John F. Kennedy et Billy the Kid

Kennedy en 1962 en Cote Ivoire pièce Billy the Kid (3)            L’Histoire permet parfois de faire des liens assez improbables, comme en témoigne cette photo prise en 1962 et sur laquelle on aperçoit le président John F. Kennedy en compagnie de sa femme, Jacqueline Bouvier Kennedy, lors d’une visite rendue au président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny.  Lors de cette occasion, on y présentait un spectacle hybride entre la pièce de théâtre et le ballet classique intitulé Billy the Kid.  Cette photo, prise le 22 mai 1962, nous démontre d’ailleurs le célèbre président en train de serrer la pince à quelques-uns des membres de la troupe.

Si le titre de ce spectacle s’inspirait directement de l’un des plus célèbres hors-la-loi du Far West, on comprendra que son contenu ne jouissait pas d’une grande valeur historique.  En ce début des années 1960, les historiens et autres auteurs sérieux commençaient à peine à démystifier la légende qui entourait le personnage depuis maintenant huit décennies, comme il en a été question récemment dans mon article Billy the Kid : la fabrication d’une légende.

En 1958, soit quatre ans avant cette soirée présidentielle, l’acteur Paul Newman avait incarné le rôle de Billy the Kid au cinéma, ce qui avait contribué à rehausser la popularité du personnage.  Cependant, on sait aussi que George Russel avait composé son Concerto for Billy the Kid en 1956 pour son album The Jazz Workshop.

Mais le spectacle que JFK a eu l’opportunité de voir en compagnie de sa célèbre dame fut sans aucun doute l’œuvre du compositeur américain Aaron Copland qui avait écrit un ballet intitulé Billy the Kid en 1938.  Pour les curieux, on peut entendre certains extraits des compositions de Copland sur Billy the Kid à l’adresse suivante : http://www.allmusic.com/album/release/copland-rodeo-four-dance-episodes-billy-the-kid-ballet-suite-mr0001540395

Ou alors sur Youtube: http://www.youtube.com/watch?v=nrD36k8Sn2k

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A Farewell to justice, par Joan Mellen

A farewell to justiceMELLEN, Joan.  A farewell to justice, Jim Garrison, JFK’s assassination, and the case that should have changed history.  Dulles, Virginia, 2007, 547 p.

Pour mieux apprécier le livre de Mme Joan Mellen, il faut nécessairement avoir un minimum de bagage concernant l’historique de l’assassinat du président John F. Kennedy, mais surtout de Jim Garrison, le seul homme de loi américain ayant eu le courage d’enquêter et de poursuivre en justice les assassins du président.  Pour le profane, il serait indiqué de lire d’abord l’ouvrage de Garrison avant de s’aventurer à travers les pages noircies par Mellen.

Le projet initial de cette investigatrice, qui a personnellement connue Garrison en 1969, était de rédiger la biographie du célèbre et controversé procureur de la Nouvelle-Orléans.  Rapidement, elle s’est plutôt laissé tenter par l’idée de reprendre l’enquête et de clarifier des choses qui ne pouvaient pas encore être dévoilées du vivant même de Garrison, qui s’est éteint en 1992.

Louangé par Oliver Stone, le réalisateur de JFK, et aussi par le récipiendaire du pulitzer Robert Olen Butler, l’ouvrage de Mellen nous présente d’abord un Jim Garrison incorruptible qui a eu l’expérience de la Seconde Guerre Mondiale en tant que pilote.  Certaines photos qu’il a lui-même faite à Dachau en 1945 ne l’ont jamais quitté.

On apprend également que son arrivée au poste de procureur de la Nouvelle-Orléans, au début des années 1960, s’est effectué alors qu’il évitait la corruption et une quelconque association avec de vieux routiers, ce qui fit de lui un indépendant dès le départ.  Malgré cette droiture, il avait le défaut de croire qu’il pouvait contrôler Pershing Gervais, un compagnon de l’armée qu’il engagea comme enquêteur à son bureau.  Mais Gervais accusait certains travers et couchait même avec le FBI, au point où certaines personnes le décrivaient comme le diable incarné.

L’auteure plonge rapidement dans la complexité de l’enquête sur l’inoubliable assassinat de Kennedy, dont nous célébrons tristement, aujourd’hui même, le 50ème anniversaire.  C’est en mars 1965 que Garrison, qui avait alors l’intention de concourir pour le poste de gouverneur de la Louisiane, entama véritablement son enquête en lisant un article de Dwight Macdonald dans le magazine Esquire et dans lequel ce dernier critiquait fortement la Commission Warren, qu’il considérait comme un travail de fantaisie et d’invention littéraire.  Selon lui, cette commission relevait davantage de l’exorcisme que d’une véritable enquête de meurtre.  Parmi les irrégularités soulignées, on pouvait lire que sur ordre de J. Edgar Hoover et de Lyndon B. Johnson, on avait envoyé un avocat du département de la Justice et qui avait ses liens avec la CIA, Herbert J. Miller Jr., au Texas afin d’interdire la police de Dallas d’ouvrir toute enquête.

À la fin de mars, Garrison se retrouva en compagnie du congressiste Hale Boggs, qui avait été membre de la Commission Warren.  Boggs l’informa que lors d’une session à huis clos survenue le 22 janvier 1964, on avait étudié les documents du FBI concernant Oswald, incluant le salaire que le FBI lui versait.  Earl Warren, le président de la commission, et Allen Dulles, ancien directeur de la CIA congédié par Kennedy, avaient alors exprimé leur souhait que ce lien entre Oswald et le FBI ne soit jamais divulgué.  Jusqu’à sa mort, d’ailleurs, Garrison a vigoureusement protégé l’identité de Boggs.  Cette rencontre avait cependant eu pour effet de le replonger activement dans son enquête.  En effet, quatre jours après l’assassinat du président, Garrison avait interrogé un pilote excentrique du nom de David W. Ferrie qui, selon l’informateur de la CIA Jack Martin, avait été chargé d’utiliser un petit avion pour faire sortir les assassins de Dallas le jour même du drame.  Devant les mensonges de Ferrie, Garrison l’avait aussitôt confié au Service Secret et au FBI, mais ceux-ci avaient immédiatement relâché le suspect.

L’auteure nous permet évidemment d’en apprendre un peu plus sur l’homme qu’était Garrison, né le 21 novembre 1921 sous le nom d’Earling Carothers Garrison.  Pris en charge par sa mère, qui fuyait un mari alcoolique, le jeune homme qui changea plus tard son prénom pour celui de Jim, fut kidnappé par son père.  Qu’à cela ne tienne, car sa mère engagea un détective privé pour le récupérer avant de fuir la Nouvelle-Orléans.  Pauvre et solitaire, le jeune garçon qui était incapable de se payer une bicyclette se lança dans le dessin et la lecture.

Plus tard, Jim s’enrôla dans l’armée pour se battre à la Seconde Guerre Mondiale, où il participa activement à 35 missions aériennes.  Il se retrouva parmi les premiers soldats à entrer au camp de Dachau après sa libération.  Les photos qu’il prit lui-même sur place, il les conserva précieusement près de lui jusqu’à sa mort.  À son retour au pays, il se lança dans l’étude du droit en plus de travailler un certain temps pour le FBI.  Étrangement, il se permit d’écrire un roman qui allait se révéler prémonitoire : il y racontait l’histoire d’un homme enquêtant sur l’assassinat d’un politicien et d’un homme servant de bouc émissaire pour dissimuler la réalité.

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Cette photo prouve que David Ferrie (à gauche) a bien connu Lee Harvey Oswald (à droite) au cours des années 1950 dans les activités du Civil Air Patrol (CAP).

