Le curé Grégoire Leblanc témoigne au procès d’un tueur en série

Grégoire Leblanc au début de sa prêtrise.
Grégoire Leblanc au début de sa prêtrise.

Dans mon dernier livre L’affaire Denise Therrien, il m’a été donné d’apprendre que le curé Grégoire Leblanc, originaire de Champlain, fut un témoin important au procès de Marcel Bernier en février 1966.

Né à Champlain le 14 mars 1905, Leblanc fit ses études classiques au Séminaire St-Joseph de Trois-Rivières avant de se lancer dans la théologie à Montréal. C’est à l’église de Champlain qu’il fut ordonné prêtre le 6 juillet 1930. Selon Le Bien Public, qui souligna l’événement en première page dans son édition du 8 juillet, Leblanc et un dénommé St-Arnault furent ordonnés prêtres par Monseigneur Comtois. « Un grand nombre de personnes de Champlain, de Ste-Anne-de-la-Pérade et de Batiscan assistaient à la messe. L’église était joliment décorée et la chorale paroissiale s’acquitta à la perfection de la partie musicale qui lui était réservée. Le sermon de circonstance fut donné pas [sic] M. l’abbé Gilbert Larue, vicaire à Ste-Famille. Après la messe un grand dîner fut offert aux nouveaux ordonnés au couvent des RR. SS. Du Bon Pasteur »[1].

Leblanc fut ensuite vicaire dans la paroisse St-Marc de Shawinigan jusqu’en 1947 et à St-Philippe à Trois-Rivières du 31 mai 1947 au 1er mai 1951. Il fondera la paroisse de L’Assomption et s’occupera du démembrement de celle du Christ-Roi, toujours à Shawinigan. Il était cependant loin de se douter que son nom laisserait aussi une trace particulière dans l’Histoire.

Le 8 août 1961, c’est en croyant se rendre à son premier emploi que Denise Therrien, une adolescente sans histoire de 16 ans, tombait dans le piège de Marcel Bernier. Celui-ci travaillait alors comme fossoyeur au cimetière St-Michel de Shawinigan-Sud pour le compte du curé Leblanc. Le corps de Denise ne fut retrouvé qu’en 1965.

Au 25ème anniversaire de son ordination, le curé Leblanc eut le plaisir d'être entouré de ses parents.
Au 25ème anniversaire de son ordination, le curé Leblanc eut le plaisir d’être entouré de ses parents.

À la fin de mai ou au début de juin 1962, Bernier récidivait en assassinant sa maîtresse, une prostituée de 37 ans nommée Laurette Beaudoin. Peu de temps après, sans doute perturbé par ce récent crime, il menaçait le curé Leblanc en lui pointant une arme à feu en plein visage. Bernier fut aussitôt congédié.

Après que l’enquête eut piétiné durant quelques années, l’inspecteur Richard Masson se vit confier la mission de résoudre définitivement cette affaire. En apprenant l’incident survenu avec le prêtre, Masson décida de l’intégrer à sa stratégie d’enquête. La plainte déposée peu de temps après stipulait que Bernier « a illégalement tenté de tirer et assassiner de propos délibéré, Monsieur l’Abbé Grégoire Leblanc de Shawinigan […] ». Cette plainte donna de précieuses munitions à l’inspecteur Masson. Ainsi, Bernier fut d’abord arrêté sur cette accusation. Coffré et maintenant à la disposition des policiers, ceux-ci commencèrent à le cuisiner. Finalement, le 4 avril 1965, Bernier faisait des aveux complets pour les meurtres de Denise Therrien et de Laurette Beaudoin.

Le 17 février 1966, au moment de se présenter dans la boîte des témoins, Grégoire Leblanc, 60 ans, dira au greffier qu’il résidait au 4393 de la 18ème Avenue à Shawinigan. Il était toujours l’administrateur du cimetière St-Michel qui desservait alors onze paroisses, dont celle de L’Assomption. Interrogé par Me Jean Bienvenue, qui trois ans plus tôt avait dirigé le procès du tueur en série Léopold Dion à Québec, le curé Leblanc dira que Bernier avait travaillé comme fossoyeur de la mi-février 1961 jusqu’au 20 juillet 1962, date à laquelle il avait braqué une arme sur lui. Mais puisque le procès concernait uniquement l’accusation de meurtre pour la jeune Denise Therrien, Leblanc ne fut pas questionné sur ce dernier incident.

