L’affaire St-Louis: chapitre 5

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Le corps de Michel Prince, tel qu’il a été retrouvé par les policiers.

Le témoin suivant fut le Dr Bruno Laliberté, 50 ans, qui demeurait à St-Célestin.  Interrogé par Me Laniel, il raconta son arrivée sur les lieux, le soir même du drame, le 22 novembre 1968.  Ainsi, il avait constaté une sorte d’hématome à l’œil droit et un trou dans la région de la tempe.  Il reconnut d’ailleurs aisément la scène immortalisée sur la photo P-5.

  • À la région temporale, j’ai vu qu’il y avait un trou à peu près gros comme un souffle d’allumette. En continuant mon examen j’ai soulevé la paupière pour voir s’il y avait des réflexes aux yeux : ils étaient absents.  Avec mon stéthoscope j’ai ausculté la région cardiaque et je n’ai entendu aucun bruit.  Puis même que le pouls était absent.  En procédant à mon examen, j’ai vu que la cuisse gauche du patient, les vêtements qui recouvraient la cuisse étaient tout ensanglantés.  C’est à peu près ce que j’ai constaté.
  • Le trou que vous avez trouvé à la région temporale, selon votre expérience, est-ce que vous pouvez déterminer ce qui a causé ce trou?
  • Bien, la première chose qui nous vient à l’idée c’est une balle.
  • Selon votre expérience, est-ce que le jeune homme était décédé à ce moment-là?
  • Vers quelle heure êtes-vous allé là docteur?, questionna le juge Crête.
  • J’étais en train de souper. Il devait être aux alentours de 18h00, je pense bien.

Ce fut ensuite à Me Grégoire d’exercer son droit de contre-interroger le témoin.  Dans un premier temps, le docteur indiqua que la victime mesurait cinq pieds et six ou sept pouces, pesait entre 135 et 140 livres et avait une figure « plutôt maigre ».

  • Maintenant, vous dites que vous avez constaté deux blessures sur le corps de la victime?
  • La première à la tête, au-dessus de l’œil?
  • Et la deuxième à la cuisse?
  • Selon votre expérience docteur, est-ce que les deux balles auraient pu causer la mort ou seulement qu’une?
  • Je pense que celle qui était logée dans la tête était suffisante.
  • La cuisse, pour quelqu’un qui subit une blessure est-ce que ça peut …?
  • Oui, si ça frappait ou touchait un gros vaisseau comme une artère. Comme une artère iliaque par exemple.  Ou fémoral.
  • Mais à part de cette chose?
  • Je pense bien que s’il avait été seulement … l’hémorragie peut être qu’il aurait pu être sauvé. Si les soins avaient été donnés assez vite.
  • Est-ce que vous avez examiné la tête en entier, intervint Me Laniel. Est-ce qu’il y avait d’autres trous?
  • J’ai vu l’hématome en dessous de l’œil droit, puis le trou à la région temporale droite.
  • Est-ce qu’il n’y a pas eu moyen d’établir la distance d’où la balle était tirée?, reprit Me Grégoire.
  • Ah … en balistique, moi je ne suis pas … je ne suis pas une compétence.
  • Vous n’avez pas remarqué de brûlure alentour de …?
  • Non, non. Le trou était tout simple.

 

 

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L’affaire St-Louis: chapitre 3

Juge_Marcel_Crete
L’hon. juge Marcel Crête

Le procès de Marcel St-Louis s’ouvrit le 3 février 1969 au palais de justice de Trois-Rivières, devant l’honorable juge Marcel Crête de la Cour Supérieure.  Les jurés n’étant pas encore mixtes à cette époque, les deux parties s’entendirent sur le choix suivant : Pierre Trottier, Henri Paul Bélanger, Augustin Constantin, Oscar Bordeleau, Lucien Bolduc, André Brouillette, Charles Trahan, Charles Auguste Isabel, Jean-Guy Moreau, Othoniel Demers, Jeannot Paquin, et Yvon Baillargeon.

         Me Maurice Laniel agirait comme procureur de la Couronne, tandis que l’accusé serait défendu par Me Gérald Grégoire.

