La marâtre: les années d’incarcération (5/5)

Permis de libération de Marie-Anne, en date du 3 juillet 1935.

Le 26 mars 1932, Marie-Anne Houde s’adressait à l’aumônier Kingsley pour lui confier ses sentiments : « Je viens de recevoir un refus je suis vraiment découragée je suis sûre perdu tout espoir […]. Honnête Père je vais bientôt mourir si je reste ici plus longtemps […]. S’il vous plaît dites une prière pour moi aujourd’hui pour me donner le courage parce que je ne sais pas comment je vais pouvoir aller plus loin ».

Voilà qui a probablement touché l’aumônier, qui croyait cette manipulatrice pleine de miséricorde plutôt que les faits vérifiables et prouvés devant la justice.

Kingsley envoya donc la lettre de Houde au ministère de la Justice. Le 21 septembre 1932, elle s’adressa elle-même au ministre pour partager sa dépression et son interminable complainte.

Cette demande eut pour effet de forcer les autorités à procéder à une autre évaluation qui spécifia, encore une fois, que le confinement ne représentait aucun danger pour elle. Il semble que Marie-Anne Houde s’était remise de sa dépression. Cette mélancolie étai-elle authentique?

Le 1er décembre 1932, pour les mêmes raisons, le père Kingsley réécrivait au ministre de la Justice. Cette fois, il énuméra clairement les cinq principaux arguments utilisés pour plaider la cause :

  1. Houde avait purgé 12 ans de prison
  2. Son mari n’a fait que 5 ans sur une peine d’emprisonnement à vie;
  3. Sa conduite a toujours été exemplaire;
  4. Des encouragements doivent être donnés à ceux et celles qui font des efforts dans leur vie pour expier leur crime;
  5. Plusieurs endroits sont prêts à accueillir Houde, dont la résidence du Professeur Chabot du Collège Militaire Royal.

Encore une fois, ce fut peine perdue. Maurice Dupré répliqua au père Kingsley que son attitude n’avait pas changé depuis sa lettre du 16 décembre 1931. Toutefois, en quelques mois, la situation s’apprêtait à changer.

C’est sur un tout petit bout de papier, daté du 16 février 1933, qu’on retrouve une demande de rapport spécial d’un chirurgien pour « l’état de santé de cette femme ». Le nom de Houde n’apparaît pas sur ce billet, mais puisqu’il se trouve dans le dossier judiciaire relatif à l’affaire, le lien est plutôt enfantin.

Deux jours plus tard, le 18 février 1933, une évaluation fut réalisée sur la détenue. Cette fois, le document nous apprend que le 5 février Marie-Anne a subi une mastectomie en raison d’un cancer. Selon le directeur du pénitencier, John C. Ponsford, sa santé en serait à tout jamais affectée en plus de spécifier que son incarcération aggraverait son état. Dans un bref rapport daté du 28 février 1933, on souligne que son cancer était de type carcinome et que sa santé était très fragile. Ce mémo, qui porte la signature « F. W. A. » stipule qu’on devrait maintenant la considérer comme une personne invalide et que l’emprisonnement risquait de l’affecter davantage.

Pour la première fois depuis son arrivée à Kingston, en 1921, la marâtre avait un argument honnête pour plaider sa cause.

Le 1er mars 1933, étant donné les nouvelles circonstances, Gallagher écrivit que le cas était de nouveau à l’étude. En dépit des circonstances, il spécifia que le crime commis en était « un terrible » et que « les gens de la province de Québec frissonnent toujours à la mention de son nom ». Il souligna également que si elle avait l’intention de revenir au Québec – il semble que la dernière demande ne prévoyait plus de la placer à Kingston mais à Montréal – il fallait oublier toute possibilité de libération. C’est donc dire qu’il y avait une ouverture, pourvu qu’elle ne remette jamais les pieds au Québec.

Partie de la lettre que Télesphore Gagnon a écrit à sa femme en 1933.

Le 26 mai 1933, Houde fit rédiger une petite lettre d’un seul paragraphe pour dire qu’elle avait inclus dans son envoi une lettre de son mari. En effet, s’il y avait eu une rupture entre les deux, elle n’avait certes pas été définitive. Voici l’intégrale de cette lettre :