En revanche, sa présence à la barre servit à déterminer que la seule inhumation apparaissant dans les registres du 8 août 1961 était celle d’un bébé, à 15h30. Par cette preuve, la Couronne espérait démontrer que Bernier avait jouit de plusieurs heures pour enlever, agresser et tuer Denise, dont la disparition remontait à 8h30 ce matin-là.

Sans toutefois pouvoir se souvenir des mots exacts, Leblanc dira également que Bernier lui avait fourni deux ou trois versions différentes de ce qu’il avait vu au matin du 8 août. Ainsi, Leblanc corroborait d’autres témoignages, dont la version policière.

  • Ce qu’il m’a dit réellement, expliqua Leblanc, je ne pourrais pas le déclarer, parce que je ne m’en rappelle pas, mais la certitude qui m’est restée, certitude nette qui m’est restée, c’est que ces deux ou trois déclarations-là étaient contradictoires avec la première.
  • Vous voulez dire celles qu’il vous a données par la suite?, questionna Me Bienvenue.
  • Oui, oui, et j’ai pensé qu’il voulait se faire de l’annonce, je ne sais pas, une façon de se donner de l’importance et c’est pour ça que je n’ai pas attaché d’importance à ça. Je ne me rappelle pas ce qu’il m’avait dit, mais c’est la certitude qui m’est restée que c’était contradictoire.
Le curé Grégoire Leblanc.
Le curé Grégoire Leblanc.

Contre-interrogé par l’avocat de l’accusé, le curé Leblanc dira être au courant du fait que Bernier était natif de Ste-Geneviève-de-Batiscan. Il parlera d’un événement survenu durant la guerre impliquant le père de Bernier, Wilfrid. Ce dernier aurait été arrêté par la police militaire mais on n’en saura pas davantage.

Rencontré le 15 août dernier, la sœur du curé, Alice Leblanc, me confiait que la famille Bernier avait plutôt bonne réputation à l’époque où elle résidait à Ste-Geneviève-de-Batiscan. En fait, Marcel aurait été le seul mouton noir de la famille. Les recherches pour mon livre confirment d’ailleurs qu’il a été un récidiviste du crime depuis son tout jeune âge.

Alice se souvient encore que son frère était stressé par son devoir d’aller témoigner en Cour. Avant notre rencontre, elle ne soupçonnait cependant pas que mon ouvrage présente l’hypothèse selon laquelle Bernier devrait être considéré comme un tueur en série. En tendant son piège à Denise Therrien, il a agi en véritable prédateur sexuel. Il a aussi utilisé une arme et une méthode similaire pour se débarrasser de sa seconde victime : toutes deux ont eu le crâne fracassé avec un objet contondant sans aucune autre blessure sur le reste du corps. Il les a toutes deux enterrées de ses propres mains. À la lecture du dossier judiciaire, on comprend qu’il aurait conservé des objets ayant appartenus à Denise en plus d’avoir tenté de s’immiscer dans l’enquête, comme le font certains récidivistes du meurtre.

Heureusement, l’enquête de Masson et l’implication du curé Leblanc ont sans doute empêché d’enrayer une importante série de crimes.

Grégoire Leblanc prit sa retraite le 30 juin 1973, trois jours avant que la foudre endommage son église de L’Assomption. Cette retraite devait cependant s’avérer de courte durée puisqu’il s’éteignit le 6 décembre 1973. Il était âgé de 68 ans.

[1] Le Bien Public, 8 juillet 1930.

Le Fossoyeur, les confessions de Marcel Bernier

Le FossoyeurBERNIER, Marcel[1]Le Fossoyeur, les confessions de Marcel Bernier.  Éditions Stanké, Montréal, 1977, 218 p.

Après avoir lu l’ouvrage structuré et honnête d’Isabelle Therrien intitulé L’inoubliable affaire Denise Therrien, je dois avouer que mon intérêt pour le livre du tueur Marcel Bernier était au plus bas.  Suite au commentaire d’une lectrice qui voulait connaître les motivations ayant poussé le député Jacques Lavoie à donner un coup de main à Bernier pour la publication de ses confessions, et aussi par mon souhait d’éclaircir la vérité pour mieux servir l’Histoire, c’est donc en toute objectivité que je me suis finalement attaqué à cette lecture.  Et malgré tout, j’ai vite compris que mon compte-rendu ne pourrait pas être tendre.  Pas tendre du tout!

