Octobre 70: Le témoignage de François Roux (25)

François Roux

23 novembre 1970

Lorsque Me Jean-Guy Boilard de la poursuite voulut appeler le témoin François Roux, Me Claude Filion, qui défendait les intérêts de Roux, demanda à voir son client avant de commencer, ce que lui accorda volontiers le coroner Trahan.  Roux avait 21 ans et travaillait comme caméraman.  Il habitait au 3912 Parc Lafontaine.  Roux demanda aussitôt la protection de la Cour.

  • Alors, monsieur Roux, commença Me Jean-Guy Boilard, au cours des mois d’octobre et de novembre 70 est-ce que vous vous trouviez à Montréal?
  • Oui.
  • À quelle adresse habitiez-vous en octobre 70?
  • En octobre, j’habitais à 30 … je ne sais pas l’adresse de Roger Frappier, sur la rue Saint-Hubert, ensuite j’ai loué une chambre à 3884 Parc Lafontaine et ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Pardon? Je n’ai pas saisi la dernière partie de votre réponse?
  • Ensuite je suis déménagé à 3912 Parc Lafontaine.
  • Au cours du mois d’octobre 70, et plus particulièrement le 20 octobre 1970, aviez-vous eu, avez-vous eu une conversation téléphonique avec Francine Bélisle?
  • Oui.
  • À quel sujet?
  • Je lui ai téléphoné simplement pour lui demander des nouvelles parce que ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue, c’est tout.
  • Est-ce que vous l’avez vue ce 20 octobre 70?
  • Non.
  • Quand l’avez-vous vue suite à cette conversation téléphonique du 20?
  • On s’était donné rendez-vous pour le 22.
  • Alors, le 22 qu’est-ce qui est arrivé?
  • Le 22 elle est venue me rejoindre à ma chambre à 39 … pas à 3912, à 3884 Parc Lafontaine et puis c’est tout.
  • Alors on parle toujours, n’est-ce pas, du 22 octobre 1970?
  • Exactement.
  • Pour quelle raison est-elle allée vous rejoindre à votre chambre?
  • Bien, parce que c’était une de mes bonnes amies, c’était tout à fait normal, on avait eu un rendez-vous.
  • Est-elle restée à votre chambre?
  • Oui, elle est demeurée à ma chambre, je crois, jusqu’au 4 novembre. Je ne suis pas certain mais je pense que …
  • Lorsque vous l’avez vue à votre chambre le 22 octobre 1970 comment Francine Bélisle vous est-elle apparue?
  • Bien, maintenant, je traduis différemment la façon qu’elle pouvait être à ce moment-là. Elle était assez nerveuse, elle semblait assez nerveuse, c’est tout.
  • Vous-même, monsieur Roux, êtes-vous resté à votre chambre du 3884 Parc Lafontaine jusqu’au mois de novembre?
  • Je suis resté, je suis déménagé le lendemain de l’arrivée de Francine c’est-à-dire le … le lendemain ou le surlendemain de l’arrivée de Francine.
  • Est-ce qu’aux environs du 22 octobre 70 ou subséquemment au 22 octobre 70 vous avez eu l’occasion d’apprendre certaines choses par la voie des journaux ou de la radio ou de la télévision relativement à l’affaire Laporte, plus particulièrement avez-vous vu des photographies?
  • Oui.
  • Photographies de qui?
  • À ce moment-là, avant le 22 octobre, je pense qu’il y avait seulement la photographie de Paul Rose et de Carbonneau que je ne connaissais pas, absolument pas. Et puis après, je ne sais pas quand au juste, ils ont sorti la photo de Jacques Rose que je connaissais, que j’avais déjà vu.
  • Lorsque vous avez vu ces photographies dans les journaux en avez-vous parlé avec Francine Bélisle?
  • J’en ai parlé avec Francine, quand j’ai vu la photo de Jacques, j’ai appris que c’était le frère de Paul Rose, je ne le savais pas avant, et puis sans qu’elle me dise qu’il demeurait là quand même je savais que c’était l’ami de Colette Therrien, c’est tout. J’étais loin de penser qu’il pouvait demeurer là, puisque c’était l’ami de Colette.
  • En d’autres termes, c’est qu’au moment où vous auriez vu ces photographies dois-je comprendre que votre réponse est que Francine Bélisle ne vous a pas dit à ce moment-là que l’une quelconque des personnes dont vous aviez vu la photo était à l’appartement de la rue Queen Mary?
  • Non, on n’en a pas discuté comme ça parce que moi premièrement, parce que s’il y avait eu implication quelconque je ne voulais pas le savoir, alors je n’ai pas voulu en discuter.
  • Est-ce qu’à cette époque-là toujours, alors que Francine Bélisle occupait ou partageait, je l’ignore, votre chambre au 3884 Parc Lafontaine est-ce que Francine Bélisle vous a posé des questions relativement, disons, à ce qui pouvait attendre les complices des gens qui étaient recherchés par la police?
  • On en a discuté une fois. Elle m’a demandé ce qui pouvait arriver à quelqu’un qui aidait ou qui cachait des gens qui étaient recherchés et puis moi j’ai demandé à un de mes amis, je ne le savais pas, je ne connais absolument rien en droit. J’ai demandé à un de mes amis qui connaissait un avocat et puis après, bien, j’ai eu la réponse et je lui ai dit tout simplement.
  • Alors, vous avez reçu une réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Oui.
  • Et quelle est la réponse que vous avez communiquée à mademoiselle Bélisle?
  • Je ne me rappelle pas.
  • En substance?
  • Je pense que c’était, qu’ils étaient passibles de 5 ans d’emprisonnement, quelque chose comme ça.
  • Alors, à tout le moins, devons-nous comprendre que vous auriez répondu à mademoiselle Bélisle qu’une personne qui aidait ou qui cachait celui ou ceux recherchés par la police commettait à tout le moins une offense criminelle?
  • Oui.
  • Vers quel moment, monsieur Roux, auriez-vous quitté après l’arrivée de Francine Bélisle à votre chambre le 22 octobre 1970, alors vers quel moment auriez-vous quitté votre appartement du 3884 Parc Lafontaine pour en louer un autre?
  • Probablement le lendemain ou le surlendemain, je ne me rappelle pas exactement.
  • De l’arrivée de Francine Bélisle?
  • De l’arrivée de Francine Bélisle.
  • Que l’on situe au 22 octobre?
  • Au 22.
  • Est-ce que vous savez à quel moment Francine Bélisle a quitté l’appartement au 3880 Parc Lafontaine?
  • C’est 3884.
  • Je m’excuse.
  • Je sais qu’elle est partie un vendredi pour aller à Victoriaville. On avait rendez-vous le vendredi, je n’ai pas eu le temps d’aller la rencontrer.  Elle est partie pour Victoriaville puis elle est revenue le dimanche ou le lundi et je l’ai rencontrée ce soir-là.  Elle m’a dit qu’elle quittait l’appartement, je crois, le lendemain, je ne sais pas.
  • Alors, l’avez-vous rencontrée au 3884 Parc Lafontaine?
  • Quand elle est revenue de Victoriaville.
  • Alors, on va réparer ça. Au moment où Francine Bélisle vous a informé qu’elle quittait votre chambre ou votre ancienne chambre du Parc Lafontaine vous a-t-elle dit quelque chose relativement aux frères Rose et à d’autres personnes?
  • Elle m’a dit que Jacques Rose demeurait à son appartement à 3720 Queen Mary.
  • Queen Mary, appartement 12, je pense?
  • Exactement.
  • Vous a-t-elle mentionné qu’une autre personne que Jacques Rose logeait à cet appartement-là?
  • Non.
  • Alors, elle serait donc partie, c’est-à-dire je dis « elle », Francine Bélisle serait partie de votre chambre du Parc Lafontaine vers le 4 novembre ou est-ce le 4 novembre? Voulez-vous vérifier s’il vous plaît?
  • Je ne suis pas certain si c’est le … je ne le sais pas parce que moi je l’ai rencontrée soit le dimanche ou le lundi soir à l’appartement, ce qui est le 1er ou le 2 novembre. Le 2, elle m’a dit qu’elle quittait, je pense, le lendemain.  Je suis pas mal certain que c’est le lundi le 2 novembre qu’on s’est rencontré.
  • Alors, elle aurait quitté le 3?
  • Je pense, le 3 ou le 4, je ne suis pas certain.
