La marâtre: les années d’incarcération (1/5)

Seule photo connue de Marie-Anne Houde

Lorsque le mot marâtre est prononcé quelque part, on l’associe, la plupart du temps, aux sévices corporels. En effet, c’est de maltraitance qu’est morte sa belle-fille, Aurore Gagnon, vers 19h00, dans la soirée du 12 février 1920. Toutefois, dans la présente série d’articles, il sera question des années que Marie-Anne Houde a passé à l’ombre, c’est-à-dire de 1920 à 1935.

Dans mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, paru en février 2016, le jour même du 96e anniversaire de la mort de cette pauvre enfant de 10 ans, je ne me suis pas particulièrement attardé à cette période d’incarcération, quoique l’épilogue fournissait de nombreux détails. Le but du livre était plutôt de donner la parole au procès et ainsi permettre au lectorat de tirer ses propres conclusions d’après les témoignages entendus devant le juge Louis-Philippe Pelletier. Malgré le fait que mon livre ait permis de rétablir plusieurs faits, j’entends ou je lis toujours certaines fausses idées reçues.

Puisqu’il y a dans le dossier judiciaire, préservé à Bibliothèque et Archives Canada (ci-après BAC) à Ottawa, de nombreux documents concernant la période d’emprisonnement de la marâtre, j’ai cru bon d’en partager avec vous les grandes lignes, pour ne pas dire la quasi-totalité. Loin de moi l’intention mercantile, mais je tiens à souligner que ceux et celles qui auront d’abord lu mon livre sur l’affaire pourront mieux comprendre certaines situations. Car, je le répète, pour juger d’un verdict et d’une sentence, il faut avoir l’honnêteté de lire d’abord le procès car c’est lors de ce dernier que les jurés ont forgé leur décision.

Nous verrons que cette étude soulèvera un questionnement, sinon un dilemme, à propos de sujets qui resteront d’actualité pour encore longtemps. Ainsi, j’ai nommé la peine de mort et la réhabilitation. Devons-nous pardonner pour des actes qui ont bouleversé toute une population? Les « monstres » de notre société – je parle ici de ceux et celles qui commettent les crimes les plus graves et révoltants – sont-ils réhabilitables? Est-il possible et même raisonnable de penser que nous pouvons réintroduire dans nos vies des gens qui ont commis le crime le plus grave prévu au Code criminel canadien?

D’un autre côté, même si l’étude du procès a déjà répondu à cette question, il sera possible de revenir sur l’état d’esprit de Marie-Anne Houde. Était-elle folle ou non? Et, justement, comment interprétons-nous cette folie?

Tout d’abord, revenons brièvement sur les événements. Sans refaire la généalogie familiale, soulignons qu’une semaine après avoir perdu sa première femme – Marie-Anne Caron, la mère biologique d’Aurore – Télesphore Gagnon, un cultivateur de Fortierville, épousait Marie-Anne Houde. Celle-ci avait aussi perdu un mari qui portait le nom de Gagnon. Elle vivait déjà sous le toit de Télesphore, apparemment pour l’aider dans ses tâches ménagères et peut-être aussi pour lui offrir quelques « extras », pour reprendre un langage moderne.

Né à Trois-Pistoles le 2 février 1857, Louis-Philippe Pelletier fait ses études classiques au collège de Sainte-Anne-de-la-Pocatière et son droit à l’Université Laval. Il est admis au Barreau le 13 juillet 1880. À l’époque de l’affaire Louis-Riel, il se montre nationaliste et contribue à l’élection de Mercier. Élu en 1888 dans le comté de Dorchester, il restera en poste jusqu’en 1908. Il sera procureur général en 1896 et 1897. Réélu en 1911, il entre dans le cabinet Borden comme ministre des Postes. Le 18 novembre 1914, il est nommé juge à la Cour supérieure et le 20 août 1915 à la Cour du Banc du Roi. Il s’éteint à Québec le 8 février 1921, moins d’un an après avoir présidé le célèbre procès de Marie-Anne Houde.

Sans qu’on sache pourquoi, Marie-Anne Houde finira par développer une aversion morbide envers Aurore Gagnon, la fillette de son nouveau mari, qui n’est âgée que de 10 ans. Les sévices auraient commencé au cours de l’été 1919, peut-être même avant. Après un séjour à l’Hôtel-Dieu de Québec au cours de l’automne 1919, pour une blessure à un pied qui ne guérissait pas, Aurore revient à la maison. À partir de cet instant, ce sera pour elle un véritable calvaire. Elle rend l’âme le 12 février 1920, alors que le matin même sa belle-mère la traitait encore de « vache » parce qu’elle la trouvait trop paresseuse. L’autopsie ne détectera aucune blessure dite morelle. La cause de la mort sera établie par l’infection des plaies. Le Dr Albert Marois, qui a pratiqué l’autopsie à l’intérieur même de l’église de Fortierville, dira lors de son témoignage avoir dénombré 54 plaies sur le corps de l’enfant.

Le 14 février, Télesphore et Marie-Anne sont arrêtés et conduits à la prison de Québec. La famille est déchirée. Au cours de l’enquête du coroner, Marie-Jeanne Gagnon, la sœur naturelle d’Aurore qui a 12 ans, refuse d’incriminer sa belle-mère. Toutefois, les autorités ont déjà compris que la plus coupable dans ce couple maudit est celle qu’on surnomme déjà la marâtre. Elle sera d’ailleurs accusée de meurtre, ce qui veut dire homicide avec préméditation, tandis que son mari sera accusé d’homicide involontaire, ou communément appelé dans le jargon judiciaire manslaughter. La distinction est importante puisqu’elle nous aidera à mieux interpréter plus tard certaines lettres écrites par la meurtrière.

Le procès s’ouvre le 13 avril 1920 au palais de justice de Québec, devant le juge Louis-Philippe Pelletier. L’avocat de la défense, Me Joseph-Napoléon Francoeur, réussira à faire dire au Dr Marois que son autopsie avait été incomplète et que la voisine Exilda Lemay avait des antécédents criminels. Malgré ses efforts, les chances de sa cliente s’envolent lorsque Marie-Jeanne Gagnon, 12 ans, apparaît dans la boîte des témoins. Son témoignage, interrompu de sanglots, sera percutant. Les sévices décrits par la jeune fille stigmatiseront à tout jamais cette histoire d’horreur.

Le 16 avril 1920, Georges Gagnon, qui en réalité est né du premier mariage de Marie-Anne Houde, témoigne contre sa mère. Le garçon de 9 ans corrobora en grande partie les sévices décrits par Marie-Jeanne. Pour entendre le témoignage de Gérard Gagnon, 11 ans, la Cour dut se déplacer à l’hôpital Saint-Louis-de-France puisque ce dernier était alité pour des soins.

Les témoignages des enfants s’avérant dévastateurs, Me Francoeur n’eut d’autre choix que de se tourner vers la stratégie des pauvres, c’est-à-dire plaider la folie. Les spécialistes n’eurent qu’une fin de semaine pour examiner l’accusée. Un débat des experts s’ensuivit, au cours duquel la préméditation fut prouvée sur au moins deux points. Le juge livra une adresse au jury qui n’a pas été parfaitement impartiale, mais comme la cause n’a jamais été portée en appel, le verdict a été officiellement accepté. Il n’a donc pas lieu de le remettre en question. Le jury n’a pas cru en la thèse farfelue de la défense; un point c’est tout!

