La mort inexpliquée de Mireille Deshaies

Mireille Deshaies, 16 ans.

Dans les enquêtes de coroner, on retrouve nombre de documents qui n’expliquent pas tout. Comme la mort de cette jeune adolescente de 16 ans, Mireille Deshaies. J’étais à éplucher les dossiers au hasard de mes recherches en août 2018 lorsque mon attention a été retenue par ce cas bien précis.

Voici le texte intégral du coroner : « Le 20 novembre 1977, vers 1.45 hres A.M., Monsieur et Madame Yvon Rheault rentrant à leur résidence, ont découvert le cadavre de la gardienne, Mireille Deshaires, sur le plancher du sous-sol, un fusil [sic] de calibre 308 à ses côtés. Le cadavre fut transporté à l’hôpital Ste-Marie de Trois-Rivières où le Docteur Pierre Demontigny a constaté le décès. Par la suite, il fut transporté à l’Institut médico-légal de Montréal pour autopsie par le Docteur Jean Hould. L’enquête policière n’a rien révélé aucun indice de l’intervention d’un tiers relativement à ce décès ».

Si on doit en croire cette conclusion, Mireille n’a pas été assassinée. Toutefois, cette scientifique ne nous renseigne pas davantage à savoir si sa mort résulte d’un accident survenu lors d’une manipulation risquée ou d’un suicide. La seule autre précision que ce document légal apporte est ceci : « éclatement du crâne et du cerveau par passage d’un projectile d’arme à feu; qu’il s’agit d’une mort violente ».

Dans un autre document rempli par l’Institut de Médecine Légale, on note que les analyses ont permis de découvrir de l’alcool dans le sang de Mireille. Cependant, on ne retrouve aucune précision quant au taux d’alcoolémie. Était-il faible ou élevé?

Dans Le Nouvelliste du 22 novembre 1977, on retrouve la photo de Mireille et sa rubrique nécrologique. Ainsi, on apprend que ses parents étaient Armand Deshaies et Gertrude Massé. Les funérailles devaient avoir lieu en l’église Ste-Catherine-de-Sienne et on prévoyait que sa dépouille soit inhumée au cimetière St-Michel de Trois-Rivières.

Mon instinct n’a pas été le seul à s’intéresser à cette enquête. Comme me l’a fait remarquer ma collaboratrice Annie Richard, un article paru dans Le Nouvelliste le 4 décembre 1977 posait cette question en gros titre : « Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? »

Parmi les propos rapportés, on pouvait lire que le détective Robert Lemay de la police de Trois-Rivières-Ouest a dit que « Nous ne pouvons pousser dans le dos des gars de Montréal (Laboratoire médico-légal) mais il ne nous manque que ce rapport pour clore le dossier et présentement rien ne peut nous laisser croire qu’il s’agit d’un acte criminel ».

Évidemment, comme c’est souvent le cas dans des affaires de suicide, « on se demande ce qui aurait pu pousser l’adolescente de 16 ans à mettre fin à ses jours alors qu’elle occupait la fonction de gardienne chez des gens qu’elle connaissait bien, puisqu’elle s’y rendait depuis deux ans ».

De plus, on apprendra qu’en « rentrant, le propriétaire et sa femme avaient constaté que le plancher de la cuisine avait été perforé par ce qui semblait être un projectile d’arme à feu. L’absence de la jeune fille au salon et de la lumière au sous-sol aurait tout de suite fait croire au propriétaire que quelque chose de bizarre s’était produit ». Le couple avait préféré contacter la police plutôt que de descendre au sous-sol, de sorte que c’est le policier Michel Blanchette qui a fait la triste découverte. Ce détail médiatique entre directement en contradiction avec le texte du coroner, qui laissait clairement entendre que le corps avait été découvert par les propriétaires de la maison.

L’absence de mobile n’est cependant pas suffisant pour prétendre à quoi que ce soit. Chaque année, plusieurs personnes s’enlèvent la vie sans donner de raison et on ne remet pas en question les conclusions de l’enquête pour autant. Quoique n’importe quel chercheur préférerait avoir accès à plus de détails pour comprendre ce qui s’est produit, nous devons nous en remettre à ce document officiel.

