L’impardonnable crime de John Morrison

axe-116677_1280Dans la nuit du 9 juin 1900, vers 0h30, un terrible drame survint dans le village de Welwyn, en Territoire du Nord-Ouest. Nous avons récemment abordé le sujet dans Le massacre de la rue Laurier, mais ces tueries de masse commises avec des armes blanches nous rappellent que les familicides ou autres crimes du genre ne sont pas nouveaux. Et qu’on ne peut non plus les relier uniquement à la dangerosité déjà reconnue des armes à feu. Parfois, ce sont les outils plus communs qui suscitent l’horreur.

Cette nuit-là, donc, John Morrison, un employé agricole de 27 ans, décida de s’en prendre à la famille de son employeur, Alex McArthur. Pendant que tous dormaient, Morrison s’empara d’une hache et se livra à son massacre. De sang-froid, il assassina McArthur, sa femme et trois de leurs sept enfants. À l’étage, il s’en prit d’abord à un garçon de 13 ans avec lequel il avait l’habitude de partager la chambre. Tout indique qu’il avait l’intention d’éliminer toute la famille, puisqu’il blessa aussi trois autres enfants.

Dans le journal The Clinton Morning Age du 12 juin 1900 on annonçait les meurtres d’Alex McArthur, maître de poste, sa femme, Dempsey 12 ans, Charles 8 ans, et Russell 4 ans. Le nom du suspect était publié mais aucun mot sur l’arme. On laissait également entendre que Maggie était la seule survivante de ce drame épouvantable.

Ainsi, on apprit que Morrison aurait réveillé Maggie pour lui dire qu’il venait de tuer tout le monde dans la maison, mais qu’il l’avait épargnée. Devant les yeux de la jeune fille, il aurait agrippé le petit Russell pour le mettre en pièces avec une hache. Peu après, Morrison serait sorti de la maison en disant qu’il allait se suicider. Maggie aurait alors inspecté la maison pour découvrir que quatre autres membres de la famille étaient morts, tandis que trois autres étaient blessés et laissés pour morts.

Les journaux ne parlaient d’aucun mobile. On précisait cependant que Morrison était originaire de Glasgow et qu’il se trouvait au Canada depuis quelques années. L’article se terminait en disant : « la seule théorie logique est l’attaque passagère d’un meurtrier fou. Il récupérera probablement de sa blessure ».

Dans le True Republican du 16 juin, on reprenait sensiblement les mêmes propos déjà publiés dans The Clinton Morning Age.

Alex McArthur s’accrocha à la vie durant des heures avant de rendre l’âme, vers 19h00. Son fils Russell survécut jusqu’à 11h00 au matin du 10 juin. Selon ce qu’écrivit le Winnipeg Tribune le lendemain, les autorités locales retrouvèrent l’assassin dans l’étable, portant une blessure qui prouvait sa tentative de suicide commise peu de temps après la tuerie. Près de lui se trouvaient un revolver dont le barillet contenait trois cartouches, un fusil dont l’un des deux canons était déchargé et finalement une hache ensanglantée. On craignit d’abord pour sa survie, mais des soins appropriés lui permirent de se rétablir afin de faire face à la justice.

Quand on lui demanda pourquoi il avait fait ça, Morrison aurait simplement répondu qu’il n’en savait rien, avant d’insister pour dire qu’il n’était pas fou. Selon le Winnipeg Tribune, cinq victimes sur les neuf membres de la famille étaient mortes. Trois autres, mutilées, avaient cependant peu de chance de survivre.

Pour les crimes horribles, en particulier quand on y retrouve une connotation sexuelle, les journaux de l’époque s’imposaient certains tabous. Mais pour mieux comprendre la criminologie de certains drames, les détails sont nécessaires et il faut alors se tourner vers le dossier judiciaire. C’est donc dans ce dernier, que j’ai consulté à Ottawa en avril 2015, qu’on retrouve une version beaucoup plus complète des événements.

Les journaux racontaient principalement que Maggie, 15 ans, avait réussi à fuir les lieux après avoir été éveillée par les gémissements de l’un de ses frères, ce qui lui avait permis de courir jusque chez le voisin William Jamieson, à un mile et demi plus loin. Selon ce qui reste du dossier judiciaire – les transcriptions sténographiques du procès ont malheureusement été détruites – on apprend que c’est à la suite du prononcé de sa sentence à mort que Morrison accepta de faire des aveux à un inspecteur de la GRC (RCMP) du nom de McGinnis. Dans une lettre du 12 décembre 1900, celui-ci informa le ministère de la Justice à Ottawa de la teneur de cette déclaration.