Le 21 avril 1920, le jour même de son 30e anniversaire, Marie-Anne Houde était reconnue coupable de meurtre. Automatiquement, comme le voulait la tradition judiciaire, le juge Pelletier enfila ses gants noirs et se coiffa du tricorne noir afin de prononcer la sentence de mort.  Il fixa son exécution au 1er octobre 1920. Certes, ce délai était généralement plus court, mais le juge expliqua par la suite qu’il avait repoussé la pendaison afin de permettre à la condamnée de poursuivre sa grossesse jusqu’à terme.  En effet, il était apparu au cours du procès qu’elle était enceinte d’au moins six mois.

Comme cela était prévu à l’époque, lorsqu’il y avait condamnation à mort, le juge Louis-Philippe Pelletier prit le temps de s’asseoir le 22 avril afin de rédiger son rapport destiné au département du Secrétaire d’état fédéral.  Le dossier arriva à Ottawa le 24 avril 1920.

Certaines personnes ont prétendu que la sentence avait été commuée en emprisonnement en raison du fait que Marie-Anne Houde était enceinte. Ce qu’il faut préciser, c’est que son état a été dévoilé lors du procès. Sur ce point, le juge Pelletier écrivait que « le jury a trouvé l’accusée coupable de meurtre et elle a été condamnée à être pendue, le vendredi, premier octobre prochain, à 8 heures du matin. La raison pour laquelle l’exécution de la sentence a été fixée à une époque aussi éloignée est que l’accusée est enceinte de six mois et demi à peu près ».

Donc, la date de l’exécution a été fixée pour lui permettre de mener à terme sa grossesse. Quant à savoir si la commutation de sa sentence, qui arriva plus tard, ait un lien avec cette même grossesse, nous en étudierons les détails plus tard.

Le 26 avril 1920, le sous-secrétaire d’État Thomas Mulvay répondait par écrit au juge Pelletier afin de lui confirmer qu’il avait bien reçu son rapport, qui fut aussitôt transféré au ministre de la Justice du gouvernement fédéral.

Parmi les premiers documents du dossier se trouve une lettre dactylographiée de 7 pages rédigée le 18 mai 1920[1] et qui est signée « Welfare Work ». En anglais, on s’adressait au gouvernement fédéral afin de souligner à quel point la peine de mort était une pratique archaïque. Le ou les auteurs de cette missive vont jusqu’à se questionner à savoir si Houde méritait un nouveau procès ou une libération, tout en articulant qu’elle avait plaidé la folie. Ensuite, les propos se perdent dans un discours religieux fort ambigu qu’il n’est pas nécessaire de reproduire ici.

Si vous avez encore des doutes sur la question de l’aliénation mentale, je vous invite à lire ou relire le procès. C’est seulement alors qu’on peut se poser des questions quant à la pertinence de ces commentaires, comme c’est toujours le cas de nos jours lorsqu’un procès est médiatisé. Ainsi, on se demande si le ou les auteurs de cette lettre ont assisté au procès. Savaient-ils de quoi ils parlaient?

En fait, il semble que non. La théorie de l’aliénation mentale présentée par Me Francoeur a frôlé le ridicule. Le juge Pelletier l’a même souligné dans son adresse, visant principalement l’attitude du Dr Albert Prévost. Le verdict était pleinement justifié. Et par conséquent, il faut rejeter toute possibilité de folie. Et ici, il faut y voir la « folie » judiciaire et non médicale. Autrement dit, une personne souffrant d’une maladie mentale peut aussi bien être jugée coupable pour avoir prémédité un meurtre en toute connaissance de cause sans que sa maladie ait influencé son geste. Je ne dis pas non plus que Houde souffrait d’une quelconque maladie mentale.

Après la médiatisation de son crime, il semble que Marie-Anne Houde s’était développé – probablement malgré elle – un fan club chez les anglophones. En effet, c’est une autre lettre écrite dans la langue de Shakespeare qui arriva sur le bureau du Gouverneur général du Canada le 14 mai. Malheureusement, sa calligraphie est tellement mauvaise qu’il faudrait un spécialiste pour la décoder. À tout le moins peut-on y voir que l’auteur est une certaine Mme Broville de Brooklyn, dans l’État de New York.

  1. D. Clarke, l’adjoint au ministre de la Justice, Charles Joseph Doherty, prit le temps de lui répondre le 20 mai, simplement pour lui assurer que sa lettre avait été acheminée au ministre de la Justice. Soulignons au passage que Doherty, juge et enseignant en droit, occupait ce poste depuis 1911[2].

Le fait de recevoir une réponse, quoique brève, semble avoir donné des ailes à Mme Broville. Le 27 mai 1920, elle récidiva en s’adressant cette fois directement à J. D. Clarke. Il en accusa poliment réception le 31 mai.

Charles J. Doherty était ministre de la Justice fédéral depuis le 10 octobre 1911. Juge et homme politique, Doherty avait vu le jour à Montréal en 1885. Il a étudié à McGill et enseigné le droit civil et international. Il a été « juge à la Cour supérieure du Québec de 1891 à 1906 ». Il est élu député en 1908. En 1918 et 1919, il avait représenté le Canada à la Conférence de la paix à Versailles. En 1912, il avait également fondé l’Association du Barreau canadien. Doherty sera nommé Conseil privé britannique en 1921 et la même année quitte son poste de ministre de la Justice. Il décédera le 28 juillet 1931, alors que Marie-Anne Houde croupissait toujours derrière les barreaux.

Le 22 juin, c’est depuis sa résidence de Rivière-du-Loup que le juge Pelletier envoya un télégramme au ministre et dans lequel il soulignait à quel point il avait fait son possible pour rassembler tous les documents relatifs à l’affaire « mais le sténographe m’a déçu. J’essaierai que tout soit expédié au cours des premiers jours de juillet ».

Le 28 juin, c’est un télégramme envoyé de Québec par le greffier de la Couronne, Alphonse Pouliot, qui parvenait jusqu’à Thomas Mulvey à Ottawa.  Le greffier lui assurait que « deux coles [colis] expédiés samedi apres[-]midi par compagnie messageries Dominion j’envoie autres documents par malle ». Pouliot faisait allusion au dossier judiciaire, celui qui est aujourd’hui conservé à BAC et que j’ai consulté en 2015.

Le lendemain, 29 juin, c’est par lettre que Mulvey assurait que « j’ai l’honneur de vous informer que deux colis sont parvenus, hier, au Secrétariat d’État concernant la cause capitale de Marie-Anne Houde. Ils ont été immédiatement transmis au Ministre de la Justice ».

Le 30 juin, J. D. Clarke, Chef de la Branche des Pardons (Remission Branch) et assistant du sous-secrétaire d’état, assurait avoir reçu deux colis contenant les transcriptions du procès et autres documents, incluant les pièces à conviction.

Le 8 juillet 1920, comme si cette cause était destinée à la théâtralité, Marie-Anne Houde causa une autre surprise en accouchant de jumeaux. Le jour même, Cléophas Blouin[3], shérif de Québec, écrivait au Secrétaire d’État à Ottawa pour lui signaler que « quoiqu’il n’y ait aucune disposition du Code [criminel] qui m’oblige de le faire, je crois de mon devoir de vous informer que Marie Anne Houde, condamnée à être pendue le 1er octobre prochain et maintenant internée à la prison de Québec, a mis au monde ce matin des jumeaux, un garçon et une fille.  La mère et les enfants se portent très bien, et nous avons pris toutes les précautions que requiert la condition de la dite prisonnière, pour elle-même et pour les nouveaux nés ».