Soit Mireille s’est enlevé la vie ou alors elle a été victime d’un regrettable accident.


Médiagraphie :

Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), fonds des coroners, 15 mars 1978, décès de Mireille Deshaies.

« Mireille Deshaies », Le Nouvelliste, rubrique nécrologique, 22 novembre 1977.

« Pourquoi la jeune gardienne se serait-elle suicidée? », Le Nouvelliste, 4 décembre 1977.

 

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Gargantua: les dessous de l’enquête

blass

Pendant mes recherches sur les victimes du 21 janvier 1975, j’attendais après l’enquête du coroner auprès des archives. Je m’attendais à une seule et grosse enquête pour l’ensemble des faits. Selon eux, un rapport détaillé doit avoir été fait par le Commissaire des incendies. Ils ont toutefois trouvé les dossiers aux noms des victimes. Une enquête par personne avait été faite afin de s’assurer de faire la lumière sur les événements. Les rapports d’autopsie ont tous la même conclusion, soit la mort par asphyxie, excepté pour Réjean Fortin qui fût tué par balles. Le coroner en chef pour cette enquête était Cyrille Delage, le commissaire provincial aux incendies.

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J’ai réussi à obtenir le rapport de délit de police de la C.U.M. Dans celui-ci, on apprend entre autre qu’un autre gérant du bar Gargantua (Les Entreprises Rénald ltée), ayant quitté ce soir-là à 20h00, s’était présenté sur les lieux pendant que les pompiers tentaient de maîtriser le feu.  Il aurait dit à un lieutenant de la caserne 14 que ça ne servait à rien de défoncer le panneau d’en arrière. Que ce n’était qu’une remise à boisson. Ils se sont toutefois acharné sur le juke-box pour défoncer la porte et y trouver les 13 corps étendus au sol. Ça a été noté.

À cette même époque, le coroner en chef pour le district de Montréal, Maurice Laniel, accusé (et innocenté en juillet 1975) d’avoir dérobé de l’argent sur une dépouille, s’est vu suspendu sans solde après une violente prise de bec avec le Dr Valcourt, médecin-légiste en chef de l’Institut médico-légal du Québec. Des familles des victimes du bar Gargantua avaient rapporté à La Presse que lors de leur visite à la morgue pour l’identification, elles avaient dû enjamber les corps, empilés par terre comme des rouleaux à tapis au lieu d’être sur des dalles pourtant libres.

J’ai ensuite sorti l’enquête de Richard Blass. Pourquoi? Je ne le sais pas mais je n’y ai pas vu grand-chose non plus. Deux pages seulement. Et pas mal plus formel que substantiel. Comment se peut-il qu’un dossier sur une mort aussi connue et controversée peut être aussi chétif? Selon les articles de l’époque, Richard Blass a été trouvé avec un fusil à la main droite alors qu’il était supposément gaucher. Des empreintes partielles et non-satisfaisantes avaient été trouvées sur l’arme alors qu’une préhension complète aurait pu offrir un résultat plus franc. Les policiers auraient changé leur récit des faits quand l’autopsie fût révélée, passant d’un Blass debout à accroupi lorsqu’ils ont tiré.  Mon hypothèse est que les rigidités cadavériques ne concordaient pas avec la position. Même le médecin légiste de l’enquête, Jean Hould, avait confié à La Presse être surpris du manque de corrélations entre les dires des policiers et les résultats de l’autopsie (résultats qui brillent eux aussi par leur absence dans le dossier de Richard). Les trois témoins et amis de Blass qui étaient présents au chalet de Val-David disent avoir entendu ce dernier crier « Je me rends ! » alors que les policiers maintenaient qu’il a plutôt dit « Mes hosties! » en pointant une arme vers eux. Ces mêmes témoins, qui étaient alors menottés à l’extérieur ont dit avoir pourtant noté un délai d’environ 3 minutes avant d’entendre les détonations. Le caporal Lacoste s’est justifié en disant que sa mitraillette s’était enrayée. Certains diront que les témoins ont été discrédités en raison de leur parcours criminel. Est-ce que les policiers ont décidé de la mort de Blass?  Encore aujourd’hui, il n’y a aucune certitude à ce sujet, sauf pour ceux qui étaient présents. Même en inscrivant tous les noms des intervenants dans cette altercation sur les archives, je ne trouve rien qui a l’étoffe d’entretenir ma curiosité.