L’auteure explique ensuite comment Garrison a fait son ascension dans le milieu judiciaire et politique en écartant de lui la corruption.  Il ne s’est évidemment pas fait d’amis, en plus de s’attirer de fausses accusations et une campagne de salissage.  Entre autres, on aurait profité de son attitude face aux crimes reliés aux mœurs.  En fait, Garrison, peut-être en avance sur son temps, était d’avis que dès qu’une conduite sexuelle quelconque impliquait des adultes consentants, il n’y avait pas de crime.  En fait, son enquête ciblant les assassins de Kennedy inquiéta tellement les institutions établies que J. Edgar Hoover, fondateur et directeur du FBI, serait à l’origine des rumeurs visant à relier Garrison au crime organisé.

Garrison passa la majeure partie de l’année 1965 à étudier minutieusement les 26 volumes produit par la Commission Warren.  Une fois sa lecture terminée, il pouvait parler de l’affaire comme s’il y avait toujours été impliqué.  D’ailleurs, il semblait entretenir assez peu de sympathie envers les gens qui refusaient de voir la réalité en face en acceptant trop facilement les conclusions de cette Commission, les comparant aux condamnés des camps de concentration nazi se dirigeant vers les fours crématoires et regardant la fumée s’échappant des cheminées, la considérant comme une chaleur réconfortante.

Le livre de Mellen nous plonge rapidement dans une fascinante enquête où elle révèle de nombreux détails croustillants et passionnants pour les enquêteurs en herbe.  Entre autres, dès le lendemain de l’assassinat de Kennedy, des agents du FBI se sont présentés à la bibliothèque publique de la Nouvelle-Orléans pour subtiliser le registre des livres empruntés par Lee Harvey Oswald.  Parmi les autres documents disparus, on compterait également une liste des appels téléphoniques réalisés par Jack Ruby, où on aurait découvert, semble-t-il, des appels fait à Ruth Paine, une amie proche de l’épouse d’Oswald.

L’enquête de Garrison aurait réellement débutée au moment de sa rencontre avec l’avocat Dean Andrews, un individu coloré qui aurait été refusé par le FBI en raison de son caractère instable et de sa grande gueule.  Au lendemain de l’assassinat, un mystérieux personnage du nom de Clay Bertrand avait contacté Andrews pour lui demander de prendre la défense d’Oswald.  Or, Andrews souffrait alors d’une pneumonie.  Avant qu’il ne puisse se rendre à Dallas, les médias annonçaient qu’Oswald venait d’être abattu par Jack Ruby devant les caméras de télévision.

Puisque la Commission Warren avait refusé d’entendre trois autres témoins qui auraient été en mesure de corroborer ses dires, Andrews a nerveusement modifié son témoignage, décrivant Clay Bertrand comme un homme de 5 pieds et 8 pouces plutôt que 6 pieds et deux pouces.  Lorsque Garrison le confronta pour tenter de lui faire avouer la réelle identité de Bertrand, Andrews refusa en disant que s’il révélait la vérité il se mériterait à coup sûr une balle dans la tête.  Toutefois, l’enquête de Garrison permit ensuite de prétendre que la véritable identité de Bertrand était Clay Shaw, un homme qu’il soupçonna rapidement d’être à la solde de la CIA.  En fait, Mellen prétend d’ailleurs qu’il a été prouvé depuis le décès de Garrison que Shaw travaillait réellement pour la CIA et que sa mort présente toujours certains aspects inexpliqués.

Autre détail intéressant, Oswald aurait plutôt demandé l’aide de l’avocat communiste John Abt, ce que Garrison interprétait comme un message de la part d’Oswald à l’endroit de ses complices afin de leur indiquer qu’il conserverait le silence.  Quoiqu’il en soit, ceux-ci semblent ne pas l’avoir cru, comme si tout avait été prévu à l’avance.

Dans son troisième chapitre, Mellen amorce rapidement l’enquête de front avec l’un des suspects favoris de Garrison : David W. Ferrie.  Cet aviateur originaire de Cleveland avait fait échouer sa possible carrière de prêtre en raison d’un caractère instable, en plus de perdre un emploi d’enseignant pour avoir démontré un trop grand intérêt pour ses jeunes élèves de sexe masculin.  Plus tard, il fut congédié de l’Eastern Airlines pour des raisons de pédophilie.  Ce pilote excentrique se distinguait par une maladie rare qui, en 1932, lui avait fait perdre sa pilosité, si bien qu’il se collait une perruque ridicule sur la tête et pour recouvrir ses sourcils il utilisait ce que certains désignaient comme des morceaux de tapis.  Soumis aux regards indiscrets, il déclara un jour que « les gens sont tous mauvais ».

L’appartement de Ferrie était jonché de mitrailleuses, de magazine d’armes à feu, et d’autres sur les preuves et les enquêtes concernant les armes.  En plus de vêtements de prêtre, on y retrouvait des cages à souris puisque l’étude sur le cancer était un de ses hobbies, même s’il ne jouissait d’aucune notion scientifique.

Ferrie travaillait aussi comme informateur et enquêteur privé.  En fait, il a travaillé sur le cas du parrain mafieux Carlos Marcello, dont le dossier devait, curieusement, être entendu le 22 novembre 1963.  Toutefois, ce qui intéressait surtout Garrison, c’est que Ferrie avait volé à contrat pour le compte de la CIA, entre autres dans certaines missions de sabotage en infiltrant des activistes anticastristes.  Il a d’ailleurs volé pour la South Central Air Lines, propriété de la CIA.  Mellen écrit que l’embauche de Ferrie par la CIA a été confirmée par un ancien de la CIA nommé Victor Marchetti.  En 1959, les douanes américaines avaient mis Ferrie sous surveillance, 24 heures sur 24.

Autre fait troublant, l’existence de l’Opération Mangouste (Operation Mongoose) élaborée par Desmond Fitzgerald et encouragé par Robert Kennedy et la CIA, visait à assassiner Fidel Castro.  L’une des stratégies ciblait, à l’aide d’un mini-sous-marin, le quai où Castro avait l’habitude de se baigner.  Or, en novembre 1963, un tel sous-marin aurait été aperçu à l’appartement de Ferrie, qui ne se cachait d’ailleurs pas de sa haine à l’endroit de Kennedy pour le résultat de la Baie des Cochons et de son désir d’envahir Cuba.

L’un des premiers témoins importants s’appelait Jack Martin, un agent de la CIA connecté au bureau de Guy Banister.  Martin avait pris sous son aile un jeune homme du nom de Thomas Edward Beckham, et leur relation était semblable à celle existant entre Ferrie et Oswald.

Quoiqu’il en soit, Martin avait informé Garrison du fait que deux jours avant l’assassinat du président, Ferrie se trouvait à Dallas ou à Fort Worth, avec pour mission d’emporter par avion trois hommes jusqu’à Laredo ou Matamoros, au Mexique.  Garrison n’a cependant jamais pu corroborer cette information, tout comme ça reste le cas aujourd’hui.  Interrogé par Garrison et le FBI, Ferrie a également menti en disant ne pas connaître Oswald.  En fait, les deux hommes s’étaient rencontrés vers le milieu des années 1950 alors qu’Oswald n’était qu’un adolescent engagé dans la Civil Air Patrol (CAP), au sein de laquelle Ferrie occupait un poste d’autorité.

Au quatrième chapitre, on apprend qu’Oswald avait non seulement des connections avec le FBI et la CIA, mais possiblement avec les douanes américaines.  Plusieurs fois, il a été aperçu au restaurant en compagnie de Warren de Brueys, David Smith et Wendall Roache avant de se diriger avec eux dans l’immeuble du Customs House, qui abritait les bureaux du FBI, de la CIA, de l’ONI et de l’Immigration.  Or, après l’assassinat de novembre 1963, « David Smith a été transféré en Uruguay.  Wendall Roache est parti à Puerto Rico.  Quand Roache a finalement été contacté par le Church Committee en 1975, il a dit « j’ai attendu douze ans avant de parler de ça à quelqu’un ».  Son témoignage reste toujours inaccessible à ce jour », écrit Mellen.

