Les Faucheurs d’enfants: conclusion

killer-820017_1920        Dans l’avant-propos, j’ai clairement indiqué que ma recherche se basait essentiellement sur les documents légaux publiquement disponibles, ainsi que certains autres qui ont servis à informer le public au cours des dernières années.  En l’absence de tout procès, il faut demeurer conscient qu’en dehors de tout dossier judiciaire nous nageons dans le merveilleux monde du ouï-dire.

Dans les affaires non résolues, les documents légaux ont aussi leurs limites car ils ne sont pas tous disponibles au public, et cela pour des raisons évidentes.  Si on espère conserver un minimum d’espoir pour résoudre un jour ces dossiers, les enquêteurs ne peuvent se permettre de tout révéler au public.  C’est une question de simple logique!

Après avoir révisé tous ces crimes, la question devient maintenant inévitable : qui de Perron ou de Duchesneau fait le suspect le plus crédible?

Si nous observons d’abord Marc Perron, on se retrouve devant une évidence qu’il est impossible de passer sous silence.

En octobre 2015, lorsqu’il s’est attaqué à Natasha Raymond sur la rue Laviolette à Trois-Rivières, l’incident fit dire à Me Marc Bellemare que c’était lui le fameux Chambreur.  En fait, l’avocat de Québec allait plus loin en le pointant du doigt comme étant le suspect numéro un dans l’affaire Cédrika Provencher.

Cette théorie convainc-t-elle vraiment?  Ce qui m’a surtout frappé, c’est la ressemblance du mode opératoire utilisé en 1975 et 2015.  Dans les deux cas, et cela à 40 ans d’écart, Perron est sorti dans la rue, armé – un couteau de chasse en 1975 et une masse en 2015 –, avec l’intention de s’en prendre à quelqu’un, au hasard, comme s’il en voulait à toute la société.  Il n’avait aucun mobile, outre celui d’exprimer sa rage.  Dans les deux cas, son attaque fut sauvage, spontanée et tout à fait gratuite.  Il avait apparemment prévu de tuer quelqu’un, mais sans nécessairement cibler personne en particulier.  C’est là l’œuvre d’un tueur désorganisé.

On s’entend que, d’un point de vue officiel, on peut lui attribuer un seul meurtre – celui de Marc Beaudoin – mais qu’il était à deux doigts d’en finir avec cette adolescente en 2015.  On ne peut le classer officiellement dans la catégorie des tueurs en série, mais c’est tout comme[1].

L’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, a fait un lien direct entre le crime de 1975 et ceux de 1984, principalement en parlant de mode opératoire identique.  Nous sommes maintenant en mesure de comprendre que ce n’est pas du tout le cas.  En 1984, les enlèvements mettaient en scène un prédateur qui utilisait une voiture ainsi qu’une stratégie pour convaincre ces trois garçons de monter avec lui.  Car, en dépit de certaines interprétations, on s’imagine mal que le Faucheur de 1984 les ait pris de force, surtout quand on pense que Métivier et Lubin, un peu plus âgés de Viens, ont disparus ensemble.

Oh! Certains mettront sans doute sur la table l’explication selon laquelle le tueur bénéficiait d’un complice, mais il n’existe aucune preuve en ce sens.  Ce ne serait que pure spéculation.  Avant de prouver la présence de deux tueurs ou plus, peut-on d’abord s’investir à prouver l’identité d’un seul?  Ne commence-t-on pas une enquête criminelle sur des bases solides?

Étant donné les lieux des découvertes, les meurtres de 1984 et 1985 impliquent une certaine distance parcourue en voiture.  Voilà donc qui impliquerait (et je le dis bien au conditionnel) un tueur organisé, qui a donc planifié ses crimes.  Il y pensait probablement depuis un certain temps, comme un fantasme.  On se rappellera du profil de Marcel Bernier et de ses tentatives d’enlèvements avant de pouvoir « réussir » son coup avec Denise Therrien en août 1961.

Or, Marc Perron n’a pas le profil d’un tel tueur.  Ce psychotique frappe spontanément et sans même choisir ses victimes.  Puisqu’on a osé aborder le sujet du mode opératoire, tournons-nous un instant vers les explications d’un spécialiste du profilage criminel afin de mieux comprendre.

Dans son livre publié au milieu des années 1990, Mindhunter (en français Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers), l’agent spécial du FBI John Douglas fait une distinction assez nette entre le mode opératoire et la « signature » d’un tueur en série.  Douglas souligne d’abord l’importance de faire la distinction entre les deux : « les concepts de mode opératoire et de signature sont extrêmement importants dans notre analyse lors des enquêtes criminelles.  J’ai passé de longues heures dans des salles d’audiences à travers tout le pays à expliquer à des juges et à des jurés la différence entre les deux ».

Quelle est donc cette différence?

Selon lui, « le mode opératoire est le comportement appris.  C’est ce que fait le criminel quand il commet son crime.  C’est un concept dynamique, ce qui signifie que ce comportement peut changer.  La signature est ce que le criminel doit accomplir pour se réaliser lui-même.  C’est un concept statique, cela ne change pas.  On ne s’attend pas, par exemple, à ce qu’un adolescent continue de commettre des crimes de la même façon en grandissant, sauf s’il a parfaitement réussi son coup dès la première fois.  S’il ne se fait pas appréhender, il apprendra par l’expérience et « progressera ».  C’est la raison pour laquelle nous disons que le mode opératoire est dynamique.  Si un type commet des crimes pour, par exemple, infliger des souffrances à ses victimes ou les obliger à le supplier de les laisser en vie, il s’agit là d’une signature.  Cela reflète sa personnalité.  C’est quelque chose dont il a besoin.  Dans de nombreux États des États-Unis, le seul moyen que les procureurs aient de lier des crimes entre eux est de montrer que le mode opératoire est identique à chaque fois, ce qui est, je pense l’avoir démontré, une méthode archaïque ».

Le mode opératoire peut donc se transformer.  Par conséquent, il devient fragile de s’en servir pour créer des liens entre les crimes, comme on a tenté de le faire avec le meurtre de Marc Beaudoin versus les cas de 1984.  Et d’ailleurs, le mode opératoire utilisé en 1984 est très différent de celui de 1975.

Entre son crime de 1975 et celui de 2015, le mode opératoire de Perron n’a pratiquement pas changé.  Toutefois, c’est une façon de procéder bien différente qu’il a utilisé en abusant de ce garçon de 11 ans en 2010.  Dans ce cas-là, cependant, il semble avoir profité d’une opportunité.  Il a rencontré sa victime de manière fortuite, dans un dépanneur.

Ce qui trouble, en dépit de l’apparence psychotique qu’on lui connaît aujourd’hui, c’est que Perron a su se montrer suffisamment convaincant pour traîner sa victime jusque chez lui, avec des bonbons selon certains ou des travaux selon d’autres.  On se souviendra qu’en 1975 il avait certainement discuté un instant avec Beaudoin avant de le tuer, puisqu’il dira avoir franchi quelques coins de rue en sa compagnie.  Mais en 2015, apparemment, il n’a pas prononcé un seul mot.  Il s’est contenté de passer à l’attaque.

Si la signature de Perron est un mystère – car il faudrait sans l’ombre d’un doute un expert profileur et plus de détails sur les crimes pour en arriver à une meilleure idée – je risquerais cependant une approche à propos de celle du Faucheur du milieu des années quatre-vingts.  Souvenons-nous de la similitude entre les autopsies de Maurice Viens et de Denis Roux-Bergevin.  Tous deux semblent avoir été torturés par des coups assénés au dos, aux fesses et à l’arrière des cuisses; comme si l’assassin avait eu le fantasme de leur administrer une fessée de la mort.  Pourquoi?  Pour son plaisir de les entendre crier ou supplier, comme le suggérait John Douglas dans la précédente citation?  Serait-ce là la véritable signature de l’assassin?  Si oui, à qui appartient-t-elle?

Il faut bien admettre qu’on ne la retrouve pas sur le corps de Lubin.  Puisque ce dernier, ainsi que Métivier, ont été enlevés le même jour que Viens, il serait extrêmement étonnant que les trois meurtres du 1er novembre ne soient pas reliés au même individu.  C’est d’ailleurs ce que soulignait le Dr Chamberland dans le documentaire de Loïc Guyot, en 2009.  Et si ces trois meurtres sont l’œuvre du même maniaque, il faudrait aussi les relier avec celui de Roux-Bergevin en raison de la « fessée mortelle ».  Par conséquent, on aura compris que si Nicole Roux s’est laissée convaincre au printemps 2016 que l’assassin de son fils était Jean-Baptiste Duchesneau, il faudrait voir ce dernier comme responsable des quatre meurtres.

Trois meurtres en une seule journée?  Certes, ce n’est pas courant.  Voilà même qui pourrait donner l’idée à certains d’imaginer l’implication d’un ou plusieurs complices.  Par contre, cette intensité meurtrière pourrait aussi révéler autre chose et venir appuyer l’idée de cette « rage » dont le Dr Chamberland mentionnait dans le documentaire de 2009.