Sur l’extrait des registres de la paroisse Notre-Dame de Québec, qui font partie des documents envoyés un peu plus part au ministre de la Justice Doherty, on peut lire ces précisions : « Le huit juillet mil neuf cent vingt, nous prêtre soussigné dûment autorisé, avons suppléé les cérémonies du baptême de Roch-Jean, né le même jour, et baptisé validement par le Docteur Joseph Gosselin, à cause du danger de mort, fils légitime de Télesphore Gagnon et de Marie-Anne Houde, de Sainte-Philomène de Lotbinière. Le parrain a été Jean-Baptiste Carbonneau soussigné avec nous, le père étant absent ».

Pour la sœur de Roch-Jean, qui fut baptisée Jeanne d’Arc, on fait face à un texte similaire, à la différence près qu’on n’y retrouve aucune mention du genre « à cause du danger de mort ». Il semblerait qu’il nous soit permis d’en déduire que la santé de Roch-Jean était plus fragile que celle de sa sœur.

Le 20 juillet, toujours depuis ses retranchements de Rivière-du-Loup, le juge Pelletier écrivit cette lettre au ministre Doherty que je retranscris ici dans son intégralité :

La Pointe, Rivière du Loup, 20 juil, [19]20

Honorable C. J. Doherty,

Ministre de la Justice,

Ottawa.

Monsieur le Ministre,

  Re Marie-Anne Houde, épouse de Télesphore Gagnon condamnée par le soussigné à subir la peine capitale le premier octobre prochain.

  Après le verdict de meurtre et la sentence, j’ai fait un bref rapport au Secrétaire d’État. Cette femme lors de son procès et du verdict était enceinte : c’est pour cela qu’en prononçant la sentence de mort j’ai fixé la période éloignée du premier octobre.  Je me réservais pour vous faire un rapport subséquent après son accouchement.

  Le moment est maintenant arrivé pour cela, car l’accouchement a eu lieu le 8 juillet courant.

  Comme vous le constaterez par la lecture de la preuve et par ma charge (contre laquelle aucune objection n’a été faite, le crime commis par cette femme est tellement odieux qu’il dépasse toutes les limites de la méchanceté et de la criminalité[)].

  Elle était mariée en secondes noces avec un veuf qui avait trois enfants de son premier mariage et elle avait elle-même des enfants de son premier mariage.  Le second mari était un cultivateur possédant trois terres et un grand nombre d’animaux.  Elle a demeuré avec lui pendant deux ans – la première femme était folle et internée comme telle.  Cette dernière étant morte le mariage a eu lieu et elle a trouvé moyen de se faire consentir un contrat de mariage en vertu duquel les enfants du premier lit étaient déshérités à son bénéfice.

  Mais sa cupidité ne s’arrêtait pas là. La première épouse était commune en biens avec son mari et comme conséquence du décès de cette dernière les enfants du premier mariage se trouvaient à hériter de leur mère.  Si l’un de ces enfants mourait le père était l’un des bénéficiaires et l’héritage de Marie-Anne Houde se trouvait – vu le contrat de mariage – à devenir d’autant meilleur.

  Après le second mariage un des très jeunes enfants de Télesphore Gagnon est mort : la preuve ne révèle pas comment et je ne tiens aucun compte des rumeurs qui ont circulé à ce sujet.

  Restaient deux enfants du premier mariage, Marie Jeanne et Aurore.  C’est à cette dernière que Marie-Anne Houde a fait subir un long martyre [sic] dont le but – qui a été atteint – était de la faire mourir.  Et c’est pour cela qu’elle a été trouvée coupable de meurtre.

  Je ne vous décrirai pas les raffinements de cruauté et de méchanceté dont elle s’est servie : la preuve vous le révèle et elle a fait frémir d’horreur et d’indignation tous ceux qui la connaissent.

   Elle espérait cependant échapper à la justice et elle croyait avoir organisé assez de faux serments pour cela, mais la Providence est intervenue et les enfants, sur le parjure desquels elle comptait, sont venus dire la vérité : deux de ses propres enfants ont prouvé contre elle des faits révoltants.

  Écrasés sous cette avalanche de preuve[s] son avocat se lève en présence du jury et elle déclare par sa bouche qu’elle n’entend pas essayer la contredire.  Son propre avocat ajoute même que si tout cela est vrai – et la preuve formidable qui l’établit n’est pas contredite – sa cliente est un monstre à figure humaine.

  Et alors l’accusée nous annonce qu’elle va plaider [la] folie – laquelle est si souvent le dernier refuge des criminels dont la retraite est coupée.

  Quant à la preuve de folie, je n’entre pas dans les détails; ma charge vous dit ce que j’en pense et ce que le jury en a pensé; elle constituait même peut-être, tsnt [tant] elle était frivole – une véritable tentative de tromper la justice.

  Il y a cependant deux autres faits sur lesquels je désire attirer votre attention.

  Par deux fois dans ma charge j’ai rappelé aux jurés qu’ils avaient le droit – s’ils le jugeaient opportun – de recommander cette femme à la clémence.  Le jury – écho fidèle du reste de la conscience publique indignée – n’en a rien fait.

  Pourtant le jury ne connaissait pas alors l’autre [fait] important que je désire vous signaler.

  Après le procès de la femme est venu celui du mari – Télesphore Gagnon – pour le même crime. Ce dernier n’a été trouvé coupable que de manslaughter parce que le jury a cru qu’il n’avait été que la victime inconsciente de sa femme.

  Le même avocat qui avait défendu la femme défendait aussi le mari et sa défense a consisté à dire que les tortures abominables que le père avait lui-même infligé à son enfant étaient le résultat des mensonges odieux que sa femme lui faisait.

  Elle a (grâce à ces mensonges) fait battre l’enfant à peau nue par son père jusqu’à ce que le sang rejaillisse sur le plancher et sur la cloison [mur]. Elle lui a fait manger des excréments pris dans son pot de chambre et elle s’est arrangé pour qu’elle en ait encore dans la bouche et sur la figure quand le père arriverait à la maison.

  Voilà quelques[-]uns des faits qui n’avaient pas été prouvés lors du procès de la femme et qui l’ont été lors du procès du mari.

  Il me semble inutile d’en dire davantage et je vous laisse le soin de conclure si – à moins que la peine de mort soit – comme on le demande isolément ici et là – pratiquement déclarée non applicable aux femmes – la clémence royale doit être exercée.

  Pour ma part, je n’ai aucune hésitation pour partager l’avis du jury et pour dire que je suis d’opinion que la loi doit suivre son cours.

  J’ai l’honneur d’être, monsieur le Ministre,

  Votre bien dévoué,

Louis P. Pelletier

J.C.B.R[4].

En dépit de ce que pensait le juge, Marie-Anne Houde pouvait compter sur des supporteurs. Le 6 septembre 1920, une pétition initiée par un prêtre du nom de Joyal, ainsi qu’un collègue, fut présentée au bureau du ministre de la Justice. Le paragraphe de présentation demandait à ce que la peine soit commuée « parce qu’il est pénible de voir monter une femme sur l’échafaud et qu’elle vient de mettre au monde deux enfants jumeaux ». Quoique signée par une majorité de francophones, on pourrait soupçonner le manque d’objectivité derrière cette doléance parce qu’on y retrouve plusieurs personnes portant le nom de Houde, dont un « Trefflé Houde » qui était probablement le père de la condamnée.

Le 9 septembre, moins d’un mois avant la date prévue de l’exécution, Charles Doherty reçut un télégramme signé par Robert Bickerdike du Committee of the prisoners Welfare Association. En voyant ce nom, le ministre devait savoir ce dont il était question. Bickerdike disait avoir eu vent de sa prochaine visite à Montréal et qu’il voulait l’y rencontrer pour discuter de la cause Marie-Anne Houde. Bickerdike avait cependant été mal informé puisque Doherty dut lui répondre que son agenda ne prévoyait aucune visite à Montréal à court terme.