Pour notre histoire judiciaire, c’est-à-dire la vérité des faits que nous laissons aux générations suivantes, les mémoires de Bernier n’ont tout simplement aucune valeur.  Bref, c’est n’importe quoi.  Pour s’en convaincre, car vous n’avez pas à me croire sur parole, voyons ça de plus près.

Dès les premières pages, on plonge dans le délire logique d’un auteur narcissique.  Bernier ramène tout à sa petite personne en plus de mentionner des détails destinés uniquement à démontrer sa toute puissance.  Il ne s’agit là que d’un torchon.  Et malgré tout, j’ai poursuivis ma lecture, entêté que je suis d’aller jusqu’au bout.

On peut sérieusement se demander ce qui a poussé des hommes apparemment sensés à vouloir publier les mémoires d’un tel individu.  C’est donc avec surprise qu’on découvre que l’avant-propos est signé par le célèbre chroniqueur Claude Poirier, nommé par Stanké comme directeur de la collection Notre Temps.  Si Poirier se questionne, la justification de son choix m’est apparu assez pauvre : « quand j’ai accepté la direction de la collection Notre Temps aux Éditions internationales Alain Stanké, j’avais clairement défini la nature des documents auxquels je comptais m’intéresser : ils devaient, au premier chef, témoigner de la dégradation des rapports humains, phénomène dont on commence à percevoir la gravité dans toutes les villes nord-américaines ».

Bref, on s’intéressait aux vomissures sans se soucier de ceux qui en seraient éclaboussés.  Car c’est là le problème : on a laissé carte blanche à ce tueur psychopathe sans jamais mettre ses propos en perspective.  Bref, on aura aussi compris que malgré certaines prétentions, ce livre n’a jamais représenté un outil très intéressant pour étudier le comportement criminel.  C’est un torchon, vous l’ai-je dis?

Poirier n’a pas été le seul à s’être laissé berner par ce meurtrier manipulateur, car dans sa préface Jacques Lavoie, alors député[2], écrivait que « je ne sais pourquoi, je le crus quand il me dit être innocent du meurtre de Denise Therrien », sans jamais apporter d’autres explications.

Je n’ai donc pas besoin de m’appuyer sur ces deux textes, trop courts et sans aucun mérite analytique, pour penser au fait que Marcel Bernier, selon nos critères modernes, n’en était pas loin d’être catalogué sous la bannière des tueurs en série.  Dès les premières pages, il se laisse d’ailleurs aller à plusieurs allusions sexuelles ou autres descriptions explicites qui semblaient lui faire drôlement plaisir.  Peut-être se trouvait là son réel fantasme, c’est-à-dire de partager ses plus bas instincts avec le public!?  Par chance, il est décédé avant que le bouquin apparaisse en kiosque.

Le plus regrettable, à mon avis, réside dans le fait que les responsables de cette publication – que ce soit Poirier, Lavoie, Stanké ou autre – ont manqué une belle occasion de rencontrer la famille Therrien, d’autant plus qu’Henri était encore vivant à cette époque et qu’il aurait certainement pu apporter un tout autre sens aux propos de cet individu.  Un vrai torchon, donc.  Ah, oui, c’est vrai!  Je vous l’ai déjà dis!

Lorsqu’il aborde le sujet du procès, auquel il laisse une grande place dans ses mémoires, Marcel Bernier nous donne une preuve de son narcissisme en écrivant ceci : « je me souviens d’avoir longuement regardé la mère de l’une de mes présumées victimes qui venait de dire à une jeune femme assise à ses côtés : « Les rôles sont maintenant renversés. »  Comme elles étaient placées au premier rang dans la salle d’audience, j’avais tout entendu; je n’ai pu m’empêcher de grimacer un sourire devant la cruauté de ces paroles dites sans doute sous le coup d’une violente émotion.  Ce sourire lui fit prendre conscience que je n’avais rien perdu de sa sortie; elle éclata en sanglots.  Était-ce le regret d’avoir parlé ainsi, en un pareil moment, devant l’homme à qui l’espoir n’était plus permis?  Je n’en ai rien cru, du moins pas en cet instant.  J’ai plutôt perçu dans son regard, avant qu’elle ne se laisse aller à pleurer, le trouble qu’elle ressentait de se savoir confrontée enfin, après cinq longues années d’attente, avec celui que la Justice venait de désigner comme l’assassin de sa fille ».