Une autre découverte étonnante concerne un certain Juan Valdez, qui un jour s’est présenté chez sa voisine de pallier, Mme Hawes, pour lui demander d’utiliser son adresse afin de recevoir des paquets.  Il aurait également utilisé son téléphone pour des longues distances.  Un jour, un jeune homme se présenta à l’appartement de Mme Hawes pour demander à voir Valdez.  Or, la locataire identifia plus tard ce jeune homme comme Lee Harvey Oswald.  Et dans le même immeuble vivait aussi Mary Sherman, une orthopédiste âgée dans la cinquantaine qui faisait apparemment de la recherche pour le cancer dans un immeuble étrange situé non loin de là.  Elle travaillait également pour le Dr Alton Ochsner, un collaborateur de longue date de la CIA.

Un jour de 1964, Mary Sherman fut retrouvée morte dans son appartement dans des circonstances étranges, soi-disant pour faire croire à un meurtre à motif sexuel.  Or, Valdez avait l’habitude de prendre des marches nocturnes vers le laboratoire secret où travaillait Sherman, et l’auteure laisse entendre que la femme médecin aurait pu y être assassinée avant que son corps soit transporté jusqu’à son appartement.  De plus, encore en 1999, alors que ce laboratoire était vide depuis longtemps, il était toujours gardé par des policiers armés.  Toutes les références au Dr Ochsner dans le dossier d’enquête auraient été retirées, et quatre mois plus tard l’enquêteur principal avait reçu ordre d’une haute instance de cesser son travail.

Peu après, le couple Hawes reçut un appel téléphonique d’un homme dont la voix leur rappela celle de Valdez, leur conseillant de déménager au plus vite, ce qu’ils ont fait.  Plus tard, lorsque les Hawes racontèrent leur histoire au FBI en plus de leur montrer leurs factures de téléphone, tout cela à l’époque de l’enquête de Garrison, ils reçurent un autre appel étonnant : « Cessez de foutre votre nez dans des affaires qui ne vous concernent pas! ».  Encore une fois, les Hawes avaient déménagés.

Plus tard, Garrison apprit que Mary Sherman s’était aussi retrouvé à un camp d’entraînement de troupes anticastristes afin de soigner les participants.  Et même si Garrison n’a jamais pu le prouver, certaines informations et témoignages affirmaient des liens d’amitié entre Sherman et David Ferrie.

Un autre personnage intéressant est Guy Banister, qui se faisait passer pour un détective privé de la Nouvelle-Orléans alors qu’en réalité il appuyait certaines forces anticastristes en plus d’avoir ses connexions directement avec J. Edgar Hoover.  Il avait même accueilli Fulgencio Battista à sa descente de l’avion à la Nouvelle-Orléans après avoir été écarté du pouvoir par Fidel Castro à Cuba.  Non seulement Banister connaissait Ferrie, Oswald et Shaw, mais l’adresse de son bureau de détective apparaissait sur les tractes distribué par Oswald au cours de l’été 1963.

Malheureusement, Garrison n’a jamais pu rencontrer Banister, qui s’est éteint le 6 juin 1964 dans des circonstances étranges et sous le verdict officiel de « cause naturelle ».  Peu de temps avant sa mort, Banister avait lui-même confié à un proche que si on devait le retrouver mort on indiquerait à coup sûr que ce serait de « cause naturelle ».  Or, la femme de Banister aurait été témoin d’un coup de feu tiré à travers une fenêtre, ce qui aurait tué son mari.  La femme aurait immédiatement pris la fuite peu après.  Étrangement, l’un des enquêteurs de Garrison s’est rendu à la morgue pour vérifier l’état du corps : il n’y a vu aucune blessure par balle.

Non seulement l’auteure soulève l’histoire du jeune Thomas Edward Beckham, qui a fait certaines livraisons de documents à des personnages douteux au cours de la semaine ayant précédée l’assassinat du président, après quoi il s’est évanoui dans le décor après avoir vu Ruby tirer sur Oswald, deux hommes qu’il connaissait, elle dépoussière également l’histoire d’une dame nommée Bootsie Gay, une cliente de l’avocat G. Wray Gill, qui avait engagé Ferrie pour certaines enquêtes.  Le 26 novembre 1963, quatre jours après l’assassinat, Gay s’est rendu dans les bureaux de Gill pour y découvrir un branle-bas de combat au cours duquel on détruisait des documents.  Bref, on tentait de détruire toute trace de la présence de Ferrie et l’un de ces documents représentait un diagramme montrant des angles de tir visant une limousine et portant la mention « Elm Street ».

Un autre mystère soulevé dans le livre concerne la mort de Ferrie, survenue le 22 février 1967 dans des circonstances nébuleuses qui suscitent toujours des interrogations.  Ferrie représentait un témoin tellement important dans l’enquête de Garrison que certains acolytes lui conseillèrent de tout abandonner.  Si la mort de Ferrie, désignée comme cause naturelle par un médecin à la réputation douteuse, effraya d’autres témoins potentiels, elle eut plutôt l’effet contraire sur un jeune homme qui allait donner un précieux coup de pouce au procureur de la Nouvelle-Orléans.

C’est en lisant la mort de Ferrie dans les journaux que Perry Raymond Russo, un jeune homosexuel ayant eu des relations avec Ferrie et Shaw, écrivit une lettre à Garrison.  Le procureur basa alors son enquête sur ce témoin, procédant à l’arrestation de Shaw quelques jours après.  Malheureusement pour lui, Garrison échoua dans le procès qu’il intenta contre Clay Shaw, qui fut acquitté en 1969.  Toutefois, il avait réussi à convaincre le jury que la mort de Kennedy résultait d’un complot.

Il faut s’armer de patience en ouvrant les pages du livre de Mellen.  On a parfois l’impression de sauter à pieds joints dans une sorte de délire logique.  Bien que fascinants, on aimerait en tant que lecteur que l’auteur puisse apporter des preuves plus concrètes à toutes ses affirmations, un peu comme l’avait fait Garrison dans son livre publié quelques années avant sa mort.  Ceci dit, il y a certainement des raisons de croire qu’Oswald n’a pas agis seul car dans l’histoire judiciaire on a souvent ouvert des enquêtes sérieuses pour moins que ça.

Lee Harvey Oswald, en mission au Japon

Oswald lors de ses deux jours de détention au poste de police de Dallas, Texas, en novembre 1963.
Oswald lors de ses deux jours de détention au poste de police de Dallas, Texas, en novembre 1963.

Qui était réellement Lee Harvey Oswald?

C’est la question à laquelle tenta de répondre Jim Garrison dans son livre de 1988.  Le procureur de la Nouvelle-Orléans, dont la carrière fit l’objet du film JFK d’Oliver Stone en 1991, avait découvert plusieurs personnalités au présumé assassin du président John F. Kennedy.

Son nom s’est gravé dans la tête de millions de personnes en moins de quelques minutes.  Un nom qu’on n’ose jamais associer à autre chose qu’au plus célèbre assassinat du 20ème siècle.

Mais qui était réellement Lee Harvey Oswald?  Fut-il le plus grand et brillant assassin de tous les temps ou simplement un bouc émissaire?  Était-il « le plus féroce communiste depuis Lénine »[1], comme le soulignait Garrison avec sarcasme?  Ou alors fut-il un agent de la CIA ayant fini comme victime des hautes instances gouvernementales?

En août 1939, Robert Lee Oswald résidait sur Alvar Street à la Nouvelle-Orléans avec sa petite famille lorsqu’il mourut subitement d’une crise cardiaque.  Son épouse, Marguerite Claverie, attendait alors son troisième fils, qui vit le jour le 18 octobre.  Il fut baptisé Lee Harvey Oswald.  Marguerite avait eu un premier fils, nommé John Pic, suite à un précédent mariage.  En plus de ce demi-frère, Lee avait aussi un frère de 3 ans son aîné, Robert.

