Octobre 70: Pourquoi Pierre Laporte? (12)


Enlèvement de Pierre Laporte, selon un dessin paru dans La Presse.

Samedi, 10 octobre 1970

Sa tournée terminée à New York, le premier ministre provincial Robert Bourassa se rendit à Boston rencontrer le sénateur Ted Kennedy, « mais le brouillard était si dense que le F-27 du gouvernement rentra sagement à Dorval, où il se posa peu après midi.  On informa alors Bourassa qu’il était attendu par Jérôme Choquette dans un endroit secret.  La limousine de Bourassa vint se garer, tête-bêche, près d’une autre limousine derrière l’hôtel de ville de Montréal, au beau milieu du Champ-de-Mars totalement désert.  Choquette et Bourassa ont fait le point.  Le premier ministre a parcouru une déclaration que Choquette avait l’intention de lire dès 18 heures à la radio.  Le ministre de la Justice voulait éviter toute provocation.  Il refusait de libérer les prisonniers que le FLQ considérait comme politiques, mais qui, pour le gouvernement, relevaient du droit commun.  Il offrait cependant aux ravisseurs de Cross la possibilité de quitter le Québec, à la condition qu’ils aient relâché leur otage.  Robert Bourassa approuva »[1].

Dans son livre de 1982, Francis Simard tente de faire croire aux lecteurs que l’idée d’enlever Pierre Laporte leur est venue seulement au matin du 10 octobre.  Notons au passage que plusieurs criminels ont l’habitude de minimiser leur participation à un crime et surtout d’en nier la préméditation, peut-être parce que celle-ci conduisait à l’accusation la plus grave prévue au Code criminel canadien et automatiquement à la peine de mort.  Quoique la dernière pendaison québécoise remontait à 1960[2], il faut tout de même prendre en considération cette menace qui planait toujours sur les pires criminels.

Mais avant de juger de la sincérité de Simard, voyons un peu son point de vue quant à la préparation et aussi au choix de la cible.

Là-dessus, Simard précisait : « je ne sais plus qui, ni quand, mais l’un de nous est allé en vitesse acheter des perruques, de fausses moustaches, du maquillage.  Ce qu’il fallait pour se déguiser.  Je ne peux me souvenir exactement quand la décision d’enlever Pierre Laporte a été prise.  Je pense que c’est seulement la journée même, dans l’avant-midi du 10 octobre.  Je sais que cela s’est fait vite.  Il fallait que cela se fasse vite.  C’était une question d’heures »[3].

C’est alors qu’une autre question s’ajoute à la longue liste des points nébuleux : pourquoi avoir choisi Pierre Laporte?

Après toutes ces années de recul ainsi que d’innombrables reportages, articles de presse et ouvrages complets, cette question ne semble préoccuper personne.  Pourtant, dans l’extrait qui suit, on a l’impression que Laporte a été choisi presque par dépit : « Nous savions que l’un des diplomates du Consulat américain de Montréal habitait l’île des Sœurs.  Mais les ponts étaient trop surveillés.  Un autre demeurait à Montréal-Nord.  Encore là, c’était beaucoup trop loin.  Il aurait fallu traverser toute la ville pour s’y rendre, c’était beaucoup trop risqué.  Quant au retour …  Et il fallait que la responsabilité de la personne à enlever soit directement reliée à la situation que nous voulions dénoncer »[4].

Doit-on en déduire que le clan Rose a choisi d’enlever Laporte parce qu’on considérait qu’il était trop risqué de s’en prendre à des cibles de prédilection?  En bon autobiographe, Simard a apporté cette seule réponse : « je ne sais pas comment, ni qui a pensé à Pierre Laporte ».

Puis nous en venons aux faits eux-mêmes.  Vallières écrira en 1977 qu’il trouvait étrange – ça semble une habitude chez lui – le délai entre l’appel que les ravisseurs auraient passé à la maison des Laporte et l’enlèvement proprement dit.  Pour sa part, Simard avoue effectivement que leur quatuor a passé un appel mais sans toutefois préciser l’heure.  « Nous cherchons dans le bottin de téléphone », soulignera-t-il.  « Un Pierre Laporte habite à Saint-Lambert.  Il faut savoir si c’est lui.  Nous téléphonons et c’est sa femme qui a répondu.  Je ne sais plus trop ce que nous lui avons dit.  Pierre Laporte était chez lui, mais ne pouvait nous parler … »[5].

Encore une fois, tout cela fait quelque peu désorganisé.  Cherchait-il à nier la préméditation du geste?  Après tout, il est difficile de croire, même pour des kidnappeurs amateurs peu organisés, qu’il n’y ait pas eu un minimum de préparation, et cela depuis des semaines ou des mois, et non pas depuis le matin même du crime.

Simard poursuit en affirmant que l’un d’entre eux – il identifie rarement ses complices lorsqu’il est question d’actions concrètes – est allé vérifier le trajet mais sans toutefois se rendre jusqu’à la maison de Laporte.  On en déduit qu’ils voulaient certainement voir s’il y avait des barrages policiers ou autre signe de la présence des autorités dans le secteur.  Si on en croit Simard, leur bande avait planifié très peu de chose : « nous ne pensions pas être capable de l’enlever et de l’amener jusqu’à la maison de la rue Armstrong.  Nous nous disions qu’il y aurait sûrement des policiers chargés de le surveiller.  Au mieux, nous pensions pouvoir nous rendre chez lui, garer la voiture devant sa maison, y entrer et le séquestrer.  Là, dans la maison, avec Pierre Laporte, nous aurions négocié.  Les policiers auraient cerné la maison, mais tous les journalistes, tous les médias d’information seraient sur place »[6].

En d’autres mots, le but premier de leur action était d’attirer l’attention, coûte que coûte.

Ils n’avaient pas abandonné pour autant, semble-t-il, leur première idée de s’en prendre à des personnages importants que Simard ne nomme cependant pas : « s’il s’avérait impossible de nous rendre jusque chez Pierre Laporte, nous avions décidé de continuer jusqu’à l’île des Sœurs … ».

Bien qu’il tente de nous convaincre que tout semblait avoir été improvisé jusqu’au matin du 10 octobre, il avoue au passage que « pour des raisons de sécurité, quelques semaines auparavant, nous avions percé un trou dans le mur qui séparait la maison du garage.  Si nous réussissions l’enlèvement et pouvions revenir à la maison, il nous était possible de rentrer sans passer par l’extérieur »[7].  Évidemment, pour un enlèvement, un garage avec passage intérieur était drôlement pratique et quasi essentiel.