Bien cher [sic] épouse encore une fois je ne sais pas si tu est [sic] morte ou bien en vie. Je voi[s] bien que tu n’a[s] plus de mari car voilà douze lettr[es] que je t’envoi[e] pas de réponse de toi bien que tu ne [veuilles] plus sortir en tout cas si j’ai point de nouvelle de cette lettre je contrai [sic] que c’est la dernière pour moi. Je dirai que ma femme ne veux [sic] plus de moi si tu est [sic] encore ma femme envoie-moi ton portrait si c’est possible je désire bien la [illisible] chez moi. Comment est la santé? Pour moi je suis assez bien, mais c’est bien ennuis que d’être seul dans une maison il m’arrive il me semble que je te vois arriver à la maison. Tu ne saurais croire quelle surprise que j’aurais si je te voyais arriver à la maison. Je crois que je perdrais la carte bien cher [sic] épouse demande toi si tu a[s] encore un mari qui t’aime chez lui. Est-ce que tu penses sortir [de] ce terrible cachot que voilà 13 ans que tu es enfermé[e?]. Je crois fermement que la justice va te libérer. Je prie ben fort pour toi pour que tu reviennes me servir encore une fois. La vie est pénible. Je te quitte en t’embrassant bien fort en attendant le baiser de su tes petites lèvres pâles. Bien au revoir, à bientôt le travail ne manque pas pour toi. Je suis ton époux qui ne t’oublie pas.

Télesphore Gagnon

Non seulement cet homme nous prouve sa dépendance affective, mais ses idées partaient aussi dans tous les sens. Au début, il commençait par croire qu’elle ne voulait plus de lui avant de revenir à un ton mielleux pour manifester son désir de la revoir. Il va même jusqu’à laisser toute la place à son imagination en la voyant revenir à la maison. Évidemment, lorsqu’il souligne que « le travail ne manque pas pour toi », il nous montre qu’il était visiblement un homme de son temps. Une telle phrase ne donnerait certainement pas envie à une femme du 21e siècle l’envie de revenir auprès d’un tel conjoint.

Ce qui est sûr, c’est que par le ton de ce message il n’était pas au courant de son état de santé. En ce sens, le ministère a parfaitement joué son rôle en ne se précipitant pas pour lui accorder cette libération. En effet, l’état de santé de Marie-Anne Houde alla en s’améliorant.

Le 10 septembre 1933, le Dr G. A. Platt, le chirurgien qui avait opéré la célèbre meurtrière, écrivit au directeur de la prison pour lui signaler qu’au cours de l’hiver on avait commencé par lui enlever un sein en raison de la présence de carcinome. On l’avait ensuite traité au Rayon X. Ainsi, sa santé était demeurée stable. Toutefois, l’attention du médecin avait été attirée par d’autres manifestations du cancer. Au cours du mois d’août 1933 elle avait développé une protubérance de la glande lymphatique. Selon lui, c’était la preuve que le cancer était en train de se répandre et c’est pour cette raison qu’il expliqua que la vie en prison continuerait d’aggraver son cas.

Au cours des jours qui suivirent, on pensa à écrire au prêtre concerné afin de mettre Télesphore Gagnon au courant de l’état de santé de celle qui était encore sa femme. Bref, on se devait de l’informer que les symptômes des dernières semaines « malheureusement ne laissent entrevoir au médecin du Pen. Qu’une issue fatale à une date plus ou moins éloignée et elle réalise apparemment la gravité de sa condition et elle est vraiment anxieuse de voir ses enfants et de passer ce qui lui reste de vie avec sa famille ».

De plus, Gallagher n’omettait pas le fait qu’il faudrait également étudier la question de l’opinion publique face à cette éventuelle libération, en plus de planifier les soins qu’elle devrait recevoir à sa sortie.

Malgré cela, la marâtre ne sortirait pas de si tôt. Comme l’indique un autre document signé par un inspecteur W. H. Craig, on ne prévoyait pas réétudier sérieusement son cas avant 1935.

Le 20 octobre 1933, le curé M. Manseau de Ste-Sophie-de-Lévrard reçut d’Ottawa cette lettre confidentielle dactylographiée par M. F. Gallagher, Chef du Service des Pardons :

D’après nos informations, la détenue ci-dessus a dû subir une opération pour le cancer, il n’y a pas très longtemps, et elle a reçu tous les meilleurs soins et traitement; on a même pu entretenir l’espoir qu’une guérison complète s’ensuivrait. Mais, au cours de ces dernières semaines, on a remarqué quelques symptômes d’une rechute qui, malheureusement, ne laissent entrevoir au médecin du pénitencier qu’une issue fatale, à une date plus ou moins éloignée. Apparemment, cette personne réalise la gravité de sa situation, et elle désire ardemment revoir ses enfants et passer au milieu de sa famille le peu de jours qu’il lui reste à vivre.

Est-il dans l’intérêt public qu’elle recouvre sa liberté? Voilà ce qu’il s’agit de décider, et l’un des côtés à envisager sérieusement lors de la considération de la question sera certainement de savoir si cette personne pourra recevoir les soins et le traitement requis, advenant le cas où il lui serait accordé de retourner à sa résidence, à Sainte-Sophie-de-Lévrard.

