Octobre 70: Pourquoi Pierre Laporte? (12)


Enlèvement de Pierre Laporte, selon un dessin paru dans La Presse.

Samedi, 10 octobre 1970

Sa tournée terminée à New York, le premier ministre provincial Robert Bourassa se rendit à Boston rencontrer le sénateur Ted Kennedy, « mais le brouillard était si dense que le F-27 du gouvernement rentra sagement à Dorval, où il se posa peu après midi.  On informa alors Bourassa qu’il était attendu par Jérôme Choquette dans un endroit secret.  La limousine de Bourassa vint se garer, tête-bêche, près d’une autre limousine derrière l’hôtel de ville de Montréal, au beau milieu du Champ-de-Mars totalement désert.  Choquette et Bourassa ont fait le point.  Le premier ministre a parcouru une déclaration que Choquette avait l’intention de lire dès 18 heures à la radio.  Le ministre de la Justice voulait éviter toute provocation.  Il refusait de libérer les prisonniers que le FLQ considérait comme politiques, mais qui, pour le gouvernement, relevaient du droit commun.  Il offrait cependant aux ravisseurs de Cross la possibilité de quitter le Québec, à la condition qu’ils aient relâché leur otage.  Robert Bourassa approuva »[1].

Dans son livre de 1982, Francis Simard tente de faire croire aux lecteurs que l’idée d’enlever Pierre Laporte leur est venue seulement au matin du 10 octobre.  Notons au passage que plusieurs criminels ont l’habitude de minimiser leur participation à un crime et surtout d’en nier la préméditation, peut-être parce que celle-ci conduisait à l’accusation la plus grave prévue au Code criminel canadien et automatiquement à la peine de mort.  Quoique la dernière pendaison québécoise remontait à 1960[2], il faut tout de même prendre en considération cette menace qui planait toujours sur les pires criminels.

Mais avant de juger de la sincérité de Simard, voyons un peu son point de vue quant à la préparation et aussi au choix de la cible.

Là-dessus, Simard précisait : « je ne sais plus qui, ni quand, mais l’un de nous est allé en vitesse acheter des perruques, de fausses moustaches, du maquillage.  Ce qu’il fallait pour se déguiser.  Je ne peux me souvenir exactement quand la décision d’enlever Pierre Laporte a été prise.  Je pense que c’est seulement la journée même, dans l’avant-midi du 10 octobre.  Je sais que cela s’est fait vite.  Il fallait que cela se fasse vite.  C’était une question d’heures »[3].

C’est alors qu’une autre question s’ajoute à la longue liste des points nébuleux : pourquoi avoir choisi Pierre Laporte?

Après toutes ces années de recul ainsi que d’innombrables reportages, articles de presse et ouvrages complets, cette question ne semble préoccuper personne.  Pourtant, dans l’extrait qui suit, on a l’impression que Laporte a été choisi presque par dépit : « Nous savions que l’un des diplomates du Consulat américain de Montréal habitait l’île des Sœurs.  Mais les ponts étaient trop surveillés.  Un autre demeurait à Montréal-Nord.  Encore là, c’était beaucoup trop loin.  Il aurait fallu traverser toute la ville pour s’y rendre, c’était beaucoup trop risqué.  Quant au retour …  Et il fallait que la responsabilité de la personne à enlever soit directement reliée à la situation que nous voulions dénoncer »[4].

Doit-on en déduire que le clan Rose a choisi d’enlever Laporte parce qu’on considérait qu’il était trop risqué de s’en prendre à des cibles de prédilection?  En bon autobiographe, Simard a apporté cette seule réponse : « je ne sais pas comment, ni qui a pensé à Pierre Laporte ».

Puis nous en venons aux faits eux-mêmes.  Vallières écrira en 1977 qu’il trouvait étrange – ça semble une habitude chez lui – le délai entre l’appel que les ravisseurs auraient passé à la maison des Laporte et l’enlèvement proprement dit.  Pour sa part, Simard avoue effectivement que leur quatuor a passé un appel mais sans toutefois préciser l’heure.  « Nous cherchons dans le bottin de téléphone », soulignera-t-il.  « Un Pierre Laporte habite à Saint-Lambert.  Il faut savoir si c’est lui.  Nous téléphonons et c’est sa femme qui a répondu.  Je ne sais plus trop ce que nous lui avons dit.  Pierre Laporte était chez lui, mais ne pouvait nous parler … »[5].

Encore une fois, tout cela fait quelque peu désorganisé.  Cherchait-il à nier la préméditation du geste?  Après tout, il est difficile de croire, même pour des kidnappeurs amateurs peu organisés, qu’il n’y ait pas eu un minimum de préparation, et cela depuis des semaines ou des mois, et non pas depuis le matin même du crime.

Simard poursuit en affirmant que l’un d’entre eux – il identifie rarement ses complices lorsqu’il est question d’actions concrètes – est allé vérifier le trajet mais sans toutefois se rendre jusqu’à la maison de Laporte.  On en déduit qu’ils voulaient certainement voir s’il y avait des barrages policiers ou autre signe de la présence des autorités dans le secteur.  Si on en croit Simard, leur bande avait planifié très peu de chose : « nous ne pensions pas être capable de l’enlever et de l’amener jusqu’à la maison de la rue Armstrong.  Nous nous disions qu’il y aurait sûrement des policiers chargés de le surveiller.  Au mieux, nous pensions pouvoir nous rendre chez lui, garer la voiture devant sa maison, y entrer et le séquestrer.  Là, dans la maison, avec Pierre Laporte, nous aurions négocié.  Les policiers auraient cerné la maison, mais tous les journalistes, tous les médias d’information seraient sur place »[6].

En d’autres mots, le but premier de leur action était d’attirer l’attention, coûte que coûte.

Ils n’avaient pas abandonné pour autant, semble-t-il, leur première idée de s’en prendre à des personnages importants que Simard ne nomme cependant pas : « s’il s’avérait impossible de nous rendre jusque chez Pierre Laporte, nous avions décidé de continuer jusqu’à l’île des Sœurs … ».

Bien qu’il tente de nous convaincre que tout semblait avoir été improvisé jusqu’au matin du 10 octobre, il avoue au passage que « pour des raisons de sécurité, quelques semaines auparavant, nous avions percé un trou dans le mur qui séparait la maison du garage.  Si nous réussissions l’enlèvement et pouvions revenir à la maison, il nous était possible de rentrer sans passer par l’extérieur »[7].  Évidemment, pour un enlèvement, un garage avec passage intérieur était drôlement pratique et quasi essentiel.

Simard ne précise pas tellement les heures, mais il admet que leur quatuor a fini par se préparer à partir et à foncer tête baissée.  « Je me suis maquillé pour me vieillir.  J’étais habillé style homme d’affaires dans la quarantaine.  Du moins je voulais ressembler à ça.  J’avais une perruque, une fausse moustache, des lunettes, une chemise blanche avec une cravate et un trench-coat beige.  Bernard [Lortie] avait une perruque de femme avec des cheveux longs.  En les séparant au milieu, ça lui donnait l’air d’un hippie de bonne famille.  Paul était attriqué comme moi.  Il avait une perruque comme la mienne, une moustache, des lunettes.  Tous avaient des trench-coat comme le mien qui descendaient jusqu’aux genoux »[8].

Toujours selon Simard, leurs préparatifs se terminèrent entre 16h00 et 17h00.  « Nous étions prêts avec, comme échéance, la conférence de presse que devait donner Jérôme Choquette en réponse aux dernières demandes de la cellule Libération.  Elle était fixée à 6 heures [18h00].  Tout est en place.  Tout ce qui reste, c’est le temps … c’est l’attente avec ta peur … ton anxiété … tes incertitudes »[9].

Encore une fois, il semble étrange de voir Simard prétendre que le discours de Choquette pouvait tout changer sur leur décision de dernière minute.  Sans préciser si leur bande écoutait la conférence de presse à la radio ou à la télévision, Simard dit bien que « dépendant de ce que Choquette va dire, nous allons partir de la maison et essayer d’enlever Pierre Laporte, ou nous ne le ferons pas parce que l’opération Libération du FLQ aura été une réussite »[10].

Vraiment?  De deux choses l’une : soit Simard mentait et le coup avait été préparé à l’avance ou alors ils étaient de réels amateurs désorganisés, pour ne pas dire de fiers descendants des frères Dalton.

Les quatre jeunes hommes avaient-ils percé un mur entre le garage et la maison, obtenus des armes, acheté des déguisements simplement pour attendre de prendre leur décision à la toute dernière minute?  Cette pensée ne tient visiblement pas la route.  Tous ce qu’ils avaient faits auparavant indiquait une gradation dans la préméditation du geste.

Afin de savoir si leur décision était justifié d’enlever un homme dépendamment du ton d’un discours, voici l’intégral de l’exposé que Choquette livra à partir de 18h00 :

L’esprit qui anime celui qui va vous parler est celui de la réconciliation sociale, de l’acceptation du changement, de la dispersion des équivoques et de la méfiance, et du ralliement de tous les Québécois malgré nos divergences, autour d’un idéal commun.  Le problème se pose dramatiquement à l’occasion de l’enlèvement d’une [sic] homme, M. Cross, mais il nous implique tous.

Aucune société ne peut accepter que les décisions de ses institutions gouvernementales et judiciaires soient remises en question ou écartées par le moyen du chantage exercé par un groupe, car cela signifie la fin de tout ordre social, ce qui est justement la négation de la liberté des individus et des groupes, car cette liberté ne peut s’exprimer qu’à l’intérieur d’un cadre d’institutions qui arbitrent les conflits et les intérêts des groupes en cause.

Je comprends que ce soit une certaine conception de la société qui a inspiré les auteurs de l’enlèvement.  Mais ces conceptions, ils ne peuvent les imposer à la majorité de leurs concitoyens par la violence ou par un meurtre qui ne ferait que discréditer à jamais ces conceptions.

Sans nous rendre à des pressions excessives, mêmes dangereuses, les autorités en place, comme vous le dites, ne sont pas sans se rendre compte des malaises profonds, et des injustices qui existent dans notre société.

Je pense que les ravisseurs de M. Cross sont assez adultes et mûrs pour admettre tout d’abord, que, dans ce domaine, il peut y avoir divergences de vue.  Leurs opinions, ils ont toute liberté de les traduire par la parole et l’action tant qu’ils n’ont pas recours à la violence ou à la mort d’un innocent.  Bien plutôt, ces opinions peuvent s’insérer dans un échange et une discussion franche et ouverte entre les différents éléments de la société afin de contribuer à une solution constructive et positive de nos problèmes.

Le gouvernement du Québec est un gouvernement de réformes.  Il se préoccupe profondément de la justice sociale, du sort de tous les citoyens, surtout les plus démunis.

Par conséquent, l’ouverture que nous pouvons vous faire dans les conditions actuelles est de vous demander de prendre acte de notre bonne foi et de notre désir d’examiner objectivement ces injustices qui sont les nôtres.  Quels mécanismes, quelles institutions doivent être mises sur pied pour le faire?