Le rapport Warren, produit en 1964, est assez peu élogieux à l’endroit de Marguerite et de l’enfance de Lee.  Les auteurs du rapport semblent avoir mis beaucoup d’énergie à démontrer les nombreux déplacements du jeune garçon, de même que son comportement problématique à l’école.  Toutefois, le chercheur et auteur Jim Marrs[2] écrivait en 1989 qu’Oswald n’avait pas eu une enfance bien différente des autres enfants américains de sa génération.  Là où le rapport Warren parle d’orphelinat, dans lequel sa mère l’aurait soi-disant abandonné durant un temps, fut plus tard identifié comme une sorte de garderie.  L’image de la mère monoparentale fut donc exploitée pour mieux cadrer avec le scénario de l’enfance perturbée du tireur fou solitaire.

Voilà pourquoi les chercheurs et lecteurs plus alertes ont compris depuis longtemps qu’il est nécessaire de demeurer excessivement prudent devant les informations véhiculées par le rapport Warren, que ce soit à propos de la biographie d’Oswald ou des autres personnes impliquées dans l’affaire.

On sait cependant que le jeune homme a habité dans plusieurs villes.  À titre d’exemple, il s’installait à New York avec sa mère chez son demi-frère John Pic en 1952.  À cette époque, John faisait partie de la Garde Côtière.

Jim Marrs croit que c’est à cette époque que Lee commença à s’isoler quelque peu en raison de son accent texan.  Par dépit, le garçon s’est donc mis à fréquenter la bibliothèque et le zoo.  Comme de raison, tous les intellectuels traînant dans les bibliothèques n’assassinent pas leur président.  L’isolement d’un jeune adolescent n’est jamais égal à un comportement problématique, bien au contraire.

Le rapport Warren le voyait autrement.

D’ailleurs, on ne lui connaît aucun problème sérieux de délinquance.  Il devint plutôt un lecteur avisé se renseignant sur de nombreux sujets comme l’astronomie, la vie animale, les grands classiques de la littérature et plus tard la politique.

Selon le rapport Warren, c’est à New York, à 15 ans, qu’Oswald aurait appris pour la première fois ce qu’était le communisme lorsqu’une vieille femme lui remit un dépliant.  Selon son frère Robert, c’est aussi à cette époque qu’il regardait passionnément une série télévisée racontant l’histoire d’un informateur du FBI agissant comme espion communiste.  Curieusement, c’est un rôle qu’il aurait pu jouer quelques années plus tard dans la vraie vie, selon ce qu’a révélé l’enquête menée par Jim Garrison.

À 16 ans, Oswald était de retour à la Nouvelle Orléans avec sa mère.  C’est là qu’il rejoignit la Civil Air Patrol (CAP), dont le capitaine était David W. Ferrie, un homme d’âge mûr quelque peu excentrique.  Suite à une curieuse maladie l’ayant rendu imberbe, Ferrie portait une perruque et se dessinait des sourcils grotesques.

Étrangement, alors que sa famille ne l’avait jamais entendu parler de ce sujet, c’est à cette époque qu’Oswald commença à se donner l’image d’un communiste.  Or, Ferrie, son nouveau mentor, était tout sauf communiste.  En fait, il vouait une haine viscérale à cette idéologie.  Ferrie était pilote d’avion et investigateur privé, en plus d’avoir des connections avec la mafia auprès de Carlos Marcello, le parrain de la Nouvelles-Orléans.  Il fréquentait également certains cubains anticastristes et l’ancien agent du FBI Guy Banister, qui avait son bureau au 544 Camp Street, à la Nouvelle-Orléans.  Plus tard, au cours de l’été 1963, certains tracts pro-castristes distribués par Oswald étaient estampés de l’adresse 544 Camp Street.

De plus, Ferrie utilisait sa position au sein du CAP pour obtenir des relations homosexuelles avec les cadets.  Serait-il pour quelque chose dans le fait qu’Oswald commença alors à se créer une sorte de personnage de couverture aux tendances communistes dans le but éventuel de devenir un agent gouvernemental?  C’est l’une des questions que se posent toujours les chercheurs rationnels.

Si les autorités ont longtemps niés l’existence de liens quelconques entre Oswald et Ferrie, en 2007 l’auteure Joan Mellen, qui a repris l’enquête de Jim Garrison après la mort de ce dernier, publiait une photo sur laquelle on aperçoit clairement les deux individus lors de ce qui semble être un camp organisé par le CAP[3].

Le jeune Oswald a-t-il été influencé au point de se laisser entraîner dans le milieu de l’espionnage?

Après tout, on sait que la CIA peut recruter des gens de tous les milieux.  Bien sûr, la création de ce personnage ne prévoyait pas encore en arriver jusqu’à un assassinat présidentiel, puisque Kennedy n’avait pas encore été élu.

Les irrégularités débutent avec l’entrée d’Oswald dans les Marines, le 26 octobre 1956.  Le jeune homme se dévoile être un très mauvais tireur.  Nelson Delgado, l’un de ses compagnons au sein de la Marines, tenta d’expliquer aux agents du FBI après l’assassinat du président ce qu’il savait, mais ceux-ci remirent en questions ses capacités d’évaluation.  Delgado se sentit tellement intimidé qu’il s’exila avec sa famille en Grande-Bretagne.

Le 20 janvier 1957, Oswald compléta son entraînement de base et fut alors expédié au Camp Pendleton en Californie pour un entraînement plus poussé au combat.  Si le rapport Warren prétendit plus tard qu’au cours de cette période le jeune homme ne cessait de parler en faveur du communisme, il ne fut pourtant jamais réprimandé par ses supérieurs.

En mars, il débarquait au Naval Air Technical Training Center de Jacksonville, en Floride, pour y devenir un contrôleur de radar aérien.  Or, cette formation était réservée aux hommes d’une intelligence au-dessus de la moyenne et soumise à la confidentialité.  Aurait-on vraiment accepté au sein de cette formation un jeune Marines qui déblatérait autant de conneries communistes en pleine guerre froide?

Oswald laissait entendre qu’il retournait chaque fin de semaine auprès de sa famille à la Nouvelle-Orléans, mais à cette époque sa mère habitait au Texas.  Alors, pourquoi la Nouvelle-Orléans?  Pour aller y parfaire son entraînement psychologique auprès de David Ferrie?

Après avoir fait de lui un spécialiste des radars, on l’expédia au Japon en août 1957.  Sur place, on l’affecta à Atsugi, l’une des deux bases américaines abritant l’avion de reconnaissance espion U-2.  Jim Marrs ne manque pas de mentionner que cette base était aussi munie d’un regroupement de bâtiments étranges connu comme Joint Technical Advisory Group, qui était en réalité l’une des principales bases d’opération de la CIA.

Selon la Commission Warren, c’est à cette époque qu’Oswald aurait prit contact avec une cellule de communistes japonais lors de ses temps libres.  Oswald prétendit à certains de ses compagnons avoir fréquenté une fille dans un club de nuit de Tokyo nommé le Queen Bee.  Selon Marrs, il s’agissait d’un club si dispendieux qu’il fallait quelques centaines de dollars pour y passer une seule soirée, et que les filles tentaient d’arracher des informations aux officiers américains.  Ce club était évidemment très au-dessus des moyens d’Oswald, qui gagnait alors 25$ par mois.  De plus, la majeure partie de ce salaire, il l’expédia aux États-Unis pour aider sa mère.

En 1959, Oswald raconta à un ami avoir été approché par une japonaise travaillant pour le KGB dans un bar japonais en 1957.  Lorsque celle-ci l’avait questionné sur ce qu’il faisait, Oswald aurait rapporté l’incident à un supérieur qui le présenta immédiatement à un homme en civil.  Ce dernier lui aurait offert de l’argent pour rôder dans les bars et démasquer quelques espions ennemis.  Voilà comment le jeune homme aurait commencé à travailler pour la CIA, du moins selon cette version[4].

Un autre ancien compagnon de l’époque corrobora le fait que c’est lors de cette affectation au Japon qu’Oswald aurait commencé à travailler comme agent du gouvernement.