J’ai finalement trouvé un paquet de feuilles sur le procès-verbal de l’enquête du coroner au sujet du massacre au Gargantua. Ce n’était pas dans le dossier de Richard. Je l’ai trouvé dans le dossier d’une des treize victimes. Pourquoi? On pourrait extrapoler. Toujours est-il que ces notes manuscrites pratiquement illisibles parce qu’elles sont 15 générations de photocopies d’une photocopie me sont tombées entre les mains entre deux rapports d’autopsie.

Et que contiennent-elles? La liste des exhibits en preuve. Soit des photos, un rapport d’incendie, le cadenas qui était sur la porte, le plan des lieux, les rapports d’autopsie, le rapport d’un chimiste, un rapport météorologique et les autorisations pour intercepter et écouter les communications téléphoniques entre la sœur de Fernand Beaudet (complice de Blass) et celui-ci au sujet du 21 janvier 1975. Il y a aussi les noms de tous les témoins. Il y en aurait eu 43 en tout. On y retrouve aussi les preuves de la Couronne. On a les demandes de remises en liberté émises par l’avocat Frank Shoofey, la plupart refusées. On a les heures exactes où il y a eu suspension de la cour. Dernière intervention sur les feuilles : le refus de Beaudet de témoigner.

Rien sur les deux expulsions de Maître Shoofey par Jean-Louis Taillon, le coroner en chef de l’enquête. Rien sur l’atmosphère apparemment à couper au couteau. Rien sur un Beaudet endoctriné qui s’exclame de sa fanatique phrase « Vive Richard Blass! ».

Ça finit donc ainsi, entre deux feuilles de l’autopsie d’un père de famille décédé dans le même événement où cet homme refuse de témoigner.

Au terme de cette même enquête de coroner, Fernand Beaudet a été reconnu criminellement responsable.  Il a ensuite été libéré un mois plus tard, lors de l’enquête préliminaire, faute de preuve.

Enquête sur le fonctionnement boiteux de la morgue de Montréal, par J.P Charbonneau, La Presse, 13 février 1975.

Le coroner Taillon retient la version des 2 policiers, par Réjean Tremblay, La Presse, 14 février 1975.

Comment s’est passé la mort de Blass?  On l’ignore encore…, par Gilles Normand, La Presse, 22 février 1975

Pour les enquêtes de coroner, rapport de délit, rapports d’autopsie et procès verbal: BAnQ Vieux-Montréal, 535avenueVigerEst,Montréal.

Les complices: police, coroner et morts suspectes

Les complicesBERNHEIM, Jean-Claude, et LAURIN, Lucie.  Les complices : police, coroner et morts suspectes.  Québec/Amérique, Montréal, 1980, 488 p.

Dès la préface, Pierre Poupart et Robert Sacchitelle tiennent à souligner qu’ils ne se portent pas garants de la totalité des opinions des auteurs mais déjà ils mettent cartes sur table en souhaitant abolir le système des coroners au sein de l’appareil judiciaire québécois.

Ce livre choc a de quoi étonner, même plus de 30 ans après sa publication.  Basé en grande partie sur des transcriptions sténographiques de certaines enquêtes de coroner, il a de quoi détruire les illusions de ceux qui conservent une confiance aveugle au fonctionnement de notre système judiciaire.

La majeure partie du livre est consacré à présenter sept cas différents.  Le premier consiste à celui de Marc Patenaude, abattu chez lui le 28 novembre 1978 par un groupe d’intervention de la police de Montréal.  Selon les auteurs, Patenaude aurait connu une altercation quelques jours plus tôt avec des policiers dans un restaurant.  Au cours de l’incident, il blessa l’un d’eux en lui lançant un sucrier au visage.  Rapidement, la police aurait amplifié l’événement en parlant du fait que le policier avait été « défiguré » et on déposa ni plus ni moins une accusation de tentative de meurtre à l’endroit de Patenaude.