Le gouvernement s’efforce intensément d’être à l’écoute de tous les groupes sociaux.  L’importance et l’intérêt qu’il accorde à des groupements comme les comités de citoyens, et il en a donné la preuve, témoigne de son souci profond de réforme de notre société.

Il entend examiner, avec tous ceux qui sont conscients des réformes souhaitables, l’amélioration de nos structures pour que soient entendues les revendications des citoyens et des groupes afin d’orienter ainsi l’action de l’État pour qu’elle concorde avec l’évolution sociale.

Ce serait la négation de ces efforts que de prendre des mesures qui iraient dans le sens de la destruction de l’ordre social que nous sommes à bâtir.  C’est pourquoi il nous est interdit de passer l’éponge sur le cas des personnes qu’on a appelées des prisonniers politiques.  Il existe déjà une procédure de libération conditionnelle qui s’applique dans tous ces cas et qui sera suivie objectivement.

Ceci veut dire également que les causes qui sont actuellement mues devant les tribunaux quant à certaisn [sic] accusés devront être jugées car le contraire serait là, encore une fois, le [sic] destruction de l’ordre social que nous avons à bâtir, mais nous les considérerons avec la clémence qui s’impose vu votre geste qui devrait mettre un terme au terrorisme.

À titre de concession ultime pour sauver la vie de M. Cross, le gouvernement fédéral nous informe qu’il est disposé à vous offrir le sauf-conduit vers un pays étranger.  Si d’autre part, vous choisissez de refuser le sauf-conduit, je puis vous assurer que vous bénéficierez devant les tribunaux de toute la clémence qu’ils pourront exercer en prenant acte de tout geste humanitaire que vous pourriez poser en vue d’épargner la vie de M. Cross.  Ceci, je puis vous l’assurer.

Je vous demande donc un geste d’absolue bonne foi : relâchez M. Cross immédiatement.

Au-delà de toutes les contingences individuelles, il nous faut bâtir une société qui tienne comte [sic] de la justice et de la liberté.  Messieurs, vous avez votre part à jouer dans cette entreprise si vous le choisissez[11].

Certes, la saveur de ce discours n’a plus la même portée en 2018, mais Simard écrira que « dès les premiers mots, le ton était donné.  Pour nous, c’était plein de condescendance, plein de l’assurance méprisante de ceux qui possèdent le pouvoir et que nous avons comme dérangés en voulant, nous aussi, jouer dans leur cour »[12].

On sait que la conférence de presse de Choquette a débuté à 18h00 et que Laporte a été enlevé devant chez lui à 18h18[13].  Si Simard dit la vérité, et qu’ils ont d’abord écouté les premières minutes de ce discours, cela leur a laissé moins de 18 minutes pour rouler jusque chez Laporte et l’enlever.  Mais comme leur cache était située non loin de là, la chose n’est sans doute pas impossible.

Pour décrire les gestes concrets de l’enlèvement, laissons encore une fois la parole à Simard : « nous sommes sortis de la maison.  Nous sommes montés dans la Chevrolet avec la seule conviction qu’il fallait poser ce geste-là.  Les fesses serrées.  En silence.  Jacques [Rose] s’est assis au volant.  Bernard [Lortie] était à côté de lui.  J’étais en arrière de Jacques et Paul était à côté de moi.  […] Nous sommes partis de la rue Armstrong sans passer par l’aéroport de Saint-Hubert.  Nous avons emprunté une route qui passe en arrière de Longueuil pour arriver à Saint-Lambert, directement chez Pierre Laporte.  Si les policiers nous avaient vus, ils auraient tout de suite compris que nous nous en allions faire un mauvais coup.  C’était pas possible : quatre personnes, habillés, maquillées presque de façon identique, avec des lunettes, des manteaux semblables, assis bien droit dans une Chevrolet quatre portes, et laissant voir un sérieux qui sort quasiment d’un salon funéraire, chacun dans son coin, complètement distancés, tous les quatre l’air figé…  En route, avant d’arriver, nous avons appelé d’une boîte téléphonique pour nous assurer qu’il était encore chez lui.  Dans des événements comme celui-là, le hasard compte pour beaucoup[14].  Encore plus lorsqu’il n’y a pratiquement rien de planifié.  Tout aurait pu se produire différemment.  Il aurait suffi qu’il soit ne serait-ce que quelques minutes absent de chez lui, ou bien à l’intérieur de la maison »[15].

Simard semblait faire preuve d’une franchise étonnante en racontant l’enlèvement, quoique nous reviendrons plus tard sur certains détails.  Une plaque installée devant la résidence de Laporte indiquait son nom et sa profession.  Son adresse n’était donc qu’un secret de polichinelle.

« En arrivant, nous voyons Pierre Laporte en plein milieu de la rue!  Il était en train de jouer au ballon avec une autre personne.  Nous n’aurions jamais pu envisager une situation comme celle-là.  Un diplomate a été enlevé quelques jours auparavant.  L’homme qui durant l’absence de Robert Bourassa est le Premier ministre intérimaire du Québec joue tranquillement dans la rue.  Comme si de rien n’était, sans aucun policier en vue.  La rue est presque déserte.  S’il y a des gens, ils sont assis devant leur maison à profiter du beau temps.  Nous sommes arrivés à pleine vitesse.  Tout ce que nous avons eu à faire, ça a été d’arrêter brusquement l’auto à côté de lui.  Bernard est sorti le premier, ensuite Paul.  Moi j’ai ouvert la porte de mon côté.  Le gars qui jouait au ballon avec Pierre Laporte s’est mis à courir en direction de l’auto.  J’ai pointé sur lui la mitraillette que j’avais dans les mains.  Je me souviens  que, avec la nervosité, j’ai crié en anglais : « Don’t move ».  Je ne parle pas l’anglais.  Je ne sais pas pourquoi j’ai crié en anglais.  C’est peut-être quand tu as peur que tu agis en colonisé!  Tu es colonisé quand tu as peur…  Il s’est arrêté »[16].

Tandis qu’il se plaint encore de son sort, Simard omet de nous dire que la personne sur laquelle il a pointé sa mitraillette n’était pas un « gars » mais plus précisément un enfant.  Dans la seule biographie consacrée uniquement à la carrière de Pierre Laporte, l’historien Jean-Charles Panneton a recueilli les propos de ce jeune neveu, Claude Laporte, une quarantaine d’années après l’incident : « Nous étions en train de jouer au ballon, mon oncle et moi, dans la rue Robitaille.  Quand soudainement une voiture tourne le coin, passe à mes côtés et s’arrête près de mon oncle.  Comme cela arrivait souvent, ma première réaction a été de me dire que des gens voulaient lui parler.  J’ai été estomaqué de voir ce qui s’est passé.  Tout a été subit, rapide, inattendu.  Nous étions dans un état de choc immédiat »[17].

Selon Panneton, le garçon eut cependant la vitesse d’esprit de noter le numéro d’immatriculation de la voiture : 9J2420.  À 18h20, sa tante saisissait le téléphone pour contacter les policiers.

Toujours selon Simard, « Paul a pointé son arme sur Laporte.  Il était tellement surpris qu’il a comme figé.  Il était incapable de réagir.  Bernard lui a pris un bras, l’a fait entrer à l’arrière de l’auto en lui disant de se coucher par terre, la tête tournée vers le plancher.  J’ai mis un genou sur lui pour l’empêcher de bouger.  Paul et Bernard sont montés dans l’auto.  Tout ça n’a duré que quelques secondes.  Nous sommes repartis en vitesse, tournant le premier coin de rue pratiquement sur deux roues »[18].

Selon La Presse, l’enlèvement s’est produit précisément à 18h18 et deux minutes plus tard, l’appel se répandait sur les ondes des voitures de patrouille.  C’est probablement à cette heure-là que Simard descendit de la voiture « quelques coins de rue plus loin » après avoir abandonné son déguisement.  « J’avais sur moi le texte d’un communiqué pour revendiquer l’enlèvement au nom du FLQ.  Je l’avais griffonné en vitesse à la main, sur un morceau de papier, avant de partir »[19].

Alors qu’il décrivait sa course pour livrer son communiqué, Simard nous livra un autre élément appuyant le fait que ce crime avait connu un minimum de planification : « je m’étais trouvé un alibi, mais j’aimais mieux ne pas penser à l’éventualité d’une arrestation »[20].  Après avoir livré le communiqué en taxi, il dira s’être rendu chez une amie, sans la nommer évidemment car elle devait servir de contact entre les cellules Libération et Chénier.

Bien sûr, Simard ne fut pas témoin de l’arrivée des ravisseurs avec leur otage à la maison de la rue Armstrong, mais il était tout de même au courant du fait qu’en chemin leur projet avait failli tourner au drame lorsqu’ils avaient croisé une voiture de police.    Puisque Simard prétendait avoir écrit son livre de 1982 en collaboration avec ses anciens complices, peut-être est-il intéressant d’avoir son point de vue là-dessus : « dans l’autre sens, face à eux, une voiture de police est arrivée.  Elle s’est arrêtée elle aussi au feu rouge.  Les policiers semblaient n’avoir rien remarqué d’anormal.  Paul et les autres pouvaient les voir distinctement.  Soudain l’attitude des policiers change.  Ils semblent tout excités… nerveux.  Quelque chose vient d’arriver.  Les gars ont tout de suite compris que l’alerte venait d’être donnée concernant l’enlèvement de Pierre Laporte.  Le feu devient vers et Paul n’a que le temps de partir aussi vite qu’il le peut sans paraître suspect.  Les policiers ont traversé au feu vert et fermé la rue avec leur voiture.  Les autres voitures qui se trouvaient derrière la Chevrolet n’ont pu passer.  Une seconde de plus et les gars se faisaient prendre »[21].

Même s’il n’avait fait qu’un fragment du parcours en voiture avec les trois autres ravisseurs, Simard écrira plus tard que Laporte était resté visage contre terre tout au long du trajet, de sorte qu’il ne pouvait voir où on le conduisait.  « On a rentré l’auto dans le garage de la maison de la rue Armstrong.  Personne n’est sorti à l’extérieur.  On lui a mis un bandeau sur les yeux.  Par le trou que nous avions fait dans le mur du garage, on l’a emmené dans une chambre.  Là on l’a couché sur un lit et menotté.  C’est là qu’il se trouvait lorsque je suis revenu le lendemain »[22].

Pendant ce temps, Robert Bourassa rentrait chez lui à Sainte-Anne-de-Sorel pour revoir sa femme et ses enfants, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours.  Il venait à peine de s’attabler lorsque le téléphone retentit.  « C’était Jérôme Choquette qui lui apprenait que Pierre Laporte venait d’être enlevé devant chez lui, à Saint-Lambert »[23].  Immédiatement, un ami de Bourassa sortit pour alerter le garde du corps posté devant la maison et lui demander de prendre son arme et d’appeler des renforts.

Toujours selon Germain, Bourassa aurait alors téléphoné à Trudeau pour l’informer de la situation, au point où la Loi des mesures de guerre fut abordée.  Mais les deux politiciens convinrent de se donner encore un peu de temps pour réfléchir.