Né à Kingston en 1843, Robert Bickerdike a été l’un ds plus fervents militants pour l’abolition de la peine de mort au Canada. Politicien dans l’administration Laurier et homme d’affaires impliqué dans de nombreuses activités, il a pris la défense de Marie-Anne Houde en septembre 1920 afin de lui éviter la pendaison.

Arrêtons-nous un instant pour voir qui était Bickerdike. Car il est évident que Doherty savait de qui il s’agissait avant même de décacheter l’enveloppe.

Né à Kingston en Ontario en 1843, Bickerdike était le fils d’un fermier prénommé en mémoire d’un ancêtre exécuté en 1585 en raison de sa foi catholique. Voilà qui a probablement influencé sa décision de militer en faveur de l’abolition de la peine de mort. Il étudia au village de Beauharnois et c’est probablement là qu’il apprit le français. À 17 ans, il quitta la ferme familiale pour aller s’installer à Montréal. Pour gagner sa vie, il dut se faire boucher. En 1875, c’est avec un associé qu’il créait la Robert Bickerdike Company, une entreprise dans le domaine de la viande qui englobait un abattoir et se situait dans le quartier Saint-Henri. Il se mit ensuite à exporter des bovins, une industrie au sein de laquelle il allait devenir l’un des plus prospères.

En 1881, il fondait la Dominion Abattoir and Stock Yards Company Limited, qui aura un capital évalué à 200 000$. Il étendit ses activités au domaine de l’assurance. Parmi ses nombreuses activités, il s’occupa au début du nouveau siècle d’assurances à Québec en lien avec les accidents causés par le feu. En 1910, il faisait partie du conseil d’administration de plusieurs compagnies d’assurance. Élu au Parti Libéral fédéral, il profitera de sa tribune au Parlement pour se prononcer sur plusieurs questions sociales, allant à l’encontre de sa tradition familiale qui était plutôt conservatrice. Il siégea aux communes durant la majeure partie du régime de Wilfrid Laurier.

En 1917, totalement en désaccord avec la position de Laurier contre la conscription, Bickerdike remet sa démission. Il se démarqua par une tendance à plaider en faveur des minorités. Tout au long de sa vie, il a défendu les droits des citoyens, sans tenir compte de leurs pratiques religieuses. Dès 1917 il se prononçait en faveur du droit de vote des femmes. Il prôna également une réforme pénitentiaire. Il n’est donc pas surprenant de le voir intervenir en faveur de l’abolition de la peine de mort. Le texte biographique de Jack Jedwab consacré à Bickerdike sur l’Encyclopédie Canadienne[5] souligne que l’abolition de la peine de mort a probablement été le combat de sa vie. « Rares furent ceux qui se prononcèrent avec autant de vigueur ou d’éloquence que lui en faveur de cette réforme. En 1914 et de nouveau en 1916, il présenta un projet de loi visant à remplacer la peine capitale par l’emprisonnement à perpétuité. Il s’opposait à la peine de mort pour de multiples raisons. Selon lui, elle était insulte au christianisme et à la religion en général et une honte pour toute nation civilisée. « Rien n’est plus dégradant pour l’ensemble de la société […] que la peine de mort », déclara-t-il aux Communes. Il parla aussi des disparités de classes en signalant que ce châtiment était administré bien plus souvent aux pauvres qu’aux riches. Il réfutait la thèse selon laquelle les exécutions sous l’égide de l’État avaient un effet dissuasif et il prévenait contre le risque d’erreur ».

Bickerdike avait vu juste. Dans les pays qui ont aboli la peine de mort, partout on s’est rendu compte qu’elle n’avait aucun effet dissuasif. Au contraire!

On comprend maintenant pourquoi il a participé en 1916 à la fondation de la National Prison Reform Association. En 1919, cette organisation dont il fut le président fusionna avec la Honour League of Canada. Il en résultat l’Association canadienne pour le bien-être des prisonniers. En plus de créer des pressions contre la peine de mort, cette association venait en aide aux familles des prisonniers et trouvait même du travail à certains détenus remis en liberté. En 1917, Bickerdike « présenta à la Chambre une résolution offrant à tous les prisonniers la possibilité de s’enrôler dans l’armée active : ainsi, ils pourraient se racheter tout en servant leur pays »[6].

Bickerdike s’est éteint le 28 décembre 1928 dans sa maison de Lachine.

Une lettre anonyme datée du 12 septembre 1920 arriva sur le bureau du ministre de la Justice. Elle était signée par « un groupe de québécoises ».  Bien qu’elle ait été écrite à la main, cette missive est suffisamment bien rédigée pour la retranscrire ici sans erreur d’interprétation et dans son intégralité :

Honorable Ministre de la Justice

  Nous soumettons respectueusement à votre attention les points suivants :

  1. Aucune requête, au sujet de la commutation de peine de la femme Gagnon, ne nous a été présentée, d’ailleurs nous ne l’aurions pas signée. Cette marâtre n’a aucun droit à la pitié, après avoir pendant un an, torturé une enfant sans défense et obligée de lui obéir.
  2. Nous vous demandons d’user de votre loyauté en protégeant la société et en laissant la justice suivre son cours, parce que le crime se propage d’une manière alarmante dans notre ville, et rien n’arrêtera les meurtriers s’ils n’ont plus peur de la pendaison.

Les pénitenciers sont trop doux, personne ne les craint, les coupables ont toujours l’espoir de s’évader où [sic] d’être libérés après quelques années de détention.

Nous exposons, bien humblement, ces opinions à votre haute considération.

Un groupe de québécoises.

Le 16 septembre, une lettre de 4 pages écrite en anglais sur du papier portant l’en-tête de la Chambre des communes arriva sur le bureau de J. C. Doherty. En fait, il s’agissait d’une pétition signée par dix des douze jurés qui avaient prononcé le verdict contre Marie-Anne Houde en avril. L’enveloppe contenait également les certificats de naissance de ses jumeaux, ainsi qu’un rapport signé par un médecin attestant qu’il était essentiel que Houde materne ces deux poupons. En douze points, la lettre présentait autant de raisons pour lesquelles on devait commuer la sentence de la condamnée. Parmi ces arguments, on retrouve évidemment le fait qu’elle avait donné naissance à deux enfants depuis sa condamnation, qu’elle avait contribué à sauver leur vie, et qu’il fallait aussi tenir compte de l’aspect humain. On peut y lire : « il semble que la communauté se soit assez vengé et qu’elle est protégée par le confinement perpétuel de cette personne dans un pénitencier ».

Dr Joseph Gosselin, médecin à la prison de Québec en 1920.

On se servait aussi de l’argument selon lequel le fait de mettre en prison cette femme plutôt que de la pendre ferait une différence énorme dans la vie de tous ses enfants. De plus, on mentionnait qu’il n’existait aucun exemple concret dans la jurisprudence à l’effet qu’on avait pendu une femme enceinte. Cependant, cet argument était vide de sens puisque Marie-Anne Houde n’était plus enceinte. Son dernier accouchement s’était produit deux mois plus tôt. De plus, il existait déjà une certaine jurisprudence à cet effet.

En 1867, Sophie Boisclair a été condamné pour avoir empoisonné son mari avec l’aide de son amant, Modeste Villebrun dit Provencher. Ce dernier a été pendu le 3 mai 1867 alors que la sentence de mort prononcée contre Sophie a été commuée en emprisonnement à vie puisqu’on a découvert qu’elle était enceinte. Qui était le père de cet enfant? Qu’est devenu cet enfant?