Bien que Patenaude comparaissait librement dans une autre affaire au matin du 28 novembre 1978, personne n’eut l’idée d’aller procéder à son arrestation sur place, ce qui aurait pu éviter le drame qui se déroula en soirée.  Cette omission fait dire aux auteurs, en plus de quelques détails supplémentaires, que la mort de Patenaude fut une simple exécution.  Des policiers se transformant en assassins?  En tueurs à gage d’un soir?

Dans leur version plutôt confuse, les policiers diront devant le coroner Roch Héroux avoir utilisé un bélier pour défoncer la porte du logement et que Patenaude aurait tiré le premier.  Le Dr André Lauzon, pathologiste travaillant pour l’Institut médico-légal située dans les locaux du 1701 rue Parthenais, témoigna à l’effet qu’il avait procédé à différents prélèvements prouvant que la victime se serait servit de sa main droite pour tirer à au moins une reprise en direction des policiers.  Or, il s’avéra que Patenaude était gaucher.

De plus, la veuve de Patenaude témoigna à l’effet qu’à l’arrivée des policiers il était étendu dans le salon et n’aurait jamais eu le temps de se rendre jusqu’à la porte, et encore moins de se présenter avec un revolver à la main.  Bernheim et Lorin ne manquent d’ailleurs pas de rappeler l’aspect inusité de voir un homme regarder la télé en compagnie de sa femme et de son bébé avec un revolver, toujours prêt à faire feu sur le premier intrus.

La présentation de ce cas révèle aussi une complicité flagrante entre le coroner Héroux et le procureur de la Couronne Me Jean-Pierre Bonin.  Me Claude Lanctôt, l’avocat de la veuve, se verra d’ailleurs pris à partie par le coroner à quelques reprises.  À un certain moment, le coroner Héroux lui lancera : « votre droit de contre-interroger en vertu de quelle loi, Me Lanctôt? ».

Finalement, l’arrivée d’un témoin surprise, voisin de la victime, vient défaire la version policière.  Cet homme, dont l’anonymat fut préservé par les auteurs, raconta avoir vu l’arrivée d’une camionnette, de laquelle sont descendu quatre ou cinq hommes armés de fusils de calibre .12 et d’une mitraillette, et dont les vêtements ne laissaient aucunement croire qu’il s’agissait de policiers.  Ces flics ne se seraient même pas identifiés, sans compter qu’ils ne possédaient aucun bélier ce soir-là.  Après les coups de feu, le témoin raconta également les avoir entendu crier « sors de là, mon hostie de chien ».

Bien entendu, le coroner Héroux ne tint pas compte de ce témoin pourtant solide et remit un rapport qui innocentait complètement les policiers.

Malheureusement, les auteurs semblent avoir manqué d’honnêteté envers leurs lecteurs en omettant de révéler que, comme le dit aujourd’hui Jean Cournoyer sur son site La Mémoire du Québec, que la victime était en réalité Jean-Marc Patenaude, « membre du Outlaws Motorcycle Club, garde du corp[s] de « Ziggy » Wiseman, le roi des salons de massage à Montréal ».

Le second cas présenté est celui de Richard Charest, un jeune homme amené en cellule et arrêté au hasard, comme plusieurs autres, à la suite d’une fusillade survenue dans un bar de la ville de Québec.  D’autres personnes arrêtées ce soir-là diront avoir vu des policiers tabasser Charest, qui se montra fort combattif.  Et soudainement, en cinq minutes seulement, après avoir été laissé seul, son attitude aurait radicalement changé au point de se suicider.  On peut lire dans Les Complices que « Monseigneur Raymond Lavoie, qui connaissait bien la victime, osa émettre des doutes au sujet de la thèse policière du suicide. À la demande de la famille Charest, il fit prendre des photos du cadavre qui révélaient d’étranges blessures derrière l’avant-bras.  Mgr Lavoie montra ces photos à M. Jean-Louis Bonenfant, pathologiste, qui décrivit les blessures comme étant des plaies d’arrachement, tout à fait inexplicables ».

