Octobre 70: Fallait-il annuler le voyage pour New York? (9)

Le premier ministre du Québec, Robert Bourassa.

Mercredi, 7 octobre 1970

À la chambre des Communes, « en réponse à des questions de M. John Diefenbaker, M. Trudeau a souligné que tous les espoirs de retrouver M. Cross vivant n’était [sic] pas disparus »[1].  Diefenbaker s’en prit ensuite à lui en parlant d’une rumeur selon laquelle des hommes d’affaires de Toronto auraient offert une rançon de 50 000$ pour obtenir la libération de James Richard Cross.  Mais le plus étonnant, sans doute, fut de lire dans La Presse que certaines personnes à Ottawa suggéraient déjà qu’on ramène la peine de mort pour « les meurtres perpétrés lors d’enlèvement ».  WTF?

« Le mercredi 7 octobre, pendant que Bourassa et son équipe s’envolaient vers New York à bord d’un F-27 du gouvernement, les ministres de son cabinet se réunissaient à Québec sous la présidence de Pierre Laporte, leader parlementaire.  On parla bien sûr de l’épineux problème de la grève des médecins, qui demandait une solution urgente.  Mais ce qui préoccupait surtout les esprits était évidemment l’enlèvement de James Richard Cross.  Laporte disait, comme Choquette, qui était resté à Montréal pour négocier avec les ravisseurs, qu’il fallait avoir la poigne dure.  Que si l’on donnait un pouce aux ravisseurs de Cross, ils voudraient bientôt un pied.  […] Laporte et les ministres en conseil acceptèrent tout de même, avec l’appui de Mitchell Sharp, de permettre la lecture du manifeste sur les ondes de Radio-Canada, le lendemain soir.  Dès qu’il apprit la nouvelle, le directeur de l’information de CKAC, Raymond Saint-Pierre, en fit faire la lecture sur ses ondes, plusieurs heures avant que Radio-Canada ne le fasse »[2].

Vers 13h00, Mme Cross était conduite au quartier général de la police de Montréal pour aller observer une dizaine de détenus, peut-être pour tenter de les reconnaître.  Selon La Presse, c’est en catimini, par la porte arrière de sa propre maison, qu’elle s’est rendu sur place.  La police resta silencieuse, mais selon La Presse « Mme Cross n’a pu relier aucun des détenus à l’enlèvement de son mari ».  Parmi ces suspects, on aurait compté trois femmes et aussi « quatre membres du Comité ouvrier de Saint-Henri, un membre du FLP, un membre du SOS Saint-Henri, un ex-journaliste et le fils d’un ambassadeur du Canada.  Aucun des détenus n’a été autorisé à entrer en contact avec un avocat, et, Me Robert Lemieux, qui était mandaté pour représenter neuf des détenus, s’est vu refuser l’autorisation de s’entretenir avec eux et même de se faire confirmer officiellement leur présence dans les cellules du quartier général ».

Selon La Presse, c’est vers 13h30 qu’un quatrième communiqué a été expédié à Pierre Pascau de CKLM tout en indiquant qu’on accordait un délai de 24 heures pour permettre aux autorités de réviser leur position et de diffuser le manifeste, en plus de leurs autres exigences.  Ce communiqué implorait le gouvernement de répondre aux exigences du FLQ.

Lorsque le manifeste a été lu à la radio, Robert Bourassa se trouvait toujours à New York et c’est de là qu’il l’entendit.  L’un de ses biographes décrivit le texte en ces termes : « étrange, salmigondis sentimental et mélodramatique, troublant mélange d’idées indépendantistes et d’utopies socialistes.  Il [Bourassa] comprit cependant que les auteurs de ce manifeste avaient, tout comme lui, le désir et la volonté d’améliorer le sort des petites gens.  C’était pour cela d’abord et avant tout qu’il était entré en politique.  Et il était très troublé de voir que d’autres prenaient, pour arriver aux mêmes fins que lui, des chemins extrêmement dangereux, qui ne pouvaient mener qu’à une tragédie.  Il a été profondément déconcerté et meurtri par cette lecture »[3].

Le FLQ n’était-il pas en train de donner un coup d’épée dans l’eau, puisque ce premier ministre qu’ils détestaient tant avait choisi le même combat qu’eux?  Pourquoi alors mettre des bâtons dans les roues de Bourassa si, au fond, on cherchait la même chose?