Quand Bernier nous parle de son désir de se suicider pour épargner la honte à ses propres enfants, il ne réussit certes pas à attirer notre sympathie.  Cette anecdote, que nous sommes supposés croire aveuglément, révèle peut-être une autre motivation à vouloir partager ses mémoires, c’est-à-dire son incapacité d’admettre à ses enfants être l’assassin de Denise Therrien.  Car les preuves sont bien là : Marcel Bernier a été reconnu coupable des meurtres de Denise Therrien et de Laurette Beaudoin lors d’un procès juste et équitable.  S’il avait eu des révélations à faire, c’est lors de ce procès qu’il aurait dû les faire et non en les vomissant maladroitement dans un livre qui, malheureusement, a réussi à se faufiler jusque dans nos librairies.  Bref, il n’assumait pas complètement sa perversité, sans compter que dans le milieu criminel il était préférable pour lui d’admettre avoir tué une prostituée (Laurette Beaudoin) plutôt qu’une jeune adolescente vierge et sans défense.

De plus, dès les premiers instants de son incarcération, il aurait développé une certaine complicité avec un autre détenu, Léopold Dion, le célèbre tueur d’enfants de la région de Québec.  En fait, il y consacre tout un chapitre, au cours duquel il s’amuse à décrire les actes à caractère sexuels dont Dion a été victime et ceux qu’il a commis par la suite.

Bernier se sert également de certains potins entourant l’affaire afin de semer le doute.  Comme on le sait, et il suffit ici de penser à un cas plus récent comme celui de Cédrika Provencher, lors de telles disparitions une foule d’informations affluent, dont la grande majorité s’avèrent fausses.  Même si la police encourage les gens à se manifester, il n’en reste pas moins que lors d’une affaire aussi médiatisée on assiste à des manifestations inutiles, qu’elles prennent leurs origines d’une bonne intention ou non.  Ainsi, Bernier pousse l’audace à laisser entendre qu’Henri Therrien, le père de Denise, a écarté trop facilement certaines pistes.  Or, c’est Henri qui a d’abord mené l’enquête avant même que la police s’y intéresse vraiment.

Au moment de rencontrer Jacques Lavoie, Bernier avait disposé de plus de 10 ans de réflexion derrière les barreaux.  Il ne faut pas l’oublier.  Ses premiers aveux, disait-il maintenant après 12 ans d’incarcération, lui avaient été arrachés pratiquement de force par les policiers.  Pourtant, il les avait ensuite conduit aux endroits précis où se trouvaient les corps de Laurette Beaudoin et de Denise Therrien.  Au moment d’assister à l’exhumation du corps de Laurette, il écrira une phrase incriminante : « je ne pus m’empêcher de sourire, un sourire de satisfaction à la joie d’avoir accompli ma vengeance, mais les enquêteurs présents sur les lieux se méprirent sur les causes de cette involontaire marque de contentement.  Ils y virent la preuve évidente de mon sadisme, la manifestation d’instincts monstrueux ».

Il trouva également une explication concernant les seconds aveux fait à un codétenu, qui s’était avéré être un agent double : « Si quelqu’un découvre sur tes indications un objet volé, cela ne veut pas dire pour autant que tu sois l’auteur du vol, même si tu l’as enterré ».  Il omettait de dire qu’à cette époque, alors que la peine de mort était toujours en vigueur, le complice d’un tel meurtre était aussi coupable que le meurtrier, et que par conséquent il se mettait éligible à la potence.

Au moment de rappeler l’épisode de l’enquête du coroner, lorsque le juge lui demanda s’il avait pu enterrer Denise Therrien vivante, il écrit encore une fois un commentaire ambigüe : « je niai, bien sûr, en être capable, mais je savais que j’aurais pu agir ainsi… puisque j’avais déjà posé un tel geste dans le passé ».

C’est par cette phrase qu’il concluait son chapitre 7, laissant le lecteur pour le moins perplexe.

S’il semble assez fidèle sur la description du procès, il poursuivait sa défense en mentionnant que certains détails avaient été mal interprétés.  Toutefois, il n’en fournissait aucun exemple concret.  Il faut donc le croire sur parole!