Simard ne précise pas tellement les heures, mais il admet que leur quatuor a fini par se préparer à partir et à foncer tête baissée.  « Je me suis maquillé pour me vieillir.  J’étais habillé style homme d’affaires dans la quarantaine.  Du moins je voulais ressembler à ça.  J’avais une perruque, une fausse moustache, des lunettes, une chemise blanche avec une cravate et un trench-coat beige.  Bernard [Lortie] avait une perruque de femme avec des cheveux longs.  En les séparant au milieu, ça lui donnait l’air d’un hippie de bonne famille.  Paul était attriqué comme moi.  Il avait une perruque comme la mienne, une moustache, des lunettes.  Tous avaient des trench-coat comme le mien qui descendaient jusqu’aux genoux »[8].

Toujours selon Simard, leurs préparatifs se terminèrent entre 16h00 et 17h00.  « Nous étions prêts avec, comme échéance, la conférence de presse que devait donner Jérôme Choquette en réponse aux dernières demandes de la cellule Libération.  Elle était fixée à 6 heures [18h00].  Tout est en place.  Tout ce qui reste, c’est le temps … c’est l’attente avec ta peur … ton anxiété … tes incertitudes »[9].

Encore une fois, il semble étrange de voir Simard prétendre que le discours de Choquette pouvait tout changer sur leur décision de dernière minute.  Sans préciser si leur bande écoutait la conférence de presse à la radio ou à la télévision, Simard dit bien que « dépendant de ce que Choquette va dire, nous allons partir de la maison et essayer d’enlever Pierre Laporte, ou nous ne le ferons pas parce que l’opération Libération du FLQ aura été une réussite »[10].

Vraiment?  De deux choses l’une : soit Simard mentait et le coup avait été préparé à l’avance ou alors ils étaient de réels amateurs désorganisés, pour ne pas dire de fiers descendants des frères Dalton.

Les quatre jeunes hommes avaient-ils percé un mur entre le garage et la maison, obtenus des armes, acheté des déguisements simplement pour attendre de prendre leur décision à la toute dernière minute?  Cette pensée ne tient visiblement pas la route.  Tous ce qu’ils avaient faits auparavant indiquait une gradation dans la préméditation du geste.

Afin de savoir si leur décision était justifié d’enlever un homme dépendamment du ton d’un discours, voici l’intégral de l’exposé que Choquette livra à partir de 18h00 :

L’esprit qui anime celui qui va vous parler est celui de la réconciliation sociale, de l’acceptation du changement, de la dispersion des équivoques et de la méfiance, et du ralliement de tous les Québécois malgré nos divergences, autour d’un idéal commun.  Le problème se pose dramatiquement à l’occasion de l’enlèvement d’une [sic] homme, M. Cross, mais il nous implique tous.

Aucune société ne peut accepter que les décisions de ses institutions gouvernementales et judiciaires soient remises en question ou écartées par le moyen du chantage exercé par un groupe, car cela signifie la fin de tout ordre social, ce qui est justement la négation de la liberté des individus et des groupes, car cette liberté ne peut s’exprimer qu’à l’intérieur d’un cadre d’institutions qui arbitrent les conflits et les intérêts des groupes en cause.

Je comprends que ce soit une certaine conception de la société qui a inspiré les auteurs de l’enlèvement.  Mais ces conceptions, ils ne peuvent les imposer à la majorité de leurs concitoyens par la violence ou par un meurtre qui ne ferait que discréditer à jamais ces conceptions.

Sans nous rendre à des pressions excessives, mêmes dangereuses, les autorités en place, comme vous le dites, ne sont pas sans se rendre compte des malaises profonds, et des injustices qui existent dans notre société.

Je pense que les ravisseurs de M. Cross sont assez adultes et mûrs pour admettre tout d’abord, que, dans ce domaine, il peut y avoir divergences de vue.  Leurs opinions, ils ont toute liberté de les traduire par la parole et l’action tant qu’ils n’ont pas recours à la violence ou à la mort d’un innocent.  Bien plutôt, ces opinions peuvent s’insérer dans un échange et une discussion franche et ouverte entre les différents éléments de la société afin de contribuer à une solution constructive et positive de nos problèmes.

Le gouvernement du Québec est un gouvernement de réformes.  Il se préoccupe profondément de la justice sociale, du sort de tous les citoyens, surtout les plus démunis.

Par conséquent, l’ouverture que nous pouvons vous faire dans les conditions actuelles est de vous demander de prendre acte de notre bonne foi et de notre désir d’examiner objectivement ces injustices qui sont les nôtres.  Quels mécanismes, quelles institutions doivent être mises sur pied pour le faire?

Le gouvernement s’efforce intensément d’être à l’écoute de tous les groupes sociaux.  L’importance et l’intérêt qu’il accorde à des groupements comme les comités de citoyens, et il en a donné la preuve, témoigne de son souci profond de réforme de notre société.

Il entend examiner, avec tous ceux qui sont conscients des réformes souhaitables, l’amélioration de nos structures pour que soient entendues les revendications des citoyens et des groupes afin d’orienter ainsi l’action de l’État pour qu’elle concorde avec l’évolution sociale.

Ce serait la négation de ces efforts que de prendre des mesures qui iraient dans le sens de la destruction de l’ordre social que nous sommes à bâtir.  C’est pourquoi il nous est interdit de passer l’éponge sur le cas des personnes qu’on a appelées des prisonniers politiques.  Il existe déjà une procédure de libération conditionnelle qui s’applique dans tous ces cas et qui sera suivie objectivement.

Ceci veut dire également que les causes qui sont actuellement mues devant les tribunaux quant à certaisn [sic] accusés devront être jugées car le contraire serait là, encore une fois, le [sic] destruction de l’ordre social que nous avons à bâtir, mais nous les considérerons avec la clémence qui s’impose vu votre geste qui devrait mettre un terme au terrorisme.

À titre de concession ultime pour sauver la vie de M. Cross, le gouvernement fédéral nous informe qu’il est disposé à vous offrir le sauf-conduit vers un pays étranger.  Si d’autre part, vous choisissez de refuser le sauf-conduit, je puis vous assurer que vous bénéficierez devant les tribunaux de toute la clémence qu’ils pourront exercer en prenant acte de tout geste humanitaire que vous pourriez poser en vue d’épargner la vie de M. Cross.  Ceci, je puis vous l’assurer.

