Les mémoires du chef Jargaille

jargailleJargaille, Louis.  Les mémoires du chef Jargaille : un crime inexplicable. Montréal : le Cercle du Livre de France, 1957. 187 p.

         Cet ouvrage, presque uniquement disponible dans les bibliothèques spécialisées comme Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ou celle de l’Université de Montréal, reste assez méconnu, et probablement même auprès de nos amateurs de faits divers.  À peine se souvient-on du nom de Jargaille.  Ceux et celles qui ont aimé la télésérie Les grands procès au milieu des années 1990 s’en souviendront peut-être : Louis Jargaille, un immigrant français, fut un grand détective québécois dans les années 1920 et 1930.

         Un bouquin écrit par un détective québécois est assez rare, alors il faut imaginer l’importance que cela peut avoir d’en détenir un qui émane de la plume d’une légende historique comme Jargaille.  On serait alors en droit de s’attendre à de grandes révélations, des anecdotes, des informations précieuses ou même de petits trucs d’enquête.

Au fil de mes recherches, il m’arrive encore de croiser son nom, comme si à une certaine époque Jargaille se mêlait de toutes les enquêtes criminelles à travers la province.  En décembre 1929, il débarquait à Trois-Rivières pour s’occuper de l’octuple meurtre de la famille Day, le pire familicide commis à l’arme blanche de toute l’histoire du Canada.  Peu après, il revenait dans la région, cette fois à Nicolet pour enquêter sur le double meurtre d’un cultivateur nommé Bellerose et sa nièce.  Jargaille fut aussi impliqué dans des causes plus célèbres, comme celle du frère Nogaret, accusé du meurtre de la petite Simone Caron au début des années 1930.

         Dès les premières pages, le lecteur ou le chercheur plus rigoureux sera certainement déçu.  Sans doute parce que les histoires de crime étaient encore taboues à la fin des années 1950 (date de parution de ce deuxième tome faisant suite à Un Arsène Lupin canadien) Jargaille a décidé de changer les noms et sans doute quelques autres détails pour éviter qu’on puisse identifier les affaires qu’il relate, une pour chaque chapitre.

         En guise de première aventure, il nous plonge dans l’affaire du meurtre d’un jeune homme qu’il désigne sous le nom de Jean Tartier.  Le crime se déroule en Estrie en 1932.  Huit jeunes dissimulent de la bière à l’extérieur d’une fête où ils dansent avec de jeunes filles.  Ils se rendent régulièrement à leur cachette pour boire, jusqu’à ce que Tartier tombe soudainement malade.  Le fêtard est reconduit chez lui, où son état s’aggrave, jusqu’à ce qu’il finisse par mourir.  On croit d’abord à un suicide et on inhume le défunt sans trop se questionner.  Mais Jargaille, qui envoie ses enquêteurs sur place, insiste pour creuser cette histoire.  L’autopsie permet alors de découvrir que Tartier a été empoisonné à l’aide de verre de Paris, nom que l’on donnait à cette époque à un pesticide destiné à protéger les pommes de terre contre les parasites.

         L’enquête n’avance qu’à pas de tortue, jusqu’à ce qu’on fasse venir les sept compagnons de la victime à Montréal pour que Jargaille puisse les interroger lui-même.  Le dernier sur la liste est Réal Tartier, le frère de la victime.  Jargaille a des soupçons en discutant avec lui, d’autant plus qu’il sait que ces deux frères avaient eu une mésentente quelques jours avant le drame.  Le jeune homme finit par admettre qu’il s’était disputé avec son aîné parce qu’il voulait conduire plus souvent la voiture de promenade.  « Et c’est pour cela que tu as mis du verre français dans la bière de ton frère? », lui demanda sèchement Jargaille.  Réal craqua.

         Peu après, Réal Tartier plaida coupable pour homicide involontaire et écopa d’une sentence de 10 ans d’emprisonnement.  « Il y a bien longtemps de cela déjà et le jeune homme a fini de purger sa peine », écrivait Jargaille.  Ce qui impressionnait le limier, c’était la légèreté du mobile de ce crime.  Comme il le disait lui-même dans ce livre souvenir : « Je me suis souvent demandé comment il se pouvait qu’un jeune homme de dix-sept ans bien élevé, ait pu empoisonner son frère, parce qu’il désirait simplement avoir la voiture de promenade le dimanche ».