On ne peut aujourd’hui répondre à ces questions, mais Sophie Boisclair a été incarcérée durant au moins 19 ans pour son crime. Donc, le juge Pelletier avait eu raison d’informer les jurés lors du procès de la marâtre à l’effet que la justice canadienne ne pendait pas les femmes lorsqu’elles étaient enceintes.

En 1920, l’affaire Sophie Boisclair était probablement le seul cas du genre connu. Était-ce un échantillonnage suffisant pour bien se faire une idée de la situation?

Cette même lettre du 16 septembre remettait carrément en question les conclusions des experts de la Couronne, qui avaient tous déclaré Marie-Anne Houde saine d’esprit. On reprenait donc le faux argument de la défense selon lequel il faudrait excuser son comportement parce qu’elle était constamment enceinte et que cet état influençait son comportement. Si on doit en croire la naïveté de cette théorie, on pourrait se demander pourquoi elle n’avait pas pété les plombs en plein procès puisqu’elle se trouvait alors en pleine grossesse. La conclusion du procès s’est pourtant montrée très clair sur cette question, au point de faire paraître la stratégie de la défense pour un spectacle ridicule.

Le plus étonnant, c’est que ce document est signé par dix des douze jurés qui ont jugé la cause en avril. Je ne pense pas qu’il faille voir ce document comme une volte-face, puisqu’il est important de comprendre que le rôle des jurés lors d’un procès est de rendre un verdict. Ils n’ont rien à voir avec la teneur de la sentence, qui arrive automatiquement avec un verdict de culpabilité. Devant les preuves, leur travail était de décider si Marie-Anne Houde était coupable ou non de ce dont on l’accusait. Ils n’avaient pas à donner leur opinion quant à la peine de mort. La seule importance qu’on puisse leur accorder c’est le fait d’avoir été juges des faits, d’avoir entendu toute la preuve.

Dans le texte qu’ils ont envoyé au ministre de la justice, on peut lire : « Dans son adresse, à nous faite, par l’Honorable Juge Pelletier, Président du procès, aux pages 86 et 88, l’Honorable Juge nous a suggéré que nous pouvions la recommander à la clémence de la Cour; Après ces suggestions de l’Honorable Juge, nous n’avons pas songé alors à recommander la dite Marie-Anne Houde, tout en la trouvant coupable, à la clémence de la Cour; Étant donné ces remarques de l’Honorable Président, au procès, la naissance de ses deux enfants depuis son emprisonnement, et en songeant surtout à l’avenir de ses enfants, nous prenons la liberté de la recommander à votre clémence et à la commutation de la sentence de mort en emprisonnement à vie ».

Il est étonnant de les voir se servir de cet argument alors que l’état de grossesse de l’accusé avait été clairement mentionné durant les audiences du procès. À moins que les douze jurés se soient endormis en même temps, ils ne pouvaient pas ignorer ce fait. Alors pourquoi se réveiller soudainement? Et surtout pourquoi deux des jurés n’ont pas signé?

Évidemment, on trouve certaines explications dans le fait que cette requête a été motivée par l’intervention de Me Joseph-Napoléon Francoeur, celui qui avait assuré la défense de la marâtre. D’ailleurs, celui-ci ne s’en cachait pas car il a envoyé un mot signé de sa main pour accompagner la pétition. Et pour expliquer l’absence des deux jurés il écrit : « les deux autres jurés, Charles Léveillée et Adjutor Thibaudeau devaient passer à mon bureau pour apposer leur signature, mais ne sont pas venus ».

Pourquoi ne sont-ils pas venus? On ne le saura probablement jamais.

Si on en croit Me Francoeur, les douze jurés étaient unanimes pour changer d’avis quant à l’aspect de la clémence et non du verdict, faut-il le préciser.  Le 21 avril 1920, ils avaient condamnés l’accusée pour meurtre tout en lui refusant la clémence et maintenant, parce qu’elle avait donné naissance à des jumeaux et qu’elle avait un autre enfant d’un peu plus d’un an à la maison, Marie-Anne Houde attirait soudainement la pitié. Pourquoi? Et surtout comment?

Est-ce que le fait d’avoir su à l’avance le triste sort de ces jumeaux aurait changé quelque chose à cette prise de décision? En effet, ceux-ci ne devaient pas vivre très longtemps.

Finalement, cet envoi contenait également un document complété par le Dr Joseph Gosselin, qui prenait soin de la marâtre depuis son internement à la prison de Québec. Parmi les précisions supplémentaires qu’il apportait au dossier, on note que depuis la naissance des jumeaux « c’est elle [Houde] qui les allaite ». Pour justifier la commutation de peine, il prétendait que « le fait par la dite Marie-Anne Houde de pouvoir allaiter ses enfant[s] a contribué beaucoup à la conservation de leur vie pendant la saison des chaleurs; il est indispensable, dans l’intérêt de ces deux enfants, que l’alaitement [sic] maternel soit continué ».

Tous ces arguments suffiraient-ils à sauver la vie de la déjà célèbre marâtre?


[1] Selon le sceau postal.

[2] Encyclopédie canadienne, consulté le 22 juin 2018 : https://www.encyclopediecanadienne.ca/fr/article/doherty-charles-joseph/

[3] Cléophas Blouin, shérif à l’époque de la commutation de peine de Houde en 1920, s’est éteint le 24 janvier 1934.

[4] Initiales pour Juge de la Cour du Banc du Roi.

[5] Accès : http://www.biographi.ca/fr/bio/bickerdike_robert_15F.html

[6] Ibid.

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L’affaire Aurore Gagnon, l’introduction

IMG_20160119_101325Le troisième livre de la collection Patrimoine Judiciaire aux Éditions de l’Apothéose, L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde, sortira officiellement en librairie le 12 février prochain, le jour même du 96ème anniversaire du décès de celle que l’on surnomme encore l’enfant martyre.

Le livre, qui compte 436 pages et plusieurs photos, sera en vente au coût de 29,95$ dans toutes les bonnes libraires (ISBN : 978-2-92421-94-1). Pour ceux et celles qui ne peuvent attendre, il est possible de s’en procurer dès maintenant en me contactant par courriel : eric.veillette@hotmail.ca. En attendant, je vous partage ici l’intégralité de l’introduction. Bonne lecture!

Introduction

(L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde)

À moins d’avoir vécu sur une autre planète, tous les Québécois connaissent l’histoire d’Aurore Gagnon. Nous l’avons virtuellement adoptée comme l’enfant martyre de notre folklore. Le sujet a été abordé à d’innombrables reprises dans les chaumières. Tout semble avoir été dit. Alors, pourquoi une autre publication sur cette affaire? Un siècle plus tard, peut-on encore y apporter quelque chose?

J’hésitais à me lancer dans l’étude du dossier judiciaire, justement parce que je croyais que le sujet avait été épuisé, pressé à l’extrême comme un citron. Aurore avait été torturée par le fer à friser, les chardons dans les cheveux, les gifles, le manche de hache de son père, et quoi encore! Incontestablement, elle avait souffert avant même de pouvoir profiter de la vie.

Ce fut d’abord par simple curiosité que j’ai cherché à mettre la main sur les transcriptions du procès, question de vérifier de manière informelle à quel point les informations véhiculées tout au long du 20ème siècle étaient exactes. Car n’importe quel observateur aura déjà remarqué, par exemple, les contradictions entre les deux films que la culture québécoise a consacrés à cette affaire. Il en va de même pour la littérature.