Le 14 juillet 1974, au Lac Sammamish, dans l’État de Washington, le célèbre tueur en série Ted Bundy enlevait Janice Ott avant d’aller la tuer dans un secteur un peu plus tranquille.  Au cours de la même journée, Bundy revint au lac, alors achalandé de milliers de personnes, pour répéter l’exercice, cette fois avec une autre jolie jeune femme répondant au nom de Denise Naslund.  Bundy a donc commis deux enlèvements sous les yeux de milliers de témoins avant d’éliminer ses victimes dans une zone isolée.  Il était seul.  Il s’est attaqué à des femmes adultes.  Et pourtant!  Personne n’a rien vu, ni rien entendu.

Selon certains analystes, Bundy n’aurait pas été entièrement satisfait des circonstances du meurtre de Janice Ott.  Tellement déterminé à réaliser le fantasme qu’il avait en tête ce jour-là, il est revenu au même endroit – un risque qu’il prenait pour la toute première fois – pour s’en prendre à une deuxième victime.

Peut-on appliquer la même logique au déroulement de la journée du 1er novembre 1984?  Si le tueur de Maurice Viens – qui n’a pas été agressé sexuellement – n’avait pas réussi à assouvir complètement sa soif de violence, il aurait parfaitement pu vouloir recommencer dans un délai très bref, cette fois avec Métivier et Lubin.  Toutefois, puisque Lubin n’a pas été agressé sexuellement, serait-il raisonnable de penser que la victime visée par le prédateur était justement son copain?  Et puisque les deux amis étaient inséparables, il devenait inévitable qu’ils soient montés ensemble à bord du mystérieux véhicule.  Peut-être même que le fait d’être deux à transgresser cette règle de l’imprudence leur avait procuré un faux sentiment de sécurité.

Malheureusement, le fait que le corps de Métivier n’ait jamais été retrouvé nous empêche de valider cette théorie.  Avait-il, lui aussi, subi les mêmes tortures que Viens et Roux-Bergevin?

Ces quatre meurtres ne semblent pas être l’œuvre d’un tueur désorganisé comme Perron.  Selon le spécialiste des tueurs en série Stéphane Bourgoin, les meurtriers désorganisés sont les plus faciles à attraper.  Par exemple, on peut les décrire par un comportement social immature, une grande instabilité au niveau du travail, peu de stress, et ils habitent généralement seuls, commettent des forfaits spontanés, pas ou peu de conversation avec la victime, lieu du crime en grand désordre, etc.

D’ailleurs, que ce soit en 1975, en 2010 ou en 2015, Perron a été appréhendé assez rapidement.  Et Bourgoin d’ajouter que la majorité des tueurs en série ne sont pas des malades mentaux.  Ils planifient leurs crimes et ils savent très bien ce qu’ils font.

Toutes ces raisons nous ramènent vers le suspect Jean-Baptiste Duchesneau.  On se souviendra qu’à la suite de la visite des enquêteurs Roger Pilon et Guy Préfontaine, le 1er novembre 1993, Duchesneau avait été retrouvé mort dans sa cellule de La Macaza.  Ce suicide est pratiquement un aveu de culpabilité, ou du moins un élément fortement à considérer.  En fait, il avait été condamné en 1988 à purger une peine de 6 ans pour inceste.  Au moment de son suicide, il avait donc épuré la presque totalité de cette sentence.  Est-ce qu’un détenu s’enlève la vie si près de la sortie?

On a fait grand cas des détails entourant les meurtres des enfants, mais qu’en est-il réellement des circonstances du décès de Duchesneau?

Au cours de l’été dernier, j’ai demandé et obtenu une copie du rapport de coroner sur sa mort.  Étonnement, on y retrouve un élément supplémentaire pour appuyer sa candidature comme tueur en série.

En premier lieu, la plume du coroner Jean-Lévy Paquette nous apprend que les enquêteurs étaient venus le voir « au sujet du meurtre de deux enfants survenu en 1984 ».  Ce qui est le plus fascinant, c’est de le voir ajouter ceci : « Suite à cette rencontre il était devenu nerveux et avait raconté aux autres prisonniers la visite des policiers et qu’il ne voulait pas faire encore 25 ans de prison ».

Non seulement son suicide représentait une voix post mortem en faveur de sa culpabilité, mais voilà qu’il avouait indirectement son implication.

Après sa rencontre avec les enquêteurs, Duchesneau remit « sa vaisselle à son meilleur ami en lui disant qu’il n’en aurait plus besoin », poursuit le coroner.  Au matin du 2 novembre, il brilla par son absence au déjeuner.  C’est vers midi que les surveillants le trouvèrent, couché dans sa geôle, « le corps raide et maculé de sang.  La porte de la cellule était barrée et la clef sur le bureau près du lit.  Sur son bureau, une note de suicide qui dit : « À la police, je ne suis pas coupable, vous voulez me tuer, pour fermer votre dossier avec moi.  Vous avez réussi mais je suis innocent, innocent » ».

Le problème avec cette note, c’est que les innocents ne s’enlèvent pas la vie à quelques heures de passer un polygraphe et encore moins après avoir purgé la majeure partie de leur peine.  Après tout, ce ne sont quand même pas les enquêteurs qui lui ont tranché la gorge.

Un couteau de type x-acto fut retrouvé sous son avant-bras gauche.  L’enquête effectuée par la Sûreté du Québec écarta toute possibilité de meurtre.  Duchesneau, qui fut peut-être le pire tueur en série de cette fin de 20ème siècle, s’était belle et bien enlevé la vie.  Les analyses toxicologiques établirent que son sang ne contenait aucune trace de drogue ni d’alcool.  Il s’était donc tranché la gorge « à froid ».

L’autopsie, réalisée le 4 novembre, permit d’ajouter quelques détails supplémentaires, comme la présence de certains tatouages : un cupidon situé dans la région mammaire gauche, trois points noirs à « l’éminence thénarienne gauche [éminence thénar?][2] », et deux mains l’une dans l’autre avec les mots Yannick et Huby dans la région dorsale droite.  On nota aussi dans le pli du coude droit « la présence de quatre éraflures linéaires, parallèles, récentes, causées vraisemblablement par la pointe d’un instrument piquant et tranchant ».

Avait-il d’abord tenté de se trancher les veines au niveau du coude?  Malheureusement, le rapport du coroner n’avance aucune hypothèse à ce propos.

Le coroner Paquette revenait aussi sur le passé trouble du suicidé, notamment sur l’affaire de 1973 à Québec et la sentence qu’il s’était mérité en 1988.  Quoiqu’il ait été éligible à une libération conditionnelle dès 1990, il semble qu’on lui ait refusé cette faveur.  Qu’est-ce qui avait convaincu le milieu carcéral de ne pas le relâcher tout de suite?  Avait-on enfin compris qu’il représentait un sérieux danger pour la société?  S’était-il confessé à des psychiatres?

La Commission des libérations conditionnelle et le milieu médical étant ce qu’ils sont, nous n’aurons probablement jamais de réponses satisfaisantes à ces questions.  Secret professionnel oblige!

De 1979 à 1983, Duchesneau avait séjourné à Pinel.  À sa libération, il avait fait l’objet d’un suivi en clinique externe, de 1983 à 1985.  Cela voudrait dire que, en admettant qu’il ait été le Faucheur d’enfants, les autorités psychiatriques n’ont jamais su déceler la série de crimes qu’il poursuivait tout en continuant ses rendez-vous auprès d’un psychiatre.  C’est une idée qui n’est pas s’en rappeler la bravade du célèbre tueur en série américain Ed Kemper, qui se présenta un jour à son contrôleur judiciaire avec le cadavre d’une jeune fille dans le coffre de sa voiture.  Rien dans l’attitude de Kemper n’avait laissé croire qu’il avait recommencé à commettre des meurtres.  De quoi provoquer la risée à propos des compétences réelles de la psychiatrie.

Qui était responsable du suivi psychologique de Duchesneau en novembre 1984?  Et à quel scandale aurions-nous droit si on arrivait à prouver que Duchesneau poursuivait sa série de meurtres pendant son suivi thérapeutique?

Selon le rapport du coroner Paquette, Duchesneau avait déjà tenté de se suicider après la mort de son père en 1968, à nouveau en 1975 en essayant de se trancher la gorge, et finalement en 1988 en optant pour la pendaison.  Paquette ajoutait que « tout au long de ses séjours en milieu carcéral il a eu un suivi par psychologues et psychiatres.  Dans ses données biographiques, on note qu’il est le benjamin d’une famille de 6 enfants.  Il se décrivait comme instable au niveau scolaire mais a complété sa 9ème année à 16 ans.  En 1972 il s’était marié mais cette vie commune n’a duré[e] que 8 mois, elle a été interrompue par son arrestation en 1973 pour homicide involontaire; un fils était né de cette union ».

La femme qu’il avait rencontrée après sa libération de 1983 (le coroner ne la nomme pas) lui avait aussi donné deux filles.  Puis, « en 1985, son fils est venu habiter chez lui et à partir de ce moment les relations du couple sont devenues moins harmonieuses.  M. Duchesneau a commencé à cette période à consommer de la drogue (cocaïne).  La victime [Duchesneau] se disait mélangée dans son orientation sexuelle.  Tous les cliniciens qui se sont penchés sur son cas ont retenu le diagnostic de troubles de la personnalité.  M. Duchesneau aurait été victime d’agression sexuelle vers l’âge de 10 ans ».

