L’affaire Denise Therrien captive le Canada anglais

IMG_20150708_171454            Le livre de Dale Brawn intitulé Practically Perfect, publié en 2013, démontre que l’affaire Denise Therrien continue de dépasser les frontières québécoises. Ce professeur de droit de Sudbury consacre donc un chapitre de 8 pages aux deux meurtres commis par Marcel Bernier à Shawinigan au début des années 1960. Comme son titre l’indique, cette publication se consacre aux meurtriers qui ont passé à deux doigts de commettre des meurtres parfaits.

Brawn résume bien l’affaire. Toutefois, en seulement quelques pages, on ne peut s’attendre à ce qu’il entre dans les détails. D’ailleurs, sa bibliographie nous démontre que pour reconstituer les événements il s’est uniquement basé sur des journaux anglophones de l’époque. Il n’a donc pas consulté les notes du procès, ni le livre de Bernier, d’Isabelle Therrien ou de Lefebvre. C’est d’ailleurs ce qui l’amène à commettre quelques petites imprécisions, comme par exemple de laisser entendre qu’Henri Therrien, le père de Denise, a géré seul la demande de rançon. Dans les faits, ce sont les enquêteurs qui se sont chargés de tendre un piège à l’auteur de la lettre; une stratégie qui n’avait cependant donné aucun résultat.

Il termine ce chapitre en mentionnant qu’en 1977 le député Libéral Jacques Lavoie avait fait certaines démarches pour innocenter Bernier avant de publier ses confessions la même année. Dale Brawn reste cependant neutre sur cette controverse en terminant par cette phrase : « pour le meilleur ou le pire, Lavoie n’a pas été capable de blanchir Bernier dans le meurtre de Therrien ».

S’il avait lu le livre d’Isabelle Therrien et les transcriptions du procès, aurait-il pu se prononcer davantage? Probablement.

L'affaire Denise Thérrien test 4            Puisque je viens à peine d’obtenir le livre de Brawn, il ne sera donc pas question de son texte dans mon livre L’affaire Denise Therrien qui sortira de l’imprimerie dans quelques jours. De toute manière, son résumé n’apporte rien de nouveau et fait partie d’un ensemble de dossiers criminels forts intéressants. Pour les amateurs de faits divers, c’est sans doute un livre à découvrir.

Les auteurs mythomanes, un phénomène bien présent

En 1960, le livre de Ramon F. Adams a révélé l'existence de plusieurs auteurs mythomanes et opportunistes.
En 1960, le livre de Ramon F. Adams a révélé l’existence de plusieurs auteurs mythomanes et opportunistes.

Que ce soit en se déplaçant chez son libraire ou en commandant en ligne, le lecteur est en droit de présumer de l’honnêteté du livre qu’il s’apprête à acheter.  Malheureusement, après m’être familiarisé avec quelques sujets historiques depuis maintenant 25 ans, je suis en mesure de me rendre compte de l’existence d’un phénomène qui peut sembler désagréable et parfois même déroutant.  Les auteurs mythomanes existent et, bien qu’ils sèment la controverse, nous devons composer avec cette réalité.

La première fois que j’ai eu la puce à l’oreille, bien que j’avais déjà côtoyé le phénomène au cours de mes recherches concernant le 19ème siècle américain, ce fut en lisant L’affaire Coffin : une supercherie?, de Me Clément Fortin (2007).  Au moment d’y plonger mon regard de lecteur, j’avais évidemment entendu parler de l’affaire Coffin – comment l’ignorer? – mais je ne m’étais toujours pas forgé le moindre jugement sur cette affaire.  Me Fortin y affirmait lui-même qu’avant de s’attaquer au dossier judiciaire il croyait en l’innocence de Wilbert Coffin.  Une étude objective du déroulement du procès l’a finalement convaincu du contraire.

Dans l’ouvrage de Me Fortin, je n’ai eu d’autre choix que d’en arriver à la même conclusion que le jury : Wilbert Coffin était coupable du triple meurtre des trois chasseurs américains survenu en Gaspésie.  L’auteur mythomane qui est à l’origine du mythe entourant l’affaire Coffin, et qui par conséquent créa le plus de dommage au sein de la mémoire collective, est Jacques Hébert.  Les publications de ce dernier, qualifiées de « brûlots » par Me Fortin, ont fortement contribué à ce mythe entretenu autour de la possible injustice de l’affaire Coffin.  Devant la Commission Brossard, formée au cours des années 1960 et aux frais des contribuables pour justement réétudier l’affaire Coffin devant les nombreux doutes soulevés par Hébert, celui-ci fut contraint d’admettre qu’il n’avait lu qu’un seul témoignage sur l’ensemble des milliers de pages de transcriptions sténographiques du procès.

Cette évidence aurait normalement dû clouer le bec à Hébert, mais ce dernier continua inlassablement sa croisade médiatique pour des raisons purement politiques.

En travaillant sur L’affaire Dupont, j’ai pu vérifier ce dont Me Fortin parlait dans ses publications, c’est-à-dire cette nécessité de s’en tenir aux transcriptions et au dossier judiciaire.  Cette rigueur permet d’écarter les rumeurs et autres ragots de corridor  Voilà qui, au bout du compte, nous met face aux preuves solides qui ont été enregistrées légalement.  Autrement, il devient facile de se laisser aller dans des directions incontrôlables et perverses, ce qui nous conduirait tout droit vers une mystification de l’ordre de celle qu’on réserve encore aujourd’hui à une légende mauricienne comme celle du mur du pendu (voir La légende du mur du pendu : c’était Noël François!).

En mai 2014, la sortie du livre de Jean-Pierre Corbin, Exécution, Cold Case l’affaire Dupont la véritée [sic] absolue, qui repose sur des théories impossibles à prouver, a suscité un certain intérêt avant de décevoir plusieurs lecteurs qui cherchaient une meilleure compréhension des faits.  Tout comme dans l’affaire Coffin, les allégations ont pris des proportions telles qu’une partie de la population a intégré ces ouï-dire au mythe forgé par le temps et parfois même par le silence des autorités.

Dans l’affaire Denise Therrien, cette adolescente de 16 ans assassinée à Shawinigan-Sud en 1961, le scénario se répète.  En juin 2014, Jean-Guy Lefebvre, un ancien patrouilleur de la Sûreté du Québec qui ne révèle cependant jamais avoir été enquêteur, publiait La clef de l’énigme absolue.  En plus d’un titre prétentieux, celui-ci avouait avoir réalisé son enquête uniquement « par téléphone ».  Non seulement il appuyait les propos pervers et mensongers de l’assassin, publiés chez Stanké en 1977, mais il présentait un texte absurde et erroné.  Ajoutons à cela qu’il accuse les procureurs de la Couronne et de la défense d’avoir été des incompétents, et que le juge Paul Lesage a erré.  Bref, il prétend que tout le procès de 1966 fut un complot contre Marcel Bernier.  Cela revient à dire qu’il se croit plus compétent que les juges de la Cour d’appel, eux qui pourtant ont confirmés le verdict prononcé devant le juge Lesage en février 1966.