  • D’accord, d’accord. Subséquemment à son départ le 3 ou le 4 novembre est-ce que Francine Bélisle a communiqué avec vous?
  • Oui, elle m’a téléphoné, elle a téléphoné. J’étais absent, à 3912 Parc Lafontaine la journée avant l’arrestation, c’est le 6.
  • Oui?
  • Pendant la nuit du 6 au matin.
  • Vers quelle heure vous a-t-elle …?
  • Je ne sais pas si elle a téléphoné pendant la nuit, moi j’ai eu le message pendant la nuit, quand je suis arrivé à l’appartement j’ai vu un message à côté du téléphone, c’était écrit « Francine. Important. Rappelez ».
  • D’accord. Alors, qu’est-ce que vous avez fait après avoir pris connaissance de ce message?
  • J’ai appelé Francine.
  • À quel endroit?
  • À l’hôpital. Parce que je savais qu’elle travaillait de nuit à l’hôpital.
  • Et qu’est-ce que Francine Bélisle vous a dit?
  • Elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer. Elle ne m’a même pas mentionné qui, elle m’a dit que quelqu’un voulait me rencontrer le lendemain matin à son appartement.  J’ai pensé que ça pouvait être Jacques Rose.
  • Est-ce que le lendemain vous avez rencontré Francine Bélisle?
  • Oui, on s’était donné rendez-vous à un restaurant voisin de chez Vito sur la rue Côte-des-Neiges et puis on s’est rencontré, je pense qu’il devait être à peu près huit heures, huit heures et demie, ensuite on s’est rendu à son appartement.
  • Au 39 …?
  • Au 3720.
  • Au 3720 plutôt Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que vous êtes pénétré à l’intérieur?
  • Oui.
  • Qui avez-vous vu à l’intérieur de l’appartement numéro 12?
  • Quand je suis rentré, je suis allé directement à la cuisine au bout du corridor et puis il y avait quelqu’un d’assis à la table. Je m’attendais à voir Jacques Rose. Je n’ai pas reconnu la personne lorsque je suis rentré parce que je ne le connaissais pas.  Je ne l’avais jamais vu.  Il avait la tête penchée comme ça.  Ensuite, je suis ressorti et puis là j’ai entendu Francine dire à Colette : « qu’est-ce que Paul fait là? ».  Je suis retourné, j’ai vu que c’était Paul Rose, il avait une cataracte.
  • Il avait quoi?
  • Une cataracte.
  • Comment était-il Paul Rose en somme, au point de vue physionomie, quels étaient ses cheveux, longs, courts, couleur ou quoi que ce soit? Qu’est-ce que vous avez remarqué à ce moment-là?
  • Il avait les cheveux teints roux puis rasés sur le dessus, sur le côté ils étaient longs. Il avait une couronne tout le tour puis sur le dessus il était rasé puis la couronne, ses cheveux étaient roux.
  • Roux?
  • Bien, roux châtain.
  • Est-ce que d’autres personnes à part Paul Rose sont venues dans la cuisine?
  • Il y a Francine Bélisle, bien entendu, qui est arrivée avec moi. Ensuite il y a Colette Therrien qui est arrivée dans la cuisine, et puis quelques minutes après, peut-être dix minutes, Jacques Rose est arrivé. Il venait de se lever.
  • Est-ce que vous connaissiez Jacques Rose avant ce moment-là?
  • Je l’avais rencontré à deux occasions.
  • Comment était-il de physionomie ou d’apparence extérieure lorsque vous l’avez vu ce 6 novembre 70 à l’appartement de Queen Mary?
  • Il n’avait rien de changé, il était exactement comme toutes les fois que je l’ai vu; il était exactement comme les photos qu’on pouvait voir dans les journaux, dans le journal aussi.
  • Est-ce qu’il y a eu une conversation entre vous, Paul Rose et Jacques Rose dans la cuisine de l’appartement 12?
  • Oui, on a parlé puisque j’ai demeuré là peut-être de 9h00 à 11h00.
  • Qu’est-ce qui s’est dit?
  • On a parlé, bien, premièrement ils m’ont … la première chose qu’ils m’ont dit, Paul Rose m’a parlé le premier, il m’a dit « tu dois savoir pourquoi on t’a fait venir ici ». J’ai dit « je ne le sais pas mais je m’en doute ».  Il a dit : « c’est pour savoir à qui t’aurais pu en parler si t’as parlé à quelqu’un ».
  • En parler de quoi?
  • Du fait que je savais que Jacques Rose était là et puis c’est pour tenir un cercle assez fermé des gens qui peuvent savoir que Jacques est ici et puis ensuite pour connaître si jamais il y avait un délateur qui est-ce qui pourrait être le délateur.  Ensuite, on a parlé des événements tels qu’ils en parlent dans les journaux avec aucun détail ni sur l’enlèvement ni sur la mort de particulier.  Je n’ai rien appris de nouveau à part ce qu’il y avait dans les journaux, exactement la même chose.
  • Est-ce que Jacques et Paul Rose vous ont demandé ou vous ont dit de faire ou de ne pas faire quelque chose relativement au but de votre visite là?
  • Ils n’ont pas au besoin de le dire mais j’ai senti sans qu’ils ne me disent absolument rien, quelqu’un qui fait venir quelqu’un pour lui dire « on veut savoir qui est-ce qui peut le savoir parce qu’on veut connaître le délateur si jamais il y en a un », ils n’ont pas besoin de me dire « Bien, c’est pour t’avertir qu’il faut que tu fermes ta gueule ».
  • Vous avez pigé le message immédiatement?
  • Je n’ai pas eu de menaces ouvertes comme ça, mais j’ai senti par …
  • À part les frères Rose, est-ce que vous avez vu quelqu’un d’autre évidemment à l’exception de Colette Therrien et de Francine Bélisle, est-ce que quelqu’un d’autre est venu dans la cuisine durant la conversation?
  • Oui, il y a Richard Therrien.
  • Connaissiez-vous Richard Therrien à cette époque-là?
  • Je ne l’ai pas reconnu parce que ça faisait plusieurs années que je ne l’avais pas vu. Je l’ai connu à l’âge de 12 ans, 13 ans ou 14 ans, je pense, à Victoriaville lorsqu’il demeurait à Victoriaville. Je demeurais là aussi à ce moment-là et puis depuis l’époque où il était parti pour le juvénat je ne l’avais jamais revu.
  • Vous avez mentionné tout à l’heure, je reviens un petit peu en arrière, que Francine Bélisle au moment de son départ de votre chambre sur Parc Lafontaine vous aurait mentionné que Jacques Rose était à l’appartement de Queen Mary?
  • Oui.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous a également parlé d’une cachette qui existait à l’appartement 12?
  • Oui, elle m’a dit qu’il y avait une cachette dans une garde-robe.
  • Vous a-t-elle dit à quoi servait cette cachette-là?
  • Que c’était si jamais il arrivait quelqu’un que Jacques pouvait entrer là-dedans et se cacher.
  • Lorsque vous êtes allé à l’appartement le 6 novembre 70 est-ce que vous avez vu cette cachette?
  • Non.
  • Est-ce [que] quelqu’un en a parlé?
  • Même Francine m’avait bien averti de ne pas en parler à Jacques parce que Jacques l’avait avertie de ne pas en parler.  Et puis quand je suis arrivé à l’appartement je suis allé directement à la cuisine, je suis resté là tout le temps et quand je suis parti je suis allé directement à la porte.  J’ai vu quelqu’un d’étendu dans le salon avec des couvertes sur le dos, ça pouvait être n’importe qui, je ne sais absolument pas qui c’était.
  • Alors, lors de cette visite à l’appartement de la rue Queen Mary le 6 novembre, vous y avez vu Paul Rose, Jacques Rose, Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien?
  • Exactement.
  • Il n’y avait pas d’autres personnes que vous avez vues?
  • Non, je n’ai vu personne d’autre. Bien, j’ai vu …
  • À part, évidemment, cette forme dans le salon?
  • Oui.
  • Que vous n’avez pas pu identifier?
  • Non.
  • Vous avez dit tout à l’heure que vous aviez vu une personne dans la cuisine assise au début que vous ne connaissiez pas, intervint le coroner. Qui est-ce que c’était cette personne-là?
  • C’était Paul Rose. Quand je suis retourné à la cuisine, j’ai pu l’identifier.