  1. B.[3] Duchesneau n’aurait jamais démontré la moindre hostilité envers l’aide ou l’encadrement qu’on lui prodiguait tout au long de sa vie. Bref, il collaborait bien. Justement, plusieurs tueurs en série s’avèrent doux comme des agneaux derrière les barreaux, au point d’être considérés comme des prisonniers modèles.  Peut-être cette façade ne parvenait pas à convaincre tout le monde, puisque le coroner précisait que « les psychiatres avaient recommandé de maintenir un contact aussi longtemps que la loi le permettrait et ultérieurement si possible ».

C’est donc qu’on le savait dangereux.

Pour ainsi dire, on imagine mieux Duchesneau utiliser une voiture pour enlever les trois garçons de 1984, les conduire en un certain lieu pour les agresser et abandonner leurs corps.  Ce mode opératoire comporte d’étranges ressemblances avec ce qu’il avait fait à Québec en 1973.  Sylvie Tanguay n’avait pas été agressée sexuellement mais on l’a retrouvée nue.  Entre ce premier meurtre et ceux de 1984, Duchesneau a eu beaucoup de temps pour peaufiner sa technique.  En 1973, il s’attaquait à une fillette qu’il connaissait depuis environ un an et qui lui faisait confiance.

Dans la majorité des cas, les tueurs en série débutent dans un quartier ou un lieu qu’ils connaissent bien.  Ils s’y sentent à l’aise.  D’ailleurs, Duchesneau et Perron ont commis leur premier meurtre dans un quartier qu’ils connaissaient parfaitement.  Ces années de détention auraient-elles permis à Duchesneau de peaufiner son fantasme?  Avait-il déjà eu l’idée d’administrer la « fessée mortelle » à Sylvie Tanguay dès 1973?  Quelque chose l’avait-il interrompu?

En supposant qu’il soit l’homme derrière ces meurtres horribles, on dénote une certaine progression au niveau de la violence.

Évidemment, pour envisager cette hypothèse il faut accepter de croire que Duchesneau est bien le tueur qui se cache derrière les dossiers de 1984 et 1985.

Des deux suspects qu’on nous propose – Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau – c’est ce dernier qui est le candidat le plus sérieux.  Évidemment, mon analyse vaut l’importance qu’on veut bien lui accorder, car nous n’avons aucune preuve tangible pour le déterminer hors de tout doute raisonnable.  Si toutefois il devait y avoir un procès, quelles preuves demeureraient suffisamment crédibles pour être admises légalement devant le jury?  Il faut avoir la sagesse d’admettre qu’on l’ignore.

Mais on ignore aussi le secret que Duchesneau a emporté avec lui en refusant de faire face à la musique.  Et finalement, il est tout à fait possible que les enquêteurs aient un ou plusieurs autres suspects dans leur mire sans pour autant en avoir parlé publiquement.

Il est bien évident qu’on ne peut attribuer à Duchesneau les meurtres de Pascal Poulin et de Marie-Ève Larivière, tous deux commis alors qu’il croupissait derrière les barreaux.  Il faut donc envisager plus d’un tueur pour expliquer tous ces drames des années 1980 et 1990.  Peut-on pour autant en attribuer à Perron?

Franchement, je n’ai encore vu aucun argument pour m’en convaincre.  Il faudrait d’ailleurs des recherches plus poussées pour en savoir davantage sur les circonstances de ces deux crimes, en plus de connaître les allers et venues de Perron ou avoir une discussion particulière avec un détective au fait du dossier.

D’autres Faucheurs d’enfants ont-ils sévis au cours de la même période?

Évidemment, la population est déjà vendue à l’idée de la candidature de Jonathan Bettez.  En revanche, on imagine mal un psychotique échevelé comme Perron au volant d’une Acura rouge, une intermédiaire de luxe qui n’était pas à la portée de toutes les bourses en 2004[5].

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Le dernier repos de Cédrika Provencher (photo: E. Veillette 2016)

Bien que j’écarte la candidature de Marc Perron pour les meurtres de 1984 et 1985, ce personnage représente toutefois un énorme danger public, en particulier pour nos enfants.  Et contrairement à Duchesneau, il est toujours de ce monde.

Devant des spécialistes qui nous disent que les tueurs en série et autres prédateurs sexuels représentent des cas quasi irrécupérables, sans doute faudrait-il revoir certaines pratiques afin de les suivre plus étroitement ou tout simplement de les garder « en dedans ».  La désinstitutionalisation a fait confiance en l’être humain et mis un terme à des pratiques archaïques, certes, mais peut-être faut-il aussi rappeler à certains dirigeants que les extrêmes n’ont jamais produits des sujets équilibrés.   Un juste milieu serait sans doute plus convenable, car certains prédateurs devraient rester loin de nos enfants et autres victimes vulnérables, et cela jusqu’à la fin de leur vie.

Le documentaire de Guyot a également abordé la problématique entourant la loi sur la protection des malades mentaux.  Les enquêteurs de l’époque se sont littéralement fait tirer le tapis sous leurs pieds, incapables d’interroger convenablement Claude Quévillon.  Devrait-on modifier cette loi pour éviter que ne se répète un scénario aussi frustrant?  Et si on le faisait, quelle valeur devrait-on réellement accorder aux paroles d’un déséquilibré?

Dans les affaires non résolues, il est pratiquement devenu coutume d’accuser le milieu policier d’incompétence.  Je ne dis pas que cette incompétence n’existe pas, mais de grâce, au lieu de jouer avec les sentiments de la population, il faudrait apporter des preuves ou des arguments massues lorsqu’on ose de tels propos.  Devrait-on plutôt jeter un œil attentif sur le milieu carcéral ou établir des sentences personnalisées à ces Faucheurs?

Qu’ils soient déclarés inaptes ou non à reconnaître le mal qu’ils font, comme l’exige le système judiciaire pour subir un procès équitable, il n’est certainement pas normal de voir des hommes comme Marc Perron et Jean-Baptiste Duchesneau être libérés aussi rapidement après avoir tué des enfants.

Ai-je besoin de rappeler le cas de Mario Bastien, ce pédophile récidiviste qui s’en prenait au jeune Alexandre Livernoche le 4 août 2000?  Au moment de le condamner, le juge Réjean Paul avait déclaré que Bastien n’aurait pas dû se retrouver en liberté conditionnelle au moment du meurtre.  En 1995, Bastien avait été condamné pour agression armée.  On le qualifiait même de pédophile dangereux.  Ce scandale entourant les libérations de dangereux agresseurs sexuels s’était déjà présenté au cours des années 1960 avec la célèbre affaire Léopold Dion.

Les prédateurs sexuels et autres tueurs en série font l’objet d’un intérêt social pratiquement démesuré à travers le monde, et cela depuis quelques décennies.  On en fait même de nombreux films, des romans et des séries télévisées.  Mais qu’en est-il dans les faits?  Que fait-on réellement pour les déceler le plus précocement possible afin de protéger notre société?

Je n’ai aucune réponse à apporter.  Mon rôle se limite à poser des questions, et peut-être à présenter quelques hypothèses au passage de mes réflexions.  Il me semble pourtant que, tant que nous ne serons pas tous orientés vers la même cible, les chances d’avancer vers des résultats positifs resteront à peu près nulles.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport de coroner : mort de Marc Beaudoin (1975)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Maurice Viens (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Wilton Lubin (1984)

Bibliothèque et Archives nationales du Québec.  Rapport du coroner : mort de Denise Roux-Bergevin (1985)

Bourgoin, Stéphane.  Serial Killers, enquête mondiale sur les tueurs en série.  Bernard Grasset, Paris, 2014, 1097 p.

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Pascal Poulin (1990)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport du coroner : mort de Marie-Ève Larivière (1992)

Bureau du coroner du Québec.  Rapport de coroner : mort de Jean-Baptiste Duchesneau (1993)

Collectif.  « L’affaire Dion », Les grands procès du Québec, 1994, cahier no. 5, p. 28-31.

Douglas, John.  Agent spécial du FBI, j’ai traqué des serial killers.  Éditions du Rocher, Monaco, 1995 (1997), 405 p.

Gagnon, Martha.  « Le petit Maurice enlevé par un homme qui lui a offert des bonbons », La Presse, 2 novembre 1984.

Gagnon, Martha. « « Rendez-moi mon fils », supplie Francine Viens », La Presse, 3 novembre 1984.

Gagnon, Martha.  « Le corps du jeune Lubin repêché dans le fleuve », La Presse, 3 décembre 1984.

Guyot, Loïc.  « L’affaire Maurice Viens », Homicides, Canal D, 2009, [YouTube].

Lapointe, Magalie.  « Il dénonce son père suspecté d’avoir tué un enfant de 5 ans », Journal de Montréal, 2 juin 2016.

Massicotte, Nancy.  « Agression à coups de masse : Marc Perron comparaît », Le Nouvelliste, 15 octobre 2015.

Massicotte, Nancy.  « Une nouvelle piste dans l’affaire Cédrika? », Le Nouvelliste, 22 octobre 2015.

« Meurtre de Denis Roux-Bergevin : l’assassin identifié 30 ans plus tard », TVA Nouvelles, 31 mai 2016.

Novembre 84.  2016, [DVD], 1h57.

« Récidiviste accusé d’agression sexuelle sur un mineur », Le Nouvelliste, 4 mars 2010 à 7h16.