Selon Germain, Bourassa considérait que « la façon de faire des felquistes n’était pas très créatrice, pas du tout constructive, pas originale, ni raisonnable, ni intelligente.  Croyaient-ils pouvoir enrichir le Québec avec leurs bombes et leurs enlèvements?  Ils ne faisaient qu’imiter, que singer les guérilleros latino-américains et les Black Panthers américains, qui avaient des causes drôlement plus sérieuses à défendre »[4].

Francis Simard

Dans le livre qu’il publiera en 1982, Francis Simard, qui s’apprêtait à devenir l’une des figures dominantes de la Crise d’octobre, affirma avoir entendu la lecture du manifeste au cours de la soirée du 7 octobre.  À ce sujet, il précise que « c’était le 7 octobre 1970.  Nous étions sur le chemin du retour, passé New York, dans les environs de Burlington.  Nous revenions au Québec.  J’étais avec Paul et Jacques Rose.  Mme Rose et sa fille Claire nous accompagnaient.  Ça faisait une dizaine de jours que nous étions partis du Québec.  Nous avions traversé les États-Unis pratiquement d’une traite.  Deux jours plus tôt, James Richard Cross, attaché commercial de Grande-Bretagne à Montréal, avait été enlevé par le Front de Libération du Québec.  En apprenant la nouvelle à la radio, nous avions été surpris et déçus.  Membres du FLQ, nous savions qu’un enlèvement se préparait.  Tout l’été nous avions participé à sa planification, mais jamais il n’avait été question d’enlever uniquement J. R. Cross.  Pour nous, c’était risquer que toute la lutte soit identifiée à un conflit entre francophone et anglophones, un conflit de langue, alors que le problème était beaucoup plus profond.  Il était assez tard dans la soirée.  Tout à coup, à la radio, on a commencé la lecture du manifeste.  En diffusant ce texte, on répondait ainsi à l’une des conditions imposées par le FLQ pour la remise en liberté de J. R. Cross.  Nous avons stationné en bordure de la route … »[5].

Simard affirme avoir participé à la rédaction du manifeste.  Doit-on le croire quand il parlait de sa crainte que le conflit soit perçu uniquement comme une guerre entre anglophones et francophones?  Si Simard a été sincère, c’était là oublier tous les incidents qui se produisaient et se répétaient depuis 1963.  Qui furent les cibles de leurs bombes?  Qui furent les victimes?  De plus, les bombes posées durant toutes ces années visaient presque exclusivement des symboles fédéraux.  Difficile de ne pas y voir une haine envers les anglophones!

C’est vers 23h00 que le ministre de la Justice Jérôme Choquette révéla l’existence d’une lettre que le FLQ avait envoyé à Mme Cross le mardi 6 octobre.  « La lettre semblait reculer l’heure limite à midi le même jour, mais cette heure est passée sans que les ravisseurs ou les gouvernements n’aient changé leurs positions ou établi un contact.  C’est dans le courant de l’après-midi que la station CKLM devait recevoir la dernière lettre des ravisseurs accordant un nouveau délai aux responsables fédéraux et provinciaux, jusqu’à midi aujourd’hui.  Dans cette lettre, le FLQ demandait que son manifeste politique soit diffusé par le réseau français de Radio-Canada hier soir [7 octobre] et que la police mette fin à toutes ses opérations de recherche.  Les ravisseurs ajoutaient qu’ils accordaient un nouveau délai pour donner aux autorités la chance de prouver « leur bonne foi ».

Le même soir, le ministre des affaires extérieures Mitchell Sharp se montra ému, au point de prendre de longues secondes avant de pouvoir parler aux journalistes et de demander aux ravisseurs de « nommer un négociateur avec lequel le gouvernement fédéral pourrait traiter […]. Au cours d’une émission spéciale de télévision, sur les ondes de Radio-Canada, M. Sharp a précisé qu’il s’agirait là d’une première étape en vue de « mettre au point un mode approprié de communication avec les auteurs de l’enlèvement »[6].  Le lendemain de cette apparition, La Presse publia l’intégrale de la déclaration du ministre :

« J’ai lu le dernier communiqué émis par les responsables de l’enlèvement de M. Cross; j’ai aussi pris connaissance d’une lettre de M. Cross.  Le communiqué, tout comme la lettre, attache une importance particulière à la diffusion par Radio-Canada, à la radio et à la télévision, d’un certain manifeste ou communiqué.  Nous sommes disposés à faire les arrangements requis pour sa diffusion bien que nous ne sachions pas précisément de quel document il s’agit.