Étrangement, ces blessures passèrent totalement inaperçues aux yeux du Dr Richard Authier, qui a pratiqué l’autopsie.  En fait, la compétence du Dr Authier était telle qu’il les remarquera seulement lors de son troisième examen.  En dépit des nombreuses invraisemblances et contradictions dans ce dossier, le ministre québécois de la Justice de l’époque, Me Marc-André Bédard, refusa de lever le moindre petit doigt et cautionna plutôt le rapport du coroner Stanislas Déry.

L’affaire Rochette est tout aussi bouleversante, en plus de permettre le dévoilement d’une face cachée de Me Maurice Laniel, procureur connu pour son implication dans certains dossiers historiques, entre autre pour avoir représenté la Couronne lors de l’enquête du coroner dans l’affaire du double meurtre des gardes-chasse Médéric Côté et Ernest St-Pierre, tous deux abattus par les évadés Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier en septembre 1972.  Si Laniel s’était montré irréprochable dans ce dossier, qui l’avait opposé aux criminalistes Me Raymond Daoust et Me Frank Schooffey, il en alla autrement dans l’affaire Rochette, où on le surprit à dormir.  De plus, il intervint lui-même auprès du Dr André Lauzon pour lui conseiller de ne pas répondre à une question compromettante.

Arrêté après avoir proféré des menaces à l’endroit de sa femme, Germain Rochette fut retrouvé pendu avec son pantalon dans une cellule du poste no. 7 le 8 août 1978.  Le coroner Laniel se serait empressé  de faire disparaître le corps en autorisant son incinération dès le 10 août.  De plus, l’enquête fut conduite par des détectives du poste no. 7, c’est-à-dire les confrères immédiats des policiers impliqués.

Tout comme il en fera preuve devant l’affaire Dupont 17 ans plus tard, le Dr André Lauzon, pathologiste de l’Institut médico-légal, manquera d’objectivité en disant que « ici, il faut tout de même tenir compte des circonstances qui nous ont été rapportés lors de l’autopsie », laissant sous-entendre que son travail de scientifique avait été dirigé par certains enquêteurs.

Autre fait étrange, l’un des policiers a dit avoir fait appel à une ambulance au moment de découvrir le corps de Rochette, ce qui avait engendré des délais importants.  Or, il se trouvait pourtant une ambulance qui traînait déjà sur les lieux.  Questionné sur ce point, le policier Fernand Delorme répondra que « dans l’heure du lunch, on est pas supposé déranger les voitures quand ils sont dans leur heure de lunch ».

Selon le personnel du pénitencier Archambault, André Arsenault bénéficiait d’une excellente santé physique.  Pourtant, le 15 juillet 1978, il était retrouvé mort dans sa cellule.  Les auteurs ironisent en écrivant qu’Arsenault « dormait paisiblement quand, tout à coup, il mourut.  À 32 ans! ».

L’enquête du coroner s’ouvrit seulement le 11 décembre suivant, présidée encore une fois par Me Stanislas Déry.  Les gardiens témoigneront à l’effet qu’Arsenault ronflait comme un bébé à 4h45 alors qu’il fut découvert mort à 5h20.  La version de plusieurs détenus fut cependant bien différente.  Selon eux, Arsenault ne ronflait pas mais râlait de douleur.  La veille, il avait demandé à être soigné et au cours de la nuit un gardien fut aperçu en passant devant sa cellule en train de se moqueur de son état de détresse.  Bien entendu, les auteurs rappellent que dans son rapport le coroner Déry n’a rien retenu des versions des prisonniers.  Ils vont même plus loin en disant de Déry que « on peut proposer deux explications à l’attitude de M. Déry : ou bien les témoignages de détenus n’ont aucune valeur à ses yeux, et alors il traite ces derniers comme des sous-hommes; ou bien il préfère les ignorer, car autrement il devrait les réfuter et il en est incapable ».