Rule, Ann.  A stranger beside me.  W. W. Norton & Company, New York, 2000, 456 p.

Rule, Ann.  Green River, running red.  Free Press, New York, 2004, 436 p.

Veillette, Eric.  L’affaire Denise Therrien.  L’Apothéose, Lanoraie, 2015, 438 p.

[1] Selon certaines théories présentées par des spécialistes, on peut parler de tueur en série à partir d’une séquence composée d’un minimum de deux meurtres.  Cela m’a d’ailleurs amené à cataloguer Marcel Bernier comme étant un tueur en série. (L’affaire Denise Therrien, Éditions de l’Apothéose, 2015).

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89minence_th%C3%A9nar

[3] Ironique ou pas, les initiales de son prénoms sont les mêmes que Jonathan Bettez, le suspect numéro un dans le meurtre de Cédrika Provencher.

[4] Il est ici question de la première version diffusée en salle, en 2014.

[5] On estime que la fameuse Acura rouge aperçu dans le secteur de la disparition de Cédrika Provencher, le 31 juillet 2007, était de l’année 2002 à 2004.  Selon le Guide de l’Auto 2004, ce modèle était vendu à plus de 30,000$, dépendamment des options, bien sûr.

Les Faucheurs d’enfants: 7ème partie, la piste J.-B. Duchesneau

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Lors de l’enquête du coroner en 1973, Duchesneau incline la tête lorsque son avocat lui montre le marteau qu’il a reçu en cadeau de son beau-père, l’arme du crime.

On a vu plus tôt que le 31 mai 2016 le réseau TVA annonçait que Nicole Roux, la mère de Denis Roux-Bergevin, s’était laissé convaincre par les policiers que l’assassin de son fils était nul autre que Jean-Baptiste Duchesneau.  On laissait même entendre que sa « signature » de tueur correspondait à d’autres meurtres du genre.  Nicole Roux allait même jusqu’à affirmer « on a la preuve plus qu’à 100% » que c’était bien Duchesneau.

Si on admet cela comme étant une vérité, il faudrait probablement lui attribuer aussi les trois meurtres du 1er novembre puisque toutes ces affaires sont difficilement dissociables.

Tout comme Marc Perron, Duchesneau représente un suspect très intéressant, et cela pour une raison assez logique : lui aussi avait déjà un meurtre d’enfant à son actif.

Jean-Baptiste Duchesneau est né le 11 janvier 1949 de l’union de Gérard Duchesneau et de Jeanne-d’Arc Minguy (ou Mainguy).  Le 15 juillet 1972, il épousait Odette Marcoux.  En février 1973, le jeune couple habitait au 1435 rue Lucien dans Ste-Foy, juste au côté de la famille Tanguay (au 1429 rue Lucien), celle-ci composée des parents Jean-Marc Tremblay et Pierrette Rivard.  Ceux-ci avaient trois enfants : Alain, Sylvie et Chantal.  La petite Sylvie avait vu le jour le 22 novembre 1966.  Elle était donc âgée de 6 ans.  Les Tanguay et les Duchesneau se connaissaient depuis environ un an et s’appréciaient au point où la maison des Tanguay était continuellement ouverte pour leurs amis d’à côté.

L’enquête du coroner Drouin décrit tantôt Duchesneau comme un arpenteur à l’emploi de la Ville de Ste-Foy, mais aussi comme un apprenti menuisier œuvrant dans le domaine de la construction.  Toutefois, on sait qu’au matin du 22 février il s’éveilla avec un mal de tête qui le hantait depuis une quinzaine de jours.  Un peu plus tard, il se blessa à un doigt, ce qui le contraignit à se rendre à l’hôpital pour y recevoir deux piqûres.

En début d’après-midi, Pierrette Rivard téléphona à Odette pour lui demander de venir garder ses enfants, un répit qui lui permettrait d’aller faire quelques courses.  À ce moment-là, Odette avait déjà Chantal sous sa garde.

  • Vous les connaissiez assez bien?, lui demandera Me Pierre Trahan lors de l’enquête du coroner.
  • Oui, c’était des grands amis, dira la mère de Sylvie.

Quant à elle, Odette dira sous serment de Pierrette que c’était sa « très, très grande amie ».

Vers 17h00, Duchesneau quitta sa jeune épouse pour aller chercher son beau-père, Léo Marcoux, au travail.  Il se mit donc au volant de la voiture de celui-ci, une AMC Rambler Ambassador bleue pâle de 1968 de type familiale (station wagon) immatriculé 917-625 pour l’année 1972.  Pendant ce temps, Odette s’affairait à préparer le souper pour les enfants.

Vers 18h00, alors que la petite Sylvie était assise sur la galerie, Duchesneau revenait dans la maison des Tanguay pour demander à sa femme des cigarettes.

  • Pierrette est pas arrivée?, demanda-t-il.
  • Non, lui répondit Odette.
  • Bon ben, je vais aller à la pharmacie et puis à la boutique de rembourreur et puis je vais revenir tout de suite.

Avant qu’il ne quitte, Odette lui demanda d’avertir Sylvie de rentrer pour le souper.  Duchesneau sortit pour reprendre la route à bord de la Rambler, une scène dont Odette ne fut pas témoin puisqu’elle était occupée à servir le repas.  Son mari parti, elle pensait que Sylvie se trouvait toujours dehors, à quelques pas de la maison.

  • Et elle n’avait pas encore soupé?, demandera Me Trahan quelques jours plus tard.
  • Non, les deux autres étaient dans la maison.

Peu de temps après, Odette demanda au jeune Alain Tanguay d’aller dire à sa sœur que le souper était prêt.  N’obtenant aucune réponse, celui-ci courut jusque dans le salon pour cogner dans la fenêtre.  Le silence de la fillette persista.

Un instant plus tard, soit moins de cinq minutes après le départ de Duchesneau, Pierrette revenait chez elle avec ses sacs.  Odette commença par lui demander si elle n’avait pas vu Sylvie, mais non.  Les deux femmes ne s’inquiétèrent pas outre mesure puisqu’elles crurent que la fillette avait décidé d’accompagner Duchesneau.  À cette époque, personne ne pouvait douter de ses déviances.  On lui faisait donc pleinement confiance.

Entre 21h00 et 21h15, c’est au retour d’une marche dans le quartier que Pierrette et Odette croisèrent Duchesneau, qui revenait au volant de la Rambler.  Immédiatement, les deux femmes lui demandèrent où se trouvait Sylvie, et Duchesneau d’expliquer lui avoir donné 10¢ avant son départ.  Il laissait donc entendre qu’elle n’était pas montée avec lui.

  • C’est seulement quand Jean est revenu que vous avez pensé qu’il pouvait être arrivé quelque chose à Sylvie, c’est ça?, demandera Me Trahan.
  • Oui, c’est ça, répondit la mère de Sylvie.
  • Autrement dit, vous étiez en pleine confiance envers Jean…?

Les membres des deux familles entamèrent ensuite leurs propres recherches dans le quartier.  On alla jusqu’à inspecter une petite cabane située à la patinoire, mais les recherches demeurèrent vaines.  Pendant ce temps, Duchesneau continuait d’effectuer des recherches au volant de la voiture de son beau-père.

Finalement, on se décida à contacter la police.

Selon le constable Raymond Moreau, alors âgé de 36 ans, l’appel de la disparition entra à 22h05.  Il dira être lui-même arrivé au 1435 rue Lucien entre 22h15 et 22h30 en compagnie de son collègue, le constable Desbiens.  Les deux policiers firent une enquête de voisinage au cours de laquelle ils croisèrent brièvement Duchesneau.

Vers 23h30, heure à laquelle ils devaient terminer leur quart de travail, Moreau et Desbiens retournèrent au poste après avoir été relayés.

Vers 1h00, dans la nuit du 23 février, le sergent Robert McGarrety, 38 ans, de la police municipale de Ste-Foy, se rendit chez les Tanguay avec l’agent Paul Garneau pour s’enquérir des plus récents détails.  À 2h25, l’école Falardeau fut transformée en base de recherche pour mieux gérer le déploiement et toute logistique entourant ce genre d’activité.

À 3h00, McGarrety fit appel au détective David Craig afin que celui-ci ouvre une enquête sur cette mystérieuse disparition.  L’enquête du coroner ne précise malheureusement pas quel fut le policier à avoir d’abord eu des soupçons à l’endroit de Duchesneau.  Selon une source, le comportement étrange de ce dernier aurait suffit à attirer l’attention.  Quoi qu’il en soit, il était 4h45 lorsque McGarrety sortit dehors avec l’agent Henri Tremblay de la Sûreté du Québec afin de fouiller la Rambler.  Sur la banquette avant, les policiers trouvèrent une paire de mitaines en laine blanche avec rayures bleues aux poignets.  À l’arrière, ils tombèrent sur un marteau encore taché de sang.  Des cheveux se trouvaient encore sur la panne[1].  Finalement, ils constatèrent la présence de taches de sang sur un tapis de caoutchouc.

Cinq minutes plus tard, McGarrety retournait à l’intérieur de l’école pour aviser le capitaine Garneau et le détective Craig de la découverte.  Rapidement, Garneau accompagna le couple Duchesneau jusqu’au poste de police pour un interrogatoire plus poussé, tandis que les autres policiers se chargèrent de faire remorquer la voiture, que l’on considérait maintenant comme une importante pièce à conviction, voir une scène de crime.