Mais il nous faut des assurances que M. Cross sera libéré sain et sauf sans qu’on nous impose de conditions inacceptables.

J’ai déjà indiqué que l’ensemble des sept conditions mises de l’avant au départ par les auteurs de l’enlèvement est tout à fait déraisonnable.  Ce qu’il faut maintenant au gouvernement, c’est une base précise sur laquelle l’élargissement de M. Cross puisse être garanti, y compris les circonstances de lieu et de temps.

Pierre Laporte en compagnie de sa femme (BanQ: 03Q_P428S3SS1D44P359)

Il ne saurait autrement y avoir de discussions dignes de foi, car les responsables de l’enlèvement pourraient détenir M. Cross indéfiniment.  Afin d’en venir à une telle garantie et de discuter des autres questions qui pourraient se poser, il faudrait mettre au point un mode approprié de communication avec les auteurs de l’enlèvement.  Il y aurait divers moyens d’y pourvoir.  Néanmoins, en une première étape, j’invite ceux qui détiennent M. Cross à nommer une personne avec qui les autorités ou toute personne qui pourrait représenter celles-ci pourraient traiter en toute confiance des arrangements visant à la mise en liberté de M. Cross. »

Selon La Presse, la police auraient procédé à l’arrestation de douze personnes au cours de la journée du 7 octobre, sans toutefois préciser leurs identités.

Le FLQ et leurs partisans ont toujours reproché à Bourassa de ne pas avoir annulé son voyage d’affaires à New York, laissant par-là entendre qu’il fuyait ses responsabilités ou qu’il se montrait indifférent à l’enlèvement de Cross.  Si on en croit ses biographes, ce n’est pas de cette façon qu’il faut interpréter son voyage new-yorkais.  À ce sujet, Charles Denis, qui travaillait étroitement avec Bourassa à cette époque, est clair : « le premier ministre a déjà annulé son voyage sur la côte ouest américaine à cause de la crise créée par les médecins spécialistes.  Il ne peut être question d’annuler le voyage du 7 octobre à New York; des rencontres importantes avec de grandes institutions financières y sont organisées par Roland Giroux, le président d’Hydro-Québec.  Sont en jeu des financements colossaux nécessaires au projet hydro-électrique de la Baie James.  Bourassa veut également montrer aux milieux financiers, entre autres, que la stabilité politique du Québec n’est pas ébranlée au point de l’empêcher de se déplacer »[7].

Autrement dit, les felquistes n’étaient pas conséquents avec leurs idéaux car en critiquant Bourassa pour cette décision de se rendre à New York, un geste important en faveur du développement économique du Québec, ils se tiraient eux-mêmes dans le pied.  Ce n’était pas la première fois ni la dernière que le FLQ faisait preuve d’un illogisme flagrant.

Le lendemain soir, 8 octobre, c’est le lecteur de nouvelles Gaétan Montreuil qui lira le fameux manifeste sur les ondes de Radio-Canada.  L’article de la semaine prochaine nous présentera la version intégrale du manifeste.


[1] La Presse, 8 octobre 1970.

[2] Germain, op. cit., p. 147.

[3] Germain, op. cit., p. 147.

[4] Germain, p. 148.

[5] Francis Simard, Pour en finir avec Octobre, p. 19.

[6] La Presse, 8 octobre 1970

[7] Denis, op. cit., p. 100.

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Octobre 70: Quand on s’attaque à notre démocratie (8)

Mardi, 6 octobre 1970

Le 6 octobre 1970, le FLQ fit parvenir aux médias son fameux manifeste dont il exigeait la diffusion publique.  Comme on le sait aujourd’hui, la lecture publique de ce texte sera la seule condition à laquelle cédera le gouvernement, probablement pour gagner un peu de temps.  Mais cette diffusion allait se faire seulement à partir du 7 octobre.  Nous y reviendrons.

D’un autre côté, l’enlèvement de James Richard Cross posa un problème de conscience : fallait-il négocier avec ces bandits?  On le sait aujourd’hui, les gouvernements, et même les forces policières, peuvent négocier mais certainement pas céder au chantage des criminels, peu importe l’ampleur de la menace.  Si ces enlèvements pouvaient avoir des fins heureuses pour les ravisseurs dans certains pays, il en allait tout autrement en Amérique du Nord[1].