Je vous demande donc un geste d’absolue bonne foi : relâchez M. Cross immédiatement.

Au-delà de toutes les contingences individuelles, il nous faut bâtir une société qui tienne comte [sic] de la justice et de la liberté.  Messieurs, vous avez votre part à jouer dans cette entreprise si vous le choisissez[11].

Certes, la saveur de ce discours n’a plus la même portée en 2018, mais Simard écrira que « dès les premiers mots, le ton était donné.  Pour nous, c’était plein de condescendance, plein de l’assurance méprisante de ceux qui possèdent le pouvoir et que nous avons comme dérangés en voulant, nous aussi, jouer dans leur cour »[12].

On sait que la conférence de presse de Choquette a débuté à 18h00 et que Laporte a été enlevé devant chez lui à 18h18[13].  Si Simard dit la vérité, et qu’ils ont d’abord écouté les premières minutes de ce discours, cela leur a laissé moins de 18 minutes pour rouler jusque chez Laporte et l’enlever.  Mais comme leur cache était située non loin de là, la chose n’est sans doute pas impossible.

Pour décrire les gestes concrets de l’enlèvement, laissons encore une fois la parole à Simard : « nous sommes sortis de la maison.  Nous sommes montés dans la Chevrolet avec la seule conviction qu’il fallait poser ce geste-là.  Les fesses serrées.  En silence.  Jacques [Rose] s’est assis au volant.  Bernard [Lortie] était à côté de lui.  J’étais en arrière de Jacques et Paul était à côté de moi.  […] Nous sommes partis de la rue Armstrong sans passer par l’aéroport de Saint-Hubert.  Nous avons emprunté une route qui passe en arrière de Longueuil pour arriver à Saint-Lambert, directement chez Pierre Laporte.  Si les policiers nous avaient vus, ils auraient tout de suite compris que nous nous en allions faire un mauvais coup.  C’était pas possible : quatre personnes, habillés, maquillées presque de façon identique, avec des lunettes, des manteaux semblables, assis bien droit dans une Chevrolet quatre portes, et laissant voir un sérieux qui sort quasiment d’un salon funéraire, chacun dans son coin, complètement distancés, tous les quatre l’air figé…  En route, avant d’arriver, nous avons appelé d’une boîte téléphonique pour nous assurer qu’il était encore chez lui.  Dans des événements comme celui-là, le hasard compte pour beaucoup[14].  Encore plus lorsqu’il n’y a pratiquement rien de planifié.  Tout aurait pu se produire différemment.  Il aurait suffi qu’il soit ne serait-ce que quelques minutes absent de chez lui, ou bien à l’intérieur de la maison »[15].

Simard semblait faire preuve d’une franchise étonnante en racontant l’enlèvement, quoique nous reviendrons plus tard sur certains détails.  Une plaque installée devant la résidence de Laporte indiquait son nom et sa profession.  Son adresse n’était donc qu’un secret de polichinelle.

« En arrivant, nous voyons Pierre Laporte en plein milieu de la rue!  Il était en train de jouer au ballon avec une autre personne.  Nous n’aurions jamais pu envisager une situation comme celle-là.  Un diplomate a été enlevé quelques jours auparavant.  L’homme qui durant l’absence de Robert Bourassa est le Premier ministre intérimaire du Québec joue tranquillement dans la rue.  Comme si de rien n’était, sans aucun policier en vue.  La rue est presque déserte.  S’il y a des gens, ils sont assis devant leur maison à profiter du beau temps.  Nous sommes arrivés à pleine vitesse.  Tout ce que nous avons eu à faire, ça a été d’arrêter brusquement l’auto à côté de lui.  Bernard est sorti le premier, ensuite Paul.  Moi j’ai ouvert la porte de mon côté.  Le gars qui jouait au ballon avec Pierre Laporte s’est mis à courir en direction de l’auto.  J’ai pointé sur lui la mitraillette que j’avais dans les mains.  Je me souviens  que, avec la nervosité, j’ai crié en anglais : « Don’t move ».  Je ne parle pas l’anglais.  Je ne sais pas pourquoi j’ai crié en anglais.  C’est peut-être quand tu as peur que tu agis en colonisé!  Tu es colonisé quand tu as peur…  Il s’est arrêté »[16].

Tandis qu’il se plaint encore de son sort, Simard omet de nous dire que la personne sur laquelle il a pointé sa mitraillette n’était pas un « gars » mais plus précisément un enfant.  Dans la seule biographie consacrée uniquement à la carrière de Pierre Laporte, l’historien Jean-Charles Panneton a recueilli les propos de ce jeune neveu, Claude Laporte, une quarantaine d’années après l’incident : « Nous étions en train de jouer au ballon, mon oncle et moi, dans la rue Robitaille.  Quand soudainement une voiture tourne le coin, passe à mes côtés et s’arrête près de mon oncle.  Comme cela arrivait souvent, ma première réaction a été de me dire que des gens voulaient lui parler.  J’ai été estomaqué de voir ce qui s’est passé.  Tout a été subit, rapide, inattendu.  Nous étions dans un état de choc immédiat »[17].

Selon Panneton, le garçon eut cependant la vitesse d’esprit de noter le numéro d’immatriculation de la voiture : 9J2420.  À 18h20, sa tante saisissait le téléphone pour contacter les policiers.

Toujours selon Simard, « Paul a pointé son arme sur Laporte.  Il était tellement surpris qu’il a comme figé.  Il était incapable de réagir.  Bernard lui a pris un bras, l’a fait entrer à l’arrière de l’auto en lui disant de se coucher par terre, la tête tournée vers le plancher.  J’ai mis un genou sur lui pour l’empêcher de bouger.  Paul et Bernard sont montés dans l’auto.  Tout ça n’a duré que quelques secondes.  Nous sommes repartis en vitesse, tournant le premier coin de rue pratiquement sur deux roues »[18].

Selon La Presse, l’enlèvement s’est produit précisément à 18h18 et deux minutes plus tard, l’appel se répandait sur les ondes des voitures de patrouille.  C’est probablement à cette heure-là que Simard descendit de la voiture « quelques coins de rue plus loin » après avoir abandonné son déguisement.  « J’avais sur moi le texte d’un communiqué pour revendiquer l’enlèvement au nom du FLQ.  Je l’avais griffonné en vitesse à la main, sur un morceau de papier, avant de partir »[19].