         Son deuxième chapitre relate la découverte du cadavre d’une femme dans une carrière qu’il ne nomme pas.  D’ailleurs, il situera dans le temps l’événement approximativement vers la fin des années 1920.  Après examen du corps, on découvrit que celui-ci avait déjà été embaumé et qu’il avait probablement été exhumé d’un cimetière.  Jargaille finira par découvrir que le veuf de cette femme, après que des amis l’eurent taquiné sur le fait que sa femme était morte rapidement et qu’elle avait peut-être été empoisonnée, prit la blague au sérieux, au point de demander l’aide d’un individu louche.  Ainsi, craignant une exhumation judiciaire visant à vérifier la théorie de l’empoisonnement, le mari endeuillé avait transposé le cadavre dans cette mystérieuse carrière désaffectée.  Mais la surprise fut de découvrir dans les viscères de la femme, malgré tous ces mois écoulés, des traces de strychnine.  Ainsi, le mari avait probablement agis avec un motif réel et il devint aussitôt le suspect numéro un.  Malheureusement, celui-ci se jeta à l’eau avant que les policiers puissent procéder à son arrestation.  Son corps fut repêché quelques semaines plus tard.

         Jargaille nous raconte ensuite l’histoire – assez banale si on considère tous les crimes graves rencontrés dans sa carrière – de l’arrestation d’un charlatan qui lisait l’avenir et promettait aux jeunes femmes que l’homme de leur choix tomberait à leurs pieds.  Le seul point intéressant dans cette affaire, qui s’éternise en détails inutiles, c’est l’utilisation de deux jeunes femmes que Jargaille a engagé comme agents d’infiltration.  Comme quoi Eric Nadeau n’a rien inventé.

         Le chapitre intitulé Un drame du grand nord promettait beaucoup en poussant Jargaille hors de ses retranchements, à savoir dans le grand nord québécois, en traîneau à chiens et tout ce que ça implique.  L’aventure aurait effectivement pu être fascinante si ce n’était que de ce dénouement assez banal : le célèbre policier et son collègue Lasnier ont fait cette éreintante expédition pour découvrir que l’affaire n’était qu’un trappeur du nom de Perron qui avait mis fin à ses jours dans une région très isolée.  On est à des années lumières de la passionnante chasse à l’homme impliquant le mystérieux trappeur qui aurait porté le nom d’Albert Johnson dans l’ouest canadien[1].

         Bref, en dépit de la valeur physique qu’on peut lui accorder sur une tablette, le livre de Jargaille est assez peu intéressant.  Le fait de changer les noms, ainsi que les lieux et de se montrer très vague sur les dates, anéantit toute valeur historique.  Quant à ses impressions personnelles, autres confidences plus intimes ou réflexions de détective, il faut également oublier ça.  Un livre froid, sans introduction ni motivation quelconque.


[1] À lire : https://historiquementlogique.com/2014/05/04/albert-johnson-le-mysterieux-trappeur-du-nord-ouest/

L’affaire Alexandre Lavallée

Maison d'Alexandre Lavallée située dans le 4ème rang à St-Étienne-des-Grès. (BANQ TR: dossier 2833, TP9, S3, SS1, SSS1)
Maison d’Alexandre Lavallée située dans le 4ème rang à St-Étienne-des-Grès.  C’est dans cette résidence que sa fille fut sauvagement assassinée en août 1926. (BANQ TR: dossier 2833, TP9, S3, SS1, SSS1)

En 1926, Alexandre Lavallée, un cultivateur de 72 ans, habitait une modeste maison située dans le 4ème rang de St-Étienne-des-Grès, à quelques kilomètres au nord-ouest de Trois-Rivières. Cette résidence, il la partageait avec sa fille Rose-Anna, dont le mari s’était absenté quelque temps sur un chantier ontarien.

Cinq ans plus tôt, Lavallée avait épousé Marie Garceau, veuve de Raphaël Pellerin, mais celle-ci vivait séparément de lui pour des raisons qu’on ignore.

Dans la matinée du mardi 10 août 1926, Lavallée et sa fille attelèrent leur cheval pour descendre au marché de Trois-Rivières afin d’y vendre leurs framboises. Pour l’occasion, Rose-Anna portait une robe de ville en soie rayée noire et blanche, des bottes rouges et des bas de laine. Vers 16h00, des témoins les virent revenir tout doucement à leur maison du 4ème rang.

Ce soir-là, cependant, Rose-Anna ne se présenta jamais chez le voisin Désiré Pellerin, où elle avait pourtant l’habitude d’aller veiller quotidiennement.

Vers 17h00, le vieux Alexandre fut aperçu en train de reprendre la route en direction de la ville. Cette fois, il était seul. Peu après, un jeune livreur se présenta sur la ferme mais découvrit sur la porte la présence d’un cadenas.