C’est alors qu’on fit entrer dans la salle d’audiences Colette Therrien, Francine Bélisle et Richard Therrien.  Le témoin les identifia tous en nommant leurs noms.  Me Boilard lui montra ensuite une photo de Paul Rose et Roux dira que Rose, lorsqu’il l’avait vu, ne ressemblait pas du tout au look qu’il avait sur cette photo.  Tout cela prouve que Rose avait volontairement modifié son apparence parce qu’il se savait recherché par les autorités.

Me Boilard lui montra ensuite la photo no. 11 et Roux identifia clairement Jacques Rose.  Quant à l’homme apparaissant sur la photo no. 10, il dira ne pas le connaître et ne jamais l’avoir vu.  Il en sera de même pour la photo 17.

  • Lorsque Francine Bélisle est arrivée chez vous à votre chambre le 22 octobre 70 vous a-t-elle dit la raison pour laquelle elle voulait habiter à votre chambre?, questionna Me Boilard.
  • Je pense, moi je pensais que ça pouvait être … j’ai interprété ça à ma façon, c’était simplement une interprétation, je pensais que ça pouvait aller mal avec Colette ou quelque chose comme ça, mais quand j’ai appris que Jacques Rose était recherché, là j’ai pensé que c’était parce qu’elle avait peur qu’il y ait une perquisition chez Colette, vu que c’était l’amie de Jacques Rose.
  • Maintenant, le lendemain de cette visite, soit le 7 novembre 70, est-ce que vous avez eu l’occasion de faire un téléphone à l’appartement 12 sur Queen Mary relativement à Bernard Lortie?
  • Oui, j’ai téléphoné, je ne sais pas à quelle heure, 3h00 ou 4h00 du matin, à l’appartement.
  • Le matin du 7 novembre?
  • Du 7 novembre. Parce que vus que je suis cameraman j’avais eu une information, je fais de la nouvelle une fois de temps en temps.  J’avais eu une information disant que Bernard Lortie avait été arrêté chez trois infirmières.  J’étais donc certain que ce n’était pas là.  Alors j’ai téléphoné, je ne savais pas si Francine était là, je ne pensais pas que Francine soit là.  J’ai téléphoné pour le dire à Colette.
  • Qui vous a répondu?
  • Colette Therrien.
  • Qui [que] lui avez-vous dit?
  • Je lui ai dit, j’ai dit « bonjour, j’ai dit, je viens d’avoir une information me disant que Bernard Lortie a été arrêté chez trois infirmières ». C’est tout ce qu’on a dit.  Elle m’a dit « Merci ».  Elle avait l’air pressé.
  • Est-ce que Colette Therrien vous a répondu?
  • Elle a dit « Oui, merci ». C’est tout.
  • Maintenant, cette information, monsieur Roux, de qui l’aviez-vous obtenue?
  • Je l’avais eue d’un gars que je connais, un de mes amis qui m’avait informé pour couvrir la nouvelle si j’étais intéressé.
  • Qui est-il?
  • Robert Pagé.
  • Qu’est-ce qu’il fait ce monsieur Pagé?
  • Je pense que c’est un étudiant en sciences sociales, je ne sais pas au juste qu’est-ce qu’il fait.
  • De quelle façon cette nouvelle relativement à l’arrestation de Lortie vous est-elle parvenue de Robert Pagé?
  • Robert Pagé l’a eue d’un journaliste et puis il me l’a donnée, c’est tout.
  • Mais l’avez-vous eue à la suite d’une conversation téléphonique?
  • D’un téléphone.
  • Vous-même, à cette époque-là, monsieur Roux, vous habitez où?
  • À 3912 Parc Lafontaine, ce soir-là.
  • Puis ce soir-là est-ce que vous étiez chez Robert Pagé?
  • Non, non. J’étais chez moi.
  • Suite à l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous continué d’habiter votre chambre sur Parc Lafontaine ou si vous avez demeuré ailleurs?
  • Bien, le soir … attendez une minute, là. … Le lendemain, je pense, le 7 j’ai couché à mon appartement à 3912, ensuite je suis allé chez … je suis allé demeurer chez un de mes amis, Robert Pagé, le même ami, j’ai demeuré deux jours là, puis ensuite je suis allé chez mes parents à Victoriaville.
  • Lorsqu’on vous a informé de l’arrestation de Bernard Lortie, avez-vous tenté de rejoindre Francine Bélisle à l’hôpital Sainte-Justine?
  • Non, parce que j’avais déjà fait un téléphone à l’hôpital Sainte-Justice puis ça m’avait pris à peu près une demi-heure, trois quarts d’heure avant de la rejoindre. Alors moi, vu que pour moi ce n’était pas une nouvelle vraiment importante, vu que ce n’était pas chez elle, j’ai téléphoné là simplement pour lui dire, c’est tout.
  • Au cours du mois de septembre 70 est-ce que vous avez eu l’occasion d’aller à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne pense pas, pas au mois de novembre, non.
  • Au mois de septembre?
  • Au mois de septembre, oui. Au mois de septembre je suis allé lorsque Colette Therrien est déménagée là, Francine Bélisle venait d’arriver aussi.  J’étais allé simplement parce que je la connais.
  • Au cours de conversations que vous auriez eues à cette époque-là, toujours en septembre 70, avec Colette Therrien est-ce que cette dernière vous a parlé d’un voyage qu’elle songeait faire ou qui lui avait été offert, un voyage aux États-Unis?
  • Non, pas que je me rappelle en tous cas.
  • Est-ce que Francine Bélisle vous aurait parlé d’un tel voyage en septembre?
  • Non, ça j’en suis certain qu’elle ne m’en a pas parlé.
  • Lorsque vous avez appelé Colette Therrien le 7 novembre relativement à l’arrestation de Lortie où vous trouviez-vous à ce moment-là, au moment de l’appel?
  • J’étais dans une boîte téléphonique.
  • Qui se trouvait à quel endroit?
  • Ça se trouvait tout près de Chez Vito, je pense.
  • En somme, ce n’est pas une boîte téléphonique qui était à proximité de la chambre où vous logiez?
  • Non, parce que lorsque j’ai reçu mon appel je voulais savoir où est-ce que c’était pour [savoir] s’il y avait quelque chose à couvrir comme événement encore, si c’était possible à couvrir. Alors j’ai demandé à … vu que je suis sans auto, j’ai demandé à Robert Pagé de venir en auto et puis en s’en allant en auto je lui ai demandé d’arrêter à une boîte téléphonique qui se trouvait dans le bout de Chez Vito, je voulais passer dans le coin aussi.
  • Mais où étiez-vous lorsque vous avez reçu cette information relativement à Lortie?
  • Chez moi, à 3912 Parc Lafontaine.
  • Et dois-je comprendre que Pagé est venu vous chercher chez vous?
  • Exactement.
  • Maintenant, est-ce que c’est vous qui avez demandé à Pagé de venir vous prendre à votre chambre ou si c’est lui qui s’est offert de venir?
  • C’est moi qui lui ai demandé.
  • Dans quel but exactement lui demandiez-vous?
  • Bien, je voulais en savoir plus parce qu’au téléphone ça avait été assez court, on ne peut pas parler de toute façon au téléphone pendant des heures. Je voulais en savoir davantage sur l’arrestation de Lortie et puis lui ne le savait pas non plus.  Alors pour en savoir davantage il aurait fallu qu’il rejoigne le journaliste.  Et puis finalement, après mon téléphone, ça faisait … là, j’ai appris que l’arrestation avait eu lieu tôt, je ne le savais pas avant, avait eu lieu vers sept heures et demi, huit heures.  Alors je me suis dit « c’est inutile pour couvrir ça.  Il n’y a plus rien ».  Alors j’ai laissé tomber et il est venu me reconduire chez moi.  À ce moment-là, je voulais le rencontrer pour en savoir davantage, savoir où ça pouvait être, pour pouvoir couvrir également, je crois, je croyais que ça venait juste de se produire.
  • Maintenant, depuis combien de temps connaissiez-vous Jacques Rose?
  • Je ne me rappelle pas exactement, la première fois que je l’ai vu j’avais téléphoné à Francine Bélisle pour lui demander si elle voulait venir au cinéma ou Francine m’avait téléphoné pour aller au cinéma, je ne sais pas, pour voir le film Z et puis je l’ai rejoint pour y aller et elle était avec Colette Therrien qui était accompagnée de Jacques Rose.
  • Ça, c’est vers quel moment, ça?
  • Je ne le sais pas, ça peut faire peut-être un an de ça.
  • Mais est-ce que Francine Bélisle habitait sur Queen Mary à cette époque-là?
  • Non, elle habitait à Victoriaville, elle était étudiante-infirmière à Victoriaville. Elle était venue, je crois, passer la fin de semaine chez Colette Therrien.
  • Une dernière question, monsieur Roux. Après avoir appris de ce monsieur Pagé la nouvelle de l’arrestation de Bernard Lortie, voulez-vous expliquer à monsieur le coroner pour quelle raison vous ne vous êtes pas rendu à l’appartement de Queen Mary mais avez plutôt décidé de placer un téléphone ou un appel téléphonique d’une boîte qui se trouvait près de Chez Vito?
  • Parce que je savais que Jacques Rose était là, vu que je l’avais vu la journée d’avant et que je ne tenais pas du tout à mettre les pieds dans cet appartement-là. J’y avais été une fois parce que j’avais été obligé d’y aller mais je ne tenais pas à y retourner, jamais.
  • Pourquoi dites-vous que vous avez été obligé d’y aller?, intervint le coroner.
  • Bien, ils m’ont demandé d’y aller, quand Jacques Rose a demandé à Francine Bélisle de m’avertir qu’il voulait me rencontrer ce n’est pas obligé mais ce n’est pas loin quand même. J’ai senti que si je n’y allais pas, bien, ça pouvait entraîner quelque chose autour, je ne le sais pas.
  • Et quelle raison aviez-vous à ce moment-là d’appeler à l’appartement relativement à l’arrestation de Lortie?, reprit Me Boilard.
  • Alors, voici, s’objecta soudainement Me Claude Filion, qui représentait les intérêts de François Roux. Je me demande, on est quand même sur une enquête de coroner qui porte sur un assassinat et nous sommes rendus maintenant un mois plus tard.  Et ça porte, cette question-là porte sur des faits tout à fait accessoires, Votre Seigneurie, et loin d’être pertinents au sujet de l’enquête.  Je me demande s’il est utile de continuer dans cette voie-là.
  • Je pourrais répondre à mon confrère très facilement, répliqua Me Boilard. C’est évident qu’on fait une enquête présentement sur la mort de monsieur Pierre Laporte.  Il est évident qu’à l’heure actuelle vous siégez ès qualités de coroner et d’autre part, n’est-ce pas, non seulement vous êtes en droit de connaître les circonstances de la mort mais vous êtes également en droit de connaître tout ce qui a pu suivre, n’est-ce pas, le décès de monsieur Laporte lorsque l’on sait tous, n’est-ce pas, que vous avez des gens contre qui pèsent des mandats d’arrestation que vous avez signés et qui sont encore au large.  Je pense que c’est tout à fait pertinent, moi.