Alors qu’il décrivait sa course pour livrer son communiqué, Simard nous livra un autre élément appuyant le fait que ce crime avait connu un minimum de planification : « je m’étais trouvé un alibi, mais j’aimais mieux ne pas penser à l’éventualité d’une arrestation »[20].  Après avoir livré le communiqué en taxi, il dira s’être rendu chez une amie, sans la nommer évidemment car elle devait servir de contact entre les cellules Libération et Chénier.

Bien sûr, Simard ne fut pas témoin de l’arrivée des ravisseurs avec leur otage à la maison de la rue Armstrong, mais il était tout de même au courant du fait qu’en chemin leur projet avait failli tourner au drame lorsqu’ils avaient croisé une voiture de police.    Puisque Simard prétendait avoir écrit son livre de 1982 en collaboration avec ses anciens complices, peut-être est-il intéressant d’avoir son point de vue là-dessus : « dans l’autre sens, face à eux, une voiture de police est arrivée.  Elle s’est arrêtée elle aussi au feu rouge.  Les policiers semblaient n’avoir rien remarqué d’anormal.  Paul et les autres pouvaient les voir distinctement.  Soudain l’attitude des policiers change.  Ils semblent tout excités… nerveux.  Quelque chose vient d’arriver.  Les gars ont tout de suite compris que l’alerte venait d’être donnée concernant l’enlèvement de Pierre Laporte.  Le feu devient vers et Paul n’a que le temps de partir aussi vite qu’il le peut sans paraître suspect.  Les policiers ont traversé au feu vert et fermé la rue avec leur voiture.  Les autres voitures qui se trouvaient derrière la Chevrolet n’ont pu passer.  Une seconde de plus et les gars se faisaient prendre »[21].

Même s’il n’avait fait qu’un fragment du parcours en voiture avec les trois autres ravisseurs, Simard écrira plus tard que Laporte était resté visage contre terre tout au long du trajet, de sorte qu’il ne pouvait voir où on le conduisait.  « On a rentré l’auto dans le garage de la maison de la rue Armstrong.  Personne n’est sorti à l’extérieur.  On lui a mis un bandeau sur les yeux.  Par le trou que nous avions fait dans le mur du garage, on l’a emmené dans une chambre.  Là on l’a couché sur un lit et menotté.  C’est là qu’il se trouvait lorsque je suis revenu le lendemain »[22].

Pendant ce temps, Robert Bourassa rentrait chez lui à Sainte-Anne-de-Sorel pour revoir sa femme et ses enfants, qu’il n’avait pas vu depuis plusieurs jours.  Il venait à peine de s’attabler lorsque le téléphone retentit.  « C’était Jérôme Choquette qui lui apprenait que Pierre Laporte venait d’être enlevé devant chez lui, à Saint-Lambert »[23].  Immédiatement, un ami de Bourassa sortit pour alerter le garde du corps posté devant la maison et lui demander de prendre son arme et d’appeler des renforts.

Toujours selon Germain, Bourassa aurait alors téléphoné à Trudeau pour l’informer de la situation, au point où la Loi des mesures de guerre fut abordée.  Mais les deux politiciens convinrent de se donner encore un peu de temps pour réfléchir.

Vers 19h00, Guy Langlois, le chef du cabinet Bourassa, téléphona à Charles Denis pour l’informer du souhait du premier ministre de réunir tout le monde à l’hôtel Reine-Élisabeth.  Une dizaine de minutes plus tard, les autorités bloquaient les ponts autour de l’Île de Montréal et au cours de l’heure suivante elles investissaient l’Île Charron.  À 20h17, selon La Presse, Jérôme Choquette rencontrait le directeur de la Sûreté du Québec au palais de justice de Montréal.  Les décisions que prirent les deux hommes ce soir-là font cependant partie des mystères entourant la Crise d’octobre.

Pour clore les événements de cette journée drôlement mouvementée, revenons sur la raison expliquant le choix de Pierre Laporte comme otage.  Pour répondre à cette question, l’historien Jean-Charles Panneton revient sur le rapport présenté par le procureur Jean-François Duchaîne quelques années après les événements.  Selon cette enquête, le fait que Cross était britannique ne donnait pas un gros pouvoir de négociation à la cellule Libération, tandis que Laporte était premier ministre par intérim en l’absence de Bourassa, qui rentra d’ailleurs au Québec quelques heures avant l’enlèvement.  Si on doit en croire le rapport Duchaîne, la version de Simard et de ses complices – à savoir qu’ils avaient décidé de se tourner vers Laporte à la toute dernière minute et sans raison précise – ne tient pas la route.[24]

En 2010, dans la préface du livre Le procès des Cinq, publié par les éditions Lux, Louis Hamelin soulignait que le soir même de l’enlèvement le célèbre syndicaliste et controversé Michel Chartrand débarqua à quelques pas de la résidence des Laporte afin de se donner en spectacle.  À ce sujet, Hamelin spécifie que de la foule qui s’agglomère « un homme en émerge, une grande gueule, dont la moustache et le parler dru deviendront célèbres.  Pour l’instant, sur ce trottoir de banlieue, ce gazon jauni d’octobre, il clame à qui veut l’entendre que le ministre du Travail et de l’Immigration n’a pas volé ce qui lui arrive…  Ce trouble-fête (trouble-tragédie pour être plus exact), ce porte-parole que personne n’a sonné, c’est Michel Chartrand »[25].

Et Chartrand, au risque de décevoir ses admirateurs, n’avait pas fini de décevoir.  Ce soir-là, il a manqué une belle occasion de se faire discret.

De plus, le comportement des médias dans cette affaire s’avéra d’une idiotie extrême, en particulier lorsqu’on vit des journalistes de CKAC manipuler les cartes de crédit de Laporte remis par les ravisseurs.  La scène presque surréaliste se déroula devant les caméras de télévision.  Pour les policiers, il s’agissait là d’un geste criminel puisque les journalistes étaient en train de détruire de la preuve, notamment en manipulant ces pièces à conviction avec leurs mains nues, effaçant ainsi de très probables empreintes digitales[26].  Par la suite, certains journalistes plaidèrent l’ignorance, mais l’argument demeure inacceptable puisqu’au Québec le milieu journalistique se devait de connaître les empreintes digitales, au moins depuis le litige survenu en 1920 dans l’affaire Blanche Garneau.  Serait-ce que les journalistes ont eux aussi la mémoire courte?