Vers 19h00, Guy Langlois, le chef du cabinet Bourassa, téléphona à Charles Denis pour l’informer du souhait du premier ministre de réunir tout le monde à l’hôtel Reine-Élisabeth.  Une dizaine de minutes plus tard, les autorités bloquaient les ponts autour de l’Île de Montréal et au cours de l’heure suivante elles investissaient l’Île Charron.  À 20h17, selon La Presse, Jérôme Choquette rencontrait le directeur de la Sûreté du Québec au palais de justice de Montréal.  Les décisions que prirent les deux hommes ce soir-là font cependant partie des mystères entourant la Crise d’octobre.

Pour clore les événements de cette journée drôlement mouvementée, revenons sur la raison expliquant le choix de Pierre Laporte comme otage.  Pour répondre à cette question, l’historien Jean-Charles Panneton revient sur le rapport présenté par le procureur Jean-François Duchaîne quelques années après les événements.  Selon cette enquête, le fait que Cross était britannique ne donnait pas un gros pouvoir de négociation à la cellule Libération, tandis que Laporte était premier ministre par intérim en l’absence de Bourassa, qui rentra d’ailleurs au Québec quelques heures avant l’enlèvement.  Si on doit en croire le rapport Duchaîne, la version de Simard et de ses complices – à savoir qu’ils avaient décidé de se tourner vers Laporte à la toute dernière minute et sans raison précise – ne tient pas la route.[24]

En 2010, dans la préface du livre Le procès des Cinq, publié par les éditions Lux, Louis Hamelin soulignait que le soir même de l’enlèvement le célèbre syndicaliste et controversé Michel Chartrand débarqua à quelques pas de la résidence des Laporte afin de se donner en spectacle.  À ce sujet, Hamelin spécifie que de la foule qui s’agglomère « un homme en émerge, une grande gueule, dont la moustache et le parler dru deviendront célèbres.  Pour l’instant, sur ce trottoir de banlieue, ce gazon jauni d’octobre, il clame à qui veut l’entendre que le ministre du Travail et de l’Immigration n’a pas volé ce qui lui arrive…  Ce trouble-fête (trouble-tragédie pour être plus exact), ce porte-parole que personne n’a sonné, c’est Michel Chartrand »[25].

Et Chartrand, au risque de décevoir ses admirateurs, n’avait pas fini de décevoir.  Ce soir-là, il a manqué une belle occasion de se faire discret.

De plus, le comportement des médias dans cette affaire s’avéra d’une idiotie extrême, en particulier lorsqu’on vit des journalistes de CKAC manipuler les cartes de crédit de Laporte remis par les ravisseurs.  La scène presque surréaliste se déroula devant les caméras de télévision.  Pour les policiers, il s’agissait là d’un geste criminel puisque les journalistes étaient en train de détruire de la preuve, notamment en manipulant ces pièces à conviction avec leurs mains nues, effaçant ainsi de très probables empreintes digitales[26].  Par la suite, certains journalistes plaidèrent l’ignorance, mais l’argument demeure inacceptable puisqu’au Québec le milieu journalistique se devait de connaître les empreintes digitales, au moins depuis le litige survenu en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau.  Serait-ce que les journalistes ont eux aussi la mémoire courte?


[1] Germain, op. cit., p. 149.

[2] Pour en savoir plus : https://historiquementlogique.com/2015/10/12/la-derniere-pendaison-legale-au-quebec/

[3] Simard, p. 28.

[4] Simard, p. 28-29.

[5] Simard, p. 29.

[6] Simard, p. 29-30.

[7] Simard, p. 30.

[8] Simard, p. 33-34.

[9] Simard, p. 34.

[10] Simard, p. 37.

[11] La Presse, 12 octobre 1970.

[12] Simard, p. 37.

[13] La Presse, 12 octobre 1970.

[14] Combien d’événements « comme celui-là » a-t-il vécu pour tenter une telle affirmation?

[15] Simard, op. cit., p. 39-41.

[16] Simard, op. cit., p. 41-42.

[17] Jean-Charles Panneton, Pierre Laporte, 2012, p. 399.

[18] Simard, p. 42.

[19] Simard, p. 43.

[20] Simard, p. 43.

[21] Simard, p. 45-46.

[22] Simard, op. cit., p. 50.

[23] Germain, op. cit., p. 149.

[24] Panneton, op. cit., p. 400.

[25] Le procès des Cinq, 2010, p. 5.

[26] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

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Octobre 70: Retour précipité du Texas (11)


Jérôme Choquette était ministre de la Justice pendant la Crise d’octobre.

Vendredi, 9 octobre 1970

Si on se fie à la chronologie incertaine du livre de Francis Simard – bien souvent il s’y montre imprécis dans les dates mais utilise des expressions comme « le lendemain » par exemple – c’est au matin du vendredi 9 octobre que Paul Rose lui aurait téléphoné alors qu’il se trouvait dans la maison de la rue Armstrong.  Rassuré que la demeure restait toujours inconnue des autorités, les frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Bernard Lortie, vinrent y rejoindre Simard.

Toujours d’après son livre publié en 1982, Simard dira y être demeuré avec les trois autres jusqu’au 10 octobre.  À ce point précis de l’histoire, son livre verse dans une certaine complainte à propos de ses états d’âme.  Cela lui permet ensuite d’affirmer qu’il n’a pas dormi cette nuit-là, ce qui lui aurait causé des blancs de mémoire bien commodes.

Simard justifie le geste de son quatuor par des arguments qui, aujourd’hui, nous paraissent bien minces.  Par exemple, il reprochait à Bourassa de ne pas avoir remis son voyage à New York et à Jérôme Choquette de vouloir gagner du temps.  « On qualifiait les demandes du FLQ d’inutiles, de loufoques.  Le manifeste n’était qu’un ramassis d’idioties.  Bien sûr, 40 pour cent de tous les chômeurs du Canada se trouvent au Québec, mais ça, tout le monde le sait.  Bien sûr, des gens vivent ou essaient de vivre dans les taudis de l’est de Montréal, face à la richesse de Westmount, mais que pouvons-nous y faire?  […]  Des demandes initiales formulées par la cellule Libération pour que soit libéré James R. Cross il ne restait que la libération des prisonniers politiques.  On avait laissé tomber le réengagement des gars de Lapalme.  Au niveau du gouvernement c’est la ligne dure.  On refuse.  On ne veut rien négocier, ni rien accepter.  Et si on a permis la diffusion du manifeste, c’est en pensant qu’il était tellement simplet qu’il discréditerait le FLQ.  Tout se présente comme si le gouvernement avait pris la gageure, le pari que tout cela n’était pas sérieux.  Que jamais le FLQ n’irait au bout des gestes qu’il avait posés »[1].

Retenons ici que Simard écrivait ces phrases plus de 10 ans après les faits.  Selon lui, c’est seulement à partir de cet instant que son groupe sentit le besoin de réagir et que, pour ce faire, ils avaient improvisé un second enlèvement.  « Ce qui se présente le plus naturellement, parce que c’est un enlèvement qui a déclenché toute la crise, c’est d’en faire un autre », écrira-t-il.  Toute une logique!

« Le vendredi 9 octobre est également une journée bien remplie pour Bourassa.  Il donne une conférence de presse en fin de matinée à la Maison du Québec située au Rockefeller Center.  Après un après-midi consacré à de nouvelles rencontres avec des financiers, il préside dans la soirée une réception à la Maison du Québec en l’honneur des amis du Québec à New York.  Pendant ce temps, à Montréal, la cellule Libération fait savoir qu’elle suspend temporairement l’exécution de Cross, le manifeste ayant été diffusé.  Elle insiste cependant pour que les « prisonniers politiques » soient libérés au plus tard le lendemain 10 octobre à 18 heures »[2].

Notons au passage que Charles Denis utilise les guillemets pour parler des prisonniers dont le FLQ exigeait la libération.  Nous verrons plus loin pourquoi.

C’est aussi ce vendredi que Jérôme Choquette téléphonait à Bourassa pour lui apprendre « que la cellule Libération, responsable de l’enlèvement du diplomate britannique, avait décidé de surseoir à l’exécution de Cross, mais qu’elle exigeait toujours la libération des prisonniers dits politiques »[3].

Le 9 octobre, c’est dans Le Soleil qu’apparut une déclaration qui nous paraît aujourd’hui tout à fait ridicule.  Cette fois, elle était de Pierre Bourgault, l’un des fondateurs du RIN et auteur qui sera plus tard adulé par plusieurs personnes.  Pourtant, ce jour-là, il encourageait les méthodes terroristes : « le gouvernement doit accepter le pouvoir parallèle que s’est donné le FLQ en enlevant le diplomate anglais.  Le gouvernement doit en outre arrêter l’action de son appareil policier, il doit offrir l’impunité aux auteurs de l’enlèvement; il doit trouver un moyen d’entrer en contact, sans danger, avec cette « faction » du FLQ; il doit s’engager immédiatement à accepter la plus importante proposition du FLQ »[4].

Toute cette animosité médiatique allait conduire, le lendemain, à une autre journée haute en couleur.  Le 10 octobre 1970, la crise serait propulsée à un niveau encore jamais vu.


[1] Simard, p. 23-24.

[2] Denis, op. cit., p. 102.

[3] Germain, op. cit., p. 149.

[4] Cité par Tetley, op. cit., p. 73.

Octobre 70: Le manifeste (10)


Maison de la rue Armstrong, à Saint-Hubert,m par Francis Simard et les frères Rose. C’est ici que le ministre Pierre Laporte serait détenu durant une semaine. (La Presse)

Jeudi, 8 octobre 1970

Ce matin-là, en dépit d’une inquiétude toute particulière qui régnait à Ottawa, le discours du Trône par le gouverneur général du Canada, Roland Muchener, eut lieu comme prévu.  Évidemment, les mesures de sécurité furent  rehaussées autour du Parlement.

Pendant ce temps, dans La Presse, Jacques Parizeau dénonçait l’attitude de son propre parti : « le rôle de l’opposition, dans une crise comme celle que nous vivons, aurait dû être, et à plus forte raison pour nous du Parti québécois, de soutenir le gouvernement de toutes ses forces pour l’empêcher de s’effondrer devant le lobby des médecins.  Au lieu de cela, le PQ a pris l’initiative d’ouvrir la voie à une retraite du gouvernement ».

Pendant ce temps, à New York, Bourassa était occupé à faire des rencontres importantes pour l’avenir du Québec.  Évidemment, les pro-felquistes lui reprochent toujours cette absence hors Québec au moment fort de la crise, tandis que d’autres rappellent la nécessité de ce voyage pour le développement de la province.

Selon le livre qu’il a signé en 1982, Francis Simard serait revenu au Québec au cours de la journée du jeudi 8 octobre, et cela en compagnie des frères Rose.  Ils revenaient apparemment des États-Unis.  Après avoir laissé Mme Rose chez elle, la mère des deux frères, les jeunes hommes se seraient dirigés à une maison qu’ils louaient sur la rue Armstrong à Saint-Hubert, « le seul endroit où nous pouvions aller »[1].  Nous verrons plus tard que cette modeste demeure deviendrait bientôt célèbre.