Ainsi, Morrison ressentait des remords sur le fait que, peu de temps avant le crime, il avait dépensé beaucoup d’argent. Engagé pour couper des buissons sous une température très chaude, il avait commencé à développer une sorte de dégoût vis-à-vis sa piètre situation. Initialement, son intention aurait été de se suicider avant de croire en ses chances de pouvoir prendre la fuite avec la fille qu’il aimait, à savoir la jeune Maggie, qui ne semblait pas au courant de ces sentiments. Ainsi, le père de Maggie devenait un obstacle à son projet.

Le 8 juin 1900, il avait décidé de mettre son plan à exécution. Comme à chaque soir, il ramena la hache à la maison sous prétexte qu’elle avait besoin d’être affilée. Il dira à l’inspecteur s’être mis à détester la nature de son projet lorsque les enfants étaient venus jouer avec lui. Qu’à cela ne tienne, il décida d’aller de l’avant. À son dernier retour au bureau de poste, trempé par la pluie, il découvrit la maisonnée endormie. Il prit aussi son revolver, qui servirait à son suicide. Voulait-il se suicider après avoir tué tout le monde ou alors se sauver avec Maggie?

Pour s’assurer que tous les McArthur dormaient, il souffla la lampe qui brûlait toujours dans la cuisine. Puisque personne ne s’éveilla, il pénétra dans la chambre des parents pour y commencer son massacre. « Madame McArthur s’est évidemment partiellement réveillée par le coup, s’est assise et a dit « oh » », écrivit l’inspecteur McGinnis dans son rapport. Morrison ne se laissa pas attendrir et la frappa violemment à au moins deux reprises.

Quelques enfants s’éveillèrent, mais tous furent frappés par la rage meurtrière de Morrison. En montant à l’étage, il tua Dempsey avant de s’en prendre à une fillette et Charlie, qui dormaient dans une autre pièce. Il aurait ensuite tenté de violer Maggie, mais celle-ci serait parvenu à le raisonner temporairement. Devant elle, il aurait tenté de se tirer une balle dans la tête mais le revolver refusa de fonctionner. Finalement, il sortit pour se rendre à l’étable. Là, il se servit du revolver pour presser les détentes du fusil de chasse mais un seul canon accepta de libérer sa décharge. Gravement blessé, c’est dans cette position que les autorités le retrouvèrent un peu plus tard.

Le coroner A. J. Rutledge ouvrit son enquête le 9 juin à Moosomin. Après que les six jurés[1] eurent inspectés les corps, l’enquête fut immédiatement ajournée avant de se réunir à nouveau les 11 et 12 juin. Maggie McArthur décrira ses jeunes frères et sœurs comme Dempsey, Charlie, Mamie, Henry et « le bébé ».

Le témoignage de Maggie est d’ailleurs un peu plus explicite. Elle dira s’être mis au lit à 22h00. Ses parents, ainsi que Russell, Mamie, Henry et le bébé, dormaient tous dans une chambre située dans la partie nord-ouest de la maison, au rez-de-chaussée, juste au côté de la cuisine. Ils furent les premières victimes dès l’extinction de la lampe. Charlie dormait en haut de l’escalier avec Maggie, tandis que Dempsey dormait lui aussi à l’étage mais dans une autre chambre. C’est lui qui partageait normalement cette pièce avec John Morrison.

« John Morrison n’était pas à la maison quand je suis allée au lit », dit-elle. Maggie précisera que la famille avait pris l’habitude de garder cette lampe allumée durant la nuit depuis la naissance du dernier, il y avait environ deux semaines. « Cette nuit-là la lampe était dans une position qui permettait à n’importe qui entrant dans la cuisine de voir mon père et ma mère ». Le père et Russell dormaient du côté nord-est de la chambre, tandis que la mère, Mamie et le bébé dormaient ensemble du côté sud-ouest. Henry dormait entre les deux.

Maggie dira également ne jamais avoir rien noté d’étrange à propos de Morrison, au point de ne lui connaître aucune dispute avec qui que ce soit. « J’ai été réveillé par l’employé [Morrison] qui prenait mon frère Charlie hors de son lit et qui semblait le tuer en même temps. Charlie criait de toutes ses forces. Je l’ai entendu gargouiller et faire du bruit comme si Charlie s’étranglait. Peu après j’ai entendu les coups de la hache, apparemment contre la tête de Charlie. C’était si sombre que je voyais seulement les visages ».

Après que Charlie se soit effondré sur le plancher, Morrison s’assied au bord du lit pour jouer avec son revolver durant un moment. Se décidant à poser l’arme sur une table de chevet, il commença à retirer ses vêtements. « Je pense qu’il a enlevé ses pantalons avant de se glisser dans le lit, et je pense aussi son manteau », dit-elle. C’est alors qu’il « me dit qu’il m’avait toujours aimé ». Il aurait aussi ajouté qu’elle n’avait pas été très gentille avec lui au cours des derniers jours avant de s’allonger sur son corps pour ensuite relever sa robe de nuit le long de ses jambes. Maggie résista, mais elle expliqua au coroner que Morrison s’est alors battu avec elle durant une quinzaine de minutes.