[1] Germain, op. cit., p. 149.

[2] Pour en savoir plus : https://historiquementlogique.com/2015/10/12/la-derniere-pendaison-legale-au-quebec/

[3] Simard, p. 28.

[4] Simard, p. 28-29.

[5] Simard, p. 29.

[6] Simard, p. 29-30.

[7] Simard, p. 30.

[8] Simard, p. 33-34.

[9] Simard, p. 34.

[10] Simard, p. 37.

[11] La Presse, 12 octobre 1970.

[12] Simard, p. 37.

[13] La Presse, 12 octobre 1970.

[14] Combien d’événements « comme celui-là » a-t-il vécu pour tenter une telle affirmation?

[15] Simard, op. cit., p. 39-41.

[16] Simard, op. cit., p. 41-42.

[17] Jean-Charles Panneton, Pierre Laporte, 2012, p. 399.

[18] Simard, p. 42.

[19] Simard, p. 43.

[20] Simard, p. 43.

[21] Simard, p. 45-46.

[22] Simard, op. cit., p. 50.

[23] Germain, op. cit., p. 149.

[24] Panneton, op. cit., p. 400.

[25] Le procès des Cinq, 2010, p. 5.

[26] https://www.youtube.com/watch?v=fiYJ0OAHJg0&t=1353s

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Octobre 70: Retour précipité du Texas (11)


Jérôme Choquette était ministre de la Justice pendant la Crise d’octobre.

Vendredi, 9 octobre 1970

Si on se fie à la chronologie incertaine du livre de Francis Simard – bien souvent il s’y montre imprécis dans les dates mais utilise des expressions comme « le lendemain » par exemple – c’est au matin du vendredi 9 octobre que Paul Rose lui aurait téléphoné alors qu’il se trouvait dans la maison de la rue Armstrong.  Rassuré que la demeure restait toujours inconnue des autorités, les frères Paul et Jacques Rose, ainsi que Bernard Lortie, vinrent y rejoindre Simard.

Toujours d’après son livre publié en 1982, Simard dira y être demeuré avec les trois autres jusqu’au 10 octobre.  À ce point précis de l’histoire, son livre verse dans une certaine complainte à propos de ses états d’âme.  Cela lui permet ensuite d’affirmer qu’il n’a pas dormi cette nuit-là, ce qui lui aurait causé des blancs de mémoire bien commodes.

Simard justifie le geste de son quatuor par des arguments qui, aujourd’hui, nous paraissent bien minces.  Par exemple, il reprochait à Bourassa de ne pas avoir remis son voyage à New York et à Jérôme Choquette de vouloir gagner du temps.  « On qualifiait les demandes du FLQ d’inutiles, de loufoques.  Le manifeste n’était qu’un ramassis d’idioties.  Bien sûr, 40 pour cent de tous les chômeurs du Canada se trouvent au Québec, mais ça, tout le monde le sait.  Bien sûr, des gens vivent ou essaient de vivre dans les taudis de l’est de Montréal, face à la richesse de Westmount, mais que pouvons-nous y faire?  […]  Des demandes initiales formulées par la cellule Libération pour que soit libéré James R. Cross il ne restait que la libération des prisonniers politiques.  On avait laissé tomber le réengagement des gars de Lapalme.  Au niveau du gouvernement c’est la ligne dure.  On refuse.  On ne veut rien négocier, ni rien accepter.  Et si on a permis la diffusion du manifeste, c’est en pensant qu’il était tellement simplet qu’il discréditerait le FLQ.  Tout se présente comme si le gouvernement avait pris la gageure, le pari que tout cela n’était pas sérieux.  Que jamais le FLQ n’irait au bout des gestes qu’il avait posés »[1].

Retenons ici que Simard écrivait ces phrases plus de 10 ans après les faits.  Selon lui, c’est seulement à partir de cet instant que son groupe sentit le besoin de réagir et que, pour ce faire, ils avaient improvisé un second enlèvement.  « Ce qui se présente le plus naturellement, parce que c’est un enlèvement qui a déclenché toute la crise, c’est d’en faire un autre », écrira-t-il.  Toute une logique!

« Le vendredi 9 octobre est également une journée bien remplie pour Bourassa.  Il donne une conférence de presse en fin de matinée à la Maison du Québec située au Rockefeller Center.  Après un après-midi consacré à de nouvelles rencontres avec des financiers, il préside dans la soirée une réception à la Maison du Québec en l’honneur des amis du Québec à New York.  Pendant ce temps, à Montréal, la cellule Libération fait savoir qu’elle suspend temporairement l’exécution de Cross, le manifeste ayant été diffusé.  Elle insiste cependant pour que les « prisonniers politiques » soient libérés au plus tard le lendemain 10 octobre à 18 heures »[2].

Notons au passage que Charles Denis utilise les guillemets pour parler des prisonniers dont le FLQ exigeait la libération.  Nous verrons plus loin pourquoi.

C’est aussi ce vendredi que Jérôme Choquette téléphonait à Bourassa pour lui apprendre « que la cellule Libération, responsable de l’enlèvement du diplomate britannique, avait décidé de surseoir à l’exécution de Cross, mais qu’elle exigeait toujours la libération des prisonniers dits politiques »[3].

Le 9 octobre, c’est dans Le Soleil qu’apparut une déclaration qui nous paraît aujourd’hui tout à fait ridicule.  Cette fois, elle était de Pierre Bourgault, l’un des fondateurs du RIN et auteur qui sera plus tard adulé par plusieurs personnes.  Pourtant, ce jour-là, il encourageait les méthodes terroristes : « le gouvernement doit accepter le pouvoir parallèle que s’est donné le FLQ en enlevant le diplomate anglais.  Le gouvernement doit en outre arrêter l’action de son appareil policier, il doit offrir l’impunité aux auteurs de l’enlèvement; il doit trouver un moyen d’entrer en contact, sans danger, avec cette « faction » du FLQ; il doit s’engager immédiatement à accepter la plus importante proposition du FLQ »[4].

Toute cette animosité médiatique allait conduire, le lendemain, à une autre journée haute en couleur.  Le 10 octobre 1970, la crise serait propulsée à un niveau encore jamais vu.


[1] Simard, p. 23-24.