Malgré cette objection, le coroner permit à Me Boilard de terminer son interrogatoire, qui en était à ses derniers miles.  Roux fut donc obligé de répondre à la question.

  • C’était pour que Francine Bélisle quitte l’appartement à un moment donné parce qu’elle avait l’intention de partir de toute façon et de retourner seulement pour deux jours, je crois, deux, trois jours. Alors je savais qu’en téléphonant que si Francine apprenait que Lortie avait été arrêté elle aurait encore plus peur qu’elle avait eu peur depuis le début et qu’elle partirait de là.
  • Mais à ce moment-là toujours, n’est-ce pas, vous ne saviez pas que Lortie était à l’appartement 12 sur Queen Mary?
  • Je ne le savais pas, sans ça je n’aurais jamais téléphoné là.
  • Alors, monsieur le coroner, nous n’avons plus d’autres questions.
  • J’en aurais une question, intervint Me Claude Filion en se tournant vers son client. Quand vous avez logé ce coup de téléphone est-ce que vous vous êtes nommé au téléphone?
  • Oui.
  • Vous avez dit quoi exactement?
  • J’ai dit « c’est François qui parle ».
  • Pas d’autres questions.

Me Filion demanda qu’on libère son client, qui était détenu en vertu d’un mandat du coroner.  Mais la question demeura en suspens.

Le coroner entendit ensuite Richard L’Heureux, un policier travaillant à la section de l’Identité judiciaire de la Sûreté du Québec. Plus précisément, il s’occupait des empreintes et de la photographie.  Les 7, 11 et 18 novembre il avait pris des photos de l’intérieur de l’appartement 12 du 3720 Chemin Reine Marie à Montréal.  Sa présence à la cour du coroner servit principalement à déposer en preuve les photos de cette autre scène.  Entre autres choses, il avait immortalisé des clichés du fameux placard ayant servi à dissimuler les fugitifs, dont trois étaient encore au large.

 

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Octobre 70: Quand les fils se touchent! (5)

Le corps de Jean Corbo, 16 ans, tué par la bombe qu’il s’apprêtait à poser au soir du 14 juillet 1966.

Avant que la police puisse mettre la main aux collets de Pierre Vallières et de Charles Gagnon, une deuxième enquête de coroner s’ouvrit afin d’éclaircir les circonstances entourant la mort d’une autre victime.

Dans la soirée du 14 juillet 1966, c’est à 21h51 qu’une explosion retentit au fond de la ruelle St-Zoé séparant les usines de la Dominion Textiles Company et The Steel Company dans le quartier Saint-Henri.  « À leur arrivée sur les lieux de l’explosion, les policiers ont eu la pénible vision du cadavre de la victime, un adolescent qui gisait sur le dos, sans bras ni jambes, dans la poussière »[1].  Des parties de son corps furent retrouvés jusqu’à une distance de 30 pieds.  Un détective déduisit que les mains et les pieds avaient pu être projetés sur le toit de la Steel Company, tandis que le lieutenant Léo Plouffe examinait la voiture, qui avait subis de lourds dommages.

Rapidement, la victime fut identifiée comme étant Jean Corbo, un adolescent de 16 ans qui militait pour le FLQ depuis quelques mois.  Corbo est né le 24 juillet 1949[2].  En fait, il avait trouvé la mort en essayant de poser une bombe destinée à causer des dommages à la Dominion Textiles.

Le 21 septembre 1966, après que certains avocats eurent brièvement manifesté leur désir de jeter le blâme de la mort de Thérèse Morin sur les dirigeants de la compagnie (voir chapitre précédent), le coroner Laurin Lapointe mena son enquête sur la mort de ce jeune homme.  On retrouvera pratiquement les mêmes acteurs, dont Me Jean-Guy Boilard pour la Couronne, ainsi que Me Gérard Beaudry et Me André Deslongchamps pour les jeunes terroristes.

Le Dr Jean-Paul Valcourt attribuait le décès à « un état de choc consécutif à une hémorragie thoracique et externe par plusieurs lacérations pulmonaires, hépatiques et des membres amputés par le traumatisme, avec fracture du crâne, du cou et du larynx.  Le tout vraisemblablement dû à une force explosive venant de l’avant et de près ».

Le premier témoin appelé fut Pierre Desrosiers, sergent-détective de la Ville de Montréal.  Le 14 juillet, il s’était rendu à l’arrière du 3970 rue Saint-Ambroise, plus précisément dans la ruelle Saint-Zoé qui reliait la rue Saint-Ambroise au canal Lachine.  Du côté ouest, on retrouvait la compagnie Steel et à l’est la Dominion Textiles.  Il était arrivé sur les lieux à 23h00.  Sur place, il avait principalement constaté la présence de plusieurs curieux, une voiture abandonnée et le corps de Corbo gisant toujours sur le pavé.

L’enquête prit ensuite un air de déjà vu lorsqu’on appela dans la boîte des témoins le jeune Serge Demers, 21 ans, qui avait accepté de raconter tout ce qu’il savait quelques jours plus tôt dans l’affaire Thérèse Morin.  Encore une fois, afin de rendre les choses officielles, il répéta son adhésion au FLQ ainsi que les noms de ceux qu’il avait rencontré dans ce mouvement, à savoir Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, André Lavoie, et Marcel Faulkner.

Évidemment, certaines questions et réponses eurent une saveur de déjà-vu.  Par exemple, il fut question d’une réunion tenue en juin, donc après la mort de Thérèse Morin, pendant laquelle on avait planifié l’attentat contre la Dominion Textiles.  Encore une fois, cependant, Demers fut incapable de préciser qui avait été le premier à proposer ce projet funeste.  En dépit de sa collaboration avec les autorités, cherchait-il encore à protéger quelqu’un?

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris pour cette action qui devait se faire … de quelle façon a-t-on procédé?
  • Tout le monde semblait d’accord, alors il n’y a pas eu de vote de pris.
  • Est-ce qu’il y a eu des gens qui ont dit « non », qui ont protesté?
  • À la réunion même, non, mais par la suite Gérard Laquerre a semblé surpris à peu près deux jours avant, il ne se souvenait pas …
  • Deux jours avant quoi?
  • Avant que l’action même se produise, il ne se souvenait pas que l’action avait été décidée. Il trouvait cela un peu fort, il n’était pas tellement d’accord avec cela.
  • À la suite de cette première réunion, est-ce qu’il a été décidé de quelle façon l’on devait procéder pour déposer une bombe à l’une ou l’autre des usines de la Dominion Textiles?
  • La façon exacte, non, mais on avait … on m’avait suggéré Jean Corbo et l’on avait demandé à ce qu’il y ait une reconnaissance de faite dans le but de trouver un endroit où il n’y aurait pas d’accident, soit à l’arrière de l’usine ou … à une heure où les employés ne circulaient pas à l’extérieur.
  • De fait, à ce moment-là, monsieur Demers, connaissiez-vous Jean Corbo?
  • Je l’avais rencontré, oui.
  • Pourriez-vous nous dire ce dont il a été question entre vous et Jean Corbo lors de cette rencontre?
  • Je lui ai demandé s’il était d’accord en vue de l’action, parce que c’était à une réunion qu’il y avait eue à la campagne, où il y avait douze personnes présentes et il m’a dit que oui. Ça fait longtemps qu’il était prêt.  Il était prêt à commencer l’action, alors son groupe était en état de fonctionner comme il disait.  Alors, je lui ai dit quelle action était projetée et il m’a dit qu’il ferait une reconnaissance de retour à Montréal.

C’est seulement à la suite d’un petit séjour à Québec que Corbo avait revu Demers.

