Les homicides au 19e siècle dans le district judiciaire de Trois-Rivières

            En abordant l’histoire de Trois-Rivières au temps de la Nouvelle-France, Serge Bouchard mentionne que « l’île de Montréal attirait beaucoup de monde aussi, mais la violence y sévissait depuis des temps immémoriaux, au point où l’île avait la réputation très ancienne de lieu dangereux. »[1] Cette perception, que plusieurs personnes cultivent encore, ne date donc pas d’hier.

Assez tôt, donc, des crimes violents frappèrent aussi dans cette région qui porterait plus tard le nom de Mauricie, comme en fait foi le commentaire de Serge Bouchard qui relate le meurtre et le viol de Jeanne, fille aînée de Pierre Couc, un des premiers habitants de Trois-Rivières qui avait épousé une Algonquine. Le crime est survenu dans la seigneurie de Saint-François. « Les coupables étaient connus, le seigneur Crevier étant lui-même impliqué. Le crime, cependant, restera impuni. […] Les propriétaires et les aristocrates formaient une clique contre le commun qui s’ensauvageait. Aux yeux des gens distingués, la vie d’un Métis ne devait pas valoir plus que celle d’un Indien. »[2]

La première mention d’un emprisonnement à Trois-Rivières remonte à 1646. L’accusé aurait été placé dans une simple fosse. Plus tard, on confina les détenus dans une maison privée, puis dans une petite prison commune.

En 1669, François Blanche dit Langevin, un soldat de la garnison des Trois-Rivières, était condamné pour avoir tué en duel son collègue militaire de la même garnison nommé Daniel Le Maire dit Desroches. Détenu au fort de la ville, Blanche fut interrogée le 30 mai, confronté aux témoins le 13 juin et de nouveau interrogé le 14 juin. Il fut reconnu coupable et condamné à être pendu. La sentence prévoyait qu’après sa mort lui soit tranché le poing droit et qu’on l’attache à un poteau sur le Cap aux Diamants (à Québec) en plus que ses biens soient confisqués par le roi, le tiers étant envoyés « à l’hospital [sic] de cette ville. »

Un autre incident survint en 1672, au cours duquel Jacques Bertault et sa femme Gilette Baune furent accusés du meurtre de leur gendre. Leur fille, Isabelle, n’avait que 12 ans lorsqu’elle avait « épousé contre son gré LaTouche, qui en avait trente. LaTouche n’arrivait pas à faire fructifier les terres qu’il avait louées aux Trois-Rivières et son beau-père, Bertault, devait souvent combler les ressources qui manquaient au ménage en envoyant des vivres chez sa fille ou en allant la chercher pour manger chez lui. »[3]

Pendant que les rumeurs faisaient de LaTouche un buveur et un batteur de femmes, « au procès qui eut lieu à Québec, les interrogatoires démontrèrent que Bertault et sa femme avaient tué leur gendre à coups de bêche tandis que leur fille, Isabelle, assistait passivement au meurtre. Elle aida, toutefois, à traîner le corps à la rivière. »[4] Raymond Boyer laisse entendre qu’après avoir été jugés par le Conseil Souverain, les parents de la jeune veuve furent exécutés à Québec. Isabelle fut épargnée, mais on l’obligea à regarder l’horrible exécution de ses parents.

Une vingtaine d’années plus tard, en 1692, « un censitaire de la seigneurie de Champlain, Jean Joubert, ayant tué à coups de couteau un nommé Desmarets, valet du sieur de Lousignan, subit son procès aux Trois-Rivières et fut condamné à être pendu. »[5] On ignore cependant ce que le condamné est devenu, car, comme l’écrivait Boyer, « le Conseil Souverain cassa la condamnation et ordonna que l’accusé soit reconduit à Champlain, lieu du meurtre, subir de nouveau son procès devant le juge du lieu, Antoine Desrosiers, à la poursuite du procureur fiscal du seigneur, le sieur Etienne Pezard de la Touche. C’était la première condamnation à mort imposée par une justice seigneuriale autre que celle des Sulpiciens. »[6]

Il semble qu’en 1752 Trois-Rivières était déjà munie d’une prison, puisqu’un ingénieur du nom de Franquet, durant sa tournée d’inspection, écrivit que la prison de Trois-Rivières avait besoin de « réparations en toutes espèces d’ouvrages. Cependant les plus urgentes sont le rétablissement à neuf de la couverture et celle des voûtes qui sont lézardées; si mieux l’on aime pour plus de solidité les démonter et les refaire entièrement. »[7]

Toujours selon Boyer, Franquet serait repassé peu de temps après pour constater que ses recommandations avaient été respectées.

Puis, « deux jours avant la bataille des Plaines d’Abraham un procès pour tentative de meurtre fut instruit aux Trois-Rivières. »[8] Une jeune esclave panise nommée Marie aurait attaqué à coups de couteau les dames Chatelain et de Niverville et « pendant qu’on soignait les blessés, Marie monta au grenier et se pendit à une perche. L’officier Nicolas-Joseph Fleurimont de Noyelle, accompagné de quatre soldats, la trouva et coupa la corde.  Le chirurgien Charles Alavoine pratiqua une bonne saignée et Marie reprit connaissance. »[9]

Au procès, après avoir fourni comme seul mobile la haine qu’elle entretenait pour sa maîtresse et sa fille en raison du fait que celles-ci la battaient et la grondaient, Marie fut condamnée à « être battue et fustigée nue de verges par l’exécuteur de la haute justice, dans les carrefours et lieux accoutumés de cette ville; elle sera flétrie d’un fer chaud, marquée d’une fleur de lys sur l’épaule droite. »[10] Selon Boyer, elle aurait également été condamnée à quitter à tout jamais la juridiction de Trois-Rivières. Toutefois, on en appela du jugement à Montréal, car Québec était alors envahie par les Anglais, et Marie fut finalement condamnée à « la potence et que son corps, exposé pendant deux heures, soit ensuite jeté à la voirie. »[11] On ignore cependant si l’exécution s’est déroulée à Trois-Rivières.

En 1790, le gouverneur du Canada, Lord Dorchester, établissait une cour de justice à Trois-Rivières, mais il n’y avait toujours pas de palais de justice ni de prison digne de ce nom, ce qui nous porte à croire que celle décrite par Franquet, quatre décennies plus tôt, n’existait plus. Les sessions se tenaient alors dans la sacristie et une partie du couvent des Récollets, qui servait également de prison. En 1806, les habitants de Trois-Rivières réclamèrent une nouvelle construction, mais il fallut attendre le vote d’une loi en 1811 afin de pourvoir à l’érection de la nouvelle prison.

Entre temps, en 1807, on avait eu le loisir d’assister à une autre exécution, cette fois celle d’un soldat nommé Campbell ayant déserté, avec un compagnon, le 49ème régiment pour se réfugier dans une grange à Nicolet. « Un détachement de 30 ou 40 miliciens des Trois-Rivières reçut ordre de les capturer. »[12] À l’approche des soldats, Campbell tira un coup de feu, tuant Joseph-Baptiste Crevier-Deschenaux. Ce fut la débandade, nous dit Boyer, et les deux fuyards reprirent une fois de plus la clé des champs. « Quelques heures après, une escorte du régiment cantonné aux Trois-Rivières, les Fencibles, s’empara des déserteurs et le procès de Campbell ayant été fait, il mourut la corde au cou suivant les termes de la loi. »[13] Boyer ajoutait que le shérif eut du mal à trouver un bourreau.

Après quelques problèmes reliés au choix du site, les travaux pour ériger la prison de Trois-Rivières débutèrent en 1817, pour se terminer l’année suivante.[14]  Quant au palais de justice, il se dressa sur la rue Laviolette dès 1821. La ville était maintenant fin prête à entamer sa propre histoire judiciaire.

Celle qu’on surnomme aujourd’hui la Vieille prison de Trois-Rivières fut l’œuvre de François Baillargé, considéré comme un maître dans l’évolution architecturale au Québec. À l’origine, alors que la ville de Trois-Rivières comptait une population de 1 916 personnes en 1820[15], elle fut conçue pour accueillir un maximum de 40 prisonniers. À l’époque, on la situait dans un champ, à l’extérieur de la ville, mais avec le temps les constructions immobilières la rejoignirent, au point de l’encercler entièrement, ce qui fait qu’aujourd’hui, bien que fermée depuis 1986, elle est au cœur même de la ville. Au total, on y fera officiellement 7 pendaisons, dont la première se tint en 1825. La dernière aura lieu en 1934, année du 300e anniversaire de la ville.

La légende du mur du pendu

Un autochtone du nom de Noël François fut arrêté en mars 1825 pour le meurtre d’Antoine Dubuc[16], survenu dans le secteur de la rivière Bécancour. Dans sa déposition enregistrée devant le juge Thomas Coffin[17], François, de St-Pierre-les-Becquets, affirma s’être rendu deux semaines plus tôt chez un certain Chartier pour y rejoindre un Indien Abénakis du nom d’Alexander. Ensemble, ils auraient chassé durant plusieurs jours. Bien que cette déclaration ne soit pas suffisamment détaillée pour nous permettre d’apprécier véritablement les faits, l’accusé parla d’un compas qu’il aurait acheté de deux jeunes Canadiens, dont l’un était âgé d’environ 20 ans. Puis, répondant probablement à une question de l’accusation, il affirma ne jamais avoir dit au Dr Quesnel qu’il avait obtenu le compas de M. Reid et d’un autre homme dont le nom reste illisible sur le document. De plus, il mentionna une rumeur selon laquelle il avait croisé un autre autochtone nommé « Jean Bte Regis » qui portait une blessure à l’arrière d’une jambe. Étrangement, une « squaw » aurait aussi déclaré l’avoir vu suivre un Canadien dans le bois, sans toutefois qu’on puisse préciser si cette dernière parlait de François ou de Regis. Quoi qu’il en soit, l’accusé fut confiné à la prison de Trois-Rivières dans l’attente de son procès.

Lors des sessions de la Cour du Banc du Roi du Bas Canada pour le district de Trois-Rivières, en septembre 1825, Noël François se retrouva devant le juge en chef de la province du Bas Canada Jonathan Sewell[18], le juge du district de Québec James Kerr, et finalement le juge provincial du district de Trois-Rivières Pierre Bédard. Il n’est mentionné nulle part que l’accusé bénéficiait des services d’un avocat.

Une vingtaine de témoins furent entendus, dont le Dr Quesnel, ainsi que François et Isidore Dubuc, que l’on présume être des membres de la famille de la victime. Selon le dossier judiciaire, on comprend que François a agis de manière « felonieusement [sic], sauvagement, et de sa malice », tout cela, bien sûr, sous « l’instigation du démon. »[19] On peut également y lire qu’Antoine Dubuc aurait été tué le 18 mars 1825, frappé sur le côté droit de la tête par une hachette qui lui occasionna une blessure d’une longueur de quatre pouces (10 cm) par trois pouces (7,6 cm) de profondeur. Dubuc serait mort sur le coup.

Quoiqu’on ait pu dire ce jour-là devant le tribunal, Noël François fut condamné à la peine capitale pour le meurtre de Dubuc, c’est-à-dire à être pendu le 17 septembre. À l’époque, The Quebec Mercury annonça la condamnation de « Noel François (un Indien) pour meurtre, à être exécuté le samedi du 17ème courant [17 septembre 1825], et son corps donné pour dissection. »[20] Le journal avouait cependant ignorer si l’exécution avait alors été accomplie, mais dans son édition suivante, celle du 27 septembre, on confirma la nouvelle, dans une note qui aurait été écrite deux jours plus tôt et dans laquelle on raconte que « l’exécution de Noel François (un Indien), pour meurtre, eut lieu ici hier [24 septembre], après un sursis de 8 jours lui ayant été accordé : il a continué jusqu’au dernier moment de déclarer son innocence du crime pour lequel il devait payer. »[21]

Noël François aurait admis quelques crimes commis par le passé, sans toutefois mentionner le meurtre de Dubuc. Un nombre indéterminé de curieux vint assister à l’exécution, spectacle qui se déroulait en publique à cette époque. Devant eux, le condamné apparut pénitent, et aurait « exprimé lui-même être prêt à mourir, et désireux de mourir en paix avec tout homme, pardonnant ses ennemis et suppliant qu’on porte des prières à tous ceux qui l’ont écouté. »[22] Après s’être adressé aux « spectateurs », il chanta un long hymne dans une langue autochtone qui ne fut pas précisé avant de serrer quelques mains et de saluer son confesseur, le Révérend Raimbault. Finalement, il fut « instantanément projeté dans l’éternité. »[23]

Il subsiste une légende selon laquelle un autochtone aurait injustement été pendu près d el’église anglicane St-James. Cette histoire semble directement s’inspirer de l’affaire Noël François. Toutefois, ce procès ne pourra jamais être révisé puisqu’il n’y avait pas de transcriptions sténographiques à cette époque, nous privant ainsi de tous les détails de cause. À ce propos, Boyer rappelait que « le public veut toujours savoir si un condamné à mort a avoué son crime sur l’échafaud, car, malgré tous les soins déployés par l’administration de la justice, il craint chaque fois qu’une erreur n’ait été commise. »[24]

En 1826, on assista à une autre étape dans l’évolution du système judiciaire lorsque le Conseil Législatif abolit la peine de mort dans les cas de félonie. Une dizaine d’années plus tard, il ne resterait plus que trois genres de crimes pouvant conduire à l’échafaud : le meurtre, le viol et la rébellion.[25]

« À partir des années 1830, l’économie trifluvienne, stimulée par la demande croissante en bois de la part des Britanniques, doit s’adapter à une clientèle de passage : ouverture d’auberges et d’hôtels, fabrication de babioles, fabrication artisanale reliées à l’effigie des Amérindiens, etc. »[26] La comparaison est alléchante avec ces petites villes champignon du Far West, où le crime débarquait en même temps que le succès économique et l’arrivée massive des immigrants. D’ailleurs, la réflexion n’est pas nouvelle car un juge trifluvien la fera publiquement une trentaine d’années plus tard.