Peu de temps après, il semble que Duchesneau passait aux aveux.  L’enquête du coroner ne précise cependant pas qui du capitaine Garneau ou du détective Craig est parvenu à lui soutirer aussi rapidement une confession, mais dès 8h00 le suspect conduisait les policiers à l’endroit où il avait abandonné le corps de Sylvie Tanguay.  Trois voitures contenant le détective Craig, le sergent Darry Mathieu de la SQ, le détective Michel Busque, le constable Jacques André Leclerc, le Dr Richard Authier et un certain Magnan se stationnèrent à quelques pas du petit cadavre gelé par le froid hivernal près de la rue Tessier.

Le corps nu de la fillette se trouvait dans la neige, pas très loin en bordure de la route.  Bien que son assassin ait tenté de la recouvrir de neige, plusieurs taches de sang étaient encore visibles.  Pendant que le Dr Authier déneigeait graduellement la victime, le photographe judiciaire prit plusieurs clichés de la scène[2].

À la morgue, ce fut la grand-mère, Mme Léo Rivard, et l’oncle Gilles Tanguay, qui identifièrent formellement la petite victime.  Le Dr Richard Authier put ensuite procéder à l’autopsie.  Malgré l’absence de vêtements, le légiste ne détecta aucune preuve de viol dans son examen gynécologique.  Toutefois, selon ma source, le mobile du crime aurait été les attouchements sexuels.  Rappelons qu’il n’est pas nécessaire qu’il y ait eu agression sexuelle pour déterminer que ce soit la cause du crime.  Très souvent, les prédateurs à caractère sexuel ne se rendent pas toujours jusqu’au viol, qu’il soit partiel ou complet.  Et puisque la fillette aurait révélé à Duchesneau son intention de le dénoncer, celui-ci aurait décidé de la tuer.

Le Dr Authier dénombra au moins sept plaies importantes au crâne.  S’il se montra d’avis que des blessures causées au visage avaient été faites par la frappe (tête) du marteau, les enfoncements crâniens auraient plutôt été faits par la panne.

C’est le 8 mars 1973 que se déroula l’enquête du coroner J. Armand Drouin, avec Me Pierre Trahan comme procureur de la Couronne et Me Raymond Carrier dans le rôle du défenseur de Jean-Baptiste Duchesneau.  Dès l’ouverture des audiences, le coroner rappela les circonstances du drame tout en précisant que le décès avait été constaté sur place par le Dr Richard Authier.

Léo Marcoux, 42 ans, témoigna à l’effet qu’à Noël il avait acheté ce marteau pour donner en cadeau à son gendre.  D’autre part, il avoua qu’au soir du 22 février il avait choisi de rester allongé devant la télé lorsque Duchesneau était venu lui demander de participer aux recherches.

Odette Marcoux, la femme de Duchesneau, répondit honnêtement aux questions de Me Trahan.

  • Est-ce que vous connaissez bien Mme Tanguay?
  • Oui, c’est ma très très grande amie.

Lorsque Me Carrier la contre-interrogea, le ton changea.  Il se mit à la tutoyer tout en lui faisant des reproches.

  • Et toi? Vous vous êtes rencontrées là, t’as pas pensé un instant qu’il était arrivé quelque chose à Sylvie?
  • On y a pensé, mais Jean-Marc nous avait rassuré en nous disant : « ben, faites-vous en pas, elle est avec Jean ». D’après lui, elle était réellement avec Jean.

Selon Odette, Sylvie ne s’éloignait jamais de la maison, ce qui laissait entendre qu’elle avait quitté avec quelqu’un en qui elle avait confiance.  Puis, dans un échange qui se déroula entre le coroner et Me Carrier, on apprit qu’Odette avait eu les larmes aux yeux en identifiant le marteau.

Le Dr Authier précisa, quant à lui, qu’au moment de l’autopsie la rigidité cadavérique était complète et qu’il y avait très peu de lividité.  Sa conclusion : Sylvie avait été tuée par plusieurs coups à la tête par un objet contondant, causant ainsi de multiples fractures crâniennes.  Il refusa de se prononcer sur l’heure du décès, un fait beaucoup plus difficile à établir que dans les films.

Lorsqu’on appela Duchesneau comme témoin, son avocat intervint aussitôt pour dire au coroner que son client avait un aveu à lui faire.

  • Monsieur le coroner, fit Duchesneau, je suis ici pour vous dire que j’ai assassiné Sylvie Tanguay le 22 février à l’aide d’un marteau qui était dans la voiture de monsieur Léo Marcoux, et j’ai indiqué à monsieur Craig, détective Craig, où était le cadavre.
  • Monsieur Duchesneau, fit le coroner Drouin, je vous exhibe un marteau, c’est bien celui avec lequel vous avez assassiné Sylvie Tanguay?
  • Oui, monsieur.
  • Vers quelle heure l’avez-vous tuée?, questionna Me Trahan.
  • Vous avez dit tout à l’heure que c’était arrivé le 22 février 1973, vers quelle heure?
  • Il était 20h15, 20h00.

Ce sera là les seules paroles prononcées par Duchesneau devant le coroner.  Ce dernier accepta ses aveux avant de lui annoncer qu’il le tenait criminellement responsable de la mort de Sylvie Tanguay.  Une fois ce travail officiel complété, le coroner Drouin sentit le besoin d’ajouter un commentaire.

  • Cependant, je désire ajouter que ce crime est le plus odieux, le plus répugnant, le plus atroce, le plus sadique dont j’ai pris connaissance dans ma longue carrière d’avocat. C’est un crime inhumain que la raison ne peut expliquer et qui dépasse l’imagination du plus dévoyé.  Il se situe plus bas que l’instinct des bêtes féroces qui tuent pour se nourrir.  En s’attaquant dans les circonstances que nous connaissons maintenant à une enfant de 6 ans, évidemment sans défense, Duchesneau, vous avez révélé jusqu’à quelle profondeur, et jusqu’à quelle pourriture le cœur et l’esprit de certains prétendus humains peuvent descendre sous l’empire du sadisme.  Duchesneau, vous êtes une crapule, un lâche et un dégoûtant individu.  … L’enquête est close.  J’émets immédiatement un mandat d’arrestation contre Duchesneau.

Jean-Baptiste Duchesneau subira ensuite son procès, au terme duquel il sera reconnu coupable.  Toutefois, il ne purgera qu’une dizaine d’années de prison pour ce crime tout à fait impardonnable.  À sa sortie, en 1983, il s’établira à Montréal, non loin du quartier où Viens, Métivier et Lubin habitaient.  Puisqu’Odette l’avait quitté dès 1973, il dut se trouver une nouvelle conjointe, dont l’identité demeure inconnue.

Est-ce que Duchesneau pourrait être le meurtrier des enfants de 1984 et 1985?

Ce qui est sûr, c’est qu’au moment des meurtres de 1984 il partageait deux points communs avec Marc Perron.  Tous deux avaient déjà au moins un meurtre à leur actif et ils habitaient à Montréal.

Et maintenant?  Laquelle de ces deux théories doit être prise au sérieux?

(la semaine prochaine : 8ème partie, hypothèses et conclusion)

[1] Parties du marteau servant à arracher les clous.

[2] Les photos judiciaires ne se trouvent pas dans le dossier de l’enquête du coroner.  Elles ont probablement été transférées avec celui du procès, qui, selon le palais de justice de Québec, aurait été détruit.

Les Faucheurs d’enfants: 5ème partie, les suspects potentiels

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Jean-Baptiste Duchesneau

Diffusé à l’origine dans le cadre de la série Homicides sur les ondes de Canal D en 2009, le documentaire de Loïc Guyot  sur l’affaire Maurice Viens a bénéficié de la collaboration des anciens détectives Yvon Lépine, Claude Lesieur et Jacques Duchesneau.  Tous trois ont travaillé sur l’affaire.  On comprend qu’aucun effort n’a été ménagé pour tenter de retrouver Maurice durant les quelques jours où on le considérait seulement comme disparu.  Évidemment, le père du bambin fut le premier à être soupçonné puisque les enquêteurs se devaient, dès le départ, de considérer tout le monde comme un suspect potentiel.  Même si cela peut occasionner des conflits ou des critiques sévères, il s’agit là d’une attitude normale et nécessaire.

Mettez-vous un instant dans la peau de l’un de ces enquêteurs.  Au moment où vous êtes appelé à vous rendre chez une famille dont l’enfant est disparu, vous ne connaissez personne sur place.  Vous ne pouvez faire confiance en personne.  À vos yeux, tout le monde est un suspect.  Ce n’est pas de la paranoïa mais une étape essentielle.  Le reste de l’enquête permettra ensuite d’éliminer ou de retenir certains suspects.  Heureusement, le père de Maurice finit par être écarté.

Après avoir laissé la mère de Maurice durant 18 heures sans nouvelles informations, Yvon Lépine admet devant la caméra que celle-ci l’avait reçu par une engueulade sévère.  N’oublions pas que c’est également une réalité assez peu discutée que dans des cas comme celui-là la rencontre entre les enquêteurs et les parents puisse occasionner des frictions.  Ce sont deux mondes diamétralement opposés qui se font face tout en essayant de collaborer dans un même but.