Simard affirmera aussi que cette maison était louée depuis plusieurs mois, ce qui laisse supposer que le crime qui allait bientôt survenir était planifié depuis longtemps.  D’ailleurs, Simard ajoutera qu’il s’était assuré que la maison ne soit pas « brûlée », ou repérée par la police, au point de passer la nuit dans un champ pour observer à distance.  Toutefois, il contredira Pierre Vallières qui, en 1977, prétendra que la police connaissait parfaitement leur repaire et que, par conséquent, il trouvait étrange que les enquêteurs n’y aient pas donné l’assaut immédiatement après l’enlèvement de Laporte.  Or, il semble que Vallières ait été le seul à voltiger dans son propre délire.

C’est à 22h30 que Radio-Canada fit la lecture du manifeste du FLQ lors d’une émission spéciale diffusée en direct.  Pour mieux se mettre dans l’ambiance de cette époque tumultueuse, voyons le manifeste dans son intégralité :

Le Front de libération du Québec n’est pas le messie, ni un Robin des bois des temps modernes.  C’est un regroupement de travailleurs québécois qui sont décidés à tout mettre en œuvre pour que le peuple du Québec prenne définitivement en mains son destin.

         Le Front de libération du Québec veut l’indépendance totale des Québécois, réunis dans une société libre et purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les « big boss » patronneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupules.

         Le Front de libération du Québec n’est pas un mouvement d’agression, mais la réponse à une agression, celle organisée par la haute finance par l’entremise des marionnettes des gouvernements fédéral et provincial (le show de la Brinks, le bill 63, la carte électorale, la taxe dite de « progrès social », power corporation, l’assurance-médecins, les gars de Lapalme).

         Le Front de libération du Québec s’autofinance d’impôts volontaires prélevés à même les entreprises d’exploitation des ouvriers (banques, compagnies de finance, etc.)

         « Les puissances d’argent du statu quo, la plupart des tuteurs traditionnels de notre peuple, ont obtenu la réaction qu’ils espéraient, le recul plutôt qu’un changement pour lequel nous avons travaillé comme jamais; pour lequel on va continuer à travailler ».

René Lévesque, 29 avril 1970.

         Nous avons cru un moment qu’il valait la peine de canaliser nos énergies, nos impatiences comme le dit si bien René Lévesque, dans le Parti québécois, mais la victoire libérale montre bien que ce qu’on appelle démocratie au Québec n’est en fait et depuis toujours que la « democracy » des riches.  La victoire du Parti libéral en ce sens n’est en fait que la victoire des faiseurs d’élections Simard-Cotroni.  En conséquence, le parlementarisme britannique, c’est bien fini et le Front de libération du Québec ne se laissera jamais distraire par les miettes électorales que les capitalistes anglo-saxons lancent dans la basse-cour québécoise à tous les quatre ans.  Nombre de Québécois ont compris et ils vont agir.  Bourassa dans l’année qui vient va prendre de la maturité : 100,000 travailleurs révolutionnaires organisés et armés!

         Oui il y en a des raisons à la victoire libérale.  Oui il y en a des raisons à la pauvreté, au chômage, aux taudis, au fait que vous M. Bergeron de la rue Visitation et aussi vous M. Legendre de Ville de Laval qui gagnez 10,000 dollars par année, vous ne vous sentiez pas libres en notre pays le Québec.

         Oui il y en a des raisons, et les gars de la Lord les connaissent, les pêcheurs de la Gaspésie, les travailleurs de la Côte Nord, les mineurs de la Iron Ore, de Québec Cartier Mining, de la Noranda les connaissent eux aussi ces raisons.  Et les braves travailleurs de Cabano que l’on a tenté de fourrer une fois de plus en savent des tas de raisons.

         Oui il y en a des raisons pour que vous M. Tremblay de la rue Panet et vous M. Cloutier qui travaillez dans la construction à St-Jérôme, vous ne puissiez vous payer des « vaisseaux d’or » avec de la belle zizique et tous les fling flang comme l’a fait Drapeau-l’aristocrate, celui qui se préoccupe tellement des taudis qu’il a fait placer des panneaux de couleurs devant ceux-ci pour ne pas que les riches touristes voient notre misère.

Oui il y en a des raisons pour que vous Madame Lemay de St-Hyacinthe vous ne puissiez vous payer des petits voyages en Floride comme le font avec notre argent tous les sales juges et députés.

Les braves travailleurs de la Vickers et ceux de la Davie Ship les savent ces raisons, eux à qui l’on n’a donné aucune raison qu’ils voulaient se syndiquer et à qui les sales juges ont fait payer plus de deux millions de dollars parce qu’ils avaient voulu exercer ce droit élémentaire.  Les gars de Murdochville la connaissent la justice et ils en connaissent des tas de raisons.

Oui il y en a des raison pour que M. Lachance de la rue Ste-Marguerite, vous alliez noyer votre désespoir, votre rancœur et votre rage dans la bière du chien à Molson.  Et toi, Lachance fils avec tes cigarettes de mari…

Oui il y en a des raisons pour que vous, les assistés sociaux, on vous tienne de génération en génération sur le bien-être social.  Il y en a des tas de raisons, les travailleurs de la domptar à Windsor et à East Angus les savent.  Et les travailleurs de la Squibb et de la Ayers et les gars de la Régie des Alcools et ceux de la Seven Up et de Victoria Precision, et les cols bleus de Laval et de Montréal et les gars de Lapalme en savent des tas de raisons.

Les travailleurs de Dupont of Canada en savent eux aussi, même si bientôt ils ne pourront que les donner en anglais (ainsi assimilés, ils iront grossir le nombre des immigrants, Néo-Québécois, enfants chéris du bill 63)[2].

Et les policiers de Montréal auraient dû les comprendre ces raisons, eux qui sont les bras du système; ils auraient dû s’apercevoir que nous vivons dans une société terrorisée parce que sans leur force, sans leur violence, plus rien ne fonctionnait le 7 octobre!

Nous en avons soupé du fédéralisme canadien qui pénalise les producteurs laitiers du Québec pour satisfaire aux besoins anglo-saxons du Commonwalth; qui maintient les braves chauffeurs de taxi de Montréal dans un état de demi-esclaves en protégeant honteusement le monopole exclusif de l’écoeurant Murray Hill et de son propriétaire-assassin Charles Hershorn et de son fils Paul qui, à maintes reprises, le soir du 7 octobre, arracha des mains de ses employés le fusil de calibre .12 pour tirer sur les chauffeurs et blesser ainsi mortellement le caporal Dumas, tué en tant que manifestant; qui pratique une politique insensée des importations en jetant un à un dans la rue les petits salariés des Textiles et de la Chaussure, les plus bafoués au Québec, aux profits d’une poignée de maudits « money-makers » roulant cadillac; qui classe la nation québécoise au rang des minorités ethniques du Canada.

Nous en avons soupé, et de plus en plus de Québécois également, d’un gouvernement de mitaines qui fait mille et une acrobaties pour charmer les millionnaires américains en les suppliant de venir investir au Québec, la Belle Province où des milliers de milles carrés de forêts remplies de gibier et de lacs poissonneux sont la propriété exclusive de ces mêmes Seigneurs tout-puissants du XXe siècle : d’un hypocrite à la Bourassa qui s’appuie sur les blindés de la Brinks, véritable symbole de l’occupation étrangère au Québec, pour tenir les pauvres « natives » québécois dans la peur de la misère et du chômage auxquels nous sommes tant habitués; de nos impôts que l’envoyé d’Ottawa au Québec veut donner aux boss anglophones pour les « inciter », ma chère, à parler français, à négocier en français : repeat after me : « cheap labor means main-d’œuvre à bon marché »; des promesses de travail et de prospérité , alors que nous serons toujours les serviteurs assidus et les lèche-bottes des big-shot, tant qu’il y aura des Westmount, des Town of Mount-Royal, des Hampstead, des Outremont, tous ces véritables châteaux forts de la haute finance de la rue St-Jacques et de la Wall Street, tant que nous tous, Québécois, n’aurons pas chassé par tous les moyens, y compris la dynamite et les armes, ces big-boss de l’économie et de la politique, prêts à toutes les bassesses pour mieux nous fourrer.

Nous vivons dans une société d’esclaves terrorisés, terrorisés par les grands patrons, Steinberg, Clark, Bronfman, Smith, Neapole, Timmins, Geoffrion, J.L. Lévesque, Hershorn, Thompson, Nesbitt, Desmarais, Kierans (à côté de ça, Rémi Popol la garcette, Drapeau le dog, Bourassa le serein des Simard, Trudeau la tapette, c’est des peanuts!).

Terrorisés par l’Église capitaliste romaine, même si ça parait de moins en moins (à qui appartient la Place de la Bourse?), par les paiements à rembourser à la Household Finance, par la publicité des grands maîtres de la consommation, Eaton, Simpson, Morgan, Steinberg, General Motors…; terrorisés par les lieux fermés de la science et de la culture que sont les universités et par leurs singes-directeurs Gaudry et Dorais et par le sous-singe Robert Shaw.  Nous sommes de plus en plus nombreux à connaître et à subir cette société terroriste et le jour s’en vient où tous le Westmount du Québec disparaîtront de la carte.

Travailleurs de la production, des mines et de forêts; travailleurs des services, enseignants et étudiants, chômeurs, prenez ce qui vous appartient, votre travail, votre détermination et votre liberté.

Travailleurs du Québec, commencez dès aujourd’hui à reprendre ce qui vous appartient; prenez vous-mêmes ce qui est à vous.  Vous seuls connaissez vos usines, vos machines, vos hôtels, vos universités, vos syndicats; n’attendez pas d’organisation miracle.

Faites vous-mêmes votre révolution dans vos quartiers, dans vos milieux de travail.  Et si vous ne le faites pas vous-mêmes, d’autres usurpateurs technocrates ou autres remplaceront la poignée de fumeurs de cigares que nous connaissons maintenant et tout sera à refaire.  Vous seuls êtes capables de bâtir une société libre.

Il nous faut lutter, non plus un à un, mais en s’unissant, jusqu’à la victoire, avec tous les moyens que l’on possède comme l’ont fait les Patriotes de 1837-1838 (ceux que Notre sainte mère l’Église s’est empressée d’excommunier pour mieux se vendre aux intérêts britanniques.

Qu’aux quatre coins du Québec, ceux qu’on a osé traiter avec dédain de lousy French et d’alcooliques entreprennent vigoureusement le combat contre les matraqueurs de la liberté et de la justice et mettent hors d’état de nuire tous ces professionnels du hold-up et de l’escroquerie : banquiers, businessmen, juges et politicailleurs vendus!!!

Nous sommes des travailleurs québécois et nous irons jusqu’au bout.  Nous voulons remplacer avec toute la population cette société d’esclaves par une société libre, fonctionnant d’elle-même et pour elle-même, une société ouverte sur le monde.

Notre lutte ne peut être que victorieuse.  On ne tient pas longtemps dans la misère et le mépris un peuple en réveil.

Vive le Québec libre!

Vive les camarades prisonniers politiques!

Vive la révolution québécoise!