À la fin du procès, alors que le jury venait de le déclarer coupable et qu’il se savait destiné à la pendaison, tout ce qu’il trouva à dire au moment où le juge lui demanda s’il avait un commentaire à faire fut de remercier son avocat Me Guy Germain ainsi que la Cour.  C’était pourtant le moment idéal pour qu’un soi-disant innocent révèle le fond de sa pensée.  Au contraire, il écrivit à propos de cet épisode que « les personnes présentes dans la salle s’étaient levées, sans doute pour ne rien perdre de mon discours.  Croyaient-elles que j’allais clamer mon innocence, crier à l’injustice et à l’erreur judiciaire?  Croyaient-elles que j’allais me laisser aller à des supplications?  Non!  Hier encore, j’aurais peut-être cédé à cette faiblesse, mais devant le caractère inéluctable de ce jugement, je voulais m’offrir le luxe de la dignité.  N’était-ce pas ainsi que je pouvais leur montrer le mépris dans lequel je tenais leur rituel? ».

Un vrai torchon, me demanderez-vous?  Eh bien, oui!  J’ai déjà répondu à la question.

Sans avoir pu relever la moindre irrégularité judiciaire au cours du procès, il gardait ses dernières pages pour révéler son esprit tordu : « pourtant, j’étais innocent; malgré les nombreux témoignages laissant deviner le contraire, je n’avais pas tué Denise Therrien.  Mais seule Laurette Beaudoin aurait pu en témoigner.  Hélas!  Il était trop tard; elle était morte … assassinée.  Sa mort me laissait cette unique regret, car elle avait mérité cette fin, après tout le mal qu’elle avait fait ».

Contradictoire à souhait, il décrivait Laurette comme « une très belle femme »[3] et même comme un fantasme sexuel qui répondait à tous ses désirs.

Évidemment, s’il ne connaissait rien à l’importance de la preuve circonstancielle, Bernier comprenait à tout le moins qu’il devait trouver une explication pour avoir conduit les policiers directement aux endroits où il avait enterré Denise Therrien et Laurette Beaudoin.  Plutôt difficile de prouver son innocence après des aveux aussi précis ayant aboutis à la découverte de preuves matérielles.

En évoquant sa première rencontre avec Laurette Beaudoin, dans un bar de danseuses qu’il n’identifie pas soit dit en passant, il semble replonger dans ses fantasmes sexuels, non sans se vanter au passage d’être « bien pourvu ».  Après lui avoir fait découvrir des plaisirs qu’il n’avait pas connu avec son épouse ni aucune autre femme, Laurette lui aurait confié avoir peur d’un certain Germain Tremblay, nom fictif qu’il donnait à celui qu’il tenait responsable de l’enlèvement de Denise Therrien.  En 1977, alors qu’il croupissait derrière les barreaux depuis plus d’une décennie, pourquoi ne pas avoir donné le véritable nom si son histoire était vraie?

En apprenant que ce Tremblay était violent envers sa belle Laurette, le narcissique révéla son instinct meurtrier en écrivant que « au comble de la fureur, je bondis de ma chaise, prêt à aller sur-le-champ abattre l’homme qui osait la traiter ainsi, mais elle me supplia de n’en rien faire, jurant qu’elle ne pouvait plus se passer de moi ».

Toujours plongé dans ce délire logique, ne l’oublions pas, on apprend que Laurette lui aurait avoué que ce Germain Tremblay projetait de faire un gros coup d’argent en enlevant une jeune fille.  « J’aurais dû, dès cet instant, m’opposer à ce projet, menacer de tout révéler avant qu’il ne soit trop tard, mais je ne m’en sentais pas le courage », lui qui pourtant se disait prêt, un instant plus tôt, à abattre ce dangereux personnage.

Et les invraisemblances ne se terminent pas là!

En fait, il semble bien commode que ce mystérieux kidnappeur ait choisi d’enlever sa victime juste en face de l’endroit où travaillait Bernier.  Au matin du 8 août 1961, il dit avoir vu deux personnes à bord d’une Cadillac (voiture plutôt luxueuse pour un malfrat réduit à enlever une jeune fille sans défense pour obtenir une maigre rançon de la part d’une famille de neuf enfants au revenu déjà très modeste).  Sans voir clairement les occupants du véhicule, il dira avoir vu Laurette en descendre pour charmer et convaincre l’adolescente de monter avec eux.