James Wilcott, un ancien agent des finances de la CIA, révéla devant le House Select Committee of Assassinations (HSCA), une enquête du Congrès menée au cours des années 1970, affirma qu’Oswald travaillait pour la CIA.  Dans son rapport final, le HSCA choisit cependant de ne pas le croire.

L’une des autres hypothèses de taille concernant le passage d’Oswald au Japon le met en lien avec l’incident de l’avion U-2 piloté par Francis Gary Power.  Son avion espion fut abattu en mai 1960.  Le problème, c’est qu’Oswald avait quitté le Japon avant la fin de l’année 1957.  Toutefois, dans un livre qu’il écrivit à son retour au pays, Power mentionna que si Oswald avait transmit suffisamment d’informations aux russes en raison de son poste de contrôleur de radar, que ceux-ci auraient pu être en mesure d’abattre son avion.

En 1977, Power mentionna lors d’une émission radiophonique la possibilité qu’on ait trafiquée son appareil avec une bombe pour l’obliger à descendre à portée des missiles russes.  Peu après, Power perdit la vie dans l’écrasement de son hélicoptère qui, semble-t-il, aurait manqué d’essence.

Mais alors, pourquoi Oswald, l’agent de la CIA, aurait vendu des renseignements aux russes?  Simplement pour acheter son droit de passage en URSS afin de mieux y construire son profil de communiste endurci?  Rappelons que lors de son retour aux États-Unis il ne fut jamais incommodé par les autorités.  Pourtant, en débarquant en URSS il avait renoncé à sa citoyenneté américaine.

Est-ce logique de le voir, en 1963, distribuer des tracts pro-castristes portant l’adresse du 544 Camp Street, un immeuble appartenant à des anticastristes comme Guy Banister et Jack Martin, tous deux agents de la CIA?

Le 22 novembre 1963, il est arrêté moins de deux heures après l’assassinat du président Kennedy à Dallas.  Il se dit innocent devant les caméras de télé.  Peut-être bien que l’Amérique aurait dû le croire ce jour-là.  Par la suite, on lui mit tout sur le dos en essayant de faire avaler à la population la théorie de la balle magique piètrement défendue devant la Commission Warren en 1964 et reprise en 1978 devant le HSCA par le Dr Michael Baden.  Tout autre médecin ayant tenté d’autres explications n’ont pas été convenablement entendus.

Il est évident qu’au sein de ce dossier immensément complexe on a voulu cacher des choses afin de manipuler l’histoire que les générations à venir allaient assimiler.  Malgré tout, le sujet reste passionnant.  Et tant qu’il y aura des passionnés honnêtes, l’histoire reprendra tranquillement son dû.


[1] Jim Garrison.  JFK, affaire non classée, 1988, p.47.

[2] Jim Marrs, Crossfire : the plot that killed Kennedy, New York, 1989, 625 p.

[3] Joan Mellen, A farewell to justice, 2007, 545 p.

[4] D’après le témoignage de David Bucknell, interrogé l’auteur Mark Lane.  À noter que Bucknell n’a jamais été appelé à témoigner devant la Commission Warren.

JFK, le dernier témoin

JFK, le dernier témoin, par William Reymond et Billie Sol Estes, Flammarion, 2003, 407 p.

Ce livre de 407 pages est l’œuvre du journaliste d’enquête William Reymond, un français installé au Texas, et de Billie Sol Estes, un ancien multimillionnaire ruiné qui avait, semble-t-il, des secrets importants à révéler en lien avec l’assassinat du président John F. Kennedy survenu le 22 novembre 1963 à Dallas, Texas.

Dès les premières pages, on sent qu’il ne s’agit pas d’une enquête proprement dite, à savoir que le récit se raconte comme un roman policier et repose presque uniquement sur les dires d’Estes.  En effet, si Reymond est aussi l’auteur d’au moins deux romans, il affirme plus d’une fois avoir trouvé des preuves pour corroborer les affirmations d’Estes mais sans jamais les rendre claires ou solides aux yeux du lecteur.  Bref, il semble garder certaines cartes dans ses manches, ce qui peut devenir agaçant à la longue.  Bref, on pourrait croire à une suite, mais depuis 2003 rien de nouveau sous le soleil.

N’oublions pas qu’Estes est aussi le co-auteur du volume, dont il signe d’ailleurs clairement la préface.  Or, les lecteurs rationnels d’expérience savent le peu de crédit qu’on accorde aux autobiographies, en particulier lorsqu’il est question de sujets aussi controversés.  Bien sûr, JFK le dernier témoin ne verse pas complètement dans ce genre littéraire, mais cela suffit cependant à préserver un doute.

Reymond perd du temps à se mettre lui-même en scène, peut-être pour se donner de l’importance ou alors tenter d’ajouter de la crédibilité à l’histoire.  Voilà un polar qui traîne de la patte durant une centaine de pages avant d’entrer dans le vif du sujet.

On le sait, les théories conspirationnistes sont nombreuses en ce qui concerne le crime du siècle et sur ce point Reymond démontre sa prudence à plus d’une reprise, cherchant à s’éloigner de cette mauvaise image que dégagent certains fervents de la thèse du complot.  Après tout, 80% des Américains ne croient pas en la version officielle qui garde toujours bien en vie la théorie du tueur solitaire.  On sait aussi que la démocratie n’est pas un système en mesure de pouvoir déterminer la vérité, mais depuis maintenant un demi-siècle les preuves sont suffisantes pour pouvoir douter de la parole du gouvernement.

Bien qu’elle puisse étonner, la théorie présentée par Reymond apporte des éléments intéressants.  En fait, tout repose sur sa réussite à avoir arraché des confessions à Billie Sol Estes, un ancien multimillionnaire ayant démarré bien humblement dans le milieu de l’élevage et de l’agriculture au Texas.  La principale théorie de Reymond oriente rapidement ses principales accusations à l’endroit de Lyndon Baynes Johnson, vice-président des États-Unis sous le règne de John F. Kennedy (JFK).  Billie Sol Estes confie à Reymond que le motif de l’assassinat est simple, reposant uniquement sur le fait que Johnson entretenait l’ambition presque maladive d’atteindre le bureau ovale de la Maison Blanche.  En effet, il déclare que « c’est une histoire simple.  Ne te complique pas la vie.  Comment aurais-tu réagi si tu t’étais trouvé à un cheveu de la Maison-Blanche et que, soudain, on t’avertissait que tu allais tout perdre?  LBJ [Johnson] n’avait pas de cœur et aurait tué sa propre mère pour réussir ».

Justement, ça semble un peu trop simpliste comme mobile d’un crime national aussi flamboyant.  Plusieurs ambitieux ont aussi connus ce genre de frustration en atteignant presque le pouvoir et ils ne sont pas tous devenus assassins pour autant.

Or, Estes continue pourtant de mentionner d’autres raisons politiques motivant le choix que certains hommes d’affaire ont fait d’assassiner le président.  Entre autres, Kennedy parlait de réforme électorale, de changements dans l’économie qui auraient touché directement les richissimes texans.  Il y avait aussi l’ambition de Bobby Kennedy, alors procureur général du pays, qui souhaitait ardemment coincer Johnson.  Estes ajoute lui-même que « JFK était déterminé à imposer sa volonté.  Il n’avait pas compris qu’il jouait avec le feu.  En diminuant de moitié les avantages fiscaux, il amputait de trois cent millions de dollars les familles de Dallas!  Trois cents millions de dollars par an!  Soit largement le prix de la vie d’un homme, qu’il soit président ou pas ».

Donc, après quelques pages, le mobil du crime n’était plus aussi simple!  Contradiction de taille!  Bref, on aura compris que JFK n’avait pas seulement Johnson comme ennemi.