On raconte aussi dans ce document que Francine Legault aurait manifesté le souhait de voir la scène de crime, mais Yvon Lépine demeura avec elle dans son logement jusqu’à ce que la confirmation arrive par téléphone.  Il dira d’ailleurs que ce fut pour lui la pire soirée de toute sa vie.

Le documentaire de Guyot nous explique ensuite que les informations récoltées par les policiers ont été nombreuses, et surtout que celles-ci durent être validées les unes après les autres.  Ensuite, on en arrive au rouleau de papier goudronné qui « recouvrait » le corps de Maurice.  On avançait aussi l’idée selon laquelle il avait été battu avec un bâton.  Selon le rapport du coroner, il n’a jamais été question que le rouleau de papier goudronné « recouvrait » l’enfant.  On précisait plutôt que l’étiquette apparaissant sur le rouleau avait été tachée de sang.  Ce n’est pas tout à fait la même chose.  De plus, le Dre Sourour, maintenant décédée, n’a jamais parlé de bâton mais d’un instrument contondant.

Plus que jamais, il faut se montrer très prudent devant l’interprétation de certains détails.

La narration redevient plus fidèle aux faits quand on mentionne les blessures au dos (dos, fesses et cuisses) ainsi que la position des vêtements (remonté et descendus jusqu’aux chevilles).

Selon le psychiatre Gilles Chamberland, ce crime pourrait démontrer toute la rage que le tueur souhaitait exprimer.  « Mais c’est clair qu’on est pas dans le domaine du rationnel », dit-il.  Toutefois, sans remettre en question la compétence de ce professionnel, il serait difficile d’imaginer ce tueur comme un psychotique complètement déconnecté de la réalité.  Pourquoi cela?  Premièrement, parce qu’un tel tueur serait vite rattrapé.  Ensuite, le mode opératoire démontre que l’assassin de Maurice a fait preuve d’un minimum de planification, au moins pour l’enlèvement.  Il s’est fait suffisamment convaincant pour le faire monter sans violence à bord de sa voiture.  Comme on l’a vu dans le premier article de la série, il l’aurait convaincu de laisser tomber sa garde en lui promettant d’aller lui acheter des bonbons.  C’est donc qu’il avait planifié son scénario.  Il savait ce qu’il faisait.

Toujours selon le même documentaire, on fait ensuite le lien avec l’affaire Métivier-Lubin en y explorant une première piste intéressante, celle d’un chauffeur de taxi travaillant dans le quartier où s’étaient produits les enlèvements.  L’individu, qu’on se refuse de nommer, s’était lui-même rendu au poste de police.  Jacques Duchesneau, qui assistait à l’interrogatoire derrière une vitre teintée, fut témoin d’une scène étrange.  Lorsque le suspect fut confronté à un fait qui pouvait le lier au dossier (on ne précise pas lequel), il se tourna subitement vers sa droite et, en s’adressant à un personnage imaginaire, aurait dit quelque chose de semblable à ceci : « ah! C’est ça que tu lui as fait au petit Viens? ».

Duchesneau admet que ce suspect leur avait révélé des choses que seul le tueur pouvait savoir.  Malheureusement, puisqu’on ne précise pas ces éléments, il est impossible d’en juger la valeur réelle.  Toutefois, à l’époque des meurtres, le propriétaire de la compagnie de taxi se souvenait que l’individu lui avait ramené le véhicule dans un état lamentable, comme s’il s’était aventuré dans un boisé ou une zone boueuse.

Puis le malheur frappa au beau milieu de l’interrogatoire, lorsqu’on servit aux enquêteurs une ordonnance de la Cour exigeant la libération du chauffeur de taxi, qui fut cependant conduit en institution psychiatrique.  En vertu de la loi protégeant les malades mentaux, cette pratique peut causer la frustration du public mais, de grâce, ne la relions pas pour autant à une quelconque théorie du complot.  Les enquêteurs affectés au dossier ne pouvaient eux-mêmes rien y faire.

Selon le détective Lesieur, les informations fournies par cet individu allaient au-delà de la coïncidence.  Pour lui, ce fut le plus intéressant de tous les suspects.

Et comme si ce n’était pas assez, ce drôle de chauffeur de taxi retrouva rapidement sa liberté puisque les psychiatres furent incapables de prouver le danger qu’il pouvait représenter pour la société.  Que deux tueurs agissent la même journée, selon le Dr Chamberland, c’est presque statistiquement impossible.  En effet, ce commentaire nous fait réfléchir sur le fait que les affaires Viens-Métivier-Lubin sont probablement inséparables.  Malgré l’évidence, selon le journaliste Michel Auger, la police mit cependant du temps à admettre ce lien[1].

Le documentaire fait un autre rapprochement avec l’affaire Roux-Bergevin, ainsi que celle de Michel Étier, 12 ans.  Ce dernier fut porté disparu le 13 décembre 1984 et son corps retrouvé en mars 1985.  Son agresseur, jamais identifié, l’avait étranglé.

En 1992, le programme de délation Info-crime permit à la police de « se pencher sur un nouveau suspect », explique le narrateur.  Cet homme, qui avait pour nom Jean-Baptiste Duchesneau[2], demeurait dans le même quartier que les victimes à l’époque des faits.  Il aurait été la dernière personne vue en compagnie de Métivier et Lubin.  Plus fascinant encore, Duchesneau traînait un lourd passé judiciaire puisqu’il avait tué une fillette de 6 ans en 1973.  Selon le policier Pilon, cet homme avait été arrêté en 1987 pour inceste et autres agressions sexuelles.

Parmi les autres éléments incriminants, on raconte que Duchesneau aurait demandé à sa conjointe de l’époque de le couvrir devant les policiers.  Au moment où deux détectives vinrent le rencontrer à la prison de La Macaza, le 1er novembre 1993, Duchesneau devint soudainement très nerveux lorsqu’il comprit qu’on venait le voir pour les meurtres de 1984.  Il accepta cependant de passer le polygraphe.  Il fut entendu que la séance aurait lieu deux jours plus tard, le temps pour les policiers de préparer le tout, eux qui étaient sur le point de l’inculper pour meurtre ou de l’écarter complètement.  Mais le lendemain matin, Duchesneau s’envolait avec son secret.  On le retrouva mort dans sa cellule.  Il s’était enlevé la vie.

À la toute fin du documentaire de Guyot, on entend la mère de Maurice se demander comment le tueur faisait pour vivre encore avec son secret, 25 ans plus tard.  C’est une question qui revient régulièrement dans la bouche des proches des victimes.  Malheureusement pour eux, les psychopathes ne se la pose même pas.

Parmi les rares sources d’informations auprès desquelles le public peut s’alimenter pour mieux comprendre cette affaire, on retrouve un autre documentaire, celui-là présenté dans quelques salles de cinéma en 2014 sous le titre Novembre 84.  Dès le début, on comprend que le ton n’est pas le même que celui de Guyot, car on s’y fait beaucoup plus critique envers la machine policière.

Mais restons concentrés sur les suspects potentiels.

Selon cette nouvelle vision du dossier, c’est le 3 novembre 1984, c’est-à-dire entre la disparition de Viens et la découverte de son corps, que le mystérieux chauffeur de taxi s’est présenté volontairement aux policiers.  Cette fois, on le nomme : Claude Quévillon.  Tout comme l’avait précisé Jacques Duchesneau en 2009, Me Marc Bellemare rappelle que Quévillon avait alors fourni des éléments que seul le tueur pouvait connaître.  Encore une fois, cependant, on ne nous fournit toujours aucune précision quant à ces « éléments ».

Toutefois, on apportait un point nouveau en ciblant le colocataire de Quévillon, un personnage que l’on se contente toutefois de surnommer Le Chambreur.  Le document de Guyot n’en avait fait aucune allusion.

Dans Novembre 84, on apprend qu’une lettre dactylographiée aurait été déposée durant la journée du 3 novembre, laquelle demandait une faible rançon contre Maurice Viens.  On reprochait aux policiers d’avoir dissimulé cette information à la mère de Maurice, allant même jusqu’à parler de « bavure ».  On a pourtant vu dans les témoignages que les policiers ont accordés à Guyot qu’une marée d’appels les avait submergés.  On pourrait donc penser qu’ils étaient dans « le jus », sans compter que leur travail est d’enquêter sur un crime horrible et non pas de rapporter à la famille tous les ouï-dire entendus sur le terrain, ce qui risquerait d’ailleurs de jouer dangereusement avec leurs sentiments.

Dans l’affaire Denise Therrien, et probablement aussi dans certains autres cas médiatisés, on a connu quelques demandes loufoques de ce genre.  La plupart du temps, ils sont l’œuvre de mauvais plaisantins qui cherchent à profiter du malheur de certaines personnes.  Comme on le sait – et surtout comme on devrait se le rappeler régulièrement – les enquêteurs sont là pour résoudre un meurtre et non pas livrer aux familles tous les détails, d’autant plus qu’en début d’enquête tout le monde est considéré comme un suspect potentiel.  Sinon, les informations contenues dans un dossier risqueraient de se répandre publiquement et de saboter par le fait même toute possibilité d’en arriver à une conclusion viable.  Alors, peut-on réellement parler de bavure?