Vive le Front de libération du Québec!

 Dans la biographie qu’il a consacrée à Robert Bourassa en 2006, Charles Denis donnera ainsi son opinion sur le contenu de ce texte : « le manifeste s’inspire des manchettes des journaux et puise dans l’actualité des événements qui viennent, selon les auteurs, confirmer leur thèse selon laquelle les Québécois ne peuvent devenir un peuple fier, heureux et libre que s’ils obtiennent le socialisme et l’indépendance par la révolution.  En fait, ce texte est bourré de clichés et de mythes, dont le choix révèle une grande naïveté chez ses auteurs, lesquels, de plus, utilisent évidemment l’insulte d’une façon délibérément provocatrice »[3].

Gérard Pelletier

Gérard Pelletier est allé plus loin dans son analyse.  Dans un premier temps, il souligne que « le fameux manifeste du FLQ ne révélait rien.  Toute sa propagande portait sur des faits de notoriété publique.  Mais, à cause des circonstances dramatiques qui ont entouré sa diffusion, il a obligé une grande partie de la population à écouter des choses qui lui sont dites (pour la plupart)[4] depuis longtemps.  Le problème, c’est qu’une pareille publicité coûte cher et que, là encore, c’est le public qui a payé la note, dans tous les sens du terme, et non seulement le public, mais un homme qui, lui, a payé de sa vie.  Je pense qu’il y a également des explications de nature psychologique à l’accueil relativement positif réservé par une certaine partie de la population aux revendications énumérées dans le manifeste du FLQ.  Une de ces explications rejoint l’aspect théâtral mentionné plus haut et s’apparente à la joie des enfants qui voient Guignol rosser le gendarme.  Qui n’a pas eu envie, en recevant une contravention de la police ou en comparent le montant brut de son salaire avec le montant net de son chèque de paie, de dire crûment leur fait aux autorités et de traiter de tous les noms tel ministre ou tel autre?  À cet égard, l’insolence de l’interpellation des hommes publics par le FLQ favorisait une sorte de défoulement chez l’auditeur ou le téléspectateur qui se disait, en pensant à M. Trudeau ou au maire Drapeau : « Ils se font parler dans la face ».  Mais l’escalade terroriste a mis fin à cette demi-indulgence d’une partie du public pour le FLQ.  Le masque gouailleur d’Arsène Lupin tombait brusquement et, si on pouvait à la rigueur s’amuser de voir les puissants de ce pays se faire botter verbalement les fesses, on n’acceptait pas d’applaudir à un nouvel enlèvement et encore moins à un assassinat »[5].

Pelletier critiqua également le pauvre niveau de langage utilisé dans le manifeste, qui prenait les travailleurs pour des gens peu éduqués et qui ne cherchaient pas à améliorer leur langage.

Pelletier, qui publiait dès 1971, ajoutait ceci : « j’ai relu récemment le manifeste du FLQ et j’ai été, plus encore que la première fois, frappé par la pauvreté de son contenu idéologique.  Que reste-t-il une fois supprimés les injures et autres fioritures verbales?  Il reste un salmigondis qui relève davantage du délire de la persécution que de l’argumentation politique.  Relevons par exemple les expressions utilisées par le FLQ pour définir le peuple québécois : « cheap labor » – pauvres natives – serviteurs assidus et lèches-bottes des big-shots – société d’esclaves terrorisés – alcoolique – minorité ethnique – etc. ».[6]

Selon Pelletier, le fait de s’adresser au peuple dans une langue franglais ou jouale était péjoratif envers les Québécois.  Certes, ce n’était visiblement pas très habile de la part des mystérieux auteurs.  Dans une lettre au quotidien Le Devoir publiée le 5 février, C. J. Huot donnait son avis sur la question : « Je connais plus d’un Québécois qui a à peine frôlé les bancs du niveau d’études secondaires – c’est loin du cours classique – et qui néanmoins se montre désireux de toujours mieux parler.  Allons, allons!  Le peuple n’est pas si dépourvu que cela … Les gens intelligents de n’importe quelle classe sociale cherchent ordinairement à exprimer une idée claire dans une langue correcte, sans pédantisme verbal qui sente l’aliénation sous une autre forme.  […] Le FLQ offrait le nécessaire : des chômeurs, des pauvres, des exploités, des colonisés, etc.  Le poids de toutes ces injustices sociales ne compensait-il pas celui de quelques bombes, de quelques morts inutiles?  En tout cas, ce semblant de justification a permis à certaines gens de trouver moins intolérable l’idée qu’on pouvait assassiner froidement un otage sans défense »[7].

Alors, non!  L’argumentation politique ne devrait pas servir à dissimuler des crimes aussi odieux que le meurtre.  Le tribunal se tient loin de cette perversion tandis que dans le public on peut dire pratiquement tout ce que l’on veut sans risquer la moindre conséquence.  Il suffit de penser aux livres de Vallières et de Simard.  Plus récemment, on a eu droit à un autre livre glorifiant les pensées illogiques de prétendus intellectuels tels que Vallières, Chartrand ou Gagnon.  Nous y reviendrons au moment de la conclusion.

Pour sa part, William Tetley s’est permis d’apporter cette autre critique au manifeste de 1970 : « Les textes du FLQ se lisent comme les tracts des révolutionnaires cubains et algériens des années 1940.  Le manifeste de 1970 affirme comme sine qua non que les travailleurs sont exploités presque sans exception au Québec et appelle de ses vœux un gouvernement des travailleurs qui mettra fin à leur exploitation.  Pourtant une seule des sept exigences posées par les ravisseurs felquistes de James Cross le 5 octobre 1970 concernait les « travailleurs et [les] injustices sociales » : elle avait trait aux employés de Lapalme et elle a été vite abandonnée.  Les six autres requêtes concernaient les ravisseurs felquistes eux-mêmes : la publication du manifeste; le nom du délateur (à qui ils avaient sans nul doute l’intention d’appliquer leur version personnelle de la justice sociale); 500 000 dollars en or; l’élargissement des terroristes emprisonnés; enfin leur transport et celui des terroristes emprisonnés, en Algérie ou à Cuba ».

Tetley ajouta également que « le manifeste de 1970 était écrit dans une langue provocante, poignante, exaltée, où défilaient par saccades les épithètes colorés.  Il visait à choquer et certaines de ses parties faisaient vibrer une corde sensible lorsqu’il y était question des inégalités patentes dans la société québécoise ».

Laissons d’ailleurs la conclusion du présent chapitre à Tetley : « avec le recul, je crois qu’a été sage la décision de lire le manifeste de 1970 à la télévision parce que le document n’était pas convaincant.  Si quelque courant de sympathie s’est manifesté pour les griefs qu’il énumérait, la vaste majorité de la population n’a pas été impressionnée par les solutions qu’il proposait.  L’impression positive qu’a pu exercer le manifeste a vite fait place à la révulsion populaire devant les méthodes du FLQ.  Quoi qu’il en soit, le refus de lire le manifeste à la télévision lui aurait seulement assuré de la publicité.  Le document était déjà entre les mains de la presse; on l’avait lu sur les ondes de CKAC, imprimé dans au moins un journal, et les meneurs du mouvement étudiant le distribuaient.  En somme, il n’était plus secret.  Dissimuler le manifeste au public à ce moment-là aurait simplement attisé l’intérêt pour son message et suscité la critique ».


[1] Simard, p. 20.

[2] Le contenu des parenthèses n’est pas de moi mais du manifeste original.

[3] Charles Denis, op. cit., p. 101.

[4] Les parenthèses et leur contenu est de Pelletier.

[5] Pelletier, op. cit., p. 25.

[6] Pelletier, p. 67-69.

[7] Pelletier, op. cit., p. 27.

Octobre 70: Nous, on fabrique des bombes! (1)


         Selon toute vraisemblance, et en particulier selon l’auteur et professeur de droit William Tetley, c’est en février 1963 que naît le Front de Libération du Québec (FLQ).  Les trois membres fondateurs en auraient été Georges Scheoters, 33 ans, Gabriel Hudon, 21 ans, et Raymond Villeneuve, 19 ans.  C’est ce dernier qui aurait eu l’idée du célèbre nom de l’organisation.

Selon Gérard Pelletier, les premières actions du FLQ auraient été de se faire voir par de vulgaires graffitis.  Comme on le sait, cependant, le niveau de violence ne tarderait pas à s’amplifier.  En quelques semaines, ces peintures associées au vandalisme se traduisirent en actes de violence.  Entre 1963 et 1967, le FLQ allait poser 35 bombes.

Le 8 mars 1963, des cocktails Molotov furent lancés contre « trois casernes de Montréal, par des commandos-suicides », pouvait-on lire dans La Presse[1].  Ces casernes étaient celles du 22e Régiment, avenue Lacombe, du Victoria Rifles et du Royal Montreal Regiment.  « Ces attentats sont signés par le Front de libération québécois, mouvement qui serait composé exclusivement d’anciens membres de l’OAS[2], récemment arrivés au Québec ».  Selon le même article, les trois cocktails n’ont pas explosés.  « Le major Clément Bouffard, directeur des relations extérieurs [sic] pour les forces armées au Québec, a noté que seul le cocktail au Royal 22e Régiment a fait quelque dégât; dans ce cas, le liquide a entraîné un petit incendie qui a noirci le plancher et les murs ».  L’article soulignait également que l’attentat relevait de l’amateurisme.

À peine venait-il de naître que l’organisation était qualifiée de « mouvement terroriste » par La Presse.  Au grand regret de leurs sympathisants, ce qualificatif allait désormais coller à la peau du FLQ à tout jamais.  Car d’un point de vue objectif et juridique, c’est exactement ce qu’ils étaient : des terroristes.

Les auteurs de cet attentat du 8 mars revendiquèrent leur action sous forme d’un « avis à la population de l’État du Québec ».  Selon cette revendication, ils se définissaient en ces termes : « Le FLQ est un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêts à mourir pour l’indépendance économique du Québec ».  En plus de ce ton radical, ces mystérieux felquistes firent connaître leur souhait de s’en prendre à tous les symboles à caractère fédéraux, en particulier ceux de la Gendarmerie Royale du Canada (GRC) et de l’armée, mais aussi aux moyens d’informations en « langue coloniale qui nous méprisent »; à toutes les entreprises ayant un comportement discriminatoire envers les Québécois et qui n’emploient pas le français comme langue première; ainsi qu’aux usines qui discriminent les ouvriers francophones.  On se targuait également de vouloir s’en prendre à tous ceux qui collaboreraient avec « l’occupant ».

Coïncidence ou pas, la naissance médiatique du FLQ correspondait à la campagne électorale fédérale, dont les élections étaient prévues pour le mois suivant.