Les affaires se portaient plutôt bien car les Forges du Saint-Maurice embauchaient pas moins de 425 employés en 1842. « À la fin des années 1840, les choses commencent cependant à bouger. Le monopole des Forges du Saint-Maurice est aboli en 1846, ouvrant ainsi le territoire à la colonisation et, surtout, à l’exploitation forestière. […] Dès 1852, un vent d’optimisme balaie la ville. […] Dans les ateliers on fabrique des harnais, des voitures de chantier et des haches. »[27]

Meurtre à l’intérieur de la prison de Trois-Rivières

Le 25 février 1852, après le repas du soir, un dénommé Thérien s’attaquait à deux codétenus à l’intérieur de la prison commune de Trois-Rivières :

Un meurtre horrible a eu lieu mercredi dernier dans la prison des Trois-Rivières. Un nommé Thérien était détenu dans cette prison depuis le mois d’octobre, sous conviction d’avoir attenté à la vie de sa femme. Le vendredi précédent, deux autres individus du nom de Pepin [sic] et Beaudoin, pour n’avoir pas payé une amende de 25s furent aussi envoyés en prison. Ils demandèrent eux-mêmes de loger avec Thérien. Beaudoin avait eu la permission de faire des manches de hache, et pour cela on lui avait prêté une hache et quelques autres outils. Pendant que les autres entraient du bois de chauffage, mercredi soir, Thérien cacha la hache sous son lit, et quand Beaudoin remit les outils hors de la grille il crut que le gardien avait pris cette hache en son absence. Quand tout fut fermé et tranquille, Thérien se saisit de la hache, et l’enfonça au-dessous de l’épaule de Pepin en arrière. Il frappa ensuite Baudoin [sic], mais moins grièvement au bras; celui-ci parvint à se saisir de la hache pour la remettre à un des gardiens qui arrivait à son secours. – Pepin est mort quelques minutes après, et l’on espère que Beaudoin survivra. – Verdict de meurtre contre Thérien.[28]

La nouvelle fut également rapportée dans un hebdomadaire anglophone qui, sans donner de nom, précisa que la sentence purgée par Pépin et Beaudoin n’était que d’une semaine.[29] Un demi-siècle plus tard, on apporta quelques précisions supplémentaires sur l’affaire :

En 1852, le 26 février [sic], les cachots de la prison de Trois-Rivières furent aussi témoins d’une sanglante tragédie. Charles Papin [sic], Adolphe Beaudoin et un nommé Thérien étaient écroués ensemble dans la même cellule. Dans la journée, Thérien qu’on avait employé à couper du bois dans la cour de la prison, dissimula une hache sous ses habits, et dans le silence de la nuit, tombant tout à coup sur ses compagnons endormis, il tua Papin et blessa sérieusement Beaudoin. Les gardes accourus en toute hâte, réussirent à maîtriser le forcené qui fut garrotté. Le malheureux était complètement fou. Il est mort à l’asile de Beauport où les autorités l’avaient fait interner.[30]

Dans le dossier judiciaire préservé à BAnQ-TR, on apprend que le tueur s’appelait Thomas Thérien. Le lendemain de l’incident, soit le 26 février, c’est le Coroner Valère Guillet[31] qui conduisit l’enquête concernant les circonstances de la mort de Charles Pépin.  Parmi les témoins assignés on retrouvait les gardiens de prison, ou les « tourne-clé » comme on pouvait les surnommer à l’époque, Richard Lanigan et Augustin Daviau, ainsi que Richard Ginnis, le gouverneur de la prison, et Adolphe Beaudoin, ce qui laisse présumer que son état de santé lui permettait de témoigner convenablement.[32]

Le dossier permet d’apprendre que, non seulement Therrien était originaire de Sainte-Monique, dans le comté de Nicolet, mais que la hache utilisée lors du meurtre avait une valeur de « three shillings and six pence. »[33]

Thomas Therrien aurait donc frappé Charles Pépin dans la partie basse de l’omoplate gauche. La blessure est décrite comme ayant une longueur de cinq pouces et « deux pouces de profondeur. »[34] Le coroner Guillet a immortalisé une partie des témoignages dans son rapport, comme l’aurait fait un sténographe. Ainsi, on sait que le tourne-clé Richard Lanigan[35] a expliqué ceci :

je connais le prisonnier Thomas Thérien. J’étais ici la nuit dernière. Je crois qu’il n’y a eu aucune querelle entre le prisonnier et Charles Pépin hier. Je les ai enfermé[s] dans leur cellule la nuit dernière à environ 18h54. J’ai entendu le bruit dans la chambre où j’avais enfermé les trois prisonniers vers 19h10. J’ai entendu crier et appeler dans la cellule. Je suis allé près de la porte et [j’ai vu] Beaudoin blessé et Charles Pépin gisant par terre. Charles Pépin a dit quelques mots en français mais je ne les ai pas compris[36]. J’ai vu le prisonnier et il se tenait debout. Il n’avait rien dans les mains.

Le témoin Lanigan fut incapable de dire qui tenait la hache mais qu’elle lui avait été remise par Beaudoin. Ensuite, Lanigan jura qu’il n’y avait personne d’autre dans la cellule, excepté Therrien, Pépin et Beaudoin. Il fit immédiatement appeler M. Ginnis, qui à son tour demanda un médecin. Lanigan reconnut la hache comme étant un outil appartenant à cette prison depuis 14 ans et confirma que Therrien était détenu depuis octobre 1851.  Selon lui, Therrien paraissait calme et aurait même eu l’audace de demander un prêtre.  Pépin se serait finalement éteint vers 19h30, soit une vingtaine de minutes après l’agression.

Le témoin fut contre-interrogé par Therrien lui-même car « l’accusé demande au témoin s’il sait qu’il a été huit jours sans manger. »[37] Quant à sa deuxième et dernière question destinée à Lanigan, Therrien demanda : « est-il venu quelqu’un dimanche et mardi derniers me demander? » Lanigan répondit qu’il n’était venu personne ce dimanche et qu’il n’aurait laissé entrer personne, « mais les autres jours ceux qui ont demandé à le voir ont été admis. »[38]

Décrit comme un journalier de Trois-Rivières, Adolphe Beaudoin déclara être détenu « depuis sept jours. Je restais dans une même cellule avec Thomas Thérien et Charles Pépin, deux autres prisonniers. »  Selon lui, ils furent tous trois enfermé dans leur cellule vers 19h00 « pour y passer la nuit. Quand nous avons été entrés, Charles Pépin et moi, nous sommes couchés après avoir fait notre prière; et [aussitôt j’ai entendu des cris on veut me tuer et c’était la voix de Thérien qui était avec nous]. Notre chandelle était encore allumée et dans le même temps, j’ai entendu frapper un coup sur le lit [de] Charles Pépin, qui s’est mis à crier […], O monsieur, on me tue […]. »[39]

Beaudoin se serait retourné pour apercevoir Thérien, une hache à la main, qui se tournait alors vers lui et « m’a frappé en effet dans le côté droit […] ». En dépit de sa blessure qui lui fut mortelle une vingtaine de minutes plus tard, Pépin aurait trouvé la force d’aider Beaudoin à désarmer Thérien. Après avoir reçu une autre blessure au genou gauche, Beaudoin déclara au coroner Guillet que Lanigan était arrivé le premier mais que c’était à Daviau qu’il avait remis l’arme du crime.

Quant à savoir pourquoi et comment l’arme avait pu se retrouver dans la cellule, Beaudoin expliqua que deux jours plus tôt, probablement le 23 février, Daviau avait demandé qu’on lui fasse un manche de hache et :

Charles Pépin lui a dit prêtes nous en une et on te fera un manche ça nous désennuiera; il [Daviau] nous a prêté la hache et nous lui avons fait le manche.  Nous avons commencé à en ébaucher encore chacun un, c’est-à-dire Charles Pépin et moi et monsieur Ginnis, le geolier [sic], ayant besoin de la hache, nous lui avons remise et après que Mr Ginnis en a eu fini, nous l’avons demandée de nouveau à Daviau que nous la prêtée; c’était hier après-midi; ensuite nous avons entré du bois, après avoir laissé la hache où on s’en servait; après avoir entré le bois, nous n’avons pas revu la hache; c’est moi qui l’ai pas revue et je ne sais comment elle est parvenue dans notre cellule. L’accusé c’est-à-dire Thomas Thérien, était resté seul dans l’endroit où nous avons [laissé] la hache et n’[a pas] entré de bois avec nous : après avoir entré le bois, nous avons soupé et ensuite avons été enfermés dans notre cellule avec le dit Thomas Thérien. J’ai la conviction que le dit Thomas Thérien avait caché la dite hache dans sa paillasse […].[40]

Beaudoin affirma avoir appliqué ses deux mains contre la plaie de Pépin pour tenter de lui sauver la vie, mais le sang avait continué de s’échapper entre ses doigts. Le pauvre homme avait survécu une vingtaine de minutes après l’agression. Puis Thérien intervint encore avec quelques questions :

Ne m’avez-vous pas mis, vous et Charles Pépin, un morceau de viande dans mon plat avec mes patates?

Après avoir été emprisonné, ma femme m’a envoyé de la viande pour faire du bouillie, vu que j’étais malade et avait de [illisible] j’ai mis un morceau de [illisible] dans son plat, en lui disant « mange si tu veux ».

[…] vous êtes entrés dans la prison Pépin et vous, n’avez-vous pas demandé à coucher avec moi dans ma cellule?

C’est Daviau, le tourne clef, qui nous a demandé si on voulait coucher dans la même cellule et nous y avons consenti.

Après la première nuit, la femme de Charles Pépin n’était pas venue le voir?

Oui, elle est venue.

N’a-t-elle pas demandé à son mari « comment ça va » et n’avez-vous pas répondu « ça va bien vite » et n’a-t-elle pas répondu « ne le faites pas [illisible] ».

J’ai répondu « ça va bien, nous ne nous ennuyons [illisible] et notre [illisible] bien vite ».

N’avez-vous pas dit que vous vouliez m’ôter [illisible]

Nous n’avons jamais dit cela.

N’ai-je pas été huit jours sans manger?

J’ai [illisible] qu’il a été trois jours sans manger, c’est vrai je ne l’ai pas vu manger pendant trois jours de suite.

N’ai-je pas demandé à la femme de Pépin de dire au curé de venir me voir?

Oui, l’accusé lui a demandé cela.[41]

Pourquoi Thérien avait-il refusé la nourriture offerte par son codétenu? Parce qu’il craignait peut-être l’empoisonnement?

Le témoignage de Daviau permet de comprendre que Richard Ginnis lui reprochait d’avoir oublié la hache. Puis Thérien se permit encore une question.

  • Ne vous ai-je pas dit d’aller chercher le curé?, questionna Therrien.
  • L’accusé me l’a demandé hier et il m’a dit que Mr Ginnis, le geolier [sic], était obligé d’aller le chercher […].

Pour sa part, Ginnis affirma être arrivé avant que Pépin ne s’éteigne, si bien que le mourant aurait eu le temps de lui dire : « il m’a dit que c’était une affaire étrange et qu’il savait bien qu’il allait mourir du coup qu’il avait reçut [sic] de Thomas Thérien, l’accusé. »[42]

Le 2 mars 1852, Thomas Thérien passa en examen devant Joseph Édouard Turcotte et Denis Genest Leblanc. Quand on lui demanda de quelle paroisse il était originaire, sa réponse fut : « je ne puis pas vous dire dans ce temps-ci. » Et quand on lui demanda pourquoi il ne pouvait rien dire, « à cette question le dit Thomas Thérien reste muet et s’obstine à ne pas répondre nonobstant la demande qui lui est faite plusieurs fois. »[43]

Son procès s’est tenu le 13 septembre 1852. Il semble avoir été déclaré coupable et s’être mérité un aller simple vers l’asile de Beauport, où il mourut à une date qui nous est encore inconnue.

En revanche, on sait que sa victime, Charles Pépin, fut inhumé dans la paroisse trifluvienne de l’Immaculée Conception le 27 février 1852. Il était marié depuis 10 ans à Sophie Léveillé. Deux ans après le drame, celle-ci s’est remariée avec un veuf du nom de Louis Duval, toujours dans la paroisse de l’Immaculée Conception.[44]

Louis « Lizotte » Théberge

Si Thomas Therrien semble avoir échappé à la corde en raison de son état mental, il ne fallut attendre que deux ans pour assister à la deuxième pendaison organisée à la prison de Trois-Rivières.

À l’automne 1854, on parlait que « ce malheureux a été pendu vendredi aux Trois-Rivières, en expiation du meurtre qu’il avait commis sur la personne de la dame Gauthier, à Yamachiche. »[45] Ce supplicié avait pour nom Louis Théberge alias Lizotte.

Le meurtre de Mme Gauthier remontait au 3 novembre 1853. L’un des présumés complices de Théberge, Édouard Berthiaume, fit son entrée à la prison commune de Trois-Rivières le 9 décembre 1853. Selon le registre de la prison, celui-ci était originaire de Pointe-du-Lac, était âgé de 46 ans et son caractère derrière les barreaux fut classé sous la mention « pas bon. » Cet homme sans éducation mesurait 5 pieds et 10 pouces.

Il semble que Théberge se soit retrouvé en cavale puisque ce fut seulement le 20 avril 1854 qu’il fit son entrée en prison. Le registre permet de le décrire comme un homme de 28 ans aux cheveux bruns et aux yeux gris. Il devait certainement être considéré comme ayant un physique imposant parmi les autres détenus, car on le décrit comme un homme de 6 pieds. Or, une recherche sommaire dans le registre permet de voir qu’il fallut attendre des années avant de revoir un gaillard de cette taille derrière les barreaux. Quant à son caractère, on le désigna seulement comme « mauvais ».

Théberge dut subir son procès en septembre 1854 devant le juge Lafontaine. Selon une source, la preuve déposée contre lui était circonstancielle mais solide. Il s’avéra qu’au moment du meurtre il venait à peine de sortir du pénitencier pour un autre crime. En se rendant dans la région de Trois-Rivières pour travailler, il aurait entendu de la soi-disant fortune que Mme Gauthier gardait chez elle. C’est en prétextant vouloir acheter un cheval qu’il s’était rendu chez la femme. Dans sa fuite, il aurait été aperçu près de Champlain par un témoin qui l’a vu prendre un traversier avec deux revolvers et une montre sur lui. Lorsque l’employé du traversier lui expliqua son intention de ne pas faire traverser un homme armé, Théberge aurait dégainé ses deux revolvers pour le menacer. Selon les témoignages de la sœur de Théberge et du mari de celle-ci, l’accusé serait revenu de son séjour de huit jours à Trois-Rivières avec une somme estimée entre 275$ et 300$ en poche. Soupçonné, il s’était ensuite enfui dans les bois en apprenant que la police s’était lancée à ses trousses.[46]

Le 16 septembre, il était reconnu coupable et condamné à être pendu le 3 novembre, tandis que ses deux co-accusés, Édouard Berthiaume et Charles Leclerc, furent remis en liberté.

Pour le reste, Le Canadien, La Minerve et Le Pays se contentaient de reprendre le communiqué rapporté par L’Ère Nouvelle, qui se lit comme suit :

Hier notre ville a été dans un émoi tel que ses habitants n’en ont éprouvé depuis bien des années.  Une foule immense était accourue de toutes les parties du district.  Dès 10 heures du matin toutes les avenues autour de la prison étaient littéralement bloquées.  À midi sonnant le malheureux Théberge parut sur l’échafaud, pâle mais ferme.  Près de lui était le Rév. Père Aubry qui lui fit les exhortations de la mort pendant environ cinq minutes, et le coup fatal étant donné, l’homme fut lancé dans l’éternité!!  La justice humaine est restée avec un cadavre, et la justice divine a eu une âme à juger!!!

Théberge a confessé son crime avant de mourir et a demandé au peuple pardon du scandale qu’il avait causé.  Il est mort dans des sentiments chrétiens.  Que Dieu ait pitié de son âme![47]

Si on parlait de foule immense, The Montreal Witness tenta d’être plus précis en mentionnant 5 000 spectateurs.[48] Or, la population de Trois-Rivières était seulement de 4 004 en 1851 et de 5 769 en 1861.[49]  Si on en croit ces données, c’est dire à quel point les exécutions attiraient les foules. Évidemment, le style journalistique de l’époque peut faire sourire, mais notons tout de même au passage que si la prison avait été construite à l’origine à l’extérieur de la ville, sur un vaste étendu encore vacant, force est d’admettre qu’en 1854 le développement résidentiel et commercial avait déjà rejoint et même encerclé la prison en lisant que « les avenues autour de la prison étaient littéralement bloquées. »

Après un incendie qui détruisit une certaine partie du quartier commercial de Trois-Rivières en 1856[50], on assista à l’élargissement de la peine de mort pour « le meurtre, la trahison, le viol, l’empoisonnement ou blessure avec intention de commettre un meurtre, l’abus d’une fillette de moins de dix ans, la sodomie humaine ou animale, le vol avec violence et l’incendie volontaire. »[51]  Il faudrait attendre plus d’un demi-siècle avant qu’on présente à la Chambre des Communes à Ottawa le premier projet de loi visant à abolir la peine de mort au Canada.