  • Et qu’est-ce qu’il vous a dit?
  • La reconnaissance a eu lieu et puis c’était prêt pour … je crois que c’était un … je ne me souviens pas, un vendredi je crois. Ça devait être prêt pour ce vendredi-là.
  • Est-ce que l’on avait décidé quelle usine?
  • Oui, c’était à Saint-Henri.
  • Est-ce que lors de rendez-vous antérieurs Corbo devait être accompagné d’une autre personne pour faire cette action?
  • Oui.
  • Est-ce que vous connaissiez cette autre personne-là?
  • Ça devait être une demoiselle du nom de Nicole Bellemare.

Demers avait mentionné à Corbo qu’il était « impossible » de réaliser cet attentat en solitaire, ce qui avait reporté la chose à une semaine plus tard.  Ensuite, Demers avait expliqué cela au Comité qui a finalement admis que ce projet pouvait se faire par une seule personne.  On demanda alors à Demers de faire le message à Corbo et de lui demander s’il se sentait prêt à recommencer au cours de la semaine suivante.  Rapidement, l’adolescent avait accepté.  Demers lui avait donc donné rendez-vous le 14 juillet 1966 en face du Forum de Montréal.

  • À ce moment-là, je lui ai demandé si ça allait bien, dit Demers. Il m’a dit que oui et puis je lui ai expliqué que c’était un système d’horlogerie comme je lui en avais déjà parlé auparavant.  Je l’ai conduit à peu près deux rues et puis je lui ai demandé … je lui ai dit de placer de façon à ce qu’il y ait 55 minutes entre le moment où il quitterait et le moment où devait avoir lieu l’explosion.  Alors c’était d’accord, je lui ai donné la main et je lui ai donné rendez-vous au coin de Atwater et Notre-Dame dans un restaurant.

C’est au volant de sa propre camionnette, une Volkswagen verte et blanche, que Demers s’était rendu sur place.  Corbo devait transporter la bombe dans un sac de voyage à l’effigie d’Air Canada.

  • Et après avoir quitté Corbo, qu’avez-vous fait?
  • Je suis allé au restaurant l’attendre au coin de Atwater et Notre-Dame, j’ai commandé un café et tout de suite après j’ai entendu passer les pompiers et la police. Alors, je suis sorti dehors.  J’ai vu qu’ils se dirigeaient dans cette direction-là, alors je me suis dit : « il est arrivé un accident ».  Je suis embarqué dans mon camion et je me suis en allé chez moi immédiatement.
  • À quel endroit chez vous?
  • Sur la rue Plessis et puis j’ai écouté la radio et j’ai entendu dire qu’il y avait un mort.

Vers 23h30, Laquerre était passé chez lui, après quoi Demers s’était rendu avec lui à St-Alphonse.  Ainsi, il put expliquer au Comité « qu’il y avait eu un accident » qui avait causé la mort de Corbo.  Il semble que ce soit à ce moment-là que Demers ait eu son premier véritable remord.

  • J’ai discuté et puis j’ai suggéré qu’on arrête pour un bout de temps l’action parce que c’était des choses qui ne devaient pas arriver normalement, qu’il y avait un manque quelque part et puis, moi, je considérais que des jeunes de cet âge-là que ce n’était pas avec cela qu’on pouvait faire quelque chose.

Une semaine plus tard, le camp de Saint-Alphonse se vidait de ses membres.  Le nom de Pierre Vallières étant paru dans les journaux, les membres du Comité se dispersèrent aux quatre vents.  Certains d’entre eux avaient pris la fuite vers Kapuskasing, en Ontario.

Avant de remercier le témoin, Me Gérard Beaudry lui réserva quelques questions.

  • Pouvez-vous dire, monsieur Demers, si Jean Corbo était au courant ou avez-vous dit à Jean Corbo que tous les membres, les sept savaient que c’est lui qui devait aller poser la bombe?
  • Spécifiquement dire les sept savent, peut-être non, je ne crois pas, non.
  • Maintenant, il savait que vous faisiez partie du Comité central?
  • Oui.
  • Il savait que la décision avait été prise au Comité central?
  • Oui.
  • Corbo?
  • Oui.
  • Il ne croyait pas que c’était une décision venant de vous seul?
  • Non, absolument pas.

Le coroner entendit ensuite Marcel Faulkner, 21 ans, qui expliquera à son tour que le mobile de l’attentat, quoique très discutable, visait à « appuyer les grévistes qui étaient en grève dans cette compagnie ».

  • Qu’est-ce qui a été décidé que l’on faisait au sujet d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Poser une bombe, c’était tout ce que l’on était en mesure de faire mais cette bombe devait être posée sans risque pour les personnes qui étaient autour et pour tous les gens qui avaient affaire à y travailler.
  • Est-ce que quelqu’un avait été chargé de s’occuper de cette action à l’égard d’une des usines de la Dominion Textiles?
  • Ordinairement, ça revenait au chef du Réseau d’action.
  • Et qui était le chef du Réseau d’action?
  • Serge Demers.
  • À une réunion précédente à celle dont vous venez de nous parler est-ce que quelqu’un avait manifesté l’intention de faire une action quelconque?
  • À une réunion précédente qui n’était pas une réunion du Comité Central mais où les membres du Comité Central se trouvaient, Jean Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose, et probablement la Dominion Textiles puisque c’était le conflit le plus aigu à cette période-là.
  • De quelle façon la décision a été prise lors de cette réunion du Comité central de poser des gestes à l’égard d’une des usines de Dominion Textiles?
  • La première bombe qui a été placée contre la Dominion Textiles c’était à la compagnie à Drummondville. Là, c’était … la bombe visait deux buts, deux objectifs, d’appuyer les grévistes premièrement et de montrer en fin de compte à la compagnie que les travaillants n’entendaient pas se laisser battre encore une fois par cette compagnie-là.

Après l’attentat de Drummondville, quelqu’un avait proposé le coup contre la Dominion de Montréal mais Faulkner, tout comme Demers, prétendit ignorer de qui il s’agissait.

  • Est-ce qu’il y a eu un vote de pris à la suite de cette idée?
  • Il n’y avait jamais de vote pris au Comité Central ou par main levée ou par vote écrit, mais ça se faisait dans une discussion assez libre.
  • Est-ce qu’il y en a qui ont refusé, qui ont protesté lors de la réunion?
  • Pas à ma connaissance.
  • Lorsque le nom de Corbo avait été proposé pour placer la bombe à la Dominion Textiles, est-ce que l’on avait décidé ce que devait faire Corbo avant d’aller placer la bombe?
  • Là, je vous préviens que je ne suis pas particulièrement qualifié pour répondre à cela parce que tout ce qui regardait la préparation des coups dans le Réseau de l’action ce n’était pas mon domaine. Ce n’était pas là-dedans que je travaillais mais parce que justement le jeune Corbo avait manifesté le désir de faire quelque chose et qu’on le considérait comme quelqu’un qui savait très bien ce qu’il faisait, alors on avait suggéré à ce moment-là que peut-être le jeune Corbo pourrait lui-même préparer le coup en question, entre autre chose ça veut dire faire la reconnaissance des lieux, aller voir à la compagnie, trouver un endroit où la bombe peut être posée sans trop grand risque.
L’une des photos judiciaires accompagnant le dossier de l’enquête du coroner (BAnQ Montréal).

Peu après, le jury du coroner se retira afin de délibérer.  À leur retour, ils déclarèrent Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, Marcel Faulkner et Claude Simard « criminellement responsables » de la mort de Jean Corbo.

Peu après la fin de cette enquête, Pierre Vallières et Charles Gagnon finirent par être appréhendés par la police.  Ils furent condamnés pour homicide involontaire, ce qui les força à purger un peu plus de deux ans de prison, environ.

Vallières, mais aussi tous les auteurs qui prendraient ensuite la défense du FLQ et de leurs membres, passeraient sous silence les détails concernant les meurtres de Thérèse Morin et de Jean Corbo, sans oublier les autres victimes mentionnées dans les chapitres précédents.  Toutefois, si on prend le temps de s’arrêter un instant, il y a un constat qu’il ne faut certainement pas prendre à la légère.  Gaétan Desrosiers avait 17 ans et Jean Corbo en avait 16.  Les deux poseurs de bombes de 1966 étaient des mineurs, des adolescents manipulés par un Comité Central dirigé par des adultes comme Vallières et Gagnon.  Pourquoi le FLQ risquait-il la vie des jeunes pour mettre de l’avant leurs idéaux?


[1] Henry et Bastien, Ibid.

[2] Jean Corbo était le fils de Nicolas Corbo, un Italien d’origine, et de Mignonne Côté.  Selon le registre de l’état civil, Nicolas Corbo a épousé Mignonne Côté le 18 juillet 1942 à Montréal.  On décrivait alors Nicolas comme notaire, habitant au 7218 Henri-Julien à Montréal.  Son épouse était originaire de Nicolet.  Nicolas Leopold Corbo s’est éteint le 7 juillet 1986.

Octobre 70: Le Technicien (4)

16 septembre 1966.