Le 1er avril 1963 « une bombe, lancée par une bouche d’aération, a fait explosion […] au sous-sol de l’édifice du Revenu national, à Montréal, causant des dommages minimes dans un vestiaire »[3].  Le sergent-détective Léo Plouffe du laboratoire mobile de la police montréalaise se rendit sur les lieux pour constater, d’abord, qu’il n’y avait aucun blessé.  Les terroristes n’avaient pas prévus qu’une plaque de métal situé dans le conduit de ventilation amortirait les effets de l’explosion.  La déflagration a néanmoins « provoqué un trou de six pouces de diamètre dans la porte de la cave ».  Une heure avant l’explosion, un individu avait téléphoné à la Presse canadienne en exigeant de parler au rédacteur francophone, à qui il révéla : « Ici le Front de libération du Québec.  Une bombe puissante fera incessamment explosion à l’édifice de l’impôt fédéral, à l’angle du boulevard Dorchester et de la rue Bleury.  Il serait plus prudent de faire évacuer les lieux.  […]  Alors que les policiers enquêtaient, un autre appel anonyme fut reçu par la police de Montréal l’avisant qu’une autre bombe allait exploser, cette fois, dans l’édifice des douanes, Place d’Youville.  Des fouilles entreprises à ce dernier endroit n’ont donné aucun résultat »[4].

Dans La Presse, on apprit que « le sabotage a fait hier son apparition sur la scène politique du Canada … sous le sigle F.L.Q.  Si les craintes des autorités du Canadien Pacifique s’étaient avérées justifiées, M. John Diefenbaker en aurait été la première victime »[5].

Dans le train qui transportait le premier ministre, de Québec jusqu’à Trois-Rivières, on décida de ne courir aucun risque en immobilisant le convoi composé de seize wagons à 19h01, à Sainte-Anne-de-la-Pérade.  Les responsables du Canadien Pacifique avaient donc pris la menace très au sérieux.  La voie ferrée aurait été sabotée, mais un peu avant 20h00 le train reprit sa route à une vitesse anormalement lente.  « Le premier ministre n’a pas voulu faire de commentaires sur l’incident devant les journalistes.  Un de ses porte-parole a cependant rapporté que le premier ministre n’a dit qu’une seule phrase : cela me laisse tout-à-fait indifférent »[6].  Sur la page Wikipédia consacrée au FLQ, on peut lire qu’une bombe aurait été trouvée sur la voie ferrée.  Gérard Pelletier ira même jusqu’à parler d’une explosion, ce qui contredit les détails qu’on peut aujourd’hui retrouver dans les journaux de l’époque.

Une semaine plus tard, le 8 avril 1963, se tenaient les 26e élections fédérales canadiennes.  Le parti Libéral de Lester B. Pearson fut élu minoritairement, tandis que le gouvernement progressiste-conservateur de John Diefenbaker essuya la défaite.

Selon William Tetley, c’est le 16 avril 1963 que fut rédigé le tout premier manifeste du FLQ.  Il ne sera jamais diffusé dans les médias, mais il jetait néanmoins les bases de ce qu’allait devenir ce regroupement terroriste.  Le voici intégralement :

Patriotes,

Depuis la Seconde Guerre mondiale les divers peuples dominés du monde brisent leurs chaînes afin d’acquérir la liberté à laquelle ils ont droit. L’immense majorité de ces peuples a vaincu l’oppresseur et aujourd’hui vit librement. Après tant d’autres, le peuple québécois en a assez de subir la domination arrogante du colonialisme anglo-saxon. Au Québec comme dans tous les pays colonisés, l’oppresseur nie férocement son impérialisme et est appuyé en cela par notre soi-disant élite nationale, plus intéressée à protéger ses intérêts économiques personnels qu’à servir les intérêts vitaux de la nation québécoise. Elle persiste à nier l’évidence et s’emploie à créer de multiples faux problèmes, voulant détourner le peuple assujetti du seul qui soit essentiel : L’INDÉPENDANCE.

Malgré cela, les yeux des travailleurs s’ouvrent chaque jour un peu plus à la réalité : le Québec est une colonie ! Colonisés, nous le sommes politiquement, socialement et économiquement. Politiquement, parce que nous ne possédons pas les leviers politiques vitaux à notre survie. Le gouvernement colonialiste d’Ottawa possède en effet toute juridiction dans les domaines suivants : économie, commerce extérieur, défense, crédit bancaire, immigration, droit criminel, etc. De plus, toute loi provinciale peut être refusée si Ottawa le juge bon. Le gouvernement fédéral étant complètement acquis aux intérêts des impérialistes anglo-saxons, qui y détiennent une majorité constitutionnelle et pratique écrasante, sert constamment à maintenir et à accentuer l’infériorité des Québécois. Chaque fois que les intérêts anglo-saxons et québécois entrent en conflit, les intérêts du Québec sont infailliblement défavorisés. Que ce fut militairement avec la conscription, démographiquement avec le favoritisme d’assimilation aux anglo-saxons, internationalement par la suprématie totale des anglophones dans les divers domaines diplomatiques, toujours, sans exception, le gouvernement d’Ottawa a imposé les intérêts des Anglais au détriment des Québécois.

La force même ne fut pas dédaignée en certaines occasions. Le sang de notre peuple coula alors au bénéfice de la finance coloniale. Colonisé, le peuple québécois l’est donc politiquement. Il l’est aussi économiquement. Une seule phrase suffit à le prouver : plus de 80% de notre économie est contrôlée par des intérêts étrangers. Nous fournissons la main-d’œuvre, ils encaissent les profits. Même socialement, le Québec est un pays colonisé. Nous sommes 80% de la population et pourtant la langue anglaise domine les domaines les plus divers. Peu à peu le français est relégué au rang du folklorisme alors que l’anglais devient la langue de travail. Le mépris des Anglo-saxons envers notre peuple demeure constant. Les  » SPEAK WHITE « , stupid French canadians, et autres épithètes du même genre sont très fréquentes. Dans le Québec même, des milliers de cas d’unilinguisme anglais sont arrogamment affichés. Les colonialistes nous considèrent comme des êtres inférieurs et nous le font savoir sans aucune gêne.

Historique du problème : Quand le 8 septembre 1760, Monsieur de Vaudreuil, gouverneur de la Nouvelle-France, signe l’acte de capitulation de Montréal, le sort en est jeté. Quelque temps plus tard, l’Angleterre prendra officiellement possession de la colonie française ainsi que des 60,000 Français qui s’y trouvent. Et alors commence l’histoire de la domination anglo-saxonne au Québec. Notre pays était riche et les financiers londoniens lorgnaient déjà sur les profits futurs. Pour que la suprématie anglo-saxonne sur le Québec soit incontestée, il fallait à tout prix assimiler ces quelque 60,000 colons, d’une façon comme d’une autre. Cela leur sembla alors plus facile. En effet, qu’est-ce que cette poignée d’hommes devant l’écrasante puissance que représentait alors l’Angleterre ? Soudain la révolution américaine se produisit. Il fallut donc pour un certain temps se ménager les Canadiens-français. L’on abandonna pas pour autant le processus assimilatoire.

Un jour les anglo-canadiens dépassèrent les bornes : ce fut la révolte de 1837. Ils la réprimèrent dans le sang, puis vint le rapport Durham. Comme il s’avère impossible, disait celui-ci s’assimiler les Québécois par la force prenons-nous-y autrement ; l’élimination progressive demande plus de temps mais demeure tout aussi efficace. L’Acte d’union s’étant avéré un échec, l’on créa la Confédération, moyen parfait d’assimilation, dont même le nom était mensonger. Depuis l’avènement de celle-ci, tous les efforts du peuple québécois pour obtenir ses droits fondamentaux ont été arrêtés par le colonialisme. En 1963, nous avons beau être plus de cinq millions, l’assimilation n’en pousse pas moins sa progression insidieuse. Alors que nous étions près de 40% de la population canadienne, nous n’en sommes plus que 28%. Seul cela les intéresse. Le temps joue en leur faveur et ils le savent. Les colonialistes ont pourtant oublié une chose, essentielle pourtant. Elle se produit actuellement. Des patriotes se sont rendus compte qu’ils étaient colonisés, dominés, exploités. Ils se sont aussi aperçu que seule une action immédiate et totale pouvait briser leurs chaînes. Une action où les profits personnels mesquins, la mentalité véreuse du compromis utopique à tout prix, les complexes d’infériorité nationaux étaient jetés par-dessus bord.

Les patriotes québécois en ont assez de lutter depuis près d’un siècle pour des futilités, de dépenser leurs énergies vitales dans l’obtention de profits illusoires toujours remis en question. Il suffit de penser aux centaines de milliers de chômeurs, à la misère noire des pêcheurs de la Gaspésie, aux milliers de cultivateurs à travers le Québec dont le revenu dépasse à peine 1,000$ par an, aux milliers de jeunes qui ne peuvent poursuivre leurs études par manque d’argent, aux milliers de personnes qui ne peuvent avoir recours aux soins médicaux les plus élémentaires, à la misère de nos mineurs, à l’insécurité générale de tous ceux qui occupent un emploi : voilà ce que nous a donné le colonialisme. Au Québec prévaut également cette situation injuste et paradoxale qui trouve un bon exemple dans la comparaison entre le quartier de St-Henri et celui ce Westmount. D’un côté, nous trouvons une masse typiquement québécoise, pauvre et misérable, tandis que de l’autre, une minorité anglaise étale le luxe le plus honteux. Notre écrasement économique progressif, la domination étrangère de plus en plus totale, ne demandent pas des solutions provisoires et à courte vue. Les patriotes disent NON AU COLONIALISME, NON À L’EXPLOITATION.

Mais, il ne suffit pas de refuser une situation, il faut encore y remédier. Notre situation en est une d’urgence nationale. C’est maintenant qu’il faut y remédier. Acquérons les leviers politiques vitaux, prenons le contrôle de notre économie, assainissons radicalement nos cadres sociaux ! Arrachons le carcan colonialiste, mettons à la porte les impérialistes qui vivent par l’exploitation des travailleurs du Québec. Les immenses richesses naturelles du Québec doivent appartenir aux Québécois ! Pour ce faire, une solution, une seule : la révolution nationale pour l’INDÉPENDANCE. Autrement, le peuple du Québec ne peut espérer vivre libre. Mais il ne suffit plus de vouloir l’indépendance, de militer au sein des partis politiques indépendantistes existants. Les colonialistes ne lâcheront pas si facilement un tel morceau de choix. Les partis politiques indépendantistes ne pourront jamais avoir la puissance nécessaire pour vaincre la puissance politique et économique coloniale. De plus, l’indépendance seule ne résoudrait rien. Elle doit à tout prix être complétée par la révolution sociale. Les Patriotes québécois ne se battent pas pour un titre mais des faits. La Révolution ne s’accomplit pas dans les salons. Seule une révolution totale peut avoir la puissance nécessaire pour opérer les changements vitaux qui s’imposeront dans un Québec indépendant. La révolution nationale, dans son essence, ne souffre aucun compromis. Il existe une seule façon de vaincre le colonialisme, c’est d’être plus fort que lui ! Seul l’angélisme le plus aberrant peut faire croire le contraire. Le temps de l’esclavage est terminé.

Patriotes du Québec, aux armes !

L’heure de la révolution nationale est arrivée !

L’indépendance ou la mort !

