrer.

Nous vivons dans une société d’esclaves terrorisés, terrorisés par les grands patrons, Steinberg, Clark, Bronfman, Smith, Neapole, Timmins, Geoffrion, J.L. Lévesque, Hershorn, Thompson, Nesbitt, Desmarais, Kierans (à côté de ça, Rémi Popol la garcette, Drapeau le dog, Bourassa le serein des Simard, Trudeau la tapette, c’est des peanuts!).

Terrorisés par l’Église capitaliste romaine, même si ça parait de moins en moins (à qui appartient la Place de la Bourse?), par les paiements à rembourser à la Household Finance, par la publicité des grands maîtres de la consommation, Eaton, Simpson, Morgan, Steinberg, General Motors…; terrorisés par les lieux fermés de la science et de la culture que sont les universités et par leurs singes-directeurs Gaudry et Dorais et par le sous-singe Robert Shaw.  Nous sommes de plus en plus nombreux à connaître et à subir cette société terroriste et le jour s’en vient où tous le Westmount du Québec disparaîtront de la carte.

Travailleurs de la production, des mines et de forêts; travailleurs des services, enseignants et étudiants, chômeurs, prenez ce qui vous appartient, votre travail, votre détermination et votre liberté.

Travailleurs du Québec, commencez dès aujourd’hui à reprendre ce qui vous appartient; prenez vous-mêmes ce qui est à vous.  Vous seuls connaissez vos usines, vos machines, vos hôtels, vos universités, vos syndicats; n’attendez pas d’organisation miracle.

Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail.  Et si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs technocrates ou autres remplaceront la poignée de fumeurs de cigares que nous connaissons maintenant et tout sera à refaire.  Vous seuls êtes capables de bâtir une société libre.

Il nous faut lutter, non plus un à un, mais en s’unissant, jusqu’à la victoire, avec tous les moyens que l’on possède comme l’ont fait les Patriotes de 1837-1838 (ceux que Notre sainte mère l’Église s’est empressée d’excommunier pour mieux se vendre aux intérêts britanniques.

Qu’aux quatre coins du Québec, ceux qu’on a osé traiter avec dédain de lousy French et d’alcooliques entreprennent vigoureusement le combat contre les matraqueurs de la liberté et de la justice et mettent hors d’état de nuire tous ces professionnels du hold-up et de l’escroquerie : banquiers, businessmen, juges et politicailleurs vendus!!!

Nous sommes des travailleurs québécois et nous irons jusqu’au bout.  Nous voulons remplacer avec toute la population cette société d’esclaves par une société libre, fonctionnant d’elle-même et pour elle-même, une société ouverte sur le monde.

Notre lutte ne peut être que victorieuse.  On ne tient pas longtemps dans la misère et le mépris un peuple en réveil.

Vive le Québec libre!

Vive les camarades prisonniers politiques!

Vive la révolution québécoise!

Vive le Front de libération du Québec!

 Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa en 2006, Charles Denis donnera ainsi son opinion sur le contenu de ce texte : « le manifeste s’inspire des manchettes des journaux et puise dans l’actualité des événements qui viennent, selon les auteurs, confirmer leur thèse selon laquelle les Québécois ne peuvent devenir un peuple fier, heureux et libre que s’ils obtiennent le socialisme et l’indépendance par la révolution.  En fait, ce texte est bourré de clichés et de mythes, dont le choix révèle une grande naïveté chez ses auteurs, lesquels, de plus, utilisent évidemment l’insulte d’une façon délibérément provocatrice »[3].

Gérard Pelletier

Gérard Pelletier est allé plus loin dans son analyse.  Dans un premier temps, il souligne que « le fameux manifeste du FLQ ne révélait rien.  Toute sa propagande portait sur des faits de notoriété publique.  Mais, à cause des circonstances dramatiques qui ont entouré sa diffusion, il a obligé une grande partie de la population à écouter des choses qui lui sont dites (pour la plupart)[4] depuis longtemps.  Le problème, c’est qu’une pareille publicité coûte cher et que, là encore, c’est le public qui a payé la note, dans tous les sens du terme, et non seulement le public, mais un homme qui, lui, a payé de sa vie.  Je pense qu’il y a également des explications de nature psychologique à l’accueil relativement positif réservé par une certaine partie de la population aux revendications énumérées dans le manifeste du FLQ.  Une de ces explications rejoint l’aspect théâtral mentionné plus haut et s’apparente à la joie des enfants qui voient Guignol rosser le gendarme.  Qui n’a pas eu envie, en recevant une contravention de la police ou en comparent le montant brut de son salaire avec le montant net de son chèque de paie, de dire crûment leur fait aux autorités et de traiter de tous les noms tel ministre ou tel autre?  À cet égard, l’insolence de l’interpellation des hommes publics par le FLQ favorisait une sorte de défoulement chez l’auditeur ou le téléspectateur qui se disait, en pensant à M. Trudeau ou au maire Drapeau : « Ils se font parler dans la face ».  Mais l’escalade terroriste a mis fin à cette demi-indulgence d’une partie du public pour le FLQ.  Le masque gouailleur d’Arsène Lupin tombait brusquement et, si on pouvait à la rigueur s’amuser de voir les puissants de ce pays se faire botter verbalement les fesses, on n’acceptait pas d’applaudir à un nouvel enlèvement et encore moins à un assassinat »[5].