Un soir, dit-il, pour tenter d’assouvir ses pulsions, il se rendit chez Laurette qui, dans son sous-sol, lui montra Denise Therrien.  Gardé sous l’effet de certaines drogues (il parle d’injection, sans plus), cette dernière dormait paisiblement.  Laurette aurait alors retiré le drap pour lui montrer le corps dénudé de l’adolescente.  En dépit d’une histoire
aussi fictive qui traduit encore une fois ses fantasmes, il écrira ce commentaire choquant : « la blancheur de sa chair m’émut, mais je ne pus détacher mes yeux de sa poitrine encore peu formée ».

Et là, soudainement, le fantasme ultime : Laurette se déshabille pour lui proposer un triolisme avec la victime inconsciente.  Il cédera à la tentation, admettant seulement une relation avec Laurette, précisant que « je l’arrachai à son obscur besogne pour la pénétrer sans me préoccuper de sa douleur… ».

Et oui!  Un torchon; je vous l’avais bien dit!

Un autre soir chez Laurette, surpris par l’arrivée du mystérieux Tremblay, il se serait caché dans un placard, comme si son imaginaire nous disait d’outre-tombe qu’il n’avait jamais eu de contact direct avec ce personnage … justement imaginaire.

Un appel de Laurette survenu au matin du 2 septembre 1961 lui aurait appris la mort de Denise Therrien.  Le drame serait survenu la veille vers 18h00 quand on avait voulu la laisser monter à l’étage pour prendre un vrai repas.  Dans l’escalier, Denise aurait trébuché pour se cogner mortellement la tête.  Bernier avouera lui-même ses doutes devant ce récit cousu de fil blanc, mais il ne fournira aucune autre version des faits.  Lui qui se disait en possession de toute la documentation sur le dossier, Bernier oubliait l’importance des blessures au crâne mentionnées lors du procès.  La violence de ces coups ne correspondait évidemment pas à une simple chute dans un escalier.  Et depuis quand meurent les adolescentes de 16 ans dans un escalier?

Comble du délire, Laurette lui aurait appris que le corps se trouvait déjà dans l’une des fosses du cimetière où il travaillait.  Plutôt que de choisir la solution la plus facile, c’est-à-dire laisser le corps où il se trouvait, ou encore le transférer dans une autre fosse du cimetière pour éviter d’être dénoncé par ce Tremblay, il choisit plutôt la voie la plus risquée; c’est-à-dire de prendre le corps, de l’installer dans sa camionnette et de le conduire jusqu’au rang Saint-Mathieu pour l’y enterrer au fond d’un boisé.

L’existence même de ce lieu fait plutôt penser que les premiers aveux de Bernier aient été ceux qui se rapprochaient le plus de la vérité, c’est-à-dire un simple enlèvement dont le but était de dénicher un endroit tranquille pour abuser de Denise Therrien.  Les tentatives d’enlèvement qui avaient précédés au cours de l’été, et qui ciblaient des adolescentes, tendaient à corroborer le fait qu’il cherchait uniquement à assouvir un fantasme depuis longtemps réprimé.  Qu’il l’ait ensuite tué sous l’effet de la panique ou non, il me semble que Bernier aurait, tôt ou tard, finit par tuer quelqu’un.  D’ailleurs, il répétera l’exercice avec Laurette Beaudoin.

Et encore une fois, il ne lâche pas le morceau à propos de l’hélicoptère, affirmant cette fois que celui-ci était apparu au moment où il creusait la fosse au fond des bois.  Étrangement, il dira aussi que c’est au moment d’aller prier sur la tombe de Denise en 1962 qu’il planifia de tuer Laurette et son mystérieux compagnon.  Et tout cela, bien sûr, pour « venger » la mémoire de cette pauvre adolescente.  Qu’espérait Bernier par une idée aussi tordue?  Tenter d’attirer la sympathie d’Henri Therrien depuis le fond de sa cellule?