Discours du juge Dominique Mondelet

Le 11 septembre 1860, la Cour Criminelle de Trois-Rivières s’ouvrit sous la présidence du juge Dominique Mondelet[52]. Après l’assermentation des jurés, dont le président en fut Moses E. Hart, le juge crut bon faire passer un message important à ses pairs mais aussi à toute la population puisque selon La Minerve il dira :

si la cour aime à reconnaître que l’ordre est rarement troublé dans votre société paisible et pleine de soumissions pour les lois, il faut convenir qu’avec l’augmentation de notre population, le développement de notre industrie commerciale et manufacturière et aussi l’accroissement de nos voies de communication, les moyens actuels de maintenir la paix publique, sont sur le point de devenir insuffisants dans cette ville surtout, chef lieu du district, par l’arrivée journalière et nocturne de plusieurs bateaux à vapeur et la mise en opération prochaine d’une voie ferrée qui mettra cette ville en communication directe avec toutes les parties de la province et des États-Unis; nous ne pouvons mettra cette ville en communication directe avec toutes les parties de la province et des États-Unis; nous ne pouvons nous flatter que cette localité pas plus que d’autres dans les mêmes conditions, soit exempte de la présence de ces êtres pervers et malfaisants, sur lesquels les yeux de l’autorité doivent toujours être ouverts; mais à quoi servirait cette vigilance sans les moyens de coercition indispensables pour la rendre efficace?  L’établissement d’une police sur une échelle proportionnée à nos ressources est donc une nécessité de notre état de progrès et une garantie que l’ordre en soit toujours inséparable.  C’est à vous qu’il appartient de signaler, à qui de droit, le besoin d’une semblable force, et l’on ne saurait douter que vos représentations sur ce sujet important ne soient accueillies d’une manière favorable.[53]

C’est sans doute en gardant à l’esprit l’une des causes qu’il s’apprêtait à entendre que le juge Mondelet fit cette remarque digne d’une crainte croissante attribuable à toute petite ville paisible rapidement envahi par le cosmopolitisme.

William Ezra Brainard

Le lendemain, 12 septembre, la justice se chargea de l’affaire William Ezra Brainard[54], accusé d’avoir tué sa mère en date du 26 avril 1853. Une affaire qui remontait donc à plus de 7 ans et de laquelle on comprend que Brainard se serait payé une cavale de quelques années avant que les autorités parviennent à lui mettre la main au collet. Avouant emprunter les détails des témoignages à « un journal de la localité » La Minerve n’en fut pas moins intéressée de reproduire une certaine partie de la preuve déposée en Cour, ce qui semble être une première dans l’histoire trifluvienne, en plus d’indiquer l’intérêt que le procès suscitait à l’époque.

Le premier témoin appelé fut Lorenzo Franklin Brainard[55], frère de l’accusé et fils de la victime, qui déclara :

Je demeurais à Wickham le 26 avril et je pensionnais avec ma mère ainsi que le prisonnier. Vers le soir entre 9 à 10 heures, j’arrivai à la maison pour voir mes petits enfants, le prisonnier me dit, tenant un acte à la main qu’il était faux, qu’il se vengerait. Il est entré dans un cabinet voisin et en sortit se tenant les mains derrière le dos. J’étais environ à 5 pieds de ma mère et de lui.  Au même instant qu’il tirait au pistolet[56], ma mère tomba. Aussitôt il se tourna vers moi et me déchargea un coup dans l’épaule gauche; la balle y est encore. Aussitôt une autre balle me traversa l’épaule droite; – j’ai longtemps lutté avec lui, la seconde balle a frappé sur une petite canne que je tenais à la main et sans cela elle m’aurait frappé au cœur, car la poudre m’a brûlé le visage.  En nous terrassant l’un et l’autre, il a essayé plusieurs fois de tirer encore.  J’ai envoyé mes petits enfants chez Horatio. Il est arrivé et je lui ai dit que William avait tiré sur moi et sur ma mère aussi. Avant il m’a dit qu’il voulait tuer toute la famille. Il est sorti et est rentré aussitôt, prendre son capot, et depuis je ne l’ai pas revu ni entendu parler de lui, excepté quand il a été pris. Je jure que c’est lui-même qui a tiré sur ma mère. Il a dit qu’il se vengerait, en parlant de l’acte. Je n’ai aucun doute que ma mère est morte des coups qu’il lui a tirés et qu’il l’a tuée.[57]

Lors du contre-interrogatoire, conduit par les avocats de l’accusé Bondy & McDougall, Lorenzo Brainard expliqua que « l’acte qu’il tenait en main était le contrat de la terre, qu’il voulait qui fut changé. Ma mère n’a jamais fait de testament. »[58]  Le second témoin appelé fut Charles Brainard, 13 ans, le fils de Lorenzo. Après avoir expliqué qu’il habitait chez sa grand-mère à l’époque du meurtre, il ajouta : « je ne l’ai pas vu tuer ma grande[-]mère. Le coup m’a éveillé. Je l’ai vue à terre; elle saignait; le prisonnier tenait le pistolet, il a tiré sur papa. Papa lui a parlé 2 ou 3 minutes. Il tira sur mon père la 2ème fois. Papa m’a dit d’aller chercher mon oncle Horatio et je l’ai vu ôter le pistolet des mains du prisonnier. »[59]

Tout ce que La Minerve immortalisa de ses réponses en contre-interrogatoire fut ceci : « mon père m’a dit de ne rien dire autre chose que la vérité. » Horatio Brainard[60], autre frère de l’accusé, expliqua quant à lui :

On m’a envoyé chercher chez ma mère le 26 avril 1853. J’ai entendu crier au meurtre, quand j’étais à la porte. Quand je suis arrivé mes deux frères se disputaient pour le pistolet. Le prisonnier m’a dit que Franklin avait tiré sur sa mère et tiré sur lui-même. Le sang coulait de la poitrine de mon frère Franklin. Ma mère étant à terre m’a dit que William avait tiré sur elle, sur mon frère Franklin et de prendre garde, qu’il voulait me tuer moi-même. J’ai vu le trou d’une balle au dessous du bras gauche et le trou d’une autre à l’épaule droite; il saignait. Le Docteur étant présent, ma mère m’a dit qu’elle mourrait de ses blessures et le Dr disait la même chose : elle m’a dit elle-même seule, que son William l’avait tuée. J’étais présent quand elle a donné sa déposition. Je l’ai vu assermenter par McCabe, J. P. C’est ma signature comme témoin, je la reconnais. Quand ma mère a donné sa déposition, elle était sous l’impression qu’elle allait mourir de ses blessures, elle en est morte. Je ne connais rien autre chose qui l’ait fait mourir. J’ai eu peur que ma mère fut morte avant d’avoir les voisins : – l’arme était un revolver. Je n’ai vu le prisonnier depuis cette nuit-là qu’aujourd’hui. Il y a eu des recherches de faites.[61]

Contre-interrogé, Horatio expliqua qu’en « arrachant le pistolet [des mains] du prisonnier je l’ai jeté à la porte et je ne l’ai pas revu depuis », ce qui indique vraisemblablement que William E. Brainard a pris la fuite après le drame. L’histoire ne dit cependant pas comment ni quand les autorités purent le retracer et procéder à son arrestation. Horatio ajouta ne jamais avoir pensé que son frère « fut troublé. Le prisonnier m’a dit que ma femme m’était infidèle. J’ai dit que je n’essayais pas à le faire échapper. »[62]

Après avoir dit connaître l’accusé, le juge de paix Patrick McCabe expliqua, après qu’on lui ait montré la déposition faite par la victime elle-même peu de temps avant son agonie, que « je jure que c’est mon écriture et c’est la même déposition de la mourante. Le 2 mai [1853], cette déposition a été prise; la femme se mourait. J’ai vu la femme morte, le Docteur Fowler a fait l’autopsie du cadavre devant moi. »[63]

Questionné sur l’état mental et la personnalité de Brainard, McCabe raconta que « jusqu’à l’âge de 10 ans le prisonnier a été bon garçon, mais depuis l’âge de 15 à 16 ans, il m’a paru tout différent, huit jours avant le meurtre il m’a paru fou. »[64] Dans le district judiciaire, il semble que Brainard ait été le second accusé de meurtre à plaider la folie suite à l’affaire Thomas Therrien. Avant la fin du siècle, d’autres plaidoyers de la sorte feraient leur apparition.[65]

Au témoin Thomas Brady, on lui fit dire qu’il croyait Brainard « insensé. » Puis on appela à la barre des témoins le coroner Valère Guillet. Il déclara devant la Cour que « c’est moi qui a tenu l’enquête sur le corps de la femme morte, c’est la signature du Dr Fowler qui m’est présentée au bas de sa déposition. »[66] Quant au médecin William White, qui demeurait à Durham en 1853, il expliqua avoir examiné Franklin Brainard et vu qu’il était « blessé à l’estomac par des balles, j’ai vu deux blessures. »[67] Il raconta également que la mourante était sur son lit à son arrivée et qu’elle perdait beaucoup de sang. White se dit convaincu qu’elle ne passerait pas la nuit.

John Campbell déposa à l’effet qu’il connaissait l’accusé depuis son enfance, tandis qu’Abel Follensby vint dire aux jurés avoir vu Brainard quelques jours avant le meurtre sur sa terre de Wickham où « il prit un pistolet pour tirer sur un l[i]èvre et il m’a dit alors de n’en parler à personne qu’il avait un pistolet. Ses allures m’ont paru bien changées de ce moment. »[68]

Les avocats de Brainard, Bondy et McDougall, « produisent plusieurs témoins pour prouver que le prisonnier à la barre lorsqu’il a commis l’acte dont il est aujourd’hui accusé, était dans un état complet d’insanité. Après l’audition de ces témoins et une récapitulation des faits faite par l’avocat de la Couronne, le juge donne sa charge aux jurés, qui, après une délibération de 20 minutes rapportent un verdict de culpabili[t]é. »[69]

Quant à l’attitude de Brainard, le même reporter mentionnait avoir « remarqué que durant le procès et même lorsque le verdict a été donné le prisonnier n’a donné aucun signe d’émotion. »[70]

Après qu’un silence se fut installé dans la salle d’audience du palais de justice trifluvien, le juge se dit prêt à prononcer la sentence. Lorsque le greffier lui demanda s’il avait d’abord quelque chose à dire, Brainard « fait un discours qui ne dure pas moins d’un quart d’heure. Il accuse ses frères de n’être pas de ses parents et s’efforce de faire croire que la femme qui est morte le 10 mai 1853 n’était pas sa mère; car jamais une mère n’aurait donné une telle déposition contre son fils. »[71]

Sur ce, le juge condamna William Ezra Brainard à être pendu le vendredi 26 octobre jusqu’à ce que mort s’en suive. « Le prisonnier continue à garder son sang froid et le prononcé de sa condamnation à mort ne semble lui faire éprouver aucune émotion. »[72]

Le 26 octobre 1860, quelques jours seulement avant qu’Abraham Lincoln soit élu à la présidence des États-Unis et donc à quelques mois de l’éclatement de la Guerre de Sécession, William Ezra Brainard grimpa les quelques marches conduisant à l’échafaud :

Hier après-midi, nous avons reçu la dépêche suivante, de Trois-Rivières :

« Brainard a été exécuté à 11h. cet avant midi. Il est mort dans l’endurcissement, ayant jusqu’au bout refusé les sacrements et toute consolation religieuse. Ses derniers mots ont été blasphématoires. Le corps a été remis au shériff [sic] et sera envoyé à Melbourne [en Estrie] pour y être enterré. Brainard a laissé de l’argent pour cet objet. 2,000 personnes environ ont assisté à l’exécution : la pluie tombait à torrents.[73]

C’est en 1869, deux ans après l’entrée en vigueur de la Constitution du Canada, que se déroula la dernière exécution en publique au sein de la nation, celle de Patrick J. Whelan, qui eut lieu à Ottawa. Par la suite, la loi veilla à ce que les exécutions se tiennent à l’abri des regards indiscrets, ce qui fait que dans le district de Trois-Rivières, la pendaison de Brainard fut la dernière exécution publique. Toutefois, rappelle Boyer, il y eut tout de même une dernière pendaison publique à Montréal en 1871, celle de John Lee, 26 ans, pendu pour le meurtre d’une femme.[74]

Les quatre dernières exécutions à survenir dans l’enceinte de la prison commune de Trois-Rivières se déroulèrent entre 1927 et 1934.

À l’aube du 20ème siècle

En 1871, deux scieries employaient 400 travailleurs à Trois-Rivières, mais « le haut fourneau de L’Islet ferme définitivement en 1878. Celui des Forges du Saint-Maurice, malgré de grands travaux de modernisation en 1880, s’éteint pour de bon en 1883. Seul le haut fourneau des Forges Radnor, bien approvisionné en minerai de fer et desservi par le chemin de fer des Piles, survivra jusqu’en 1910. »[75]

Le bi-hebdomadaire Le Trifluvien publia pour la première fois le 31 octobre 1888, s’affichant ouvertement comme un « journal catholique », sous-titre qui apparaît d’ailleurs en première page. Pour s’abonner à ce journal composé de quatre pages, il en coûtait annuellement 2.00$ ou 1.00$ pour six mois[76]. Le bureau de rédaction était situé à l’intersection des rues Notre-Dame et Du Platon.

« Dans les années 1890, l’industrie forestière se réveille de sa longue léthargie.  […]  Bien que les choses se mettent en place dans la dernière décennie du XIXe siècle, c’est après 1900 que le décollage industriel de Trois-Rivières a véritablement lieu. Il manquait toujours à Trois-Rivières un atout important : une source d’énergie abondante et bon marché. Elle la trouvera auprès de la Shawinigan Water and Power […]. »[77]

Une affaire de viol

Dans les archives de BAnQ-TR la première cause criminelle comportant des transcriptions sténographiques complètes[i], rédigées à la main cependant, concernait le procès de William Paquin et d’Onésime Pronovost pour le viol d’Emma Jobin, une jeune femme de 25 ans mariée à Oscar Milette, un cordonnier de Trois-Rivières.  Malgré un sujet délicat, les traces laissées par une telle cause nous éclairent sur le langage utilisé pour décrire des gestes ou des détails que l’on devine encore très tabous pour cette époque.  Il est bien connu que les victimes d’agressions sexuelles doivent faire preuve d’un courage surhumain, d’abord pour sortir de l’ombre et ensuite entamer des procédures judiciaires contre leur agresseur.  Ce serait sans doute une erreur de juger cette cause et de ses difficultés avec notre œil moderne, mais il est sans doute honnête de dire que cette victime a dû non seulement affronter les préjugés et les regards, mais aussi les questions des procureurs.