Ce matin-là, l’enquête du coroner Laurin Lapointe sur les circonstances entourant la mort violente de Thérèse Morin, 64 ans, put reprendre après que Lapointe eut averti les journalistes de ne pas publier les noms de certaines personnes puisque des témoins attendus n’avaient pas encore 18 ans.

Serge Demers, qui déclina son adresse comme le 105550 Place L’Acadie, appartement 2, demanda immédiatement la protection de la Cour.

  • Vous savez ce que c’est la protection de la Cour, lui expliqua le coroner. Ça veut dire que le témoignage que vous allez rendre ici aujourd’hui ne pourra pas servir contre vous dans une autre Cour.  Cependant, c’est conditionnel, vous devez dire toute la vérité et si vous ne dites pas la vérité on peut vous rechercher pour parjure.  Vous comprenez ça?
  • Oui, monsieur.

Interrogé par Me Jean-Guy Boilard, Demers confirma qu’à la maison de sa mère de St-Philippe de Laprairie, au cours de la fin de semaine de Pâques, c’est-à-dire les 9 et 10 avril, se trouvaient Pierre Vallières et Charles Gagnon.  C’est là qu’il s’est tenu une première réunion.

  • Voulez-vous nous dire qui participait à cette réunion?
  • Pierre Vallières, Charles Gagnon, un monsieur Faulkner, je crois que c’est Marcel, Gérard Laquerre, Réal Mathieu, un dont le pseudonyme était Gilbert et dont je ne sais pas le nom, et moi-même. Est-ce que ça fait sept?
  • Il y avait sept personnes en tout?
  • Oui.
  • Ces sept personnes qui se sont ainsi réunies chez vous à la date susdite faisaient-elles partie d’une organisation, d’un mouvement?
  • Oui.
  • Quel était le nom de ce mouvement?
  • Front de Libération du Québec.
  • Quel était le but ou la raison de cette réunion qui s’est tenue chez vous tel que vous venez de le dire?
  • Le but … au début, il y avait seulement deux personnes qui dirigeaient le mouvement et ces deux personnes-là voulaient avoir d’autres personnes pour partager les responsabilités avec eux autres.
  • Qui étaient ces deux personnes?
  • Charles Gagnon et Pierre Vallières.
  • Au cours de ce meeting qui a eu lieu, a-t-il été question de la manufacture Lagrenade?
  • Oui.
  • Voulez-vous nous dire ce qui a été dit au cours de cette réunion au sujet de Lagrenade?
  • On discutait des actions à venir dans les prochains mois et puis, parmi les actions suggérées, a été celle de mettre une bombe chez Lagrenade.
  • Pour quelle raison a-t-il été suggéré de déposer une bombe à la manufacture Lagrenade?
  • Il a été dit que la grève durait depuis un an et puis qu’elle était en train de mourir et que si ça finissait comme cela, si ça mourrait, eh bien alors le cas se reproduirait ailleurs et puis ça pourrait devenir comme une coutume quoi!
  • Est-ce qu’il y a une date fixée pour déposer cette bombe à la manufacture Lagrenade lors de cette première réunion?
  • Je ne me souviens pas s’il y a eu une date de fixée.
  • Est-ce que des gens ont été choisis pour faire ce travail, toujours au cours de cette première réunion des 9 et 10 avril 1966?
  • Moi, j’ai été nommé pour m’en occuper et je devais demander à un qui s’appelait Antoine de s’en occuper avec moi.

Au début de mai 1966, la mère de Demers avait vendu sa maison pour s’installer à Montréal avec son fils, sur la 8e avenue à Ville Saint-Michel.  Vallières et Gagnon avaient dû se relocaliser dans un chalet loué à St-Alphonse de Joliette.  Juste avant, fin avril, s’était tenue une autre réunion avec les mêmes membres qui se surnommaient eux-mêmes le Comité Central.

  • Donc, le travail devait consister en quoi principalement?, demanda Me Boilard.
  • À organiser la vie du mouvement.
  • Lors de cette deuxième réunion qui a été tenue à St-Alphonse, qu’est-ce qui a été dit au sujet de l’action à être faite chez Lagrenade?
  • À la deuxième réunion, ça n’avait pas encore été fait parce que la première fois le Technicien ne s’était pas rendu au rendez-vous pour apporter le matériel nécessaire et puis celui qui devait venir avec moi, c’est-à-dire Antoine, devait passer un médical, devait commencer à travailler à la Northern Électric, alors ç’avait dû être remis. Alors, à ce moment-là, on a dit qu’on ferait appel à Gaétan Desrosiers pour le remplacer.
  • Entre la première réunion et la deuxième réunion, est-ce que vous avez rencontré le Technicien dont vous venez de parler?
  • Oui, je l’ai rencontré.
  • Maintenant, quel est son nom véritable?
  • Richard Bouchoux.
  • Combien de temps à peu près après le meeting de St-Philippe de Laprairie avez-vous rencontré Richard Bouchoux?
  • Je crois que c’est la semaine suivante.
  • À quel endroit l’avez-vous rencontré?
  • À Montréal, au restaurant Le Lorraine.
  • Est-ce que vous le connaissiez avant de le rencontrer à ce moment-là?
  • Je l’avais déjà rencontré mais je ne me souvenais plus de sa figure.

Lors de cette rencontre avec Bouchoux, Demers se trouvait en compagnie de Réal Mathieu et de Maurice Montpetit, alias Antoine.

  • Qu’est-ce qui a été discuté lors de cette rencontre que vous avez eue avec Bouchoux?
  • Des diverses actions qui avaient été décidées. Ce qui était nécessaire.  Comment il devait y avoir de matériel selon ce qui devait … selon l’objectif et puis de voir à éviter … à trouver un moyen pour éviter les accidents, tout cela, le [côté] technique.
  • Est-ce qu’il a été question de l’engin dont vous deviez vous servir pour Lagrenade lors de cette rencontre que vous avez eu avec Bouchoux?
  • Oui.
  • De quoi avez-vous parlé au sujet de cet engin-là avec Bouchoux?
  • On a parlé, en fait, du mécanisme. Le genre de mécanisme qui devait être employé et puis quand ça devait être fait, combien il devait y avoir de bâtons dans la chose, ces choses-là.
  • Est-ce que vous avez décidé quel mécanisme employer?
  • Le Technicien nous a parlé de différents mécanismes qui pouvaient exister et qu’il connaissait et puis il nous a dit qu’il y en avait un en particulier qui était assez sécuritaire, qui donnait une marge de temps suffisant pour avertir avant et qu’on pouvait se servir.
  • Et quel était ce mécanisme?
  • C’était avec un cadran et un fil.
  • Et j’imagine des piles électriques?
  • Oui.
  • Maintenant, qui devait s’occuper de monter l’engin?
  • C’est moi qui devais monter l’engin.
  • Est-ce que quelqu’un devait vous remettre les pièces?
  • Le Technicien devait me donner le cadran monté et puis avec un petit croquis pour savoir comment assembler les pièces ensuite.
Réal Mathieu

Le mardi suivant, Demers s’était rendu à un rendez-vous auquel Bouchoux avait brillé par son absence.  C’est alors qu’on avait organisé une deuxième réunion au cours de laquelle il fut décidé que Montpetit serait remplacé par Gaétan Desrosiers, un adolescent de 17 ans.  C’est Réal Mathieu, un felquiste convaincu qui continuera d’ailleurs de faire les manchettes au-delà même du 20e siècle, qui devait contacter Desrosiers pour lui expliquer le plan.  À son tour, Desrosiers avait fait faux bond à un premier rendez-vous et on avait dû en fixer un second.  Pendant ce temps, Bouchoux avait remis le mécanisme à Demers.

Le jour du drame, Demers s’était présenté sur sa moto[1] à l’heure du dîner devant l’auditorium du Plateau, c’est-à-dire l’école de Gaétan Desrosiers.  Demers avait fixé la bombe à sa moto.  Lorsque Desrosiers s’était présenté, les choses s’étaient rapidement bousculées.  Après s’être assuré que le jeune étudiant avait été briefé sur ce qu’il y avait à faire, Demers lui avait dit « on y va tout de suite ».  En jetant un œil à sa montre, il savait qu’il restait 25 minutes avant l’explosion.

  • Et qu’est-ce que vous faites, là?
  • À ce moment-là je lui ai expliqué qu’il y avait deux fils et que ces deux fils-là avaient été posés là volontairement et que ça devait servir si jamais il était pris sur la rue ou … qu’il y avait beaucoup de monde ou quelque chose du genre. Dans le but d’éviter les accidents, il devait tout simplement défaire les fils et automatiquement la bombe était désamorcée.
  • Ces fils-là où se trouvaient-ils, à l’intérieur ou à l’extérieur de la boîte?
  • Les deux fils dépassaient la boîte.
  • Et qui les avait raccordés?
  • Je les ai raccordés et j’ai mis un scotch tape [ruban adhésif] par-dessus pour que ça tienne et ensuite il est parti.
  • Quand il est parti est-ce que vous lui avez donné des indications ou des conseils avant qu’il ne parte avec le colis?
  • Je lui ai dit qu’il restait encore 20 minutes et que ça devait prendre 5 minutes à pied et qu’ensuite je l’attendrais au coin de Moreau et Sherbrooke.
  • Est-ce que vous lui avez parlé de l’endroit où il devait aller?
  • Il le savait. Il avait été mis au courant lorsqu’il avait été contacté.
  • Est-ce que de fait il est parti avec le colis?
  • Oui.