Il poussera son délire en prétendant que par un soir de juin 1962 il conduisit Laurette dans le rang Saint-Mathieu et, à la demande de celle-ci, déterra le corps pour le lui montrer.  Laurette aurait alors perdu conscience.  Il assassinera sa maîtresse, mais seulement un peu plus tard, paraît-il, après avoir passé une soirée houleuse de baise torride décorée d’une tournée des grands ducs dans les bars de Trois-Rivières.

En annexe, on retrouve quatre lettres que Bernier adressait à Jacques Lavoie en 1977, dont le contenu est plutôt insipide.  Bref, on aurait préféré un style narratif du genre essayiste accompagné d’une conclusion permettant de mettre en perspective ces propos honteux et complètement inutiles, à la fois pour le patrimoine historique mais aussi pour une meilleure compréhension de l’esprit criminel.  Et, je me répète sans doute, mais le choix de n’avoir jamais consulté la famille Therrien pour ce projet représente une grossière erreur.

À mon tour, je justifie mon présent compte-rendu par le fait que, malheureusement, le livre de Bernier a été le premier à être publié sur le sujet et qu’il a ainsi pu laisser quelques faussetés dans l’esprit de certains lecteurs ou amateurs d’histoire judiciaire.  En effet, il a fallut attendre en 2009 pour qu’on ait enfin le point de vu familiale de la victime par l’entremise de la nièce de Denise Therrien, qui n’a d’ailleurs jamais eu la chance de connaître sa tante.  Pour se rapprocher le plus possible de la vérité, il faut donc oublier tout le contenu du livre de Bernier, appuyer sur le bouton « remise à zéro » (reset pour les amateurs d’anglicismes) de notre cerveau et s’en tenir à un ouvrage solide comme celui d’Isabelle Therrien, en plus des faits mentionnés lors de l’enquête du coroner et du procès, c’est-à-dire des témoignages enregistrés légalement devant un tribunal.  Car, il est aussi là le problème, les mémoires de Bernier ont été destinées à une publication au dessein douteux et non à une déclaration légalement enregistrée devant un juge, sans subir de contre-interrogatoire ou autres comparaisons.

Maintenant, on comprend mieux le dégoût de la famille Therrien envers le film La Lâcheté de Marc Bisaillon, sorti en 2007.  Je dois avouer ne jamais l’avoir vu en entier, car, il y a quelques années, je m’en suis lassé assez rapidement dès les premières scènes.  Isabelle Therrien reprochait aux responsables de ce film de n’avoir jamais consulté sa famille.  Or, je sais de source sûre depuis quelques années que certains membres de cette équipe cinématographique a passé du temps à étudier certains documents d’archives au bureau de Bibliothèque et Archives Nationales du Québec (BANQ) à Trois-Rivières, ce qui voudrait donc dire qu’ils n’étaient pas sans connaître l’existence d’une version différente de celle présenté par Bernier.  Pourtant, ils ont basé leur histoire uniquement sur ce torchon, exception faite que le personnage du fossoyeur   porte le nom de Conrad Tremblay.

Malhonnêteté artistique?  Peut-être, diront certains.  À coup sûr, oserai-je dire!

Mais non, je me trompe.  J’oubliais : c’est un torchon!


[1] J’avoue que l’auteur, celui qui assume l’ensemble de ce livre, n’est pas identifié clairement.  Si le titre mentionne que ce sont les confessions de Marcel Bernier, on stipule que les propos ont été recueillies par Jacques Lavoie, que les documents ont été colligés par André Bastien et que l’avant-propos est de Claude Poirier, qui de surcroît a sélectionné ce torchon pour faire partie de la collection dont il était le directeur à l’époque.  Dans le doute, puisque la narration laisse entendre que Bernier s’adresse à nous, j’ai donc mis le nom de ce dernier comme étant l’auteur.

[2] Jacques Lavoie s’est éteint le 20 janvier 2000.  Pour lire l’intégralité de la préface de Jacques Lavoie, je vous invite à consulter la section commentaires apparaissant au bas de l’article que j’ai consacré au compte-rendu du livre d’Isabelle Therrien à l’adresse suivante : https://historiquementlogique.com/2013/12/22/linoubliable-affaire-denise-therrien/#comment-1274

[3] Si vous voulez jugez par vous-mêmes de la « beauté » de Laurette Beaudoin, je vous invite à consulter l’article suivant où vous retrouvez une photo de la seconde victime de Bernier : https://historiquementlogique.com/2013/12/22/linoubliable-affaire-denise-therrien/