Dans la popularisation d’un tel fait historique, il faut nécessairement mieux connaitre les responsables de cette passation de la mémoire collective, et surtout comprendre le mécanisme de ce développement qui s’est étalé sur plusieurs générations. Quels furent donc les buts de ces créateurs et interprètes? Ont-ils vraiment voulu nous transmettre les faits ou leur vision du drame?

Dès janvier 1921, moins d’un an après les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, une pièce de théâtre intitulée Aurore l’enfant martyre, écrite par Léon Petitjean et Henri Rollin, s’inspirait des faits survenus à Ste-Philomène de Fortierville pour présenter au public, faut-il le dire, une certaine vision de la réalité. Or, quand on apprend que les citoyens auraient été expulsés du prétoire dès la deuxième journée du procès de Marie-Anne Houde en avril 1920, il est tout à fait légitime de se demander sur quoi ces auteurs se basaient pour reconstituer les faits? Sur les articles de journaux ou la rumeur populaire?

Certainement pas sur les notes sténographiques, qui ne furent déposées aux archives que bien plus tard. Par conséquent, me dis-je, il devait bien y avoir dans le souvenir que l’on garde d’Aurore une certaine part de ouï-dire, de ragots. La question était de savoir dans quelle mesure.

Puisque la pièce de Petitjean et Rollin a été jouée à environ 6,000 reprises, dit-on, et cela durant une trentaine d’années, il est bien évident que cette première œuvre a imprimé dans la mémoire collective une image difficile à remodeler.

Plusieurs romanciers présentèrent ensuite leur propre version, dont Robert DeBeaujolais qui publia, une dizaine d’années après la mort d’Aurore Gagnon, La petite martyre victime de la marâtre : roman sensationnel. En 1951, Jean-Yves Bigras, directement inspiré de la pièce de Petitjean et Rollin ainsi que du roman d’Émile Asselin La petite Aurore, tournait son film en noir et blanc à l’Île Bizard. En dépit de sa médiocrité, ce long métrage connut un immense succès dès sa sortie, le 25 avril 1952.

La même année, Benoît Tessier, sous le pseudonyme d’Yves Thériault, publiait Le drame d’Aurore. Puis il y eut encore un roman, celui d’Hubert Pascal, Le roman d’Aurore la petite persécutée avant que la pièce de Petitjean et Rollin se retrouve elle-même sous format littéraire en 1982 grâce au travail de recherche d’Alonzo Leblanc.

En 1986, la pièce L’obsession de Marie-Anne G., œuvre de Denis Giguère, fut diffusée à la radio. Cette fois, on s’attardait davantage au séjour de Marie-Anne Houde dans l’aile psychiatrique de la prison de Kingston. Or, comme on le verra plus tard, les informations contenues dans le dossier judiciaire ne permettent pas d’appuyer cette hypothèse selon laquelle, à un moment ou un autre de sa vie, elle ait reçu des soins psychiatriques.

En 1990, André Mathieu sortait sa version romanesque sous le titre Aurore la vraie histoire. Pour un roman – selon le Larousse une « œuvre d’imagination, constituée par un récit en prose d’une certaine longueur, dont l’intérêt est dans la narration d’aventures, l’étude de mœurs ou de caractères, l’analyse de sentiments ou de passions » – le titre était audacieux. Toutefois, l’œuvre de Mathieu connut un tel succès qu’il servit à jeter les bases pour le scénario du film de Luc Dionne, sorti en salle en 2005, en plus de débloquer les fonds nécessaires pour l’érection d’une pierre tombale à la mémoire d’Aurore.

Avant même sa sortie en salle, le film de Dionne raviva l’intérêt public pour le triste destin de la jeune fille, comme quoi la passion populaire ne s’était pas estompée. Entretemps, en 1994, le téléfilm Les grands procès du Québec consacrait l’un de ses épisodes à Aurore.

Exception faite de cette dernière production, était-il raisonnable de soupçonner que les québécois aient pu se faire raconter une « histoire vraie » tirée d’un fait judiciaire alors que les véritables témoignages entendus sous serment continuaient de dormir dans les archives?

Ce qui frappe dans cette énumération, c’est que la majorité de ces versions proviennent du milieu artistique et, par conséquent, il s’agit là d’interprétations. D’abord une pièce de théâtre, des romans et deux films. Où sont les essais et autres ouvrages documentaires?

En ce sens, l’épisode de 45 minutes de la série Les grands procès du Québec est pratiquement le seul de sa catégorie avec une réelle intention de s’attarder aux faits judiciaires, c’est-à-dire la source même de toute cette affaire. Mais encore là, depuis que Me Clément Fortin a démontré que les transcriptions du procès de Cordélia Viau, cette femme de St-Canut pendue en 1899 pour le meurtre de son mari, ne correspondaient pas à l’image que Les grands procès du Québec offrait de cette autre affaire, j’entretenais donc mes propres doutes[1]. Et comme nous le verrons en conclusion, les auteurs de ce téléfilm n’ont, eux non plus, jamais consulté le dossier judiciaire.

En 1981, Hélène-Andrée Bizier réservait à Aurore un chapitre dans La petite histoire du crime au Québec, mais la qualité de son résumé fait en sorte que je passerai outre.

En 1982, le livre d’Alonzo Leblanc qui, en plus de reproduire sur papier la fameuse pièce de théâtre créée en 1921, tentait, le temps d’un chapitre, de reconstituer les faits entourant les deux procès. Mais celui-ci comporte des erreurs suffisamment importantes pour soulever d’autres questions quant aux sources d’informations consultées. Leblanc avait beau dire que sa principale source était le dossier judiciaire qu’il disait avoir consulté au palais de justice, lorsque venait le temps de citer des extraits de ces mêmes procès il se tournait vers les journaux d’époque.

Bien sûr, il y eut en 1999 le livre de l’historien médical Guy Grenier Les monstres, les fous et les autres, mais il ne consacrait que quelques pages au procès de Marie-Anne Houde, en plus de s’attarder principalement à l’aspect de l’aliénation mentale évoquée dans cette cause. Comme Leblanc, ses notes de bas de page ne citent que des journaux d’époque.

Ces questions rattachées à l’idée d’authenticité versus création artistique ont donc rapidement suscité mon intérêt. Y avait-il une différence si marquée entre les versions que nous avons digérées au fil du dernier siècle et la réalité entendue dans le prétoire et sur laquelle douze jurés ont dû rendre un verdict au meilleur de leur connaissance?

La révision du dossier était donc amplement justifiée, d’autant plus que certains de ces auteurs ou interprètes ont remis en question des parties du procès. André Mathieu, fort de ses recherches sur le terrain, incluant ses rencontres avec des descendants des protagonistes de cette histoire, a d’ailleurs apporté quelques critiques à la fin de son roman. Selon lui, Marie-Anne Houde aurait dû être déclarée inapte à subir son procès. Ensuite, il nous dit que le juge a « chargé à fond de train » l’accusée. Or, il ne fournissait pas le moindre argument solide pour appuyer ces deux affirmations. En fait, allais-je comprendre plus tard, Mathieu, comme la plupart des autres d’ailleurs, n’a jamais lu le dossier judiciaire.

Leblanc pointait lui aussi du doigt le juge Louis-Philippe Pelletier pour avoir mené une charge « accablante ». Pourtant, lorsque se présente le moment de commenter l’adresse du juge, il cite Le Soleil qui écrivait à l’époque que « le juge L.-P. Pelletier se livra à une charge accablante contre l’accusée Marie-Anne Houde. […] Les vieux plaideurs du Palais de justice ne se rappellent pas avoir entendu une charge plus complète et surtout plus écrasante contre un accusé de toute leur carrière pourtant longue »[2].