Le procès de Paquin et Pronovost se déroula le mardi 9 décembre 1890[ii].

On connait évidemment la sensibilité et la délicatesse d’une telle cause, à savoir qu’il s’agit bien souvent de la parole de la victime contre celle de son ou ses présumés agresseurs.  Et ce fut précisément le cas pour Emma Jobin.  Dès le début de son témoignage, on comprend que l’agression aurait eu lieu le 2 août précédent, jour où « j’ai parti de chez nous à huit heures [20h00] du soir pour aller acheter des bottines à mes enfants ».

Bien qu’elle demeurait sur la rue Bonaventure, ce que l’on considérerait aujourd’hui comme faisant partie du centre-ville, Emma Jobin expliquera s’être rendu à pied « en ville » avant de changer d’idée au sujet de ses achats, après quoi elle bifurqua sur la rue de la Cathédrale avant de se rendre jusqu’à « la rue des Champs », où elle rencontra un ami[iii].  Puisque Emma se dirigeait vers le domicile de sa tante Mme Johnny Cadorette, qui habitait sur la rue St-Paul, son ami se proposa de l’accompagner.  Peu après, malheureusement, ils se retrouvèrent face à trois voyous dans un endroit qui reste cependant assez mal déterminé.  Les trois agresseurs s’en prirent immédiatement à l’accompagnateur pour le rouer de coups et le mettre hors d’état de nuire.  Probablement paniqué par le sérieux de la situation, l’un des trois prit la fuite avant d’avoir pu être identifié.

Toujours selon le témoignage de la victime, c’est alors que Paquin et Pronovost l’auraient rattrapé au pas de course.

  • Était-il tard?, demanda le procureur de la Couronne.
  • Il était huit heures et demie, répondit la jeune femme.
  • Faisait-il noir?
  • La lumière électrique éclairait assez bien.

Et lorsqu’on lui demanda si elle avait un doute quant à l’identité de William Paquin, c’est avec aplomb qu’Emma donna sa réponse.

  • Non, dit-elle. Si j’avais un doute je ne serais pas venue ici aujourd’hui.
  • A-t-il joui de vous?
  • A-t-il fait l’acte du mariage?
  • Complètement?
  • A-t-il introduit son membre viril dans votre corps?
  • Vous êtes bien certaine?
  • Avez-vous consentie?
  • Il aurait bien fallu que je meurs avant de consentir.

Quand on lui demanda de détailler l’agression, elle raconta que Paquin l’avait « tiraillée et il me demandait pour faire cela, il a dit si tu ne veux pas je vais te tuer.  J’ai dit, ça ne fait rien ».

Après l’agression, elle aurait erré quelque peu en ville avant d’entendre le coup de 21h00 sur le « cadran de la Cathédrale ».  Elle mentionna un collège à proximité, ce qui pourrait laisser entendre que l’événement eut lieu près du Collège Marie-de-l’Incarnation (CMI) puisqu’il fut également question de la rue de l’Hôpital dans le témoignage.  Plus loin, cependant, l’interrogatoire remit en question le choix de son trajet, en plus de laisser entendre qu’elle se serait trompée d’agresseurs.

Malgré cela, Emma Jobin expliqua être rentrée chez elle sans toutefois dévoiler à son mari ce qui venait de se produire.  Pour oublier, elle aurait fait du ménage durant une bonne partie de la nuit pour aller porter plainte le lendemain au greffe de la paix, c’est-à-dire Laurent-Ubald-Archibald Genest, aidée d’un policier du nom de Simard.  Mais le procureur insista pour revenir encore sur certains détails.

  • Vous avez résisté?
  • Oui, c’est lui-même qui m’a jeté à terre sur le dos.
  • Avez-vous serré vos jambes?
  • Vous avez serré vos jambes ensemble?
  • Et il les a ouvertes?
  • Était-il seul ou s’ils étaient deux?
  • Il y en avait un à la fois.
  • Vous n’avez pas assez de force pour l’empêcher de faire pénétrer son corps dans le vôtre?
  • Je ne savais pas où j’étais.  Je ne pouvais plus rien faire.  J’ai demandé au Bon Dieu de me donner les forces.
  • Et vous les avez connu [intimement] tous les deux?
  • Oui, je les ai connu tous les deux.

Et le juge se mit également de la partie, laissant ainsi une trace assez peu brillante dans l’histoire des procès pour viol.

  • Avez-vous mis la main sur leurs parties?, demanda-t-il.
  • Alors, c’est pas tout votre possible?
  • J’ai tout fait pour les empêcher.

Il ressortit lors du procès, autant que nous le permet ce qui en reste de notes, que peu de temps avant la prétendue agression, Emma avait souffert d’une fausse couche et que le 2 août 1890 elle n’avait pas complètement recouvré ses forces.

Ce qui fit sans aucun doute gagner des points à la défense fut de l’entendre dire que, malgré son corps meurtri et les effets du choc, elle n’avait consulté aucun médecin pour corroborer les marques ayant pu être laissées à la suite du viol.  Au lendemain du procès, le mercredi 10 décembre 1890, on pouvait lire dans Le Trifluvien, que « le jury a rendu un verdict d’acquittement sans même sortir de son banc ».  Les douze jurés – tous des hommes à l’époque[iv] – n’avaient donc pas cru au témoignage d’Emma Jobin.

En 1892, le Canada s’offrait son premier Code criminel, qui entra en vigueur seulement en juillet de l’année suivante.  Le viol y était toujours susceptible de condamnation à mort, ainsi que le meurtre bien sûr.

En pénétrant dans le 20ème siècle, on comprend donc que la prison de Trois-Rivières possédait déjà sa propre réputation, ce qui incluait quelques légendes du crime.  Toutefois, après une existence qui s’échelonnait maintenant sur trois quarts de siècle, on la considérait aussi comme vétuste, ce qui n’empêcha cependant pas le quotidien montréalais La Patrie d’écrire en 1905 qu’elle « est spacieuse et pourvue de tout le confort moderne sous le rapport de la salubrité »[v].

Le chauffage s’effectuait toujours au bois.  Sur le plan hygiénique, les détenus, qui bénéficiaient d’un bain hebdomadaire, disposaient seulement d’un seau métallique pour déféquer et uriner, une pratique qui demeura inchangée jusqu’à la fermeture de 1986.  Donc, si La Patrie osait parler de salubrité et de modernité en 1905, il nous est sans doute permis de croire qu’on lui avait refusé un accès complet à l’établissement, à moins qu’il n’ait éprouvé aucune sensibilité pour le sujet concernant les conditions pénitentiaires.

Si cette envolée vers un siècle qui allait apporter d’impressionnantes améliorations technologiques et une certaine idée de la modernité, la question était de savoir si le milieu judiciaire démontrerait une évolution de la mentalité humaine.

À l’échelle internationale, la France accueillit 52 millions de visiteurs pour son Exposition universelle de Paris en 1900 alors que K. Landsteiner découvrait l’existence des groupes sanguins A, B, et O, une avancée qui allait servir dans le milieu de la science judiciaire.  L’année suivante, W. L. McKinley devenait le troisième président des États-Unis à tomber sous les balles alors que la première communication transatlantique fut établie grâce au code Morse.  En 1903, l’art nouveau du cinéma offrait son premier film avec scénario, un western d’une durée d’une dizaine de minutes et intitulé The Great Train Robbery, tandis que les frères Wright réalisaient le premier vol propulsé.

Peu de temps après, la Mauricie connaissait sa première véritable affaire criminelle d’importance qui allait non seulement soulever l’intérêt d’une large part de la population mais laisserait également planer un mystère pour les décennies à venir.


[1] Serge Bouchard, « Isabelle Montour », in Rencontrer Trois-Rivières 375 ans d’histoire et de culture (Trois-Rivières: Éditions d’art Le Sabord, 2009), 22‑33.

[2] Bouchard.

[3] Raymond Boyer, Les Crimes et les châtiments au Canada français du XVIIe au XXe siècle (Montréal: Le Cercle du livre de France, 1966), https://cap.banq.qc.ca/notice?id=p::usmarcdef_0000169075.

[4] Boyer.

[5] Boyer.

[6] Boyer.

[7] Boyer.

[8] Boyer.

[9] Boyer.

[10] Boyer.

[11] Boyer.

[12] Boyer.

[13] Boyer.

[14] Sur la plaque installée devant la vieille prison, consultée le 30 avril 2011, on y mentionnait que la construction s’est effectuée entre 1815 et 1819. Nous avons tout de même pris la décision de nous en tenir aux dates inscrites au dossier préservé à BAnQ-Trois-Rivières et qui contient les documents relatifs à la construction du bâtiment.

[15] René Hardy et Normand Séguin, Histoire de la Mauricie (Sainte-Foy: Les Éditions de l’IQRC, 2004).

[16] Antoine Dubuc a été inhumé le 7 avril 1825 par un prêtre du nom de Gagnon après avoir « été tué dans le bois depuis une quinzaine de jours à peu près, âgé de 48 ans ». On le disait époux de Geneviève Noël.  Cette dernière avait-elle un lien de parenté avec l’assassin de son mari? Geneviève Noël Dubuc fut inhumée le 4 septembre 1839 à St-Roch de l’Achigan. Elle était âgée de 64 ans.

[17] Jonathan Sewell, James Kerr, et Pierre Bédard, R. c. Noel François, Fonds de la Cour du banc du roi BAnQ-Trois-Rivières (Cour du banc du roi 1825).

[18] En 1829, le juge Sewell condamna à la pendaison Jean-Marie Desjardins pour simple vol. La justice avait seulement gardé l’accusation de vol en dépit du fait qu’une jeune servante de 15 ans avait été violée lors de l’introduction par effraction. Desjardins fut pendu le 31 octobre 1829. Voir Boyer, op. cit., p. 137-138.

[19] Sewell, Kerr, et Bédard, R. c. Noel François, Fonds de la Cour du banc du roi BAnQ-Trois-Rivières.

[20] The Quebec Mercury, 24 septembre 1925, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[21] « Three-Rivers, September 25 », The Quebec Mercury, 27 septembre 1825, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[22] « Three-Rivers, September 25 ».

[23] « Three-Rivers, September 25 ».

[24] Boyer, Les Crimes et les châtiments au Canada français du XVIIe au XXe siècle.

[25] Boyer.

[26] Yannick Gendron et Martine Tousignant, « Avant les moulins à papier », in Rencontrer Trois-Rivières, 375 ans d’histoire et de culture (Trois-Rivières: Éditions d’art Le Sabord, 2009), 98‑109.

[27] Benoît Gauthier, « Les transformations de l’économie trifluvienne depuis 1850 », in Rencontrer Trois-Rivières, 375 ans d’histoire et de culture (Trois-Rivières: Éditions d’art Le Sabord, 2009), 110‑21.

[28] « Un meurtre horrible […] », La Minerve, 2 mars 1852, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[29] « Three Rivers, Feb. 26 », The Montreal Witness, 1 mars 1852, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[30] « Le drame de Grande-Anse », La Patrie, 15 mars 1905, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[31] Né à Batiscan et baptisé à Trois-Rivières le 5 juillet 1796, Valère Guillet étudia au Séminaire de Nicolet avant de faire ses études de droit avec son frère Louis. Devenu notaire en 1825, il pratiqua à St-Pierre-les-Becquets durant six mois avant de se retrouver à Yamachiche, et finalement à Trois-Rivières. Il fut aussi élu député de Saint-Maurice en 1830 et réélu en 1834. Coroner du district de Trois-Rivières depuis 1836, il pratiquera jusqu’en 1879. Il s’est éteint à Trois-Rivières le 26 février 1881 à l’âge vénérable de 84 ans.

[32] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières (Cour du banc de la Reine 1852).

[33] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[34] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[35] On retrouve un Richard Lanigan inhumé dans le cimetière anglican de Trois-Rivières, rue St-François-Xavier, mais la date du décès est malheureusement inconnue. On peut également y noter la présence d’un certain William Lanigan, aubergiste (1811-1898), ainsi que les deux épouses de ce dernier : Emily J. Webster (1822-1857) et Almena B. Young (1828-1898).

[36] Il semble que Lanigan ne parlait pas ou très peu français. Interrogé plus tard en français, selon les notes laissées par le coroner Guillet, il continuait de répondre en anglais.

[37] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[38] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[39] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[40] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[41] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[42] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[43] R. c. Thomas Therrien, Fonds de la Cour du banc du roi/reine BAnQ-Trois-Rivières.

[44] Dans Les monstres, les fous et les autres, 1999, Guy Grenier souligne que « la présence d’aliénés dans les prisons représentait par ailleurs un danger pour les autres détenus.  On en eut la preuve le 5 mai 1871 à la prison de Montréal.  Ce jour-là, un certain Patrick Ryan tua un codétenu du nom de John Gainer avec un marteau de tailleur de pierre ».  Mais, comme on vient de le voir, le cas de Thomas Therrien est survenu près d’une vingtaine d’années auparavant.  Notons au passage que pour les affaires judiciaires qu’il mentionne dans son ouvrage, Grenier, selon ses notes de bas de page, n’a consulté que des articles de journaux.

[45] « Exécution de Théberge », Le Canadien, 6 novembre 1854, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[46] « Theberge, the murderer », Montreal herald and daily commercial gazette, 22 septembre 1854, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[47] Cité par Le Canadien, 6 novembre 1854; Le Pays, 8 novembre 1854; La Minerve, 11 novembre 1854.  Puisque ces journaux ont tous publié le même texte, il semble que ce ne sont pas tous les reporters qui aient pris la peine de se déplacer pour venir assister à l’exécution de Théberge.  Était-ce par manque d’intérêt ou alors parce que Montréal offrait suffisamment de spectacle du même genre?  Quoiqu’il en soit, le public s’y intéressa grandement puisque The Montreal Witness parla de 5,000 personnes.

[48] « Execution – Théberge », The Montreal Witness, 8 novembre 1854, sect. The News, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[49] Hardy et Séguin, Histoire de la Mauricie.

[50] Gauthier, « Les transformations de l’économie trifluvienne depuis 1850 ».

[51] Boyer, Les Crimes et les châtiments au Canada français du XVIIe au XXe siècle.

[52] Le juge Dominique Mondelet mourut 3 ans plus tard, soit le 19 février 1863, inhumé à la cathédrale de Trois-Rivières le 24 février. On le disait alors âgé de 64 ans. Il laissait dans le deuil son épouse Mary Woolrich. Parmi les personnes présentes on note, entre autres, le coroner Valère Guillet, mais aussi le juge Charles Mondelet et un certain Arthur Mondelet de St-Casimir. Lors du recensement de 1851, Dominique Mondelet habitait à Trois-Rivières avec son épouse Mary Woolrich, ainsi que leurs enfants Caroline, Dominique et Marie Mondelet.

[53] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières », La Minerve, 18 septembre 1860, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[54] Il existe quelques variantes pour orthographier le nom de Brainard, comme c’est d’ailleurs le cas pour une quantité impressionnantes de noms propres dans les documents anciens, d’autant plus que les documents du 19ème siècle étaient encore rédigés à la plume.  Je laisse à d’autres le soin de mener les débats pointilleux et futiles sur ces choix orthographiques et je me suis donc résigné à faire un choix dans chaque cas, comme on le verra pour de nombreux autres personnages évoqués dans le présent ouvrage.  La plupart du temps, je m’en remets au dossier judiciaire.