En août dernier, j’ai numérisé tout le dossier judiciaire de l’affaire Therrien aux archives de Québec afin de réviser les témoignages entendus devant le juge Paul Lesage.  Je n’y ai trouvé aucune matière pour appuyer, ne serait-ce qu’en partie, les accusations gratuites de Lefebvre.  D’ailleurs, c’est sur ce même dossier judiciaire que se basait Isabelle Therrien, la nièce de Denise, pour présenter son livre L’Inoubliable affaire Denise Therrien en 2009, et dans lequel elle démantelait justement la théorie loufoque de Bernier.

En publiant son docu-roman L’affaire Cordélia Viau, la vraie histoire en 2013, Me Clément Fortin a démontré l’existence d’une autre auteure mythomane : Pauline Cadieux.  Dans sa conclusion, Fortin démontre la frustration à saveur féministe qui aurait motivé Cadieux dans son écriture, allant jusqu’à dire que « cette attitude revancharde n’était sûrement pas propice à la rédaction d’une œuvre objective »[1].  Bref, elle a voulu faire de Cordélia Viau une victime, tandis que le dossier judiciaire ne révèle aucune irrégularité suffisante pour remettre en cause le verdict, bien qu’il faille admettre que certaines procédures ne se produiraient maintenant plus de la même façon.

Avant son exécution, d’ailleurs, Cordélia Viau a avoué son crime[2].

Le phénomène n’est évidemment pas étranger chez nos voisins américains.  À titre d’exemple, dans l’affaire du Dahlia Noir, cette jeune femme retrouvée assassinée dans des conditions atroces à Los Angeles en 1947, deux auteurs ont prétendu que leur père respectif était le véritable meurtrier.  Forcément, à première vue, au moins l’un d’entre eux avait tort.  L’auteur Don Wolfe a depuis démontré, suite à une recherche sérieuse, que ces deux auteurs n’avaient finalement aucune preuve pour appuyer leurs théories.

En 1960, Ramon F. Adams publiait A fitting death for Billy the Kid et dans lequel il présentait une impressionnante bibliographie des publications concernant le hors-la-loi américain Billy the Kid.  Il est étonnant d’y découvrir de nombreux auteurs – incluant des vieillards interviewés par des journalistes – qui prétendaient avoir connu le Kid, soit pour mousser des ventes ou simplement pour se rendre intéressants.  D’autres ont commis des erreurs aisément détectables.  Le livre d’Adams dévoile un phénomène si pathétique qu’il représente pratiquement un incontournable pour quiconque voudrait étudier le phénomène.

Rougeot et verneDans le cas de Jesse James, la légende littéraire démarra beaucoup plus tôt.  À l’époque même où celui-ci était accusé de piller des banques et des trains à travers tout le pays, c’est-à-dire au cours des années 1870, certains livres sortaient déjà en librairie.  L’un de ces auteurs était John N. Edwards, un ancien combattant sudiste, tout comme les frères James, et dont les propos se montrèrent plutôt flatteurs envers ces criminels.  Aujourd’hui, on s’entend pour dire que le livre d’Edwards a contribué, du moins en partie, à cette glorification qu’on a fait des exploits de ce gang, mais aussi des autres bandes de braqueurs qui leur emboîtèrent le pas au cours des décennies suivantes.

Avec l’annonce de l’assassinat de Jesse James en avril 1882, une course contre la montre s’engagea à savoir quel éditeur serait le premier à présenter l’œuvre complète sur sa carrière et celle des membres supposés de son gang.   Sept semaines seulement après la mort de Jesse James, le livre de Frank Triplett se retrouvait en vente sur les tablettes.  De cet auteur, on ne sait que peu de choses.  On ignore même tout à propos de ses origines et de son décès.  Joseph W. Snell, de la Kansas State Historical Society, écrivait en introduction de la réédition de 1970 du livre de Triplett que ce dernier n’était pas reconnu pour sa rigueur mais surtout pour son nom associé à des livres qui, pour l’époque, avaient pour but de rapporter des profits.  Aujourd’hui, d’ailleurs, les historiens et autres auteurs sérieux s’entendent pour dire que le contenu du livre de Triplett n’a pas une grande valeur historique.

Myra Maybelle Shirley, mieux connue sous le nom de Belle Starr, a été assassinée de deux décharges de fusil de chasse en février 1889.  Ce crime est demeuré officiellement non résolu, même si un suspect intéressant fut rapidement ciblé en la personne d’Edgar Watson, un ancien locataire de la victime.

Puisque la justice fut incapable de dénicher des preuves suffisantes pour le faire condamner, la course aux spéculations débuta.  Selon une version, un tueur à gage du nom de Bertholf aurait été engagé par un éleveur à qui Belle aurait volé du bétail.  C’est du moins la version que soutint un vieil homme jusque sur son lit de mort, passant ainsi l’histoire à un ami qui se chargea de la transmettre ensuite à l’auteur Ted Byron Hall.  En un mot, Hall était l’homme qui avait vu l’homme qui avait vu l’ours!

Un autre auteur du nom d’Edwin P. Hicks, qui publia son bouquin en 1963, présenta une autre théorie selon laquelle l’assassin de Belle Starr était plutôt Jim Middleton.  Ce dernier aurait voulu venger la mort de son frère John, que Belle aurait apparemment fait éliminer pour lui prendre l’argent d’un cambriolage.  Un témoin aurait même affirmé que Jim l’aurait fait venir à son chevet en 1938 pour lui confier son crime avant de mourir.  L’auteur Glen Shirley, qui publia Belle Starr and Her Times en 1982, écrit qu’il n’existe aucune preuve supportant cette théorie concernant Jim Middleton.

Et comme si ce n’était pas assez, une autre théorie voulut que Jim July Starr, le dernier mari de Belle, ait été lui-même l’assassin.  Frustré que ses efforts n’aient connu aucun résultat pour faire condamner Watson, Jim July s’allia avec un petit gang de hors-la-loi.  Le 23 janvier 1890, il fut blessé par des représentants de l’ordre en résistant à son arrestation.  Jim devait succomber à ses blessures trois jours plus tard.  Plus de 60 ans après, Bob Hutchins, qui prétendait avoir fait partie de l’équipe des représentants de l’ordre ayant mis fin à la carrière de July, se confia à un journal.  Il prétendait que Jim July avait dit sur son lit de mort avoir tué sa femme en février 1889.  Hutchins, qui avait eu six décennies pour façonner son histoire, prétendit que Watson avait prêté son fusil à July, qui s’en était ensuite servi pour assassiner Belle.