Que certains intellectuels s’amusent encore ou non à vanter les mérites d’un tel texte, il n’en reste pas moins que celui-ci se terminait sur un ton radical, violent.  Non seulement on appelait les citoyens à prendre les armes – ce qui ne se produira jamais – on laissait entrevoir deux seules options possibles : l’indépendance ou la mort.  Rien de moins!

         Rappelons que, un demi-siècle plus tard, l’indépendance n’a toujours pas été faite et les anciens felquistes ne se sont pas enlevé la vie pour autant!

Le 17 avril 1963, des rafles de la GRC permirent de procéder aux arrestations de Raoul Roy, Édouard Cloutier, et Jacques Lucques.  Les indépendantistes surnommeront cet événement « la razzia du Vendredi Saint », comme s’il fallait déjà trouver une connotation romantique à chaque revers de fortune.  Deux jours plus tard, le RIN[7] et l’Action sociale manifestèrent contre ces arrestations devant le quartier général de la GRC à Westmount.  Selon Le Devoir, les manifestants auraient été au nombre de 125 et « un carreau de l’immeuble du RCMP [GRC] a été brisé, faisant sortir les agents fédéraux, un des manifestants a été matraqué et saignait abondamment et deux autres ont été arrêtés, alors que les policiers de Westmount en sont venus aux coups avec les manifestants, sous le regard impassible des agents de la Gendarmerie.  […] Les manifestants interrogés ont dit qu’ils protestaient contre l’attitude des policiers au cours d’arrestations et de détentions qui ont eu lieu le Vendredi saint, manœuvres au cours desquelles il se serait commis de nombreuses irrégularités »[8].

Au lendemain de cette manifestation, le samedi 20 avril 1963, peu avant minuit, une explosion fut entendue au cœur de Montréal, à environ un demi-mille de la Ronde.  En arrivant sur les lieux, la police découvrit un début d’incendie en face de l’Université McGill.  Le journaliste de La Presse Gilles Daoust arriva sur les lieux au moment où « les policiers découvraient au milieu d’une ruelle encore enfumée le corps d’un homme déchiqueté, tué par une bombe ».  Daoust n’hésitera d’ailleurs pas à titrer son article, publié le lundi suivant : « FLQ : premier assassinat ».

Idéologique ou non, la cause du FLQ n’était plus inoffensive.  Ce n’était plus une simple série d’actes immatures de vandalisme.  Ces illuminés venaient de faire leur toute première victime innocente.  Daoust écrira que « l’engin, dont la police n’a pas encore révélé la nature, avait été placé dans un hangar à poubelles, derrière le Canadian Army Recruiting Station, au 772 ouest de la rue Sherbrooke, et a éclaté alors que le préposé au chauffage de l’édifice prenait l’air dans la ruelle, le dos appuyé contre une porte voisine.  M. William Victor O’Neil, âgé de 65 ans, qui devait prendre sa retraite le mois prochain, a été tué sur le coup.  Des morceaux de son corps ont été retrouvés à 100 pieds du centre de l’explosion.  Ancien combattant des deux guerres mondiales, il laisse sa femme ».

L’intérieur de l’immeuble n’aurait subi aucun dommage.  Encore une fois, le sergent-détective Léo Plouffe accourut sur les lieux pour mener son enquête.  Aux journalistes, il révéla seulement qu’il était possible que la bombe ait été munie d’un dispositif à retardement.  « Aucun indice non plus n’a été retrouvé sur les lieux permettant de relier directement l’attentat au Front de libération du Québec, mouvement clandestin qui s’adonne au terrorisme depuis quelque temps.  Hier toutefois, à Québec, le procureur général adjoint, M. Charles-Édouard Cantin, a déclaré que l’attentat à la bombe de samedi constituait définitivement un meurtre »[9].  Gérard Pelletier n’hésitera cependant pas à attribuer ce crime odieux au FLQ.

Tout comme ce sera le cas quelques décennies plus tard au cours de la guerre des motards, une victime innocente aux événements change bien des choses.  En principe du moins, on devrait condamner un tel geste, peu importe la cause qui puisse se cacher derrière.  Que ce soit un groupe qui cherche à faire des profits dans la drogue, la prostitution ou le chantage social, il n’en reste pas moins que le résultat reste le même : la mort d’une personne.  D’ailleurs, le procureur général adjoint Cantin déclara avec justesse que « si certains individus ont trouvé jusqu’ici amusant de jouer avec de la dynamite, nous ne pouvons plus parler maintenant que de criminels et de meurtriers »[10].

Le maire Jean Drapeau se contenta de déclarer qu’il restait étroitement en contact avec les autorités policières « depuis le début des actes de terrorisme »[11].  Me Guy Pouliot, président du RIN, se dissociait de ces actes de violence.  Quant à Marcel Chaput, chef du parti républicain du Québec, il déclara que « son parti se dissociait entièrement des actes de terrorisme du FLQ.  « Le coup de samedi soir, a-t-il affirmé lors d’une conférence de presse à l’hôtel Reine Elizabeth, constitue un meurtre et le PRQ, qui veut faire l’indépendance par les voies pacifiques de la politique, se doit de juger sévèrement ceux qui en sont les auteurs » »[12].  Malgré ces quelques mots, Chaput fit ensuite preuve d’un manque de jugement qui ne passerait plus aujourd’hui dans les médias sans qu’on en fasse un scandale en disant : « Quand une bombe explose dans la cave de l’immeuble du Revenu, ne faisant aucune victime, quand une bombe fixée à la superstructure d’une antenne de télévision est découverte à temps, quand le monument de Wolfe est abattu, il s’agit là de mélodrames pour salles paroissiales »[13].

Afin de mieux comprendre les circonstances entourant la mort tragique de ce monsieur O’Neil, Historiquement Logique a fait une demande pour obtenir l’enquête de coroner.  Le 15 août 2017, une réponse de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) du Vieux-Montréal nous apprenait que ce dossier était « manquant ».  Voilà qui est malheureux, car ce dossier aurait certainement pu nous en apprendre davantage quant aux circonstances du drame.  L’absence de ce dossier, combinée à la loi du 100 ans qui restreint toujours la consultation du procès de Paul Rose, pourrait susciter des soupçons digne du conspirationisme, mais nous y reviendrons.

En revanche, le registre de l’état civil nous apprend que Wilfrid (et non William) Vincent O’Neill est né le 18 décembre 1897 et que sa mère était une Duguay.  D’ailleurs, La Presse apporta quelques précisions intéressantes à propos de cette première victime.  Tout en soulignant que O’Neil aurait droit à des funérailles paramilitaires organisés par la Légion canadienne, de laquelle il faisait partie, on prévoyait le mettre en terre à Pointe-Claire.  « Triste ironie du sort, M. O’Neil, assassiné comme symbole du colonialisme britannique, est au fait plus Canadien français qu’Irlandais.  Si son père était d’ascendance irlandaise, comme beaucoup d’O’Neil établis en Gaspésie, sa mère, née Duguay, était une authentique Canadienne française.  Et M. O’Neil avait épousé une Canadienne française, née Hélène Lévesque, de New Richmond, en Gaspésie.  Les trois sœurs O’Neil ont, elles aussi, épousé des Canadiens français.  M. et Mme O’Neil n’avaient pas d’enfants »[14].

Le conseil municipal de Montréal observa une minute de silence à sa mémoire.  Selon Le Devoir, O’Neil prévoyait prendre sa retraite le mois suivant.  André Laurendeau qualifia ce drame de « crime sans courage ».

Dans Le Devoir du 22 avril, Chaput déclara que « le FLQ est fait d’Anglais et de communistes ».  Dans La Presse du 23 avril 1963, le premier ministre du Québec, Jean Lesage, critiqua l’attitude des médias envers le traitement réservé à cette nouvelle vague de terrorisme en déclarant que « ce qui m’inquiète c’est la publicité faite par les journaux autour des déclarations comme celles de Chaput, qui constituent véritablement un encouragement au terrorisme. […]  Je n’ai pas de leçon à vous donner, mais il me semble que la presse en général devrait s’abstenir de répéter des bêtises.  J’ai mentionné la presse, mais je veux aussi parler de Radio-Canada qui a diffusé des interviews de Chaput et de ce jeune écervelé de Pouliot.  Tout cela est très mauvais pour la réputation de la province »[15].

Le soir même, devant une foule d’environ 400 personnes, Pierre Bourgault, alors rédacteur en chef du journal l’Indépendance (organe du RIN) « a déclaré que les partis séparatistes officiels sont une garantie contre le terrorisme et les membres du RIN qui acceptent la violence, qui trouvent ça le « fun » n’ont qu’à démissionner, nous n’avons pas besoin d’eux »[16].


[1] « Des séparatistes bombardent 3 casernes », La Presse, 9 mars 1963.

[2] Organisation armée secrète.

[3] « Le FLQ lance une bombe dans l’édifice du Revenu national », La Presse, 2 avril 1963.

[4] Ibid.

[5] Jacques Pigeon, « Crainte de sabotage : le train de Dief avance à 8 milles à l’heure », La Presse, 2 avril 1962.

[6] Ibid.

[7] Rassemblement pour l’Indépendance Nationale.

[8] Le Devoir, 20 avril 1963.

[9] Gilles Daoust, La Presse, 22 avril 1963.

[10] Ibid.

[11] La Presse, 22 avril 1963.

[12] Luc Beauregard, La Presse, 22 avril 1963.

[13] Ibid.

[14] « Des funérailles paramilitaires à la victime du FLQ », La Presse, 23 avril 1963.

[15] « M. Jean Lesage critique l’attitude de la presse de la radio et de la TV », La Presse, 23 avril 1963.

[16] « Le RIN expulsera quiconque favorise le terrorisme », La Presse, 24 avril 1963.

Octobre 70: introduction


         Dès l’instant où mes mains se sont introduites dans le dossier judiciaire concernant l’affaire Paul Rose, dans les locaux de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal, j’ai compris que je ne pourrais en faire un livre.

Pourquoi?  La raison est simple.

Les transcriptions du procès ne s’y trouvent pas.  En fait, une restriction de 100 ans plane toujours au-dessus de ce dossier, ainsi que sur plusieurs boîtes relatives à l’enquête faite par la Sûreté du Québec en lien avec les enlèvements de James Richard Cross, Pierre Laporte et autres crimes commis par le Front de Libération du Québec (FLQ).  Oui, vous avez bien lu : 100 ans.

Malgré le fait que je sois né après la crise d’octobre 1970, il me sera impossible de consulter tous les documents relatifs à cette cause judiciaire.  Plusieurs d’entre eux, semble-t-il, sont toujours sous le coup d’une restriction.  J’aurai près de 100 ans moi-même au moment de la levée du scellé et n’aurai sans doute plus la concentration nécessaire pour en faire une bonne synthèse.  Voilà qui est très malheureux.  Nous devrons laisser le soin de ces découvertes aux prochaines générations, qui elles auront une approche toute différente face à cette affaire.