Vers 19h15, voyant que Rose-Anna ne venait pas leur rendre visite, les Pellerin s’étaient tranquillement mis au lit. Mais vers minuit, Désiré Pellerin fut soudainement tiré de son sommeil par un poing qui frappait à sa porte. En allant ouvrir, il se retrouva devant Alexandre Lavallée qui, quelque peu énervé, lui annonça la mort tragique de sa fille. Encore choqués par la nouvelle, les Pellerin acceptèrent de le suivre, ce qui fera d’eux les premiers témoins à entrer sur la scène de crime. Rapidement, ceux-ci constatèrent la présence du corps ensanglanté de Rose-Anna, qui reposait en travers de son lit. Le sang, projeté dans tous les sens, leur parut coagulé. On devinait la violence qui s’était abattue sur la pauvre femme âgée dans la jeune quarantaine.

Rapidement, le chef de la police de Trois-Rivières, Jules Vachon, fut contacté par téléphone vers 5h10 du matin. À 5h50, il débarquait sur les lieux en compagnie d’un constable. Vachon fut d’abord étonné de trouver le vieux Lavallée en train de ronfler tranquillement, vautré dans une chaise berçante, sa pipe tombée sur le plancher.

Le chef de police se dirigea ensuite vers la chambre de la victime pour mémoriser ses observations avant de se tourner vers les gens massés près de la maison afin de les interroger. Ainsi, il comprit qu’au moment d’être assassinée, Rose-Anna portait encore les vêtements qu’elle avait enfilés pour cette journée passé au marché de Trois-Rivières. Elle n’avait donc pas eu le temps de se changer après son retour à la maison, ce qui laissait croire que l’incident s’était produit peu de temps après 16h00, d’autant plus que les Pellerin ne l’avaient pas vu par la suite.

Maintenant convaincu par certains détails qui ne collaient tout simplement pas dans la version rapportée par Lavallée, sans compter qu’il nota du sang sur le visage et les vêtements de celui-ci, Jules Vachon le conduisit immédiatement au poste de police trifluvien.

Les journaux de l’époque ne rapportèrent pas tous les détails de l’affaire. Le Nouvelliste, qui en était à sa véritable première grande cause de meurtre depuis sa création en 1920, se garda bien de dévoiler immédiatement le nom du suspect numéro un. Mais déjà, semble-t-il, Vachon avait recueilli des aveux.

C’est à l’intérieur même de la résidence que l’enquête du coroner fut conduite par le Dr Henri Beaulac. Le Dr Pierre Millette de St-Étienne-des-Grès, qui avait examiné le corps de la pauvre femme, fut le premier témoin entendu. Il expliqua la présence de trois plaies : une au sommet du crâne, une autre sous l’oreille gauche et la troisième sous l’aile gauche du nez.

Les funérailles de Rose-Anna se déroulèrent le 13 août à l’église de St-Étienne-des-Grès. C’est sous bonne garde que son père y assista.

Au terme de l’enquête du coroner, Alexandre Lavallée fut reconnu criminellement responsable et le chef Vachon le confia alors aux soins de la prison commune de Trois-Rivières. Si le dossier judiciaire permet d’apprendre que le vieil homme était originaire de St-Aimé de Richelieu et qu’il habitait à St-Étienne-des-Grès depuis seulement 6 ans, il est assez difficile d’en apprendre davantage à son sujet.

Lavallée bénéficia rapidement des services de Me Jean-Marie Bureau, un avocat trifluvien qui allait laisser sa marque dans les annales judiciaires pour avoir été impliqué dans quelques-uns des plus retentissants procès de la première moitié du 20ème siècle à s’être tenus dans le palais de justice de la rue Laviolette.

Le procès d’Alexandre Lavallée s’ouvrit le 2 mars 1927 au palais de justice de Trois-Rivières devant le juge Aimé Marchand. Le Dr Rosario Fontaine, le jeune protégé du Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal, vint témoigner sur les blessures de la victime. Pour la première fois, Trois-Rivières avait droit à une démonstration des avancées de la science judiciaire car le Dr Fontaine avait procédé à des analyses réalisées sur une mèche de cheveux retrouvée dans la main de Rose-Anna et qu’il avait ensuite comparé à des cheveux prélevés sur la tête de l’accusé[1]. Ces deux enveloppes contenant ces pièces à conviction se trouvent toujours aux archives nationales (BANQ).

Lors de ma visite du cimetière de St-Étienne-des-Grès en 2011, ces vieilles épitaphes se trouvaient derrière l'église, mais aucune trace de la mémoire de Rose-Anna Lavallée ou de son assassin.
Lors de ma visite du cimetière de St-Étienne-des-Grès en 2011, ces vieilles épitaphes se trouvaient derrière l’église, mais aucune trace de la mémoire de Rose-Anna Lavallée ou de son assassin.