D’autres diront encore que l’assassin était Eddie, le propre fils de Belle Starr.  Bref, on comprend le principe.  Certaines légendes ne s’arrêteront tout simplement jamais!

Et l’Europe n’échappe pas au phénomène.  En France, l’exemple entourant l’assassinat de la députée Yann Piat, survenu le 25 février 1994, est aussi un exemple flagrant.  Puisqu’elle était la première députée assassinée en France, les rumeurs pointèrent rapidement du doigt certains personnages politiques en les accusant d’avoir commandité le meurtre.  Dans le reportage présenté par l’équipe télévisée de Faites entrer l’accusé (à voir : Faites entrer l’accusé – Affaire Yann Piat, une femme à abattre), on apprend qu’au plus fort des événements entourant ce meurtre un livre appuyant le complot politique fit sa sortie en kiosque.  Les auteurs, les journalistes André Rougeot et Jean-Michel Verne, prétendaient d’ailleurs résoudre toute l’affaire grâce à un seul et mystérieux informateur.  D’autres journalistes plus consciencieux ouvrirent alors leur propre enquête et découvrirent que cet informateur était un excentrique mythomane.  Non seulement Rougeot et Verne furent condamnés en diffamation mais l’enquête et le procès révéla que la députée avait plutôt été assassinée par de jeune voyous travaillant à la solde d’un tenancier de bar aux tendances mafieuses qui souhaitait prendre de l’expansion dans la ville de Hyères, près de Toulon.

Toute l’hypothèse du complot politique s’était donc avéré être un énorme « pétard mouillé ».

Dans l’affaire controversée d’Omar Raddad[3], l’histoire se répète.  Avant de mourir assassinée en 1991, Ghislaine Marchal avait réussi à écrire avec son propre sang « Omar m’a tuer [sic] ».  Or, Omar Raddad était alors son jeune jardinier.  Ce dernier fut d’ailleurs reconnu coupable en 1994 et condamné à 18 ans de réclusion.

Pauline CadieuxJean-Marie Rouart, directeur du Le Figaro littéraire, un auteur au parcours pourtant remarquable qui aspirait à l’Académie française, accepta de se compromettre dans un livre où il volait à la défense de Raddad.  Dans le documentaire préparé encore une fois par l’équipe de Faites entrer l’accusé, il apparaît que Rouart a fait sa « propre enquête » sur une durée de 10 jours seulement avant de coucher ses idées sur papier.

Quelles sont les véritables motivations de ces auteurs mythomanes?  Écrivent-ils par manque d’attention?  Par pure tricherie?  Par maladresse?  Ou alors dans l’espoir de faire un profit monétaire?  De voir leurs noms au sommet des meilleures ventes?

Est-ce que ces auteurs peuvent miner la confiance que les lecteurs entretiennent envers l’ensemble des livres qu’on retrouve en librairie et sur la toile?

Ce qui est sûr, c’est que pour contrer ces mystifications certains doivent redoubler d’ardeur.  D’ailleurs, cette mythomanie n’est pas seulement réservée au milieu littéraire.  Le cinéma nous a habitués à ingurgiter des films à saveur « histoire vécue ».  Dans le cas de La Correction (Sleepers, 1996), par exemple, on se base sur le roman de Lorenzo Carcaterra, qui affirme encore que son histoire est vraie.  Pourtant, le système judiciaire new-yorkais n’a jamais pu retrouver la moindre trace de l’histoire présentée par Carcaterra.

Quand on pense aussi que les films Le silence des agneaux, Psychose et Massacre à la tronçonneuse s’inspirent du même fait réel (celui du tueur Ed Gein), on peut se poser des questions quant au traitement que fait Hollywood de ses « histoires vécues ».

Au Canada, ces auteurs mythomanes s’exposent à d’éventuelles accusations criminelles.  L’article 181 du Code criminel canadien se lit comme suit : « est coupable d’un acte criminel et passible d’un emprisonnement maximal de deux ans quiconque, volontairement, publie une déclaration, une histoire ou une nouvelle qu’il sait fausse et qui cause, ou est de nature à causer, une atteinte ou du tort à quelque intérêt public ».

Cependant, dans leur Traité de droit pénal canadien, Côté-Harper, Rainville et Turgeon précisent  que, selon l’arrêt R. c. Zundel ([1993] 3 R.C.S. 519)[4], l’article 181 « a été jugé de portée excessive et donc inconstitutionnel, ne pouvant être sauvegardé par l’article premier de la Charte.  Cet article visait un trop grand nombre de déclarations.  L’interdiction pouvait limiter la liberté d’expression et empêcher des gens de s’exprimer face au danger d’être poursuivis en fonction de la conception de l’intérêt public de la majorité de la société »[5].

En d’autres mots, la Charte canadienne des droits et libertés permet l’existence dans nos librairies d’auteurs mythomanes.

Me Fortin écrit dans une conclusion que « le droit a évolué.  Soit!  Cependant, l’attitude des hommes n’a guère changé.  Pour un bon nombre d’entre eux, les ragots ont toujours force de loi »[6].

On a vu récemment, avec les attentats commis à Paris à l’endroit de Charlie Hebdo, à quel point l’Occident tenait à sa liberté d’expression.  Dans un cadre comme celui-là, on ne doit donc certainement pas se surprendre de l’existence de telles publications et que, quoi qu’on en dise, elles sont là pour rester.  Il en revient donc au lecteur la responsabilité de naviguer à travers ces eaux troubles.

[1] Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, p. 350.

[2] Dans Crimes, mystères et passions oubliés, l’historien Raymond Ouimet se basait sur l’opinion de Pauline Cadieux pour affirmer que l’enquête avait été « bâclée » et que les procès dans l’affaire Cordélia Viau avaient été « honteusement partiaux ».  Pardonnons cependant à Ouimet le fait qu’il écrivait ceci en 2010, soit 3 ans avant que Clément Fortin offre publiquement l’occasion de répliquer aux accusations de Pauline Cadieux en offrant à ses lecteurs une présentation honnête du procès.

[3] À voir : Faites entrer l’accusé – le coupable désigné Omar Raddad

[4] Dans cette cause il était question d’une publication affirmant que l’holocauste dont ont été victimes 6 millions de Juifs durant la Seconde Guerre Mondiale était une fausseté.

[5] Gisèle Côté-Harper, Pierre Rainville et Jean Turgeon, Traité de droit pénal canadien, 1995, Éditions Yvon Blais, 1998, p. 126.