À la page 70, lorsqu’il pose la question « pourquoi Dallas? », Reymond semble déjà offrir les balises de l’orientation qu’il souhaite prendre.  C’est un peu comme si on nous donnait l’impression d’un scientifique qui entame une recherche importante tout en accusant dès le départ son idée préconçue de ce qu’il souhaite obtenir comme résultat.  Or, dans une telle enquête, ne faut-il pas garder toutes les portes ouvertes justement afin de prouver son impartialité?

Et à savoir pourquoi le drame s’est déroulé à Dallas, il n’est pas nécessaire qu’il y ait une raison logique.

Toutefois, Reymond parvient à nous étonner en établissant un lien entre le tueur Malcolm « Mac » Wallace et Lyndon B. Johnson.  En fait, Wallace avait déjà commis un meurtre en 1951 pour lequel il s’était mérité une « sentence bonbon », comme le dirait le journaliste Claude Poirier, de 5 ans de sursis.  Du jamais vu!  Or, Wallace bénéficiait déjà de l’appui des amis influents de Johnson.  Les deux hommes ont d’ailleurs été vus ensemble à plusieurs reprises.

Johnson, qui tenait J. Edgar Hoover par les couilles grâce à des informations capitales sur sa vie sexuelle débridée, semble avoir eu besoin des services de Wallace en 1961 afin de se débarrasser d’un haut fonctionnaire du Département de l’Agriculture, un dénommé Henry Marshall.  Or, cet homme avait décidé d’appuyer l’incorruptible Bobby Kennedy en lui révélant ce qu’il savait à propos de certains financiers comme Estes et de l’homme qu’il appuyait secrètement, c’est-à-dire Johnson.  Bref, Marshall en savait trop.

Le 31 mai 1961, des inspecteurs vinrent au Département de l’Agriculture pour vérifier des transactions.  Marshall préféra alors mentir, probablement par crainte.  Mais dans les heures et les jours qui suivirent, Bobby Kennedy lui mit de la pression, sachant que si le fonctionnaire acceptait de parler il arriverait à faire tomber non seulement le vice-président Johnson mais tout son réseau.  Finalement, Marshall céda peu après en acceptant de tout révéler.

Le 3 juin 1961, le corps de Henry Marshall était découvert sur son ranch de Franklin, Texas.  « Malgré de multiples blessures par balles, le shérif Howard Stegall classa l’affaire en concluant qu’il s’agissait d’un suicide ».  Ce n’est que plus tard qu’on parvint à rouvrir l’affaire, renversant le verdict de suicide par celui de meurtre.  Quant au meurtrier, il fut identifié comme étant Mac Wallace.  Ce dernier ne paya jamais pour son crime.  Officiellement, il est mort au cours des années 1970 alors qu’une rumeur le voulait encore vivant une dizaine d’années plus tard.

Le point culminant du livre survient lorsque Reymond explique qu’une empreinte retrouvée sur un carton dans le dépôt de livre où se trouvait Lee Harvey Oswald le 22 novembre 1963 était celle de Mac Wallace.  L’empreinte en question avait été longtemps dissimulée par le FBI.  Toutefois, Reymond gâche la sauce en sautant sur l’occasion de conclure hâtivement que Wallace était le deuxième tireur.  Si on veut demeurer rationnel et objectif, la présence d’une empreinte partielle ne prouve pas qu’on ait tiré avec une arme à feu.  De plus, il semble complètement passer sous silence la thèse sérieuse d’un tireur situé sur le monticule herbeux, l’auteur du tir qui fit éclater la moitié de la tête de Kennedy.  Un tir de face.

Si on peut prouver que Wallace était là, c’est déjà une victoire en soit, mais ce dernier aurait pu seulement faire partie de l’équipe basée au 6ème étage du dépôt de livres.

Reymond jongle avec l’arrogance en déclarant la faiblesse de son enquête, à savoir qu’il écarte immédiatement des avenues aussi importantes que celle de la CIA en expliquant, de manière assez peu convaincante d’ailleurs, que « je me dis que si l’Agence avait voulu se débarrasser du président, elle aurait utilisé des moyens limitant la polémique.  JFK aurait été empoisonné, son avion aurait explosé en vol ou il serait mort noyé dans la piscine de la Maison-Blanche.  Mieux encore, lourds antécédents médicaux obligent, JFK aurait pu tomber malade et rapidement s’éteindre ».  Ce serait là négliger totalement la sérieuse théorie de la fausse piste des tracts pro-castristes, qui liait justement Oswald à la CIA et au bureau de Guy Banister.

Il va encore plus loin dans son arrogance en déclarant que, ayant prouvé la présence de Mac Wallace dans le dépôt de livres et l’implication de Johnson, « les Cubains, pro ou contre Fidel, les Russes, blancs ou rouges, la mafia, la CIA, les services secrets israéliens allaient pouvoir rejoindre les poubelles de l’histoire ».  Autrement dit, il n’y avait que son livre qui détenait la vérité.  Pour ce faire, il aurait dû être beaucoup mieux documenté pour défaire des thèses logiques qui sont mieux étayées que la sienne.  En effet, tout repose sur le témoignage d’Estes et de cette empreinte.

La plus grande faiblesse de l’enquête de Reymond réside sans doute dans le fait qu’il tourne le dos aux investigations sérieuses réalisées avant lui.  En effet, sa bibliographie ne contient aucune trace d’ouvrages majeurs en la matière tel que le livre du procureur Jim Garrison ou celui de G. Robert Blakey.  Voilà deux livres qui se contredisent mais qui sont des incontournables en la matière.

Or, l’enquête de Garrison demeure pourtant l’une des plus sérieuses dans le dossier, mettant en évidence le fait que l’opération avait été monté par des organismes puissants et structurés, écartant donc la Mafia et aussi la seule ambition d’un texan arrogant comme Johnson.

Bref, le livre de Reymond n’est pas une conclusion définitive.  Au mieux, la théorie évoquée pourrait s’imbriquer à celle de Jim Garrison et de Joan Mellen, en ce sens que Johnson aurait pu contrôler une certaine partie du complot.  Par exemple, il aurait pu être à la solde de la CIA.  Après tout, une fois devenu président, il a pris des décisions favorisant non seulement les richissimes texans mais aussi la CIA.

Quant à Estes, il peut effectivement connaître une partie du secret, mais dans une affaire aussi immense, il n’existe sans doute aucun homme qui puisse à lui seul être aux faits de tous les paliers de l’organisation.

Comme tout journaliste devenu auteur, oubliez le style littéraire recherché.  Quoique JFK le dernier témoin représente un bon divertissement, il ne faudrait pas commettre l’erreur d’en faire sa seule source d’information à propos de l’assassinat de JFK.  Certes, il a sa place dans l’Histoire mais mérite une meilleure mise en contexte, ainsi qu’une bonne dose de relativité.

(JFK, le dernier témoin (PDF))

Me Raymond Daoust

Figure 1. Me Raymond Daoust

Le nom de ce criminaliste fut immortalisé au cours du 20ème siècle pour son éloquence en tend que plaideur mais aussi pour son association avec le crime organisé.  Quoiqu’en disent certains de ses défenseurs, Me Daoust reste connu comme l’avocat de la mafia[1].

Né à Valleyfield le 14 mai 1923, Raymond Daoust avait un frère et deux sœurs.  Son père, qui trempait dans le milieu de l’alcool illégal, aurait quitté le foyer familial alors que le jeune garçon n’était âgé que de 10 ans.  Pris au piège dans un milieu très modeste, il décida de s’investir à fond dans les études pour obtenir une chance de s’en sortir et de pouvoir aider sa famille.  Refusé dans toutes les universités francophones, il sera néanmoins accepté à l’Université McGill en raison de ses talents.  Éternellement reconnaissant envers cette université anglophone, il lui accordera plus tard son soutien par de généreuses contributions financières.