Tandis que Desrosiers marchait vers la fabrique à chaussures, Demers s’était déplacé pour attendre sur sa moto, au coin des rues Moreau et Sherbrooke.  Peu après, Desrosiers était revenu en courant et s’était réinstallé derrière lui avant de filer.  Plus loin, les deux jeunes terroristes s’étaient arrêtés devant une cabine téléphonique, que Demers utilisa pour téléphoner à la fabrique Lagrenade, apparemment pour les avertir qu’une bombe était sur le point d’exploser.  Selon lui, il restait encore 9 minutes au moment de cet appel.

  • Et qu’est-ce que vous avez dit au téléphone?
  • J’ai dit : « il reste cinq minutes, une bombe a été déposée chez vous, vous devez évacuer », et j’ai fermé la ligne.
  • Et après avoir fait ce téléphone-là, qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai conduit Gaétan Desrosiers au coin de Calixa Lavallée et Rachel et moi je me suis en allé chez Eaton et j’ai passé l’après-midi là.

Évidemment, ce n’était pas exactement la même version que celle d’André Lagrenade, qui n’avait parlé d’aucun appel lui permettant de savoir qu’une bombe venait d’être déposée sur son lieu de travail.

Après avoir acheté un exemplaire de La Presse, Demers s’était rendu dans une taverne pour confier à Gérard Laquerre qu’un « accident » venait de se produire.  Le lendemain, il s’était rendu à Saint-Alphonse-de-Joliette pour rendre son rapport au Comité Central.

  • Et là, qu’avez-vous fait?
  • Là, on a discuté de ce qui s’était passé à Montréal et puis j’ai dit qu’on devait peut-être cesser pour un bout de temps, que ce n’était pas le temps de faire cela et puis là la discussion … on a dit que c’était comme ça que l’expérience entrait, qu’il ne fallait pas s’en faire, que ça arriverait encore et là-dessus on s’est quitté.
  • Est-ce qu’au cours de d’autres meetings il a été question encore une fois de l’incident qui s’était déroulé chez Lagrenade, à la suite, n’est-ce pas, de ce meeting qui a eu lieu un jour ou deux après l’incident en question?
  • Peut-être dans la conversation mais je ne m’en souviens pas.
  • Maintenant, combien de bâtons de dynamite avez-vous utilisé pour fabriquer l’engin?
  • Un et demi.
  • Vous rappelez-vous de la force de ces bâtons de dynamite?
  • Dessus, c’était écrit 50%.
  • Vous-même, monsieur Demers, savez-vous d’où venait cette dynamite?
  • Oui.
  • D’où venait-elle?
  • De South Stukely.

Demers reconnut donc avoir volé la dynamite en mars 1966 en compagnie de Robert Lévesque et Réal Mathieu.  La Volkswagon blanche utilisée pour ce vol appartenait à Charles Gagnon, précisera-t-il.  Ce fut ensuite qu’on fit entrer dans la salle d’audiences ses complices pour permettre à Demers de les identifier officiellement.  Ainsi défilèrent Réal Mathieu, alias Pierre, 19 ans; Claude Simard, alias René, 19 ans; Marcel Faulkner, alias André, 21 ans; Gérard Laquerre, alias Alain, 24 ans; Robert Lévesque, alias Michel, 26 ans; Maurice Montpetit, 19 ans; Richard Bouchoux, alias Tek ou Le Technicien; et Gaétan Desrosiers, 17 ans.

Ensuite, Me Boilard voulut savoir si, lors de la réunion tenue après l’attentat, Demers avait fait un rapport au Comité Central.  Or, c’est à Pierre Vallières et Charles Gagnon que Demers avait expliqué que Montpetit ne pouvait pas se présenter puisqu’il avait commencé à travailler.

  • Vous avez vous-même participé à la fabrication de cette bombe?
  • Oui.
  • Et vous êtes certain d’avoir téléphoné chez monsieur Lagrenade au moins cinq minutes avant l’incident?
  • Je suis certain qu’à ma montre qui était fixée selon le cadran il restait huit minutes, j’ai dit cinq pour être plus certain.
  • Et est-ce que c’est une voix d’homme ou une voix de femme qui vous a répondu?
  • Une voix d’homme.
  • Est-ce que cette personne-là s’est identifiée?
  • Non, elle a dit simplement : « H. M. Lagrenade Ltée », ou quelque chose comme ça.
  • Et on vous a répondu, on n’a pas fermé la ligne?
  • Non, on n’a pas fermé la ligne. C’est moi qui ai fermé la ligne.
  • Et vous êtes certain qu’il restait à ce moment-là huit minutes?
  • Oui, j’ai vérifié avant d’entrer dans la cabine.

Le témoin suivant fut Gaétan Desrosiers, ce jeune homme de 17 ans qui s’était chargé d’aller livrer la bombe meurtrière à la fabrique Lagrenade.  À son tour, il demanda la protection de la Cour avant de dire à Me Boilard qu’il avait connu Serge Demers sous le pseudonyme de Jean.  Si l’enquête du coroner ne permet pas de clarifier ce point, peut-être pourrions-nous nous demander si ce jeu des surnoms n’était pas destiné à prévenir les dénonciations entre membres du FLQ.  Si tel fut le cas, cependant, force est d’admettre que la stratégie ne fut pas un grand succès.

Me Jean-Guy Boilard est plus tard devenu juge. Il rédige aujourd’hui des ouvrages sur le droit.

Tout comme Demers, Desrosiers répondra honnêtement à toutes les questions, corroborant d’abord le fait qu’il avait fait son entrée dans le mouvement en novembre 1965 et que Demers était venu le chercher à son école entre 12h00 et 12h15 le jour même de l’attentat.

  • Quel genre de petit service vous avait-il demandé de rendre?
  • En premier, il ne m’en avait pas parlé et après il m’avait dit : « c’est seulement aller porter une petite bombe de fabrication domestique ». Il m’a dit : « il n’y a aucun danger ».  Et puis il m’a dit : « l’endroit où tu vas aller la porter, on va avertir les gens de quitter les lieux après pour avoir encore plus de sécurité ».
  • Est-ce que l’endroit a été mentionné?
  • Oui.
  • Quel était l’endroit?
  • L’édifice Lagrenade.

Puisque Desrosiers était l’un des seuls à savoir ce qui s’était réellement produit dans les minutes précédant l’explosion, laissons-lui la parole :

  • Il [Demers] m’a dit de m’en aller à l’édifice, d’entrer, d’aller voir … il m’a dit qu’il était supposé y avoir soit un homme ou une femme dans le bureau en haut. Là, il m’a dit : « tu lui donnes le paquet et tu as rien qu’à dire que c’est un retour de Bentley Shoe Store et que ton patron va le rappeler dans l’heure du dîner ».  Ça fait que j’ai fait cela.

En partant du parc, Desrosiers s’était donc dirigé en solitaire vers la fabrique à chaussures de la famille Lagrenade, pendant que Demers l’attendait sur sa moto au coin des rues Fullum et Sherbrooke.

  • Est-ce que vous êtes entré à l’intérieur de l’édifice?
  • Oui.
  • Et qu’est-ce que vous avez fait?
  • J’ai donné la bombe à monsieur Lagrenade. Je lui ai dit que c’était un retour de Bentley Shoe Store et que mon patron était supposé l’appeler dans l’heure du dîner.
  • Après avoir remis le paquet est-ce que vous êtes resté là ou si vous êtes sorti?
  • Je suis sorti.
  • Et où êtes-vous allé?
  • Rejoindre monsieur Demers sur le coin de Fullum et Sherbrooke.

Desrosiers corrobora aussi l’appel téléphonique passé par Demers dans une cabine.  Peu après, il le reconduisait à son école.  Desrosiers est retourné en classe comme si de rien n’était.

  • Pour quelle raison alliez-vous mettre une bombe chez Lagrenade?
  • Bien, ils m’avaient dit, Demers et Mathieu, ils m’avaient dit qu’il y avait une grève depuis un an et puis que … il dit : « on doit faire quelque chose. C’est rien que pour faire une peur ».

Gérard Laquerre, 24 ans, corrobora principalement les témoignages de Demers et Desrosiers à propos des hommes impliqués dans l’affaire.  Afin d’éclaircir les circonstances de la mort de Thérèse Morin, Me Jean-Guy Boilard chercha évidemment à connaître les détails à propos des réunions du Comité Central, et en particulier à savoir qui avait dit quoi.