[6] Clément Fortin, op. cit., p. 356.

Denise Therrien, une affaire classée

Denise Therrien vers l'âge de 16 ans.
Denise Therrien vers l’âge de 16 ans.

Le 8 août 1961, à Shawinigan-Sud, Denise Therrien, une adolescente de 16 ans, disparaissait soudainement après sa descente d’un autobus de la compagnie Carier & Frère, à quelques pas seulement du cimetière St-Michel.

Henri Therrien, le père de la disparue, entamera dès lors sa propre enquête puisque la police mettra une semaine avant de s’intéresser à l’affaire. Lorsqu’il rencontre le fossoyeur du cimetière St-Michel, Henri développe des doutes à son sujet. L’homme en question, qui s’appelle Marcel Bernier, traduit un comportement étrange et un discours contradictoire.

Mais l’enquête policière piétine en dépit des efforts incalculables investis par la famille Therrien.

En 1964, à l’annonce de la nomination de Claude Wagner au poste de Procureur Général de la province de Québec, Henri Therrien tente sa chance en lui écrivant une lettre. Touché par le propos, Wagner, qui est originaire de Shawinigan, confiera à l’inspecteur Richard Masson le mandat de reprendre l’enquête à zéro, avec un œil neuf. Dès lors, les choses bougent rapidement.

Marcel Bernier est arrêté avant de passer aux aveux en début d’avril 1965. Grâce à ses indications, on retrouve le corps de sa maîtresse Laurette Beaudoin enterré dans un lot du cimetière, puis celui de Denise Therrien en forêt.

Marcel Bernier subit son procès en février 1966 pour le meurtre de Denise Therrien, au terme duquel il sera reconnu coupable de meurtre avec préméditation, ce qui lui vaudra la peine capitale. Deux ans plus tard, la Cour d’appel confirme le verdict. Mais Bernier évite la pendaison à une époque où les mœurs sont en pleine transformations et il plaidera coupable en 1970 dans l’affaire du meurtre de Laurette Beaudoin.

En 1977, Bernier meurt en prison mais laisse derrière lui ses mémoires qui seront publiées aux éditions Stanké sous le titre Le fossoyeur, les confessions de Marcel Bernier. À titre posthume, Bernier se prétend innocent du meurtre de Denise en présentant une version pourtant douteuse selon laquelle elle serait morte de manière accidentelle en chutant dans un escalier.

En 2007, le film La lâcheté sort sur les écrans. Le cinéaste Marc Bisaillon y reprend assez fidèlement les prétentions de Bernier, ce qui choquera la famille. Ce film représentera d’ailleurs la soupape nécessaire qui poussera Isabelle Therrien, la nièce de Denise, à écrire un livre honnête et basé sur le dossier judiciaire déposé aux archives. C’est donc en consultant les transcriptions du procès qu’Isabelle se permit de défaire un à un les arguments de Bernier. Le livre d’Isabelle verra le jour sous le titre de L’inoubliable affaire Denise Therrien en 2009.

En juin 2014, alors qu’on croyait l’affaire close, un ancien policier du nom de Jean-Guy Lefebvre lance un petit livre de 157 pages intitulé La clef de l’énigme absolue. Celui-ci reprend les propos de Bernier sans les mettre en perspective. Lefebvre, qui avoue avoir mené son enquête uniquement « par téléphone », prétend avoir vu Denise à bord d’une voiture dans le parc des Laurentides le 17 septembre 1961, c’est-à-dire plus d’un mois après la date officielle du meurtre. Il donne donc l’impression de construire le reste de son bouquin autour de cette vision qui, pourtant, sort seulement 53 ans plus tard. Le public ne peut alors que se demander pourquoi, dans le cas où ce fait ait été authentique, il ne s’est pas manifesté plus tôt. Rappelons seulement qu’il n’est mentionné nulle part que Lefebvre ait déjà occupé un poste d’enquêteur et il n’a jamais été appelé à témoigner lors du procès.

Qui dit vrai? Est-il encore possible de départager le vrai du faux? Le procès fut-il une grande injustice, comme le prétendent Bernier et Lefebvre? Ou alors s’agit-il seulement d’une affaire classée comme le veut la version officielle établie depuis 1966?

C’est la question à laquelle je tenterai de répondre dans mon projet nommé Denise Therrien, une affaire classé.

La clef de l’énigme absolue

Page couverture affaire TherrienLEFEBVRE, Jean-Guy. La clef de l’énigme absolue, Marcel Bernier n’était pas le monstre de Denise Therrien à Shawinigan. Compte d’auteur, 2014, 157 p.

Voilà un autre livre qui promettait beaucoup, si bien qu’on se croit revenir à mon dernier compte-rendu publié la semaine dernière à propos d’Exécution.

D’ailleurs, ce n’est peut-être pas une coïncidence. Les deux hommes se connaissent, et Lefebvre ne s’en cache pas. Il écrit à ce sujet que « J.-Pierre Corbin, c’est un type que je dois remercier énormément, car il a contribué beaucoup à mes recherches; jamais je n’aurais eu autant de noms de personnes que je ne connaissais pas du tout »[1].

L’hiver dernier, une rumeur circulait à l’effet que les deux hommes projetaient de lancer ensemble leur livre respectif, ce qui fut presque le cas. Deux livres qui ne laisseront aucune trace dans l’Histoire pour la qualité de leurs textes et qui, de surcroit, promettaient de résoudre deux affaires apparemment mystérieuses. Mais voilà. Le problème, c’est que, sur le plan officiel, ces deux affaires sont considérées comme classées, en particulier celle de Denise Therrien. Pour les résoudre, il faudrait d’abord renverser la vapeur en présentant des preuves solides. Est-ce le cas?

À son tour, Jean-Guy Lefebvre promet donc de résoudre une affaire devenue pratiquement légendaire dans le patrimoine judiciaire de la Mauricie. En plus d’utiliser un style pauvre, il tente inlassablement de convaincre ses lecteurs des grands efforts investis dans une enquête qui, somme toute, ne sait pas nous convaincre. L’auteur nous révèle qu’au moment des événements il travaillait comme policier patrouilleur pour la Sûreté du Québec, loin de Shawinigan cependant.

Comme Corbin, il jongle avec la fausse modestie en écrivant que « je vous mentionne que tout ce qui est révélé dans mon livre c’est presqu’à 100% de l’inédit. Je suis persuadé que cela vous fera sursauter encore une fois, en remettant cette histoire dans votre quotidien. Je n’avais pas le choix de révéler les faits de cette enquête, que j’ai réussi à percer le secret de cette histoire rocambolesque »[2].