Finalement, Lavallée fut reconnu coupable et condamné à la peine capitale. Selon les journaux, il serait demeuré étonnement calme tout au long des procédures, au point de blaguer à l’occasion avec certaines personnes. De tous les pendus dans l’histoire de la vieille prison de Trois-Rivières, il semble avoir été le plus froid d’entre tous, demeurant pratiquement imperturbable jusqu’au moment où la trappe s’ouvrit sous ses pieds, aux petites heures du 12 août 1927. Une foule s’était massée autour de la prison, mais un mur de pierre leur empêcha de voir la scène. Les exécutions n’étaient plus tenues en public depuis déjà plusieurs décennies.

Le corps d’Alexandre Lavallée, 73 ans, fut apparemment réclamé par un ami non identifié qui avait promis de défrayer tous les frais reliés aux funérailles. On l’inhuma dans le cimetière de St-Étienne-des-Grès. Lors de ma visite des lieux en 2011, je n’ai trouvé ni l’épitaphe de Rose-Anna ni celle de son assassin.

La maison Lavallée du 4ème rang de St-Étienne-des-Grès, déjà mise en vente au moment d’être prise en photo pour les besoins du dossier judiciaire, fut ultérieurement détruite. On y retrouve maintenant une nouvelle habitation érigée sur le même terrain[2].


[1] Puisque la dernière affaire de meurtre dans la région remontait à 1911, c’est-à-dire avant la création de l’Institut médico-légal par le Dr Wilfrid Derome, il s’agissait donc d’une première pour Trois-Rivières, même si d’autres médecins agissaient également à titre de médecins légistes, comme ce fut le cas pour le Dr Georges Bourgeois dans les affaires Sclater en 1905 et Trépanier en 1911. Le Dr Bourgeois était un trifluvien et c’est d’ailleurs dans sa ville qu’il mourut en 1919.

[2] Par respect pour les propriétaires actuels, qu’on me pardonne de ne pas fournir l’adresse exacte.

Causes célèbres du Québec

Éric-Causes célèbres du QuébecDANSEREAU, Dollard. Causes célèbres du Québec. Leméac, Ottawa, 1974, 201 p.

Dans ce petit livre d’à peine 200 pages, ce juge des Sessions se permet de présenter 7 grandes causes judiciaires qui ont marquées l’histoire du Québec. Parmi elles, quatre furent portées à l’écran dans les années 1990 par la série de Mark Blandford Les Grands Procès.

Si son but réel reste imprécis, Dansereau écrit en avant-propos : « c’est l’opinion de l’auteur que le procès par jury, peut-être conforme à l’idéal démocratique, sert mal la justice. On ne devrait pas confier la réputation et la vie des gens à cette espèce de consultation populaire. Les erreurs judiciaires, plus fréquentes que l’on pense, s’avèrent irréparables lorsqu’il s’agit d’accusations graves. Ce n’est pas le rôle de l’auteur de siéger en appel des verdicts; toutefois, il n’est pas sans intérêt de signaler les faiblesses du jury en certaines occasions ».

Ce n’est pas rien comme critique, puisque le procès par jury représente la transparence d’un système. Un système qui n’est pas parfait, certes, mais un système basé sur celui des Britanniques qui a forcé à rendre les procès publiques tout en permettant aux criminalistes de contre-interroger les témoins. Toutes ces choses étaient impensables sous le régime français à l’époque de la Nouvelle-France.

Dans le premier cas qu’il présente, c’est-à-dire celui du célèbre Louis Riel, Dansereau ne nous convainc pas de son idée exposée dans son avant-propos. Non seulement il ne mentionne aucune erreur provenant du jury mais il enfonce les derniers clous du cercueil en nous convainquant que Riel souffrait d’une certaine forme de folie. Après tout, il fut établi lors de son procès qu’il était atteint de mégalomanie. Pas étonnant venant d’un leader controversé aux tendances gourou qui souhaitait créer une nouvelle religion.

Donc, devrions-nous pleurer sur le sort de Riel? Là n’est peut-être pas la question, mais l’auteur ne nous apporte strictement rien pour douter du verdict, ni même pour développer une quelconque sympathie pour le condamné.

Dans la seconde cause, celle d’Honoré Mercier, premier ministre du Québec qui fut acquitté à son procès pour fraude au début des années 1890, on en vient plutôt à comprendre que la faute de cette cause revient à l’équipe de la poursuite, qui a le fardeau de faire la preuve. Dans ce cas-ci, donc, il semble qu’on ait, à la base, déposé des accusations un peu trop rapidement et sans preuve concrète. Le jury n’a donc fait que son devoir, c’est-à-dire de prononcer un acquittement.