J’ignore vraiment si le mari est au courant de l’état de santé de son épouse, ni même s’il serait préparé et en mesure d’en prendre soin.

Si ce n’est pas abuser de votre bonté, puis-je requérir votre concours à ce sujet et vous prier d’avoir l’obligeance de vous enquérir de la situation actuelle de la famille, afin que le Ministre puisse prendre connaissance des renseignements que vous jugerez utiles, dans les circonstances.

Avec mes remerciements anticipés pour votre bienveillante attention, veuillez agréer, Monsieur le Curé, l’expression de mes sentiments respectueux.

  1. F. Gallagher

Chef du Service des Pardons

P.S. Il est possible que l’époux de la détenue ne réside plus à Sainte-Sophie : une lettre de lui, adressée au pénitencier, est datée d’un endroit tout à fait illisible. Si vraiment il n’est plus dans votre paroisse, vous obligeriez infiniment le Ministre de la Justice en référant  au Curé de l’endroit où il vit actuellement – et que vous connaissez sans doute – la présente lettre confidentielle.

Le 27 octobre, le curé Manseau informait Gallagher que Télesphore n’avait jamais demeuré à Ste-Sophie et qu’il se trouvait plutôt à Fortierville. Selon les informations recueillies, « il est mieux qu’elle ne revienne pas dans sa famille, non parce qu’elle ne le mérite pas mais au contraire c’est son mari qui aurait dû purger la sentence. […] Je sais que son mari ni sa famille sont en état de la recevoir ».

Le curé termine en référant Gallagher au curé J. E. Giroux de Fortierville.

Ainsi, Gallagher réécrivit une lettre très similaire le 6 novembre 1933, mais cette fois adressée au curé Giroux de Fortierville. Le 7 décembre, apparemment sans réponse, Gallagher lui envoya une autre lettre. Les documents conservés dans le dossier laissent entendre que le curé Giroux n’a jamais donné suite à la demande d’informations de Gallagher.

En janvier 1934, on continuait de prodiguer des traitements à la marâtre, sans toutefois qu’on sache lesquels. Elle gagna un peu de poids. On aurait également réussi à réduire la masse autour de sa glande avec du radium. Toutefois, ce nouveau médecin, dont le nom est illisible au bas du document, affirmait qu’il était trop tôt pour se prononcer quant au succès ou à l’insuccès des traitements.

Le 22 janvier 1934, un autre rapport souligne un changement quant à la personne qui se disait prête à la recevoir : Mme Joséphine Lapointe, du 3718 St-Denis à Montréal. La condition de Houde à cette date était considérée comme « satisfaisante. Mais le pronostique ultime est mauvais. Je pense qu’un prolongement de son incarcération aggravera sa condition ».

En février 1934, Georges Gagnon écrivit au ministre de la Justice pour lui dire que parce que « je n’avais pas de chez nous, j’ai pensé que c’était presque impossible d’en prendre la responsabilité, mais aujourd’hui je suis installé chez moi, sur une terre, à mon profit. Je vous demande en grâce, si vous vouliez la laisser sortir, je pourrais en prendre bien soin et la faire vivre convenablement, ayez aucune inquiét[ude] à ce sujet. Sincèrement j’ai besoin de ma [mère]. Depuis tant d’années que je souffre d’être [illisible][1] ».

En post scriptum, Georges spécifiait que « j’ai changé de nom pour sauver la situation de ma mère ». On constate qu’il habitait près de Palmoral Via La Sarre, en Abitibi. Il ne donnait évidemment pas son nouveau nom.

Toutefois, dans une autre lettre du 21 février 1934, il rayait son nom de Georges Gagnon pour écrire juste en-dessous « aujourd’hui Tom Mainville ». Cette fois, il expliquait ne pouvoir être en mesure de prendre sa mère chez lui pour bien la soigner car il doit s’occuper de sa terre : « c’est très difficile de la prendre je vais vous dire pourquoi. Je suis [sur] une terre de colonisation et c’est très dangereux pour les feux de forêts et ensuite pour les traitement[s] de sont [sic] cancer je demeure à 22 mils du premier médecin pour le moment je ne peut pas la recevoir je pourrait la recevoir en juin 1934 ».

Georges Gagnon alias Tom Mainville conseillait de l’envoyer chez sa tante Joséphine Lapointe du 3718 rue St-Denis à Montréal. Pourquoi ce volte-face de la part d’un fils qui réclamait sa mère depuis tant d’années?