Pour mieux expliquer ce point, laissons la parole à William Tetley, qui exposa parfaitement la situation : « Les pays démocratiques ont beaucoup à perdre en cédant au chantage de ravisseurs.  Même si les otages sont libérés, le terrorisme ne cessera pas parce que les ravisseurs, dès qu’un enlèvement leur réussit, prennent conscience qu’ils tiennent une arme puissante pour défaire le processus démocratique.  Non seulement le gouvernement sera-t-il dès lors contraint de faire face à un nouvel enlèvement et au même dilemme, mais il aura échoué à remplir l’une des principales fonctions pour lesquelles il a été élu : assurer la sauvegarde de l’État de droit et du régime démocratique.  En d’autres mots, un gouvernement démocratiquement élu est un fiduciaire chargé de sauvegarder les droits et libertés de la société qui a choisi de l’élire et, en conséquence, n’a pas le mandat d’abandonner à des terroristes ses responsabilités et son autorité.  Telle a été l’attitude des gouvernements du Canada et du Québec pendant la Crise d’octobre.  Et c’était là, je crois, la bonne réponse aux agissements criminels du FLQ qui défiait les fondements mêmes de la démocratie canadienne »[2].

D’une certaine façon, le FLQ manquait de respect envers ce peuple qu’il prétendait défendre, car c’est cette même population qui avait choisi de porter le gouvernement libéral au pouvoir, quelques mois plus tôt.

En admettant que les désirs du FLQ aient été accordés, ce même peuple se serait vu plongé dans un chaos ou une incertitude incroyable et surtout très imprévisible.  En s’attaquant à la démocratie et à la logique sociale, le FLQ se tirait carrément dans le pied.  Bref, il venait de commettre une terrible erreur en enlevant Cross.  En fait, l’illogisme du FLQ devenait public.

Dans son éditorial publié dans Le Devoir du 6 octobre, Claude Ryan écrivait : « Devant les exigences abusives que les auteurs du rapt viennent d’adresser aux autorités, plusieurs seront tentés de réagir en hochant la tête.  Selon ces personnes, l’autorité qui irait se plier à des demandes aussi déraisonnables signerait elle-même sa propre condamnation.  Autant dire qu’elle renoncerait à exister ».

Ryan terminait son texte en précisant qu’il « est également vrai que la violence engendre à son tour la répression.  Le terrorisme oblige les autorités à une plus grande vigilance.  Il entraîne inévitablement une hausse importante des frais qu’une société doit consacrer à sa défense et à celle de ses membres.  Les sommes accrues qu’on affecte ainsi à des fins de protection sont perdues pour d’autres fins.  Le cercle vicieux de la violence est infernal et terrifiant.  Il ne peut conduire qu’à des déchirements sans nom et à des recommencements ruineux, là où une vigoureuse action démocratique pourrait être génératrice de progrès réels dans la paix et la liberté ».

Bref, lorsque les défenseurs des felquistes affirmeraient par la suite que le groupe jouissait de l’appui de la population, il s’agissait beaucoup plus d’un rêve idéologique immature plutôt qu’une vue sur la réalité.

De plus, Tetley porta à l’attention du lectorat un éditorial « extraordinairement visionnaire » paru dans La Presse du 6 octobre, écrit par la main de Jean-Paul Desbiens, qui s’était rendu célèbre sous le pseudonyme du Frère Untel en publiant en 1960 Les insolences du Frère Untel.  Cette publication avait contribué à la naissance de la Révolution tranquille.

À propos des récents événements, Desbiens écrivit que les gouvernements, autant fédéraux, provinciaux que municipaux, ne devaient pas céder au chantage du FLQ.  Il ira jusqu’à prédire que les terroristes ne seraient pas prêts à mourir pour leur cause.  En voici un extrait :

         On peut imaginer n’importe quelle autre condition : la liste est ouverte.  On peut imaginer aussi n’importe quelle autre victime.  Une fillette ferait très bien l’affaire : ça émouverait [sic] les tripes sensibles.  Voilà bien pourquoi il est clair que ni le gouvernement municipal, ni le gouvernement du Québec, ni le gouvernement fédéral ne doivent céder, de quelque manière que ce soit, à ce chantage.  Je veux bien qu’ils paraissent céder, à condition qu’ils soient assurés de mettre la main sur les auteurs de cet attentat.  Mais ils ne doivent d’aucune façon céder sur le fond à ce chantage.  Nous l’avons déjà écrit à propos des bombes qui ont éclaté dans la nuit du 30 au 31 mai dernier, et nous le répétons : il y a quelque chose de plus vil que de faire du chantage; c’est de céder au chantage.  Si l’on objecte qu’il y a une vie d’homme en cause, il faut répondre que la comptabilité terroriste ne s’embarrasse pas des vies d’homme, et que céder maintenant, c’est s’engager à payer plus tard le prix absolu : des milliers de vies d’homme, et l’existence même de la société où nous vivons.