Concernant sa méthodologie, il ajoute avoir réalisé son « enquête par téléphone », car « débuter une telle enquête et être à 150 km de distance, la seule façon accessible, c’était d’utiliser le téléphone »[3]. De plus, il ne manque pas de souligner que pour présenter un tel travail « ça prend une détermination incommensurable »[4].

Bref, ce n’est pas la modestie qui étouffe les auteurs polémistes par les temps qui courent.

D’abord, il faut comprendre que Denise Therrien, 16 ans, a été enlevée en août 1961 à Shawinigan alors qu’elle se rendait à sa première journée de travail en autobus. Son corps ne sera retrouvé qu’en 1965 sous les indications du fossoyeur Marcel Bernier. En 1966, ce dernier subira son procès pour meurtre. Il avouera également avoir tué sa maîtresse, une prostituée du nom de Laurette Beaudoin. Condamné d’abord à la peine capitale, il verra sa sentence commuée en emprisonnement à vie avant de s’éteindre derrière les barreaux en 1977. Aux yeux de la justice, et aussi de la famille Therrien, l’affaire est classée depuis longtemps. Il n’y a donc pas lieu de parler d’énigme, de mystère ou de quoi que ce soit qui pourrait servir uniquement à susciter la sensation ou la controverse.

Pour être honnête envers ses lecteurs, Lefebvre aurait donc dû s’attaquer en premier lieu à renverser ce verdict, ou du moins tenté de nous en convaincre. Puisqu’il considère ce fait judiciaire comme une énigme dès le départ, donc sans aucune approche objective, tout le monde devient suspect. « En plus du procès, la Couronne et le juge ont erré, et la défense a-t-elle essayé de démontrer la non-culpabilité de son client? »[5], écrit-il. Donc, tout le monde est coupable, sauf Bernier évidemment. Mais on cherche encore les arguments massues.

Rapidement, on comprend que son enquête repose sur deux points majeurs. Le premier relève d’une idée préconçue : celle de croire au livre mensonger de Marcel Bernier, publié peu après sa mort par les éditions Stanké (voir Le Fossoyeur). Consciemment ou non, il va jusqu’à se mettre dans la peau du tueur pour interpréter ses pensées, et tout cela sans jamais l’avoir connu. Il tardera d’ailleurs à utiliser le conditionnel avant de revenir à des temps de verbe qui ne laissent aucun doute sur sa partialité. Bref, ce livre aurait pu être écrit par le père de Bernier volant au secours de son fils.

En fait, l’apparition soudaine de Jean-Guy Lefebvre dans nos librairies ne viendra pas remuer grand-chose, si ce n’est que de remettre le sujet de l’affaire Denise Therrien sur le tapis et de permettre aux plus jeunes de s’éveiller à cette cause judiciaire qui a profondément marqué la Mauricie.

Mais La clef de l’énigme absolue, en dépit d’un titre audacieux, n’incitera certainement pas le système judiciaire à rouvrir l’affaire. En lisant ce genre de pétard mouillé, c’est à se demander si certains auteurs n’ont pas compris qu’après un certain temps il leur ait permis d’écrire n’importe quoi en sachant parfaitement que la Justice ne commentera plus leurs sorties publiques. Et devant le silence des autorités, ces mêmes auteurs nous disent : « et bien, regardez! Personne ne me contredit, alors ça prouve que j’ai raison! »

Le deuxième point de sa théorie repose sur une expérience personnelle. Le 17 septembre 1961, alors que Denise Therrien était portée disparue depuis plus d’un mois, Lefebvre patrouillait pour la Police Provinciale (devenu SQ en juin 1968) dans le parc des Laurentides. Ce jour-là, il intercepta une voiture noire dont la plaque avant était manquante, une chose pourtant obligatoire à cette époque. Après avoir discuté avec les deux jeunes hommes qui occupaient le véhicule, dont l’un promit de fixer la plaque avec de la broche, Lefebvre les laissa repartir sans prendre aucune note. Pourtant, il avait remarqué une jeune fille assise à l’arrière, et c’est seulement au retour de sa patrouille qu’il verra une photo de Denise Therrien dans un journal. À partir de cet instant, il se dira convaincu d’avoir croisé la célèbre disparue.

Ce qui agace, c’est que sa foi reste accrochée au livre de Bernier comme à la Bible du parfait innocent. Dans Le Fossoyeur, que je qualifiais moi-même de torchon aux yeux de l’Histoire, Bernier prétendait justement que Denise avait été droguée pour être mieux maintenue en captivité avant de mourir en chutant de manière plutôt banale dans un escalier.

La jeune fille que Lefebvre aurait vue le 17 septembre 1961 paraissait-elle droguée? Apeurée? Non. Il dira seulement que « sur le moment, j’ai remarqué son visage angélique, mais rien de plus pour attirer mon attention sur quelque chose dont j’aurais intérêt à faire enquête sur le coup ». Et voilà sur quoi repose toute sa théorie. Sans pouvoir jamais prouver hors de tout doute raisonnable qu’il a bien croisé Denise Therrien ce jour-là, comment peut-on aller plus loin dans ces réflexions? Le policier aurait-il seulement été victime de cette paranoïa collective qui s’empare d’une population dans un cas aussi célèbre de disparition?

Après tout, il suffit de se rappeler la commotion engendrée par la disparition de Cédrika Provencher à Trois-Rivières en 2007. On ne comptait plus les faux signalements. Animées par un désir pourtant sincère de vouloir la retrouver, plusieurs personnes se sont mis à voir Cédrika partout.

Bien sûr, Lefebvre dit avoir fait part de sa découverte à l’époque, mais sa théorie n’a jamais été retenue puisqu’il ne fut jamais appelé comme témoin au procès de Bernier.

D’ailleurs, bien qu’il ait porté l’uniforme, on a lieu de se demander s’il a déjà atteint le grade d’enquêteur aux homicides, en particulier lorsqu’il nous épate avec des réflexions étranges : « l’enlèvement a été fait sans présence de témoin qui aurait pu aider à la localiser »[6]. Comme de raison, le but d’un enlèvement n’est pas de se donner en spectacle devant les caméras cachées de Surprise sur prise!

Quand il reproche au Dr Valcourt, le pathologiste qui a pratiqué l’autopsie sur les restes de Denise en 1965, de n’avoir fait aucune expertise sur les cheveux ou les ongles afin de vérifier la présence de drogue, il nous prouve son illogisme. Au moment du procès en 1966 il n’y avait aucune raison de croire que Denise Therrien aurait pu être droguée. Cette allégation est apparue en 1977 avec le livre fantasmatique de Bernier.