Dans mon livre de 2016, je n’avais pu retracer un quelconque épilogue concernant Georges Gagnon, ce qui s’explique par ce changement de nom. Dans le registre civil de Généalogie Québec, on retrouve un « Thomas Mainville Gagnon » qui a épousé Clarisse Michel le 18 avril 1942 dans la paroisse de Sainte-Brigitte, à Montréal. L’époux était âgé de 34 ans, ce qui veut dire que sa naissance remontait vers 1908, ce qui correspond au Georges Gagnon que nous cherchons. Or, s’il s’agit bien de lui, le bulletin du mariage le décrit comme un cuisinier. En raison des renseignements qu’il a donné à propos de sa vie en Abitibi, on pourrait en déduire qu’il a été cuisinier dans les chantiers.

Dans une lettre suivante, datée du 22 mai 1934, Georges, ou plutôt Tom Mainville, s’empressait de préciser cette fois que « je ne peut [sic] pas recevoir ma mère cette année[.] Pour cause de deux hernie[s] je suis incapable de travailler pour le moment ». En plus de signer sous son nouveau nom, il mentionnait qu’il se trouvait maintenant à Ste-Anne de la Pocatière, dans le comté de Kamouraska.

Le 26 août 1934, Marie-Anne Houde fit rédiger son avant-dernière lettre. Évidemment, elle avait maintenant un argument supplémentaire pour plaider sa cause devant Gallagher car « ma santé après les souffrances de deux cancers et dans le présent je souffre encore des douleurs que peut-être plus tard  déclareras d’autre et qui me rend tellement sur les nerfs que je suis obligé d’être placé à l’hôpital près d’un mois ».

Le 31 août, Gallagher écrivit à Joséphine Lapointe pour lui spécifier que Marie-Anne « a déjà été opérée pour un cancer, on espérait qu’une complète guérison s’en suivrait, mais en ce moment le chirurgien de la prison déclare qu’une rechute eut lieu et que probablement les suites en seront fatales dans un avenir plus ou moins rapproché. La malade réalise elle-même la gravité de sa condition, mais elle désire ardemment finir ses jours au milieu de ses parents, s’ils veulent bien la recevoir et lui donner les soins que son état de santé exige ».

Le 1er septembre, Joséphine Lapointe confirma à Gallagher qu’elle était prête à recevoir sa belle-sœur.  Ensuite, Gallagher écrivit au Commissaire de la Gendarmerie royale canadienne (GRC) pour l’en informer, sans doute pour que ce dernier soit au courant de l’adresse où la marâtre serait installée une fois sa sortie. Bien que la libération n’était encore qu’une supposition, on remarque néanmoins un changement de ton dans les échanges. Le commissaire de la GRC, R. Armitage, répondit à Gallagher le 29 octobre qu’après avoir fait enquête il s’avérait que Joséphine Lapointe était la cousine de Marie-Anne Houde et non sa belle-sœur. Il avait également appris que celle-ci était effectivement prête pour la recevoir.

Le rapport de l’agent F. J. Mead, commandant de la division C de la GRC, souligne que le policier W. H. Lewis de la GRC s’est rendu au 3722 St-Denis à Montréal pour interroger Joséphine Lapointe. Le nom qu’elle avait donné était son nom de fille puisque le nom de son mari était Arthur Morin. Elle expliqua au policier que Marie-Anne était sa cousine du côté de sa mère. Joséphine était aussi la mère de quatre enfants, deux garçons et deux filles, la plus jeune ayant 2 ans. L’enquêteur alla jusqu’à décrire l’intérieur du logis comme un lieu confortable et avec « un voisinage respectable ». Une chambre était déjà prête pour recevoir la célèbre meurtrière. De plus, on apprit qu’Arthur Morin travaillait comme boucher pour la Balltin & Co, St. Lawrence Market et il appuyait pleinement les démarches de sa femme. Le policer alla jusqu’à interroger l’employeur de Morin, qui lui confia que ce dernier était un employé fiable.

Ce rapport nous apprend que le Dr Jules Provost, du 3420 St-Denis, a informé l’enquêteur que les Morin étaient des gens respectables. Le détective fut d’ailleurs impressionné par la propreté des lieux et à quel point Joséphine comprenait la responsabilité que cela représentait de prendre soin de sa cousine.

Ce que ce rapport de la GRC ne dit pas, cependant, c’est que les Morin n’habitaient très certainement pas depuis longtemps dans cette résidence. Dans Le Devoir du 26 janvier 1933, on peut lire les détails de la mort subite du Dr G. A. H. Dufresne, décédé subitement en pleine rue. La partie la plus intéressante de cet article arrive vers la fin, lorsqu’on mentionne que « son corps sera exposé à sa demeure, 3722 rue Saint-Denis, et les funérailles seront annoncées plus tard ».