Une autre affaire qui passe sous la loupe de Bernheim et Laurin est celle d’Elmer Kennins, un homme de 70 ans retrouvé mort dans le « trou » de l’infirmerie à Bordeaux le 29 avril 1978.  Alors qu’il souffrait d’une grave pneumonie, les policiers croyaient encore qu’il était en état d’ivresse au lendemain et surlendemain de son arrestation, ce qui parait évidemment illogique.  Cette fois, les auteurs durent admettre que le coroner Maurice Laniel a eu une conclusion plus logique dans son verdict en accordant à la fille de Kennins que « on l’a laissé mourir ».

Claude Sergerie fut retrouvé mort dans sa cellule en 1977.  Cette fois, si les auteurs ne nient pas qu’il s’agisse véritablement d’un suicide, on reproche à la police de ne pas l’avoir surveillé suffisamment alors que Sergerie représentait justement un cas suicidaire.

On pourrait reprocher aux auteurs de ne présenter que des cas montréalais, alors qu’on aurait bien aimé pouvoir étudier l’affaire sur une échelle plus québécoise, oserais-je dire.  C’est seulement à la toute fin qu’on présente un cas survenu en Mauricie, très brièvement d’ailleurs.

En conclusion, Bernheim et Laurin ne manquent pas non plus de jouer la carte de la possibilité selon laquelle quiconque ne possédant aucun dossier judiciaire puisse se retrouver à la merci, un jour, de ce système pourri.  C’est là un risque narratif que de tenter de susciter la sensibilité des « gens ordinaires ».  Ces lecteurs, justement, se sentiront peut-être un peu trop irrités par cet appel, bien que les cas mentionnés dans le volume sont suffisant pour mettre la puce à l’oreille.

D’ailleurs, on pourrait se demander pourquoi Bernheim ne s’est jamais intéressé à l’affaire Dupont, qui dénonce largement de nombreux éléments de ce système en un seul et même dossier, d’autant plus que certaines personnes mentionnées dans Les Complices (Dr Jean Hould, Dr André Lauzon et Dr Claude Pothel) ont immortalisés leurs noms en s’immiscent dans le meurtre du détective Louis-Georges Dupont maquillé en suicide.  Bien sûr, Bernheim dissimule assez mal son objectif principal : la défense des droits des détenus.

S’il faut aborder ce volume avec un minimum de prudence, il n’en reste pas moins un incontournable pour quiconque s’intéresse à l’histoire du fonctionnement judiciaire et dont les cas présentés sont soutenus par de nombreux extraits de transcriptions sténographiques, une source solide et incontestable.

 

Révélations d’un espion de la SQ

Espion de la SQ                      Lavallée, Claude.  Révélations d’un espion de la SQ.  Éditions de l’Homme, Montréal, 2010, 264 p.

Enrichi d’une préface signée de l’ancien journaliste d’enquête Jean-Pierre Charbonneau, célèbre pour son inoubliable livre de référence sur le crime organisé La Filière canadienne, Claude Lavallée se raconte en toute simplicité et avec une transparence étonnante.

En plus d’avoir été un alpiniste et un plongeur de la Sûreté du Québec (SQ), son livre nous fait quelques révélations auxquelles la plupart des lecteurs ne sont sans doute pas habitués.  Entre autre, il nous étonne en relatant la mort mystérieuse d’un policier qui faisait de la filature auprès de certains membres du crime organisé.  « Jacques Girard avait vingt-deux ans et comptait dix mois au sein de la police », écrit-il.  « Tout portait à croire qu’il avait été projeté dans le canal par ces bandits (malgré ce qu’avait rapporté la presse, à qui nous cachions de nombreux secrets) ».

Ainsi, on comprend que certaines morts dites « accidentelles » peuvent quelques fois dissimuler d’autres faits bien réels.

Lavallée raconte s’être retrouvé parmi les premiers policiers d’une escouade spéciale de la SQ visant à faire de l’écoute électronique dans les années 1960.  C’est nul autre que Roger D. Landry, qui deviendra plus tard le grand patron de La Presse, qui le recruta.  Landry, aujourd’hui conseiller du maire Yves Lévesque de Trois-Rivières, a aussi édité les romans écrits conjointement par les juges Céline Lacerte-Lamontagne et Suzanne Coupal.  Bien peu de gens se souviennent que Landry avait d’abord été un espion de la SQ avant de contrôler une partie de l’information au Québec.  On regrette peut-être le fait que l’auteur ne puisse développer davantage cette partie de l’histoire.