Morrison lui confia ensuite son projet suicidaire, ajoutant qu’il avait le choix entre la mort ou le pénitencier. Il se rhabilla et quitta la chambre. Mais l’adolescente de 15 ans dira au coroner être demeurée immobile dans son lit jusqu’à ce qu’elle entende un coup de feu en provenance de l’étable. Le tueur venait de tenter de s’annihiler.

C’est à la prison de Regina, en Territoire du Nord-Ouest, que John Morrison fut pendu le 17 janvier 1901.

Matt Colville, le frère de Mme McArthur, reprit le bureau de poste mais, peu de temps après, la petite localité de Welwyn fut déplacée à deux miles plus à l’Ouest. En 1907, Welwyn obtint le statut officiel de village.

Les dépouilles de la famille McArthur furent inhumées dans le cimetière Moosemin North. Parmi les trois enfants blessés, un seul atteignit l’âge adulte. Quant à Maggie, elle finit par s’exiler aux États-Unis.

 

 

[1] F. I. Collyer, Amos Kinsey, W. Wright, W. Purdy, Robert Hislop et W. J. Thompson.

Crimes similaires, traitement différent

Site Internet consacré à la tuerie de Villisca
Site Internet consacré à la tuerie de Villisca, laquelle comporte d’importantes similitudes avec celle commise à Trois-Rivières en décembre 1929.

Mes recherches concernant les procès qui ont marqués la Mauricie dans la première moitié du 20ème siècle m’amènent à me questionner sur le traitement qu’on réserve parfois à certains drames, en particulier les cas de violence extrême. Certes, il faut éviter de s’en vanter, mais Trois-Rivières a connu dans son passé l’un des pires drames familiaux jamais rencontrés dans toute l’histoire du Canada. En décembre 1929, Andrew Day, un homme d’une quarantaine d’années travaillant dans les usines de pâte et papiers, s’empara d’une hache pour assassiner sa femme et ses sept enfants dans leur maison de la rue Laurier. Les huit victimes – la mère était également enceinte de quatre mois, comme le révélera l’autopsie, ce qui pourrait donc nous faire parler d’un total de 9 victimes – dormaient au moment de la tuerie. D’après l’enquête, aucun d’eux n’aurait eu le temps de fuir les lieux. Un seul, selon le médecin légiste Rosario Fontaine, aurait pu se réveiller pendant la tuerie.

Peu après, Day redescendait dans la cuisine pour se trancher la gorge avec un rasoir avant d’aller errer dans les rues de la ville, où il fut découvert par un policier. Les médecins de l’hôpital Normand & Cross, située sur la rue Laviolette, lui sauvèrent la vie, l’obligeant du même coup à faire face à la justice. Trois mois plus tard, le procès était bouclé. Day fut expédié à l’asile, tandis que les Trifluviens commençaient déjà à oublier les détails de ce drame sanglant.

Sur les quelques 1,500 dossiers de condamnations à mort au Canada entre 1867 et 1976, une soixantaine d’entre eux parlent de forfaits commis avec une hache. Et de ce nombre, trois des assassins étaient des femmes. Toutefois, aucun de ces dossiers ne possède l’ampleur du massacre de la rue Laurier. En 1897, à titre d’exemple, Thomas Nulty a bien tué trois membres de sa famille à Rawdon en utilisant un instrument identique. En 1900, c’est dans les Territoires du Nord-Ouest que John Morrison prenait une hache pour s’en prendre à la famille de son employeur[1]. Mais le nombre des victimes restait toujours inférieur à la tuerie de la rue Laurier. Trois-Rivières a donc été stigmatisée par un cas unique dans les annales criminelles canadiennes.

Pour retrouver un drame similaire, il faut se tourner du côté des États-Unis. Dans le village rural de Villisca, en Iowa, les six membres de la famille Moore, accompagnés par deux jeunes filles du nom de Stillinger, assistèrent à une fête pour enfants dans la soirée du 9 juin 1912 avant de rentrer à la maison. Le lendemain matin, à partir de 7h00, une voisine s’inquiéta du silence inhabituel qui régnait chez les Moore, connus pour être des lèves-tôt, d’autant plus qu’ils avaient des vaches à traire. Quelques minutes plus tard, les huit corps étaient découverts dans leur lit. Tous, semble-t-il, avaient été assassinés dans leur sommeil. Les visages des victimes et les miroirs de la maison avaient tous été recouverts par des pièces de vêtement. L’arme du crime, une hache, fut retrouvée ensanglantée dans la chambre où dormaient les sœurs Stillinger. Contrairement au massacre de la rue Laurier, la scène de crime de Villisca aurait été contaminée par des dizaines de curieux avant qu’un périmètre sérieux soit établi. Évidemment, c’était avant l’uniformisation des procédures policières établies par le FBI et plusieurs années avant le crime d’Andrew Day. D’ailleurs, le chef de la police de Trois-Rivières en 1929, Jules Vachon, a démontré son professionnalisme à l’époque en érigeant un périmètre de sécurité immédiatement après avoir inspecté les pièces de la maison. Trois ans plus tôt, il avait d’ailleurs acquis une certaine expérience en jouant un rôle de premier plan dans l’affaire Alexandre Lavallée.