Pelletier critiqua également le pauvre niveau de langage utilisé dans le manifeste, qui prenait les travailleurs pour des gens peu éduqués et qui ne cherchaient pas à améliorer leur langage.

Pelletier, qui publiait dès 1971, ajoutait ceci : « j’ai relu récemment le manifeste du FLQ et j’ai été, plus encore que la première fois, frappé par la pauvreté de son contenu idéologique.  Que reste-t-il une fois supprimés les injures et autres fioritures verbales?  Il reste un salmigondis qui relève davantage du délire de la persécution que de l’argumentation politique.  Relevons par exemple les expressions utilisées par le FLQ pour définir le peuple québécois : « cheap labor » – pauvres natives – serviteurs assidus et lèches-bottes des big-shots – société d’esclaves terrorisés – alcoolique – minorité ethnique – etc. ».[6]

Selon Pelletier, le fait de s’adresser au peuple dans une langue franglais ou jouale était péjoratif envers les Québécois.  Certes, ce n’était visiblement pas très habile de la part des mystérieux auteurs.  Dans une lettre au quotidien Le Devoir publiée le 5 février, C. J. Huot donnait son avis sur la question : « Je connais plus d’un Québécois qui a à peine frôlé les bancs du niveau d’études secondaires – c’est loin du cours classique – et qui néanmoins se montre désireux de toujours mieux parler.  Allons, allons!  Le peuple n’est pas si dépourvu que cela … Les gens intelligents de n’importe quelle classe sociale cherchent ordinairement à exprimer une idée claire dans une langue correcte, sans pédantisme verbal qui sente l’aliénation sous une autre forme.  […] Le FLQ offrait le nécessaire : des chômeurs, des pauvres, des exploités, des colonisés, etc.  Le poids de toutes ces injustices sociales ne compensait-il pas celui de quelques bombes, de quelques morts inutiles?  En tout cas, ce semblant de justification a permis à certaines gens de trouver moins intolérable l’idée qu’on pouvait assassiner froidement un otage sans défense »[7].

Alors, non!  L’argumentation politique ne devrait pas servir à dissimuler des crimes aussi odieux que le meurtre.  Le tribunal se tient loin de cette perversion tandis que dans le public on peut dire pratiquement tout ce que l’on veut sans risquer la moindre conséquence.  Il suffit de penser aux livres de Vallières et de Simard.  Plus récemment, on a eu droit à un autre livre glorifiant les pensées illogiques de prétendus intellectuels tels que Vallières, Chartrand ou Gagnon.  Nous y reviendrons au moment de la conclusion.

Pour sa part, William Tetley s’est permis d’apporter cette autre critique au manifeste de 1970 : « Les textes du FLQ se lisent comme les tracts des révolutionnaires cubains et algériens des années 1940.  Le manifeste de 1970 affirme comme sine qua non que les travailleurs sont exploités presque sans exception au Québec et appelle de ses vœux un gouvernement des travailleurs qui mettra fin à leur exploitation.  Pourtant une seule des sept exigences posées par les ravisseurs felquistes de James Cross le 5 octobre 1970 concernait les « travailleurs et [les] injustices sociales » : elle avait trait aux employés de Lapalme et elle a été vite abandonnée.  Les six autres requêtes concernaient les ravisseurs felquistes eux-mêmes : la publication du manifeste; le nom du délateur (à qui ils avaient sans nul doute l’intention d’appliquer leur version personnelle de la justice sociale); 500 000 dollars en or; l’élargissement des terroristes emprisonnés; enfin leur transport et celui des terroristes emprisonnés, en Algérie ou à Cuba ».

Tetley ajouta également que « le manifeste de 1970 était écrit dans une langue provocante, poignante, exaltée, où défilaient par saccades les épithètes colorés.  Il visait à choquer et certaines de ses parties faisaient vibrer une corde sensible lorsqu’il y était question des inégalités patentes dans la société québécoise ».

Laissons d’ailleurs la conclusion du présent chapitre à Tetley : « avec le recul, je crois qu’a été sage la décision de lire le manifeste de 1970 à la télévision parce que le document n’était pas convaincant.  Si quelque courant de sympathie s’est manifesté pour les griefs qu’il énumérait, la vaste majorité de la population n’a pas été impressionnée par les solutions qu’il proposait.  L’impression positive qu’a pu exercer le manifeste a vite fait place à la révulsion populaire devant les méthodes du FLQ.  Quoi qu’il en soit, le refus de lire le manifeste à la télévision lui aurait seulement assuré de la publicité.  Le document était déjà entre les mains de la presse; on l’avait lu sur les ondes de CKAC, imprimé dans au moins un journal, et les meneurs du mouvement étudiant le distribuaient.  En somme, il n’était plus secret.  Dissimuler le manifeste au public à ce moment-là aurait simplement attisé l’intérêt pour son message et suscité la critique ».


[1] Simard, p. 20.

[2] Le contenu des parenthèses n’est pas de moi mais du manifeste original.

[3] Charles Denis, op. cit., p. 101.

[4] Les parenthèses et leur contenu est de Pelletier.

[5] Pelletier, op. cit., p. 25.

[6] Pelletier, p. 67-69.

[7] Pelletier, op. cit., p. 27.