         On procéda ensuite à l’assermentation des constables Laurent Désy et Jean-Paul Prince, dont le devoir serait de veiller à la surveillance des jurés tout au long des procédures.  Me Laniel proposa certaines modifications à l’acte d’accusation.  Il avait pris soin d’en discuter au préalable avec son confrère de la défense.  C’est seulement ensuite que le greffier lut officiellement l’acte d’accusation :

  • Prisonnier levez-vous. Messieurs les Jurés : écoutez la lecture de l’acte d’accusation portée contre le prisonnier.  Sa Majesté la Reine à savoir que Marcel St-Louis 19 rue Montcalm Drummondville a, le ou vers le 22 de novembre 1968 à St-Célestin Comté de Nicolet, illégalement assassiné Michel Prince commettant par là un meurtre et contrairement aux articles 201 et 206 paragraphe 2 du Code Criminel du Canada.  Daté du 3 février 1969.  Sur cette dénonciation il a été mis en accusation et sur cette mise en accusation il a plaidé qu’il n’est pas coupable et pour son procès s’est mis entre les mains de Dieu et de son pays, lequel pays vous représentez.  Votre devoir est en conséquence de vous enquérir s’il est coupable ou non coupable de l’accusation portée contre lui.  De rester ensemble et d’entendre la preuve.

Avant d’appeler le premier témoin, le juge Crête réserva quelques mots aux douze membres du jury.

  • Je dois vous faire certaines remarques sur votre rôle et le mien pendant la durée du procès et sur la façon dont le procès lui-même se déroulera. Mon rôle est celui de diriger le procès au point de vue du droit et d’agir comme votre conseiller juridique.  Votre rôle à vous sera de juger les faits tels que la preuve les révélera et strictement suivant la preuve.  Pour vous permettre de remplir votre rôle aussi adéquatement que possible je dois vous rappeler qu’il ne vous est pas permis de discuter de la cause avec qui que ce soit sauf entre vous et je vous suggérerais de n’engager des discussions entre vous qu’à la fin du procès afin d’éviter de vous former une opinion prématurée qui pourrait vous nuire dans la recherche d’une conclusion juste.  Tout de suite je vous signale que l’accusé qui est devant vous est présumé innocent de l’accusation qu’on lui impute.  C’est à la poursuite de prouver la culpabilité du prévenu hors de tout doute raisonnable, l’accusé lui-même n’a pas le fardeau d’établir son innocence.

Grossièrement, le juge Crête leur expliqua aussi comment s’effectueraient le déroulement du procès, à savoir que le procureur de la Couronne leur présenterait d’abord un résumé des faits qui ne comptait pas comme de la preuve, et qu’ensuite il interrogerait des témoins.  Bien sûr, la défense aurait ensuite droit de contre-interroger ces mêmes témoins.

  • Si au cours de l’enquête vous êtes invité à vous retirer, ce sera pour entendre les arguments des procureurs sur un point de droit ou même entendre une preuve en vue de décider de son admissibilité ou de son inadmissibilité. Soyez assurés que tout ce que vous pourrez légalement connaître vous le connaîtrez et que rien ne sera fait à votre insu.  S’il y en a parmi vous qui entendez difficilement la preuve veuillez ne pas vous gêner et levez le bras.  Si l’un de vous désire un éclaircissement à la suite d’un témoignage, il serait bon qu’il le fasse aussitôt et non après le départ du témoin.  Je suggère que vous choisissiez l’un de vous comme Président et ce dernier pourra diriger vos délibérations.  Vous communiquerez votre choix au Greffier de la Couronne.  En autant que ce sera possible nous commencerions à siéger à 10h00 le matin pour ajourner autour de 12h15 ou 12h30 pour reprendre vers 14h15 et ajourner aux alentours de 17h00.  Pendant les ajournements, je vous inviterai à ne pas demeurer dans les corridors ou près des portes du Palais où vous pourriez voir ou entendre des choses qu’il vous est défendu de voir ou d’entendre.  Vous devez aller et revenir directement de votre salle.  Et nous essayerons essentiellement de faire en sorte que l’accusé ait un procès absolument juste et je vous prie de ne pas vous gêner si vous avez des questions à poser de façon à ce que vous puissiez juger suivant la preuve et suivant votre conscience.

Comme le veut la coutume, le procureur de la Couronne présenta ensuite son résumé des faits.  Il ne fallait cependant pas y voir une preuve quelconque mais seulement une sorte d’introduction permettant aux jurés de se mettre en contexte.

Contrairement à certains autres procès, le résumé de Me Laniel fut très bref :

  • Messieurs les membres du Jury, le Ministère public que je représente tentera au courant du présent procès de prouver hors de tout doute que Michel Prince, la victime, a été abattu d’une balle de fusil[1] par l’accusé Marcel St-Louis, alors que la victime et quelques membres de sa famille le pourchassaient afin de recouvrer un bien qui leur appartenait. Les faits sont assez simples et vous écouterez les témoignages attentivement.