Par conséquent, les Morin ont peut-être acheté la maison de la succession du Dr Dufresne.

Mais revenons aux documents du dossier judiciaire. Un message daté du 6 novembre rédigé par Mme Alfred Gauthier (Angélina Gagnon) du 1103 de Bullion à Montréal, écrivait au ministère pour se dire en faveur de la cause de Marie-Anne Houde. Dans cette lettre, elle prétendait être sa sœur : « je voudrais vous demandé [sic] si vous vouslé magardé sa liberté pour noël. Je suis prête a lui faire un bon ché eux et aussi de tout faire pour la mette dans une bonne route ».

Le 29 novembre 1934, elle réécrivait au ministre pour corriger son erreur d’avoir prétendu être sa sœur. En réalité, elle était la belle-sœur de Marie-Anne Houde. Décidément, les erreurs de liens familiaux étaient monnaie courante dans cette affaire. Bref, Angélina Gagnon était la sœur du premier mari de Marie-Anne.

Le 3 janvier 1935, un secrétaire de la Chambre des Communes écrivait à M. F. Gallagher pour l’informer que « je vous envoie une lettre qui a été adressée par erreur à M. [Ernest] Lapointe ». Cette lettre semble être celle du 25 décembre 1934, écrite par Pauline Gagnon, la fille de Marie-Anne Houde :

J’ai une grâce à vous demander. La grâce que j’ai à vous demander c’est la libération de ma mère que je ne connait point. Voilà bientôt 15 ans qu’elle est renfermé elle doit avoir mérité son pardon. Je vous en supplie au nom du divin enfant nouveau né sa libération. Je suis en tête d’une besogne chez un habitant cultivateurs je ne sais rien faire, tant qu’on a personne pour nous le montré c’est bien difficile de faire une besogne. Mon père va se charger de sa femme pareille comme quand y on contracter le mariage. Cher monsieur le ministre, j’attendrai avec grand hâte la libération de ma mère pour commencer l’année 1935. Je reste pour la vie petite orpheline.

Pauline Gagnon

Ma mère c’est Marie Anne Houde épouse de Télesphore Gagnon

Le 24 janvier 1935, Angélina Gagnon récidivait en s’adressant à Gallagher pour lui demander encore la libération de sa belle-sœur, et cela avec ses nombreuses fautes d’orthographes habituelles.

Dans une simple note signée M. F. G. le 11 février 1935, Gallagher semble lâcher prise : « vu le nouveau rapport médical je n’insiste plus sur la libération de Marie Anne Houde – Vous pourrez me retourner le dossier ».

En fait, le 7 février le Dr Platt avait examiné la prisonnière et écrit dans un rapport adressé au directeur de la prison que la plaie résultant de la mastectomie avait guéri de façon pénible mais qu’il n’y avait aucune preuve du retour du cancer.

Si on doit en croire le Dr Platt, l’état de la marâtre s’est rapidement dégradé par la suite. Au cours des trois mois qui suivirent Houde confia elle-même avoir eu des écoulements. La seule mesure prise face à ce problème fut de la garder au lit. Le médecin prévoyait l’arrêt probable de ses menstruations. Malgré cela, cet état de santé précaire ne semblait pas l’affecter puisqu’elle travaillait tous les jours et qu’elle poursuivait ses activités avec vigueur.

Ce regain de santé convaincrait-il Gallagher de la garder encore derrière les barreaux pour quelques années?

Le 6 février 1935, la veille du rapport du Dr Platt, Marie-Anne Houde écrivit sa toute dernière lettre connue :

Je suis très peinée de vous troublé [sic] encore une fois, mais je suis absolument sans courage, j’aie tous perdu même la croyance car l’on m’a promises tant de fois et je suis suspendu sur la même sentence sans espérance.

Je sais que ce n’est pas ma conduite et ce n’est pas le publique [sic], car je prend votre parole que vous m’avez dit vous-même à votre dernière visite, et ce n’est pas un chez-moi car j’aie deux bonne[s] place[s] à aller à Montréal que je n’aurais pas seulement à travailler, et avec le peu d’argent que j’aurai d’ici dans laquelle je suis très reconnaissante je puis m’aider à me rétablir.

Mais cher monsieur ce qui me tient ici je ne peut jamais le deviné, j’aie écrit un pardon moi-même en août 1934 et pas de réponse. Si il y a des raisons que je ne peut pas sortir je vous [e]n remercierait beaucoup si vous étiez assez bon [illisible] me le laissé assavoir et je serait à quoi m’en tenir. Comme ceci c’est une grande souffrances à tous les jours. Jour après jour je pense que sa seras le dernier mais c’est comme dans le purgatoire souffrances mais pas grande espérance.