Dans l’affaire du hold-up du tunnel de la rue Ontario, survenu dans les années 1920, on comprend qu’il y aurait pu, effectivement, y avoir injustice. Mais cette fois, ce serait en raison du fait que le procès concernait simultanément plusieurs accusés. Ainsi, plus d’un bandit furent pendus pour le meurtre d’un seul gardien. Certes, l’un d’eux était le coupable, mais qu’en était-il des autres?

D’ailleurs, l’identification des suspects posait un grave problème dans cette cause.

Encore une fois, difficile de blâmer les jurés, qui n’ont rien à voir dans le choix de mettre sur pied un procès conjoint.

Dans l’affaire de l’abbé Adélard Delorme, accusé d’avoir tué son frère pour une question d’héritage, on peut comprendre un peu mieux ce que l’auteur cherchait à nous dire à propos du devoir des jurés. Dans ce cas-ci, ils ont effectivement pu être influencés par le respect démesuré que la société québécoise vouait alors au clergé. Car après avoir été reconnu inapte et interné chez les fous, l’abbé Delorme subira un autre procès. Et cette fois, en dépit de preuves accablantes et d’un comportement hautement incriminant, il sera acquitté.

En revanche, on ne pourra jamais prouver jusqu’à quel point le jury fut influencé par cette image de perfection véhiculée par l’Église catholique. À première vue, donc, la théorie de Dansereau ne semble toujours pas tenir la route.

Quelques années plus tard, une autre cause de meurtre impliqua un religieux, le père Dosithée, de son vrai nom Albert Nogaret. Cette fois, nous dit l’auteur, l’influence cléricale n’était plus aussi intense et il est possible que cette fois ce fut l’inverse, d’autant plus que la victime était une fillette.

Peut-être condamné hâtivement, et même victime d’une partialité venant du célèbre Dr Wilfrid Derome, fondateur de l’Institut médico-légal de Montréal, Nogaret sera finalement acquitté après une condamnation. Et chose extrêmement rare dans les annales de la justice québécoise, la police décida de reprendre l’enquête après cet acquittement.

Cette fois, les soupçons se portèrent vers un dénommé Godon, un journalier au comportement étrange et simple d’esprit. Après que la police soit parvenue à lui arracher des aveux, Godon sera interné et mourra avant de subir un procès. Ainsi donc, le meurtre de la petite Simone Caron, 7 ans, demeurera officiellement impuni aux yeux de la justice.

Le livre de Dansereau a pour avantage d’aborder le sujet de la cause d’Albert Guay. Si ce procès est devenu célèbre pour avoir inspiré le roman et le film Le crime d’Ovide Plouffe, il n’en reste pas moins qu’on attend encore l’apparition sur le marché littéraire d’une œuvre historique et objective sur cette affaire retentissante. En effet, beaucoup de travail reste à faire pour immortaliser honnêtement notre patrimoine judiciaire.

Et l’auteur termine par la cause qui est sans doute qualifié comme étant la plus ambigüe de toute l’histoire du Québec, celle de Wilbert Coffin. En parcourant ce dernier chapitre, on ignore ce qu’en pense véritablement l’auteur, bien qu’il semble avoir du respect pour Jacques Hébert, le défenseur irréfléchi de Coffin. Y a-t-il eu injustice dans cette affaire?

On sait que depuis la publication du livre de Dansereau, en 1974, cette affaire a été étudiée et réétudiée. En 2007, Me Clément Fortin publiait d’ailleurs L’affaire Coffin : une supercherie?, en présentant à ses lecteurs le déroulement du procès et en dissipant les derniers doutes sur l’innocence de Coffin.

Les ouvrages évoquant de telles causes judiciaires ne font certainement pas légion dans nos librairies, ce qui ouvre parfois la porte à des auteurs moins scrupuleux qui propagent ainsi certaines rumeurs et ragots dans les chaumières. En effet, il existe un réel danger de déformation de notre passé lorsque les historiens et auteurs sérieux se désintéressent de tout un pan de notre folklore, dans ce cas-ci le volet de la justice.

Finalement, on aurait aimé que Dansereau nous laisse sur une conclusion qui lui aurait permis de revenir exposer certaines précisions. Si on a l’impression d’être laissé à nous-même à la fin du volume, il n’en reste pas moins qu’on y explore des causes fascinantes, ce qui nous fait dire que, au bout du compte, on n’a rien à envier à nos voisins américains en matière de crimes tordus.