Quant à la tactique policière de l’époque qui avait inséré un agent double dans la cellule voisine de Bernier afin de recueillir ses aveux, Lefebvre la qualifie de « méthode indéniable », en plus d’ajouter que « cette enquête me semblait hypothétique, pour ne pas dire bâclée »[7]. Bref, on pourrait utiliser le même terme pour décrire le résultat de sa propre enquête.

Il se permet de critiquer sévèrement le travail des jurés en déclarant que « les jurés n’ont pas été à la hauteur pour rendre un verdict semblable, coupable », mais sans nous apporter les arguments nécessaires pour nous en convaincre. Bref, il aurait alors dû adopter le style de docu-roman de Me Clément Fortin afin de nous présenter des résumés des témoignages et ainsi nous laisser en juger par nous-mêmes. Bref, le lecteur aura l’impression de se faire infantiliser.

Sans trop qu’on sache pourquoi, il atteint un sommet de l’illogisme lorsqu’il consacre un court chapitre sur son interprétation du destin. « D’après moi, c’est une loi supérieure, qui semble mener le cours des événements, vers une certaine fatalité tragique ou la joie », écrit-il. « Dans mon parcours de vie, j’ai réalisé qu’à certain moment, j’étais sous sa [destin] domination et incapable de le repousser. Je crois que c’est un peu notre ADN de la vie d’être différent les uns des autres. Autrement dit, ce qui devait arriver, doit arriver, on n’a pas ce pouvoir suprême »[8].

Bien que savoureux pour certains lecteurs, cet extrait nous transporte aux antipodes d’une enquête rationnelle. On doute d’ailleurs qu’il ait déjà occupé une quelconque fonction d’enquêteur, en particulier lorsqu’il nous explique avoir suivi « l’affaire par la télévision et les journaux », donc sans aucun contact au sein de la section des homicides.

S’il se dit hanté par ce qu’il a vu dans le parc des Laurentides en 1961, peut-être devrait-il se rendre à l’évidence qu’il ne s’agissait pas de Denise Therrien, une admission qui lui permettrait certainement de retrouver un sommeil équilibré.

Après avoir gaspillé plusieurs pages à nous décrire ses ennuyantes démarches pour retrouver la dernière adresse connue de Laurette Beaudoin, un élément qu’il qualifie comme de « l’inédit » et d’ « élément d’une grande importance », il semble avoir eu un moment de lucidité puisqu’il mentionne que « la question m’a déjà été posée, à savoir si j’ai la preuve de ce que j’avance. C’est vrai que j’ai peut-être pas une preuve déterminante comme telle, c’est une preuve de corroboration, reconnue par la loi à cette époque, selon le juge d’instruction »[9].

Pourtant, il rembarque vite en selle lorsqu’il conclut que « aujourd’hui, je peux affirmer que mon enquête est bien résolue, car tout ce que l’on doit savoir, pour informer la justice, je l’ai, et que rien ne manque pour éclairer les jurés et le magistrat »[10].

Et cela ne le satisfait évidemment pas comme mot de la fin, car il s’étonne que la famille Therrien ait refusé de le croire : « il semblerait, d’après ce que j’ai appris, que la famille n’en croyait pas un mot de ma version des faits, quand je les ai rencontrés dans un établissement de Trois-Rivières en 2007. Je peux leur répondre que je ne fabulais pas du tout »[11]. Fabuler? Difficile de ne pas envisager cette option, surtout lorsqu’il ajoute que « je vais vous avouer sincèrement, à vous seul, si j’ai décidé de la débuter [cette enquête] et de me rendre jusqu’au bout, c’est que j’ai eu, une autre poussée du St-Esprit, qui m’a permis de réussir cette enquête presqu’irréalisable ».

D’ailleurs, si on revient à l’essentiel de cette disparition, il est difficile de croire à la théorie que Lefebvre laisse entendre sans pour autant la développer. Quatre autres jeunes filles auraient été attirées près du cimetière St-Michel de Shawinigan dans des conditions similaires avant la disparition définitive de Denise Therrien. Devant ces faits, il serait beaucoup plus aisé d’envisager l’hypothèse du maniaque sexuel, comme le confirma indirectement le procès de 1966. L’enlèvement pour fin de rançon ou autre, comme le soutenait Bernier, maintenant appuyé par son frère spirituel Lefebvre, ne semble faire aucun sens. Le choix des jeunes filles semblait s’effectuer au hasard, sans compter que les parents de Denise étaient de classe moyenne. Quel somme d’argent espère-t-on tirer de l’enlèvement d’une jeune fille de 16 ans de famille modeste choisie au hasard?

Bref, avec le sérieux présenté dans le livre d’Isabelle Therrien en 2009, il est à souhaiter qu’il ne se publie plus jamais d’ineptie de ce genre dans cette affaire.

Encore une fois, je vous réfère à mon compte-rendu du livre L’inoubliable affaire Denise Therrien, écrit et documenté par la nièce de la victime, Isabelle Therrien. Ce livre, malheureusement devenu trop rare depuis sa sortie, raconte avec sérieux toute l’histoire, en plus de se baser sur les transcriptions sténographiques et non pas sur des ragots rapportés par des auteurs improvisés et peu scrupuleux face à la vérité historique.

Que cela plaise ou non aux mythomanes, le travail d’Isabelle Therrien n’est pas seulement sérieux et définitif, mais il est aussi historiquement logique!

 

 

 

[1] Lefebvre, La clef de l’énigme absolue, p. 74.

[2] Ibid., p. 2.

[3] Ibid., p. 68.

[4] Ibid., p. 3.

[5] Ibid., p. 3-4.

[6] Ibid., p. 43.

[7] Ibid., p. 48.

[8] Ibid., p. 59.

[9] Ibid., p. 123.

[10] Ibid., p. 126.

[11] Ibid., p. 129.

Exécution

Page couverture affaire DupontCORBIN, Jean-Pierre. Exécution : Cold Case, l’affaire Dupont, la véritée[sic] absolue. Compte d’auteur, Trois-Rivières, 2014, 230 p.

Dans mon article du 15 mars dernier, j’ai clairement précisé que je m’excuserais publiquement, ici même sur mon propre site, si toutefois je me trompais au sujet de ce livre tant attendu. Après l’avoir lu de A à Z, dois-je m’excuser et admettre que son auteur a effectivement résolu une affaire vieille de 45 ans, mettant ainsi K.O. toutes les forces policières du Québec?

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce bouquin promettait de grandes choses. On l’attendait depuis au moins 2003, et récemment il attirait l’attention des médias locaux. Quand je l’ai rencontré en 2013, l’homme me promettait de résoudre toute l’affaire, rien de moins. Les propos avaient de quoi intéresser, ou alors semer le doute. D’ailleurs, on retrouve l’expression « la véritée [sic] absolue » en page couverture, et avec une faute d’orthographe, faut-il le dire.