Cher monsieur je suis qu’une femme et j’aie mise tous mon pouvoir pour essailler à soustenir tous ses années mais à présent je ne suis plus capable, les forces et le courage me manque je ne me sens plus capable de faire une journée ici.

Bien cher monsieur j’espère que mes 15 années de souffrances seront considérés et soyez persuadés que si j’aie ma liberté que je s’aurai l’apprécier.

Je suis votre obéissante servante

Mary Houde

Le 14 mars 1935, Gallagher informait Pauline Gagnon de Fortierville que « depuis notre lettre du 5 janvier dernier, la cause de votre mère a été très attentivement reconsidérée, mais il n’y a malheureusement aucune possibilité quelconque de recommander l’exercice de la clémence. En effet, une décision dans ce sens ne saurait être justifiée à l’heure actuelle, et il faut nous en tenir à celle déjà prise ».

Le 16 mai 1935, Mme Alfred Gauthier demanda à Gallagher des précisions puisqu’elle avait entendu dire que Marie-Anne Houde aurait refusé les soins médicaux et qu’elle était très malade. De plus, elle envoya une lettre qu’elle avait reçue de Marie-Anne, ce qui est probablement la dernière trace écrite connue de la marâtre. Bien qu’un coin de ce document ait été déchiré, cette lettre semble datée du 13 mai 1935.

Bien chère belle sœur je viens justement d’avoir la permission de notre bon Warden pour t’écrir je t’assure que je suis contente j’aie certainement manqué tes lettres et je crois bien que tu pensait que je ne voulait plus t’écrire [illisible] non tu est trop bonne pour moi. Enfin comment est tu bien je l’espère pour moi je t’écrit dans mon lit ma vue fait bien défaut il va falloir que tu excuses l’écriture il y a un mois j’aie eut une pleurésie et là c’est la grippe comme tu voit ma santé n’est pas tu as besoin d’avoir bien de quoi pour m’engraissé car je suis comme un chat pleumé malgré que j’aie perdu toute espoir de sortir le jubilé était ma dernière espérance et les gens de vie ont rien du tout mais je sais  te […]

Publicité parue dans les journaux en mai 1952 pour annoncer la sortie en salle du film de Jean-Yves Bigras.

Le 15 mai, Gallagher répliqua que « cette cause est justement sous sérieuse considération, et vous pouvez être assurée qu’il sera tenu compte de tout ce que vous avez bien voulu nous représenter. Une décision ne devrait pas tarder beaucoup à présent, et vous en serez tout de suite prévenue ».

C’est par une lettre de Mme Alfred Gauthier, le 23 mai 1935, qu’on apprend que le dossier de la détenue H-600 était de nouveau à l’étude.

Le 22 juin, le Dr G. A. Platt envoya un rapport au directeur de la prison de Kingston et dans lequel il spécifiait qu’une radio au Rayon X a confirmé ses doutes quant à l’état du poumon gauche. Le cancer s’était étendu. Selon lui, il prévoyait que Houde n’en avait plus que pour six mois. Toutefois, il proposait un nouveau traitement qui avait connu un certain succès au General Hospital. Un certain Dr W. A. Jones acceptait de la soigner si toutefois Houde devait être libérée.

Selon un court rapport du Dr W. A. Jones daté du 25 juin, le cancer avait atteint le diaphragme et les poumons. La progression du cancer, selon lui, était très avancée.

Le même jour, R. M. Allen, le nouveau directeur du pénitencier, expédia le rapport du rayon X : « Il apparaît maintenant que cette détenue est en train de développer un état de santé critique et que son espérance de vie est une question de mois ». Il précisa aussi que le Dr Platt considérait qu’il serait plus facile de la traiter si elle pouvait sortir de prison. Advenant ce choix, il pouvait compter sur l’appui des docteurs Connell et Jones de la clinique du General Hospital.

Le 28 juin 1935, tous les documents nécessaires furent envoyés au solliciteur général afin de lui permettre de prendre une décision éclairée, tout en lui expliquant que certains traitements seraient dispensés uniquement si elle devait retrouver sa liberté.

C’est en date du 29 juin 1935 qu’apparaît le document de sa libération, ou « ticket of leave » comme il était courant de le dire à l’époque. Ainsi, au final, le solliciteur général conclut que « pour faciliter les soins et les traitements nécessaires pour sa condition physique, tous les arrangements doivent être fait à la satisfaction du directeur du pénitencier ».