Le commentaire reste pourtant vague. Les arguments plutôt pauvres. En quoi véritablement l’adresse du juge au jury – j’ai tendance à rejeter l’utilisation du mot « charge » même si le juge Pelletier l’utilisa lui-même dans certaines correspondances – fut-elle si accablante à l’endroit de Marie-Anne Houde? Si tel fut le cas, l’avocat de la défense avait des recours pour faire valoir ce genre de point. Qu’en fit-il? Il n’y eut aucune cassation dans cette affaire. Le dossier judiciaire ne contient d’ailleurs aucun document relatif à la Cour d’appel.

Voilà pourquoi il sera important de reproduire dans leur intégralité les directives du juge et ainsi voir par nous-mêmes s’il y a matière à critiquer les propos utilisés par le juge Pelletier. Dans les transcriptions originales, ces directives s’étendent sur 89 pages et il faudra donc m’excuser la longueur de ce chapitre d’autant plus que les plaidoiries n’ont malheureusement pas été prises en sténographie.

Leblanc ajoutait même qu’au moment de prononcer la sentence à l’endroit de l’accusée, le juge Pelletier s’était effondré en sanglots sur son pupitre. Est-ce possible? Est-ce véritablement ce qu’il a lu dans le dossier judiciaire?

Toutes ces questions méritent qu’on s’y attarde, car ni Leblanc ni les autres ne m’ont donné l’impression d’avoir véritablement consulté les transcriptions du procès de Marie-Anne Houde. Donc, en tant que lecteur moi-même, je restais sur mon appétit; sur ma soif de savoir. Et cette étude me révéla quelques surprises. On ne nous avait pas encore tout dit sur cette affaire.

Si au cours des prochains chapitres je présente les témoignages tels qu’entendus lors du procès, je me suis permis, comme je l’ai fait dans mes ouvrages précédents, de corriger quelques erreurs afin d’en améliorer la lecture. Depuis ma première publication du genre en 2014 – L’affaire Dupont une saga judiciaire – je dois rectifier, ou tout simplement répéter, que le lecteur a aussi un devoir d’honnêteté et d’objectivité. Pour se permettre de juger correctement l’issue d’un procès, il faut faire l’effort de se mettre dans la peau des jurés. Ce sont eux, ces douze représentants de notre société, qui ont le fardeau d’entendre toute la preuve avant de donner leur verdict au meilleur de leur connaissance. Avant de crier à l’injustice, il faudrait donc avoir la franchise et surtout le courage soit d’assister au procès ou alors de lire l’ensemble de la preuve, c’est-à-dire les transcriptions des témoignages entendus sous serment.

En raison d’une trop grande demande, le bureau de Bibliothèque et Archives nationale du Québec (BANQ) à Québec, a numérisé les documents relatifs au dossier qu’elle détient concernant les procès de Marie-Anne Houde et de Télesphore Gagnon, les rendant ainsi publics via son site web. D’autre part, le site Canadian Mysteries.ca présente de longs extraits des témoignages entendus au procès de Marie-Anne Houde. De plus, ce site rend accessible aux internautes la correspondance de Houde entre 1920 et 1935. Malgré cette grande ouverture d’esprit, le site ne présente pas les directives du juge au jury en plus d’escamoter les dépositions de plusieurs témoins, empêchant la diffusion d’informations importantes en lien avec cette affaire. Je suis d’avis que pour juger d’une histoire qui repose sur un procès, il faut prendre le temps de se laisser imprégner de tous les témoignages. Parfois, des réponses d’apparence anodines permettent de comprendre la position d’un témoin; de savoir s’il dit la vérité, etc.

Avant de prétendre pouvoir présenter l’histoire de ce procès, il me fallait donc pouvoir le consulter dans son intégralité. Ce fut à Ottawa, aux Archives nationales du Canada, que j’ai pu le faire le 21 avril 2015, jour même du 95ème anniversaire du verdict. C’est là que se situe le cœur de toute l’affaire. Qui dit vrai? C’est le dossier judiciaire qui pourra nous l’apprendre près d’un siècle plus tard.

En 1999, Guy Grenier écrivait que « si l’on veut bien comprendre l’impact du procès de la marâtre Gagnon, il importe de lier celui-ci aux rôles respectifs accordés à l’époque aux parents, particulièrement la mère, et aux enfants. La correction physique appliquée aux enfants « désobéissants » est alors pratique courante. La sévérité de celle appliquée à la petite Aurore ne dépasse qu’en degré ce qui se pratiquait couramment »[3].

Certes, il faut éviter de juger un dossier historique avec nos yeux contemporains. Toutefois, l’une des questions que nous devrons nous poser est de déterminer si la correction physique peut expliquer cette lâcheté de dénoncer, comme le prétendent certains. Le film de Luc Dionne a largement exploité ce thème, allant jusqu’à prétendre que tous les villageois de Fortierville étaient au courant de ce qui se passait sous le toit des Gagnon mais que personne n’a jamais levé le petit doigt pour venir en aide à la petite. Symboliquement, serait-il exagéré d’affirmer que tout le village fut coupable d’homicide involontaire?

D’autres questions nous accompagneront tout au long des prochains chapitres. De manière précise, quels sévices Aurore a-t-elle subi? Marie-Anne Houde souffrait-elle d’aliénation mentale? Jusqu’à quel point le père d’Aurore fut-il responsable de ces atrocités? Pourquoi la marâtre s’en est-elle prise uniquement à Aurore et pas aux autres enfants? Que fut le réel mobile de ce meurtre? Sur quels éléments la justice a-t-elle pris la décision de déposer des accusations? Est-ce que la pression populaire a influencé le verdict? Était-ce un cas de meurtre prémédité ou une négligence criminelle hors du commun? La marâtre était-elle condamnée à l’avance? Quel rôle le commérage a-t-il joué dans cette affaire?

Pour mieux apprécier l’aspect juridique, il faudra donc aborder le procès de manière objective et faire abstraction de tout ce qu’on a pu lire ou entendre à propos de la cause. Car au premier jour de ce procès, bien que l’exercice puisse être inconcevable pour une majorité de lecteurs, Marie-Anne Houde était considérée comme innocente jusqu’à preuve du contraire. Qu’on le veuille ou non, le bénéfice du doute doit toujours profiter à l’accusé(e).

Je me dois également de préciser que si j’ai modifié ou corrigé légèrement les dépositions – les initiés comprendront aisément que les notes sténographiques comportent bien souvent une bonne part d’erreurs, qu’elles soient d’orthographe, de syntaxe ou autre – afin d’en améliorer la lecture, en aucun temps je n’ai voulu les dénaturer. Au contraire, les expressions d’époque sont demeurées telles qu’elles sont sorties de la bouche des témoins, parfois avec certaines explications. Les inscriptions apparaissant entre crochets [ ] sont de moi, que ce soit pour souligner une erreur, compléter un ou plusieurs mots manquants ou pour apporter une précision. Pour éviter toute confusion, le système 24h00 sera utilisé.