[2] Denis, op. cit., p. 102.

[3] Germain, op. cit., p. 149.

[4] Cité par Tetley, op. cit., p. 73.

Octobre 70: Fallait-il annuler le voyage pour New York? (9)


Le premier ministre du Québec, Robert Bourassa.

Mercredi, 7 octobre 1970

À la chambre des Communes, « en réponse à des questions de M. John Diefenbaker, M. Trudeau a souligné que tous les espoirs de retrouver M. Cross vivant n’était [sic] pas disparus »[1].  Diefenbaker s’en prit ensuite à lui en parlant d’une rumeur selon laquelle des hommes d’affaires de Toronto auraient offert une rançon de 50 000$ pour obtenir la libération de James Richard Cross.  Mais le plus étonnant, sans doute, fut de lire dans La Presse que certaines personnes à Ottawa suggéraient déjà qu’on ramène la peine de mort pour « les meurtres perpétrés lors d’enlèvement ».  WTF?

« Le mercredi 7 octobre, pendant que Bourassa et son équipe s’envolaient vers New York à bord d’un F-27 du gouvernement, les ministres de son cabinet se réunissaient à Québec sous la présidence de Pierre Laporte, leader parlementaire.  On parla bien sûr de l’épineux problème de la grève des médecins, qui demandait une solution urgente.  Mais ce qui préoccupait surtout les esprits était évidemment l’enlèvement de James Richard Cross.  Laporte disait, comme Choquette, qui était resté à Montréal pour négocier avec les ravisseurs, qu’il fallait avoir la poigne dure.  Que si l’on donnait un pouce aux ravisseurs de Cross, ils voudraient bientôt un pied.  […] Laporte et les ministres en conseil acceptèrent tout de même, avec l’appui de Mitchell Sharp, de permettre la lecture du manifeste sur les ondes de Radio-Canada, le lendemain soir.  Dès qu’il apprit la nouvelle, le directeur de l’information de CKAC, Raymond Saint-Pierre, en fit faire la lecture sur ses ondes, plusieurs heures avant que Radio-Canada ne le fasse »[2].

Vers 13h00, Mme Cross était conduite au quartier général de la police de Montréal pour aller observer une dizaine de détenus, peut-être pour tenter de les reconnaître.  Selon La Presse, c’est en catimini, par la porte arrière de sa propre maison, qu’elle s’est rendu sur place.  La police resta silencieuse, mais selon La Presse « Mme Cross n’a pu relier aucun des détenus à l’enlèvement de son mari ».  Parmi ces suspects, on aurait compté trois femmes et aussi « quatre membres du Comité ouvrier de Saint-Henri, un membre du FLP, un membre du SOS Saint-Henri, un ex-journaliste et le fils d’un ambassadeur du Canada.  Aucun des détenus n’a été autorisé à entrer en contact avec un avocat, et, Me Robert Lemieux, qui était mandaté pour représenter neuf des détenus, s’est vu refuser l’autorisation de s’entretenir avec eux et même de se faire confirmer officiellement leur présence dans les cellules du quartier général ».

Selon La Presse, c’est vers 13h30 qu’un quatrième communiqué a été expédié à Pierre Pascau de CKLM tout en indiquant qu’on accordait un délai de 24 heures pour permettre aux autorités de réviser leur position et de diffuser le manifeste, en plus de leurs autres exigences.  Ce communiqué implorait le gouvernement de répondre aux exigences du FLQ.

Lorsque le manifeste a été lu à la radio, Robert Bourassa se trouvait toujours à New York et c’est de là qu’il l’entendit.  L’un de ses biographes décrivit le texte en ces termes : « étrange, salmigondis sentimental et mélodramatique, troublant mélange d’idées indépendantistes et d’utopies socialistes.  Il [Bourassa] comprit cependant que les auteurs de ce manifeste avaient, tout comme lui, le désir et la volonté d’améliorer le sort des petites gens.  C’était pour cela d’abord et avant tout qu’il était entré en politique.  Et il était très troublé de voir que d’autres prenaient, pour arriver aux mêmes fins que lui, des chemins extrêmement dangereux, qui ne pouvaient mener qu’à une tragédie.  Il a été profondément déconcerté et meurtri par cette lecture »[3].

Le FLQ n’était-il pas en train de donner un coup d’épée dans l’eau, puisque ce premier ministre qu’ils détestaient tant avait choisi le même combat qu’eux?  Pourquoi alors mettre des bâtons dans les roues de Bourassa si, au fond, on cherchait la même chose?

Selon Germain, Bourassa considérait que « la façon de faire des felquistes n’était pas très créatrice, pas du tout constructive, pas originale, ni raisonnable, ni intelligente.  Croyaient-ils pouvoir enrichir le Québec avec leurs bombes et leurs enlèvements?  Ils ne faisaient qu’imiter, que singer les guérilleros latino-américains et les Black Panthers américains, qui avaient des causes drôlement plus sérieuses à défendre »[4].

Francis Simard

Dans le livre qu’il publiera en 1982, Francis Simard, qui s’apprêtait à devenir l’une des figures dominantes de la Crise d’octobre, affirma avoir entendu la lecture du manifeste au cours de la soirée du 7 octobre.  À ce sujet, il précise que « c’était le 7 octobre 1970.  Nous étions sur le chemin du retour, passé New York, dans les environs de Burlington.  Nous revenions au Québec.  J’étais avec Paul et Jacques Rose.  Mme Rose et sa fille Claire nous accompagnaient.  Ça faisait une dizaine de jours que nous étions partis du Québec.  Nous avions traversé les États-Unis pratiquement d’une traite.  Deux jours plus tôt, James Richard Cross, attaché commercial de Grande-Bretagne à Montréal, avait été enlevé par le Front de Libération du Québec.  En apprenant la nouvelle à la radio, nous avions été surpris et déçus.  Membres du FLQ, nous savions qu’un enlèvement se préparait.  Tout l’été nous avions participé à sa planification, mais jamais il n’avait été question d’enlever uniquement J. R. Cross.  Pour nous, c’était risquer que toute la lutte soit identifiée à un conflit entre francophone et anglophones, un conflit de langue, alors que le problème était beaucoup plus profond.  Il était assez tard dans la soirée.  Tout à coup, à la radio, on a commencé la lecture du manifeste.  En diffusant ce texte, on répondait ainsi à l’une des conditions imposées par le FLQ pour la remise en liberté de J. R. Cross.  Nous avons stationné en bordure de la route … »[5].