Un billet daté du même jour informa le sous-secrétaire d’État. Le directeur du pénitencier reçut un télégramme similaire. Dans un document préparé par Coleman, il est bien spécifié qu’on accepte de la libérer pour qu’elle puisse subir des soins. Historiquement, il ne faut donc pas commettre l’erreur de dire qu’elle a été libérée en raison de la pitié qu’on aurait pu avoir face à sa santé précaire. Elle n’était pas libérée  sans aucune condition non plus. Ces idées pourraient laisser croire que le système ait eu pitié d’elle. En fait, ce qu’il faut probablement dire c’est qu’on l’a laissé sortir pour que, humainement parlant, elle ait droit à vivre encore un peu.

Le véritable permis de libération ne tarde pas à venir, car il est signé le 3 juillet 1935. Depuis le temps qu’elle attendait ce moment, Marie-Anne Houde pouvait enfin sortir du pénitencier de Kingston pour la première fois depuis 1921. L’ironie se situe dans le fait qu’on connaît trop bien ses jérémiades par ses lettres tandis qu’on ignore tout à propos de ses impressions et de sa vie après sa sortie de prison.

Le permis de libération prévoyait qu’on la laisse sortir dans les trente jours. On lui imposa cependant les quatre conditions suivantes :

  1. La porteuse [du permis] doit conserver son permis, et le représenter lorsqu’elle en est requise par un magistrat ou un agent de la paix.
  2. Elle doit s’abstenir de toute violation des lois.
  3. Elle ne doit s’associer habituellement avec des personnes notoirement de mauvaises mœurs, tels que voleurs et prostituées réputés tels.
  4. Elle ne peut mener une vie oisive et dissolue, sans moyens visibles d’une existence honnête.

Selon un pli du directeur du pénitencier daté du 2 juillet, on était prêt à la libérer dès le lendemain.

Peut-on imaginer que, hors des traces écrites qui sont parvenues jusqu’à nous, on l’ait obligé à demeurer discrète au 3722 rue St-Denis?

Si le Québec avait appris où demeurait la marâtre à sa libération, y aurait-il eu débordement?

Une fois sortie, Marie-Anne a-t-elle subi les traitements médicaux promis? À quelle date a-t-elle réellement emménagée chez sa cousine à Montréal?

Les spéculations de commères pourraient certainement apporter bien des versions à ces trous historiques, mais les documents légaux s’arrêtent de parler le jour où la plus célèbre meurtrière du Québec a été libérée.

En fait, le dossier se termine par un petit papier qui était probablement destiné à informer le ministre, stipulant que la GRC a été informé de la mort de Marie-Anne Houde le 13 mai 1936 à Montréal. Elle s’était éteinte la veille. À 46 ans, elle avait « profité » d’un peu moins d’une année de liberté.

A-t-elle reçu la visite de ses fils? A-t-elle revu son mari? Sa belle-fille Marie-Jeanne?

Quoi qu’il en soit, son dossier était définitivement clos au ministère de la Justice.

Peu après la publication de mon livre en février 2016, j’ai eu droit à quelques confidences, dont certaines sur les derniers jours que Marie-Anne Houde aurait vécu à Montréal. On l’aurait vu ici ou là, mais ces informations comptent bien peu comparativement à la force légale des archives judiciaires. Je sais, certains lecteurs me trouveront « plate » ou « casseux de party », mais je souligne dans L’affaire Aurore Gagnon à quel point il est important de se fier uniquement à la preuve entendue lors d’un procès si on souhaite honnêtement se faire une idée.

Comme tous les cas célèbres, la machine à rumeur a fait son œuvre, et ses ravages. Les commères ont prétendu des choses et entretenu d’autres histoires. En 1990, le romancier André Mathieu a affirmé, sans avoir lu le dossier judiciaire, que Marie-Anne Houde était morte d’un cancer du cerveau. Force est d’admettre que d’après les informations contenues dans le dossier judiciaire il est impossible d’envisager cette option. D’autres m’ont écrit à propos de l’endroit exact où elle a été enterrée. Elle reposerait dans le cimetière du Repos Saint-François. Si certains pointilleux souhaitent d’autres précisions, je leur laisse cette tâche. Le fait de savoir où elle est enterré précisément – une vieille habitude mêlant la curiosité aux traditions catholiques – cela ne m’importe peu, du moment que son exhumation ne servirait strictement à rien.

Mais, comme on le sait, l’histoire ne s’est pas arrêtée avec la mort de la marâtre.