Et il ajoute que « ce que je vous raconte n’est pas de la fiction. Pour la première fois dans toute cette histoire, ce sont les vraies choses. C’est très triste mais c’est la vérité, la réalité »[1].

Voilà pourtant une précision que les auteurs sérieux n’ont pas besoin d’utiliser pour exposer le fruit de leurs recherches, car c’est le genre de chose qu’on découvre au fil des pages, en lisant entre les lignes. C’est le cas de plusieurs livres dont j’ai préalablement fait des comptes rendus (voir section comptes-rendus de livres). Mais il existe aussi des exceptions, évidemment. Les librairies ne sont pas uniquement garnies de chef-d’œuvres.

Car le bonhomme est confiant, trop peut-être. Il en fait la démonstration en écrivant que « je suis le seul individu à s’être impliqué pour savoir ce qui s’était passé et faire la lumière une fois pour toutes [sic] »[2]. Et il en rajoute en affirmant que « c’est la pure vérité. Rien n’a été inventé, ce sont les faits, je le sais. Ce que je trouve dommage c’est que depuis tout ce temps, personne ne s’est levé debout pour connaître ou faire connaître la vérité, la vraie »[3].

Mais laissons-lui encore le bénéfice du doute. Après tout, ses années passées en tant que barman auraient pu lui permettre d’intercepter quelques informations cruciales. Peut-être cachait-il un énorme lapin dans son chapeau? Qui sait!

Tout d’abord, les jeunes lecteurs auront du mal à s’y retrouver, puisque même les initiés se retrouvent devant un texte décousu, sans ordre chronologique et lamentablement répétitif. Mais bon, soyons patients. Après tout, on nous a promis de grandes révélations et la résolution d’un mystère, même si la version officielle classe l’affaire depuis longtemps. C’est qu’en Mauricie la population s’est emparée de cette histoire devenue légende et, bien sûr, tout le monde y va de son grain de sel. À ce titre, on a l’impression de retrouver certaines similitudes avec l’affaire Coffin.

D’un point de vu plus personnel, j’aurais apprécié que monsieur Corbin nous dresse les grandes lignes de sa propre carrière, question de nous mettre en contexte, et peut-être nous faire sourire avec quelques anecdotes de taverne. Voilà qui aurait pu nous mettre en haleine sur une époque disparue.

Autre point irritant : il refuse de nommer ses informateurs et les principaux acteurs de cette affaire, allant jusqu’à utiliser des initiales comme J.M.H. pour désigner Jean-Marie Hubert ou alors Paul D. pour Dallaire. Pourtant, leurs noms ont été publiquement diffusés lors de la commission d’enquête publique de 1996, sans compter qu’ils ont rendus l’âme depuis plusieurs années. Alors, pourquoi ces cachotteries?

L’utilisation de notes de bas de page aurait pu permettre à son auteur de nous fournir de plus amples explications sur de telles questions.

L’auteur d’Exécution a également fait le choix d’insérer une lettre de feu Me Jean Méthot en guise d’introduction, alors qu’on aurait certainement apprécié un texte plus personnel permettant aux lecteurs de prendre un premier contact avec cette affaire. Car même pour ceux qui ont plus de 60 ans, ce dossier demeure complexe. Les journalistes avaient eux-mêmes du mal à s’y retrouver en 1996, en particulier devant l’incroyable débat des experts. Alors, imaginez un peu un lecteur qui découvre ce récit pour la toute première fois. Ce livre ne lui sera donc d’aucune utilité.

En effet, l’auteur aurait pu se servir de l’introduction pour exposer ses objectifs, sa méthodologie et surtout préciser que le fruit de son travail était une hypothèse. Car c’est exactement ce dont il s’agit.

Selon ce livre, le sergent-détective Louis-Georges Dupont aurait été victime d’un complot et d’une mise en scène visant à l’attirer dans un chalet situé aux limites de Champlain et de Batiscan, où il aurait été détenu durant quelques jours. Il aurait été tiré dans le dos par Hubert d’une balle de .45 au moment d’entrer dans la voiture de ce dernier, se fracturant ainsi le nez contre un appui-bras. Et par la suite, bien sûr, on s’adonna à monter de toute pièce une mise en scène sur le boulevard St-Jean afin de faire croire au suicide.

Si Corbin ne va pas plus loin quant aux conséquences d’une telle hypothèse, il faut envisager que dès l’instant où on se retrouve devant une telle théorie, il faut automatiquement imaginer un complot, non seulement en 1969, mais pour toutes les années qui ont suivies. Car dans cette logique, tout ce qui a été fait par la suite l’a été pour couvrir l’assassinat, y compris les conclusions de l’enquête de la SQ en 2011. Mais sommes-nous prêts à envisager un complot d’une ampleur provinciale pour la mort d’un seul homme?

Puisque Corbin penche sans contredit en faveur de la thèse de l’assassinat, sans pour autant nous en convaincre hors de tout doute raisonnable, il devient donc naturel de le voir critiquer le travail des policiers ainsi que celui de la juge Céline Lacerte-Lamontagne, celle-là même qui a présidé la commission d’enquête publique en 1996.

À ce propos, il écrit que « pourquoi ne pas avoir insisté auprès du lieutenant J.M.H. [Jean-Marie Hubert] pour obtenir plus d’éclaircissements sur ce qui s’était passé en 1969? Pourquoi la commissaire et ses enquêteurs n’ont-ils pas fait de recherche sur ce qui se passait dans les années 1968-69? Car elle aurait obtenu la lumière qui lui manquait pour en arriver à un verdict juste et équitable, au lieu de tourner en rond ».

Pourtant, lui qui dit avoir assisté à ces audiences de 1996, il aurait dû savoir que la commission avait pour mandat d’enquêter sur les causes du décès, sans plus. D’ailleurs, dans le verdict rendu en Cour supérieure l’année précédente, le juge St-Julien rejetait trois autres requêtes demandées par la famille Dupont et leur avocat, à savoir : une enquête publique sur toutes les enquêtes, recherches et expertises menées directement ou indirectement par et pour le Service de police de la ville de Trois-Rivières; une enquête publique sur toutes les enquêtes, recherches et expertises menées directement ou indirectement par et pour la Commission de police du Québec; et finalement une enquête publique sur toutes les enquêtes, recherches et expertises menées directement ou indirectement par et pour la Direction de la Sûreté du Québec.