L’une des premières enquêtes d’écoute électronique de Lavallée impliquait Léo-Aldéo Rémillard, l’ancien maire de la ville de Jacques Cartier, qui avait des liens confirmés avec de dangereux membres du crime organisé.  Or, l’auteur prend la peine de souligner que « Léo-Aldéo est le père de Lucien – le milliardaire propriétaire de RCI Environnement, la plus grande entreprise québécoise de traitement des déchets ».

Quant à Frank Cotroni, adulé par le milieu artistique, Lavallée ne garde pas sa langue dans sa poche en précisant qu’il était « un baron notoire de l’industrie du crime qui semblait contrôler tous les secteurs : fraude, extorsion, abus de confiance, trafic de drogue et d’influence, racket de protection, prostitution, jeu clandestin et tutti quanti.  Il n’hésitait pas non plus à « lancer un contrat » sur quelqu’un – c’est-à-dire, en bon langage codé, à faire exécuter froidement ses ennemis ».

S’il dénonce avec une pointe d’humour noir le fait qu’on ait relâché 73 colombes blanches aux funérailles de Cotroni en 2004, Lavallée a peut-être oublié de mentionner que des personnalités comme René Angélil ont payé des fleurs au mafioso qui s’est éteint d’un cancer du cerveau.  D’autres artistes ont aussi voulu lui rendre hommage mais en fuyant les caméras.  Voilà qui est très édifiant pour notre showbizz!

Lavallée dénonce d’ailleurs le romantisme qu’une partie de la population réserve au milieu du crime organisé, ce qui se traduit par exemple par la glorification qu’on en fait au cinéma avec un film comme Le Parrain ou une série télévisée,  telle Les Sopranos.  Voilà qui sert bien le milieu mafieux.  En effet, pendant qu’on se divertit avec le crime, on empêche la population de voir la réalité en face.

Après quelques longueurs, où l’auteur extrapole sur les détails de certains découpages de voiture lors d’une surveillance qui l’avait amené à se camoufler au sommet d’un arbre et une description assez peu pertinente du fonctionnement des systèmes d’écoute de l’époque, il passe au sujet retentissant de l’évasion de Lucien Rivard, le 2 mars 1965.  Si on a cru longtemps que le célèbre caïd s’était évadé en demandant aux gardiens d’aller arroser la patinoire, il rappelle qu’André Cédilot, spécialiste du crime organisé, révélait en 2002 avec preuves à l’appui que Rivard avait tout simplement obtenu les clés de la grande porte.

On devine ensuite pourquoi Lavallée nous amène habilement sur ce terrain, car on apprend qu’il a lui-même participé à l’arrestation de Rivard.

On l’accompagne également quand il confirme certains soupçons du passé, comme par exemple le mafieux Frank Dasti qui « communiquait régulièrement avec un dénommé Jean-Jacques Côté, tavernier et organisateur politique du Parti Libéral du Québec.  À la fin de 1969, il s’était plus particulièrement occupé de la campagne de Pierre Laporte ».

Frank Cotroni assista à un congrès du Parti Libéral, où on retrouva également Robert Bourassa et l’ancien ministre de la Justice Claude Wagner.  L’auteur souligne que le 16 avril 1970 « on a obtenu la preuve que Pierre Laporte, député de Chambly, avait tenu une réunion avec Di Iorio et Dasti en compagnie de son organisateur, Jean-Jacques Côté ».  La Mafia s’attendait apparemment à ce que Laporte soit nommé ministre de la Justice, mais au lieu de ça il se retrouva à la tête du ministère du Travail et de l’Immigration.

Quant à l’enlèvement de Pierre Laporte en octobre 1970, Lavallée souligne que cela « signifiait l’échec de notre patiente enquête sur la corruption de l’homme politique par la pègre, qui devait prochainement mener – j’en étais convaincu – à l’inculpation du ministre du Travail.  En revêtant le rôle d’otage, de victime, Pierre Laporte devenait automatiquement inattaquable, pensais-je ».  Ainsi nous laisse-t-il entendre que toute la lumière est loin d’avoir été faite dans cette affaire.