Puis, tout comme Duchesneau, le fameux Chambreur posséderait lui aussi un lourd passé.  Quand on mentionne qu’il a déjà tué un enfant à Shawinigan en 1975, il devient assez facile de l’identifier.  Bien qu’on se refuse à le nommer, le Chambreur est nul autre que Marc Perron, un déséquilibré qui s’est fait connaître publiquement en attaquant une jeune fille à coups de masse en face du Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières en octobre 2015.  Nous y reviendrons.

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Marc Perron

Toujours est-il que l’ancien agent de probation de Perron, Ghislain Fortin, qui témoigne dans Novembre 84, se réfère au mode opératoire utilisé en 1975 et ceux de 1984 et 1985 pour établir un lien direct entre toutes ces affaires.  Il laisse clairement entendre que Perron serait le tueur en série responsable de tous ces meurtres.  Est-ce vraiment le cas?

Malheureusement, on ne permet pas au public d’entrer dans les détails, ce qui pourrait lui permettre de tirer ses propres conclusions.  Il faudra donc se tourner vers d’autres sources pour mieux étudier le passé de ce tueur.  Et c’est pour cette raison que je partage l’intégral des enquêtes de coroner sur les victimes.

Quel fut le mode opératoire utilisé en 1975?  Voilà la question qui m’a amenée à consulter l’enquête du coroner qui sommeille dans les boîtes de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Avant de faire le même exercice pour le suspect Jean-Baptiste Duchesneau, nous reviendrons la semaine prochaine sur le passé trouble de Marc Perron.

Est-ce lui la clé de l’énigme?

(la semaine prochaine : 6ème partie, la piste Marc Perron)

 

[1] Je tiens à nuancer ce commentaire, puisqu’il pourrait ici être question du moment où la police a accepté de parler publiquement de ce lien, et non pas de la première fois où ils ont eu l’idée d’établir un lien entre ces meurtres.  D’ailleurs, dans différents articles de la présente série Les Faucheur d’enfants, vous retrouverez certains éléments permettant de croire que les policiers ont fait ce lien très tôt dans l’enquête.

[2] Aucun lien de parenté connu avec l’ancien enquêteur Jacques Duchesneau.

Les Faucheurs d’enfants: 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière

Pascal Poulin est né le 26 janvier 1979 de l’union d’Hélène Poulin et Denis Provencher.  Le 20 janvier 1990, alors qu’il se dirigeait vers son 11ème anniversaire, Pascal quitta le domicile de sa mère au 3455, appartement 3, de la rue Gascon à Montréal.  Il devait rejoindre des copains afin de « faire un tour de métro », écrira le coroner.  On ne devait plus jamais le revoir vivant.

Selon le rapport du coroner Claude Paquin, qui s’étale sur seulement trois pages, le corps de Pascal fut retrouvé le lendemain, 21 janvier, vers 17h00 « dans un terrain vacant près de la rivière des Prairies en face du 13470 boulevard Gouin est à Montréal ».  Selon La Presse du 22 janvier 1990, « un homme qui promenait son chien hier en fin d’après-midi, sur une route déserte près du boulevard Gouin, à Pointe-aux-Trembles, a découvert le cadavre d’un adolescent assassiné depuis apparemment peu de temps.  Le corps découvert vers 17h30 est celui d’un garçon âgé de 15 ans ou moins, que la police n’avait pas identifié au moment de mettre sous presse ».

Dans l’édition du lendemain, le journaliste Marcel Laroche s’avéra plus cru en précisant que la victime a « été sauvagement agressé sexuellement et assassiné à coups de couteau ».  En plus d’identifier Pascal, il précisera que la découverte de 17h30 s’était faite près de la rivière des Prairies.  Après avoir été sodomisé, la victime aurait été poignardée à la base du cou, mais « deux autres blessures décelées sur son corps auraient également été causées par une lame de couteau ».  Laroche précisera qu’au moment de la découverte du corps sa disparition n’avait toujours pas été signalée à la police.

Déjà, Laroche tentait un lien : « l’assassinat de Pascal Poulin […] n’est pas sans rappeler d’autres crimes similaires commis dans la métropole il y a quelques années, et au cours desquels d’innocents enfants ont été agressés sexuellement et tués par un pervers toujours au large ».

Le cadavre, qui présentait des rigidités cadavériques, fut retrouvé à demi-nu et recouvert de neige.  Puisqu’il avait justement neigé entre la disparition et la découverte, aucune trace de pas ne fut retrouvée à proximité.

Hélène Poulin avisa finalement la police de la disparition de son fils vers 23h00, dans la soirée du 21 janvier.  À cet instant, il y avait plusieurs heures que les enquêteurs étudiaient la scène de crime.

Le 22 janvier, la mère identifia son fils.  C’est seulement après l’autopsie qu’on lui remit le corps.

Le Dr Jean Hould, qui se chargea de l’autopsie dans la journée du 22 janvier, constata la présence d’un choc hémorragique suite à des « lacérations vasculaires au niveau des vaisseaux du cou par un instrument piquant et tranchant ».  Autrement dit, on lui avait tranché la gorge.  Puis il nota aussi « la présence de spermatozoïdes dans le rectum ».

Le coroner Paquin signa son rapport le 17 mai 1990, sans pouvoir donner de conclusion définitive puisque l’affaire demeurait non résolue.  Ce document est d’ailleurs beaucoup moins complet que ceux des meurtres de 1984 et de 1985.  Malheureusement, on ne précise pas davantage les détails de l’autopsie, ce qui aurait peut-être pu permettre de savoir pourquoi on l’a retrouvé « à demi-nu ».  Avait-il subi la « fessée mortelle », comme Maurice Viens et Denis Roux-Bergevin?

Le dernier meurtre que certaines personnes attribuent à la série que nous venons de voir au cours des dernières semaines, s’avère être celui d’une jeune fille.  Si vous avez toujours à l’esprit qu’un seul et même tueur puisse être impliqué dans toutes ces affaires, il ne faut certainement pas s’en étonner puisqu’il n’est pas rare que ces prédateurs s’en prennent à des victimes des deux sexes.

Marie-Ève Larivière est née le 19 avril 1980.  Sa mère était Nicole Boily et son père André Larivière.  Lorsqu’elle fut enlevée en 1992, elle était donc âgée de 11 ans.  Elle habitait au 2972 chemin Ste-Marie à St-Polycarpe avec sa mère et son beau-père, l’artiste sculpteur François Lambert.  Le 8 mars 1992, Marie-Ève se trouvait en visite chez des parents résidant rue Beausoleil, à Laval.  « Un peu avant 19h, Marie-Ève a obtenu la permission de sa mère d’aller acheter une ou deux baguettes de pain à la boulangerie Rondeau, située dans le même secteur de Laval, sur le boulevard Lévesque »[1].

Marie-Ève aurait été vue pour la dernière fois vers 19h45 dans un dépanneur situé à l’intersection des rues Desnoyers et de la Fabrique, à Laval « où elle avait abouti, vraisemblablement après s’être égarée.  Les policiers lavallois croient que la fillette aurait été accostée par un inconnu, quelque part sur la rue Desnoyers, pour ensuite être kidnappée ».  Mais puisqu’elle n’était toujours pas rentrée à 20h00, l’inquiétude de ses proches s’amplifia.  Sans tarder, la mère et son conjoint contactèrent la police de Laval.

Après une nuit de recherches, c’est vers 7h00, le lendemain matin, que des employés du Canadien Pacifique découvrirent le corps de la petite, abandonné sur le bord de la voie ferrée « tout près des boulevards Saint-Martin et Industriel, dans le secteur de Saint-Vincent-de-Paul, à huit kilomètres de son point de départ ».  Laroche ajoutera aussi que l’endroit où le corps a été trouvé se situait sur la montée Saint-François, à moins d’un kilomètre du célèbre pénitencier Saint-Vincent-de-Paul.  « C’est également dans ce secteur que les policiers lavallois avaient découvert, le 17 janvier 1991, le corps à demi-nu et ficelé de Danielle André.  La jeune mère de famille de 33 ans avait été abattue »[2].

Le lieu de la découverte du corps fut désigné par le coroner Michel Trudeau comme « extérieur, ouest voie ferrée, intersection St-Martin, industriel Laval ».  Son rapport, qui ne tient qu’en une seule page, permet cependant de préciser la cause du décès : asphyxie par compression des structures vitales du cou.  Les autres conclusions se lisent comme suit :

  • Pétéchies sur le visage et les conjonctives des deux yeux ainsi qu’au niveau des muqueuses buccales,
  • Présence d’un sillon à la région cervicale droite,
  • Rougeur de la vulve avec légère infiltration hémorragique,
  • Plusieurs petits foyers d’infiltration hémorragique au niveau des tissus mou du cou.

Dans La Presse du 10 mars, Marcel Laroche se montra plus direct en écrivant que Marie-Ève avait été « agressée sexuellement avant d’être étranglée par son assaillant toujours au large ».

Quoique les autorités se firent avares de commentaires, le journaliste apprit à ses lecteurs le viol et aussi que l’autopsie avait été pratiquée par le Dr Claude Pothel, qui « semble toutefois écarter pour l’instant qu’il y ait eu pénétration complète ».  Larouche mentionnait également que la fillette portait ses vêtements au moment de la découverte.