[55] On retrouve un Lorenzo Franklin Brainard né le 21 juillet 1831 à Drummondville.  On le disait fils de Ezra Brainard de Whickam et de Nancy [illisible].

[56] Bien que l’article parle de « pistolet » on en déduit assez facilement que l’arme utilisée par Brainard était plutôt un revolver, c’est-à-dire une arme de poing à barillet rotatif, probablement avec une capacité de six coups.  La présence d’une telle arme en sol québécois en 1853 peut surprendre, surtout quand on sait que le revolver fut breveté par Samuel Colt en 1836 et que la première arme fiable du genre à connaître une certaine commercialisation fut le Colt Walker, qui fit son apparition seulement en 1847.  Le revolver, qui n’utilisait pas encore les cartouches métalliques et dont chacune des six chambres devaient être chargées individuellement avec de la poudre, une balle sphérique et une amorce sur la cheminée (ces armes lourdes étaient surnommées cap-and ball chez les Américains), connut une large diffusion pendant la Guerre de Sécession (1861-1865).  Précisons au passage qu’à cette époque les revolvers utilisaient un mécanisme à simple action, c’est-à-dire qu’il fallait absolument actionner le marteau de l’arme avant de pouvoir appuyer sur la détente et faire feu.

[57] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[58] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[59] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[60] Il s’agit probablement de Horace A. Brainard de Wickham, qui s’est marié le 22 avril 1844, à Mary Fohasbre.

[61] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[62] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[63] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[64] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[65] En 1881, on tenta de plaider, sans succès toutefois, la folie de Cléophas Lachance, accusé du meurtre d’une fillette, Odélide Désilets, à Arthabaskaville. La cause de Shortis, cependant, accusé de meurtre en 1893, allait se produire à Valleyfield. D’abord condamné à mort, sa sentence fut commuée en « une détention à vie au Pénitencier Saint-Vincent-de-Paul comme lunatique criminel. ». Voir Boyer, op. cit., p. 125-127.

[66] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[67] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[68] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[69] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[70] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[71] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[72] « Cour Criminelle aux Trois-Rivières ».

[73] « Exécution du Patricide Brainerd », La Minerve, 27 octobre 1860, Revues et journaux québécois, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.

[74] Boyer, Les Crimes et les châtiments au Canada français du XVIIe au XXe siècle.

[75] Gauthier, « Les transformations de l’économie trifluvienne depuis 1850 ».

[76] On peut sans doute se permettre un clin d’œil historique en reproduisant ici ce texte paru dans le tout premier numéro : « Nous consacrons cette feuille à la défense et à la propagation des principes qui ont fait jusqu’ici la force et la vitalité de notre peuple. Nous voulons apporter à la cause de la religion et de la patrie le faible concours de nos travaux et de nos études, espérant que notre sincérité et notre dévouement pourront suppléer à la faiblesse de nos moyens.  La soumission complète et absolue aux enseignements de l’Église catholique, qui seule peut guider sûrement et sagement les individus, les familles et les peuples, et qui seule peut leur donner tout le bonheur possible même ici-bas; […] ».

[77] Gauthier, « Les transformations de l’économie trifluvienne depuis 1850 ».

[i] Transcriptions notées à la plume.  Malheureusement, ce ne sont pas toutes les transcriptions sténographiques qui ont été conservées ou même prises en notes à l’origine.  En raison d’une explosion sur la quantité de documents reçus aux archives à partir des années 1920, on a procédé à l’élagage de plusieurs dossiers.

[ii] Les transcriptions sont présentées à la main dans un carnet aux feuilles lignées.

[iii] Le nom de cet ami reste malheureusement difficile à déchiffrer, mais on croit y reconnaître le nom de Bouvais ou Beauvais.

[iv] Il faudra attendre en 1971 avant de voir apparaître les premières femmes dans les jurys.

[v] La Patrie, 15 mars 1905.

Le Revenant, la légende de Hugh Glass

 

Hugh Glass
Plaque commémorative érigée dans le Dakota du Sud à la mémoire de Hugh Glass.

À l’automne dernier, lorsque j’ai vu pour la première fois la bande annonce du film Le Revenant avec Leonardo Di Caprio, j’ai immédiatement pensé qu’on s’était inspiré de la légende de Hugh Glass. J’avais découvert cette incroyable histoire il y a maintenant une quinzaine d’années dans un article du Wild West Magazine. Ma curiosité étant éveillée, je me suis replongé dans ma vieille bibliothèque à saveur Far West.

Le film d’Alejandro Gonzalez Inarritu raconte les mésaventures du montagnard Hugh Glass, qui, après avoir subi une attaque de la part d’une bande d’Indiens Arikaras, est violemment déchiqueté par une mère grizzly. C’est d’ailleurs ce dernier incident qui le plongera dans la légende. Alors que les membres de son expédition croient qu’il ne survivra jamais à ses blessures, on désigne deux hommes pour rester avec lui jusqu’à ce qu’il expire, pour ensuite l’enterrer dignement. Les deux hommes désignés sont le jeune Jim Bridger et un dénommé John Fitzgerald. Les scénaristes se sont toutefois offert la liberté d’y ajouter le fils amérindien de Glass, un jeune adolescent Pawnee. Mais Fitzgerald l’assassinera lâchement sous les yeux de son père qui ne peut réagir en raison de son état lamentable.

Finalement, Fitzgerald convaincra le jeune Bridger de laisser Glass mourir. Devant une attaque indienne imminente, il était préférable pour eux de rentrer vers la civilisation. Ainsi, Fitzgerald et Bridger reprennent la route. Mais derrière eux, Glass refuse de mourir. Animé d’un fort sentiment de survie, il s’accroche, rampe, clopine, tombe, se relève, et se nourrit sur des carcasses abandonnée par des meutes de loups. De plus, il doit affronter les Arikaras qui rôdent toujours dans le secteur.

Lentement, il redevient un homme qui cause la surprise de tous lorsqu’il regagne la civilisation. Un bref dialogue permet aux cinéphiles de comprendre qu’il a déjà tout pardonné au jeune Bridger, victime des circonstances. Il en va autrement pour Fitzgerald, qu’il parvient à retrouver avant de le laisser mourir aux mains des Arikaras.

Mis à part la présence du fils de Glass, qui donne un ton plus dramatique à cette quête de vengeance, et la mise à mort de Fitzgerald, le film respecte dans l’ensemble ce qui nous est parvenu de la légende de Hugh Glass, qui fut d’ailleurs déjà porté au grand écran en 1971 avec l’acteur Richard Harris dans Man in the Wilderness (Le convoi sauvage).

D’après les recherches d’un auteur comme Jon T. Coleman, qui a publié Here lies Hugh Glass en 2012, le passé de Glass – c’est-à-dire avant l’attaque de grizzly – reste passablement nébuleux. On raconte encore qu’il serait né vers 1780 et qu’il aurait été capturé par Jean Laffite, qui l’aurait contraint de jouer les pirates durant environ deux ans avant que Glass parvienne à se sauver à la nage pour regagner les rives de Galveston, au Texas. Cette histoire provient d’un trappeur du nom de George C. Yount, qui disait l’avoir entendu de la bouche même de Glass.

William Ashley, le partenaire du colonel Andrew Henry, fit publier dans les journaux au début de l’année 1823 un appel pour engager une centaine d’hommes pour une expédition de fourrures. C’est alors que se présenta le chasseur Hugh Glass. Logiquement, le film d’Inarritu laisse entendre que Glass possédait déjà une grande expérience du terrain, ce qui était probablement vrai. Car après s’être enfui de la bande de Laffite, on raconte aussi qu’il avait vécu un temps en 1822 avec des Indiens Pawnee.

L’expédition d’Ashley, qui chassa le long de la rivière Missouri, subit une violente attaque de la part des Indiens Arikaras, qui coûta la vie à 17 chasseurs et trappeurs. Une balle troua également la jambe de Glass ce jour-là. Mais Glass refusa de se laisser intimider par cette blessure puisque peu de temps après, il participa à une expédition vengeresse sous les ordres du Colonel Henry Leavenworth.

C’est en août 1823 que le destin frappa. Selon les versions, Glass était en train de grimper à un arbre ou de préparer le déjeuner de ses compagnons lorsqu’il fut surpris et attaqué par un grizzly. Le combat fut apparemment très violent. Glass, devenu le pantin de ce gigantesque prédateur, eut droit à des blessures à la tête et au dos. Les griffes de son adversaire lui perforèrent également la gorge, ce qui le priva du sens de la parole durant un temps. En fait, le grizzly le mit pratiquement en pièces avant que les autres chasseurs parviennent à l’abattre.

Devant autant de blessures, les hommes d’Ashley déduisirent qu’il serait impossible pour Glass de survivre. Le Colonel Andrew Henry désigna alors deux hommes pour attendre la mort de Glass et l’enterrer convenablement. Ces deux hommes furent Jim Bridger, un jeune montagnard de 19 ans qui débutait dans le métier, et un dénommé John Fitzgerald (ou Fitzpatrick selon certains auteurs).

Selon Coleman, Bridger et Fitzgerald abandonnèrent Glass après une attente de six jours. Glass, qui refusait de mourir, respirait toujours difficilement à travers le trou de sa trachée. Certains croient que c’est en entendant les paroles de ses deux compagnons qu’il trouva un but pour entretenir son désir de survivre : les retrouver et se venger.

Se nourrissant d’insectes, de serpents et de racines, Glass rampa pour trouver de l’eau, jusqu’à ce qu’il fut en mesure de se redresser sur ses jambes. Au final, il parvint à franchir les 320 km le séparant du Fort Kiowa, dans ce qui est aujourd’hui le Dakota du Sud. Sur place, il s’y procura une nouvelle carabine et négocia son passage sur la rivière Missouri afin de se mettre aux trousses des deux hommes qui l’avaient lâchement abandonné.

Toutefois, le petit groupe auquel il venait de s’associer, composé de cinq Français, fut attaqué par des Arikaras en atteignant un village de Mandans. Quatre des Français furent tués, tandis que Glass put compter sur la protection des Mandans durant quelques heures. La nuit suivante, il reprit la route pour parcourir les 482 km le séparant de Fort Henry. Pour franchir cette distance, on raconte qu’il lui aurait fallu 38 jours de marche.

Dans l’enceinte du Fort Henry, Glass retrouva enfin Jim Bridger et le confronta. Il lui accorda cependant son pardon, sans doute en comprenant que le jeune homme n’y était pour rien et qu’il s’était peut-être laissé entraîner par son compagnon.

Peu de temps après, Glass apprit que Fitzgerald l’avait probablement croisé quelques jours plus tôt puisqu’il avait emprunté le chemin inverse, apparemment pour s’engager dans l’armée. Andrew Henry lui donna un argument supplémentaire pour le mettre aux trousses de Fitzgerald, car il cherchait quelqu’un pour redescendre la rivière afin de livrer un paquet à Ashley au Fort Atkinson. Glass et quatre autres chasseurs se portèrent volontaires pour cette mission.

En route, les Arikaras leur tendirent un piège que Glass flaira juste au bon moment. Mais pour deux de ses compagnons, ce fut la mort. L’incroyable aventurier au physique inépuisable eut la vie sauve seulement en restant caché durant toute la nuit. Une quinzaine de jours plus tard, il atteignait le Fort Kiowa à pieds. Il prit ensuite un bateau qui le conduisit jusqu’à Fort Atkinson, où il s’acquitta de sa mission en remettant le paquet à Ashley.

Son règlement de compte avec Fitzgerald varie également selon les versions. Il ne l’aurait tout simplement jamais retrouvé selon certains, alors que pour les autres il le retrouva alors que Fitzgerald portait l’uniforme militaire. Tout comme s’en étonne Coleman, cette version de la légende ne mentionne aucune bagarre ni coup de feu. Encore une fois, Glass se serait contenté de le sermonner verbalement.

Vraiment? Tout ce chemin et ces efforts pour quelques mots?

Certes, ce serait une première de voir une légende américaine qui se refuse à l’exagération.

Quoiqu’il en soit, il semble que l’on doit oublier le duel final et percutant entre les deux protagonistes, tel qu’on peut le voir à la fin du film d’Inarritu. Bref!

En 1824, Glass aurait raconté son histoire à quelques hommes du Fort Atkinson. Son aventure atteignit les oreilles de l’ancien militaire devenu auteur James Hall, qui en fit une histoire qu’il publia de manière anonyme sous le titre The Missouri Trapper dans le journal littéraire de Philadelphie Port Folio en mars 1825. Il récidiva en 1828 dans Letters from the West, un ouvrage dans lequel il illustrait Glass comme un symbole de la renaissance nationale.

Bien que Coleman mentionne que Glass savait lire et écrire, il existe peu de trace de son passage dans les documents d’archives. Mais en 1825, le Dr Rowland Willard fit sa rencontre sur la Santa Fe Trail et l’engagea comme chasseur afin de nourrir les membres de son expédition. Glass était alors accompagné de trois camarades – Stone, Andrews et March – qui avaient perdu deux de leurs trois mules et une bonne partie de leur marchandise dans les eaux de la Rio del Norte (partie supérieure de la rivière Rio Grande). Ils avaient donc bien besoin de se refaire les poches.

Un soir, devant un feu de camp, Glass raconta son histoire. Le Dr Willard refusa de le croire, jusqu’à ce que Glass relève ses vêtements pour dévoiler ses cicatrices. En tant que médecin, Willard fut en mesure de constater que l’homme qu’il avait devant lui avait effectivement été déchiqueté par les griffes et les morsures d’un grizzly. Ce qui est intéressant, c’est que Willard le nota dans son journal personnel, décrivant Glass comme un vieil homme porté sur la bouteille. Si on en croit le fait qu’il serait né vers 1780, Glass devait donc être âgé dans le milieu de la quarantaine en 1825, alors que le Dr Willard le décrivit comme un vieillard usé de 75 ans.

Les notes du Dr Willard furent plus tard conservées par ses descendants avant que la Beinecke Library de l’Université de Yale en fasse l’acquisition.

En dépit de son physique usé, massacré, Hugh Glass continua de se déplacer dans les montagnes, se tenant loin de toute civilisation. Il trouva finalement la mort au cours de l’hiver 1833 alors qu’il traversait la Yellowstone River gelée en compagnie d’Edward Rose et d’un trappeur nommé Menard. Tous trois furent tués et scalpés par des Arikaras. Quatre mois plus tard, quatre Arikaras se présentèrent à un poste de traite et les Américains reconnurent sur eux des objets appartenant à Glass, Rose et Menard. Le leader des chasseurs, Johnson Gardner, les mit aussitôt en état d’arrestation. L’un des quatre Indiens fut libéré après avoir plaidé son innocence. Quant aux trois autres, ils furent scalpés et brûlé vifs.

On sait bien peu de choses sur ce que fut la vie de Hugh Glass avant et après cette violente attaque de grizzly, mais ce qui est sûr c’est qu’il laisse aujourd’hui dans la mémoire collective une incroyable preuve de ténacité.

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À son tour, Jim Bridger devint l’un des plus célèbres montagnards de l’histoire de l’Ouest.