Pour ceux et celles qui ne sont pas familier avec mon style – qui s’inspire d’ailleurs fortement de celui de Me Clément Fortin, pour qui j’ai un énorme respect et qui, sans le savoir, m’a appris le respect des notes sténographiques et des dossiers judiciaires – je dirais qu’il faut principalement « coller aux preuves » comme on le dit parfois dans le milieu policier. S’engager sur des pistes qui reposent sur des éléments fragiles et de simples soupçons conduit parfois vers des avenues sans issue. Ce style, donc, m’a permis déjà de mieux comprendre ou de démystifier des causes frôlant souvent la mythomanie. Ce fut le cas en 2014 dans L’affaire Dupont, une saga judiciaire et plus particulièrement dans mon dernier ouvrage Denise Therrien, une affaire classée, sorti en librairie en juillet 2015. L’ouvrage que vous tenez entre vos mains s’inscrit d’ailleurs comme le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, lancée en collaboration d’abord avec les Éditions Première Chance de Sylvain Vallières. Collaboration qui s’est poursuivie avec les Éditions de l’Apothéose, toujours du même éditeur.

En conclusion, après nous être bien imprégnés des détails relatifs au procès, nous reviendrons sur une analyse sommaire des principales œuvres et autres sources d’informations auprès desquelles le public n’eut d’autre choix que de s’abreuver pour satisfaire sa curiosité sur le triste destin d’Aurore Gagnon. Ce sera uniquement à cette étape que nous pourrons mieux comprendre à quel point les œuvres de fiction se rapprochent ou s’éloignent de la réalité.

Eric Veillette

www.historiquementlogique.com


[1] Me Clément Fortin, L’affaire Cordélia Viau la vraie histoire, 2013.

[2] Alonzo Leblanc, Aurore l’enfant martyre, 1982, p. 38.

[3] Guy Grenier, Les monstres, les fous et les autres, 1999.

L’affaire Aurore Gagnon: dévoilement de la page couverture

L'affaire Aurore Gagnon         Le choix définitif de la page couverture du projet L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde s’est effectué cette semaine. C’est donc avec fierté que je vous la présente aujourd’hui via mon blogue Historiquement Logique.

Il s’agira du troisième livre de la collection Patrimoine Judiciaire, qui s’efforce de mieux faire connaître notre passé criminel et policier tout en respectant la valeur unique des archives. Les dossiers judiciaires ont encore tellement de choses à nous révéler.

Bientôt, je vous partagerai l’intégral de l’introduction de L’affaire Aurore Gagnon. Cela vous permettra de prendre un premier contact avec ma démarche et les questions soulevées tout au long de mes recherches. Pourrons-nous enfin connaître le mobile de ce meurtre odieux et savoir si Marie-Anne Houde souffrait d’aliénation mentale?

Les premiers exemplaires devraient faire leur apparition à la mi-janvier 2016. La date de sortie en librairie reste donc à déterminer. Restez branchés sur le blog Historiquement Logique pour être informés de la suite.

Joyeux temps des Fêtes à tous!

L’affaire Aurore Gagnon: entrevue à CKBN 90,5 FM

           Voici une vidéo présentant, accompagnée d’images, l’entrevue que j’ai accordée à l’animateur Eric Larochelle sur les ondes de la station CKBN 90,5 FM le 18 novembre 2015 concernant la sortie prochaine de mon livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde. Ma révision du dossier judiciaire m’a convaincu qu’Aurore Gagnon n’avait pas encore dit son dernier mot et qu’un livre racontant le procès de sa meurtrière, Marie-Anne Houde, était nécessaire afin de présenter au public une version encore méconnue de cette inoubliable affaire.

Il s’agira du troisième livre de la collection Patrimoine Judiciaire, après L’affaire Dupont sorti en septembre 2014 et L’affaire Denise Therrien en juillet dernier.

L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde sera publié aux Éditions de l’Apothéose. On croit que les premiers exemplaires seront disponibles en janvier 2016.

Aurore Gagnon n’a pas dit son dernier mot

L'auteur Eric Veillette devant la sépulture d'Aurore, en mai 2015.
L’auteur Eric Veillette devant la sépulture d’Aurore, en mai 2015.

Depuis que j’effectue des recherches dans les dossiers judiciaires de notre passé, il y avait longtemps qu’une idée me trottait dans la tête : celle de jeter un œil dans les archives du procès de Marie-Anne Houde. Comme on le sait, cette jeune femme fut condamnée en 1920 pour le meurtre de sa belle-fille Aurore Gagnon, que la plupart des Québécois surnomment encore « l’enfant martyre ». D’un autre côté, je tentais de refouler ma curiosité, me disant qu’au cours du dernier siècle on avait fait le tour de la question. Le théâtre, le cinéma et la littérature semblaient avoir épuisé le sujet. Alors, à quoi bon perdre son temps dans les archives?

Mais jusqu’à quel point toutes ces représentations étaient fidèles à la réalité? Parce que, faut-il le dire, cette affaire repose sur un procès que personne n’a jamais raconté.

C’est finalement en débutant ma lecture du dossier judiciaire que j’ai compris. Tout n’avait pas encore été présenté au public. Aurore Gagnon n’a donc pas dit son dernier mot!

À l’époque du procès, en avril 1920, le commérage faisait déjà son œuvre. Moins d’un an plus tard, une pièce de théâtre était lancée sur les planches de Montréal. Ainsi, durant plus de 30 ans, les Québécois n’eurent que cette version pour satisfaire leur intérêt face à ce fait singulier des annales judiciaires.

Bien sûr, il y eut le film de 1952 en noir et blanc qui marqua plus d’une génération. Les plus jeunes se souviendront probablement en priorité du film de Luc Dionne sorti en 2005, tandis que les mordus auront certainement lu quelques livres sur le sujet, dont le roman d’André Mathieu. Ainsi, la légende d’Aurore Gagnon demeura vivante durant près d’un siècle.

Habitué aux contradictions, je me demandais quelle était la part de vérité dans toutes ces interprétations, qui d’ailleurs provenaient essentiellement du milieu artistique, et non du domaine de l’Histoire par exemple. Pourtant, il suffit d’un minimum d’observation pour comprendre que les contradictions sont nombreuses entre le film de 1952 et celui de 2005.

Une fois ma révision du dossier terminée, quelle ne fut pas ma surprise de constater que, en plus de nombreuses inexactitudes, j’étais maintenant en mesure de prouver qu’aucune de ces interprétations n’avait consulté le dossier judiciaire. À tout le moins, si le dossier a été consulté, on ne l’a pas respecté. Par exemple, j’ai trouvé dans l’adresse du juge Louis-Philippe Pelletier des détails que je n’ai vu nulle part ailleurs. Il fallait donc que le public sache de quoi il en retournait.

Comme je l’ai fait dans mes livres précédents – L’affaire Dupont et L’affaire Denise Therrien – je présenterai dans mon prochain livre un récit complet du procès. Cet ouvrage, le troisième de la collection Patrimoine Judiciaire, aura pour titre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde. Le lecteur pourra donc se plonger dans la peau de l’un des douze jurés pour entendre la preuve présentée légalement lors de ce procès et ensuite tirer ses propres conclusions.

Il sera enfin possible de se concentrer sur les véritables éléments de preuve afin de mieux comprendre les circonstances, que ce soit pour les sévices dont Aurore fut victime ou les circonstances de son meurtre. Car, quoiqu’on en dise, il s’agit bien d’une affaire criminelle.

Le livre L’affaire Aurore Gagnon, le procès de Marie-Anne Houde paraîtra bientôt aux éditions de l’Apothéose. Pour recevoir les plus récentes informations sur le projet, je vous invite à vous abonner par courriel à la liste d’envoi automatique du blog Historiquement Logique (dans la case supérieure droite), ou alors de me suivre sur Facebook à l’aide de la page Historiquement Logique ou sur Twitter à @histologique.