Donc, la juge Lacerte-Lamontagne n’avait pas pour mandat de mettre son nez dans les affaires de la Commission de Police du Québec (CPQ), devant laquelle Dupont aurait, selon Corbin, rendu un témoignage compromettant contre ses collègues. D’ailleurs, la juge a entendu 72 témoins de juin à septembre 1996. C’était plus qu’un effort honnête, d’autant plus que c’est la seule fois dans l’histoire judiciaire québécoise que notre système accordait une commission d’enquête publique à une partie civile, dans ce cas-ci la famille du regretté policier.

On comprend aussi le devoir qu’a un auteur envers ses lecteurs de bien se renseigner avant de s’engager sur un terrain comme celui du système judiciaire. Par exemple, lorsqu’il dénonce le fait que cette même commission n’a pas voulu croire ou retenir les propos de la veuve qui rapportait les confidences de son mari, il aurait aussi dû savoir que cela est considéré comme du ouï-dire, et que le ouï-dire est irrecevable devant un tribunal.

On s’étonne encore en lisant certains de ses questionnements : « est-ce que cette enquête publique aurait pu conclure à certaines accusations sur des témoins très importants, dont certains n’ont même pas eu à témoigner[?] ». Pourtant, une commission d’enquête n’a pas le pouvoir de déposer des accusations criminelles.

Évidemment, libre à vous d’accorder le niveau d’importance que vous souhaiterez à ce document, mais ce n’est pas par malin plaisir que j’ai rédigé ce compte-rendu. Après hésitation, j’ai choisi de le faire par souci d’honnêteté envers l’Histoire. Et l’Histoire, pour moi, c’est aussi le public. Il faut donc éviter, au meilleur de notre connaissance, de l’induire en erreur.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il n’est pas très plaisant de dénoncer des erreurs dans des ouvrages qui ont promis de grandes choses, car en les soulignant on se mérite parfois des invectives, on se fait accuser de jalousie, et ainsi de suite. Je l’ai fait antérieurement, entre autres dans l’affaire Mesrine[4]. Il n’y a donc rien de personnel dans cette affaire en dépit du fait que je sois l’auteur d’un livre traitant du même sujet, mais certainement pas en utilisant la même approche. Mais les erreurs sont là, pourtant. Et si on ne les dénonce pas, elles seront assimilées par la mémoire collective, qui se chargera d’en faire des faits fictifs.

En guise d’exemple, voici une phrase qu’il m’était impossible de passer sous silence : « il [Louis-Georges Dupont] avait le nez fracturé, cette allégation fut corroborée par le thanatologue M. Julien Philibert lors de son témoignage à l’enquête publique de Céline Lacerte-Lamontagne en 1996 »[5].

C’est totalement faux. En fait, d’après les transcriptions sténographiques du témoignage de Julien Philibert, alors questionné par Me François Daviault, procureur de la commission, on a plutôt droit à ceci :

  • Il [Dupont] vous apparaissait avoir été en bonne santé?
  • Oui. Ben, en bonne santé, je pouvais pas dire qu’il était en bonne santé parce que là, il était mort.
  • Non, mais je comprends. Ce que je veux dire par là, c’est que physiquement il y avait rien qui démontrait qu’il avait été …
  • Oh non! Il y avait rien que le nez croche un peu.

Et un peu plus loin, Me Daviault revint sur les détails entourant l’apparence du nez. Voici donc un autre extrait de cet échange explicite qu’on retrouvera dans mon livre L’affaire Dupont : une saga judiciaire :

  • Est-ce que vous avez embaumé le nez aussi? Vous avez parlé qu’il avait peut-être le nez …
  • Il avait le nez croche, oui.
  • Il avait le nez croche?
  • Probablement qu’il avait été quelques jours la tête de même, pis le nez lui avait crochi [sic]. Oui, je l’ai réparé. Mais il n’était pas cassé, là.

On est donc loin d’une corroboration.

Il en va de même lorsque l’auteur prétend que Majoric Binette, celui qui a remorqué la voiture de service après la découverte du corps, n’a pas vu de sang ni de trou dans la banquette. En fait, lors de son témoignage, Binette a dit ne jamais avoir jeté de coup d’œil à l’intérieur de l’habitacle. La nuance est donc lourde de sens.

De plus, Corbin se permet d’écorcher au passage deux policiers de notre époque. Le premier est Michel Letarte, porte-parole de la sécurité publique de Trois-Rivières. Mais tout ce qu’il a contre lui est que « j’ai cru m’apercevoir dans son regard qu’il n’était pas fier de lui-même. J’ai vraiment senti un certain malaise de sa part ». Toute une preuve!

Il en ira de même pour Louis Lesage, président du syndicat des policiers et pompiers. En fait, il dénonce son changement de comportement dès que Corbin lui annonçait qu’il « enquêtait » sur l’affaire Dupont, sans jamais se demander un seul instant qu’il pouvait être normal de voir des policiers s’impatienter devant des oiseaux rares qui osent s’improviser en inspecteur.

Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi il cible deux policiers contemporains en acceptant de les nommer alors qu’il désigne Hubert et Dallaire, tous deux décédés, par de simples initiales!

Bref, retenons que ce livre présente une hypothèse de meurtre sans pour autant apporter de preuve matériel ou autre. Les protagonistes ne sont pas nommés, ou alors ils grignotent depuis longtemps les pissenlits par leur racine. Sans compter qu’ils n’ont jamais témoigné sous serment, excepté Hubert.

Quant à la piste du chalet de Champlain, la Sûreté du Québec la rejette sans la moindre hésitation. D’ailleurs, la SQ ne manquait pas de préciser, avant même la sortie d’Exécution en librairie, qu’elle n’avait aucune intention de rouvrir l’enquête. Ma propre enquête sur cette piste se range d’ailleurs derrière les conclusions de la SQ[6]. Car ce que Corbin ignorait, c’est que tout un pan de ma famille est originaire de Champlain. Un témoin m’a bien appris l’existence de ce « chalet à Boisclair », au côté duquel se trouvait un casse-croûte baptisé Le Petit Canot. Des détails qu’on ne retrouve même pas dans Exécution.

Mais entre le fait de prouver l’existence d’un chalet aux vocations douteuses et d’y voir un assassinat, il y a une marge. La chose n’est pas impossible, mais il faut parfois savoir admettre où se terminent nos certitudes.

Il faut être honnête : cette piste ne permet pas d’aller plus loin.

Finalement, dois-je m’excuser de ce que mes instincts m’ont dictés dans mon article de mars dernier?

 

 

[1] Corbin, Exécution, p. 34.

[2] Ibid., p. 36.

[3] Ibid., p. 59.

[4] Voir https://historiquementlogique.com/2011/02/23/jacques-mesrine-dit-le-grand-de-jean-marc-simon/

[5] Op. cit, p. 118.

[6] Je tiens à préciser que je n’ai jamais eu aucun contact avec des membres de la SQ dans cette affaire.