D’autre part, ce que le film ne dit pas, c’est que le jeune Jim Bridger devint à son tour l’un des plus célèbres montagnards des États-Unis. Il aurait été le premier homme blanc à voir le Great Salt Lake à la fin de 1824 ou au début de 1825. Au cours des années 1840, il construisit le Fort Bridger avec un associé et qui devint une station incontournable pour les immigrants des années à venir qui allaient emprunter la route de l’Oregon ou de la Californie pour répondre à l’appel de la ruée vers l’or. Il fut également le guide de certains des plus grands officiers militaires de l’armée américaine. Il s’éteignit en 1881 à l’âge de 77 ans.

Selon Nancy M. Peterson, Bridger n’aurait jamais parlé de cette histoire de son vivant. C’est un pilote de bateau à vapeur, Joseph La Barge, qui révéla le premier à l’historien Hiram Chittenden le fait que Bridger était le deuxième homme à avoir laissé Glass pour mort. En 1902, le premier biographe de Bridger refusa d’y croire, mais c’est aujourd’hui un fait généralement accepté par les historiens.


Bibliographie :

Coleman, Jon T. Here lies Hugh Glass. Hill and Wang, New York, 2012, 252 p.

Lamar, Howard R. The new Encyclopedia of the American West. Yale University Press, 1998, 1324 p.

Myers Myers, John. The saga of Hugh Glass. University of Nebraska Press, Lincoln and London, 1963, 237 p.

Peterson, Nancy M., « Hugh Glass crawl into legend », Wild West Magazine, juin 2000.


La Corriveau, de l’Histoire à la légende

La CorriveauFERLAND, Catherine et CORRIVEAU, Dave. La Corriveau, de l’Histoire à la Légende. Septentrion, Québec, 2014, 386 p.

Non seulement le travail de ces deux auteurs est honnête mais il est aussi remarquablement bien documenté. Dès les premières pages, on nous présente un style de narration qui s’acharnera à démystifier le mythe de la réalité, d’après les archives disponibles évidemment.

Marie-Josephte Corriveau fut baptisée à Saint-Vallier de Bellechasse le 14 mai 1733. Sa date de naissance ayant été perdue à jamais dans les dédales de l’Histoire, on estime son âge à environ trois mois lors de son baptême.

C’est à 16 ans, le 17 novembre 1749, qu’elle épouse Charles Bouchard, un cultivateur de 23 ans. Le seul détail direct ayant survécu à propos de son apparence physique vient d’un contemporain qui, très âgé, aurait décrit La Corriveau comme étant de « petite stature ». Toute autre tentative de description relève donc de l’imaginaire populaire.

Les auteurs ont appris que Marie-Josephte a donné naissance à au moins trois enfants (Marie-Françoise, Marie-Angélique et Charles). Puisqu’il est pratiquement impossible de décrire leur vie quotidienne hors des seules archives disponibles pour cette époque, les auteurs ont choisi de décrire le contexte global de la Nouvelle-France, ce qui implique évidemment la célèbre bataille des plaines d’Abraham de 1759, à laquelle Charles Bouchard aurait participé.

L’intrigue débute véritablement le 25 avril 1760, lors du décès de Charles Bouchard. Voilà que Marie-Josephte se retrouve veuve à 27 ans. La cause officielle de son décès relève, selon les archives, de « fièvres putrides ».

Le 20 juillet 1761, la veuve se remariait avec Louis-Étienne Dodier, un autre cultivateur qui, cette fois, était plus jeune qu’elle. Les archives laissent entendre que Marie-Josephte était à l’aise financièrement depuis la mort de son premier mari et d’autres indices laissent croire que son père était également en moyens.

Le conflit éclate entre Dodier et son beau-père. Si on laisse entendre que cela pourrait avoir un lien avec l’entretien des terres, force est d’admettre que nous ne connaîtrons jamais le fond de cette histoire. Les deux hommes en viennent jusqu’à se menacer publiquement, Joseph Corriveau se retrouvant même avec une hache à la main.

De plus, il semble que Dodier n’ait pas été très tendre envers sa femme puisqu’en décembre 1762 elle s’enfuit de la maison pour se réfugier chez un oncle. Le major James Abercrombie doit intervenir pour lui faire regagner son foyer.

Que se passe-t-il donc dans la maisonnée des Corriveau-Dodier?

Le 26 janvier 1763, Joseph Corriveau se rend auprès du major Abercrombie pour se plaindre à nouveau de l’attitude de son gendre. Insatisfait de la réponse du major, Joseph quitte en murmurant que toute cette histoire se terminera mal.

Le lendemain matin, 27 janvier, le corps de Dodier est retrouvé dans sa grange. Il baigne dans son sang et porte de multiples blessures à la tête.

Selon les auteurs, Joseph Corriveau aurait bénéficié de son influence sur plusieurs Valliérois pour s’entendre sur le fait que Dodier ait été victime d’un accident. Même le curé est de mèche. Tous s’entendent pour bâcler un semblant d’enquête de coroner. Le verdict : Dodier a été rué par un cheval.

Dans un premier temps, les autorités britanniques, qui sont en train de transformer les lois pour mettre en place leur propre système judiciaire, croient la version de ces premiers témoins et décident de ne pas enquêter plus en profondeur. Mais la rumeur publique s’intensifie, au point où les gens commencent à remettre en question la cause du décès du premier mari de Marie-Josephte. Pourtant, aucune preuve ne permet de remettre en question la cause du décès de Charles Bouchard.

Le sergent Alexander Fraser fait partie de ceux qui ont vu le corps de Dodier et il fait part de ses soupçons au major Abercrombie. Selon lui, les blessures à la tête ne correspondraient nullement à une ruade de cheval mais plutôt à celle d’une fourche. En effet, les quatre blessures à la tête étaient profondes et à égale distance (3 pouces).

À la fin de février 1763, Joseph Corriveau et sa fille furent arrêtés et conduits à Québec, où ils durent attendre la tenue de leur procès.

Le procès se déroulera du 29 mars au 9 avril 1763. On verra 24 témoins défiler à la barre. Les auteurs nous forcent à envisager le contexte apparemment chaotique de l’époque sur le plan de l’administration judiciaire. L’implantation du système judiciaire britannique se trouvait aux antipodes de celui des Français. Par exemple, les procès n’étaient pas publics en Nouvelle-France et les avocats n’étaient pas les bienvenus.

Dans ce procès pourtant martial, les deux accusés eurent droit à leur avocat, Me Jean-Antoine Saillant. En dépit de son érudition, celui-ci aurait éprouvé certaines difficultés, en particulier devant son incompréhension de ce nouveau système. Est-ce suffisant pour affirmer que les Corriveau ont été victimes d’injustice en raison de ce chaos administratif? Les auteurs n’osent pas embarquer sur cette question et avec raison, puisqu’on ne possède pas suffisamment d’arguments ni de détails pour y apporter une réponse valable.

Malheureusement, Me Saillant n’eut pas le droit de contre-interroger les témoins. Du côté de la Couronne, ce fut Hector Théophilus Cramahé, qui n’avait aucune formation d’avocat, qui se fera procureur.

Joseph Corriveau était clairement visé par les accusations, alors que sa fille était seulement inculpée de complicité. Mais le procès prit une autre avenue lorsque deux témoins vinrent prétendre que Marie-Josephte, un mois avant le meurtre, leur aurait demandé de « rosser » son mari en échange de faveurs que l’on soupçonne être sexuelles.

Le témoignage de Claude Dion, l’engagé des Corriveau, fut particulièrement accablant. Après avoir décrit une altercation entre Joseph Corriveau et la victime dès le 25 janvier, il convient ici de laisser la parole aux auteurs qui expliquent que « après son témoignage au sujet du père Corriveau, Claude Dion s’enhardit à commenter un autre incident, celui-ci impliquant Marie-Josephte. Le soir du 26 janvier, il était attablé avec Dodier et son épouse lorsqu’une dispute eut lieu entre les deux époux. Dodier aurait demandé que son souper soit prêt au moment où il entre dans la maison, argumentant qu’il avait travaillé fort pour l’avoir. Marie-Josephte lui aurait répondu : « Tu manges bien, mais tu ne travailles pas très fort. Peut-être ne mangeras-tu pas très longtemps ». Dodier aurait alors frappé son épouse à plusieurs reprises »[1].

Les propres filles de Marie-Josepthe furent également appelées à la barre des témoins. Françoise, 11 ans, raconta avoir vu sa mère discuté avec Joseph, son grand-père, la veille du meurtre. Marie-Josephte aurait discuté à voix basse avec lui avant de rentrer chez elle. Quant à Angélique, 9 ans, elle dira avoir eu connaissance que son grand-père avait quitté la maison avant l’aube.

Finalement, le verdict tombe. Joseph Corriveau est condamné à être pendu dès le 15 avril, tandis que sa fille devra subir 60 coups de fouet avant d’être « marqué au fer rouge de la lettre désignant les meurtriers, M, sur la main »[2].

Mais voilà. L’affaire prend une autre tournure lorsque Joseph confesse son innocence, mettant tout sur le dos de sa fille. Étonnement, Marie-Josephte aurait décidé de tout avouer. Elle s’avoue donc « seule coupable du meurtre de son mari, ayant agi de son propre chef et sans y avoir été incitée par qui que ce soit. Elle admet avoir mis fin aux jours de Louis Dodier pendant qu’il dormait, en lui assénant plusieurs coups à la tête au moyen d’une petite hache. Elle aurait ensuite trainé le corps jusqu’à l’écurie pour tenter de faire croire à une ruade accidentelle »[3].

Le problème avec ces aveux, c’est qu’ils ne collent pas aux éléments connus au dossier, c’est-à-dire que personne n’a jamais rapporté le moindre indice concernant le fait qu’un corps ait été traîné par une femme « de petite stature », ni trace de sang dans la chambre à coucher. De plus, cette version ne colle vraiment pas avec les plaies rapportés par plusieurs témoins et qui correspondraient plutôt à une fourche.

Pourquoi ces aveux? Disait-elle la vérité? Cherchait-elle à protéger son père pour sauver l’honneur de la famille? Quoi qu’il en soit, elle aurait fourni un mobile en expliquant que Dodier la maltraitait. Dans un procès moderne aurait-elle eut droit à des circonstances atténuantes pouvant la conduire seulement vers une peine avec sursis, ou encore un acquittement complet?

Malheureusement pour elle, les circonstances atténuantes n’étaient pas envisageables en 1763 et lors du second procès, qui fut beaucoup plus expéditif, Marie-Josepthe sera la seule condamnée. Ce tribunal martial qui se déroule à nouveau dans le couvent des Ursulines de Québec la condamne à mort. Ultime humiliation : son corps devra être suspendu dans une cage de fer. Si cette pratique est alors courante en Europe, elle n’aurait été utilisée qu’à deux reprises dans toute l’histoire judiciaire canadienne.

Le 18 avril 1763, Marie-Josepthe Corriveau est donc pendu à Québec, près de l’endroit où se trouvent maintenant le manège militaire et la place George V. Ensuite, son corps fut encagé dans une structure métallique fabriquée par le forgeron Richard Dee au coût de 5 livres et le tout fut transporté de l’autre côté du fleuve pour être suspendu à une potence installé approximativement à « l’intersection des chemins reliant les villages de Lauzon et de Bienville […] ». La cage y restera accrochée durant cinq semaines.

Qu’il ait été le véritable coupable ou non, le père de la Corriveau s’éteindra de cause naturelle à un âge vénérable, blanchi de tout.

Par la suite, les auteurs nous décrivent le processus de création de la légende autour du personnage. Les esprits cartésiens pourraient se désintéresser de cette seconde partie du livre, mais le fait de retracer l’évolution de cette légende permet de revisiter certains aspects culturels de notre passé, ainsi que de mieux le comprendre. La légende de La Corriveau, bien que faussée à de nombreux égards, se classe parmi les contes qui façonnent notre patrimoine collectif.

L’imaginaire ne se contente évidemment pas des limites imposées par les archives. On décrira donc La Corriveau comme une beauté fatale, ou alors une femme hideuse. D’un simple meurtre, on la fera tueuse de sept maris. Des auteurs comme Victor-Lévy Beaulieu, Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Brian Perro n’échapperont pas à cette tentative de verser dans la fiction alors que la vérité n’aura été qu’un fait divers.

Si le but de cet ouvrage n’a aucun lien avec une quelconque étude criminologique, on sait cependant, en raison du flux d’informations dont on bénéficie aujourd’hui sur le milieu judiciaire, que Marie-Josepthe Corriveau n’était pas une sorcière mais une simple femme qui a été reconnue coupable du meurtre de son mari.

Étonnement, parmi tous ces ragots et autres déviances de l’imaginaire entendu au fil du temps, personne ne semble avoir remis en question la culpabilité de La Corriveau versus son père. En effet, selon les archives du procès, c’est d’abord lui qui était accusé du meurtre alors que sa fille n’était que complice. Que dire alors des aveux de Joseph, puis de sa fille? Devrait-on se fier uniquement sur des aveux aussi soudains pour condamner à mort?

Par chance, la peine de mort a été abolie depuis 1976, alors notre société n’a plus à se poser cette déchirante question.

Quoi qu’il en soit, certains auteurs en ont fait une innocente victime et l’idée a fait son chemin jusqu’à ce que, en 1990, le Jeune Barreau du Québec décide de refaire le procès. Si l’exercice peut être risqué, en ce sens qu’il est ardu de juger honnêtement d’un fait ayant eu lieu à une époque que nous n’avons pas connu et dont les subtilités peuvent facilement nous échapper, La Corriveau a donc eu droit à un nouveau procès plus de deux siècles après sa mort. Cette fois, l’accusée était représentée par Me Serge Ménard qui, au terme de cette reconstitution, remporta son pari. Cette fois, le peuple acquittait Marie-Josephte Corriveau, faute de preuve.

Le livre de Ferland et Corriveau se termine sur une trouvaille fascinante, celle de la cage ayant contenu la dépouille de la condamnée. Celle-ci avait dormi durant des décennies dans de sombres locaux de musées. À ce sujet, les auteurs soulignent que « ce type d’artefact est très rare dans les musées : en effet, le métal des gibets était fréquemment fondu pour être récupéré, de sorte que très peu de spécimens ont survécu et que ceux qui sont en exposition sont généralement des reconstitutions »[4].

Le 1er octobre 2013, la cage qui « aurait » contenu le corps de La Corriveau, fut ramené à Québec. En fait, un prêt de deux ans a été accordé par le Peabody Essex Museum pour permettre aux autorités québécoises d’en vérifier l’authenticité. Au moment de publier leur livre, les auteurs ignoraient encore les résultats de ces tests.

Pour ceux et celles qui seraient tentés de crier à l’injustice, les auteurs nous laissent en conclusion en stipulant que « le gouvernement militaire n’avait même pas le droit de traduire des civils devant une cour martiale! […] Ensuite, les nombreux vices de procédure qui ont entaché son procès laissent croire qu’elle aurait sans doute été acquittée en d’autres circonstances. L’exercice réalisé par le Jeune Barreau du Québec en 1990 a montré que les preuves indirectes et circonstancielles présentées dans cette cause ne suffisaient pas à incriminer Marie-Josepthe Corriveau du meurtre de Louis Dodier ».

Et à ceci, j’ajouterais que je me méfie automatiquement de toute condamnation qui repose uniquement sur des aveux.