  • Au cours de cette réunion, monsieur Laquerre, voulez-vous nous dire de ce dont on a parlé?
  • On a parlé entre autre de poser une bombe à l’édifice de Lagrenade Shoes.
  • Est-ce qu’il y a une époque qui a été décidée pour poser cette bombe à cet endroit?
  • Vous voulez dire une date?
  • Une date ou une époque plus ou moins précise, comme disons dans une semaine, dans trois jours?
  • C’est très suggestif, s’objecta Me Gérard Beaudry.
  • Ça devait se faire mais il n’y a pas eu de date de fixée, répondit tout de même Laquerre.
  • Est-ce que cette entreprise avait été confiée à quelqu’un en particulier?, reprit Me Boilard.
  • À ma connaissance, à personne en particulier.
  • Est-ce que ç’avait été confié à un comité?
  • Pour répondre à votre question, à un réseau.
  • Ce réseau-là, sous quel nom le connaissait-on?
  • Le Réseau de l’action.
  • Est-ce que le Réseau de l’action faisait partie du mouvement général du Front de Libération du Québec?
  • Oui.

Laquerre ne se rappelait pas qui avait été le premier à proposer l’idée de l’attentat chez Lagrenade.

  • Sûrement que quelqu’un l’a proposé, dit Laquerre.  Je ne sais pas qui l’a proposé en premier, si ç’a été discuté par l’ensemble de ceux qui étaient présents et puis il y a eu consensus, je pense.
  • Tout le monde était en faveur?
  • Il y avait consensus.
  • Après cette réunion qui eut lieu à Saint-Philippe, réunion de ce Comité Central, est-ce que quelqu’un a fait rapport de l’incident Lagrenade à une réunion subséquente du Comité Central?
  • Il n’y a pas eu de rapport présenté comme tel officiellement au Comité Central.
  • Est-ce qu’il y eut un rapport officieux, disons?
  • Officieusement, oui.
  • De qui?
  • De Serge Demers.
  • À quelle occasion?
  • À une réunion du Comité.
  • Qu’est-ce qu’il a dit, monsieur Demers?
  • Il a raconté qu’en fait … le déroulement de l’opération.

Finalement, Laquerre reconnut que le FLQ possédait encore des explosifs, sans toutefois pouvoir dire où.

  • Me Boilard, fit le coroner, j’aimerais à éclaircir un point. On nous a amené tout à l’heure une personne pour identification du nom de Bouchoux, alors … il n’avait pas l’air trop en point, est-ce que vous pourriez nous donner une explication, qu’est-ce qui est arrivé?

Pour répondre à la question du coroner, on appela le témoin Marcel Allard, sergent-détective pour le Sûreté municipale de Montréal.

  • Est-ce que vous pouvez nous expliquer l’état physique où il se trouve présentement et nous dire ce que vous avez fait relativement à son état?, demanda Me Boilard.
  • Monsieur Bouchoux a été appréhendé le 14 septembre alors que nous étions en possession d’un mandat du coroner à cet effet. C’est alors qu’il fut conduit au quartier général de la police.  À son arrivée, au quartier général de la police, le sergent-détective Julien Giguère lui a lu la mise en garde et lui a dit qu’il était détenu dans la cause de la mort de Mlle Thérèse Morin, survenue à la maison Lagrenade le 5 mai 1966.  Après avoir entendu ces paroles de monsieur Giguère, monsieur Bouchoux s’est mis à rire aux éclats et il n’a pas dit un mot, il est resté assis sur une chaise en compagnie de deux policiers qui en assuraient la garde.  Alors que nous étions occupés à autre chose.  À un certain moment donné, le constable est venu nous voir pour nous dire que monsieur Bouchoux, là, n’avait pas l’air à se sentir bien et que peut-être il n’avait pas mangé.  Alors, nous sommes allés voir monsieur Bouchoux, qui était assez pâle et puis il a demandé à boire.  Nous l’avons conduit à l’abreuvoir et en cours de route monsieur Bouchoux a perdu connaissance.  Quand il est revenu à lui nous l’avons conduit à la garde-malade du quartier de détention, qui nous a raconté que monsieur Bouchoux semblait être sous l’effet d’un choc nerveux.  Alors il fut conduit à l’hôpital Saint-Luc où il fut vu par un médecin de l’institution.  Après l’avoir ausculté et avoir pris sa pression, le médecin a mentionné que l’individu était dans un état très dépressif et qu’il avait besoin de soins psychiatriques.  Il lui a donné une injection de Lybrium et puis il nous a demandé si on avait à le garder, nous avons dit que oui.  Si c’était possible de le garder hors de l’hôpital.
  • Est-ce qu’il a été vu par un médecin depuis le 14?, demanda le coroner.
  • Oui, il est entré de nouveau à l’hôpital hier à la suite d’une autre crise et la deuxième fois encore il a été sorti de l’hôpital, le médecin constatant qu’il n’y avait pas nécessité de le garder dans l’institution.

Me Gérard Beaudry eut une dernière question pertinente pour le témoin Allard.

  • Est-ce qu’il a eu des traitements psychiatriques depuis?
  • Non, il a dit : « si vous le gardez quelques jours, je vais vous donner des médicaments et par la suite je suppose que s’il va à Bordeaux il sera conduit à l’hôpital ».

Après avoir entendu tous ces témoins, le jury du coroner put rendre son verdict.  Ainsi, celui-ci déclara que « d’après l’évidence des témoignages entendus la mort de Mlle Thérèse Morin, survenue le 5 mai 1966 à l’hôpital Notre-Dame de Montréal est une mort violente pour laquelle Gaétan Desrosiers, Richard Bouchoux, Serge Demers, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Gérard Laquerre, Réal Mathieu et Marcel Faulkner doivent être tenus criminellement responsables.

Le 21 septembre 1966, le coroner Laurin Lapointe se réunit une fois de plus au 2145 Cambridge Road à Ville Mont-Royal avec sensiblement les mêmes personnes, mais cette fois pour conduire l’enquête sur une autre victime du FLQ.  En effet, un autre drame s’était produit au cours de l’été.  Mais avant de procéder dans cette autre cause, me Gérard Beaudry demanda à entendre d’autres témoins dans l’affaire Thérèse Morin afin de démontrer, selon lui, que le drame aurait pu être évité par une intervention du personnel de la fabrique Lagrenade.  Pour faire valoir son point, il dira, entre autres, que : « il nous reste quand même à nous l’impression que si monsieur Lagrenade avait agi autrement, la différence qu’il existerait aujourd’hui ce serait que tous ceux qui sont accusés aujourd’hui de meurtre n’auraient pas à porter l’odieux d’une personne décédée et à ce moment-là la personne … si vous me permettez, ce ne sera pas long, et à ce moment-là il n’y aurait pas eu décès parce que tous les gens auraient évacué ».

Heureusement, le coroner Lapointe refusa de prendre cet avenue et rappela plutôt à l’avocat les raisons pour lesquelles ces audiences avaient eu lieu, c’est-à-dire éclaircir les circonstances de la mort de Thérèse Morin, et qu’il fallait garder à l’esprit la nature de l’acte criminel, à savoir la pose d’une bombe qui avait causé la mort.

  • Je vais vous répondre, fit encore Me Beaudry. Ceci n’enlève pas, je le dis bien, n’enlève pas la responsabilité de ceux qui ont déposé la bombe mais ceux qui ont déposé cette bombe ont pris tous les moyens à ce moment-là, tous les moyens nécessaires, l’ont fait dans un but peut-être utopique, mais ils ont pris tous les moyens nécessaires pour éviter qu’il y ait un décès et le décès est survenu à cause, croyons-nous, d’une négligence qui est celle d’une autre personne.

Si l’intention du FLQ avait réellement été d’éviter de blesser qui que ce soit, ses membres auraient dû ne fabriquer aucune bombe.  En installant ainsi des engins explosifs fonctionnels il y avait nettement de la négligence criminelle, sinon une intention purement criminelle.  Si certains felquistes comme Serge Demers ont fini par démontrer une intention de prendre leurs distances par rapport au mouvement terroriste, on verra que pour d’autres les remords étaient à exclure.  Bref, si le FLQ s’était voulu réellement pacifique, alors il aurait utilisé des moyens pacifiques.  Au lieu de cela, on a posé des bombes qui ont fini par tuer des innocents.  Voilà une intention qui rappelle le classique du braqueur qui se présente à la banque avec une arme chargée mais qui affirme lors de son procès n’avoir jamais eu l’intention de tuer qui que ce soit.  À la base, si on devait suivre sa logique de ne vouloir de mal à personne, il aurait simplement dû rester chez lui ou se rendre sur le marché du travail.

Malheureusement, comme on vient de l’aborder brièvement, avant même la fin de cette enquête, le comportement délinquant du FLQ avait eu le temps de causer la mort d’une autre personne.  Nous en étudierons les détails la semaine prochaine dans le chapitre 5 de notre série documentaire.


[1] Une moto de marque Java de couleur noire.