Après avoir été éboueur et plongeur, Raymond Daoust fréquenta le célèbre homme d’affaire québécois Pierre Péladeau avant d’être admis au Barreau en 1948.  Puisqu’il rêvait depuis longtemps de défendre les grands criminels, il ouvrit son bureau au côté de la prison de Bordeaux à Montréal.  Pour dénicher des clients, il erra dans les postes de police et les prisons, acceptant parfois de travailler gratuitement.  Rapidement, il se gagna ainsi la réputation d’être un avocat avec le cœur sur la main.  Il en irait toutefois autrement quelques années plus tard.

En décembre 1951, Daoust se trouvait à Trois-Rivières pour défendre les frères Gervais du meurtre d’un chauffeur de taxi.  C’est aussi pendant cette période que l’incorruptible Louis-Georges Dupont prêtait serment pour devenir policier à Trois-Rivières.  Plusieurs années plus tard, Dupont serait retrouvé mort dans sa voiture de service dans des circonstances qui sèment toujours la controverse.  Comme de raison, rien ne prouve une quelconque implication de Me Daoust dans cette affaire trifluvienne, mais les noms de ses clients Frank Cotroni et Lucien Rivard accusent certains liens avec cette affaire[2].

Lorsque les frères Gervais furent reconnus coupables, ce fut l’échec.  Daoust rentra auprès de sa famille complètement brisé.  Ce sera d’ailleurs l’un des seuls procès pour meurtre qu’il devait perdre au cours de sa carrière.  En fait, on prétend que sur les 183 causes graves qu’il a plaidées au cours de sa vie il n’en aurait perdu que trois.

À l’époque même du procès Gervais au palais de justice de Trois-Rivières, un drame marqua profondément l’existence du jeune avocat.  Sa sœur Huguette fréquentait un certain Georges Lemay, un homme que Raymond Daoust détestait pour des raisons que lui seul connaissait, apparemment.  En janvier 1952, sa sœur épousait tout de même Lemay et le couple partit en lune de miel en Floride.  Huguette Daoust ne devait cependant plus jamais revenir.  Son corps ne fut jamais retrouvé.  Par manque de preuve, aucune accusation ne fut portée contre Lemay.  Quelques années plus tard, Lemay se rendit célèbre en organisant un braquage qui le fit millionnaire.  En 1966, il s’évadera moyennant la complicité de quelques gardiens.  Son nom s’est gravé parmi les plus célèbres criminels de l’histoire du Québec[3].

On serait en droit de croire que cet épisode aurait pu susciter un cas de conscience chez Daoust, mais il continuera néanmoins à défendre les plus grands criminels de son époque, dont plusieurs meurtriers.  Vers la fin des années 1950, il était déjà devenu un personnage public.

1959 fut une année particulière pour lui, mais aussi pour l’histoire judiciaire en général.  D’abord, il faut savoir qu’à cette époque Lucien Rivard, l’un des clients de Me Daoust, était devenu un important caïd de la drogue sur le marché international, entre autres avec ses contacts dans la French Connection.  En fait, il était à la fois un important trafiquant de drogue et d’armes.  Au début de l’année 1959, Rivard se trouvait à La Havane à Cuba pour s’occuper de plusieurs boîtes de nuit mafieuses.  Sur les faramineux profits qu’il empochait, il versait une partie au dictateur Fulgencio Batista.  Toutefois, l’arrivée de Fidel Castro au pouvoir changea tout.  On laissa sous entendre que les propriétaires de cabaret furent emprisonnés, mais à la lecture de certains documents on comprend qu’il s’agissait plutôt d’un camp temporaire où les hommes jouissaient de bonnes conditions en attendant leur déportation ou leur départ de Cuba[4].

Le mystérieux mafieux Jack Ruby, dont le nom deviendrait mondialement connu quatre ans plus tard[5], se rendit à Cuba pour négocier la libération de certains mafieux, dont Lucien Rivard lui-même.  Il semble que cette tentative ait été un échec, mais c’est Raymond Daoust qui parvint à faire libérer son dangereux client grâce à ses contacts au sein du gouvernement fédéral canadien.  En fait, selon Jean-Pierre Charbonneau[6], Daoust s’est personnellement rendu jusqu’à Cuba.  Charbonneau écrit d’ailleurs à ce propos : « quels arguments fit-il valoir?  On l’ignore.  Mais, le 19 juin 1959, le décret ministériel numéro 1514 ordonnait l’expulsion de Lucien Rivard pour complicité dans le trafic de cocaïne.  Cinq jours plus tard, le trafiquant était de retour à Montréal ».

Figure 2. (de gauche à droite) Le journaliste René Lévesque, Maurice Dupras, Fidel Castro et Raymond Daoust.

Seulement deux mois auparavant, soit en avril 1959[7], Daoust s’était retrouvé à organiser la première visite officiel de Fidel Castro au Canada.  Un reportage de Radio-Canada présentait le jeune révolutionnaire comme un personnage romantique de l’actualité (voir figure 2).  Peut-on croire qu’il avait pu établir des contacts importants lui ayant permis de libérer son client peu de temps après?

Pour avoir fait un certain « ménage » des cabarets mafieux, Castro passa d’abord pour un incorruptible, mais les vieilles habitudes reprirent, à son avantage cette fois.  Il avait compris que le tourisme pouvait rapporter gros.  Pour sa part, le crime organisé italien et français avait perdu à jamais ces généreux profits à La Havane.  Cet aspect devint d’ailleurs l’un des éléments soulevé pour expliquer l’assassinat du président Kennedy en 1963, à savoir que la Mafia avait voulu se venger de cette incroyable perte financière.  Bien qu’elle ait été le fer de lance de la commission d’enquête instaurée par le Congrès au cours des années 1970 (HSCA), cette unique théorie ne tient cependant pas la route.

Il est très hasardeux de seulement penser à la question, mais je la tenterai tout de même : Raymond Daoust aurait-il croisé ou même côtoyé Jack Ruby?

Quand on sait que parmi ces mafieux détenus à La Havane se trouvait également Santo Trafficante Jr, le parrain de la mafia de Tampa, en Floride, et que Daoust fut plus tard considéré comme un conseiller très influent de la Cosa Nostra, la question devient presque légitime.

Quelques semaines seulement avant l’assassinat de Kennedy en novembre 1963, une importante quantité d’héroïne fut intercepté à la frontière de Laredo, Texas, dans la voiture d’un coursier québécois travaillant pour Lucien Rivard.  Quelques mois après l’assassinat de Kennedy, Rivard fut arrêté.  Pour lui éviter l’extradition, ses amis tentèrent de lui venir en aide.  Parmi ceux-ci on retrouvait un certain Robert Gignac.  De son côté, Me Daoust tenta habillement de mettre de la pression et même de menacer indirectement certains procureurs, en particulier Me Pierre Lamontagne.  Le tout provoqua une enquête publique présidée par le juge Caron.  Dans son rapport, le nom de Robert Gignac fut clairement mentionné et Charbonneau décrira lui-même le personnage comme un criminel sans scrupule.

Peu après, le scandale provoqué par l’évasion de Rivard conduisit à la démission du ministre de la justice Guy Favreau.  Ce dernier sera remplacé par Me Claude Wagner, dont les bureaux se situaient également au côté de la prison de Bordeaux.

Bien que Rivard ait été repris peu après et extradé vers le Texas pour y purger sa peine, son complice Robert Gignac semble avoir rôdé à Trois-Rivières.  Peu avant sa mort suspecte en novembre 1969, le sergent-détective Louis-Georges Dupont  avait procédé à l’arrestation de Gignac.  Pire encore, car l’un de ses collègues de la police, le corrompu Jean-Marie Hubert, fréquentait Gignac.

En 1968, Raymond Daoust se lança dans le domaine de l’édition en fondant son propre journal d’affaires judiciaires, Photo Police.  En fait, le célèbre Allô Police avait, à la suite d’une dispute, décidé de ne plus jamais publier le nom de Daoust dans ses pages.  Le journal de l’avocat était donc une réplique à cette boutade, lui qui rêvait de contrôler une partie de l’information et d’offrir aux criminels une tribune indépendante.