Mais il y a bien un aveu qu’on se doit de faire : Catherine Ferland et Dave Corriveau présentent un travail remarquablement honnête qui mérite largement sa place dans nos bibliothèques personnelles. Si les auteurs doutent eux-mêmes de l’importance historique de la vraie Corriveau, je n’en doute pas un seul instant. Dans ce que je désigne comme notre patrimoine judiciaire, ce fait divers a gagné sa place au même titre que les traces laissées par Cordélia Viau ou Annie Skeene Sclater, ainsi que d’autres femmes impliquées dans des situations similaires. Et pourquoi ne pas laisser tomber le sexisme historique et parler tout simplement de ces hommes et femmes qui, par leur sombre passage devant les tribunaux, ont marqués notre passé à leur façon!

 

 

 

[1] P. 115.

[2] P. 117.

[3] P. 122.

[4] P. 335.

Billy the Kid: la fabrication d’une légende

Couverture du livre de Pat Garrett, paru en 1882.
Couverture du livre de Pat Garrett, paru en 1882.

Le 15 juillet 1881, depuis les lointaines contrés du Nouveau-Mexique, une nouvelle se répandit jusqu’à l’autre bout du pays : le Shérif Patrick Floyd Jarvis « Pat » Garrett venait de tuer un jeune hors-la-loi que la presse surnommait depuis peu Billy the Kid.  Contrairement à ce qu’on pourrait encore croire aujourd’hui, cette nouvelle, bien que reprise dans le New York Times, ne créa pas autant de vagues qu’en fit la mort du célèbre braqueur Jesse James l’année suivante.  En fait, la popularité de Billy the Kid grandirait au fil des années à venir, en particulier grâce à la littérature.

L’évolution de son historiographie à travers la littérature américaine, que ce soit par le roman ou ces tentatives d’essais, qui se souciaient d’ailleurs assez peu de l’objectivité historique, est primordial dans le processus de compréhension de sa personnalité.  En fait, en partie grâce aux livres et au cinéma, sa célébrité est maintenant comparable à celle de Jesse James.

Depuis que je me suis remis sur un manuscrit encyclopédique sur les hors-la-loi du Far West, je me suis replongé dans ce que j’appelle « mes vieilles amours ».  Dès 1990, Bill the Kid a été le premier à susciter mon intérêt pour l’Histoire en général.  J’étais alors âgé de 18 ans, c’est-à-dire l’âge approximatif que le Kid avait au moment de laisser ses premières véritables traces dans le folklore.  Rapidement, je me suis rendu compte que l’évolution littéraire de son historiographie a considérablement contribué à fausser de nombreux détails à son sujet.  Cette tangente perverse, si fortement ancrée dans l’opinion publique, contribua d’ailleurs à rejeter la fascinante version d’un vieil homme qui, à partir de 1949, affirmait être Billy the Kid.

En excluant les articles de journaux, la première œuvre parut en kiosque en 1882 sous le titre The Authentic Life of Billy the Kid.  Sur la couverture, le nom de Pat Garrett faisait figure d’auteur.  On avait donc droit à une histoire « authentique » écrite par un représentant de la loi qui s’intéressait à la biographie de sa victime!  Bonjour l’objectivité!

À cette époque, la soif de la population vis-à-vis de tels ouvrages reléguait aux oubliettes le souhait de connaître la vérité.  Au contraire!  On cherchait plutôt à entendre une histoire qui « collait » à l’image que les citadins de l’est du pays se faisaient des légendes lointaines de l’Ouest.  Par conséquent, on y vit que du feu.  Le simple fait que ce livre était rédigé par un homme personnellement impliqué dans l’affaire rendait le texte crédible.

Les hors-la-loi qui sont devenus célèbres de leur vivant – John Wesley Hardin, Emmett Dalton et Cole Younger – ont d’ailleurs écrit leur propre autobiographie, ce qui répondait à un certain besoin social.  Toutefois, le temps nous a démontré que ces livres sont loin d’être des œuvres de références étant donné leur manque flagrant d’objectivité.  Ces auteurs, personnellement impliqués dans les affaires dont ils traitent, avaient tous des intérêts non avoués à publier leur version des faits.  Les vantardises y font d’ailleurs légion.  Le fils même de Jesse James avouera librement avoir écrit son livre de 1899 afin de subvenir à ses besoins[1].

Malheureusement, Garrett implanta dans la mémoire collective de nombreuses erreurs ainsi que des incidents tout à fait fictifs.  S’il a véritablement connu le Kid vers 1879 ou 1880, rien ne prouve qu’il ait été son ami, comme plusieurs l’ont affirmé.  Ignorant pratiquement tout sur la vie du Kid avant son implication dans la guerre du comté de Lincoln, le shérif recyclé en auteur inventa certaines scènes afin de combler les manques qui, sans cela, n’auraient pas été satisfaisant pour les lecteurs, qui préfèrent évidemment acheter une biographie complète.  D’ailleurs, Garrett prouva sa méconnaissance des lieux et de certains personnages en commettant plusieurs erreurs d’orthographe.

On pourrait également se questionner sur les raisons qui l’ont poussé à publier un livre aussi rapidement, sans avoir fait de recherches sérieuses.  En fait, Garrett était devenu célèbre en une seule nuit pour avoir débarrassé le Nouveau-Mexique de son hors-la-loi le plus nuisible de l’époque et peut-être cherchait-il à surfer encore un peu plus loin sur cette vague de popularité, entre autres pour en tirer quelque profit.  Après tout, il n’a jamais touché les 500$ offert pour la récompense, faute de preuve sur l’identité de sa victime.

En dépit du fait que son livre ne connut pas le succès escompté, il demeure un document important pour étudier les origines de la légende car il a influencé la hiérarchie littéraire qui en a découlé.

Cette publication précipitée pourrait-elle, d’autre part, s’expliquer par un désir pressant de mettre une fin définitive à cette affaire?  Il me faudrait assurément un autre article pour justifier cette question, et surtout y répondre, car une rumeur persistante veut qu’au cours de la nuit du 14 au 15 juillet 1881 il n’ait pas abattu la bonne personne.  Si cela devait effectivement être le cas, Garrett aurait pu faire face à une accusation d’homicide.  La publication de sa version des faits effaçait-elle tout soupçon?  Ou du moins l’espérait-il?

Ash Upson.  C'est ce journaliste dépravé qui serait en réalité l'auteur du livre attribué à Garrett.
Ash Upson. C’est ce journaliste dépravé qui serait en réalité l’auteur du livre attribué à Garrett.

Tout le monde s’entend maintenant pour dire que Garrett ne maniait pas la plume suffisamment bien pour être le véritable auteur de ce livre et qu’en réalité l’homme derrière ces pages s’appelait Marshall Ashmun « Ash » Upson.  Upson demeure un personnage étrange qui n’a pas laissé une trace très importante dans l’Histoire.  On sait cependant qu’il a continué de hanter l’ombre de Garrett durant quelques années en errant en sa compagnie.  La théorie la plus intéressante pour expliquer cette fausse date de naissance attribuée à Billy (23 novembre 1859) s’inspirerait en fait de la sienne.  En effet, Upson était né un 23 novembre, mais d’une année antérieure.  Il s’est finalement éteint au Texas le 6 octobre 1894.

Ce livre de 1882 aurait évidemment dû s’en tenir aux faits, mais ce n’était pas le style de l’époque.  Par conséquent, c’est à cause de cette publication que les gens allaient croire longtemps que Billy the Kid avait vu le jour à New York le 23 novembre 1859, qu’il avait refroidi sa première victime à l’âge de 12 ans et qu’il avait finalement tué 21 hommes au cours de sa funeste carrière, c’est-à-dire un pour chaque année de sa propre vie.  Or, il n’y a pas la moindre parcelle de vérité dans ces trois affirmations.

Malheureusement pour Garrett, ou heureusement pour les fans du Kid, l’ancien shérif du Lincoln County ne connut pas une carrière très glorieuse par la suite.  Père absent et mari infidèle, il sera assassiné en 1908 dans des circonstances qui, plus d’un siècle plus tard, demeurent nébuleuses.

En 1926, le livre The Saga of Billy the Kid, signé par un certain Walter Noble Burns, apparaissait en kiosque.  Contrairement au flop de Garrett, survenu près de 45 ans plus tôt, l’ouvrage de Burns connut un énorme succès.

Comme de raison, on avait eu droit à quelques petites allusions dans des livres sans importance publiés entre 1882 et 1926.  En dépit d’un succès médiocre, ils ont pourtant contribué à amplifier la légende, qui se voyait également alimenté par le ouï-dire.

Pour sa part, Burns a pris la peine de visiter les régions du Nouveau-Mexique marquées par le passage de Billy the Kid, où il a rencontré des personnes qui avaient côtoyé le jeune hors-la-loi, telles que Paulita Maxwell, Susan McSween, Frank Coe, Sally Chisum et Yginio Salazar[2].  Malgré ces efforts apparents pour atteindre une rigueur historique, son livre reprenait les grandes lignes établies par Garrett.  Bref, au lieu de rédiger un document sérieux, il alimenta la légende sans aucun souci de l’impartialité.  Pourtant, il lui aurait suffit de quelques visites aux archives pour remettre en question certains faits apparemment établis.

Mais voilà!  Burns avouera lui-même que son livre n’était pas fidèle à la vérité.

Avec un tel succès littéraire, Burns s’intéressa ensuite à la saga entourant l’affaire de Tombstone, en Arizona, et il ira jusqu’à rencontrer le célèbre représentant de la loi Wyatt Earp pour lui promettre d’écrire un livre en hommage à son ami Doc Holliday.  Plutôt que de tenir sa promesse, il sortira un bouquin assez peu fiable à propos de l’ancien dentiste tuberculeux.

Grâce au nom du Kid, Burns put s’emplir les poches car il vendit les droits de son livre à la MGM, qui allait s’en servir pout réaliser plusieurs films, dont l’un des premiers mit en vedette Johnny Mack Brown dans le rôle de Billy.  Burns ne put cependant profiter très longtemps de ce succès.  Il s’éteignit en 1932, laissant à son tour une légende solide qui aurait besoin d’auteurs chevronnés pour la démaquiller, pour ne pas dire la démasquer.

Walter. N. Burns.  On croit que cette photo a été prise sur les lieux de la célèbre fusillade de O.K. Corral à Tombstone, Arizona.
Walter. N. Burns. On croit que cette photo a été prise sur les lieux de la célèbre fusillade de O.K. Corral à Tombstone, Arizona.

Malgré ses erreurs, le livre de Burns demeure un grand classique lorsqu’on souhaite étudier de plus près l’évolution de la légende.  En fait, les idées préconçues que certains entretiennent encore à propos du Kid prennent la plupart du temps leurs origines dans l’ouvrage de Burns.

Peut-être que la vie de Billy the Kid était vouée à la controverse dès le départ, en particulier lorsqu’on pense aux nombreuses histoires tordues entourant les plus grandes célébrités du Far West.  À les entendre, il faudrait croire que Calamity Jane a été l’épouse de Wild Bill Hickok; que tous les hors-la-loi étaient de gentils garçons; que Jesse James n’est pas mort en 1882; et quoi encore?

En 1934, Eugene Cunningham[3] publiait Triggernometry, un autre succès littéraire.  La préface de son livre était signée par le cow-boy et auteur Eugene Manlove Rhodes, dont la vie aurait été sauvée par le célèbre hors-la-loi Bill Doolin lors d’un concours de dressage de chevaux sauvages.  Cunningham lui-même s’était lié d’amitié avec William « Billy » Breakenridge, ancien adjoint du shérif corrompu John Behan de Tombstone, Arizona.  Ce volume était consacré aux gunfighters[4] ou, si vous préférez, aux as du revolver.  En fait, le titre même de son œuvre était un jeu de mots astucieux désignant l’art de manipuler le six-coups.  Chaque chapitre était consacré à une célébrité de l’Ouest tels que Bill Longley, John Wesley Hardin, Ben Thompson, Dallas Stoudenmire, Jim Gillet, Sam Bass, Butch Cassidy et quelques autres.  L’un de ces chapitres était justement consacré à Billy the Kid.

Sans avoir poussé ses recherches, puisqu’il s’intéressait d’abord aux talents de tireur des personnages sélectionnés pour son livre, Cunningham s’est questionné de façon honnête sur certaines aberrances qui, normalement, auraient dû sauter aux yeux des auteurs précédents.  Par exemple, il indiqua son refus de croire que le Kid avait tué 21 hommes.  Il semble d’ailleurs avoir été le premier à remettre ce détail en question.

En 1960, Ramon F. Adams[5] démontra une grande maturité d’auteur en publiant A Fitting Death for Billy the Kid, qui était une étude sur les principaux ouvrages publiés sur le sujet depuis 1881.  Ainsi, il fit ressortir des preuves et des témoignages parfois accablants qui démolirent certaines parties de la légende populaire, rendant par le fait même à la vérité historique ses lettres de noblesse.  Ce que l’historien ne peut prouver, il ne doit pas non plus l’inventer pour simplement répondre à un fantasme personnel ou public.  Cette objectivité avait été pratiquement inexistante depuis la sortie du livre de Garrett.  D’ailleurs, Adams nous étonne par sa découverte d’un nombre impressionnant de livres publiés par des inconnus qui ont prétendus avoir connu le Kid, et qui par conséquent ont été à l’origine d’innombrables invraisemblances.

Malgré cette quête de la vérité, Adams commit lui-même quelques petites erreurs, en plus de conclure trop hâtivement en classant un livre publié en 1955 sous la bannière des mensonges.  Ce livre, résultat du travail de l’avocat William V. Morrison et de l’historien C. L. Sonnichsen, a permis d’immortaliser les mémoires de William H. « Brushy Bill » Roberts, un vieil homme de 89 ans que Morrison rencontra pour la première fois en juin 1949.  Roberts lui avoua finalement être le véritable Billy the Kid.

Était-ce possible?  Le Kid avait-il échappé à sa propre mort?  Garrett avait-il menti ou s’était-il trompé?  L’Histoire pouvait-elle se tromper à ce point?

L'acteur Johnny Mack Brown a été l'un des premier à incarner le rôle de Billy the Kid au cinéma.
L’acteur Johnny Mack Brown a été l’un des premiers à incarner le rôle de Billy the Kid au cinéma.

Le livre de ces deux auteurs, intitulé Alias Billy the Kid, démontre pourtant une étonnante objectivité pour son époque.  On y présente les faits en lien avec les dires de Roberts, sans que ceux-ci ne soient jamais pris en défaut.  De tels propos auraient dû susciter un intérêt pour les historiens qui se disent objectifs, mais il semble qu’il y ait encore aujourd’hui un travail énorme à faire en ce sens.

Au cours des années 1990, alors que j’étais au summum de mes recherches initiales sur le Kid, j’ai été en contact avec des auteurs comme le juge Bobby E. Hefner et le Dr Jannay P. Valdez, qui sont tous deux à l’origine des livres Billy the Kid : killed in New Mexico died in Texas et aussi The Trial of Billy the Kid.  Dans ce dernier, Hefner relate le procès fictif qu’aurait pu subir Brushy Bill Roberts s’il ne s’était pas éteint d’une crise cardiaque le 27 décembre 1950.  Quant à celui de l’essayiste Valdez, quoique plus sérieux, ne connut pratiquement aucun succès, mais je suis probablement privilégié de posséder aujourd’hui un exemple autographié de leur ouvrage respectif.  À une certaine époque, Valdez s’est aussi occupé du musée consacré à Roberts situé à Hico, Texas.  Dans son livre, il a suscité des questions brillantes mais s’est montré parfois agressif face à certains autres auteurs lorsqu’il m’inondait de pamphlets (par courrier régulier à l’époque) au sujet du lancement de son livre.