De plus, le ou les tueurs de Villisca ne furent jamais identifiés. En effet, Joe B. Moore, l’homme de la maison, aurait été le plus durement frappé par la violence des coups, ce qui élimine la possibilité qu’il ait « réussi » ce que Day projetait de faire, à savoir une série de meurtres suivi d’un suicide.

Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s'enlever la vie en se tranchant la gorge.  On constate d'ailleurs sur cette photo le pansement qu'il porte autour de sa plaie.
Andrew Day a massacré sa famille en décembre 1929 avant de tenter de s’enlever la vie en se tranchant la gorge. On constate d’ailleurs sur cette photo le pansement qu’il porte autour de sa plaie.

Le drame survenu à Villisca a suscité la publication de plusieurs livres, la réalisation d’un film, de nombreuses vidéos à caractère douteux distribuées sur la toile et la création d’un site Internet visant à promouvoir la maison comme site historique. En effet, tout en prétendant que l’ancienne scène de crime est aujourd’hui hantée par les fantômes des victimes, on propose aux touristes en mal de sensation des séjours prolongés à l’intérieur de la maison Moore. Dans l’affaire Day, toutefois, on ne retrouve aucun élément de ces aspects mercantiles. On peine d’ailleurs à imaginer qu’il en soit autrement. Le traitement que font les Américains de leur tuerie m’oblige également à me questionner sur le fait de rendre public ou non l’adresse de l’ancienne résidence de la famille Day. Car elle existe toujours, cette maison. J’en ai récemment obtenu la confirmation par deux moyens différents. C’est un aspect que j’aborderai plus en détail dans mon futur projet littéraire Les grands procès de la Mauricie 1900-1950.

En effet, si personne n’a encore rapporté de fantôme sur la rue Laurier, devrais-je craindre que le traitement louable que les mauriciens ont réservés à cette affaire jusqu’à maintenant se transforme en ridicule? Évidemment, il faut noter dans ce traitement différent de deux crimes similaires le fait que tous les détails ne sont pas identiques. Si dans les deux cas on assiste à trois éléments identiques – le nombre de victimes, le type d’arme utilisé et le fait que les victimes dormaient au moment de la tuerie – il faut certainement prendre en considération qu’à Villisca le ou les assassins n’ont jamais été retrouvés, ce qui a prolongé l’énigme entourant cette affaire et ainsi suscité davantage de questions dans l’esprit des Américains, du moins ceux de l’Iowa.

À Trois-Rivières, l’affaire Day fut bouclée en trois mois, ce qui n’a laissé pratiquement aucune place aux spéculations. De plus, le drame de Villisca fut marqué par une multitude d’enquêtes incompétentes et malhonnêtes, dont certaines visaient un sénateur de l’État. Ici, l’enquête entamée par le chef Vachon et reprise ensuite par Louis Jargaille, un célèbre détective provincial de l’époque, fut de loin beaucoup plus illustre. En revanche, contrairement aux Trifluviens, les habitants de Villisca n’ont pas oubliés.

Pour sauver la maison, un couple la racheta en 1994 afin de la rénover pour lui redonner son apparence d’origine, ce qui fit dire à Troy Taylor – qui se dit auteur de plus de 80 livres depuis 1989 sur les crimes sanglants et les fantômes – que ces rénovations furent à l’origine du déclanchement des manifestations paranormales. Dans Villisca (2003), de Roy Marshall, un auteur beaucoup plus sérieux, on pouvait cependant lire en épilogue qu’on n’a jamais revu aucun drame de cette ampleur. Comme de raison, Marshall n’a pas cherché du côté canadien, et encore moins québécois.

En dépit d’un préjugé que nous entretenons envers l’importance de la criminalité américaine versus la nôtre, force est de constater qu’à la comparaison de ces deux drames nous devons, nous aussi, composer avec des tragédies quasi inimaginables. En revanche, c’est dans le traitement que nous en faisons que la différence s’installe.

[1] Morrison fut pendu pour ses crimes en 1901.