[1] Le terme de « fusil » s’applique à des armes à canon lisse, comme un calibre .12 par exemple.  Or, l’arme du crime dans cette cause était une carabine, c’est-à-dire à canon rayon.  Je ne suis pas responsable des erreurs de précision en ce sens, car je me contente de reproduire les extraits sans les modifier, à moins que ces modifications apparaissent entre crochets [ ].

L’affaire St-Louis: prologue

Michel Prince mariage
Au mariage de Michel Prince.

         Le 27 novembre 1916, c’est dans le village de Saint-Wenceslas que Camille Prince et Angélina Forest unissaient leurs sentiments.  À Saint-Eulalie, le 20 mai 1922, Angélina donnera naissance à son quatrième enfant, un fils baptisé Marcel.  Peu après, la mère s’éteignit doucement, créant ainsi une lourde perte, non seulement pour Camille mais aussi pour le reste de la famille.

Heureusement, Prince était du genre à se retrousser rapidement les manches.  Ainsi, le 24 avril de l’année suivante, il se remariait avec Élise Désilets, qui allait lui donner neuf autres enfants.  En 1943, Camille construisit une meunerie à Saint-Léonard d’Aston avant de la vendre en 1952 pour devenir maire de la municipalité.

         Marcel, né du premier mariage, épousa Simone Laverdure à Montréal le 3 septembre 1945.  Le jeune couple aura douze enfants.  Immédiatement après sa nuit de noces, Marcel alla travailler dans les mines de Rouyn-Noranda pour donner un premier élan à sa jeune famille.  En 1947, il revenait s’installer à Saint-Léonard d’Aston afin d’y travailler à la meunerie de son père.  Plus tard, il ouvrit sa propre épicerie qu’il opérera durant une quinzaine d’années.  C’est dans ce dernier commerce que l’affaire St-Louis prendra ses racines.

         Les douze enfants de Marcel et Simone se prénommaient Michel, Denis[1], Nicole, André, Louis, Marie, Camille[2], Gilles, Ginette, Denise, Louise, et Line.

Michel, l’aîné de cette grande famille, vit le jour le 10 décembre 1946.  Il jouera un rôle prédominant dans l’histoire qui nous intéresse.

Au moment où débute l’affaire, en novembre 1968, Marcel était donc âgé de 46 ans et s’occupait toujours de son épicerie située au cœur du village de Saint-Léonard d’Aston.  Sa résidence personnelle se situait juste au côté de son commerce.  Son fils Michel, 21 ans, était marié à Ginette Provencher depuis le 10 août 1968, soit un peu plus de trois mois[3].  Les jeunes mariés habitaient juste au-dessus du commerce.

         Deux semaines après son mariage avec Ginette, Michel s’était procuré une arme de poing dans le but de protéger le commerce de son père.  Loin d’être un tireur de compétition ou un gangster, ses connaissances dans le domaine étaient très limitées.  Son choix s’était donc arrêté sur un pistolet de calibre .22 qui ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois[4].  Michel avait fièrement confié à ses proches qu’avec cette arme il serait en mesure de donner la réplique à un éventuel voleur.  Il n’avait pas oublié que le commerce avait été la proie de telles attaques par le passé, ce qui l’avait confronté au sentiment d’impuissance.  Cette fois, se disait-il, aucun voyou ne réussirait à leur prendre, à lui et aux membres de sa famille, le fruit de leurs efforts.


[1] Denis Prince est né le 5 juin 1947 mais décédé le 18 février 1948.

[2] Dans le livre de l’histoire de la paroisse de Saint-Léonard d’Aston, paru en 1989, on écrivait son nom « Camil », mais selon les archives judiciaires on le mentionne plutôt sous l’orthographe de « Camille ».

[3] On sait que le couple engendra une fille qui sera prénommée Chantale.  En considérant la date du mariage et les événements qui allaient suivre, il est à parier que Ginette était enceinte de Chantale en novembre 1968, ce qui pourrait également expliquer son état de « malade » en cette journée du 22 novembre 1968, comme on le mentionne dans les transcriptions sténographiques de cette cause.

[4] Bien qu’il sera mentionné dans les transcriptions sténographiques qu’il pouvait s’agir d’un « revolver », un type d’arme muni d’un barillet pouvant contenir généralement six cartouches ou plus, il sera aussi clairement spécifié que l’arme ne pouvait tirer qu’un seul coup à la fois.  Malheureusement, ni la marque ni le modèle de l’arme ne sera spécifié.