Il nous est assurément permis de croire que Télesphore Gagnon ait pu rompre à un certain moment, mais en 1933 il ressentait toujours une forte attirance pour Marie-Anne. Évidemment, cette pensée vient avec le fait que ce document ait réellement été écrit de sa main. Il a même attendu qu’elle soit morte, dans la plus pure tradition catholique, pour se remarier. En effet, le 8 janvier 1938 il épousait Marie-Laure Habel. Si vous souhaitez en savoir plus quant aux rumeurs le concernant, il vous suffira d’aller jouer les touristes ou les enquêteurs amateurs dans la région de Fortierville.

Toutefois, la vie publique du père d’Aurore n’était pas encore tout à fait terminée.

Au cours de l’été 1951, Jean-Yves Bigras a tourné le film Aurore l’enfant martyre, directement inspiré de l’affaire criminelle et de la pièce de théâtre qui avait, dit-on, été joué à environ 6 000 reprises depuis son lancement en janvier 1921. Janette Bertrand y tiendra le rôle de Catherine, un personnage directement inspiré de la voisine Exilda Lemay, qui fut parmi les premiers témoins au procès. Puisque sa biographie est avare de commentaire sur le sujet, j’ai écrit à Janette Bertrand au cours de l’hiver 2018 afin de connaître les souvenirs qu’elle gardait de ce tournage. Malheureusement, je n’ai obtenu aucune réponse de sa part.

Or, Télesphore eut vent que se tournait un film à propos des sévices endurés par sa fille. Il intenta un procès à France-Film, le producteur. Au cours de l’automne 1951, Télesphore a témoigné sur certains épisodes de sa vie. Il semble que le principal argument qui a joué en faveur de France-Film est à l’effet que Télesphore était au courant qu’une pièce de théâtre jouait la même histoire sur les planches depuis 1921 et qu’il n’avait jamais intenté la moindre poursuite contre cette production.

Au cours des recherches qui m’ont conduites à la publication de mon livre, j’ai découvert que ce procès civil n’a pas été conservé ou qu’il demeure introuvable. Quoi qu’il en soit, le film est apparu sur les grands écrans québécois en mai 1952. En dépit de sa médiocrité presque légendaire, il s’apprêtait à marquer la conscience de millions de Québécois, et cela sur plusieurs générations.

En conclusion, les lettres de la marâtre conservées dans le dossier sont à l’image d’une femme désespérée et manipulatrice qui cherche constamment à attirer la pitié, et cela dans le seul but de retrouver sa liberté. Par certains de ses propos, on a vu qu’elle s’y prenait très mal pour convaincre le ministre de la Justice et les autres personnes influentes du gouvernement fédéral. Selon toute vraisemblance, elle n’a d’ailleurs jamais compris la différence entre son acte d’accusation et celui de son mari. Est-ce suffisant pour affirmer que tous ces détails vont dans le sens d’une femme dont l’intelligence se situait sous la moyenne?

Je vous laisse en juger.

Ce qui frappe, aussi, c’est que dans tous ces documents, autant ceux émanant de la main de Marie-Anne Houde que de ses fils ou même Marie-Jeanne, personne ne mentionne le nom d’Aurore. Personne – sauf le juge Pelletier – ne fait directement allusion au crime que les Québécois jugent pourtant comme l’un des pires de leur histoire. Voulait-on l’oublier volontairement? Que se passait-il dans la tête de ces personnes faisant partie de l’entourage de la marâtre?

En fait, on a vu que Marie-Anne a parlé d’Aurore, mais sans la nommer et en utilisant sa mémoire en faveur de sa demande de libération. Le juge Pelletier avait clairement démontré lors du procès à quel point cette femme était manipulatrice. Tout indique que ces années d’incarcération n’avaient pas suffi à la transformer.

Gérard Gagnon est décédé à Montréal le 13 décembre 1967. Il avait 59 ans. Pauline, le dernier enfant que Marie-Anne avait mis au monde en liberté et qui a été bercée dans les bras de sa demi-sœur Aurore, épousa Léopold Bourdages en 1944. Leur couple n’eut qu’un seul enfant, un fils. Pauline s’est éteinte plus que centenaire en 2013.


Médiagraphie

Canadian Criminal Justice Association.  « CCJA history since 1919… ». Consulté le 26 mai 2018. Accès : https://www.ccja-acjp.ca/pub/en/about-ccja/history/

Bibliothèque et Archives Canada. R. vs. Marie-Anne Houde. 1920.

Jedwab, Jack. Bickerdike, Robert. Dictionnaire biographique du Canada. Consulté le 26 mai 2018. Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

Veillette, Eric. L’affaire Aurore Gagnon : le procès de Marie-Anne Houde. Lanoraie : Éditions de l’Apothéose, 2016. 436 p

[1] Le fait qu’un coin de cette lettre ait été déchiré nous empêche de lire certains mots.

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