À la même époque, deux autres livres qui garnissent maintenant ma collection personnelle faisaient aussi leur apparition.  Le premier, intitulé The return of the outlaw Billy the Kid, était le résultat du travail de W. C. Jameson, un autre auteur qui défendait la théorie de Brushy Bill Roberts.  Son enquête n’avait cependant pas été au fond des choses et il se passa bien d’utiliser une preuve que je lui avais transmise par la suite et qui corroborait l’une des affirmations de Roberts.

Le 6 juillet 1950, Brushy Bill Roberts posait devant ce qui devait être sa pierre tombale depuis 1881, à Fort Sumner, Nouveau-Mexique.
Le 6 juillet 1950, Brushy Bill Roberts posait devant ce qui devait être sa pierre tombale depuis 1881, à Fort Sumner, Nouveau-Mexique.

Le second, que je me suis procuré lors de mon passage dans le comté de Lincoln, Nouveau-Mexique, en août 1999 est celui de Frederick Nolan, The West of Billy the Kid.  Nolan a réalisé un travail rationnel et remarquable de reconstitution de toute la vie du Kid à partir d’archives qui, jusque-là, avaient été peu exploités par les auteurs.  Sa description des faits entourant la Guerre du Comté de Lincoln (Lincoln County War) est également fascinante.  Nolan n’a qu’un seul défaut : il refuse d’accorder la moindre importance à la version de Roberts.  Étrangement, sans trop le savoir, il apporte certains détails appuyant les affirmations du vieil homme.

Chaque année, il se publie encore quelques ouvrages sur le Kid, qui continue d’inspirer un je-ne-sais-trop-quoi aux nouvelles générations.  Il suffit d’un bon flair et d’une connaissance des ouvrages sérieux pour en écarter la plupart, à moins de vouloir s’abreuver de romans.  Toutefois, une chose est certaine : la controverse se poursuit.  Brushy Bill Roberts était-il véritablement celui qu’il prétendait être?

L’évolution littéraire accomplie depuis le navet de Garrett-Upson en 1882 a permis d’atteindre un meilleur respect de l’objectivité, ou du moins de classer les ouvrages mensongers sous la rubrique « romans ».  Cette objectivité n’est pas toujours parfaite.  Il ne faudrait pas oublier la motivation de certains auteurs qui commencent à noircir leurs premières pages blanches avec une idée déjà préconçue, sans compter cette part de responsabilité que détient le lecteur face à l’objectivité.

De nos jours, on peut dire que la légende a été grandement démystifiée, mais il reste encore du travail à faire.  Pour ne fournir qu’un dernier exemple, les historiens qui prétendent aujourd’hui que le véritable nom du Kid était McCarty auraient intérêt à revoir leurs règles d’éthique.  En 2010, je revenais d’ailleurs sur cette mauvaise interprétation des documents d’archives pour en arriver à ce nom dans l’article Les origines de Billy the Kid.

En août 1999, Eric Veillette posait devant la prétendue pierre tombale de Billy the Kid à Fort Sumner, N.-M., là où se tenait Brushy Bill Roberts 49 ans plus tôt.
En août 1999, Eric Veillette posait devant la prétendue pierre tombale de Billy the Kid à Fort Sumner, N.-M., là où se tenait Brushy Bill Roberts 49 ans plus tôt.

On comprend maintenant pourquoi, en 1950, Roberts n’avait pratiquement aucune chance de se faire entendre honnêtement, même si ses arguments étaient inébranlables.  On ne peut que s’étonner et même sourire devant l’ironie de la possibilité que le véritable Billy the Kid se démasquait lui-même devant un public qui refusa de le croire, tout cela parce qu’on croyait tout savoir.  Le mythe avait atteint une telle force que la vérité historique avait été mise de côté.  Bref, on ne voulait pas l’entendre.

En 2014, un auteur comme W. C. Jameson est l’un des rares contemporains aux États-Unis à laisser une place honnête aux propos de Roberts.  Et du côté nord de la frontière, je suis probablement le seul.  Reste à savoir ce qu’en penseront les lecteurs.


[2] Parfois son prénom a été épelé « Higinio ».

[3] Eugene Cunningham est né à Helena, Arkansas, le 29 novembre 1896.  De 1914 à 1919 il a servi dans la Navy sur les mers de l’Asie, du Pacifique et de l’Atlantique.  Il a commencé à écrire en 1914 dans des publications militaires et après sa sortie de l’armée en 1919 il a passé deux ans comme correspondant pour le Wide World Magazine en Amérique Centrale.  En 1921, il épousait Mary Caroline Emilstein.  Jusqu’en 1936 il fut chroniqueur littéraire pour le El Paso Times et ensuite pour le New Mexico Magazine de 1936 à 1942.  Il a publié son premier roman western, The Trail to Apacaz, en 1924.  Au cours des années 1930, il était considéré parmi les meilleurs écrivains de style western, jouant surtout sur la carte du bien et du mal.  L’un de ses romans les plus violents fut Riders of the Night en 1932, et Buckaroo en 1933.  Son livre qui a connu le plus de succès demeure Triggernometry, qui fut nommé en 1986 l’un des 36 meilleurs livres d’histoire de tous les temps par les écrivains western.  Cunningham s’est éteint à San Francisco le 18 octobre 1957.

[4] Malheureusement, le terme de gunfighter ne possède pas d’équivalent en français.  Il désigne des hommes qui se sont fait connaître par leurs faits d’armes, en particulier avec des revolvers.  Le terme de duelliste n’est pas assez large pour le traduire, d’autant plus qu’on ne classe pas uniquement les participants aux duels sous la bannière de gunfighter; on y retrouve également des hors-la-loi et certains représentants de l’ordre.

[5] Ramon Frederick Adams est né à Moscow, Texas, le 3 octobre 1889.  Il a commencé à enseigner le violon lorsqu’il était encore aux études.    C’est en Arkansas qu’il a épousé Allie Jarman avant de déménager à Chicago.  Quelques années plus tard il est retourné au Texas pour diriger le département de violon au Wichita Falls College of Music et dirigeait l’orchestre au Majestic Theater, après quoi il s’est installé dans le secteur de Dallas – Fort Worth.  Sa carrière musicale s’est brusquement terminée lorsqu’il s’est brisé un poignet en voulant démarrer une automobile Fort Model T.  En 1929, il a ouvert une petite boutique de friandises à Dallas avec son épouse et leur commerce a connu tellement de succès qu’il s’est transformé en centre commerciale qui a duré jusqu’en 1955.  Adams s’intéressait depuis longtemps au folklore western.  Il a imprimé son premier livre à tirage privé en 1919 sous le titre de « Poems of the Canadian West ».  Il a vendu sa première histoire au Western Story Magazine en 1923 et a publié « Cowboy Lingo » en 1936.  Ensuite, c’est une inondation de publications qui a suivi, essayant de respecter le langage utilisé sur la frontière et sa littérature.  En 1948, il a aussi écris la biographie du cow-boy artiste peintre Charles M. Russell.  Pour ses recherches, il a interrogé des old-timers, a consulté des collections publiques et privées, et a bâti sa propre bibliothèque d’ouvrages concernant l’Ouest.  Il est devenu un bibliographe expert et a développé une passion pour séparer le mythe de la réalité, ce qui ne l’a cependant pas empêché de commettre certaines erreurs et de tirer des conclusions trop hâtives.  Adams s’est éteint à l’âge de 86 ans à Dallas, Texas, le 29 avril 1976. (source : Edward Hake Phillips)

La légende de Border Ruffian

Le Général Albert S. Johnston aurait été le dernier à monter sur le dos de Border Ruffian.

Bien avant la création de l’AQHA (American Quarter Horse Association), on utilisait des quarter horses au Far West pour faire des courses de rue sur une distance d’un quart de mile, d’où leur nom.

En 1857, dans le cadre de la guerre contre les Mormons, le Colonel Albert S. Johnston reçut l’ordre de se rendre à Salt Lake City, Utah, avec un régiment.  Puisqu’il avait besoin d’un bon cheval pour cette mission, Johnston alla voir son ami John Harper au Kentucky qui le conduisit à la ferme d’un dénommé Alexander, propriétaire du soi-disant meilleur cheval de tout l’État.  Il s’agissait d’un quarter horse court, compact, solide et rapide.  On ignore le nom qu’il portait à ce moment-là, mais ce hongre[1] de 6 ans avait une robe baie.

Après avoir acheté le cheval, Johnston passa chez son ami A. B. Miller, qui tomba aussitôt en amour avec le quadrupède.  C’est d’ailleurs Miller qui le baptisa du nom de Border Ruffian.  Miller l’admirait tellement qu’il fit promettre à Johnston de lui vendre l’animal dès son retour de Salt Lake City.

La guerre contre les Mormons se régla rapidement et Johnston respecta sa promesse.  Miller, devenu vendeur d’alcool itinérant, le rencontra à Salt Lake City et le colonel lui vendit l’animal.  C’est donc sur le dos de cette magnifique bête que Miller traversala Sierra Nevadapour se rendre jusqu’à Sacramento, Californie.  Lorsqu’une chevauchée d’essai eut lieu pour le Pony Express, un dénommé Billy Backer monta sur le dos de Border Ruffian, et, selon la légende, galopa comme le vent pour franchir ses20 miles(32,2km) en un temps record.

En plus d’utiliser sa monture au travail, Miller s’en servit pour gagner un peu d’argent dans les courses de rue.  Durant l’été de 1859, le gambler Charley Harrison vola Border Ruffian, si bien que Miller crut alors son cheval perdu à jamais.

Peu de temps après, Miller se laissa gagner par la fièvre de l’or dans la région de Pikes Peak.  À Denver, il tomba par hasard sur un hongre plutôt maigre et à moitié mort.  L’animal semblait mal en point mais Miller sut qu’il n’était pas comme les autres.  En fait, il venait de retrouver son fidèle Border Ruffian.

Il le racheta avant d’apprendre que Harrison s’en était servi pour secourir un ami du nom de Tom Hunt qui risquait la pendaison.  Lors d’une poursuite à cheval, la monture de Hunt avait été tuée et les deux fugitifs s’étaient tous deux enfuis sur le dos de Border Ruffian.  Ils avaient ainsi parcouru600 miles(966km) avant d’arriver à Denver.  Heureusement, après quelques mois de repos et de bons soins, Border Ruffian redevint aussi fringant qu’auparavant.

La course sur quart de mile était très populaire chez les pionniers, mais à Denver un autre cheval du nom de Rocky Mountain Chief était déjà connu comme champion coureur.  On le disait d’apparence plus raffiné que la monture de Miller.  Comme de raison, le duel tant attendu entre les deux coureurs devint inévitable.  Autre rivalité au tableau : Rocky Mountain Chief appartenait à des nordistes.

La Guerre de Sécession était déclenché depuis un peu plus d’un mois lorsque la course se déroula le 29 mai 1861 à Denver.  L’événement fut si populaire que les camps miniers des environs se vidèrent.  On recueillit les paris et la bourse fut estimée à 90,000$, une somme faramineuse pour l’époque.

Le circuit ovale fut délimité par des barils de bière.  Les deux rivaux allaient devoir courir sur une distance d’un mile et le gagnant serait le premier à remporter deux rondes.  Le jockey qui grimpa sur le dos de Rocky Mountain Chief était Gene Teats, alors que Border Ruffian se laissa monter par Jim McNassar.

La première course eut lieu à 13h30 sous de forts vents.  Les chevaux étaient si énervés que c’est Tom Hunt qui dût aller les retenir par la bride jusqu’au signal de départ.  Au coup du revolver, Hunt libéra Border Ruffian, le cheval qui lui avait sauvé la vie, et retint son rival durant quelques fractions de secondes.  Ainsi, Border Ruffian partit en bénéficiant d’une avance.  Toutefois, selon ce qu’on raconte, son rival n’avait pas la capacité de le rattraper et continua plutôt à perdre du terrain.

Border Ruffian remporta donc le premier tour et les deux chevaux rentrèrent à l’abri pour se reposer un instant.  Évidemment, les spectateurs nordistes protestèrent vivement et la bagarre fut évitée de justesse jusqu’au deuxième tour de piste.

Lorsque les deux chevaux s’élancèrent lors de la seconde ronde, Harrison se fâcha de voir que Teats n’utilisait pas sa cravache convenablement.  En fait, Harrison avait parié sur Rocky Mountain Chief.  En colère, celui-ci enfourcha son propre cheval et galopa vers les compétiteurs en pleine action et cria à Teats d’utiliser sa cravache ou il le tuerait d’un coup de revolver.  En voyant l’arme de Harrison, Teats décida de l’écouter et Rocky Mountain Chief prit seulement une tête d’avance sur Border Ruffian à la ligne d’arrivée.

Cette fois, ce furent les sudistes qui protestèrent.  En voyant la foule au bord de l’émeute, Miller décida de retirer son cheval loin de cette folie puisqu’il aimait trop Border Ruffian pour le laisser au milieu d’un tel conflit.  Les juges déclarèrent Rocky Mountain Chief grand vainqueur par défaut et des bagarres éclatèrent partout en ville.  Des coups de feu claquèrent mais, par miracle, on ne déplora aucun décès.

Quelques semaines plus tard, Miller quitta Denver sur le dos de Border Ruffian pour rejoindre l’armée confédérée.  Le hasard fit en sorte qu’il croisa de nouveau son ami Albert S. Johnston, maintenant général.  Puisqu’il avait une confiance totale en ce magnifique cheval, Johnston s’en porta acquéreur une fois de plus.

Cette fois, Border Ruffian courait encore, mais sous les tirs des Yankees au sein d’une guerre qu’il ne comprenait pas.

Le 6 avril 1862 se déroulala Bataillede Shiloh, au Mississippi.  Cet après-midi-là, durant une violente charge, le cheval que montait le Général Johnston fut touché à trois de ses pattes et s’éteignit peu après sur le champ de bataille.  Johnston reçut une balle dans la cuisse et mourut au bout de son sang quelques heures plus tard.

Les rapports militaires indiquent que le cheval que montait Johnston à Shiloh était un « thoroughbred bai » du nom de « Fire-eater », mais il semble qu’il s’agissait bien de Border Ruffian qui avait tout simplement changé de nom; une pratique courante à l’époque.

A. B. Miller confirma lui-même la rumeur en 1870 alors qu’il était devenu éditeur d’un journal à Pueblo, Colorado.  Pour rendre hommage à cet ami si fidèle, il écrivit un article sur le cheval qu’il avait tant aimé.

 

Bibliographie

Zamonski, Stanley.  « Border Ruffian and the gold nugget race ».  Wild West Magazine, avril 2000, vol. 12, no. 6, p. 28-34.


[1] L’appellation courante dans le milieu reste bien souvent le terme de gelding, qui désigne un cheval de race mâle castré.