Pourquoi une telle restriction?  C’est l’une des questions auxquelles nous tenterons de répondre au cours de cette série d’articles.  Car si un livre représenterait un projet fort incomplet en raison de cette inaccessibilité, je crois sincèrement qu’une série hebdomadaire s’avérera fort intéressante.  Car si le procès – ainsi que d’autres documents dont nous ignorons la nature – ne seront disponibles que pour nos petits-enfants, il n’en reste pas moins qu’il m’a été possible de consulter l’enquête du coroner relative au meurtre de Pierre Laporte.  Et puisque celle-ci compte environ 1 500 pages, nous pourrons en tirer quelque chose de potable et peut-être même des faits permettant de corriger certaines idées reçues.

Ces transcriptions sténographiques de l’enquête menée par le coroner Jacques Trahan nous permettront de dépeindre le contexte de l’époque, de nous imprégner des témoignages de plusieurs personnages, en plus de rectifier quelques faits.

Au cours des prochaines semaines, Historiquement Logique présentera donc une série d’article intitulé Octobre 70.  À raison d’une publication chaque dimanche à 20h00 à compter de la semaine prochaine.

Depuis que j’ai fondé le blogue Historiquement Logique en 2010, je crois avoir suffisamment démontré mon recul total face à toute allégeance politique.  Je suis d’avis que pour pouvoir être objectif il faut être neutre ou complètement détaché des histoires politiques et religieuses.  L’auteur mécréant peut se permettre de parler des bons ou des mauvais coups de l’une ou l’autre des religions lorsque l’occasion se présente.  Mais cette position à elle seule ne suffit pas.  Il faut également un travail sérieux de réflexion et d’analyse tout en demeurant détaché du point de vue politique.

La politique est un sujet dynamique.  Elle est en constante transformation.  C’est aussi un milieu où les opinions changent constamment.  Peu importe l’allégeance, on trouvera des arguments pour faire valoir ses points.  C’est un milieu de perceptions.  Pour moi, il est illogique de croire que l’on puisse voter de façon éclairée en se fiant uniquement sur des impressions qui nous parviennent à travers des reportages télé ou des commentaires captés sur des réseaux sociaux.  Bref, c’est un milieu en constante mouvance que le citoyen moyen n’a pas le loisir d’approfondir; tout le contraire de ce que je fais et de ce qui m’attire dans l’étude des archives judiciaires.  Et j’ai nommé ici l’exhaustivité et le respect des documents légaux.

Sincèrement, je pense que cela me place dans une position neutre.  D’un point de vue philosophique, on pourrait certainement débattre longtemps à savoir si l’objectivité parfaite existe réellement.  Je crois qu’elle est possible sans être innée.  Il s’agit d’un effort de tous les instants.  Et malgré cela, je sais que certaines personnes mal intentionnées m’accuseront d’entretenir un parti pris.  Peu importe.  Si on s’arrêtait constamment à ces commentaires insipides les recherches historiques n’avanceraient pas d’un seul centimètre alors qu’elles ont encore tant de choses à nous apprendre.

On pense souvent à tort que tout a été dit à propos d’une affaire criminelle.  Si telle est votre pensée, mettez-vous tout de suite un doigt dans l’œil.  Jusqu’à maintenant, mes études ont démontrées que rien n’est plus faux.  Tous les dossiers étudiés rigoureusement, qu’ils aient été médiatisés ou non, ont beaucoup de choses à nous apprendre.  Il en va de même pour les dossiers étudiés par Me Clément Fortin au cours des dernières années.

Quoi qu’il en soit, la série Octobre 70 se voudra tout à fait neutre sur le plan politique.  Elle s’attardera plutôt aux faits.  Car c’est là le rôle d’un dossier judiciaire.  Pour la justice, on ne devait pas tenir compte des opinions politiques de tout un chacun, mais plutôt de juger un homme sur le meurtre commis à l’endroit d’un autre homme.  Il ne sera donc pas question de tergiverser sur les raisons idéologiques qui ont menées un groupe de jeunes gens à procéder à l’enlèvement du ministre Pierre Laporte avant de causer sa mort, mais plutôt des faits qui entourent ce crime.  Car si on écarte le FLQ, le débat politique, le projet d’indépendance et tout le reste, nous parlons ici de la mort d’un homme sur laquelle plane toujours un mystère.  Il s’agit d’un meurtre, d’une affaire judiciaire.

Malgré cela, il faudra présenter quelques chapitres introductifs qui passeront en revue les événements des années 1960, cette période largement surnommée Révolution tranquille et qui a pourtant été témoin de la montée du mouvement du FLQ.  Pour les plus jeunes, remettre les faits dans un ordre chronologique aidera très certainement à apprécier la valeur historique de ce dossier et de mieux comprendre la séquence, qu’elle soit logique ou non, des événements.

Pour la suite, nous étudierons les événements au jour le jour, en particulier à partir de l’enlèvement de James Richard Cross le 5 octobre 1970, jusqu’à l’arrestation des frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Francis Simard, à la fin de décembre.  Certes, la frustration de ne pas avoir accès au procès m’amènera à voir ce qu’en ont dit les journaux.  Malgré cet exercice, je vous mets en garde que cela ne vaudra jamais le pouvoir réel d’étudier les transcriptions du procès dans ses moindres détails.  Car si on veut remettre en cause la décision d’un jury il faut avoir l’honnêteté d’étudier ce qui a été admis en preuve devant eux puisque ce sont sur ces éléments que leur décision s’est forgée.  Il faut donc retenir tout de suite que, pour être honnête, nous resterons limité dans nos conclusions jusqu’en 2070.  À moins de faire comme certains auteurs et risquer des hypothèses parfois loufoques!

Hormis les transcriptions de l’enquête du coroner, nous utiliserons quelques ouvrages à titre comparatif, puisqu’il est toujours fascinant de relever les contradictions entre les auteurs.  Pour ce faire, nous étudierons donc l’ouvrage de Pierre Vallières, lui-même membre du FLQ et auteur militant pour la cause indépendantiste.  Son livre intitulé L’exécution de Pierre Laporte, publié en 1977 peu après l’entrée au pouvoir du Parti Québécois, présente une impressionnante théorie du complot.  À le croire, les frères Rose n’auraient même pas été impliqués dans l’enlèvement ni le meurtre de Laporte.  Ses théories tiennent-elles toujours la route?  Certaines de ses réflexions valent-elles la peine qu’on s’y attarde?  Le FLQ devrait-il être adulé plutôt que réprimé pour ses actes de violence?

À cette étude nous ajouterons La crise d’octobre de Gérard Pelletier, paru dès 1971.  Dans son avant-propos, il assurait le lecteur qu’il ne fallait pas voir ses écrits comme une version officielle des faits.  « Je ne parle qu’en mon nom et n’engage que moi-même », écrivait-il.  Parmi ses motivations, il écrivait ce livre « parce que la crise d’octobre a creusé le fossé qui séparait déjà, dans notre pays, ceux que des options politiques contraires et des situations différentes éloignent graduellement les uns des autres ».  Depuis la conquête britannique deux mentalités s’opposaient avec une vigueur croissante quant à savoir comment devait survivre le peuple québécois.  D’un côté il y avait donc les conservateurs, contrôlés par un clergé puissant qui s’efforçait d’entretenir les valeurs du terroir et de vanter les mérites de vivre à la campagne.  De l’autre, le libéralisme qui prônait une liberté de choix, de l’individualisme et de prendre ses distances de la religion, à l’image de ce qui s’était déjà produit en France.  Rappelons que Pelletier, ancien journaliste, était un homme politique libéral de niveau fédéral au moment des événements[1].

Les mémoires de Me Jean Cournoyer, publiées en 2012 sous le titre Dans le feu de l’action, nous accompagneront également en quelques occasions.  La même année, l’ancien policier Claude Léveillée publiait un livre intéressant dans lequel il révélait certaines informations récoltées lors d’enquêtes menées sur le FLQ.  Là encore, nous aurons droit à quelques surprises et peut-être même quelques secrets que les restrictions archivistiques nous empêchent d’exploiter.

Parmi les autres monographies qui nous serviront de base pour reconstruire le contexte, on retrouve l’ouvrage de William Tetley, Octobre 1970, Dans les coulisses de la Crise, publié d’abord en anglais en 2007 et en français trois ans plus tard.  Quoique partial, l’auteur, qui a connu Robert Bourassa en plus d’être un contemporain de la Crise d’octobre (Tetley est né en 1927), il présente un livre bien documenté.

Question de survoler le point de vue du premier ministre, j’ai partiellement consulté trois ouvrages sur le personnage de Robert Bourassa.  Le premier est l’œuvre de Georges-Hébert Germain, célèbre biographe qui s’est intéressé à plusieurs de nos personnages québécois, dont Céline Dion et Monica La Mitraille.  Le deuxième est de Julien Brault publié en 2010 aux éditions Les Malins, et le troisième Robert Bourassa la passion de la politique, de Charles Denis, paru en 2006.  Soulignons tout de suite que Denis était un proche collaborateur de Bourassa à l’époque des événements qui nous intéressent.

Finalement, j’ai ajouté à mes sources Le petit tricheur Robert Bourassa derrière le masque, de Jean-François Lisée, publié en 2012.  Bien qu’il n’accorde que quelques pages à la période pourtant tumultueuse de la Crise d’octobre, il sera intéressant d’avoir l’avis de celui qui est actuellement le chef du Parti québécois.

Pour finir, il reste l’ouvrage de l’historien spécialiste en histoire politique Jean-Charles Panneton qui nous a donné en 2012 Pierre Laporte, chez Septentrion.  On a beaucoup parlé de Laporte comme victime mais Panneton a eu le courage d’offrir au lectorat l’opportunité de découvrir qui était réellement Laporte.  En ce sens, si vous souhaitez mieux vous préparer aux articles de la série Octobre 70, l’ouvrage de Panneton est le seul que je vous suggère de lire avant les prochaines semaines.  Trop de Québécois voient encore Laporte comme une vulgaire victime sans rien savoir à son sujet.

Je l’ai dit, et je le répète, le but de cette série d’articles n’est pas de faire de la politique.  Ces biographies nous aiderons simplement à dresser le portrait de la situation avant de nous plonger plus sérieusement dans les détails de l’enquête du coroner.

En cours de route, nous tenterons de répondre à plusieurs questions, alors que pour d’autres il faudra attendre la conclusion.  Laporte a-t-il été victime d’un accident ou d’un meurtre prémédité?  Était-il encore vivant au moment d’être déposé dans le coffre de la Chevrolet retrouvée au soir du 17 octobre 1970?  Aurait-on pu le sauver grâce à une intervention plus rapide?  Le complot politique est-il toujours réaliste?  Laporte était-il un politicien corrompu?  Si oui, est-ce que cela minimise les conséquences du geste commis par les assassins?  Comment s’est déroulée sa détention?  Quant à ses ravisseurs, étaient-ils des révolutionnaires, des idéologues ou de vulgaires terroristes?

Voilà autant de questions auxquelles nous tenterons d’apporter des réponses en étudiant de près les témoignages rendus à l’enquête du coroner Trahan.  Est-ce que le dévoilement public de cette partie du dossier judiciaire fera en sorte de faire avancer un peu plus l’Histoire?

Espérons-le!

[1] Né en 1919 à Victoriaville, Pelletier s’est éteint le 22 juin 1997.