On pourrait reprocher au gouvernement d’avoir cédé partiellement au chantage en acceptant, le 8 octobre, de diffuser publiquement le manifeste, mais encore là, ce serait manquer de bonne foi.  En effet, comme nous le verrons bientôt, le manifeste a été lu à la radio dès le 7 octobre sans l’accord du gouvernement.  Comment alors reprocher à Radio-Canada d’avoir emboîter le pas le 8 octobre?

Nous verrons aussi que d’autres arguments appuient favorablement la lecture du manifeste à la télévision.  D’autre part, la diffusion du manifeste à la radio, selon certains, aurait motivé la cellule Chénier à enlever Pierre Laporte le 10 octobre.  Or, si on doit en croire cette ineptie, cette responsabilité reviendrait à l’animateur de CKAC Louis Fournier et non au gouvernement, car c’est lui qui, de son propre chef, fut le premier à lire le manifeste à la population.  Dans un documentaire de Radio-Canada maintenant disponible sur la chaîne YouTube, on laisse clairement entendre que Fournier était un ami de certains membres du FLQ[3].  Ce n’est donc pas par hasard qu’une copie du manifeste lui avait été remise.


[1] Évidemment, j’exclus de cette analyse le fiasco survenu dans l’affaire du bébé Lindbergh au cours des années 1930.

[2] Tetley, op. cit., p. 36.

[3] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

Octobre 70: République de bananes (7)

Lundi, 5 octobre 1970

Vers 8h15, au matin du 5 octobre 1970, une voiture transportant cinq individus armés s’immobilisa devant le 1297 rue Redpath Crescent, à Montréal.  Machinalement, la femme de ménage alla ouvrir.  Sous ses yeux, tout allait ensuite se dérouler très rapidement.  Des ravisseurs pénétrèrent dans la demeure et l’instant d’après ils ressortaient avec James Richard Cross, représentant des affaires britanniques basé à Montréal.  Dans la minute, leur véhicule disparut en trombe.

Le tout premier enlèvement politique de l’histoire du Canada venait d’être perpétré.

Selon William Tetley, c’est Louise Cossette-Trudel qui avait été chargée de faire le guet en face de la résidence de Cross[1].  Les autres ravisseurs étaient apparemment Louise Lanctôt, son mari Jacques Cossette-Trudel, Marc Carbonneau, Jacques Lanctôt et Pierre Séguin.

Pour l’occasion, le célèbre journaliste et chroniqueur judiciaire Michel Auger écrivit que l’enquête policière se déroula en vase clos.  Les policiers de Montréal, ceux de la Sûreté du Québec et de la GRC collaborèrent pour augmenter les effectifs de la section antiterroriste.  On recherchait une voiture taxi aperçue en même temps que celle des ravisseurs, rue Crescent.

Charles Denis, qui a travaillé avec Bourassa à l’époque de la Crise d’octobre, aura une anecdote intéressante pour ce matin fatidique : « comme chaque lundi matin, ce 5 octobre 1970, je suis dans mon bureau du 17e étage d’Hydro-Québec où se trouve alors le bureau du premier ministre à Montréal, et je parcours les journaux.  Robert Bourassa entre, l’air préoccupé, et s’installe devant la fenêtre d’où l’on a une vue magnifique sur la ville.  « Quelque chose qui ne va pas? » lui dis-je au bout de quelques secondes.  Et je l’entends me dire : « Ils viennent d’enlever l’attaché commercial britannique à Montréal, un dénommé Cross ».  Il reste là, pensif, songeant sans doute aux implications d’un tel événement et probablement déjà à quelque stratégie.  Avant de quitter la pièce, il ne peut retenir un soupir : « Je ne peux pas croire qu’on devient une véritable république de bananes! »[2].