En mars 1970, le journaliste de La Presse Michel Auger écrivait que Me Raymond Daoust avait été aperçu à Acapulco avec des dirigeants de la Mafia.  La nouvelle eut l’effet d’une bombe et le jour même Daoust utilisa son pouvoir d’orateur pour se défendre à la télévision.  Il menaça de poursuivre le quotidien montréalais, qui, malheureusement, se rétractera.  Plus tard, des photos prouvèrent cependant que Daoust se trouvait bien à Acapulco en 1970 avec des hommes dangereux tels que Frank Cotroni et Claude Faber.

Figure 3. Les accusés d’origine française Jeanne Schneider et Jacques Mesrine en compagnie de leur avocat Me Raymond Daoust, à Montmagny, au Québec.

À cette époque, Daoust comptait déjà le criminel français Jacques Mesrine parmi ses nouveaux clients.  Ce dernier était accusé d’avoir assassiné l’hôtelière Evelyne LeBouthillier à Percé à la fin de juin 1969.  L’association de Daoust et de Mesrine allait laisser une profonde trace dans l’histoire criminelle de deux continents.

Le procès de Jacques Mesrine et de Jeanne Schneider débuta à Montmagny en janvier 1971.  Il semblait perdu d’avance.  Toutefois, les talents de Me Daoust renversèrent la vapeur, mais non sans l’utilisation de techniques douteuses.  Si certains osent prétendre qu’il n’avait pas l’étoffe des plus grands plaideurs, tous admettent cependant que sa force était de miner la crédibilité des témoins et de s’acharner sur les moindres détails, au point de pousser les témoins les plus intègres à perdre leur sang froid.  On soupçonne même qu’il aurait produit un faux témoin dans l’affaire des bijoux afin de démontrer honteusement que Mesrine et Schneider n’avaient pas dérobé des biens appartenant à la victime.  Bref, il semblait prêt à tout.

Contre toute attente, Mesrine et Schneider furent acquittés à la fin de ce procès de trois semaines.  Aujourd’hui, à l’étude des faits, il est cependant très difficile de se montrer d’accord avec ce verdict.  À ce titre, c’est d’ailleurs avec impatience qu’on attend la sortie du livre Mesrine le tueur de Percé de Me Clément Fortin[8].

La même année, Daoust prit également la défense de Joe Di Maulo, un mafieux accusé d’un triple meurtre commis à son cabaret de nuit de Montréal nommé Casa Loma.  Di Maulo fut d’abord condamné puis acquitté par la Cour d’appel.  Peu après, en novembre 1973, Di Maulo participait à New York à l’élection de Phil Rastelli à la tête du clan Bonanno.  Il est aussi le beau-frère et le consigliere de Raynald Desjardins, arrêté en 2011 pour meurtre et dont le procès se fait toujours attendre.

Daoust s’investissait tellement dans chacune de ses causes qu’il lui arrivait de s’effondrer littéralement à la fin d’un procès, comme ce fut le cas à Montmagny.  Il devait alors se retirer durant des semaines afin de refaire ses énergies.  Et bien souvent, cela se traduisait par des soirées bien arrosées, incluant cigares et jolies femmes.  Bien qu’il ait eu trois enfants, il brillait par son absence à la maison.  Pendant ce temps, à la marina de Repentigny, il était reçu comme un roi par les membres de la mafia.

Ce plaideur amoureux de l’argent, du luxe et des femmes, se fit aussi connaître pour être un farouche opposant à la peine de mort.  Son fils raconte dans le documentaire de Michel Beaudin que lorsqu’un de ses clients faisait face à une condamnation, il se rendait voir un cortège funèbre à l’église Notre-Dame de Montréal, ce qui lui donnait la force de poursuivre son combat.

Après que Jacques Mesrine et Jean-Paul Mercier se soient évadés du pénitencier St-Vincent-de-Paul en août 1972 et qu’ils assassinèrent deux gardes-chasse le mois suivant à St-Louis-de-Blandford, les deux évadés rendirent visite à leur avocat favori, Me Raymond Daoust, à sa résidence de l’île Bizarre.  Peu après, les deux tueurs passaient la frontière pour se réfugier au Venezuela.  Soulignons seulement que le passage clandestin de la frontière a toujours été une spécialité de la Mafia.

Lorsque Mercier fut repris et qu’on le fit comparaître en janvier 1973 au palais de justice de Victoriaville pour l’enquête du coroner concernant les deux gardes-chasse, Me Daoust était là pour le représenter et tenter encore une fois de démolir le témoignage de l’expert en balistique.  Peu après, Mercier plaida cependant coupable.

Évidemment, le grand nombre de causes remportées par Daoust lui créa une solide réputation, mais certains remettent en doute ce succès inégalé en affirmant que, justement, Daoust choisissait ses causes, laissant tomber celles qui étaient perdues d’avance.

En 1978, le nom de son client Lucien Rivard refit surface devant le HSCA, un comité du Congrès chargé d’enquêter sur les circonstances de l’assassinat du président Kennedy.  Par chance, le nom de Daoust resta dans l’ombre.

En 1979, c’est Daoust qui se chargea de la publication du second livre de Mesrine intitulé Coupable d’être innocent, alors que celui-ci était toujours en cavale depuis un an.  La même année, cependant, Mesrine fut abattu par les policiers parisiens, porte de Clignancourt.

Au début des années 1980, la réalité rattrapa Raymond Daoust après toutes ces années d’acharnement au travail et de vacances teintées de débauche.  Atteint du diabète, duquel il ne s’était jamais soucié, son état se dégrada.  Suite à un coup de pied dans une porte gelée par les caprices de l’hiver, une légère fracture s’infecta rapidement pour aboutir à la gangrène.  On lui amputera d’abord un pied, puis la jambe.  Devant cet échec cuisant, il s’isola presque complètement.

Il s’éteignit finalement d’une crise cardiaque découlant d’une crise d’hypoglycémie le 20 juillet 1983.  Il avait seulement 60 ans.

Pour obtenir cet article au format PDF: Me Raymond Daoust (PDF)

Bibliographie :

BEAUDIN, Michel.  Raymond Daoust, l’avocat de la pègre.  Documentaire, 2002, 45 min., DVD.

CHARBONNEAU, Jean-Pierre.  La Filière canadienne.  Trait d’Union, 2002, 464 p.

U.S. HOUSE OF REPRESENTATIVES.  House Select Committee of Assassination, Investigation of the assassination of President John F. Kennedy.  U.S. Government printing office, Washington, vol. 5, 1979, 724 p.


[1] Dans son documentaire de 2002 sur le personnage, Michel Beaudin intitule directement son œuvre Raymond Daoust, l’avocat de la pègre.

[2] Je reviendrai plus en détails sur le sujet dans de prochains articles.

[3] Selon une version, Georges Lemay serait décédé en 2006.  À sa demande, sa veuve aurait annoncé sa mort seulement deux ans plus tard.  Selon Charbonneau, Lucien Rivard, l’un des clients de Daoust, était un ancien ami de Lemay.

[4] Jean-Pierre Charbonne, dans son livre La Filière canadienne, édition 2002, p. 219, parle clairement de « prison », alors que dans le Volume 5 du House Select Committee of Assassination (HSCA), p. 327 à 343, on comprend dans la déposition de l’ancien capitaine de police José Verdacia qu’il s’agissait du Camp de Trescornia.

[5] Jack Ruby s’est rendu célèbre en éliminant Lee Harvey Oswald, le présumé assassin du président John F. Kennedy, abattu à Dallas le 22 novembre 1963.

[6] Jean-Pierre Charbonneau, La Filière canadienne, 2002, p. 138.

[7] Pour voir le reportage de Radio-Canada sur la visite de Fidel Castro à Montréal en avril 1959 : http://archives.radio-canada.ca/politique/international/clips/4001/

[8] On peut lire l’avant-propos du livre à l’adresse suivante : http://fortinclement.blogspot.ca/2011/08/jacques-mesrine-le-tueur-de-perce-par.html