L’ancien espion de la SQ ne manque pas non plus de dénoncer le fait que l’écrivain Pierre Vallières avait développé une théorie du complot autour de la mort de Laporte.  Toutefois, il ne fourni pas de preuve directe pour contrecarrer l’œuvre de Vallières.

Lavallée reconnait toutefois qu’à la SQ on retrouvait de l’incompétence à tous les niveaux et que la hiérarchie était désorientée.  Bien qu’il n’en fasse pas mention, peut-être contraint de ne pouvoir encore tout révéler malgré son âge avancé et le recul des événements, il est clair que la population ne sait pas tout sur cette affaire.  Il est sans aucun doute difficile de défaire l’image mythique de Laporte.

Bref, tout cela fait penser qu’au Québec on assiste aux lancements de certains livres qui attirent la clientèle en promettant de grosses révélations, mais on sait bien que certaines choses dormiront à jamais dans les archives alors que d’autres s’envoleront en même temps que les décès des principaux acteurs.  Pour le reste, la censure des éditeurs fait bien son travail, surtout lorsqu’on pense que plusieurs d’entre eux sont des pions de l’empire Québécor.

Là où l’auteur révèle sans doute l’une des plus grandes réalités méconnues de notre société, qui se refuse à toute introspection, c’est lorsqu’il écrit que « les politiciens passent, mais les fonctionnaires restent, comme c’est le cas des puissants enquêteurs des services secrets fédéraux qui ne sont jamais connus du grand public , mais qui, de fait, maîtrisent la machine… »

On comprend donc pourquoi l’enquête sur Laporte a été expéditive.  S’il mentionne brièvement que l’autopsie sur le corps de Laporte a conduit à un verdict de meurtre, il oublie cependant de souligner que l’un des pathologistes au dossier était nul autre que le Dr Jean Hould, qui avait aussi trempé dans une autre affaire lourdement controversée, c’est-à-dire celle du sergent-détective Louis-Georges Dupont retrouvé mort dans sa voiture de service en novembre 1969 à Trois-Rivières.  Bien des années plus tard, son travail bâclé a dû être recouvert par les autres pathologistes de l’Institut médico-légal de Montréal.  D’ailleurs, il est pertinent de rappeler que l’Institut médico-légal (IML) est situé au 1701 rue Parthenais, là où on retrouve également les locaux de la haute direction de la SQ et du coroner en chef du Québec.

Cette petite collusion des pathologistes de l’IML n’avait cependant pas impressionné le juge Ivan St-Julien en 1995, qui en arriva à un verdict de meurtre dans l’Affaire Dupont.

Mais revenons à l’auteur de ce livre qui mérite néanmoins sa place dans la section policière de tout amateur du genre.  Il conclut cet épisode de l’histoire québécoise en révélant avoir lui-même installé les micros ayant servis à enregistrer les aveux de Paul Rose auprès de son avocat, ce qui représentait donc une intrusion du secret professionnel.  Selon Lavallée, Rose y explique avoir trouvé Laporte ensanglanté après que le ministre se soit lui-même blessé en essayant de franchir une vitre.  Ne pouvant le conduire à l’hôpital, Rose avoua l’avoir achevé en l’étranglant avec sa chaînette.

Lavallée explique cependant ignorer pourquoi son enregistrement n’a jamais été déposé comme preuve lors du procès de Paul Rose.

Ce que cet ouvrage nous apprend aussi, c’est qu’il n’est pas très rassurant d’apprendre que des agents de la SQ peuvent enfreindre les lois pour pénétrer par effraction afin de justifier un éventuel mandat de perquisition.  Il n’est d’ailleurs pas plus confortable d’apprendre que la police a ses failles et qu’à l’époque les agents contournaient les interdits afin d’arranger leurs rapports pour en arriver à une seule et même version des faits.

Certes, il faut éviter de s’enliser dans une quelconque paranoïa collective, les souvenirs de Lavallée sont là pour rappeler qu’il y a justement une réalité que nous refusons trop souvent de regarder en face.

Révélations d’un espion de la SQ (PDF)