Simard affirme avoir participé à la rédaction du manifeste.  Doit-on le croire quand il parlait de sa crainte que le conflit soit perçu uniquement comme une guerre entre anglophones et francophones?  Si Simard a été sincère, c’était là oublier tous les incidents qui se produisaient et se répétaient depuis 1963.  Qui furent les cibles de leurs bombes?  Qui furent les victimes?  De plus, les bombes posées durant toutes ces années visaient presque exclusivement des symboles fédéraux.  Difficile de ne pas y voir une haine envers les anglophones!

C’est vers 23h00 que le ministre de la Justice Jérôme Choquette révéla l’existence d’une lettre que le FLQ avait envoyé à Mme Cross le mardi 6 octobre.  « La lettre semblait reculer l’heure limite à midi le même jour, mais cette heure est passée sans que les ravisseurs ou les gouvernements n’aient changé leurs positions ou établi un contact.  C’est dans le courant de l’après-midi que la station CKLM devait recevoir la dernière lettre des ravisseurs accordant un nouveau délai aux responsables fédéraux et provinciaux, jusqu’à midi aujourd’hui.  Dans cette lettre, le FLQ demandait que son manifeste politique soit diffusé par le réseau français de Radio-Canada hier soir [7 octobre] et que la police mette fin à toutes ses opérations de recherche.  Les ravisseurs ajoutaient qu’ils accordaient un nouveau délai pour donner aux autorités la chance de prouver « leur bonne foi ».

Le même soir, le ministre des affaires extérieures Mitchell Sharp se montra ému, au point de prendre de longues secondes avant de pouvoir parler aux journalistes et de demander aux ravisseurs de « nommer un négociateur avec lequel le gouvernement fédéral pourrait traiter […]. Au cours d’une émission spéciale de télévision, sur les ondes de Radio-Canada, M. Sharp a précisé qu’il s’agirait là d’une première étape en vue de « mettre au point un mode approprié de communication avec les auteurs de l’enlèvement »[6].  Le lendemain de cette apparition, La Presse publia l’intégrale de la déclaration du ministre :

« J’ai lu le dernier communiqué émis par les responsables de l’enlèvement de M. Cross; j’ai aussi pris connaissance d’une lettre de M. Cross.  Le communiqué, tout comme la lettre, attache une importance particulière à la diffusion par Radio-Canada, à la radio et à la télévision, d’un certain manifeste ou communiqué.  Nous sommes disposés à faire les arrangements requis pour sa diffusion bien que nous ne sachions pas précisément de quel document il s’agit.

Mais il nous faut des assurances que M. Cross sera libéré sain et sauf sans qu’on nous impose de conditions inacceptables.

J’ai déjà indiqué que l’ensemble des sept conditions mises de l’avant au départ par les auteurs de l’enlèvement est tout à fait déraisonnable.  Ce qu’il faut maintenant au gouvernement, c’est une base précise sur laquelle l’élargissement de M. Cross puisse être garanti, y compris les circonstances de lieu et de temps.

Pierre Laporte en compagnie de sa femme (BanQ: 03Q_P428S3SS1D44P359)

Il ne saurait autrement y avoir de discussions dignes de foi, car les responsables de l’enlèvement pourraient détenir M. Cross indéfiniment.  Afin d’en venir à une telle garantie et de discuter des autres questions qui pourraient se poser, il faudrait mettre au point un mode approprié de communication avec les auteurs de l’enlèvement.  Il y aurait divers moyens d’y pourvoir.  Néanmoins, en une première étape, j’invite ceux qui détiennent M. Cross à nommer une personne avec qui les autorités ou toute personne qui pourrait représenter celles-ci pourraient traiter en toute confiance des arrangements visant à la mise en liberté de M. Cross. »

Selon La Presse, la police auraient procédé à l’arrestation de douze personnes au cours de la journée du 7 octobre, sans toutefois préciser leurs identités.

Le FLQ et leurs partisans ont toujours reproché à Bourassa de ne pas avoir annulé son voyage d’affaires à New York, laissant par-là entendre qu’il fuyait ses responsabilités ou qu’il se montrait indifférent à l’enlèvement de Cross.  Si on en croit ses biographes, ce n’est pas de cette façon qu’il faut interpréter son voyage new-yorkais.  À ce sujet, Charles Denis, qui travaillait étroitement avec Bourassa à cette époque, est clair : « le premier ministre a déjà annulé son voyage sur la côte ouest américaine à cause de la crise créée par les médecins spécialistes.  Il ne peut être question d’annuler le voyage du 7 octobre à New York; des rencontres importantes avec de grandes institutions financières y sont organisées par Roland Giroux, le président d’Hydro-Québec.  Sont en jeu des financements colossaux nécessaires au projet hydro-électrique de la Baie James.  Bourassa veut également montrer aux milieux financiers, entre autres, que la stabilité politique du Québec n’est pas ébranlée au point de l’empêcher de se déplacer »[7].

Autrement dit, les felquistes n’étaient pas conséquents avec leurs idéaux car en critiquant Bourassa pour cette décision de se rendre à New York, un geste important en faveur du développement économique du Québec, ils se tiraient eux-mêmes dans le pied.  Ce n’était pas la première fois ni la dernière que le FLQ faisait preuve d’un illogisme flagrant.

Le lendemain soir, 8 octobre, c’est le lecteur de nouvelles Gaétan Montreuil qui lira le fameux manifeste sur les ondes de Radio-Canada.  L’article de la semaine prochaine nous présentera la version intégrale du manifeste.


[1] La Presse, 8 octobre 1970.

[2] Germain, op. cit., p. 147.

[3] Germain, op. cit., p. 147.

[4] Germain, p. 148.

[5] Francis Simard, Pour en finir avec Octobre, p. 19.

[6] La Presse, 8 octobre 1970

[7] Denis, op. cit., p. 100.

Octobre 70: République de bananes (7)


Lundi, 5 octobre 1970

Vers 8h15, au matin du 5 octobre 1970, une voiture transportant cinq individus armés s’immobilisa devant le 1297 rue Redpath Crescent, à Montréal.  Machinalement, la femme de ménage alla ouvrir.  Sous ses yeux, tout allait ensuite se dérouler très rapidement.  Des ravisseurs pénétrèrent dans la demeure et l’instant d’après ils ressortaient avec James Richard Cross, représentant des affaires britanniques basé à Montréal.  Dans la minute, leur véhicule disparut en trombe.