Denis ajoutera que, très probablement, le FLQ s’était inspiré de plusieurs enlèvements politiques survenus dans des pays étrangers.  Puisque plusieurs de ces événements avaient été retranscris dans des journaux québécois, il devenait évident que les felquistes s’en étaient inspirés.  William Tetley laissera entendre la même chose dans son propre livre.  De plus, Denis souligna qu’un manuel du guérillero écrit par Carlos Marighela avait circulé clandestinement au tournant de 1969 et 1970.

Le jour même où les journaux annonçaient la mort de la chanteuse américaine Janis Joplin, le nom du haut-commissaire britannique James Richard Cross faisait toutes les manchettes.  Le lendemain, La Presse soulignait que Bourassa, Trudeau et Drapeau étaient également visés par le FLQ.  Les trois hommes « pourraient donc être les cibles de la théorie de « l’assassinat sélectif », prônée récemment par des membres du Front de libération du Québec », écrivait Marcel Dupré[3].

Le FLQ posa également un ultimatum dans son enlèvement de Cross, qui devait se terminer à 8h30 au matin du 7 octobre.  Le FLQ fit six requêtes en échange de Cross, « dont la libération des prisonniers politiques et le paiement de $500,000 […] ».  Pendant ce temps, les policiers cherchaient dans tous les coins en multipliant les descentes.  Des recherches policières de cette ampleur ne s’étaient encore jamais vues dans l’histoire de la province.

Nous reviendrons dans un chapitre ultérieur sur la question des prisonniers politiques, un terme qui serait, selon Tetley, inapproprié pour désigner les criminels que le FLQ voulait extirper des pénitenciers.  Quant aux six conditions, c’est Le Devoir qui sera le plus précis dès le lendemain :

  1. La libération de 13 prisonniers politiques;
  2. Un avion pour assurer le transport de ces prisonniers politiques vers Cuba ou l’Algérie;
  3. La garantie que le ministre fédéral des postes reprendra à son emploi les employés de Lapalme;
  4. Une rançon de 500 000$ en lingots d’or, mis à bord de l’avion qui assurera le transport des prisonniers;
  5. La dénonciation (nom et photographie) du délateur qui a révélé l’existence de la dernière cellule du FLQ;
  6. La publication dans les journaux du manifeste politique du FLQ (le ministre n’a pas précisé de quel document il s’agit).

Ces conditions se trouvaient dans une lettre que l’on retrouva au Pavillon Lafontaine de l’université du Québec, une heure environ après l’enlèvement de Cross.  « Sans cette lettre, les terroristes donnent aux autorités un délai de 48 heures pour répondre à leurs exigences », précisera Le Devoir.

Aujourd’hui, on pourrait se demander jusqu’à quel point ces exigences étaient naïves, voire même irréalistes.

Selon le biographe Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa se trouvait dans son bureau de l’édifice Hydro-Québec à Montréal lorsque son ministre de la Justice, Jérôme Choquette, vint lui annoncer la nouvelle de l’enlèvement de Cross.  « L’impulsif  Choquette pensait tout de suite à agir, à découvrir qui avait commis ce crime, pour les arrêter, les juger, les punir comme ils le méritaient; Bourassa, lui, s’inquiétait de ce qu’on dirait du Québec à l’étranger, à Paris, à New York, où, justement, il devait partir en tournée de promotion deux jours plus tard.  Il voulait rencontrer là-bas des gens d’affaires et de la haute finance et les convaincre d’investir dans un faramineux projet au Québec, terre de paix »[4].

Bourassa décida de ne pas annuler son voyage à New York et de déléguer plutôt cette affaire d’enlèvement à Choquette, mais aussi au ministre fédéral des Affaires extérieures, Mitchell Sharp, et Me Michel Côté, chef du contentieux de la Ville de Montréal que l’auteur Germain qualifie d’homme « fort compétent ».


[1] William Tetley, p. 319 : « Une autre femme l’accompagne vraisemblablement parce qu’il s’avère que Louise Cossette-Trudel ne sait pas conduire.  Le FLQ n’a jamais révélé l’identité de cette femme.  Carole de Vault a émis l’hypothèse qu’il s’agissait probablement de Suzanne Lanctôt ».

[2] Charles Denis, Robert Bourassa la passion de la politique, 2006, p. 99.

[3] Marcel Dupré, « Bourassa, Trudeau et Drapeau sont sur la liste des personnes visées par le FLQ », La Presse, 6 octobre 1970.

[4] Germain, op. cit., p. 146.