Après s’être bien imprégné des circonstances entourant ces six meurtres d’enfants, nous étudierons la semaine prochaine certains documents qui ont traité du sujet afin de tenter une première incursion vers certaines pistes.  Celles-ci nous mèneront principalement vers deux personnages dangereusement intéressants.  Peut-être la police a-t-elle étudié d’autres suspects, mais nous nous intéresserons à ces deux énergumènes connus du public et qui font encore jaser.

(la semaine prochaine : 5ème partie, les suspects potentiels)

 

[1] Marcel Laroche, La Presse, 10 mars 1992.

[2] Cette affaire semble cependant avoir été résolue, car Laroche écrivait à ce propos : « moins de deux mois après cet assassinat, les policiers mettaient la main au collet de Jean-Pierre Ducros, un individu de 35 ans qui s’était enfui en Colombie pour échapper à la justice ».

Les Faucheurs d’enfants: 3ème partie, Denis Roux-Bergevin

denis-roux-bergevin-5-ans         Denis Roux-Bergevin, un bambin de 5 ans, habitait au 2038 de Villiers à Montréal.  Le 5 juin 1985, il disparaissait de chez lui. Il portait des jeans, un caleçon jaune à bordure brune, des souliers couleur tan et des bas verts.  Il avait les cheveux bruns, mesurait 41 pouces (104 cm) et pesait environ 34 livres.  Il portait la cicatrice d’une blessure ancienne au front, à la base de la racine des cheveux.

Le 8 juin 1985, trois jours après sa disparition, son corps était retrouvé à Brossard au bord de l’autoroute des Cantons de l’Est, vers 10h00.

À la demande du coroner Maurice Laniel, l’autopsie fut réalisée le jour même par le Dre Sourour, celle-là même qui avait travaillé sur l’affaire Maurice Viens.  Celle-ci demanda à l’agent Gilles Prud’homme de la Sûreté du Québec de prendre 43 photos couleur du petit cadavre, selon différents angles bien sûr.  Les premières constatations permirent de comprendre que les pantalons et le sous-vêtement étaient descendus et enroulés autour des chevilles, ce qui, à première vue, n’était pas sans rappeler le cas de Maurice Viens.

Les rigidités cadavériques avaient disparues mais les lividités « sont visibles en antérieur du corps », écrira-t-elle.  La pathologiste nota également des magots d’insectes dans les cheveux et sur l’abdomen, une macération de la peau à l’intérieur de la main gauche et des « éraflures cutanées d’apparence post mortem au niveau du thorax et du bras gauche, sur la hanche gauche, sur les deux [illisible] et à l’intérieur du bras et de l’avant-bras droits : à noter que ces régions portent particulièrement les évidences de lividités du corps »

Outre des éraflures au front, des abrasions cutanées sur le joue gauche, une hémorragie pétéchiale de la paupière droite, et une hémorragie notable sous-conjonctivale de l’œil droit, il y avait aussi des contusions au niveau du cuir chevelu « en arrière de l’oreille droite, toute la partie pariéto-occipitale droite avec éraflures cutanées, la région occipitale au-dessus de la nuque et jusqu’en arrière de l’oreille gauche ».

Au cou, la victime portait d’autres ecchymoses « linéaires, transversales, parallèles entre elles sur le côté droit du cou, sous le niveau du [sic] mandibule[1] et plus bas au niveau du milieu du cou, à droite, au nombre de deux bien définies.  Sur le côté gauche, deux éraflures transversales vers la nuque, à la partie supérieure du cou et une troisième éraflure située sous les deux premières ».

Là où ces détails deviennent véritablement intéressants, c’est au moment de préciser les blessures retrouvées au niveau du torse.  Le Dre Sourour les décrivait ainsi :

  • Contusions et plages d’hématomes visibles au niveau des deux fesses, particulièrement à droite, s’étendant dans la partie supérieure, aux dos des cuisses.
  • On note aussi quelques marques linéaires, ecchymotiques, ressortant des plages contusionnées visibles au niveau de la hanche droite, au dos.
  • À la pratique de crevées au niveau des fesses et au dos des cuisses, il est confirmé qu’il s’agit bien d’hématomes dans les tissus cutanés et les tissus adipeux sous-cutanés, résultant d’impacts à ce niveau du corps à l’aide d’un objet contondant.

À la région lombaire se trouvaient aussi « des abrasions éraflures de la peau et des marques ecchymotiques linéaires minces.  Au niveau de la partie supérieure, au dos, encore des ecchymoses et contusions avec des effusions sanguines sous-jacentes dans les tissus cutanés, confirmant qu’il s’agit bien de lésions vitales causées par impacts à l’aide d’objet contondant ».

Ainsi, on constate une similitude évidente avec le meurtre de Maurice Viens.  Les deux bambins avaient tous deux été frappés à de multiples reprises au dos, aux fesses et derrière les cuisses avec un objet contondant, comme si on avait voulu leur administrer une très violente « fessée ».  Plus tard, on se demandera d’ailleurs si cette « fessée de la mort » ne serait pas la signature de l’assassin!

Par contre, il y avait une nette différence entre Maurice et Denis.  Au niveau de l’anus de ce dernier, on nota des éraflures et des fissures superficielles « dans la muqueuse de la région anale ».  La pathologiste semble avoir refusé de se prononcer clairement pour confirmer ou non si la victime avait été sodomisée.

Dans son arrière-gorge on retrouva des substances gastriques, alors que l’estomac contenait 100 cm³ d’une « bouillie beige, résidu d’aliments digérés ».  Loin de moi l’intention de jouer les experts, mais on comprend assez facilement que par ce détail le meurtre serait survenu dans les premières heures de l’enlèvement, comme c’est souvent le cas.

La conclusion du Dre Sourour fut la suivante : « les constatations de l’autopsie pratiquée sur le corps d’un dénommé Denis Roux-Bergevin me permettent de conclure que la cause de son décès est attribuable à des lésions cérébrales graves avec fractures du crâne résultant d’impacts violents à la tête à l’aide d’un objet contondant.  À noter aussi sur le corps des impacts par objet contondant au niveau du visage, des fesses, des cuisses et au dos; ainsi que des traces de manipulations au niveau du cou et probablement au niveau de l’anus ».

Le 10 juin, le chimiste Pierre Picotte reçut du Dre Teresa Sourour « divers prélèvements biologiques » pour des fins d’analyses.  Les résultats toxicologiques s’avérèrent négatifs.

Toutefois, on préleva aussi deux échantillons de sang liquide, un morceau de coton taché de sang, des vêtements, des cheveux, un sac de plastique contenant un prélèvement fait dans la bouche de la victime et un autre au niveau de l’anus.  Aucune tache de sperme ne put être détectée sur les vêtements et aucun spermatozoïde parmi les prélèvements.

Comme dans les trois premiers cas que nous avons vus plus haut, l’enquête stagna, tandis que les parents des victimes ne savaient plus où donner de la tête.

En octobre 1987, un homme de 24 ans mentalement retardé serait passé aux aveux.  L’affaire demeura nébuleuse, et ne connut apparemment aucun développement.  Comme dans plusieurs causes médiatisées – on le vit présentement dans l’affaire Cédrika Provencher – il est fréquent de rencontrer différentes rumeurs auxquelles se raccrochent de nombreuses personnes.  Le public, impatient, cherche souvent ses propres réponses.

En 2014, dans le documentaire Novembre 84, Nicole Roux, la mère du petit Denis Roux-Bergevin, raconta les doutes qu’elle entretenait toujours envers l’un de ses frères, récemment décédé.  En fait, elle alla jusqu’à déclarer que « j’avais les preuves à 99,9% que c’était lui ».  Elle ne manquait pas non plus de critiquer vertement le travail policier, sans toutefois nous en convaincre vraiment puisqu’on n’y apporte aucun argument solide.  Par exemple, le fait que les enquêteurs ne tiennent pas systématiquement les familles au courant de toutes les démarches de leur enquête est loin d’être une preuve d’incompétence.  Leur travail est d’abord d’élucider un meurtre, et quand il n’y a aucun suspect satisfaisant dans les parages, tout le monde devient douteux à leurs yeux.

Quant aux autres reproches, ils peuvent s’expliquer de différentes façons sans nécessairement sauter trop rapidement à des conclusions.

Puis, en 2016, sur les ondes du réseau TVA, Nicole Roux se rangeait soudainement derrière l’idée que les policiers se faisaient apparemment depuis 1993, et selon laquelle le meurtrier de Denis était un dénommé Jean-Baptiste Duchesneau.  Est-ce que les fameux prélèvements emballés lors de l’autopsie de 1985 avaient fournis un match parfait avec l’ADN de Duchesneau?  Y avait-il autre chose pour convaincre cette mère de faire volte-face?

Malheureusement, le public eut très peu d’informations puisque la police ne fit aucune conférence de presse sur le sujet.  Aurait-on pu savoir, par exemple, si les similitudes entre les autopsies de Viens et Roux-Bergevin signifiaient que Duchesneau était aussi l’auteur des meurtres de 1984?

Duchesneau serait-il le fameux Faucheur d’enfants à qui on pourrait attribuer tous les meurtres non résolus de cette époque?

Avant d’en arriver là, il nous faudra d’abord revenir sur les circonstances de deux autres meurtres.

Consultez le rapport du coroner: enquete_denisrouxbergevin

(la semaine prochaine : 4ème partie, Pascal Poulin et Marie-Ève Larivière)

[1] Mandibule est un nom féminin.