Le tout premier enlèvement politique de l’histoire du Canada venait d’être perpétré.

Selon William Tetley, c’est Louise Cossette-Trudel qui avait été chargée de faire le guet en face de la résidence de Cross[1].  Les autres ravisseurs étaient apparemment Louise Lanctôt, son mari Jacques Cossette-Trudel, Marc Carbonneau, Jacques Lanctôt et Pierre Séguin.

Pour l’occasion, le célèbre journaliste et chroniqueur judiciaire Michel Auger écrivit que l’enquête policière se déroula en vase clos.  Les policiers de Montréal, ceux de la Sûreté du Québec et de la GRC collaborèrent pour augmenter les effectifs de la section antiterroriste.  On recherchait une voiture taxi aperçue en même temps que celle des ravisseurs, rue Crescent.

Charles Denis, qui a travaillé avec Bourassa à l’époque de la Crise d’octobre, aura une anecdote intéressante pour ce matin fatidique : « comme chaque lundi matin, ce 5 octobre 1970, je suis dans mon bureau du 17e étage d’Hydro-Québec où se trouve alors le bureau du premier ministre à Montréal, et je parcours les journaux.  Robert Bourassa entre, l’air préoccupé, et s’installe devant la fenêtre d’où l’on a une vue magnifique sur la ville.  « Quelque chose qui ne va pas? » lui dis-je au bout de quelques secondes.  Et je l’entends me dire : « Ils viennent d’enlever l’attaché commercial britannique à Montréal, un dénommé Cross ».  Il reste là, pensif, songeant sans doute aux implications d’un tel événement et probablement déjà à quelque stratégie.  Avant de quitter la pièce, il ne peut retenir un soupir : « Je ne peux pas croire qu’on devient une véritable république de bananes! »[2].

Denis ajoutera que, très probablement, le FLQ s’était inspiré de plusieurs enlèvements politiques survenus dans des pays étrangers.  Puisque plusieurs de ces événements avaient été retranscris dans des journaux québécois, il devenait évident que les felquistes s’en étaient inspirés.  William Tetley laissera entendre la même chose dans son propre livre.  De plus, Denis souligna qu’un manuel du guérillero écrit par Carlos Marighela avait circulé clandestinement au tournant de 1969 et 1970.

Le jour même où les journaux annonçaient la mort de la chanteuse américaine Janis Joplin, le nom du haut-commissaire britannique James Richard Cross faisait toutes les manchettes.  Le lendemain, La Presse soulignait que Bourassa, Trudeau et Drapeau étaient également visés par le FLQ.  Les trois hommes « pourraient donc être les cibles de la théorie de « l’assassinat sélectif », prônée récemment par des membres du Front de libération du Québec », écrivait Marcel Dupré[3].

Le FLQ posa également un ultimatum dans son enlèvement de Cross, qui devait se terminer à 8h30 au matin du 7 octobre.  Le FLQ fit six requêtes en échange de Cross, « dont la libération des prisonniers politiques et le paiement de $500,000 […] ».  Pendant ce temps, les policiers cherchaient dans tous les coins en multipliant les descentes.  Des recherches policières de cette ampleur ne s’étaient encore jamais vues dans l’histoire de la province.

Nous reviendrons dans un chapitre ultérieur sur la question des prisonniers politiques, un terme qui serait, selon Tetley, inapproprié pour désigner les criminels que le FLQ voulait extirper des pénitenciers.  Quant aux six conditions, c’est Le Devoir qui sera le plus précis dès le lendemain :

  1. La libération de 13 prisonniers politiques;
  2. Un avion pour assurer le transport de ces prisonniers politiques vers Cuba ou l’Algérie;
  3. La garantie que le ministre fédéral des postes reprendra à son emploi les employés de Lapalme;
  4. Une rançon de 500 000$ en lingots d’or, mis à bord de l’avion qui assurera le transport des prisonniers;
  5. La dénonciation (nom et photographie) du délateur qui a révélé l’existence de la dernière cellule du FLQ;
  6. La publication dans les journaux du manifeste politique du FLQ (le ministre n’a pas précisé de quel document il s’agit).

Ces conditions se trouvaient dans une lettre que l’on retrouva au Pavillon Lafontaine de l’université du Québec, une heure environ après l’enlèvement de Cross.  « Sans cette lettre, les terroristes donnent aux autorités un délai de 48 heures pour répondre à leurs exigences », précisera Le Devoir.

Aujourd’hui, on pourrait se demander jusqu’à quel point ces exigences étaient naïves, voire même irréalistes.

Selon le biographe Georges-Hébert Germain, Robert Bourassa se trouvait dans son bureau de l’édifice Hydro-Québec à Montréal lorsque son ministre de la Justice, Jérôme Choquette, vint lui annoncer la nouvelle de l’enlèvement de Cross.  « L’impulsif  Choquette pensait tout de suite à agir, à découvrir qui avait commis ce crime, pour les arrêter, les juger, les punir comme ils le méritaient; Bourassa, lui, s’inquiétait de ce qu’on dirait du Québec à l’étranger, à Paris, à New York, où, justement, il devait partir en tournée de promotion deux jours plus tard.  Il voulait rencontrer là-bas des gens d’affaires et de la haute finance et les convaincre d’investir dans un faramineux projet au Québec, terre de paix »[4].

Bourassa décida de ne pas annuler son voyage à New York et de déléguer plutôt cette affaire d’enlèvement à Choquette, mais aussi au ministre fédéral des Affaires extérieures, Mitchell Sharp, et Me Michel Côté, chef du contentieux de la Ville de Montréal que l’auteur Germain qualifie d’homme « fort compétent ».


[1] William Tetley, p. 319 : « Une autre femme l’accompagne vraisemblablement parce qu’il s’avère que Louise Cossette-Trudel ne sait pas conduire.  Le FLQ n’a jamais révélé l’identité de cette femme.  Carole de Vault a émis l’hypothèse qu’il s’agissait probablement de Suzanne Lanctôt ».

[2] Charles Denis, Robert Bourassa la passion de la politique, 2006, p. 99.

[3] Marcel Dupré, « Bourassa, Trudeau et Drapeau sont sur la liste des personnes visées par le FLQ », La Presse, 6 octobre 1970.

[4] Germain, op. cit., p. 146.